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Le Danger

De
272 pages

Mme Ward regarda M. Williamson. Elle eut un scintillement dans ses jolis yeux marrons et un air qui disait : « Vous y êtes, n’est-ce pas ? » Puis elle s’écria d’une voix un peu aiguë :

— Pâris ! croyez-vous que le gondolier de Lady Prentice ait le mauvais œil ?

— Comment le saurais-je ? — répondit M. Williamson en levant un sourcil. — Tout accident est un cas de malocchio, mais le coupable se cache.

Paul Aubertin, qui posait sa tasse à café sur une table, se retourna comme si on lui lançait une pierre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

 

Sept exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 7.

 

 

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

 

 

 

 

 

 

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris
la Suède, la Norvège et le Danemark.

Laurent Évrard

Le Danger

I

Mme Ward regarda M. Williamson. Elle eut un scintillement dans ses jolis yeux marrons et un air qui disait : « Vous y êtes, n’est-ce pas ? » Puis elle s’écria d’une voix un peu aiguë :

 — Pâris ! croyez-vous que le gondolier de Lady Prentice ait le mauvais œil ?

 — Comment le saurais-je ? — répondit M. Williamson en levant un sourcil. — Tout accident est un cas de malocchio, mais le coupable se cache.

Paul Aubertin, qui posait sa tasse à café sur une table, se retourna comme si on lui lançait une pierre. Depuis le courrier du matin, il s’était senti enveloppé par cette atmosphère de sérénité exceptionnelle qui semble une condition plus facile et un état plus léger que la vie. Et tout à coup il était blessé ; une intention secrète l’atteignait. Il ne put comprendre d’où elle partait, ni de quoi elle était faite, et s’étonna de sa propre impressionnabilité. Aubertin ne se permettait aucun abandon aux impulsions. Il se rangeait lui-même parmi ceux qui n’ont pas de facettes brillantes dans l’esprit, et qui doivent maintenir en eux le calme et les garanties du travail régulier. Il considéra le petit groupe qui causait en ce moment dans son salon, et reprit un à un les motifs qu’il avait d’être bienveillant : sa femme ne s’ennuyait pas à Venise ; leur association avec Lucie Ward, pour louer le palais Revedin et y passer l’hiver, avait été agréable jusqu’à ce jour. Il se rendait bien compte qu’entre lui et le petit Bertrand Emmeline avait une vie très monotone ; Mme Ward créait un peu de mouvement, attirait quelques personnes ; son flirt, le gros Dumesnil, était un garçon sympathique... Il menait ces dames à Padoue, à Trévise, en automobile : Emmeline se trouvait bien de ces excursions... Mais ce directeur d’une Revue Psychique Américaine, ce M. Williamson, que Lucie Ward introduisait pour la première fois dans la maison, et qui entrait avec autorité, quel personnage singulier ! S’il allait devenir habituel, quotidien, comme l’était Robert Dumesnil, ne serait-ce pas un véritable inconvénient ?...

Mme Ward continuait à parler avec une voix de tête, et scandait ses phrases :

 — Cher ami, toutes les superstitions me sont chères... en petite-fille de Napolitaine que je suis...

Elle releva complètement les paupières, et montra ses grands yeux, qui témoignaient, par leur splendeur, d’une origine italienne. Aubertin connaissait Lucie Ward depuis l’enfance, et lui avait toujours vu exécuter ces petites habiletés avec le savoir-faire d’une aimable Française. Il l’en admirait. C’était chez elle une sorte de politesse, de bonne volonté candide, quoique rouée, à embellir, pour l’agrément de tous, sa tête fine, très jolie, mais un peu osseuse.

 — Il ne faut pas être systématique, — continua-t-elle, — l’eau était très basse aujourd’hui... Lady Prentice a glissé sur une de ces pierres vertes... Si elle avait attendu qu’on eût déplié le tapis, elle ne se serait pas cassé la jambe et nous ne parlerions pas du mauvais œil.

 — Je vois, chère amie, que vous avez modifié vos idées sur les incidents de la vie. Je suppose que de nouvelles expériences vous ont instruite, dit M. Williamson.

Il promena son regard de Robert Dumesnil à Lucie Ward, puis l’arrêta sur Robert, avec une arrogance bizarre, en prononçant des paroles qui s’adressaient à Lucie :

 — Vous faites bien de ne plus recevoir mon periodical ; il est si mal fait ! Et surtout de ne plus lire mes articles qui sont pleins d’anecdotes macabres.

« Serait-il jaloux de Robert ? » pensait Aubertin. « Mais pourquoi Lucie supporte-t-elle cet individu ? »

 — Comment ! je ne lis pas vos articles ! — s’écria Mme Ward. — Mais je ne lis que ça ! et ce n’est pas sans mérite, car j’ai oublié le peu d’anglais que je savais. Cela fâche tant Johnny que je n’aie jamais pu apprendre sa langue, finit-elle dans un rire si mince qu’on pensa l’entendre se casser entre ses dents. Ce rire particulier, dont elle accompagnait souvent le nom de son mari absent, éveillait un doute irréductible : « L’a-t-elle trompé ? Non ! Cependant ? Pas avec Dumesnil ! ni avec le précédent ! mais alors avec qui ? »

 — Quel malheur que vous n’écriviez pas en français, Monsieur ! vous parlez si bien français ! dit une voix éraillée et forte à laquelle personne ne s’attendait.

C’était Emmeline Aubertin, qui n’entrait pas, mais tombait dans la conversation avec un désir brusque d’être plus aimable que Lucie Ward, « à sa façon, qui certes en valait bien une autre » !

 — Trop aimable, Madame... je suis né à Paris et j’y ai fait mon éducation. Mais depuis dix ans je ne quitte guère l’Italie, Rome surtout. Je ne vais à New-York que pour renvoyer mes rédacteurs.

M. Williamson fit un pas. Le dos à la cheminée, il leva la tête et s’adressa, par dessus ses interlocuteurs, à l’auditoire plus lointain que composait un canapé rouge et or entouré de fauteuils :

 — J’espère avoir atteint ce point de culture vivante ou le caractère national n’est plus un obstacle à l’intelligence. J’ai été séduit, retenu, par l’admirable sens superstitieux du peuple italien. Sa peur séculaire et majestueuse m’a plus instruit que toutes les subtilités élaborées dans les bureaux de sciences psychiques. Mes collègues n’auraient jamais trouvé ce formidable mot : « le mauvais œil » pour résumer l’influence funeste qu’un homme peut exercer sur ses semblables.

M. Williamson rabattit de nouveau sur Robert Dumesnil un regard qui devait être presque insupportable. Les prunelles, d’un bleu intense, avaient un éclat immobile :

 — Les accidents sont des crimes. Chaque fois qu’une catastrophe est signalée, il faut faire l’enquête, instruire le procès, rédiger le réquisitoire et dénoncer le criminel à la société qui le punit en l’isolant.

La bonne face de Robert était cramoisie. Mme Ward fit entendre une toux qui devait être un avertissement, car M. Williamson délivra sa victime en détournant la tête. Il y eut un malaise silencieux qu’Aubertin partagea. Cependant, c’était trop ridicule ! Comment souffrait-il qu’une scène aussi absurde se prolongeât chez lui ? Robert, qui avait quelquefois de la grosse répartie, ne paraissait pas suivre tout à fait la conversation. Il devait entendre les mots crime, accident, selon sa cervelle de chauffeur, et croire que Williamson lui reprochait de risquer la vie de Mme Ward en automobile. Trois semaines auparavant, Robert Dumesnil l’avait, en conduisant, jetée dans un de ces énormes fossés qui bordent les routes plates de la Vénétie. Mme Ward avait pris un bain sale, rapporté un rhume et des contusions. A ce souvenir, Robert étranglait de terreur et de honte.

Aubertin vit que ce garçon ne s’en tirerait pas et se rapprocha :

 — Monsieur... puisque vous croyez à la malchance, ne pensez-vous pas qu’elle puisse être personnelle ?

Il s’entendit parler avec une timidité agacée qui le désappointa.

 — Rien n’est personnel ! — répondit M. Williamson d’un ton qui n’argumentait pas. — On ne fait rien sans ses semblables sur cette terre où chacun est si près de tout le monde. Le bonheur ou le malheur d’un homme est lancé par un groupe, comme une affaire. Beaucoup de gens travaillent à notre existence intime. Quant au génie, c’est un phénomène public. Certains artistes ne possèdent leur talent qu’après la mort. Ils n’ont même plus besoin d’être là pour devenir quelque chose, une force.

Emmeline Aubertin fit un nouveau bond dans la conversation par un :

 — Monsieur a des idées tout à fait originales sur ces sujets ! avec l’intonation enthousiaste des personnes qui répètent une phrase entendue.

Elle faisait décidément les honneurs de Williamson avec une incompréhensible fierté. « Mais elle ne l’a jamais vu ! » se disait Aubertin. Il aimait beaucoup sa femme : il l’aimait assez pour n’avoir pas besoin qu’elle fût jolie. Elle avait une chevelure touffue, d’un roux naturel et trop violent, une peau de lait sur laquelle les taches de son ne paraissent pas désagréables, de la laideur, de la vulgarité, et un peu de cet attrait qui n’est pas visible mais puissant.

 — Toujours trop bonne, Madame, — disait Williamson, en saluant, — trop compréhensive... Ces idées ne sont pas absolument neuves...

 — Non ! en effet ! reprit Aubertin assez vivement.

Mais il fit un effort pour continuer ; sa voix devenait molle, ses paroles manquaient d’élan et tombaient sur place :

 — Vous nous présentez les conclusions excessives de quelques théories assez raisonnables et dont nous avons été nourris. Nul ne songe à nier l’influence ; l’influence du milieu, de l’époque, ni même celle de la foule...

Il fut honteux de cette pauvre phrase inerte par laquelle il donnait seulement à penser que M. Williamson méritait d’être pris au sérieux. Les ridicules de ce personnage étaient tout un système d’attaque et de défense devant lequel on se sentait médiocre, faible, ligoté.

 — Un homme — prononça très-lentement M. Williamson, en découpant ses mots dans un bloc d’insolence, — n’a d’esprit que si son entourage le veut bien. On n’est même pas sot à soi tout seul. Quand on dit une bêtise, c’est toujours la faute de quelqu’un !

Dans le cerveau d’Aubertin, il n’y eut plus que : « Une gifle à Williamson ! » Et il ne savait pas s’il voyait rouge ou s’il voyait clair. Il n’avait pas l’habitude de l’emportement. Mais pouvait-il se reconnaître dans les propos du malôtru, se jeter sur ce grotesque qui faisait une conférence à un canapé ? C’eût été se mettre dans le cas d’un fou !

Williamson continuait :

 — Quand un homme est entouré par l’attention, que chacune de ses paroles est à l’avance consacrée, il est en quelque sorte contraint par l’admiration, elle lui fait violence, et il prend une ressemblance réelle avec l’illusion qu’il produit. Moi, je trouve ce prodige de suggestion quotidienne bien plus extraordinaire que les simagrées d’un médium dans une cage de tulle... Oh ! monsieur Au-ber-tin... — il détacha les syllabes avec une prononciation très-américaine, et comme il avait parlé jusque-là sans aucun accent, l’exception faite pour le nom de son hôte était une impertinence très marquée — je vais être bien indiscret. Vous me ccnnaissez peu, je dîne aujourd’hui chez vous pour la première fois...

 — C’est même la première fois que j’ai le plaisir de vous voir, rectifia Aubertin d’une voix sifflante.

Il se sentit ridicule. Puisqu’il ne jetait pas Williamson à la porte, il ne devait lui accorder aucune importance.

 — Je suis d’ailleurs fort indiscret de mon naturel, — reprit Williamson qui n’entendait pas les leçons, — c’est mon métier. Monsieur Au-ber-tin, voulez-vous me permettre de commencer tout de suite une enquête sur l’accident de Lady Prentice ?

 — Je n’y vois aucun inconvénient, dit Aubertin avec calme.

M. Williamson s’assit, les yeux baissés et dirigés vers le feu. Aubertin se rendit compte que chacun, sauf sa femme, était soulagé par cette attitude. Il regarda son hôte en essayant de comprendre les motifs qui éblouissaient Emmeline. Évidemment, Williamson devait être ce qu’on appelle un bel homme. Il avait six pieds, le buste d’une longueur exagérée, trop souple et cambré. Un sourcil, presque toujours plus haut que l’autre, faisait une barre oblique et déconcertante dans cette figure assez régulière et bien construite. Avait-il plus de quarante-cinq ans ? Ses cheveux blonds, très lisses et intacts, lui conservaient de la jeunesse. Cependant, Aubertin remarqua qu’il n’avait pas le teint bon. On lui voyait, sur les paupières, en ce moment rabattues, une couleur cireuse. En outre, il n’était pas réellement mince, mais long et gras.

Les éclatantes prunelles de M. Williamson se réveillèrent :

 — Mesdames, laquelle de vous a vu Lady Prentice, ce matin, avant l’accident ?

 — Tout le monde ! — s’écria Emmeline avec un empressement qui ne corrigeait pas sa syntaxe, — Lucie Ward, moi, Robert, mon mari et mon Bertrand !

Elle se leva (c’était sa façon de gesticuler), fit trois enjambées, repoussa une chaise, tira le tapis de la table, passa sa main dans les cheveux de Bertrand et le décoiffa complètement, puis se rassit en face de Williamson. Cela ne prit pas une seconde et n’étonna personne.

 — Où allait-elle ?

 — Au Rialto, à pied, par la Merceria.

 — Elle voulait acheter un Pétrarque, — dit Mme Ward, en composant un récit. — Alors, on a vu une chose inouïe : Paul s’est élancé : « Madame, vous trouverez cela bien mieux chez le libraire de la place Saint Marc ! Voulez-vous que je vous accompagne ? Je vous montrerai deux ou trois éditions qui sont curieuses. » Enfin, un Paul homme du monde, un peu suffisant et loquace... un autre Paul !...

 — Merci, dit Aubertin gaiement.

Mme Ward mimait, en parlant, avec de jolies mains aux doigts trop longs. Elle cultivait les morceaux de conversation comme un art d’agrément, et s’y montrait un peu vide, prétentieuse, mais pleine de grâce. Aubertin était enchanté de retrouver les points de contact dont il avait l’habitude.

 — Qu’est-ce que vous aviez, mon cher ? Je ne vous ai jamais vu si éloquent !

 — Merci toujours ! J’étais bigrement de bonne humeur, voilà tout !

 — La suite ! dit M. Williamson.

 — Pendant que Paul et Lady Prentice penchaient leurs têtes innocentes sur les bouquins, Robert volait au Rialto pour chercher la gondole de Lady Prentice. Et c’est ainsi qu’elle est allée se casser les os chez Maroni.

 — A midi moins cinq ! dit Emmeline, qui souligna l’importance de ce renseignement en changeant de fauteuil.

 — Comment Lady Prentice s’est-elle exprimée en vous quittant ?

Mme Ward hésita, chercha :

 — Ma foi ?... Ah ! oui ! Elle a salué de la main, très gentiment, Robert et Paul, en disant : « Grâce à vous, j’ai le temps de passer chez Maroni avant de rentrer. Je vous suis bien reconnaissante ! »

M. Williamson sourit, d’un sourire tellement expressif qu’on l’entendit. Personne ne put s’empêcher d’écouter la suggestion pénible ; et le silence fut rompu au moment où il allait cesser d’être persuasif :

 — Oh ! monsieur Robert (excusez-moi si je vous appelle ainsi, mais j’oublie votre autre nom), avez-vous reçu ces jours derniers quelque nouvelle agréable... ou désagréable ?

 — Je ne sais pas, dit Robert, très bourru.

Mme Ward lui lanca un : « Vous me revaudrez ça ! » avec ce que les Italiens appellent la queue de l’œil. Robert se balança sur sa chaise, confus, mais pas entièrement dompté.

 — Rien dans votre courrier ? continuait M. Williamson, le regard tout à fait immobile.

 — Une facture.

— Considérable ?

 — Trente-deux francs cinquante.

Aubertin et Lucie Ward éclatèrent de rire. Robert tirait de son physique une façon de blague un peu ordinaire, mais évidente : Il semblait déjà trop fort et trop lourd pour sa peau de vingt ans que le sang colorait rapidement. Sa figure de pleine-lune en caoutchouc était un joujou à grimaces dont il faisait ce qu’il voulait.

M, Williamson ne perdait pas un pouce de terrain. Il avait, parmi ses qualités de résistance, la force de ne pas voir.

 — C’est tout ?

— Tout.

 — Robert ! — s’écria Mme Ward en minaudant un peu plus qu’elle ne pensait, — vous n’êtes guère poli pour moi... ou vous avez une bien mauvaise mémoire.

Robert fourra sa langue dans une de ses joues, et jeta vers Lucie un regard effaré qui suppliait : « Voyons ! vous n’allez pas me faire raconter ça ! »

 — Ma chère Lucie, — dit M. Williamson, sur un ton froid, — les petites joies sentimentales n’ont pas d’importance. Leurs effets sont bien plus factices que vous ne croyez. Ce n’est pas la vie et la mort, je vous assure...

 — J’ai fini avec M. Robert, — reprit-il. — A vous, monsieur Aubertin. Qu’avez-vous trouvé dans votre courrier, ce matin ?

Aubertin réfléchit. S’il se dérobait à une question qui tombait aussi juste, Emmeline interviendrait probablement, encouragée par l’exemple de Lucie Ward. Ce serait infiniment ridicule. Il dit :

 — Moins qu’une lettre : un bon pour toucher 1.200 francs.

— Où ?

 — A la caisse de l’Institut.

 — Un prix ?

 — Un prix pour mon dernier livre.

 — Je vous fais mes compliments, monsieur Aubertin.

 — Il n’y a vraiment pas de quoi ! Ce brave Lavenasse s’est beaucoup remué pour moi, voilà tout.

 — M. Lavenasse est l’un de vos plus jeunes académiciens, n’est-ce pas ?

 — Il est jeune, en effet.

 — Vous devez être heureux, monsieur Aubertin, — insista Williamson. — Vous attachez certainement beaucoup d’importance à vos travaux, puisque vous vous êtes installé à Venise pour les continuer.

 — J’aime simplement les archives, dit Aubertin, très maître de sa voix.

C’était sur lui que les yeux bleus de Williamson étaient dirigés maintenant. Il semblait impossible de conserver une attitude naturelle devant ce regard, qui finissait par n’être plus un regard, mais un point brillant, redoutable par sa fixité et sa durée.

 — Vous avez dû être enchanté, — appuyait M. Williamson. — Vous êtes un homme laborieux. L’écrivain qui demeure longtemps obscur étouffe derrière son travail. Un premier succès est une bouffée d’air respirable. Il nous faut une atmosphère pour que nos paroles portent. Vos ouvrages (qui sont, m’a-t-on dit, précieux pour les gens du métier) étaient, pour l’ignorant Tout-le-monde, des livres ennuyeux. Il vous manquait précisément une consécration un peu banale... Le prix de l’Académie encouragera quelques acheteurs...

 — Tant pis pour eux ! interrompit Aubertin, en riant.

Mais une émotion dissimulée le bouleversait. L’impertinence de Williamson était une chose dont il se moquait ! Il était absorbé par un souci plus profond :

Le matin même, après l’ouverture du courrier, il avait dit à Emmeline tout ce qu’il venait de s’entendre répéter par Williamson : sa pensée, en d’autres phrases, mais presque avec les mêmes mots. Il s’était servi des termes : « Livres ennuyeux ». « Consécration banale. » « Quelques acheteurs... » Comment croire à une coïncidence ! Lui seul pouvait avoir un sentiment aussi juste de sa situation littéraire. Emmeline aurait donc rapporté leur conversation à Lucie Ward et Lucie à Williamson ? Mais pourquoi, grand Dieu !

A ce moment, il aperçut Bertrand qui écoutait, debout et sage, les yeux animés, les joues chaudes. Lui aussi avait l’air singulier. Que faisait-il là si tard ? Emmeline perdait la tête et l’oubliait :

 — Va vite te coucher, petit ! dit Aubertin.

 — Laisse-le ! cria Emmeline, avec fureur.

Elle sauta sur son fils, l’embrassa, lui refit son nœud de cravate, et tomba, très fatiguée, sur une chaise, en secouant la tête pour affirmer ses droits.

Aubertin ne s’occupait plus de ce qu’il sentait. Il cherchait seulement à comprendre : Emmeline ne lui avait jamais montré ce caractère. Elle le faisait quelquefois souffrir par une humeur sournoise et boudeuse, mais elle ne lui parlait pas sur ce ton. Quant à Bertrand, il parut plus étonnant encore. Aubertin le trouvait, en général, assez impulsif et mal élevé pour un enfant de huit ans. Maintenant, pendant que M. Williamson continuait à discourir, Bertrand réfléchissait, visiblement embarrassé entre le désir de prendre parti pour son père, en lui obéissant, et la crainte de se faire remarquer. Il s’écarta, fit quelques tours dans l’espace libre du salon, et sortit comme une petite ombre.

M. Williamson, après l’incident conjugal, avait changé tout de suite le sujet de conversation, marquant fort bien ainsi que les plus petits faits sont significatifs et réveillent dans l’esprit des souvenirs qu’il faut laisser parler.

 — A propos, — dit-il à Mme Ward, — vous avez lu dans les journaux l’accident de Leblanc de l’Orne ?

 — Non. Quoi donc ?

 — Il a des lésions internes dont il ne se remettra jamais.

 — Cela... vous n’en savez rien. Mais racontez toujours. Je regrette pour Leblanc de l’Orne, mais je ne le connais pas... et j’aime les histoires ! ajouta-t-elle, avec une physionomie de petite fille. Elle avait à peine trente ans et voulait déjà en paraître vingt.

 — Leblanc de l’Orne avait une superbe situation politique : il était en passe de devenir ministre. Or, il se dirigeait vers le parc Monceau pour y prendre un fiacre, lorsqu’un Monsieur Chose, de ses amis, (dont j’ai d’ailleurs noté le nom) le rejoint et l’accompagne avec l’intention de prendre aussi une voiture à la même station. Chose était placé sur le bord extérieur du trottoir de telle sorte que le premier fiacre de la file lui revenait de droit, lui était des-ti-né, selon l’expression consacrée. Mais ce qui importe et qu’il faut savoir, c’est que Chose a moins d’esprit, de réputation et d’assurance que son brillant ami, qu’il est tourmenté par le désir de lui plaire, et se rend fort ennuyeux. Bref, ce Chose, au lieu d’accomplir le sort en montant dans la première voiture, s’efface poliment, et Leblanc de l’Orne, enchanté de quitter le raseur, s’élance et fait claquer la portière. Deux minutes plus tard, son véhicule emballé se jette dans un tramway, pendant que Chose, traîné par une bique somnolente, échappe lentement au destin. Leblanc de l’Orne est un homme fini. L’œil timide, obséquieux, implorant de Chose n’a pas été bon pour son ami !

 — Evidemment, dit Mme Ward sans enthousiasme.

Elle pensait au grand fossé plein d’eau froide, avec une telle évidence qu’elle en suggéra l’image à chacun.

 — Que serait-il arrivé, — continuait Williamson, — si la voiture fatale avait été la seconde de la file ? Alors, les révérences de Chose le perdaient, et Leblanc de l’Orne se tirait d’affaire. Le regard distrait, indifférent et pressé du personnage fendant eût été détestable pour le personnage humble. Dans les deux cas, il y a substitution : un homme élude le danger en lui jetant une proie. C’est ce qui s’appelle avoir le mauvais œil.

 — Vous savez que ce n’est pas italien du tout cette théorie-là, — fit Mme Ward un peu ranimée. — Ici, on déclare que Monsieur un Tel a le malocchio et on le fuit comme la peste. Il en a pour la vie ! Tandis que vous, vous avez l’air de dire qu’il y a un moment où personne n’est sûr.

 — Si ! Ceux qui remplissent exactement leur destinée ne dérangent pas celle des autres, et n’ont jamais le mauvais œil. Mais il faut considérer comme dangereux tous ces êtres incertains qui cherchent leur équilibre, et font des gestes mal calculés : les ratés, les gens qui s’ennuient, et ceux qui ennuient... et aussi les vaniteux exubérants qui débordent de leur place et ne regardent pas où ils marchent ; tous ceux que le mouvement de la Fortune pousse au-dessus ou au-dessous de leur véritable niveau, car ils sont ainsi jetés hors de leur caractère, hors d’eux pour ainsi dire...

 — Et l’enquête ?

 — Elle est finie.

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