Le crime du 18 mars : causes, origine, histoire, conséquences et documents / par Jean Lux

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Librairie centrale (Paris). 1871. 1 vol. (107) ; in-18.
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LE
CRIME DU 18 MARS
CAUSES HISTOIRE
CONSEQUENCES ET DOCUMENTS
PAR
JEAN LUX
PRIX: I FR. 50
PARIS
LIBRAIRIE CENTRALE
9, RUE CHRISTINE, 9
1871
Tous droits réservés,
LE
CRIME DU 18 MARS
I
CAUSES ET ORIGINE
Le coup de main du 18 mars, peut à bon droit être
considéré comme le pendant ou comme l'envers du
coup d'Etat du 2 décembre 1851 ; comme lui, il est
la violation flagrante et audacieuse du droit sacré
qui sert de base aux institutions républicaines, du
droit des majorités librement consultées, s'expri-
mant librement par la voix de leurs représentants
élus. Comme le criminel Louis Bonaparte et ses
complices, ses auteurs, ont exploité pour le faire ac-
cepter par une partie de la population parisienne,
les mécomptes et les mécontentements suscités dans
les divers partis par l'attitude d'une Assemblée sou-
veraine composée d'éléments discordants et animés
de passions politiques opposées.
Difficile initiation pour la nation française que
l'initiation aux moeurs républicaines et au sentiment
réel des institutions démocratiques! Quand pourra-
t-elle comprendre, cette noble nation, qui a fourni,
dans l'histoire du monde, tant de preuves de la va-
riété d'aptitudes de son génie, de la souplesse de son
intelligence, quand voudra-t-elle se donner la peine
de comprendre que l'ensemble même de ces opi-
nions discordantes, de ces passions contradictoires
et hostiles est ce qui constitue l'état républicain et
l'esprit d'une organisation démocratique? Quand les
majorités, pénétrées du sentiment de leurs devoirs et
conscientes des vicissitudes politiques qui les expo-
sent à devenir à leur tour minorités, renonceront-
elles à se montrer exclusives, arbitraires et tyranni-
ques? Quand les minorités, animées du seul amour
de la patrie, de la seule passion du bien public, ins-
pirées par le seul génie de la liberté et du progrès,
se résigneront-elles a ne rien attendre que de la libre
discussion et du suffrage des citoyens, sans inter-
vention des violences et des prises d'armes, désor-
mais inutiles,, là ou. la liberté de la parole et de la
presse ne sont point contestées, là où existe la liberté
du vote garantie par le contrôle du scrutin ?
Ce coup de main dont le succès passager a mis à
découvert tant de folles passions, provoqué la ma-
nifestation de tant de théories insensées, fait surgir
des bas fonds de la société tant d'ambitions mal-
saines, fait monter en écume à la surface du flot
populaire tant de lies sociales, sera-t-il le dernier
acte d'un parti qui depuis quatre-vingts ans a fait
tant de mal à la France, a si prodigieusement nui à
l'établissement de la république et si considérable-
ment retardé le mouvement des idées politiques,
le progrès pratique des réformes sociales dans le
sens de la vérité, de la justice, de la plus ample dif-
fusion de la notion des droits et des devoirs de cha-
cun, de la plus sage administration des intérêts col-
lectifs, de la plus équitable répartition des charges
et des avantages auxquels doit donner lieu toute
agrégation d'hommes réunis en société?
Espérons que la suprême et sauvage bataille
qu'il a livrée dans Paris sera son Waterloo, et qu'il
n'aura pas engendré de neveux !
II
LE PARTI JACOBIN.
C'est ce parti qui, après avoir, au nom d'une mi-
norité audacieuse, et sous prétexte de sauver la Ré-
volution, opprimé la Convention et la France tout
entière au moyen de la Terreur, sacrifia Danton et
la Montagne, se divisa pour se débarrasser des Hé-
bertistes, et finit par chercher son salut, le 9 ther-
midor, dans un appel à l'insurrection armée contre
la Convention elle-même.
Ce parti Jacobin, qui pouvait avoir, en 1793, une
raison d'être, alors que la République avait à la fois
à défendre l'unité nationale et contre la triple in-
— 6 —
vasion extérieure et contre les tentatives intérieures
des fédéralistes secondés par les royalistes, mais qui
n'en avait déjà plus en 1794, après le triomphe de la
Révolution, ce parti n'a jamais réussi qu'à préparer
et à faciliter les réactions monarchiques, à qui il a
toujours donné l'exemple des plus étranges abus de
la force et des plus abominables excès d'arbitraire.
Défait au 9 thermidor, il provoque et justifie la
réaction thermidorienne qui aboutit à la prise
d'armes royaliste du 13 vendémiaire, il essaie de
nouveau de se manifester au 13 fructidor an IV, sous
couleur de réforme sociale, avec Gracchus Ba-
boeuf et ses acolytes et prépare les éléments du coup
d'Etat du 18 fructidor an V, coup d'Etat qui, sous
prétexte de sauver la République, justifia pour
ainsi dire celui du 18 brumaire. On retrouve quel-
ques-uns de ses chefs et de ses adhérents parmi les
serviteurs les plus ardents du Directoire tels
que Tallien et les instruments les plus dociles
et, les plus violents du despotisme impérial comme
Fouché.
III
LES NÉO-JACOBINS.
Réduit à l'impuissance et au silence sous la domi-
nation d'un despotisme militaire, qui n'est qu'une
variété du despotisme populaire, il ne reparait que
quand la liberté recouvre ses droits et se manifeste
par de nouvelles tentatives contre le progrès libé-
ral. Mêlé aux associations secrètes, complice des
conspirations bonapartistes, sous la Restauration,
adepte des sociétés républicaines sous le gouverne-
ment de Juillet, il ne se sert de son influence que
pour détourner ces sociétés de leur but, les com-
promettre par l'émission de doctrines dangereuses,
perverses ou criminelles, ou par des appels à l'ac-
tion violente, inopportuns ou prématurés. Comme
tous les partis qui, ne tendant qu'à la dictature, à
l'autoritarisme, prétendent s'imposer par la force,'
il fait bon marché de ses prétendus principes et s'as-
socie sans pudeur aux éléments les plus détestables,
pourvu qu'ils lui paraissent de nature à lui apporter
un appoint utile ; il croit enfin entrevoir le jour de
son triomphe à la proclamation de la République
de février. Dès lors il se met à l'oeuvre, groupe au-
tour de lui les exilés, les proscrits, les condamnés
de toute sorte, les mécontents de tous les partis,
reprend l'ancienne tradition révolutionnaire en
cherchant à fédéraliser les clubs de Paris sous l'im-
pulsion du club Blanqui, destiné à devenir une
sorte de quartier-général comme les Jacobins, et
projette un coup de main pour le 17 mars. Son en-
treprise est déjouée par Barbes, républicain con-
vaincu, ardent,, mais sincère et loyal; la manifesta-
tion des 7 ou 8,000 adhérents des clubs soumis à
l'action du club Blanqui est absorbée et pour ainsi
dire noyée dans une immense et presque unanime
manifestation de plus de 150,000 Parisiens.
Les manoeuvres continuent : le prétexte mis en
avant, c'est la nécessité d'ajourner les élections fixées
au 23 avril, pour laisser à la Révolution le temps
d'établir la dictature avant la réunion d'une Consti-
tuante. Les Jacobins du moment se rappelaient que,
malgré leur terrible audace, leurs prédécesseur 8
de 94 avaient dû pactiser avec la Convention et
avaient fini par sombrer sous son autorité et sous
celle du Directoire, pouvoirs réguliers émanant
de la nation même qu'ils représentaient. Assistés
d'agents secrets dans la police, dans les ministères,
comptant même, sinon sur le concours au moins
sur le silence complaisant de quelques membres du
gouvernement parisien, sur les noms desquels ils
se seraient appuyés pour donner une autorité à leur
dictacture, ils font une nouvelle tentative le 16 avril.
Mais M. Ledru-Rollin pouvait être un montagnard,
il n'était pas un jacobin, et ce n'est pas la même
chose, quoiqu'en puissent penser les ignorants ré-
volutionnaires d'aujourd'hui, qui ont la prétention
de résumer en eux les trois pouvoirs hostiles de
1793 : la Commune, le Comité de salut public et la
Montagne. C'est donc M. Ledru-Rollin qui fait bat-
tre le rappel et fait dissiper leur rassemblement
du Champ de Mars par la garde nationale, aux
cris de : A bas les communistes!...
— 9 -
IV
LE 15 MAI.
La Constituante se réunit, et bien que mise en sus-
picision de royalisme par le parti jacobin, elle ac-
clame onze fois la République sur le perron du palais
législatif. Lamartine, dans le but d'absorber, au
profit de l'établissement d'une république modérée,
le chef probable de la Montagne, fait entrer avec lui
dans la commission executive M. Ledru-Rollin, qui
avait déjà eu la faiblesse de donner des gages au
jacobinisme en laissant favoriser par le préfet du
Nord, M. Delescluze, la folle échauffourée de Ris-
quons- Tout.
Le parti révolutionnaire est donc obligé de cher-
cher un prétexte d'action ailleurs que dans la poli-
tique intérieure. Habile à prendre tous les masques,
à exploiter toutes les passions populaires, les plus
généreuses comme les plus viles, il s'empare de la
question polonaise et sème l'agitation dans les clubs
à propos d'une pétition présentée en faveur de la
Pologne. Cette agitation produit l'envahissement de
l'Assemblée, le 15 mai. Surpris un instant, les répu-
blicains honnêtes et ardents comprennent bientôt à
la vue de certaines figures, à l'appel de certains
noms, la portée de ce coup de main et l'intention
des meneurs ; ils cherchent à absorber ce mouve-
ment au profit de la République, au risque d'y com-
10
promettre non-seulement leur liberté, mais encore
leur autorité et leur légitime popularité. C'est ce
qui arriva à Barbes et à Louis Blanc Entre temps,
la garde nationale a pu se réunir sous le comman-
dement de Clément Thomas, et en peu d'instants le
palais Bourbon et l'Hôtel-de-Ville sont délivrés.
C'est ce crime que le jacobinisme n'a pas pardonné
au vieux républicain et dont il l'a châtié le 18 mars,
en faisant de lui sa première victime. Le jacobi-
nisme a des haines vivaces.
V
LES JOURNÉES DE JUIN.
Jusque-là le néo-jacobinisme n'a procédé que par
coups de main ; il a tenté de s'emparer du pouvoir
par surprise, faute d'avoir une armée suffisamment
organisée.
Juin venu, il s'aperçoit que les éléments de cette
armée existent dans les ateliers nationaux, alors
placés sous la main d'un bonapartiste, M. Emile
Thomas ; il voit Paris peuplé de mécontents de toute
sorte, ouvriers sans travail que la fermeture immi-
nente des ateliers nationaux laissera sans pain, pe-
tits commerçants et petits industriels qui attendent
depuis quatre mois la reprise des affaires et le re-
tour du crédit, royalistes des deux branches et bo-
napartistes irrités contre la République, impatients
de la voir se déchirer à l'intérieur, et furieux des
— 11 —
progrès que fait en Europe le mouvement démo-
cratique; en ajoutant à ces éléments hostiles au
gouvernement de l'Assemblée cette tourbe de dé-
classés de toute espèce, — pécheurs en eaux trou-
bles, repris de justice, fainéants de profession, ap-
point inévitable de toutes les émeutes, de toutes les
insurrections, pour quelque cause qu'elles se pro-
duisent, aujourd'hui pour la république, demain
pour le roi, après-demain pour l'empiré, mais tou-
jours pour le désordre, — le parti néo-jacobin, qui
compte sur la défection d'une partie de l'armée,
sur la désertion de la garde mobile, nouvelle troupe
formée des entrailles mêmes du peuple, sur le con-
cours de la partie populaire de la garde nationale
et sur l'indifférence de la partie bourgeoise qui
n'aime pas la république, se dit que de cette situa-
tion, de tous ces malentendus, il doit être aisé de
faire sortir, au nom du socialisme, une révolution
nouvelle qui lui assurera ce pouvoir tant convoité,
cette dictature, objet de tous ses voeux, but suprême
et unique de sa politique traditionnelle.
Tels furent, on n'en peut pas douter aujourd'hui,
les éléments dont se composa cette formidable ar-
mée des journées de juin 1848, disciplinée par le
jacobinisme, soldée par le bonapartisme, qui tous
les deux nourrissaient l'espérance de profiter de
la victoire ; peut-être même le bonapartisme avait-il
déjà l'arrière pensée qu'il pourrait, au besoin, tirer
quelques fruits de la défaite. Toujours est-il que
— 12 —
non-seulement la levée de drapeaux de ses parti-
sans à Paris, leurs distributions d'argent, les ma-
manoeuvras de ses agents en province dont quel-
ques-uns furent arrêtés les poches pleines de pro-
clamations, la résistance ou l'inertie de quelques
administrateurs et de certains généraux, lorsque la
province voulut venir au secours de Paris, — faits
constatés dans le tome III du rapport de la com-
mission d'enquête, tome III devenu presque introu-
vable aujourd'hui, — mais encore l'ensemble de
toutes les circonstances témoignent irréfutablement
de son concours très-actif dans cette criminelle
conjuration contre la république, représentée par
e gouvernement, que la nation elle-même s'était
donné (1).
VI
LE 2 DÉCEMBRE.
L'insurrection vaincue, ce fut.le bonapartisme
qui finalement profita de la victoire ; et le jacobi-
nisme et surtout le socialisme exploité alors par le
jacobinisme portèrent le poids de la défaite. Les
idées saines et généreuses, les réformes d'une ap-
plication pratique furent, au nom de la conserva-
(1) En 1869 un écrivain, devenu membre de la Commune en 1871, nous
ayant parlé d'une histoire des journées de juin qu'il préparait, nous lui
proposâmes de lui communiquer ce tome III pour le mettre à même de i-
gnaler le rôle du bonapartisme dans cette sanglante bataille, — « C'est
inutile, nous dit-il, cela n'entre pas dans mon plan. »
— 13 -
tion de la Société, proscrites pèle-mèle avec les,
théories insensées et les doctrines dictatoriales de
la Commune, peut-être même furent-elles traitées
plus sévèrement par les exploiteurs intéressés au
maintien des préjugés, des abus et des vieilles insti-
tutions.
De cette confusion de doctrines et de théories, la
réaction, les faisant pour ainsi dire solidaires les
unes des autres, composa ce terrible spectre rouge
qui, mis en mouvement à propos, servit tour à tour
de prétexte à la loi du 31 mai 1850, restreignant
le suffrage universel, — au coup d'Etat du 2 dé-
cembre 1851, qui frappa bien plus cruellement les
républicains modérés et sincères que les jacobins,
— aux transportations en masse, — aux condam-
nations à mort, prononcées par les commissions
mixtes, — à cette terreur de 1852, qui sévit surtout
dans les départements suspects de républicanisme,
— à la réclame impérialiste de décembre 1852, —
à la loi de sûreté générale de 1858, c'est-à-dire aux
déportations en masse par voie administrative, —
aux manoeuvres électorales du règne tout entier, —
aux fausses émeutes de 1869, — à la campagne
plébiscitaire du 8 mai 1870, entreprise en vue de la
funeste campagne de Prusse destinée à affermir la
dynastie napoléonienne, — enfin, à tout ce despo-
tisme hypocrite et malsain qui a gangrené jusqu'à
la moelle les diverses classes de la société française.
2
14
VII
LA CORRUPTION IMPERIALE.
Il est à remarquer qu'au milieu de toutes ces
proscriptions, si l'empire eut quelquefois des mé-
nagements pour certains républicains ou socia-
listes,ce fut de préférence pour les énergumènes les
plus violents, ceux dont les noms et les discours
étaient le mieux de nature à figurer dans les fantas-
magories de spectre rouge passées pour le machia-
vélisme impérial à l'état de moyen de gouverne-
ment (instrumentum regni). Nous devons signaler en
même temps, le soin que prit ce régime si désastreux
pour la France, défavoriser, d'encourager chez les
classes ouvrières l'avidité du bien-être, l'appétit des
jouissances matérielles, l'amour du luxe, l'accroisse-
ment des salaires, la diminution du travail, la jalousie
contre les patrons et contre la petite bourgeoisie,
classe moyenne intelligente, laborieuse et éclairée,
que le bonapartisme a toujours traitée en ennemie
et opprimée entre l'aristocratie capitaliste et la dé-
mocratie prolétaire. C'est contre cette classe moyenne
qu'ont été faites et gagnées presque toutes les cam-
pagnes du travailleur manuel connues sous le nom
de coalitions et aboutissant à l'adoption de tarifs rui-
neux pour les entrepreneurs, les petits fabricants
et les artisans qui, faute de pouvoir se coaliser en-
— 15 —
semble pour constituer eux-mêmes leur crédit,
étaient obligés de succomber dans la misère, de
se vendre aux potentats de la haute finance ou de
se rejeter dans le pralétariat.
Combien en avons nous vu, depuis dix ans, de
ces travailleurs modestes, intelligents, pleins d'idées
et d'initiative, forcés,—après avoir tenté de s'établir,
dévoré toutes leurs épargnes dans des entreprises
stérilisées par l'exagération des salaires , souffert
toutes les douleurs morales que l'impuissance
cause à l'industriel en péril,— de reprendre le bour-
geron, l'outil et le labeur quotidien, de redevenir
prolétaires pour gagner leurs huit ou dix francs
par jour sans crainte de la faillite et sans souci du
lendemain.
Le coup d'Etat avait été fait contre le parleman-
tarisme et la classe moyenne, sous prétexte de res-
titution, du droit électoral mutilé par la loi du
31 mai; aussi la population ouvrière de Paris qui
haïssait l'Assemblée législative, bouc émissaire de
toutes les mesures arbitraires et de tous les actes
abusifs de la présidence, fit-elle à peine une faible
démonstration-contre ce crime d'Etat, elle laissa les
représentants de la loi et du droit se débattre pres-
que seuls pour la défense de la souveraineté du
peuple.
L'empire, continuant la politique du coup d'Etat,
eut soin de ménager aussi le prolétaire parisien.
Les associations, les coalitions pour l'augmentation
— 16-
des salaires furent, sinon encouragées, tout au
moins tolérées, et finalement réglementées par une
loi qui favorisa le singulier développement que prit
en France l'association internationale des travail-
leurs dont les principes, le but et le rôle politique
méritent d'être caractérisés ici, en raison de l'ac-
tion notable qu'elle a exercée sur les événements
révolutionnaires de 1871.
VIII
L'INTERNATIONALE.
Apres avoir observé attentivement les agisse-
ments ostensibles ou latents de cette société compo-
sée d'éléments si divers dont les comités continuent
et propagent l'oeuvre simultanément en Angleterre,
en France, en Allemagne, en Amérique, peut-être
dans tous les états de l'ancien et du nouveau monde,
— remuant tour à tour les ouvriers amplement sa-
lariés des hautes industries urbaines et les travail-
leurs déshérités des exploitations minières et des
grands centres manufacturiers, — se dégageant, au
nom du principe de la solidarité du travail, des sen-
timents de nationalité et de patriotisme, sauf à les
surexciter, suivant les circonstances, pour opérer
des mouvements insurrectionnels favorables à son
action, — recrutant son armée à la fois parmi les
— 18 —
interprétation de la formule émise par Proudhon en
1848 :
— Dans une société bien organisée que doit être
le travailleur? — Tout. — Qu'est-il ? — Rien !
Mais si Proudhon, à l'exemple de Platon, chas-
sait presque de sa république les poètes et les litté-
rateurs, il avait trop le sentiment vrai de la grande
harmonie sociale pour ne pas comprendre l'impor-
tance du rôle que doivent jouer dans le système
général du monde, le génie qui invente, la science
qui découvre, l'intelligence qui féconde, propage,
administre et répartit, enfin le capital qui multiplie
et active la production; il était trop pénétré des
idées de justice distributive pour ne pas attribuer
au travail intellectuel, administratif, artiste et capi-
taliste, sa part légitime dans la répartition des pro-
duits.
Telle n'est pas, nous en sommes convaincu, la
théorie des socialistes de l'internationale. Après
avoir constaté que le capital a trop longtemps op-
primé la production, que l'instrument du travail a
abusé du travailleur, ils en sont venus à confondre
avec cet instrument du travail tout ce qui n'est pas
le travail manuel. Leur prétention, nous n'en dou-
tons pas, va jusqu'à vouloir réduire au salariat capi-
talistes, administrateurs, ingénieurs, courtiers, in-
venteurs, pour réserver le partage des produits entre
les seuls travailleurs manuels.
D'aucuns même, nous avons de puissantesr aisons
— 19 —
pour le croire, en sont venus, depuis que le triomphe
de l'internationale leur parait être entré dans les
domaines du vraisemblable, à rêver un état de
choses où le travailleur manuel d'un certain degré
n'aurait plus besoin de travailler du tout et se bor-
nerait à palper les bénéfices de la production pen-
dant qu'une tourbe d'apprentis, de colons, de dés-
hérités, porterait, comme une tribu d'ilotes., tout le
poids du labeur fatigant.
Ces diverses prétentions nous remettent en mé-
moire une scène très-réussie d'une comédie, Latré-
aumont, aujourd'hui oubliée, d'Eugène Sue, qui
depuis... mais alors il était conservateur.
Un professeur de philosophie sociale faisant un
cours devant des hommes et des femmes du peuple,
leur décrivait les joies du marché d'après les théo-
ries de Fourier ; les marchands, disait-il, arrivent
porteurs de leurs denrées, en dansant gaiement au
son d'une musique champêtre ; les acheteurs ar-
rivent de leur côté, non moins gaiement et aussi au
son de la musique; ils choisissent les objets qui leur
conviennent et les emportent toujours avec la même
gaieté.
— Mais, disait un interlocuteur, est-ce que les
acheteurs continuent à payer les marchands?
— Assurément non, répondait le professeur, au-
trement où serait la réforme?
— Ça ne suffît pas, interrompait un autre assis-
tant, il y a assez longtemps que les acheteurs payent
les marchands, il est bien juste qu'à leur tour ce
soient les marchands qui payent les acheteurs.
— Pardon, reprenait le professeur, votre raison-
nement est spécieux et le progrès ne peut pas aller
aussi vite. D'ailleurs il faut, avant toutes choses,
considérer l'équité, et, de même qu'il n'était pas
juste que les acheteurs payassent, réciproquement
il serait souverainement injuste que l'on fit payer les
marchands.
Finalement, comme l'assistance se composait en
partie de marchands et en partie d'acheteurs, les
uns criant : — « C'est aux marchands de payer ! »
les autres hurlant : — « Non, c'est aux acheteurs ! »
on en venait aux coups de poing et le professeur lui-
même a- ait grand peine à se soustraire aux horions
des deux partis qu'il avait mécontentés égale-
ment.
Si vous voulez avoir la clef du système et des idées
de l'Internationale en fait d'organisation de rétribu-
tion du travail manuel, étudiez attentivement, ainsi
que nous l'avons fait, les étapes progressives des ta-
rifs de l'Association typographique de Paris. Vous
reconnaîtrez, comme nous, que le dernier tarif éla-
boré par une commission d'hommes qui pour la plu-
part se rattachent par des liens quelconques à l'in-
ternationale, est un modèle d'organisation despo-
tique du travail manuel, en même temps qu'un
chef-d'oeuvre d'iniquité distributive, un programme
d'exploitation du patron, de l'industriel, du travail,
— 21 —
de l'intelligence au profit exclusif de l'ouvrier ma-
noeuvre.
Interdiction absolue du travail typographique
pour les femmes, — réglementation du travail des
apprentis non au point de vue de l'hygiène du jeune
âge, mais au seul point de vue du monopole des ty-
pographes, — gratifications pour les heures sup-
plémentaires du travail du soir, pour le travail du
dimanche, comme si le typographe célébrait pieu-
sement le dimanche, — rétribution abusive de cer-
taines fonctions et pour l'emploi de certains carac-
tères, — salaire des travaux conservés et non
exécutés, — primes spéciales pour les travaux du
journalisme,, — organisation des commandites, —
interdiction absolue aux patrons de faire faire et de
diriger les travaux comme ils l'entendent et au mieux
de leurs intérêts,—payement des pages de gra-
vures et des pages d'annonces clichées comme pages
de composition, — tout blesse les notions les plus
élémentaires de justice et d'équité dans ce tarif qui,
consacré tout entier à la suprématie du travail ma-
nuel, néglige de s'occuper du prote, administrateur
et répartiteur du travail et du correcteur, homme
intelligent, instruit et laborieux qui gagne beaucoup
moins et travaille beaucoup plus que le plus mé-
diocre leveur de lettres d'une commandite typogra-
phique.
Oh a peine à comprendre, — en présence de l'ex-
ploitation du travail intellectuel et industriel des
éditeurs, des publicateurs de journaux et des au-
teurs, établie par ce tarif, oeuvre d'une série de coali-
tions, au profit du labeur matériel de la typographie,
—que les écrivains, les journalistes et les éditeurs ne
se soient pas coalisés à leur tour pour organiser les
services typographiques sur des bases équitables en
appelant les femmes, les ouvriers de province et les
ouvriers étrangers à installer de nouveaux ateliers
surtout depuis que la loi du 11 mai 1868 a autorisé
les gérants de journaux à se passer de brevets d'im-
primeurs. Il suffirait, pour soustraire le travail intel-
lectuel et industriel du livre et du journal à l'inique
oppression du travail manuel, d'une entente intel-
ligente entre les intéressés.
Tel est, croyons-nous, la véritable tendance de la
réforme socialiste, rêvée et peut-être même secrète-
ment formulée par l'internationale, tendance qui ne
fut pas assurément celle des premiers jours de son
existence, mais qui s'est développée peu à peu à me-
sure que le succès de sa propagande a encouragé
ses ambitions.
Tout le monde connaît l'histoire de cette société,
fondée à l'occasion de l'Exposition universelle de
Londres en 1882, encouragée par le gouvernement
impérial qui espéra peut-être trouver dans ces ag-
grégations innombrables d'ouvriers une force démo-
cratique utile au maintien de son despotisme et
propre tout au moins à maintenir en respect, au
moyen de la fantasmagorie du spectre rouge, la haute
bourgeoisie et la classe moyenne dont la désaffection
commençait à se manifester, peut-être aussi, au
point de vue de sa politique extérieure, un élément
de démocratie populaire à opposer à un jour donné
aux mauvais vouloirs des gouvernements européens.
Les divers congrès tenus en Belgique et en Suisse
ont mis en lumière quelques-unes des prétentions
politiques de certains meneurs, mais n'ont dévoilé
ni le travail secret des comités, ni le but final des ré-
formes auxquelles aspire la société, ni les moyens
d'action dont elle dispose. Le fait le plus important
fut, en 1868, l'adoption par le congrès tenu à
Bruxelles du principe de la propriété collective; il
est à remarquer toutefois que les ouvriers français
votèrent presque toujours contre ces propositions
communistes.
Il lui fallait, on le comprendra, continuer à s'en-
velopper de mystère, pour pouvoir grouper autour
d'elle et incorporer dans son armée les mécontents
de tous les partis, les révolutionnaires de toutes les
nuances, les socialistes de toutes les écoles. Pendant
la trop longue période d'usurpation du pouvoir com-
munal et politique de Paris, elle s'est bien gardée de
rien laisser paraître de ses prétentions ; elle s'est
bornée à partager le.gouvernement avec ses affiliés
de hasard, s'abstenant même de laisser entrevoir
quoi que ce soit de son programme dans ce chaos
inextricable d'idées et de principes contradictoires
qui s'est appelé la Déclaration de la Communs de
— 24 —
Paris au peuple Français, et dans ses programmes
jetés en province par des ballons. Elle sait bien
qu'un exposé explicite de ses tendances aurait déta-
ché immédiatement de son parti toute la portion
intelligente, ambitieuse, politique et bourgeoise de
cette armée de mécontents qui lui a prêté aveuglé-
ment son concours.
IX.
PENDANT LA GUERRE.
On est en droit de se demander comment il se fait
que l'Internationale qui, à Bruxelles en 1868, avait
par la voix de ses délégués, appuyé si énergique-
ment la proposition de MM. Tolain, Longuet, Ri-
chard et Fontaine, délégués français tendant à pro-
tester contre toute guerre future et à menacer d'une
grève générale de tous les travailleurs les nations
qui se déclareraient en état de guerre, comment il
se fait, disons-nous, que cette société qui avait si so-
lennellement arboré le drapeau de la paix, n'ait pas
pris des mesures énergiques et usé de sa puissance,
considérable par le nombre et l'action des adhérents,
pour s'opposer à l'horrible guerre de juillet 1870.
Ouvriers allemands et ouvriers français conçu-
rent-ils secrètement l'espoir de voir sortir une révo-
lution-sociale de cette guerre engagée entre la féo-
— 25 —
dalité aristocratique d'Allemagne et le despotisme
impérial de France? Jugèrent-ils en conséquence
que la question devait provisoirement leur demeurer
étrangère? On a quelque lieu de le supposer. Ce
qu'il y a de certain, c'est que le parti révolutionnaire
français ne se manifesta à Paris qu'au 14 août par
la folle échauffourée de la Villette, et que l'Interna-
tionale allemande ne prit la parole qu'après Sedan
et la proclamation de la république en France.
C'est peut-être ici le lieu de poser aux chefs de
cette société une simple question :
L'association, fondée sur le principe de la frater-
nité universelle, admet-elle que ses membres aient
pu, comme soldats, prendre part à la guerre, com-
battre et tuer leurs frères étrangers, et qu'après
avoir manqué à l'engagement pris de protester par
la menace de grève,, n'aient pas cru devoir non plus
adopter un autre mode de protestation ; la résis-
tance, en Allemagne, à l'appel des divers bans d'ar-
mée active, de landwher, de landsturm, en France
au rappel des hommes de 25 à 35 ans, à la levée de
la garde mobile et des gardes nationaux mobilisés ?
N'était-ce pas le cas de faire faire acte de puis-
sance â cette franc-maçonnerie pacifique des tra-
vailleurs, de convoquer solennellement de grandes
assises des peuples, par meetings à Londres et à
Bruxelles, par assemblées de corporations en Alle-
magne, par réunions publiques dans les grands cen-
tres en France, de leur poser la question de paix ou
3
— 26 —
de guerre et de répondre par plusieurs millions de
votes, signés au besoin, à l'escamotage du plébiscite
du 8 mai, en défendant à tous les sociétaires de
prendre les armes dans cette guerre d'intérêt exclu-
sivement dynastique et despotique ?
Malheureusement pour elle, l'Internationale
compte parmi ses chefs et ses meneurs les plus
actifs des Jacobins, des républicains autoritaires
qui ne veulent pas attendre le progrès de leurs
idées de l'évolution logique de l'opinion, mais qui,
enivrés de la tradition révolutionnaire de 1793, as-
pirent à en assurer le triomphe par la violence et
par la force.
Or, c'est le propre des partis autoritaires et vio-
lents de se défier du procédé pacifique et légal du
scrutin, ils ne l'acceptent que quand ils sont maîtres
des listes électorales et des urnes, ou quand ils ne
peuvent plus faire autrement. N'est-ce pas par leur
défiance, du suffrage universel, même mutilé, et du
scrutin libre de 1852 que Bonaparte et son parti fu-
rent amenés à risquer l'aventure du coup d'Etat du
2 décembre?
Une défiance de même nature a peut être empê-
ché les hommes d'action de l'Internationale non-
seulement de faire appel à un vote sur la question de
la guerre franco-allemande, mais aussi d'organiser
les associations en vue des scrutins de l'avenir, de
compter, en un mot, sur la propagande pacifique, sur
l'instruction, sur le développement des idées prati-
27
ques pour amener peu à peu le succès de son sys
tème et de ses théories, au lieu de chercher une vic-
toire de force armée et un triomphe de surprise et de
coup de main.
En agissant ainsi ils ont fourni un témoignage du
peu de foi qu'ils ont dans ces idées et dans ces théories.
Telle était la situation de l'Internationale à la pro-
clamation de la République, le 4 septembre 1870.
X
APRÈS SEDAN.
A peine l'empire fut-il renversé, après Sedan, à
peine Paris fut-il assiégé que les diverses nuances
du parti républicain, les diverses écoles socialistes
qui avaient déjà eu occasion à l'époque des élections
de 1869-1870 de se grouper avec l'Internationale au-
tour des urnes parisiennes et de faire d'accord avec
elle la campagne des réunions publiques, pensèrent
à tirer parti des forces numériques dont cette société
disposait dans les ateliers parisiens.
Sous la direction de trois ou quatre journaux ja-
cobins soi-disant socialistes, sentinelles avancées de
cette nouvelle coalition révolutionnaire, on épiales
fautes que ne pouvait manquer de commettre le
gouvernement de la défense nationale, gouverne-
ment improvisé dans un moment de détresse du
pays et qui se trouvait chargé de pourvoir aux né-
cessités de la situation la plus difficile où nation se
— 28 —
soit peut-être jamais trouvée, sans autres éléments
que des épaves d'une armée désorganisée et des corps
nouveaux de mobiles et de gardes nationaux pres-
que inorganisables.
Déjà le plus pressé, le plus ardent, le plus énergi-
que des révolutionnaires, le général Cluseret avait,
dés le 8 septembre, publié dans le journal la Mar-
seillaise, ressuscitée tout exprès pour cette tentative
par M. Paschal Grousset, un article d'une violence
extrême intitulé : La Réaction et dirigé particulière-
ment contre M. Gambetta. Cet « article odieux ».
comme le qualifiait M. Henri Rochefort dans la lettre
où il reniait son ex-journal, en ajoutant a qu'au mo-
ment où toutes les opinions désarment où tous les
citoyens s'unissent contre l'ennemi, est une véri-
table excitation à la guerre civile, » cet article donna
lieu à une manifestation très-caractéristique de la
part du public. Des numéros furent lacérés et brûlés
dans la rue Montmartre et sur le boulevard ; le parti
jugeant que son heure n'était pas encore venue, s'a-
journa à plus tard et la Marseillaise cessa de paraître.
Cependant les orateurs du parti s'emparaient des
tribunes des réunions publiques et, sous prétexte
d'échauffer le patriotisme de la population, com-
mençaient à lancer quelques insinuations malveil-
lantes contre certains fonctionnaires du nouveau
gouvernement, qui n'avait pourtant refusé ni les
places ni les appointements aux républicains les plus
avancés, aux socialistes les plus signalés.
Les chefs, il est vrai, se réservaient. Ledru-Rollin
qui avait eu soin, ou ne sait pourquoi, de s'absenter
de Paris le 4 et le 5 septembre, pendant que le gou-
vernement de la défense le cherchait pour lui de-
mander son concours, s'éclairer de ses lumières, se
fortifier par l'éclat et la popularité de son nom, Le-
dru-Rollin, tout en paraissant s'abstenir, groupait
dans de petits conciliabules organisés par Deleseluze
les éléments d'une future opposition. Blanqui fon-
dait la Patrie en danger et s'annonçait comme exclu-
sivement préoccupé du salut de Paris et de la France ;
Félix Pyat publiait le Combat et avait soin, dès le
premier numéro de recommander aux citoyens ar-
més pour la défense de toujours garder leurs fusils ;
Cluseret, rebuté par l'insuccès de sa première tenta-
tive était parti pour tâcher de communiquer à quel-
que grande ville de province sa fièvre d'action révo-
lutionnaire.
Quant aux sous-chefs, aux révolutionnaires du
second degré, ils prenaient position dans les rangs
de la garde nationale en se faisant nommer chefs de
bataillon, capitaines ou même simplement délé-
gués.
On attendait une occasion.
Elle se présenta à propos de la question des élec-
tions.
3-
— 30 —
XI
LE 31 OCTOBRE ET LE 22 JANVIER.
Le gouvernement de la défense nationale, le 31
octobre et le 22 janvier, composé de tous les députés
de Paris, sauf M. Thiers qui, comme les républicains
révolutionnaires, avait cru devoir se réserver, au lieu
de faire procéder immédiatement, sinon à des élec-
tions générales, tout au moins à des élections muni-
cipales qui auraient profité au pouvoir et lui auraient
permis de se décharger d'une partie de sa responsa-
bilité, avait par décret du 8 septembre, fixé les élec-
tions générales pour une Assemblée constituante au
16 octobre, et, par décret en date du 16 septembre,
avancé la date de ces élections au 2 octobre et con-
voqué toutes les communes de France pour les 25 et
28 septembre à l'effet de renouveler leurs conseils
municipaux, qui devaient eux-mêmes procéder à la
nomination des maires et des adjoints. Enfin un dé-
cret en date du 18 septembre fixait à 80 (4 par ar-
rondissement) le nombre des conseillers municipaux
de Paris, dont l'élection au scrutin de liste devait
avoir lieu le 28 septembre: il serait statué ultérieu-
rement sur la nomination des maires et des adjoints.
Mais les destins et les flots sont changeants. Il est
une maladie qui semble inhérente à tous les pou-
voirs, quelle que soit leur origine, c'est la défiance
— 31 —
de l'opinion publique, la défiance du suffrage uni-
versel libre ; ils semblent toujours craindre de ne
pas pouvoir en diriger suffisamment la manifesta-
tion. Certes, on peut le dire aujourd'hui, jamais si-
tuation ne fut plus favorable que celle des hommes
du 4 septembre groupés par les nécessités du salut
public pour faire consacrer leur dictature par la
France et dicter, pour ainsi dire au pays les noms
des hommes capables de le représenter et de concou-
rir avec eux à la défense nationale et à la constitu-
tion d'une république sage, fondée sur la raison, la
logique et donnant satisfaction aux légitimes reven-
dications de tous. Il fallait pour cela, profiter de l'é-
lan des masses, de l'horreur du bonapartisme soule-
vée par la capitulation de Sedan, et ne pas laisser
aux partis monarchiques le temps de se reconstituer
et d'agir sur les populations.
Loin de là, on avait commis la faute de ne pas
procéder à des élections immédiates, on aggrava
cette faute en ajournant indéfiniment non-seulement
la convocation d'une Constituante, mais encore l'é-
lection même de la municipalité de Paris. On com-
prit que cette municipalité n'ayant pas pour contre-
poids une Assemblée émanant du suffrage du pays
tout entier deviendrait forcément un pouvoir poli-
tique, supérieur peut être en autorité au gouverne-
ment lui même, par le seul fait de son origine, le
suffrage universel direct des citoyens de Paris.
Déjà, du reste, les mots « Commune de Paris »
_ 32 —
avaient été lancés à propos de la future municipa-
lité parisienne, dans les journaux connus pour leur
dévotion passionnée à la tradition révolutionnaire
de 1793. On pressentit que la Commune de Paris
voudrait encore une fois exercer une dictature sur
la France et trouverait dans le pays une opposition
qui nuirait infailliblement à l'ensemble de la dé-
fense. Vraisemblablement cette appréhension pesa
d'un grand poids-dans la détermination que prit le
gouvernement d'ajourner la constitution munici-
pale de Paris. Mais d'ajournement en ajournement
le gouvernement avait fourni à l'opposition révo-
lutionnaire mieux qu'un prétexte; il lui avait fourni
un argument.
Aussitôt en effet les attaques commencèrent dans
la presse hostile, et elles ne tardèrent pas à se tra-
duire en manifestations armées de la garde natio-
nale. C'est ainsi que se produisit le 5 octobre la ma-
nifestation des cinq bataillons commandés par Gus-
tave Flourens réclamant à la fois l'armement des
gardes nationaux en fusils à tir rapide, des sorties
fréquentes, l'envoi de commissaires dans les dé-
partements, enfin, des élections municipales immé-
diates et le rationnement des subsistances.
Par une étrange coïncidence, cette manifestation
eut lieu le jour même où M. de Kératry publiait au
Journal officiel un rapport concluant à la suppres-
sion de la préfecture de police. Singulière aberra-
tion d'un homme politique et des hommes d'Etat
— 33 —
qu'il était appelé à servir, c'était au moment ou
pour lutter contre l'espionnage de l'ennemi exté-
rieur qui assiégeait Paris, et contre les manoeuvres
de l'ennemi intérieur qui commençait à se mani-
fester, le gouvernement de la défense nationale avait
le plus pressant besoin d'une police active et bien
renseignée, qu'il méconnaissait l'utilité de ce rouage
indispensable de tout mécanisme gouvernemental
bien organisé !
Non-seulement le gouvernement entreprit de se
passer de police politique secrète, mais encore le
ministère de l'intérieur se refusa aux ouvertures
qui lui furent faites au sujet de l'organisation d'un
système de police politique, ostensible, consistant
en un bureau d'observation administrative, de
triage et d'utilisation de la presse française et étran-
gère, — des idées et des renseignements émanant
de l'initiative personnelle des citoyens : ce bureau,
non plus chargé comme l'était autrefois le service
de la presse, d'un travail de surveillance et de dé-
nonciation au point de vue des poursuites judi-
ciaires, mais du triage et de l'analyse des idées, des
avis et des renseignements utiles, aurait tous les
jours fait son rapport au ministre et envoyé à qui
de droit les communications de nature à éclairer les
divers services publics.
On a peine à comprendre que les hommes du
4 septembre, parmi lesquels plusieurs avaient été
soit journalistes, soit initiés aux choses du journa-
— 34 —
lisme, ne se soient pas mieux souvenu du nombre
et de la nature des informations et des idées de toute
sorte qui traversent journellement la presse des
deux mondes, ou ne se soient pas mieux rendu
compte du parti qu'un pouvoir tel que le leur avait
à en tirer.
C'est pourtant, nous le croyons, à cette double
négligence de la police administrative et de la po-
lice ostensible d'observation, à ce dédain des ren-
reignements officiels et officieux que le gouverne-
ment de la défense nationale dut de se laisser surpren-
dre par la tentative de coup demain du 31 octobre,
par l'expédition- de Mazas au 21 janvier 1871, par
l'échauffourée du lendemain à la place de l'Hôtel-de-
Ville, par la constitution de ce pouvoir occulte et
influent formé par le double concours du jacobi-
nisme et de la société internationale qui s'est appelé
le Comité central de la garde nationale, — que le
gouvernement enfin issu de l'Assemblée nationale
réunie à Bordeaux a du de ne pas être initié aux
mystères de la prise de possession des canons,
de rétablissement des batteries de Montmartre,
de la rentrée à Paris de tous les réfugiés des
diverses nations de l'Europe, d'un nombre considé-
rable d'allemands, de tous les repris de justice et
gens suspects qui en avaient été expulsés au mois
d'août et de septembre, de la propagande organisée
dans les rangs des soldats restés à Paris après le
siège, ainsi que parmi les nouvelles troupes arri-
vant de province.
- 35 —
XII
LES MOUTONS DE PANURGE.
Il importe, avant de commencer le récit des faits,
d'énumérer les éléments, tant actifs que complai-
sants ou inertes qui contribuèrent au succès du coup
de main inouï du 18 mars.
1° L'armée active de l'insurrection comprenait,
on le sait, outre les chefs communistes, jacobins,
socialistes de diverses écoles, les affiliés de la société
internationale, cohorte très - nombreuse, capable
d'observer, si non une discipline militaire rigou-
reuse, au moins cette discipline politique à laquelle
l'avaient façonnée les campagnes électorales de 1869
et 1870 et les grèves de plusieurs corporations ou-
vrières.
2° Ce que nous appelons l'élément complaisant se
composait de cette partie grincheuse de la popula-
tion qui est en tout temps prête à servir d'appoint
aux oppositions quelconques, mécontents de tous
les régimes, de tous les hommes, de toutes les si-
tuations.
3° Enfin l'élément inerte était formé de tous les
mécontents successivement aggrégés à l'opposition,
à fur et mesure que s'étaient produites pour eux, les
déceptions, les mécomptes, et tous les déboires, iné-
_ 36 —
vitable suite de l'incroyable succession de désastres
et de catastrophes qui avaient atteint le pays.
Quelques lignes sont ici nécessaires pour expli-
quer comment la grande majorité de cette popula-
tion parisienne si unanime au 3 novembre à témoi-
gner sa confiance dans le gouvernement de la défense
nationale, en était venu, dès le 8 lévrier, à traduire
ses répugnances par un refus presque absolu d'en-
voyer les membres de ce gouvernement à l'Assem-
blée nationale.
Chamfort, je crois, a dit qu'en France ce qui réus-
sissait le mieux c'était le succès. Le triomphe immo-
ral dont ont joui pendant de si longues années les
héros du 2 décembre est une nouvelle preuve de la
vérité de cet adage. On peut dire hélas ! que, réci-
proquement, ce qui est le plus honni chez nous c'est
l'insuccès, c'est la défaite.Voyez comme se retourne
la nation contre le bonapartisme après le désastre de
Sedan; comme se retourne la population de Paris
contre son gouvernement, à mesure que ce gouver-
nement, qui avait compté sur le concours des armées
de province et savait bien qu'il ne pouvait rien sans
elles, se montrait impuissant à sauver la capitale.
Non seulement, en France, nous couvrons de répro-
bation nos généraux et nos gouvernants vaincus,
mais encore nous sommes possédés d'une telle va-
nité militaire que nous ne pouvons pas admettre
que les défaites de nos armées ne soient le résultat
d'une trahison. Il nous paraît impossible que nous
— 37 —
succombions sous la force du nombre, sous la supé-
riorité de la science, de la tactique, sous le hasard
des circonstances. C'est là une des particularités du
caractère français.
Nous avons peine à concevoir cet épisode admi-
rable des commencements de l'histoire de Rome qui
nous montre les Romains acceptant l'humiliation
pour l'armée de passer sous le joug, imposée par
les Samnites, comme condition du salut de cette ar-
mée, à la suite de la surprise des Fourches Caudines,
et félicitant hautement le consul Posthumius d'avoir
sauvé l'armée au pris de ce qui était alors considéré
comme la suprême honte. Et pourtant cette résigna-
tion du peuple romain est peut-être un des témoi-
gnages les plus éclatants de sa véritable grandeur.
Combien d'autres fois du reste ne. trouvons-nous
pas dans l'histoire de la république romaine, la
preuve que ces grands citoyens de Rome savaient
honorer leurs généraux même vaincus et ne se lais-
saient pas aller à ne les juger que sur le succès de
leurs opérations militaires !
Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, nous
sommes loins de ressembler aux anciens romains;
nous ne nous bornons même pas à taxer nos géné-
raux vaincus d'incapacité, nos soldats en déroute
de faiblesse ou d'indiscipline ; notre vanité mili-
taire, notre suffisance nationale nous poussent à
considérer toute défaite comme doublée d'une trahi-
son, quelque soit d'ailleurs le caractère de ceux que
4
— 38 —
nous accusons, quelque évident que soit l'intérêt
qu'ils auraient eu à vaincre. Notre histoire fourmille
d'exemples de cette faiblesse nationale.
Dans la guerre de 1870-1871 cette tendance fran-
çaise s'est manifestée plus aveugle et plus injuste que
jamais, non seulement dans les classes populaires,
mais aussi dans les classes les plus éclairées de la
nation, particulièrement pendant et après le siège
de Paris.
Nous devons dire aussi qu'elle a été singulière-
ment favorisée par la presse de tous les partis qui,
non contente d'avoir suscité à l'action militaire du
gouvernement de la défense des embarras et des gènes
de plus d'une sorte, s'est attachée à faire peser sur
lui la responsabilité d'une situation qu'il n'avait
point créée et qu'il avait acceptée dans le seul inté-
rêt du salut commun.
Le moment n'est peut-être pas encore venu de
rendre à ce gouvernement la pleine et entière jus-
tice que lui rendra plus tard l'impartiale histoire.
Qu'il nous soit permis toutefois dès aujourd'hui de
signaler quelques unes des difficultés politiques con-
tre lesquelles il a eu à lutter.
Issu de la nécessité et de l'acclamation plutôt
bourgeoise que populaire, résolu en raison de son
opinion même, à respecter la liberté, malgré les im-
périeuses exigences d'une situation militaire qui
l'auraient peut-être autorisé à exercer pour un temps
cette dictature que comporte tout état de guerre ou
— 39-
de révolution, le gouvernement de la défense sem-
bla s'attacher, au contraire, comme le gouverne-
ment provisoire de 1848, auquel il ressemble par
plus d'un point, à être un modèle de libéralisme,
de sagesse et de modération.
Tiraillé sans cesse entre les obsessions du parti
populaire, des classes pauvres et même nécessi-
teuses, et les réclamations de la fraction conserva-
trice et bourgeoise du peuple parisien, en butte aux
revendications des uns, aux récriminations des au-
tres, accusé de tendances réactionnaires par les
bataillons des quartiers excentriques qui lui repro-
chaient les ménagements qu'il gardait pour les an-
ciens fonctionnaires, pour le haut commerce, pour
la finance, pour les propriétaires, soupçonné d'autre
part par la population aristocratique et bourgeoise
qui, on doit en convenir, ne ménageait ni ses servi-
ces, ni sa peine, ni son argent, ni ses sacrifices, de
vouloir chercher un appui pour la république dans
les nouvelles et populaires recrues de la garde natio-
nale dont il accélérait l'armement et l'équipement,
ainsi que dans la population ouvrière, à qui les
maires des quartiers manufacturiers s'efforçaient de
faciliter la vie au moyen de création de cantines,
de fourneaux, de distributions de bons de pain,
de rations et de vêtements, — convaincu d'ail-
leurs que la défense avait besoin du concours de
tous, de toutes les forces d'activité et de résistance,
de toutes les énergies, de tous les élans, de tous les
—40 —
stoïcismes,— s'efforçant en raison de cela de demeu-
rer dans la justice et la modération entre ces deux
courants opposés, il aboutit, en voulant contenter
tout le monde, à se dépopulariser auprès de tous.
Les classes laborieuses, déshabituées du travail
par cette vie nouvelle de garnison, de place forte,
qui avait fait de leurs bataillons comme des espèces
d'ateliers nationaux armés, surexcitées par les ora-
teurs des réunions publiques et par les prédications
de quelques journaux qui ne cessaient de formuler
des plans de sorties, des projets de trouées victo-
rieuses, lasses de leur longanimité inactive, impa-
tientées par les alternatives qu'apportaient les nou-
velles équivoques de la province, ayant peine d'ail-
leurs à comprendre qu'on n'eût pas su tirer parti,
fût-ce en sacrifiant d'innombrables hécatombes de
vies humaines, de la force qu'elles croyaient sentir
en elles, se laissèrent aisément persuader que la dé-
faite et la capitulation de Paris ne pouvaient être
que l'oeuvre de la trahison.
La haute bourgeoisie, indignée du peu de con-
fiance qu'inspiraient aux généraux et à tous les of-
ficiers de l'armée régulière une milice nationale si
ardente, si intrépide, si pleine d'entrain, ne se ren-
dant pas compte de l'impossibilité de faire entre-
prendre une expédition de plusieurs jours, sac au
dos, avec vivres, munitions et tentes de campement,
à des corps à peine formés, pourvus d'officiers nom-
més à l'élection et pour la plupart inexpérimentés,
— 41 —
à des soldats improvisés que leur propre intrépidité,
leur bouillante ardeur au moment du départ ren-
draient incapables de supporter deux jours de mar-
ché,sourdement travaillée en même temps par les ap-
préhensions que lui causait pour l'avenir l'armement
des nombreuses cohortes populaires, se laissa in-
fluencer de son côté par les défiances que semaient
â l'envi les journaux réactionnaires et quelques
feuilles plus ou moins bonapartistes survivant au
naufrage, contre les républicains du 4 septembre et
leur délégation provinciale.
Enfin la petite bourgeoisie, c'est-à-dire la classe
qui avait le plus souffert des privations que le siège
leur avait imposées, sans compensation d'aucune
sorte, ni indemnité de la garde nationale, ni spécu-
lation sur les denrées alimentaires, ni bons de se-
cours, la bourgeoisie qui avait mis bijoux et effets
au mont-de-piété pour vivre plus que médiocre-
ment, outrée de voir tant de sacrifices n'aboutir qu'à
une reddition grosse de périls ultérieurs et de crises
terribles pour un avenir prochain, facile du reste à
subir l'impulsion qui lui vient soit d'en haut, soit
d'en bas, dépourvue de force de résistance et de ré-
flexion, surtout quand l'impulsion lui vient d'en bas
et d'en haut à la fois, prit aisément le chemin des
moutons de Panurge et se trouva toute prête à crier
à la trahison, ni plus ni moins que le parti révolu-
tionnaire et que la réaction conservatrice.
Naturellement elle cria plus fort que les autres,
_ 42 —
cette classe déshéritée, lorsqu'elle vit, au bout de
peu de jours, à des symptômes irrécusables, non-seu-
lement que ses sacrifices avaient été inutiles pour le
salut du pays, mais encore qu'elle allait en porter
doublement la peine par suite de la ruine infaillible
résultant pour elle de la loi sur les échéances et de
la loi sur les loyers qu'on lui préparait. Victime de
l'empire pendant de si longues années, elle allait
être encore victime de la révolution du 4 septembre,
du siège de Paris et de la troisième république.
Telles furent, selon nous, les causes de l'impopu-
larité, aussi incontestable qu'imméritée, dans la-
quelle tomba le gouvernement de la Défense natio-
nale, qui hérita de l'exécrable gouvernement impé-
rial, sans même avoir eu le temps de faire acte
d'héritier bénéficiaire, et se vit obligé de porter la
responsabilité, non-seulement des vices de ses admi-
nistrations civiles et militaires constituées, mais en-
core des vices inoculés à deux ou trois générations
de citoyens gangrenées par vingt ans du despotisme
le plus flétrissant.
Vanité impuissante, orgueil inintelligent, igno-
rance présomptueuse, prétention de chacun à tout
rapporter à soi, c'est-à-dire tendance à la centrali-
sation personnelle, mauvaises moeurs administra-
tives et militaires, cupidité commerciale impitoya-
ble, énervement du patriotisme, mauvaises moeurs
privées, infatuation individuelle, penchant pro-
noncé vers l'oisiveté, la débauche, l'ivrognerie, le
— 43 —
libertinage, méconnaissance absolue du sentiment
du devoir, corruption enfin à tous les degrés de l'é-
chelle, sociale, voilà ce que l'empire avait laissé au
gouvernement de la Défense nationale pour organi-
ser le salut du pays.
Il y avait donc la France tout entière à refaire.
Or, on ne refait pas une nation en quatre mois.
Il ne pouvait donc recueillir que la défaite et la
capitulation.
Grâce à la patience héroïque de la population de
Paris, grâce à la modération dont ce gouvernement
transitoire avait su user en ménageant les éléments
hostiles de cette population, il avait sauvé l'honneur.
C'était tout ce qu'il pouvait sauver.
Les contemporains ne lui en ont tenu aucun
compte.
Espérons que la postérité sera plus équitable que
les contemporains.
XIII
LES CANONS DE MONTMARTRE
La population de Paris était dans les dispositions
que nous venons d'essayer d'indiquer lorsque dut
avoir lieu, le 1er mars, l'occupation par les Prussiens
de tout un quartier de Paris.
Les négociateurs de l'armistice, qui s'étaient bien
rendu compte de la difficulté de désarmer ces nom-

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