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Le Crime des autres

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— Vous ne l’avez pas encore vue ?

— Non, madame. Je ne suis à Rennes, comme vous le savez, que depuis une quinzaine de jours, et ce bal est le premier auquel j’assiste. Je vous avoue, en revanche, que je suis assez curieux de la voir. Je n’ai pu faire une seule visite sans entendre parler d’elle. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’une cocotte.

— Fi donc ! apprenez, monsieur le substitut, que nous n’avons pas, comme vos parisiennes, l’habitude de causer des cocottes.

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André Le Breton

Le Crime des autres

I

 — Vous ne l’avez pas encore vue ?

 — Non, madame. Je ne suis à Rennes, comme vous le savez, que depuis une quinzaine de jours, et ce bal est le premier auquel j’assiste. Je vous avoue, en revanche, que je suis assez curieux de la voir. Je n’ai pu faire une seule visite sans entendre parler d’elle. J’ai cru d’abord qu’il s’agissait d’une cocotte.

 — Fi donc ! apprenez, monsieur le substitut, que nous n’avons pas, comme vos parisiennes, l’habitude de causer des cocottes. Mademoiselle de Lenclos n’a rien de commun avec Ninon.

 — Elle est d’une bonne famille ?

 — Hum !... Entre nous, je crois que son nom date d’une faute d’orthographe. Ses parents se sont offert la particule. Ils mènent grand train et dépensent, m’a-t-on dit, beaucoup plus que. leurs revenus. Je les crois fort endettés. Ils ont une autre fille, madame Courtault des Genets, sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, et un fils dont il vaut mieux ne rien dire du tout.

 — Diable ! c’est de la noblesse véreuse.

 — Véreuse... mon Dieu, non. Les de Lenclos sont dans les meilleures idées, des gens tout à fait bien pensants. N’est-ce pas l’essentiel ?

 — Mais enfin, d’où vient que toute la ville s’occupe de mademoiselle de Lenclos, discute ses toilettes, commente ses moindres mots ?

 — Pourquoi ? Parce que c’est la lionne, la reine de tous les bals. Tenez, elle doit être dans le grand salon. J’ai vu le vicomte de Marsan y entrer et ne l’en ai point vu sortir. C’est la preuve que Suzanne s’y trouve. Je vais vous présenter à la belle Suzon, et quand vous l’aurez bien regardée, eh bien ! vous ferez comme les autres, vous vous occuperez d’elle.

En parlant ainsi, madame de Fergis se leva et prit le bras de son interlocuteur, un grand jeune homme dont la figure fine s’encadrait de favoris, et en qui la tournure révélait un magistrat.

Ils s’avançaient avec peine au milieu des habits noirs et des uniformes qui fermaient le passage. Dans les vastes salons de l’hôtel de Kersac, un des plus vieux hôtels de Bretagne, sur le plancher où avait sonné la botte des barons et glissé le talon rouge des petits maîtres, les couples de valseurs tournaient d’un mouvement régulier, comme ralenti par l’aspect des hauts plafonds, des bahuts, des bergères, qui évoquaient les bienséances et le cérémonial d’un autre âge. A travers la musique de Métra chantait encore en sourdine l’écho des menuets d’autrefois. Une vision de fantômes à jabots de dentelles et à perruques, battant des entrechats dans un nuage de poudre à la maréchale, et de jolies ombres vieillottes tirant des révérences, hantait la demeure où les derniers siècles avaient laissé le parfum de leurs coquetteries et de leur politesse. Une froideur tombait du haut des panoplies, des cadres accrochés çà et là. La longue file des portraits, chevaliers raides dans leur armure, belles dames serrées dans leur buse, marquis poudrés à blanc, marquises Watteau, semblait surveiller les générations nouvelles et leur donner des leçons de maintien. Si les jeunes gens souriaient dans l’animation du plaisir, il y avait sur la figure des mères, assises autour de la salle, comme un reflet de cette dignité d’antan, comme un souvenir de l’étiquette monarchique. De grosses femmes, épaisses et communes malgré le pli dédaigneux de leurs lèvres, se redressaient, ainsi que des douairières à Versailles un jour de présentation. Quelque chose de mystérieux tournait les plus larges faces à la gravité, guindait l’attitude des femmes, embarrassait la causerie des hommes. Et tout à coup, après avoir écarté plusieurs rangs de pères ou de maris qui lui faisaient obstacle, le cavalier de madame de Fergis aperçut en face de lui, sur la cheminée, parmi les fleurs et la verdure, un buste du comte de Chambord, à demi enveloppé dans un drapeau blanc.

 — Oh ! oh ! fit-il à l’oreille de sa compagne, vous ne m’aviez point dit que nous allions conspirer. L’orchestre va-t-il jouer : Vive Henri IV ! entre deux contredanses ?

Il regarda madame de Fergis. Elle semblait ne pas l’avoir entendu et son minois chiffonné avait pris une expression recueillie qu’il ne put observer sans surprise. Comme ils traversaient une galerie déserte, il lui demanda :

 — Est-ce que j’ai commis quelque impair ?

 — Eh ! oui ! vous faites l’étonné en voyant le buste du roi et un drapeau à fleurs de lis...

 — Est-ce donc la coutume à Rennes de pavoiser les salles de bal ?

 — La coutume, c’est trop dire. Mais tout ce qui touche aux croyances, au culte de notre parti, est respectable. Vous voyez ce que la République fait de nous, des émigrés au centre de notre propre patrie. Nous ne sommes plus seulement une aristocratie ; nous sommes les réactionnaires... Allons ! me voilà prête encore à vous débiter un sermon...

 — C’est moi qui vous ai priée de m’initier aux mœurs de la province, de faire de moi un bon provincial.

 — Non, non, je ne veux plus prêcher ; venez que je vous montre la grande, l’illustre, l’incomparable mademoiselle, de Lenclos, entourée de sa famille...

A peine avaient-ils franchi le seuil du petit salon, qu’elle lui dit vivement à mi-voix :

 — Regardez à votre gauche, près de la fenêtre, ce groupe...

Ce groupe, M. Lagarde ne le vit pas.

Il ne vit pas le petit vieillard, debout au dernier plan, étriqué dans son habit noir, sans barbe, presque chauve, pauvre être inquiet et gauche qui s’effaçait, s’abritait derrière la corpulence de sa femme, tenait son chapeau élevé à la hauteur de son épaule pour ne pas le froisser aux coudes de ses voisins, s’inclinait en balbutiant au passage des gens qui frôlaient sa maigre silhouette, et remettait les chaises en place, à mesure que le va-et-vient des danseurs en dérangeait une.

Il ne vit pas non plus la grande et forte femme qui trônait dans un fauteuil, hautaine et comme indifférente au défilé des petits jeunes gens, qui la saluaient très bas, sorte de Maintenon vulgaire, qui tenait à la fois d’un prélat et d’une gouvernante anglaise. La face immobile, figée dans ses plis, avait je ne sais quelle solennité pontificale, et l’œil cherchait instinctivement sur sa tête une mître d’évêque au lieu d’un chignon.

Le jeune homme n’avait vu que mademoiselle de Lenclos.

Elle était d’une beauté troublante et rare. Comme elle parlait à sa mère, il n’aperçut d’abord que ses belles épaules larges, fort décolletées, et sa taille fine ; lorsqu’elle se retourna, la physionomie du Parisien qui comptait bien montrer son dédain des jolies filles de province, changea et devint sérieuse. Son front pur qu’elle avait le bon goût de ne pas rétrécir sous les frisons de sa chevelure brune, ses sourcils singulièrement hauts, sa lèvre un peu fendue, comme celle d’Anne d’Autriche, tout en elle avait une superbe expression de fierté. Mais ce qui frappa surtout M. Lagarde, ce fut la hardiesse froide de ses yeux, l’ironie presque méchante de sa bouche, tant la dureté, l’amertume faisaient un étrange effet sur ce beau visage jeune. A voir cette vingtième année en fleur, avec l’énigme de son cruel sourire, il éprouva une bizarre sensation de malaise.

Un homme de haute taille, debout, les reins cambrés, le chapeau sur la hanche, causait avec mademoiselle de Lenclos. Il avait de beaux traits, de longues moustaches blondes, une certaine grâce langoureuse, quelque chose de caressant répandu dans toute sa personne.

 — Qui donc cause avec elle ? dit M. Lagarde à la baronne de Fergis.

 — C’est le vicomte de Marsan, le beau Guy, comme disent ces dames. Elles en raffolent toutes... oh ! pas moi, rassurez-vous. Il m’agace, ce garçon, avec son teint pâle et sa voix traînante. Je le trouve gnangnan, voilà ! Il fait la cour à la belle Suzon depuis un mois, ce qui ne l’empêche pas, dit-on, d’être au mieux avec madame Courtault des Genets...

 — C’est donc un drôle ?

 — Oh ! oh ! comme vous y allez ! Cathos vous trouverait du dernier commun. Ces choses-là se voient tous les jours ; c’est le monde, c’est la vie. Vous êtes trop honnête, voyez-vous, mon cher monsieur... Il faut être un peu plus Régence...

La présentation fut vite faite, et tandis que M. Lagarde priait Suzanne de lui accorder une valse, madame de Fergis s’assit auprès de madame de Lenclos.

 — Quel est ce jeune homme ? demanda cette dernière.

 — Un garçon de grand mérite, et riche, ce qui. ne gâte rien, le fils d’un officier tué à Gravelotte. Il vit avec sa mère. C’est un caractère très droit, d’une honnêteté un peu bourgeoise...

 — D’où vient-il ?

 — De Paris, où il a toujours vécu. J’y ai fait sa connaissance, l’hiver dernier, chez les de Mornay, et en arrivant à Rennes, à la fin de décembre, il m’a priée de l’introduire dans la société. J’ai obtenu de madame de Kersac qu’elle l’invitât ce soir.

 — Pourquoi a-t-il quitté Paris ?

 — Il vient d’être nommé substitut à Rennes.

 — Comment ! c’est un fonctionnaire ?...

Madame de Lenclos se redressa d’un air scandalisé.

 — Tranquillisez-vous, chère madame, reprit la baronne de Fergis. M. Lagarde est un jeune homme très distingué, quoique fonctionnaire. Je ne me permettrais pas de vous le présenter, si j’avais des doutes sur son compte. Que voulez-vous ! Sa mère était d’une famille de magistrats, elle l’a poussé vers la magistrature. Il y a des gens qui ne peuvent pas rester désœuvrés. Mais, au train dont vont les choses, je ne serais pas étonnée qu’il donnât bientôt sa démission. On dit que l’année ne se passera pas sans que les persécutions ne recommencent, et M. Lagarde renoncera, j’en suis certaine, à sa carrière, plutôt que de renier ses principes.

En ce moment, le pianiste de l’orchestre plaquait les derniers accords de la Vague et le jeune substitut ramenait mademoiselle de Lenclos à sa place. Il n’avait échangé avec elle que des banalités ; le sourire indéchiffrable de la jeune fille, à la fois méprisant et triste, le gênait, et, sous son regard, il avait, malgré lui, baissé les yeux. Il vit M. de Marsan s’approcher d’elle de nouveau, et, après l’avoir saluée, il se hâta de rejoindre la baronne de Fergis.

Elle était à peu près la seule femme qu’il connût à Rennes, et, de son côté, madame de Fergis acceptait volontiers son rôle de cicerone. Dans les renseignements qu’il lui demandait, dans les biographies qu’elle lui traçait à voix basse, sa malice de provinciale et ses instincts de médisance trouvaient leur compte. Sans scrupule, sans craindre de donner au nouveau-venu une triste idée des nobles hôtes des Kersac, elle lui révélait, en une minute, ce qu’il eût mis bien des jours à découvrir à travers les hypocrisies du monde, et déshabillait en un tour de main les majestueux personnages.

Cette grosse femme, à la droite de madame de Lenclos, ce visage coloré qui s’empâtait dans la graisse, c’était la comtesse de Lurçay, une madame Angot datant de saint Louis ; devant elle, sa fille Hermine et son neveu, Gaston d’Autreval. Une vieille famille, les de Lurçay. Elle avait fourni à la cour, des ducs et des princesses ; à l’armée, des maréchaux ; à l’église, des archevêques ; elle fournissait aujourd’hui au vicomte d’Autreval, dans la personne de sa tante, une maîtresse qui l’entretenait à grands frais et le surveillait avec des jalousies de vieille femme amoureuse. Puis, madame de Monty, arrivée, selon sa coutume, dans les premiers jours d’hiver, et flanquée de ses quatre filles ; tous les ans, elle louait pour trois mois une maison, où elle exhibait des portraits d’ancêtres achetés au rabais, rue Vivienne, dans un bric-à-brac ; donnait deux ou trois bals dans l’espérance d’amorcer les gendres, et, le carnaval fini, disparaissait sans payer ses fournisseurs, avec son quatuor de vierges déjà fanées. Un peu plus loin, madame et mademoiselle de Sernain, un nom illustre celui-là, dont le dernier représentant, le comte de Sernain, une fois sa fille et sa femme parties pour le bal, s’enfermait chez lui et s’enivrait seul ; la vicomtesse de Mérouan, une femme d’esprit, mais qui changeait d’amant comme de robe... Par exemple, il n’y avait guère que du mal à dire de madame de Ceylus, renversée au fond de son fauteuil, la poitrine à demi nue ; une veuve d’origine douteuse, la de Ceylus, comme disaient ces messieurs. Elle manquait de tenue, réellement ; elle s’isolait dans un coin du salon pour causer avec les officiers et riait trop haut.

 — Mais, répliquait Lagarde, je ne vois là aucune des grandes familles de Bretagne dont j’ai entendu prononcer le nom à Paris, les de Kerviliou, les de Férelloc, les de Laonec...

 — Eh ! non, ils vivent dans leurs terres, et ne sortent pas. Nous les appelons les faucheurs ; ce sont des campagnards, voyez-vous, ce ne sont pas des gens du monde. C’est dommage, car ils sont tous riches, tandis que la plupart des gentilshommes que je vous montre ici, n’ont aucune fortune.

 — Ils vivent pourtant de leurs rentes ?

 — Oui, des rentes qu’ils n’ont pas ; c’est un problème. Quelques-uns d’entre eux sont, je crois, très gênés. Mais un homme de notre monde ne peut pas prendre un état.

Le jeune homme devenait pensif. Çà, la noblesse, ces grandes dames qui menaient la vie d’aventures et ces aventurières qui jouaient les grandes dames, ces mères qui avaient pour amants les danseurs de leurs filles, ces fils qui auraient cru déroger en travaillant et qui aimaient mieux manger les derniers écus de leur patrimoine ? Il contemplait en silence ce faux monde, ces comtes de ruolz et ces marquises de chrysocale, ayant tous une tare, quelque piqûre à leur nom, quelque honte dissimulée sous un vernis d’élégance. A part madame de Ceylus, il n’y avait là que des acteurs bien stylés, s’acquittant de leur rôle comme des sociétaires de la Comédie-Française. C’était, sur tous les visages, la même grimace de rigorisme et de sévérité, dans tous les gestes la même affectation de belles manières, masquant les préoccupations mesquines, l’insuffisance du revenu, l’infamie des intrigues, la même pose ennoblissant la bêtise, solennisant la débauche. Et l’agonie de la caste noble, dans ce bel hôtel de seigneurs suzerains, au milieu des portraits glorieux et des armures gigantesques, cette agonie qui profanait le drapeau royal, en faisait l’enseigne d’une salle de danse, avait quelque chose de pitoyable.

Madame de Lenclos était le centre d’un groupe de femmes ayant toutes des couronnes brodées au coin de leurs mouchoirs, des fleurs de lis ciselées sur leurs bijoux. M. de Marsan, Gaston d’Autreval, Georges Courtault des Genets, le petit de Bressanes et son beau-frère, Louis d’Alette, causaient avec elles, debout, un œillet à la boutonnière, parlant très haut et s’éventant avec leurs gibus ; deux officiers, le capitaine Gonès et le commandant Leflot, s’étaient empressés de les rejoindre. La fine fleur de ce que madame de Fergis nommait la société, se trouvait condensée dans ce coin, et la maîtresse de la maison, la marquise de Kersac, toute blonde, avec sa figure pâle, ses grands yeux fiévreux, son charme maladif et doux de poitrinaire, ayant à peine la force de parler, répondait d’un sourire, d’une faible inclination de la tête, aux propos de ses invités.

 — Est-ce que madame de Kersac fait aussi parler d’elle ? dit M. Lagarde en se penchant à l’oreille de madame de Fergis.

 — Elle ? Ah ! grand Dieu ! c’est la plus honnête femme de Rennes. Elle se meurt, la pauvre petite ; elle a la poitrine si délicate ! Voyez comme elle a les joues creuses ! Elle est bien changée depuis l’été dernier. Je crois que la conduite de son mari la fait beaucoup souffrir. C’est grand dommage qu’elle l’ait épousé.

Elle fit une pause. Elle regardait la marquise qui toussait et tenait son mouchoir serré contre sa bouche. M. Lagarde la regardait aussi, heureux de rencontrer une créature chaste parmi cette aristocratie de décadence en train de se dissoudre et de perdre son prestige.

La baronne de Fergis ajouta :

 — Elle est la dernière survivante de la famille de Féragus. Tous sont morts, le père, la mère, les sœurs, tous blancs et débiles comme elle ; des êtres qui semblaient n’avoir plus de sang dans les veines. Les de Féragus remontaient au XIe siècle... Ah ! le cotillon va commencer, voici M. de Kersac...

Le marquis de Kersac, un homme d’une trentaine d’années, maigre, voûté, allait d’un couple à l’autre, avec des airs de prophète prêchant la bonne nouvelle. Ce gringalet, usé par une vie de désœuvrement vicieux, écrasé sous le poids de son nom, se promenait dans son bal, montrait le buste du roi, parlait de son dernier voyage à Frosdhorf, du comité royaliste dont il était le président, annonçait l’imminence d’un coup d’état, comme si sa démarche incertaine et sa tournure d’efféminé lui avaient permis de se poser en chef de parti.

M. Lagarde en savait déjà long sur son compte. Madame de Fergis lui avait chuchoté l’histoire de la veille, le marquis invité à dîner chez madame de Lurçay, et surpris à l’office, la main au corsage de la bonne... L’héritier des Kersac, qui conduisirent cent hommes d’armes à Jérusalem, faisait ses croisades dans les cuisines.

Il avait ce soir oublié ses Jeanneton. Grisé à l’odeur des lis dont il avait orné ses salons, il ne savait plus s’il donnait un bal ou s’il organisait un complot. Il était persuadé que le buste de marbre exhibé sur sa cheminée bouleverserait l’univers. Il avait trouvé au fameux bal des Guillotinés qui eut lieu après la Terreur un pendant digne de lui : la conspiration à trois temps, musique de Klein ou de Métra. Les accessoires du cotillon étaient autant d’emblèmes séditieux, petits étendards fleurdelisés, cocardes blanches que les femmes piquaient dans leur coiffure, bonnets phrygiens surmontés d’oreilles d’âne qui se balançaient sur la tête du valseur... Et le marquis triomphait, au milieu de cette noblesse abâtardie, s’agitait, redressait ses reins courbés, encourageant le flirtage des danseurs où il croyait deviner une discussion politique, prenant sous sa protection les adultères qui parlaient à voix basse dans l’air échauffé de la fête,ne voyant dans le trouble des femmes, dans l’éclat de leurs yeux, dans la palpitation de leur poitrine, que le contre-coup de son propre enthousiasme.

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