Le Cte Jean LVII de Pathmos à la recherche de son roi

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Didier (Paris). 1870. France (1852-1870, Second Empire). In-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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LE COMTE
JEAN LVII DE PATHMOS
A LA RECHERCHE DE SON ROI
LE COMTE
JEAN LVII
DE PATHMOS
A LA RECHERCHE DE SON ROI
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
1870
Tous droits réservés
LE COMTE
JEAN LVII DE PATHMOS
A LA RECHERCHE DE SON ROI
I
Vers la fin de 1789, M. Noël, banquier à Paris,
adressa à M. Williams, banquier à New-York, un
petit garçon âgé de quatre ans, avec prière de le
placer dans une famille française et catholique. On
fixait à trente mille francs par an le prix de la pension
qui devait toujours être payée d'avance, et l'on pro-
mettait cent mille francs de gratification lorsque l'en-
fant serait ramené en France.
M. Williams plaça le petit Bardou, c'était le nom de
l'enfant, chez les époux Blanchet. Il aurait pu mieux
choisir; mais il avait sur les Blanchet une créance de
quatre-vingt mille francs, passée par profits et pertes,
et il leur portait un trop vif intérêt pour laisser
échapper l'occasion qui leur permettait de se libérer.
1
2 LE COMTE JEAN LVII
Il fut convenu, en effet, que jusqu'à parfait payement,
il créditerait chaque année leur compte de vingt-cinq
mille francs, retenus sur les trente mille francs versés
par M. Noël. Que le banquier qui n'eût pas fait
comme M. Williams, lui jette la première pierre !
La pension fut payée avec la plus grande régularité
jusqu'au 1er janvier 1793; mais peu de temps après
cette époque, M. Noël manda à M. Williams qu'il
n'avait pas revu la personne qui d'ordinaire déposait
les fonds vers le mois d'octobre, et qu'il se croyait
obligé de l'en aviser, sans toutefois se permettre de
donner conseil en conjoncture si délicate. Immédiate-
ment M. Williams fit connaître aux époux Blanchet
que n'ayant rien reçu il n'avait rien à leur donner, et
les Blanchet, qui devaient encore cinq mille francs,
s'empressèrent de mettre le petit Bardou à la porte,
pour le faire entrer gratuitement dans une espèce
d'orphelinat.
Bardou en sortit à quinze ans, sachant lire, écrire,
calculer. Or, après avoir été tour à tour matelot, sol-
dat, arpenteur, quelque peu journaliste, finalement
il se lit pionnier, de quoi, au moment où commence
ce récit, il n'avait pas trop à se plaindre.
Grâce à la vigueur de ses muscles', à sa dure persé-
vérance et surtout à sa bonne étoile, il était alors en
effet un des plus riches citoyens du Michigan et pou-
vait viser haut s'il avait eu de l'ambition; mais il
entrait dans sa soixante-quatorzième année, et, quoi-
qu'il eût encore le pied leste, l'oeil vif et l'esprit
alerte, il voulait se borner au gouvernement de sa
famille, qui s'était accrue en même temps que sa for-
tune.
Malgré les brèches que la fièvre avait faites, il res-
LE COMTE JEAN LVII 3
tait à M. Bardou sept enfants mâles, tous mariés et
demeurant sous son toit avec une nombreuse descen-
dance.
II
Un soir, le 8 mai 1859, pendant que M. Bardou
prenait le thé et fumait son deuxième cigare, il vit
entrer dans la cour de sa maison, la plus belle de
Pontiac, un étranger bruyamment salué par les gro-
gnements de quatre chiens de garde. C'était un homme
de grande et mince taille, portant habit gris à larges
basques, long gilet et culotte de même couleur, sou-
liers à boucles d'argent, chapeau plat sur ses cheveux
poudrés, et s'appuyant sur une canne de jonc à
pomme d'or.
— Que diable me veut cet original ? se dit M. Bar-
dou ; ce qu'il traduisit, quand il le vit près de lui, par
cette formule polie : — Monsieur, qu'y a-t-il pour
votre service?
L'étranger ne répondit pas ; il semblait tout absorbé
dans la contemplation de M. Bardou.
— Oh ! c'est bien lui, dit-il à demi-voix ; c'est le
type de la race; on le reconnaîtrait entre mille.
— Puis-je savoir de qui j'attire si bien l'attention?
demanda en français, et d'un ton un peu sec, M. Bar-
dou, qui avait d'abord parlé anglais:
— Votre Monsieur, je suis le comte de Pathmos.
— Très-bien ; c'est un nom fort connu ; mais à quoi
dois-je l'honneur de voir monsieur le comte de
Pathmos?
L'étranger jeta un regard inquiet autour de lui;
puis d'une voix basse, il répondit :
4 LE COMTE JEAN LVII
— Je voudrais être assuré qu'on ne peut entendre ce
que je ne dois dire qu'à monsieur.
— Sera-ce long ?
— Assez.
— Passons donc dans mon cabinet, car ici nous ne
serions bientôt plus seuls.
En ce moment, en effet, les fils et les petits-fils de
M. Bardou vinrent le rejoindre.
— Il y en a trente-trois, dit M. Bardou.
— Tant mieux ; oh! tant mieux. Il n'y en a jamais
assez. Uno avulso non deficit aller.
Une assez vive discussion s'engagea d'abord entre
M. Bardou et le comte de Pathmos, que M. Bardou
voulait faire passer devant lui et qui s'obstina à rester
derrière, à distance, chapeau bas jusqu'à terre.
Lorsque le comte entra dans le cabinet de M. Bar-
dou, et qu'il vit, suspendus au mur, les portraits de
Washington, Jefferson, Bolivar, Ludlow, Cavaignac
et Garibaldi, il fut près de se signer ; et à l'expression
étrange de son regard, on, pouvait deviner qu'il se
disait : Dans quelle compagnie, mon Dieu, m'avez-
vous permis de le retrouver !
— Eh bien, monsieur, de quoi s'agit-il? demanda
M. Bardou.
Le comte de Pathmos regarda encore une fois autour
de lui; puis s'avançant de deux pas, car il avait per-
sisté à se tenir respectueusement éloigné :—Je viens
vous apprendre qui vous êtes, répondit-il.
— Qui je suis? dit en riant M. Bardou, mais il me
semble que là-dessus je n'ai de renseignements à
recevoir de personne.
— Monsieur n'a pas toujours habité Pontiac?
— Non, sans doute ; car j'ai beaucoup voyagé.
LE COMTE JEAN LVII 5
— Monsieur se rappelle-t-il sa première enfance ?
Monsieur n'a-t-il pas gardé quelque impression des
jours qui précédèrent son arrivée en Amérique ?...
Ne lui semble-t-il pas revoir un grand château?
— Oui... en effet... je crois...
— Bien! bien! car je veux le dire tout de suite à
Monsieur, il est de naissance illustre.
— Je vous remercie de me l'apprendre, quoique je
m'en fusse toujours douté. Même en république dé-
mocratique, on n'est jamais fâché d'être assuré que
l'on vient de bon lieu.
— Continuons... Pour arriver à ce grand château,
deux larges escaliers débouchant sur une immense
terrasse?
— J'ai oublié cela.
— Un parc admirable?
— Il me semble que oui.
— Des statues, des fontaines jaillissantes?
— Je ne les vois pas bien... cependant, c'est pos-
sible.
— C'est sûr... une foule poudrée, galonnée, enru-
bannée?
— Je crois que j'étais bien entouré.
— Oui, bien entouré! mais pas assez... plus de
doute, c'est lui.
Il se mit à genoux devant M. Bardou.
— Sire, vous êtes mon roi, Louis XVII, le fils de
l'infortuné Louis XVI. Ah! que j'ai eu de la peine à
rencontrer Votre Majesté ! Un roi perdu dans ce pays
ne se retrouve pas facilement !
La figure de M. Bardou s'épanouit un instant. On
n'est pas salué fils de saint Louis, ne fût-ce qu'en rêve,
sans se gonfler un peu. Cependant, M. Bardou, qui
6 LE COMTE JEAN LVII
avait une grande dose de bon sens, comme tous ceux
qui font leur fortune et qui la conservent, descendit
bien vite du faite de cette royauté improvisée ; et d'un
ton qui ne sentait pas son Versailles, il dit au comte de
Pathmos :—Monsieur, ne seriez-vous pas venu ici pour
me mystifier?
— O Sire ! quel mot et dans quelle bouche !
— Dans ce pays, on appelle les choses par leur nom.
On n'a pas de temps à perdre en périphrases.
— Les instants de Votre Majesté sont précieux et je
ne veux pas en abuser. Mais Votre Majesté peut-elle
croire que j'aurais quitté deux filles, dont une majeure,
encore à marier, une jeune femme que j'ai épousée
par amour en troisième noce, il est vrai sans fortune,
mais de très-bonne maison...
— Au fait, monsieur.
— Sire, m'y voici.
III
— M. de Montmorin, dont Votre Majesté a sans
doute entendu parler, convaincu, après le 14 juillet
1789, que les choses iraient toujours de mal en pis, ob-
tint du roi l'autorisation de vous envoyer secrètement
en Amérique, pour mettre à votre place, sur les degrés
du trône, un charmant petit garçon, d'une ressem-
blance si complète à Votre Majesté que les yeux mêmes
d'une mère pouvaient s'y tromper. Le roi, la reine et
M. de Montmorin connaissaient seuls cette substitution.
M. de Montmorin fut égorgé le 3 septembre 1792 ; votre
royal père monta sur l'échafaud le 21 janvier 1793 ; et
votre noble mère l'y suivit le 14 octobre de la même
année.
LE COMTE JEAN LVII 1
— Les dates sont justes; mais la preuve de la subs-
titution et que j'étais le substitué? répondit M. Bardou.
Le comte de Pathmos ouvrit son gilet, et dans une
poche intérieure, fermée à clef, il prit un petit porte-
feuille de maroquin rouge un peu fané, d'où il tira un
parchemin sur lequel il lut quatre récépissés, longue-
ment formulés, signés des comte Montmorin, Joseph
Noël, Williams, Sulpice Blanchet, qui constataient la
remise successive en leurs mains, d'un petit garçon
âgé de quatre ans, auquel on donnait provisoirement
le nom de Bardou.
Après une pause de quelques instants, pendant les-
quels M. Bardou ne donna aucun signe d'impatiente
curiosité, le comte de Pathmos continua à lire, mais
d'une voix plus émue :
«Nous, Louis, et nous, Marie-Antoinette, par la grâce
de Dieu, roi et reine de France et de Navarre, décla-
rons que l'enfant dont il est question ci-dessus, et qui,
sous le nom de Bardou, a été adressé à M. Williams,
banquier à New-York, pour y être placé chez les époux
Blanchet, est bien notre cher fils, l'héritier présomptif
de la couronne, et que nous avons voulu conserver à la
France, en l'éloignant des dangers qui nous menacent;
en foi de quoi nous délivrons le présent certificat à
notre féal serviteur, le comte de Montmorin, qui le
conservera précieusement avec les récépissés d'autre
part, afin que si nous succombons sous les coups des
méchants, il soit en mesure d'établir les droits de notre
cher dauphin, de manière à ne laisser le doute possible
qu'aux ennemis du roi légitime.
Signe : Louis. — Signé : MARIE-ANTOINETTE. »
Paris, le 21 janvier 1790.
8 LE COMTE JEAN LVII
Cette lecture entendue, M. Bardou passa plusieurs
fois les mains sur son front, comme un homme un peu
ébloui, et qui cherche à voir clair dans ses idées. —
Diable! diable! répéta-t-il plusieurs fois, il serait sin-
gulier que j'eusse été si longtemps roi de France sans
m'en douter. Voulez-vous me communiquer cette pièce,
monsieur le comte de Pathmos?
— Je suis venu exprès pour cela, Sire.
— C'est bien la signature de la maison Williams ;
c'est bien aussi celle de la maison Noël ; des signatures
qui valaient des millions, monsieur le comte de Path-
mos... mais je ne connais pas celle de M. de Mont-
morin , et je n'ai jamais vu d'autographes de Louis XVI et
de Marie-Antoinette... Cependant, je suis assez disposé
à croire... il se pourrait... apprenez-moi donc, mon-
sieur, comment ces pièces se trouvent entre vos mains.
— Sire, une demoiselle de l'Eclanché les avait re-
çues de M. de Montmorin qui la connaissait pour une
personne de la plus grande discrétion, lorsqu'elle le
visita à la prison de l'Abbaye, quelques jours avant les
massacres de septembre. Les pièces étaient sous une
enveloppe fermée à trois cachets, avec cette indica-
tion : « Faire porter par un homme sûr à M. Bardou,
chez les époux Blanchet, à New-York, dont M. Williams,
banquier, demeurant dans cette ville, donnera l'adresse.
Attendre la fin de la révolution.» Après la paix d'Amiens,
la demoiselle de l'Eclanché confia le paquet à un sien
neveu, matelot abord du trois-mâts la Vestale, en par-
tance pour l'Amérique. Mais le matelot, rentré en
France, rapporta le paquet avec un procès-verbal de
vaine perquisition. On n'avait pu retrouver le jeune
Bardou. Voici ledit procès-verbal, bien et dûment at-
testé par M. Williams et les époux Blanchet.
LE COMTE JEAN LVII
— Oui, je vois; tout est parfaitement en règle. Con-
tinuez, monsieur le comte de Pathmos.
— La demoiselle de l'Eclanché remit en mourant, il
y a une dizaine d'années, le paquet aux trois cachets à
une certaine Arrnella, sa petite-nièce, que le hasard,
ou plutôt le Dieu qui protége la France, fit entrer
comme demoiselle de compagnie au service de la com-
tesse de Pathmos, ma troisième et dernière femme, je
l'espère ; or, pour distraire la comtesse de Pathmos,
qui a le malheur de s'ennuyer beaucoup dès que je ne
suis plus auprès d'elle, Arrnella, sous le sceau du se-
cret, lui parla du dépôt qu'on lui avait confié. La com-
tesse qui me dit tout, en femme pénétrée de ses de-
voirs, ne put me cacher la confidence qu'elle avait
reçue ; et moi flairant aussitôt le secret de ce secret, je
fouillai la chambre d'Armella, et j'y trouvai ce que j'ai
l'honneur de mettre aujourd'hui sous les yeux de Votre
Majesté. Vous voyez, Sire, que tout s'enchaîne, que
tout s'explique, et qu'il n'y a point à hésiter. Je viens
chercher Votre Majesté pour la faire monter sur le
trône, ce qui, en France, n'est pas aussi difficile qu'on
pourrait le croire, quand on sait saisir l'à-propos et
qu'on veut bien y mettre un peu du sien. Vive le roi !
— Pas si haut, monsieur le comte. C'est ici un cri
séditieux. On y serait pendu pour moins, surtout avec
la loi Linch.
— Eh bien, Sire !
— Un peu de patience. Ceci mérite réflexion.
M. Bardou se leva, fit trois fois le tour de son cabinet,
regarda les portraits comme pour leur demander con-
seil ; puis venant se rasseoir et offrant un cigare au
comte de Pathmos, il dit avec une certaine emphase :
— Il est clair que je suis le vrai roi de France... mais
1.
10 LE COMTE JEAN LVII
bast... j'ai soixante-quatorze ans, des habitudes aux-
quelles je tiens, et j'abdique.
A cette déclaration, le comte de Pathmos pâlit et se
jeta aux pieds de son roi pour le faire revenir sur
cette résolution. Mais son roi se montra magnanime-
ment inflexible. En France, dit-il, on tuait ou on
chassait les rois. Cela devait dégoûter du métier. En
Amérique au moins, on pouvait se laisser faire prési-
dent sans perdre une seule des chances de mourir à
son heure et dans son lit. Il aimait l'Amérique.
— L'Amérique, Sire ! je ne me permettrai pas de
contredire Votre Majesté... mais on y a tant fait pour le
citoyen que l'homme n'y compte absolument pour rien.
— Telle qu'elle est, l'Amérique me convient et j'y
reste. Relevez-vous ; on ne s'agenouille ici que devant
Dieu.
Le comte de Pathmos hocha la tête et dit avec
tristesse : Être venu de si loin... avoir quitté Mme de
Pathmos, si jeune et si sensible... Ah! Sire, vous ne
vous doutez pas du coup que vous me portez.
— J'en suis désolé, monsieur le comte ; mais répu-
blicain j'ai vécu, et républicain je mourrai.
Le comte de Pathmos réfléchit quelques instants ;
puis, comme éclairé d'un trait de lumière :
— Vous abdiquez, Sire; c'est Votre volonté et je
dois la respecter. Mais votre Majesté veut-elle bien
signer son abdication?
— Voilà qui est fait, répondit M. Bardou, en remet-
tant au comte de Pathmos un papier sur lequel il
avait rapidement tracé quelques lignes.
— Maintenant, dit le comte, oserai-je supplier
Votre Majesté de vouloir bien faire connaître l'objet de
ma visite à ses trente-trois descendants.
LE COMTE JEAN LVII 11
— Monsieur le comte, ce soir ils sauront qu'ils sont
princes du sang in partibus.
IV
Le lendemain matin, avant que le soleil fût levé,
trois coups frappés à la porte de la chambre du comte
de Pathmos le tirèrent du demi-sommeil où il se repo-
sait un peu de la longue insomnie de la nuit. — En-
trez, dit-il, en étouffant un bâillement.
Un jeune homme, qui tenait à la main une bougie
allumée, s'avança près de son lit.
— Monsieur le comte, dit-il, je suis le fils aîné de
feu Georges Bardou, le fils aîné de mon grand-père,
et puisque mon grand-père a abdiqué, comme il nous
l'a appris hier soir, je viens vous avouer que, moi, je
tâterais volontiers de la royauté.
— A merveille, répondit le comte de Pathmos, dont
la figure s'épanouit. J'avais bien espéré que le sang
parlerait chez quelqu'un de la famille.
— Ma mère, à qui je me suis ouvert sur mon projet,
m'a fort encouragé à user du droit que me donne l'ab-
dication de mon grand-père ; et je vous confierai
même qu'elle ne serait pas fâchée d'être reine douai-
rière. Nous ne nous amusons guère à Pontiac. Mon
grand-père a sur l'autorité du chef de famille des idées
si sévères !
— Des idées de roi, dit le comte de Pathmos ; on a
beau faire, on ne peut se dépouiller de son caractère.
Il est né pour commander, et il commande en maître
absolu. Il y a bien des républicains en France qui font
comme lui, quand ils le peuvent.
12 LE COMTE JEAN LVII
— Pensez-vous, monsieur le comte, que je doive
faire part de mon dessein à mon grand-père !
— Il a pris ici bien des préventions contre la
royauté.
— C'est que mon grand-père tient les cordons de la
bourse, et si je me dérobais avec vous, sans rien dire,
je m'en irais à peu près à sec. Or, je crois qu'un pré-
tendant, quelque légitime qu'il soit, s'il a les mains
vides, fera toujours triste figure.
Après avoir longtemps débattu les avantages et les
inconvénients du silence, il fut convenu qu'on parlerait
au vieux roi qui ne voulait pas régner.
Contre toute attente, il ne prit pas mal la chose, et
remit à son petit-fils un portefeuille garni de bonnes
lettres de change; puis, loin de le retarder, il pressa
le départ. La veille du jour où le comte de Pathmos et
le jeune Bardou devaient quitter Pontiac, il fit servir
un dîner somptueux, où il montra beaucoup de gaieté.
Mais, après avoir proposé un toast au succès du voyage,
il éleva la voix, et du ton de commandement sous
lequel chacun était habitué à fléchir :
— Plus un mot de tout ceci ; le secret le plus
absolu ! si l'on venait à savoir qui nous sommes, cela
nuirait à notre considération.
V
Le comte de Pathmos et le prétendant, à qui nous
laisserons encore le nom de Louis Bardou, car il
devait provisoirement garder le plus strict incognito,
s'embarquèrent sur le paquebot la Proserpine. Le
comte de Pathmos aurait volontiers cumulé auprès de
LE COMTE JEAN LVII 13
Louis Bardou toutes les hautes fonctions de grande
domesticité, pour lesquelles les titulaires manquaient
en ce moment ; mais le mystère dont ils devaient s'en-
velopper, l'obligea de se restreindre à présenter la
chemise pour le lever et le coucher : glorieux emploi,
que l'exact et judicieux Dangeau, son journal nous
l'apprend, remplit toujours à la satisfaction de son
royal maître 1.
Pendant la traversée, ils occupèrent leurs loisirs à
préparer le programme du gouvernement ; toutefois
on a le regret d'avouer, que même au vingtième
projet, ils n'avaient pas encore pu réussir à tomber
d'accord. Le comte de Pathmos remarquait avec peine
que les saines traditions pénétraient bien difficilement
dans cette jeune tête, mise un peu à l'envers par les
pernicieuses doctrines de son entourage ; et de son
côté, Louis Bardou trouvait le comte peu logique et
surtout difficile à satisfaire. Le comte disait que le
parti légitimiste seul fournissait en abondance des
sujets propres à tous les emplois : grands ministres,
grands généraux, grands magistrats s'y rencontraient
à foison; on n'avait que l'embarras du choix; mais,
lorsque Louis Bardou le pressait de faire ce choix, le
comte ne pouvait ou ne voulait citer aucun nom.
1 Il faut lire la lettre de Mme de Sévigné, où la spirituelle
marquise raconte le bon tour qu'elle joua à la duchesse de Gèvres :
« Mademoiselle était au lit. On apporte à boire à Mademoiselle;
il faut donner la serviette. Je vois Mme de Gèvres qui dégante sa
main maigre. Je pousse Mme d'Arpajon, qui était au-dessus de moi;
elle m'entend et se dégante, et, d'une très-bonne grâce, avance un
pas, coupe la duchesse, et prend et donne la serviette. La duchesse
en a eu toute la honte; elle était montée sur l'estrade, elle avait
ôté ses gants, et tout cela pour voir donner de plus près la ser-
viette par Mme d'Arpajon.
(Lettre du 13 mars 1871.)
14 LE COMTE JEAN LVII
C'était dans le parti légitimiste que se trouvaient les
forces vives, la souveraine intelligence du pays ; et
en définitive le parti légitimiste n'avait jusqu'à pré-
sent pour le représenter que le comte de Pathmos.
Qu'est-ce donc que ce parti? Existe-t-il sérieusement
en dehors de quelques Pathmos, dont j'ai l'échantillon
sous mes yeux? se disait Louis Bardou. Ne vais-je pas
me fourvoyer ? halte-là. Je n'entends pas acheter chat
en poche. Je n'accepterai la succession que sous béné-
fice d'inventaire ; je ne me déclarerai héritier qu'à bon
escient.
Une chose le l'assurait cependant sur la sincérité du
comte et sur les chances de l'entreprise : c'est que
le comte y croyait puisqu'il prenait ses précautions
pour avoir sa part, et qu'il demandait des gages. Le
comte craignait, disait-il, les intrigues et les intri-
gants, dont Sa Majesté, une fois sur le trône, ne sau-
rait pas se défendre, et d'avance il voulait faire ses
conditions.
— Vous aurez et vous serez tout ce que vous vou-
drez, répondait Louis Bardou.
— Tout! c'est beaucoup en apparence, et pas grand
chose en réalité. Tout est un mot bien élastique et dont
souvent on ne tire rien quand on le presse. Je de-
manderais à être seulement premier ministre.
— Premier ministre ! Je ne veux point de premier
ministre ; le président de la république n'en souffrirait
pas un avec lui. Avec un premier ministre, un roi ne
règne ni ne gouverne ; ce n'est plus qu'un nom au-
guste qui figure sur les almanachs. Je ne quitterai pas
celui de Bardou, qui en vaut bien un autre, pour ne
compter que comme une date dans la chronologie.
— Quel poste me réserve donc Votre Majesté?
LE COMTE JEAN LVII 15
— Je l'ignore en ce moment, monsieur le comte ;
mais vous devez comprendre que je ne saurais d'avance
me lier par un engagement. Il doit vous suffire de pou-
voir compter sur ma reconnaissance. Si je suis votre
débiteur, j'entends payer quand et comment il me
conviendra. J'aurai en cela à considérer l'intérêt de
mon peuple et de mon gouvernement. Assez sur ce
sujet, n'y revenons plus ; vous entendez. Allez, je vous
prie, me chercher mon étui à cigares, que j'ai laissé
dans ma cabine, à côté de mon revolver.
— Peste! se dit le comte de Pathmos; c'est là du
Louis XIV; il faut peser les paroles avec lui. N'im-
porte, je ne me laisserai pas oublier.
VI
La Proserpine les mit à terre à Saint-Nazaire. Le
comte proposa d'aller demander l'hospitalité à un gen-
tilhomme des environs qu'il connaissait. Louis Bardou
répondit qu'il préférait de descendre à l'hôtel, et
chargea le comte de faire préparer les chambres et
le dîner, fixant l'heure où il voulait trouver la table
dressée et le rôti à point.
— Comme c'est bien un roi qui parle ! cela se re-
connaît au ton du commandement, se dit le comte de
Pathmos, en se frottant les mains.
Louis Bardou parcourut Saint-Nazaire en prince qui
veut prendre connaissance du terrain. Il entra dans
quelques boutiques, où il acheta et paya les yeux fer-
més, ce qui pose tout de suite un Prétendant. Il s'ar-
rêta surtout chez une marchande de tabac, dont l'ac-
cueil le fit bien augurer des sentiments de ses sujets.
16 LE COMTE JEAN LVII
Elle était jeune et assez jolie ; et comme elle avait dans
le Michigan un frère que Louis Bardou connaissait,
pour parler avec elle en toute liberté de l'absent, qui
devait lui être si cher, il l'invita à dîner. Elle accepta
sans se faire prier, en bonne soeur qu'elle était, se bor-
nant à demander que, par égard pour sa réputation,
qui n'avait pas le moindre accroc, Louis Bardou vou-
lût bien se donner à l'hôtel pour un de ses cousins.
Louis Bardou répondit que sa réputation sortirait de
table blanche comme neige, attendu qu'avec un cousin,
elle aurait encore un oncle de même fabrique, assis à
ses côtés.
— Est-ce qu'elle viendra seule? demanda le comte
de Pathmos, à qui Louis Bardou donnait ses instruc-
tions pour le rôle qu'il lui destinait.
— Morbleu ! monsieur le comte, une nièce ne vous
suffit-elle pas? vous faut-il donc aussi une cousine, à
vous, marié pour la troisième fois à une femme jeune
et sensible?
— Sire, je proteste.
— Bon! bon! je vous surveillerai... je ne veux pas
mériter les reproches de Mme de Pathmos.
Au dîner, qui fut servi dans la chambre du comte
de Pathmos, Mme Joliotte, la marchande de tabac,
veuve d'un mari que personne n'avait jamais connu,
se montra le plus joyeux convive qu'il se pût voir ;
mangeant dur et buvant sec, se laissant aller à l'expan-
sion complète des sentiments que lui inspirait sa fa-
mille ; ne ménageant pas plus les oeillades au comte de
Pathmos qu'à Sa Majesté Louis XVII. Le noble servi-
teur, que le Prétendant forçait à lui faire raison le
verre en main, était peu habitué à de pareilles luttes ;
et bientôt son oeil qui pétillait, son bras qu'il passait
LE COMTE JEAN LVII 17
autour de la taille de sa nièce de rencontre, Mme Jo-
liotte, révélèrent à quel point il avait oublié et la
Majesté présente et l'absente comtesse de Pathmos.
Mme veuve Joliotte qui appartenait à l'armée, on
ne sait à quel titre, se mit alors à chanter les chan-
sons militaires de Béranger : le vieux drapeau, les
Enfants de la France, les Souvenirs du peuple; et chose
à enfouir dans un éternel oubli ! le comte unit sa voix
à celle du Prétendant pour en redire les refrains.
— Vous avez, nous avons un oncle bien aimable,
dit Mme Joliotte au Prétendant, lorsqu'ils se levèrent de
table.
— Sans doute; mais il n'a la tête forte qu'en poli-
tique. Il est vrai qu'il n'y en a pas d'assez solide pour
vous résister.
Quoi qu'il en soit, le comte de Pathmos, sur la de-
mande de son roi, put avec lui, sans trop trébucher,
reconduire Mme veuve Joliotte. Arrivé à la maison de
la dame, il se disposait à entrer avec le couple qui,
bras dessus bras dessous, marchait devant lui, lors-
qu'il reçut l'ordre de rester à la porte et d'attendre.
Il paraît que Sa Majesté en avait long à dire à la
Joliotte, car elle donna au comte tout le temps de dis-
siper les fumées du vin. La faction était complète; elle
avait duré deux heures.
— Eh bien, cher comte, où en sommes nous? de-
manda le Prétendant, en lui posant la main sur
l'épaule.
— A mon 439e tour sur le trottoir, Sire, sans vous
le reprocher.
Au moment où le comte achevait cette réponse, pa-
rurent tout à coup trois hommes qui s'étaient embus-
qués dans une allée près de là, et dont l'un s'écria en
18 LE COMTE JEAN LVII
se précipitant sur Louis Bardou : — Ah ! c'est ainsi
qu'on me... vous allez me le payer.
Mais quoique pris de court et à l'improviste, Louis
Bardou l'envoya rouler dans le ruisseau, si bien ac-
commodé que le pauvre diable y demeura sans se re-
lever ; et voyant presque au même instant le second
rejoindre le premier en aussi piteux état, le troisième
joua des jambes et disparut.
Le comte de Pathmos, qui n'avait pas bougé, dit :
— Vous commencez comme Henri V, Sire.
— Et vous comme Falstaff, cher comte ; je ne vous
donnerai pas mes gardes du corps à commander.
Le comte se mordit les lèvres et ne répliqua point ;
mais il se promit une petite revanche, en forme de
sermon et de respectueuse remontrance.
Au coucher, après avoir donné la chemise à Sa Ma-
jesté, il allait se retirer, lorsque Louis Bardou lui de-
manda de rester, ne se sentant, disait-il, aucune envie
de dormir. Louis Bardou vanta les mérites de la dame
Joliotte, et dit en riant : — Avouez, cher comte, que
vous avez trouvé le morceau très-friand.
Le comte se composa le visage, baissa les yeux, et
d'une Voix qu'il s'efforça de rendre grave : — Sire, je
demanderai à Votre Majesté si elle ne pense pas que la
sincérité est le premier des devoirs pour ceux qui ont
l'honneur d'être admis auprès de sa personne ?
— Sans nul doute. Ouvrez, ouvrez votre coeur à
deux battants, et laissez-en sortir avis, conseils, repro-
ches, tout ce que vous voudrez enfin. Un loyal sujet
comme vous ne peut jamais rien dire qu'à bonne in-
tention. C'est par leur franchise seule que nos amis
peuvent nous donner la mesure de leur dévouement ;
et pour encourager la vôtre, je vais commencer par prê-
LE COMTE JEAN LVII 19
cher d'exemple. Donc, cher comte, avec votre habit
gris, vos cheveux poudrés, votre culotte courte, et vos
souliers à boucles d'argent, vous faites un grotesque
personnage. Il est impossible qu'on ne vous montre
pas au doigt. Il faut envoyer toute cette défroque à la
friperie.
— Ah ! Sire, ce que Votre Majesté demande là, je
l'ai tant refusé à Mme de Pathmos ! mais Votre Majesté
l'ordonne, j'obéirai.
— Très-bien ; vous avez la parole.
Le comte se recueillit un instant, puis il dit :
— Sire, il faut que jeunesse se passe, et il faut
passer à jeunesse. Moi-même à vingt ans...
— A vingt ans ! ce soir même... si vous aviez eu une
cousine... pauvre Mme de Pathmos!... mais conti-
nuez ; je m'aperçois que c'est un discours préparé et
je ne dois pas interrompre.
— Tous les hommes ne sont pas des saints, tous les
rois ne sont ni des Louis IX ni des Louis XVI. Si l'his-
toire célèbre la vertu de ces deux princes, elle est très-
indulgente à ceux qui n'ont pu les imiter. La renommée
de Vert galant n'a pas nui à la gloire d'Henri IV. Il y a
même une chanson là-dessus que tout bon royaliste
sait par coeur et qu'il fait apprendre à ses enfants avec
le catéchisme. Mais ce grand roi n'oubliait pas ce qu'il
se devait à lui-même, ni surtout ce qu'il devait aux
autres. Il savait bien que les Joliotte n'étaient pas gi-
bier de sa chasse: et il n'eût pas, en prenant ainsi le
change, ravi aux grandes dames l'honneur de l'hal-
lali, qui leur revient de droit. C'est un privilége de
tout temps réservé aux nobles familles d'offrir aux rois
ce que Votre Majesté a demandé à la dame Joliotte. Il
n'y a point d'exemple qu'un père ou qu'un mari se soit
20 LE COMTE JEAN LVII
avisé d'y trouver à redire. L'on conserve au contraire
dans les familles, comme un précieux héritage, tous
les souvenirs qui se rattachent au choix que le prince
a daigné faire, et les historiens bien appris ne man-
quent jamais d'en retracer les moindres circonstances
dans le plus grand détail. Donc, Sire, pour me résu-
mer, je supplie Votre Majesté de renoncer aux mar-
chandes de tabac, et puisqu'elle ne peut atteindre à la
sainteté de Louis IX, je la conjure de s'adresser désor-
mais aux Gabrielle d'Estrées, aux Fontange, aux Mon-
tespan. Il s'en présentera; gardez-vous d'en douter.
— Vous m'avez convaincu, monsieur le comte de
Pathmos, et je me rends. Je vous demanderai même
de ne pas me ménager si vous ne me voyez pas mettre
en pratique la leçon de haute moralité que je viens
d'entendre. Quelle est la ville de mon royaume où nous
faisons demain notre entrée?
— Rennes, Sire.
— Y a-t-il beaucoup de grandes dames?
— Beaucoup, Sire... mais, c'est une ville où... une
ville que... d'ailleurs, Votre Majesté voyage dans le plus
absolu incognito.
— Bast ! mon cher ; c'est en simple mortel que Ju-
piter a fait le plus de demi-dieux. Maintenant, mon-
sieur le comte, je sens que le sommeil me gagne, et
vous pouvez aller vous coucher.
Le lendemain, ils partaient pour Rennes.
VII
Sous quel nom et sous quel titre Louis Bardou se-
rait-il présenté par le comte de Pathmos aux grandes
LE COMTE JEAN LVII 21
dames de Rennes ? Question de la plus haute impor-
tance, disait le comte, et qui exigeait une prompte
solution.
— Pourquoi ne pas m'appeler tout simplement par
mon nom ? dit le prince.
— Bardou tout seul, c'est court et un peu terne, ré-
pondit le comte. Mais que pense Votre Majesté de
Bardou de Pontiac !
— J'ai entendu parler d'un certain Pourceaugnac,
et je n'aime ni les tiac ni les gnac ; je préférerais
Bardou de Granville.
— C'est sonore, mais déjà pris par plusieurs et par
d'aucuns assez mal porté. J'avouerai d'ailleurs à Votre
Majesté que je ne fais point grand cas des nobles en
ville; ils sortent presque tous de roture.
— Soyez donc mon parrain , monsieur le comte ;
le choix que vous ferez est d'avance ratifié.
Comme le comte rejetait les ville et que le prince
refusait les gnac, il éprouvait pour composer un nom
nouveau et qui annonçât son gentilhomme plus de
difficulté qu'il n'avait pensé. On vient de le dire, le
nom a une importance dont bien des gens ne se
doutent pas. Selon les circonstances , le nom doit
cacher ou découvrir; or, ici, le nom devait à la fois
découvrir et cacher. Le comte s'épuisait depuis quel-
ques instants en efforts inutiles pour résoudre ce
grand problème ; lorsque tout à coup, le front rayon-
nant et le regard inspiré, il s'écria : J'ai trouvé ! Votre
Majesté se présentera sous le nom de Bardou de Regi-
bus ; de Regibus ! Sire ; cela ne dit rien et cela dit tout.
— Le Regibus me convient beaucoup ; mais que
mettrons-nous devant? duc, marquis, comte, vicomte,
baron ?
22 LE COMTE JEAN LVII
— Duc? on demanderait des preuves, et pour en
donner, il faudrait montrer que nous n'en avons pas
besoin. Marquis ! mauvais titre ; Louis XIV a permis à
Molière de les livrer aux plaisants. Je n'en connais pas
de bonne roche. Le marquis nous est venu de Florence
avec les Médicis ; on ne l'a jamais bien vérifié.
— Alors, faites mon titre, comme vous avez fait
mon nom.
— Je proposerai à Votre Majesté la simple cheva-
lerie. On dirait le chevalier de Regibus, comme on
disait le chevalier de Saint-Georges. Le chevalier,
c'est le noble par excellence, celui qui l'a toujours été,
qui vient on ne sait d'où, et à qui on ne demande pas
d'où il vient. Dans le roi comme dans le baron, il y
a toujours le chevalier. Cela n'oblige à aucune repré-
sentation et autorise celle que l'on veut faire.
Le prince se rendit à ces judicieuses observations ;
et c'est ainsi que le jeune Bardou devint le chevalier
de Regibus.
VIII
Ce point réglé, le comte de Pathmos qui avait livré
sa tête au coiffeur pour la dépoudrer, et qui, confor-
mément aux ordres du prince, avait endossé un habit
avec lequel il allait désormais ressembler à tous les
hommes grands et minces, se mit à la disposition de
Sa Majesté. Afin d'éviter les questions embarrassantes,
il fut convenu que le chevalier de Regibus serait pré-
senté comme un parent par les femmes du comte de
Pathmos, qui arrivait du Canada, où sa famille s'était
établie depuis longues années.
LE COMTE JEAN LVII 23
— Le Canada, Sire, dit le comte, jouit d'une excel-
lente réputation, tandis que les États-Unis d'Amérique
en ont une détestable, qui pourrait nuire au bon ac-
cueil sur lequel doit compter Votre Majesté.
Leur première visite fut pour la baronne de Basse-
lutte. —Il y a bien un baron, dit le comte; c'est même
à lui que tout appartient dans cette maison, la plus
riche du pays ; mais il s'est laissé complétement effacer
par la baronne. En France, où les femmes sont
exclues du trône, elles prennent trop souvent leur
revanche dans la vie privée. La baronne a de l'in-
trigue, un front d'airain, et ne connaît point de scru-
pules; tout moyen lui semble bon pour marcher au
but. Impitoyable dans ses haines, nul n'est ni assez
haut ni assez bas pour y échapper. Sa bourse est
ouverte, son crédit offert à qui sait la servir. Elle a
dans son mari (un loyal gentilhomme, pourtant)
l'exécuteur le plus soumis de toutes ses volontés. Les
femmes la détestent. Elle a fait beaucoup d'avances à
la comtesse de Pathmos, qui est un peu cousine du
baron, mais comme, d'après mon conseil, la comtesse
n'y a que faiblement répondu, je ne doute pas qu'elle
ne m'en garde rancune. N'importe, elle connaît mon
influence; elle a besoin de moi, et elle ne m'en fera
pas moins bon visage.
La baronne était dans toute l'acception du mot
ce qu'on appelle une belle femme ; l'air, les traits,
la taille d'une Junon; mais des yeux d'un bleu vert,
qui regardaient un peu trop leur homme en face. Le
chevalier soutint ce regard avec une assurance qui
plut; car à peine le comte eut-il dit d'où venait le
chevalier et ce qu'il était, que la baronne tendit la
main au jeune Bardou, avec un sourire de bonne
21 LE COMTE JEAN LVII
grâce, qui lui marquait, s'il le voulait, une place privi-
légiée dans son intimité. D'autres hommes entrèrent
et le chevalier de Regibus remarqua pour chacun d'eux
l'expression hardie et dure du regard, à laquelle suc-
cédait un sourire tantôt ironique, tantôt protecteur,
jamais bienveillant. Il fit aussi une autre remarque;
c'est que la jeunesse légitimiste était représentée par
lui seul dans le salon de la baronne.
Elle arrivait d'ailleurs de Paris, où l'avait appelée le
rôle politique qu'elle voulait remplir. — J'ai vu le
ministre, dit-elle, le général D... m'a présentée. On
nous laissera notre préfet ; il est vain, sot, présomp-
tueux ; c'est l'homme qu'il nous faut. Mon château,
mes chevaux, mes chiens, tout est à sa disposition.
Point de fête sans lui ; il a la première place dans mon
salon, mais mon salon reste tapissé de fleurs de lis ;
je lui donne du de, et il me livre maires et gendarmes.
J'ai mis le département sens dessus dessous. On
m'exècre, mais le préfet avec moi; cela remonte plus
haut.
— Un préfet comme lui, deux femmes comme vous
par département, et le drapeau blanc flotterait bientôt
aux Tuileries, dit un petit homme à figure béate, qui
visait à l'esprit.
— Il y sera plus tôt que vous ne pensez, murmura le
comte de Pathmos, d'un ton mystérieux.
— C'est sans doute vous qui l'y porterez, dit la
baronne, en le regardant avec ironie.
— Chacun remplit sa mission comme il peut,
madame, et tel qui va sans bruit.... si je voulais dire
un mot.... un seul....
A cette réticence, le comte de Pathmos, qu'on savait
fort circonspect, se vit entouré, pressé, questionné;
LE COMTE JEAN LVII 25
mais par l'imperturbable dignité du silence dans
lequel il se renferma, il fit comprendre que s'il regret-
tait d'avoir laissé deviner qu'il portait un grand secret,
ce secret, du moins, il ne le livrerait qu'au moment
fixé par lui pour le divulguer.
C'était en effet de la vigilance avec laquelle le secret
serait gardé, que dépendait le succès de la cause.
Chacun, au reste, savait un moyen infaillible de la
faire triompher. C'était en poussant à l'arbitraire;
c'était en réclamant le parlementarisme; c'était par la
censure; c'était par la licence de la presse; c'était par
la paix dont on s'ennuie; c'était par la guerre dont on
se lasse ; c'était par l'excès du bien ; c'était par l'excès
du mal; il fallait envoyer tous les fils de famille à
l'armée; il fallait les y faire briller par leur absence.
— Cher comte, disait le chevalier de Regibus, en
retournant à l'hôtel après quelques autres visites où
les mêmes idées, les mômes sentiments s'étaient re-
produits sous des formes à peu près identiques; cher
comte, je suis heureux d'avoir vu briller tant de lu-
mières chez chacun des hommes de mon parti que je
viens de rencontrer; mais j'ai fait une remarque qui
m'afflige, c'est que toutes les qualités que je trouve en
eux, quand je leur parle seul à seul, semblent dispa-
raître dès qu'ils se réunissent pour préciser ensemble
les moyens et le but. Le divin Maître disait à ses apô-
tres : « Dès que vous serez plusieurs réunis et parlant
en mon nom, le Saint-Esprit sera avec vous. » Mais
c'est l'esprit de vertige qui semble fondre sur les miens
assemblés et parlant en mon nom.
— C'est là le signe dont Dieu a voulu marquer les
royalistes, dit le comte de Pathmos; ils sont comme
un corps sans âme dès que l'inspiration ne leur vient
2
26 LE COMTE JEAN LVII
pas directement du prince : tout avec le prince, rien
sans lui. Ainsi, moi, par exemple, Sire, je m'aperçois
que depuis mon contact avec Votre Majesté, je ne me
perds plus dans les écarts de raison où, comme les
autres, je me laissais auparavant entraîner.
— Vous commencez trop tôt votre métier de cour-
tisan, cher comte. Attendez que nous soyons aux Tui-
leries. Où passons-nous notre soirée?
— Sire, nous traiterons dans votre chambre, si
Votre Majesté le permet, les affaires d'État.
— Non, vraiment; je ne me trouve pas préparé au-
jourd'hui à présider mon conseil des ministres. Si
nous allions au théâtre?
— Au théâtre! Sire, vos amis n'y vont plus; en pro-
vince, s'entend.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Pour protester. C'est d'un très-bon effet. Nous
marquons par notre absence que nous ne sommes pas
ralliés, que nous ne nous rallierons jamais. En re-
vanche, en province, nous allons tous à la messe. Cela
prouve au clergé qu'il peut compter sur nous, comme
nous comptons sur lui, malgré le Domine salvum,
qu'il faut bien chanter pour qui le paie.
— C'est donc parce qu'ils y sont connus, qu'en pro-
vince mes amis ne vont pas au théâtre ?
— Sans doute, Sire.
— Or, comme je conserve le plus impénétrable des
incognito, je puis sans inconvénient me montrer dans
une stalle de balcon. Mettons-nous à table et dînons.
Vous me préparerez un rapport pendant que je serai
sorti.
LE COMTE JEAN LVII 27
IX
— Cher comte, dit le chevalier de Regibus au mo-
ment où M. de Pathmos lui présentait la chemise, la
troupe n'est vraiment pas mauvaise; des soubrettes
fort piquantes ; une ingénue qui a des yeux pleins de
feu; cela mérite d'être encouragé. Je ne vois pas trop
ce que je peux gagner au dédain qu'en font paraître
mes amis. Il me déplairait beaucoup qu'on pût croire
qu'ils boudent par ordre supérieur. J'aime les arts et
je n'entends pas qu'on les taquine en mon nom.
— Ouais! murmura in petto le comte de Pathmos;
notre roi resterait-il donc toujours un peu révolution-
naire?
— A propos, dit le chevalier de Regibus entre deux
bâillements ; je voudrais bien, avant de m'endormir,
être fixé sur ce que c'est que la légitimité, c'est-à-dire
savoir bien nettement ce que je suis?
— Sire, la légitimité est un mythe. Le mot qui ex-
prime la chose a été trouvé par un homme que nous
n'estimions pas beaucoup, mais qui en cela nous a
bien servis. La légitimité est au roi ce que la divinité
est à Dieu; c'est l'attribut qui résume tous les attri-
buts. On n'est pas plus roi sans légitimité qu'on n'est
Dieu sans divinité. Où est la divinité, là est Dieu; où
est la légitimité, là est le roi. Pendant que votre au-
guste grand-père était matelot, soldat, journaliste
même, ce qui est une infime position sociale, grâce au
mythe de la légitimité, il était vraiment roi ; il régnait
sans qu'il s'en doutât. N'est-ce pas là une chose admi-
rable? Que les révolutionnaires et les usurpateurs
28 LE COMTE JEAN LVII
s'évertuent à l'envi les uns des autres, ils ne feront ja-
mais que passer. La légitimité seule restera inébran-
lable, indestructible, l'âme immortelle qui ne saurait
périr, et voyez bien la conséquence qui en découle :
c'est que tout ce qui est fait pour la légitimité devient
légitime, malgré les apparences. Que l'usurpation soit
représentée par un roi, par un empereur, par un pré-
sident, par des conseils; si pour les tromper et les
ruiner plus facilement, il ne s'agit que de prêter ser-
ment de fidélité, on peut le faire en toute sûreté de
conscience ; le mal ne serait qu'à le tenir. Ce serait
même un cas de rébellion avouée et punissable. Tous
ces usurpateurs, que la révolution a fait pulluler, il
faut les considérer comme des voleurs à qui l'on pro-
met tout ce qu'ils veulent pour se tirer de leurs
mains, et qu'on fait ensuite pendre dès qu'on le peut.
— On ne saurait être mieux renseigné, dit le che-
valier de Regibus, et me voilà maintenant bien sûr de
mon fait. L'Empereur gouverne, mais moi je règne...
Le pauvre homme!... Et il éclata de rire.
— Le pauvre homme! répéta le comte de Pathmos,
en se frottant les mains et riant à patron.
— Je les crois vraiment fous, se dit le chevalier de
Regibus, dès qu'il fut seul. Grâce à Dieu, ils ne me
tiennent pas encore. Passe de régner, cela ne tire pas
à conséquence ; quant à gouverner, j'y regarderai à
deux fois.
X
Le lendemain, sur la proposition du comte de
Pathmos, ils descendirent dans les mines qui s'exploi-
tent à une lieue de la ville. C'est là, disait le comte,
LE COMTE JEAN LVII 21
que l'on aurait les plus rudes auxiliaires pour com-
mencer l'attaque, des bêtes fauves à déchaîner, dont
on recevrait sans doute quelques coups de griffe ; mais
il fallait bien risquer un peu sa peau : on les musèle-
rait plus tard.
Le comte de Pathmos avait appris d'un membre de
la Marianne, rencontré en Amérique, le mot de rallie-
ment. Il pensait que, grâce à ce mot, et au nom bien
connu de celui dont il le tenait, il amènerait facilement
les mineurs à s'ouvrir à lui. Le chevalier de Regibus
serait ainsi témoin de la haine sauvage qui les animait
contre le gouvernement qu'il fallait détruire. Comme
il ne serait pas convenable, ajouta-t-il, que Votre
Majesté pût être compromise dans cette petite expédi-
tion, elle se bornera à m'accompagner, sans laisser
soupçonner qu'elle me connaît. Elle verra comme je
sais parler aux mécontents, et surtout les entretenir
dans leurs rancunes. Car, ce n'est pas le tout de
trouver des mécontents, il faut les exciter, les encou-
rager, il faut même en faire quand il n'y en a point.
— Vous êtes, cher comte, un nouveau Machiavel.
— Sire, j'ai lu l'ancien ; il avait du bon ; mais j'aurais
pu lui apprendre bien des secrets qu'il ignorait. Il
ne serait plus de force aujourd'hui.
Le succès ne répondit pas précisément à l'attente
du comte. Le premier mineur à qui il souffla dans
l'oreille le mot de ralliement, le regarda de travers,
sans lui répondre. — Celui-là n'en est peut-être pas,
se dit le comte.
Il s'adressa à un second ; et cette fois il reçut
une rebuffade qui eût découragé un homme moins
sûr de son fait, mais ce fut bien pis avec le troisième
qui s'écria :
2.
30 LE COMTE JEAN LVII
— Gare le mouchard, camarades ; en voici un qui
vient nous espionner.
— Un mouchard ! dirent les mineurs, accourus à
cette terrible accusation ; où est-il ? qu'on l'empoigne ;
qu'on l'enterre.
Et le comte de Pathmos se vit aussitôt enveloppé,
tiré à droite, tiré à gauche, et tourné dans tous les
sens. Les cris, les rires, les menaces, les bousculades
se succédaient avec une rapidité qui ne lui donnait
pas le temps de se reconnaître.
— Voilà des gens qui font trop de bruit pour le tuer,
se dit le chevalier de Regibus; il en sera quitte pour
un charivari. Suivons son conseil ; ne nous compro-
mettons pas dans ce tapage.
Le comte de Pathmos ayant enfin trouvé un instant
de silence s'écria :
— Écoutez et vous frapperez ensuite.
— C'est juste, dirent les mineurs, il faut écouter.
— Messieurs, je suis le comte de Pathmos, un légi-
timiste pur sang, proscrit comme vous, détestant
l'Empereur comme vous le détestez, et j'étais venu,
contre lui, vous offrir les services de nos amis, qui
vous sont indispensables, en échange des vôtres, dont
nous avons besoin. C'est tout ce que j'avais à vous
dire.
— Vous n'en êtes pas plus blanc pour cela, répondit
un des mineurs. Vous veniez ici pour nous enjôler,
afin de nous faire tirer les marrons du feu. A d'autres,
mon ami; on vous connaît. Vous mériteriez.... Cette
fois vous en serez quitte pour aller dans le sac, mais
ne recommencez pas.
Et sur un signe qu'il fit, quatre des mineurs ayant
soulevé de terre le comte de Pathmos, l'étendirent
LE COMTE JEAN LVII 31
dans une espèce de toile à voile, qu'ils lièrent soli-
dement par les deux bouts, et qu'ils placèrent dans
un bassicot suspendu à la chaîne de la machine
d'extraction.
Le comte de Pathmos, ainsi empaqueté, se débat-
tait et faisait rage ; mais il se résigna promptement à
l'immobilité sur ce simple avis :
— Pas de bêtise, vieux chouan. Ne bougez pas, ou
gare la dégringolade !
Quand il sortit de son sac, il était poudré de charbon.
Le chevalier de Regibus qui, conformément aux ins-
tructions du comte, avait pris les devants pour ne pas
se compromettre, l'aborda en souriant et lui dit :
— Heureusement que je vous ai fait renoncer à
votre habit gris. Demandez un peu d'eau pour vous
laver la figure et il n'y paraîtra pas trop. Nous venons
de faire une triste campagne, ajouta-t-il.
— Ce n'est rien, absolument rien, répondit le
comte, qui avait retrouvé toute sa confiance et repris
son aplomb. La légitimité en a vu bien d'autres. Nous
sommes venus dans un mauvais moment et voilà tout.
Ils allaient remonter dans la voiture qui les avait
amenés, quand trois gendarmes se présentèrent, fort
civilement d'ailleurs, pour demander leurs passeports.
Les passeports étaient à l'hôtel.
— Peu importe, dit le brigadier ; nous les prendrons
en passant.
— Comment, en passant? s'écria le comte.
— Vous n'avez rien à craindre, dit le brigadier;
nous sommes chargés de vous accompagner et nous
répondons de vous.
Puis, avec force excuses, il les engagea à monter
dans la voiture, s'y plaça en face d'eux avec un de ses
3 LE COMTE JEAN LVII
gendarmes, l'autre s'étant déjà installé sur le siége, à
côté du cocher.
— Où allons-nous? demanda le comte.
— D'abord à votre hôtel, où, avec vos passeports, je
dois vous aider à prendre les effets dont vous pouvez
avoir besoin.
— Et ensuite ?
— Dans une maison honnête, où moyennant un petit
sacrifice d'argent, vous pourrez obtenir une chambre
pour vous deux.
— Pourquoi veut-on se charger ainsi de notre loge-
ment ?
— Pourquoi? on ne me l'a pas dit : j'ai l'ordre de
vous y conduire, et j'obéis.
— On va donner une singulière idée de ce pays à
monsieur, qui est étranger, citoyen des États-Unis
d'Amérique.
— Je trouve que les moeurs y sont très-hospitalières,
dit en souriant le chevalier de Regibus. Je ne serai pas
fâché de faire connaissance avec la prison. Il faut
tout voir, quand on veut être bien renseigné.
— Monsieur a raison, dit le brigadier. Ce n'est
d'ailleurs qu'une habitude à prendre. Puis, il y a
prisonnier et prisonnier. Nous avons un geôlier plein
de tact et qui reconnaît son monde à première vue. On
a vu sous les verrous, des généraux, des princes, et
notre Empereur lui-même, que Dieu conserve où il
est.
Devisant de la sorte, ils arrivèrent à l'hôtel, où suivis
du brigadier, ils prirent leurs passeports, du linge do
rechange, et quelques autres effets. Mais le brigadier
les pria poliment de laisser correspondance et papiers,
les assurant qu'il allait fermer les portes avec soin, et
LE COMTE JEAN LVII 33
que ces objets ne seraient exposés qu'aux regards
discrets de M. procureur impérial et de M. le juge
d'instruction, honnêtes gens qui, devant tout savoir
comme les confesseurs, ont comme eux bouche close,
quand ils ne sont pas forcés de parler, c'est-à-dire
lorsqu'ils ne découvrent rien d'attentatoire à la sûreté
de l'État, à l'honneur du prince, à la moralité des
gens de justice, et à la dignité de la gendarmerie.
On laissa deux jours en prison le comte et le cheva-
lier.
— Nous sommes bien heureux de régner, dit le
chevalier, car il est impossible de moins gouverner.
Conduits le troisième jour devant le juge d'instruc-
tion, le chevalier se renferma dans le silence dédai-
gneux qui convenait à sa légitimité, mais le comte de
Pathmos voulut le prendre de haut. Le magistrat le
laissa dire, se bornant à répondre que son cas était
mauvais, que la prévention pourrait se prolonger et
aboutir à une peine rigoureuse, et l'engagea à ne pas
aggraver sa position par la violence de son langage ;
puis se tournant vers le chevalier de Regibus, il lui
dit :
— Le rapport de l'agent n'articule rien contre vous,
ni propos, ni gestes séditieux; une ordonnance de non-
lieu vous fera mettre demain en liberté. Quant à vous,
monsieur le comte de Pathmos, il résulte de ce rapport
que vous avez fait une tentative d'embauchement
auprès des mineurs, et que vous les avez excités à la
haine et au mépris du gouvernement qui doit toujours
être aimé et respecté.
— Le rapport est vrai, répondit le comte, l'agent a
dû dire ce qu'il a dit; seulement j'observe qu'à ma
place, vous auriez fait ce que j'ai fait. Je suis légitimiste
34 LE COMTE JEAN LVII
et je m'en flatte, mais c'est mon droit. Vous voyez que
je suis net. Cependant de ce que je voudrais voir mon
roi aux Tuileries, il ne s'ensuit pas que je conspire
contre celui qui s'y est logé. Monsieur, que j'ai eu
l'honneur de connaître en Amérique, a bien voulu
penser qu'il trouverait quelque profit à visiter la
France avec moi ; et comme il désirait savoir ce que
c'est qu'une société secrète (on ignore cela dans son
pays), je l'ai conduit aux mines, où je savais que la
Marianne existe encore et dont un de ses anciens
membres, résidant à New-York, m'avait donné le
mot de ralliement. Si je me suis servi de ce mot pour
faire parler mes gens, où est le crime? ils m'ont pris
pour un de vos agents et se sont jetés sur moi comme
des bêtes féroces. Pour me tirer de leurs griffes, j'ai
hurlé avec les loups. J'aurais bien voulu vous y voir.
Je ne me rappelle aucune de mes paroles, et j'accepte
toutes celles que votre agent m'attribue. Je ne vois
pas ce que la sûreté de l'État eût gagné à ce que je me
laissasse écorcher tout vif. C'est un cas de sédition par
force majeure, dont je n'ai point à répondre.
Cette défense, qui n'était pas trop maladroite,
réussit auprès du juge ; le comte de Pathmos en fut
quitte, comme le chevalier de Regibus, pour trois
jours passés à la prison de Rennes. Son succès oratoire
lui enfla le coeur. Le comte de Pathmos n'avait pas
le triomphe modeste.
— Votre Majesté daignera remarquer, dit-il, que je
n'ai pas renié son drapeau.
— Sans doute, mais vous l'aviez prudemment mis
en berne. Le magistrat m'a paru un fort honnête
homme.
— Il a subi l'ascendant irrésistible du noble sur le
LE COMTE JEAN LVII 35
bourgeois. Il y a un caractère de grandeur, inhérent à
la qualité, qui toujours étonne et subjugue la roture.
Voyez l'état qu'elle fait des mémoires de Saint-Simon.
C'est qu'il la mène haut la main ; le sang parle toujours
chez lui, la roture le respecte et l'aime comme un
maître. Permettez-lui la familiarité, elle vous détestera
en vous mangeant dans la main. Si nous avions eu
affaire à quelques-uns des nôtres, nous n'en aurions
pas été quittes à si bon marché. Mais les tribunaux
sont en général si mal composés qu'un homme un
peu né n'y entre pas aujourd'hui. Sur quatre ou cinq
juges, combien en compte-t-on de qui, à défaut du
rang, on ait au moins exigé une sérieuse aptitude aux
fonctions qu'on leur confie? des avocats sans cause, et
pour cause; des avoués fatigués ou repus, tels sont
les candidats ordinairement préférés. Ah ! Sire, quelle
réforme nous aurons à faire !
— Et nous la ferons complète, répondit le chevalier.
Mais quand le chevalier montra en quel sens et par
quels moyens il entendait que s'opérerait la réforme,
le comte de Pathmos, qui le voyait encore sous l'in-
fluence de sa mauvaise éducation d'Amérique, s'em-
pressa de clore la discussion :
— J'ose supplier Votre Majesté, dit-il, de vouloir
bien faire trêve pendant quelques jours aux préoccu-
pations de la politique. Depuis que j'ai mis le pied sur
le sol de la France, je sens que mon esprit est distrait,
et que mon coeur s'amollit; l'image de la comtesse de
Pathmos passe et repasse sans cesse sous mes yeux ;
on est royaliste, Sire, mais on est homme. Quand
Votre Majesté verra la comtesse de Pathmos, elle com-
prendra combien l'absence a dû m'être cruelle, et
jugera du dévouement qui m'a fait entreprendre un
31 LE COMTE JEAN LVII
voyage de si long cours. Mes yeux se remplissent de
larmes quand je me représente la tristesse et les
ennuis de la femme abandonnée.
— Voilà que vous m'attendrissez, cher comte.
Quand on vous connaît, on ne saurait douter que
Mme la comtesse de Pathmos ne doive compter loin de
vous les heures avec une cruelle impatience. Mettons-
nous donc en route sur-le-champ. Je ne voudrais pas,
pour un des fleurons de ma couronne, qu'à cause de
moi, votre absence se prolongeât une minute de plus.
Le comte, qui voulait faire une surprise à la com-
tesse, acheta un vieux carrosse, qu'on lui vendit fort
cher comme ayant appartenu à l'ancienne cour, avant
1830, et il fut convenu qu'on voyagerait en poste.
Ils partirent, après un assez long déjeuner, arrosé
de vins de hauts crus, et le comte de Pathmos, mis
en verve par le chambertin, fit un tel éloge de tous les
mérites de la comtesse, qu'il donna au chevalier, de
Regibus une impatience de la voir égale à la sienne.
— Au moins, celle-là est une grande dame, se disait
le chevalier.
Malgré l'ardeur qui les pressait, ils devaient faire
halte et passer la nuit déjà commencée à la Gravelle
où le comte avait quelque argent à toucher chez le
notaire de l'endroit. Pour se rendre à la Gravelle, il
faut traverser une forêt qui borde la route sur un par-
cours de trois lieues. Le comte rappela avec orgueil
les hauts faits de quelques bandes de chouans qui,
dans cette forêt, avaient tenu en échec je ne sais
combien de régiments des meilleures troupes de la
république. Tout bon royaliste y devait un pèlerinage.
— Au bas de la côte que nous descendons en ce
moment, dit-il, on se trouve comme au fond d'un
LE COMTE JEAN LVII 37
entonnoir, avec d'épais fourrés à droite et à gauche ;
c'est un endroit merveilleusement propre à une em-
buscade. Les convois des bleus y ont passé de bien
mauvais quarts d'heure, ajouta-t-il avec un sourire
triomphant.
A peine avait-il prononcé ces paroles, que six hommes
armés de longs fusils, et très-visibles, grâce à un beau
clair de lune, entourèrent la voiture. Un mouchoir
blanc, qui flottait au bout d'une perche, fit tressaillir
le coeur du comte de Pathmos.
— Ce sont les nôtres, dit-il.
Mais celui qui portait la perche, la figure couverte
d'un masque, ayant ouvert la portière, détruisit promp-
tement une aussi douce illusion.
— Je viens avec le drapeau parlementaire, dit-il du
ton le plus poli, vous engager à vous rendre à discré-
tion. Nous promettons sûreté aux personnes ; nous ne
demandons que la bourse et la visite des bagages.
Cela ne sera pas long, nous sommes pressés.
Couché en joue par un autre bandit, également
masqué, — ils l'étaient tous, — le postillon sur le
siége, — les postillons ne sont plus que des cochers
de fiacre, — retenait tranquillement ses chevaux qui
d'ailleurs ne demandaient pas mieux que de souffler
un peu.
— Il faut bien s'exécuter, dit le comte, descendons.
Le chevalier de Regibus le suivit sans répliquer. A
peine à terre, ils furent serrés de près par quatre des
bandits ; celui qui portait le drapeau parlementaire se
mettant en devoir d'inspecter la voiture, et l'autre con-
tinuant à faire bonne garde auprès du postillon.
— Vous le voyez, messieurs, disait un des quatre,
vous en serez quittes pour quelques instants de retard
38 LE COMTE JEAN LVII
et un peu d'argent dont nous avons plus besoin que
vous. Au fond, nous ne sommes pas de mauvais
diables. Nous nous reprocherions toute notre vie
d'avoir arraché un cheveu à des personnes qui font
les choses de si bonne grâce.
Le porteur du drapeau était en ce moment occupé
à détacher les malles. Le chevalier de Regibus, de l'air
le plus insouciant du monde, tenait ses bras croisés
sur sa poitrine. On eût dit que l'aventure ne lui sem-
blait que piquante et digne de figurer avec intérêt dans
des impressions de voyage. Cependant, un observateur
attentif eût remarqué dans son regard ce feu ardent
qui brille comme l'éclair avant le coup de tonnerre.
Soudain, en effet, d'un coup de coude et d'un coup de
pied donnés avec l'adresse et l'énergie d'un homme
parfaitement exercé, il se débarrassa des deux bandits
qui le gardaient; puis faisant feu de son revolver
qu'il avait adroitement caché dans la manche de son
paletot, il renversa les deux qui tenaient le comte de
Pathmos, et acheva, au moment où ils se relevaient,
ceux qu'il avait d'abord jetés à terre. Manqué à brûle-
pourpoint par le bandit qui surveillait le postillon, il
lui envoya une balle dans la tête, et se disposait à faire
aussi bien avec le porte-drapeau, quand il l'aperçut
fuyant à toutes jambes.
— Dételez un des chevaux, postillon, et courez
après lui afin qu'il n'échappe pas.
Mais le postillon avait disparu.
— Est-ce qu'il faisait partie de la bande? se de-
manda le chevalier de Regibus.
Il rechargea son revolver, de crainte d'une nouvelle
attaque, et chercha du regard autour de lui le comte
de Pathmos; mais le comte avait aussi disparu.
LE COMTE JEAN LVII 39
— N'aurait-il pas été atteint par une balle dans la
bagarre?
Le chevalier compta les corps étendus à terre; il
n'y en avait bien que cinq, parmi lesquels ne se trou-
vait pas celui du noble serviteur de la monarchie légi-
time.
— Venez ici près de moi, cher comte, cria-t-il.
Mais à cet appel il ne fut répondu que par le reni-
flement des chevaux, qui commençaient à humer
l'odeur du sang. Quelques minutes se passèrent en-
core en vaine attente. Le chevalier alluma un cigare,
dont il exhala la fumée avec l'impatience d'un homme
à qui il ne faut pas faire garder le mulet.
Un léger bruit, cependant, attira son attention du
côté de la route où s'élevait une forte haie d'ajoncs
sur le bord d'un fossé qu'elle couvrait complétement,
et bientôt il en vit sortir la moitié d'une figure effarée,
qui semblait craindre de se montrer. Il y marcha, le
revolver au poing.
— Grâce, lui cria-t-on, ne m'achevez pas.
— Ah ! c'est vous, cher comte ; êtes-vous blessé ?
— Je ne suis qu'une plaie.
Le chevalier de Regibus lui tendit la main et l'aida,
non sans peine, à sortir du fourré. Le comte de Path-
mos était' méconnaissable ; il avait sur le visage un
masque de sang.
— Appuyez-vous sur mon bras, dit le chevalier.
Mais le comte semblait avoir perdu la force de mar-
cher.
— Où êtes-vous atteint? dit le chevalier.
— Partout, répondit le comte en jetant autour de
lui un regard tremblant.
— Rassurez-vous; je les ai si bien accommodés.
40 LE COMTE JEAN LVII
qu'ils ont plus besoin du prêtre que du chirurgien.
— S'il y a là un peu d'eau, je me laverai la figure...
Ces maudites épines...
— Oh! ce ne sont que des épines... Je vous en fais
mon compliment; il faudra demander aux lièvres leur
secret pour se gîter dans les ajoncs sans attraper d'é-
gratignures.
— Sire, les balles ne connaissent personne.
— Diable, monsieur, il me semble que vous auriez
pu prendre le fusil du premier qui est tombé. Vous
êtes heureux que j'aie appris à tirer vite et juste.
— Sire, je n'oublierai jamais que Votre Majesté m'a
sauvé la vie.
— Eh! non, je n'ai sauvé que votre bourse. J'ignore
si vous y tenez beaucoup, mais vous ne savez guère la
défendre.
— Si j'avais été armé comme Votre Majesté!... J'a-
chèterai un revolver.
— Alors, malheur à qui se frottera à vous, si vous
êtes aussi adroit que vaillant. Allons, remontez dans la
voiture; je conduirai, car je ne veux pas attendre notre
postillon, qui faute d'un revolver a manqué comme
vous l'occasion de faire merveille.
Le chevalier de Regibus, qui voulait regagner le
temps perdu et dont cette aventure avait exalté l'ar-
deur naturelle, fit bientôt sentir aux chevaux de poste
qu'ils avaient changé de conducteur. Ils essayèrent
bien d'abord quelque résistance, mais ayant vite re-
connu à qui ils avaient affaire, ils se lancèrent d'eux-
mêmes à fond de train. Cependant, quoique dirigés
par une main habile, n'étant pas de même pied, ils
imprimèrent à la voiture un mouvement d'oscillation
dont le comte ne tarda pas à s'inquiéter. Ayant passé
LE COMTE JEAN LVII 41
deux fois, dans cette course désordonnée, sur quel-
ques-unes de ces pierres que des rouliers négligents
laissent parfois au milieu du chemin, la voiture man-
que de verser. Le comte de Pathmos baissa la glace,
et le corps à moitié sorti par la portière, tirant le che-
valier par la basque de son habit :
— Au nom de Dieu, Sire, s'écria-t-il, modérez-
vous. Vous faites courir à Votre Majesté des dangers
que je ne puis voir de sang-froid.
Mais sans daigner répondre, le chevalier, au lieu de
ralentir, pressa davantage encore la marche des che-
vaux.
— Il veut nous tuer, dit le comte, qui cherchait en
vain le moyen de descendre sans se rompre le cou.
C'était bien la peine d'échapper aux voleurs.
En ce moment, il sembla que le ciel, le prenant en
pitié, voulût lui envoyer un secours inespéré. Deux
gendarmes, débouchant d'une route transversale, pa-
rurent en effet à la tête des chevaux, en criant : Ar-
rêtez! Commandement auquel obéirent sur-le-champ
les chevaux, comme s'ils eussent compris les égards
que l'on doit au jaune baudrier.
— Que voulez-vous? demanda le chevalier.
— Vos lanternes ne sont pas allumées, nous vous
dressons procès-verbal.
— Dressez tout ce que vous voudrez, répondit le
chevalier; mais, place, je suis pressé.
Et attaquant les chevaux avec le mors et le fouet, il
les força à reprendre l'allure à laquelle ils avaient re-
noncé de si bon coeur. En vain, le comte lui cria que
c'était un cas de rébellion dont il aurait à répondre
devant la police correctionnelle ; le chevalier n'y voulut
point entendre, et il continua de l'entraîner au galop
42 LE COMTE JEAN LVII
jusqu'à la Gravelle, où ils arrivèrent sans accident,
mais escortés par les gendarmes, qui, bien sûrs que
leur homme ne pouvait échapper, avaient mieux aimé
le suivre que d'engager une lutte avec lui. Ce fut là le
terrible quart d'heure de Rabelais. Le chevalier avait à
peine mis pied à terre, qu'il se vit entouré par la bri-
gade de gendarmerie tout entière, dont le chef ne
parla de rien moins que de le conduire en prison.
Bientôt, on vit arriver le maire, puis le juge de paix,
puis le commissaire de police, qui trouvant le cas
des plus graves, se rangèrent à l'avis du brigadier.
— En prison pour n'avoir pas de bougies allumées
dans les lanternes par un si beau clair de lune!
— Il ne s'agit plus maintenant de lanternes, dit le
maire. C'est un point que nous réglerons à l'audience
de M. le juge de paix. Mais vous avez résisté aux gen-
darmes qui voulaient verbaliser, et l'on ne peut vous
laisser libre.
— Messieurs, dit le comte de Pathmos, à qui per-
sonne n'avait fait attention, et qui descendit de la voi-
ture; messieurs, excusez un étranger qui ne connaît
pas nos lois de, police, et qui était encore tout enivré
par la victoire que nous avons remportée sur des bri-
gands dont trois ou quatre ont mordu la poussière...
Tel que vous le voyez, monsieur est un héros que tout
bon Français...
— Une attaque de brigands, murmura le brigadier...
J'ai reçu avis que plusieurs forçats évadés s'étaient di-
rigés de ce côté... Est-ce que le postillon a été tué? Je
ne le vois pas, et ce sont bien là des chevaux de poste.
— Non, il s'est enfui, répondit le comte de Pathmos.
— Ainsi, à vous deux, vous avez tenu tête aux bri-
gands, et vous en avez tué trois ou quatre?
LE COMTE JEAN LVII 43
— Sans doute, reprit le comte de Pathmos en se
redressant.
— Cinq, comptons juste, dit en souriant le chevalier.
— Eh bien ! moi, je vous dis que cela ne me semble
pas clair. Il y a du louche dans cette affaire, dit le bri-
gadier.
Il se pencha à l'oreille du juge de paix et lui dit à
voix basse quelques mots, dont le digne magistrat pa-
rut si vivement frappé qu'il se pencha à son tour à
l'oreille du maire, lequel se pencha aussi à l'oreille du
commissaire de police.
Pendant cet aparté d'assez mauvais augure, le bri-
gadier tira un papier de son portefeuille et, à la lu-
mière d'une lanterne que tenait un des domestiques
de l'auberge près de laquelle la voiture était arrêtée,
il lut tout haut :
« Vendel : trois assassinats. 63 ans, taille 1 mètre
» 78 centimètres, teint coloré, yeux gris, cheveux
» épais, grisonnants, maigre, efflanqué, aspect désa-
» gréable ; cachant, sous un air de niaiserie, la plus
» profonde scélératesse ; très-dangereux. »
— Ne vous semble-t-il pas que c'est bien là notre
homme? dit le brigadier, en montrant le comte de
Pathmos.
— Comment, c'est là mon signalement! s'écria le
comte de Pathmos. D'abord je n'ai que 60 ans.
— De 60 à 63, la différence est peu de chose, ob-
serva le juge de paix.
— Mes cheveux grisonnent, continua le comte,
mais, loin d'être épais, ils sont fort clair-semés.
— Vous vous serez fait épiler pour nous dérouter,
dit le brigadier.
— Je suis maigre, c'est vrai ; mais on m'a toujours
44 LE COMTE JEAN LVII
trouvé l'aspect très-avenant, et quant à l'air niais
— Assez, dit le brigadier, vous vous expliquerez de-
vant le juge d'instruction. Passons à votre camarade.
« Barbaron : quatre assassinats..... »
— J'ai dit cinq, mon brave, ne nous trompons pas ;
d'ailleurs, vous pourrez vérifier, répondit le chevalier ;
mais poursuivez.
— « Taille élancée, souplesse et vigueur extraordi-
» naires, 30 ans; teint clair, yeux bleus, nez droit,
» bouche moyenne, cheveux châtains. »
— Si le portrait n'est pas flatté, l'original n'a pas
trop à se plaindre de son physique, dit en riant le che-
valier de Regibus.
— Nous verrons si vous plaisanterez longtemps, ré-
pondit le brigadier. En attendant, nous nous chargeons
de votre logement. Mais d'abord nous allons fouiller
ces drôles.
— Par exemple, ceci est trop fort, s'écria le comte
de Pathmos; je proteste contre une pareille indignité.
— Voyez, dit le brigadier, comme il porte les mar-
ques de la lutte soutenue par les victimes.
— Quelque pauvre femme, sans doute, qui se sera
défendue avec ses ongles, observa le maire.
— Messieurs, dit le chevalier, si je ne savais pas qui
vous êtes et l'honneur que vous avez de représenter
l'autorité publique de votre pays, voici avec quoi j'au-
rais bien su me tirer de vos mains.
Et il présenta aux gendarmes son revolver, dont
l'aspect fit reculer le maire et le juge de paix.
— Prenez-le, brigadier, ajouta-t-il, mais ayez soin
de me le conserver. Il m'a rendu trop de services pour
que je consente à m'en séparer bien longtemps.
— Comment! vous vous rendez ainsi? dit le comte
LE COMTE JEAN LVII 45
de Pathmos, beaucoup plus brave devant les gen-
darmes que devant les voleurs. Eh bien ! moi, je ne
céderai qu'à la force, et je veux que l'abus de l'auto-
rité soit flagrant, bien constaté, pour obtenir la répa-
ration qui nous est due.
En ce moment, à la fenêtre d'une chambre de l'au-
berge, parut un voyageur réveillé par le bruit, et qui
dit d'un ton de mauvaise humeur :
— Est-ce que vous ne pourriez pas aller bavarder
plus loin?
— Quoi! c'est vous, Rudechoc? s'écria le comte de
Pathmos.
— Sans doute... Mais, si je ne me trompe... c'est
bien le cher Pathmos... Que diable faites-vous ici?
— Ce que je fais? demandez plutôt ce qu'on me
fait. Descendez, je vous prie.
M. dé Rudechoc, qui avait des terres dans le pays,
était particulièrement connu du juge de paix; aussi ce
dernier se hâta-t-il de dire ;
— Il me semble, messieurs, qu'on est allé un peu
trop vite.
— Un peu trop vite! dit le comte de Pathmos...
vous vous êtes conduits... Je vous le ferai payer cher...
— Eh bien !... qu'y a-t-il? demanda M. de Rude-
choc, qui arrivait en pantoufles et à moitié habillé.
— Il y a que ces... appelez-les comme il vous con-
viendra... prétendent, en vertu de je ne sais quel
stupide signalement, nous arrêter comme des assas-
sins.
— C'est une erreur regrettable, sans doute, dit le
juge de paix.
— Il n'y a point d'erreur. J'ai été attaqué par des
brigands avec monsieur, qui est un étranger de la
3.
46 LE COMTE JEAN LVII
plus haute distinction; nous en avons tué cinq; nous
l'avons dit à ces... je ne veux pas les qualifier; mais,
au lieu de poursuivre celui qui nous a échappé,
comme c'était leur devoir, ils ont trouvé plus com-
mode de prendre le change... Il y avait pour ces
braves moins de dangers à courir... Mais ils appren-
dront à me connaître. Je compte sur vous, Rudechoc,
pour parler au préfet et au procureur impérial, qui
sont de vos amis... Moi, je me charge du rapport au
colonel de la légion.
— Vous ferez ce que bon vous semblera, dit le bri-
gadier. Ce n'est pas ma faute si vous ressemblez à
deux coquins que j'ai l'ordre d'arrêter. D'ailleurs le
refus du monsieur au revolver de répondre à mes
sommations sur la route, l'absence du postillon qu'il
remplaçait en poussant les chevaux à fond de train,
tout annonçait des gens qui ont fait un mauvais coup...
Et si ce monsieur, ajouta-t-il en montrant M. de Ru-
dechoc, n'avait pas l'honneur d'être connu de M. le
juge de paix, je n'hésiterais pas une minute à le
joindre aux deux autres, pour les mettre tous trois en
lieu sûr et sous bonne garde.
— A la bonne heure, dit le chevalier de Regibus,
voilà une explication qui ne laisse rien à désirer, et
j'espère qu'au lieu de porter plainte contre le briga-
dier, M. le comte de Pathmos voudra bien, au con-
traire, le recommander à la bienveillance de ses chefs.
Sauf l'air bête, que personne ne trouvera jamais à
M. le comte de Pathmos, il faut convenir que les si-
gnalements s'adaptaient parfaitement à nos personnes
et qu'il y avait à s'y méprendre. Mon noble ami, qui,
moins heureux que moi, ne s'est pas tiré sans égra-
tignures des mains des brigands, avait peut-être le
LE COMTE JEAN LYII 47
droit de se montrer plus susceptible avec la gendar-
merie; mais je lui recommande de reconnaître que
l'erreur était excusable; je l'adjure d'oublier son res-
sentiment; et je le prie, me sentant l'estomac vide, de
nous faire préparer un souper, que l'honorable com-
pagnie voudra bien, je l'espère, partager avec nous.
Cette auberge est-elle la meilleure de l'endroit, mon-
sieur le commissaire?
— La meilleure, monsieur.
— Entrons donc, et qu'on fasse vite.
Et les autorités et la force armée de La Gravelle, sa-
tisfaites de la tournure que l'affaire avait prise, s'em-
pressèrent de se rendre à une invitation si flatteuse.
XI
Le chevalier de Regibus fit placer à sa droite le bri-
gadier et le maire. Le comte de Pathmos, assis en
face de lui, s'entoura du juge de paix et de M. de Ru-
dechoc. Les mets, s'ils n'étaient ni choisis ni délicats,
étaient copieux et pouvaient suffire à l'exigence des
appétits les plus robustes. Le vin, d'ailleurs d'assez
bonne qualité, comme il s'en trouve souvent en Bre-
tagne et en Normandie, dans les auberges fréquentées
surtout par les buveurs de cidre, et où la rareté du
débit lui a permis de vieillir, était versé à pleines ra-
sades, et les coeurs commençaient à s'épancher.
Le brigadier disait au chevalier :
— Vous êtes un homme très-aimable en société, et
sous toute réserve de ce que je dois à mon capitaine, à
M. le juge d'instruction et à M. le procureur impérial,
je vous rendrais service avec plaisir. Mais, vrai comme
48 LE COMTE JEAN LYII
je m'appelle Trinquemarre, je vous aurais mis les me-
nottes, si M. de Rudechoc, qui est candidat du gouver-
nement aux prochaines élections, comme je viens de
l'apprendre, ne m'eût répondu de vous. Je ne connais
que ma consigne, et quand je consulte mes signale-
ments, ce n'est pas ma faute s'ils se rapportent à l'air
de visage d'un voyageur qui passe. Je ne suis pas
chargé de descendre au fond des consciences. Vous
ressemblez à un coquin qui m'est recommandé, tant
pis pour vous; je vous arrête; vous saurez bien vous
faire relâcher. J'aurais l'ordre de vous faire fusiller,
je commanderais à mes hommes de charger leurs ca-
rabines : en joue et feu. On vous a pris pour un autre,
cela ne me regarde pas; je suis brigadier pour exécu-
ter et non pour discuter. Dans l'arme de la gendar-
merie, monsieur, le sujet bien pénétré de son devoir
doit être convaincu que celui qui commande a tou-
jours raison.
— C'est une bien belle institution que la gendarme-
rie, dit le chevalier.
— La gendarmerie, reprit le brigadier, c'est la loi
en action. Point de gendarmes, et la loi n'est qu'un
chiffon de papier; une société où il n'y a pas de gen-
darmes est une société de sauvages.
Le comte de Pathmos disait au juge de paix :
— La justice, c'est le droit, et le droit c'est le prin-
cipe; vous entendez bien, le principe. Pour retrouver
le principe, s'il était égaré, moi, je ferais le tour du
monde, bien certain qu'il ne peut se perdre et qu'il
doit être quelque part.
— Cela me paraît très-clair, répondit le juge de
paix. Cependant, je voudrais bien savoir de quel prin-
cipe vous me parlez.

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