Le Défi chinois

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La Chine veut être maîtresse de son approvisionnement en ressources alimentaires, énergétiques et matières premières. Elle anticipe les pénuries futures et cherche dès maintenant à s’en prémunir. Elle assure elle-même, grâce à d’énormes investissements, l’installation, le fonctionnement, le développement, les infrastructures nécessaires à la production des ressources naturelles de toute sorte, contre leur importation directe dans la République populaire. Elle participe ainsi très activement au développement de nombre de pays ou de régions qui seraient, sans cela, inexploités.Cependant ce nouveau type de coopération, par son étendue et son volume, pèse sur l’équilibre des marchés et suscite craintes et angoisses dans le reste du monde. D’autant que l’offensive économique et diplomatique de Pékin prend un tour toujours plus politique et militaire. La perspective de l’épuisement physique des matières premières poussant chaque nation au nationalisme économique, la tension s’accroît. Or, la Chine tient une part trop importante dans l’économie mondiale pour qu’on la laisse décider seule – et imposer son propre modèle économique international au reste du monde.Jean-Yves Carfantan est économiste. Après avoir été enseignant en France et au Brésil pendant 20 ans, il est désormais associé d’un bureau d’études brésilien et spécialisé dans le suivi des marchés de ressources naturelles. Dans ce cadre, il est notamment consultant d’un groupe minier et industriel de dimension internationale.
Publié le : mardi 25 mars 2014
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EAN13 : 9782021169737
Nombre de pages : 288
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LE DÉFI CHINOIS
Du même auteur
Qui a peur du tiers monde ? (avec Charles Condamines) Seuil, 1980
Vaincre la faim, c’est possible (avec Charles Condamines) Seuil, 1983
L’Europe verte sous influence L’heure des choix Seuil, 1985
Les Finances du monde À la merci des séismes monétaires Seuil, Points essais n° 27, 1989
Le Soja Éditions Economica, 1990
Le Grand Désordre du monde Les chemins de l’intégration Seuil, 1993
L’Épreuve de la mondialisation Pour une ambition européenne Seuil, 1996
La Mondialisation déloyale Pour un nouvel ordre agricole et alimentaire Fayard, 2002
Le Choc alimentaire mondial Ce qui nous attend demain Albin Michel, 2009
JEANYVES CARFANTAN
LE DÉFI CHINOIS
Les nouvelles stratégies d’un géant
ÉDITIONS DU SEUIL e 25, bd RomainRolland, Paris XIV
ISBN9782021169720
© Éditions du Seuil, mars 2014
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Avantpropos
Le pays le plus peuplé du monde est en train d’entrer dans l’ère de la consommation de masse. Pour satisfaire d’énormes besoins, il doit importer de plus en plus de denrées agricoles, de minerais et de produits énergétiques. Pour assurer sa sécurité alimentaire, la Chine mobilisera dans un proche avenir des ressources foncières et des disponibilités en eau dans toutes les régions du monde où l’on peut planter et récolter. Afin de nourrir sa croissance industrielle, elle mobilise déjà ses moyens financiers considérables pour investir partout où des ressources minières sont exploitables. Les compagnies pétrolières chinoises rivalisent d’efforts pour s’imposer comme des partenaires incon tournables sur les nouveaux gisements du globe, du Kazakhstan au Brésil en passant par l’Angola ou l’Ouest canadien. Sur les marchés mondiaux de produits de base, les importations de la République populaire font la pluie et le beau temps. En quelques années, le pays est devenu le premier acheteur d’or noir, dépassant les ÉtatsUnis. Il absorbe une part essentielle des minerais et métaux exportés. L’alimentation de sa population commence à dépendre de livraisons extérieures et la conjoncture agricole chinoise est devenue un facteur clé d’évolution des échanges mondiaux de grains, de fibres et de denrées d’origine animale.
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Le maintien de la stabilité politique intérieure impose à l’État chinois de conduire une stratégie agressive de sécurisation des approvisionnements en matières premières. Sans croissance, pas d’amélioration des revenus, pas de paix sociale. Sans dispo nibilités abondantes en matières premières, l’activité écono mique ralentit et l’inflation mange les revenus. Pour garantir la dynamique d’ascension économique et sociale, les respon sables politiques chinois, conscients des limites des ressources nationales, ont dû organiser l’approvisionnement extérieur en produits de base. Ils ont mis en œuvre une stratégie de sécuri sation planifiée. Le volontarisme de Pékin tranche avec le relatif attentisme des autres nations. La résolution de la République populaire amplifie et redessine la compétition ouverte pour le contrôle des ressources de la planète. Les puissances d’hier ne sont plus maîtresses du jeu. La voracité de la Chine bouscule les positions acquises des pays développés d’Occident (ÉtatsUnis, Union européenne) et surtout d’Asie (Japon, Corée du Sud, Taïwan…) qui sont contraints de payer plus cher leurs approvi sionnements et risquent de perdre leurs fournisseurs traditionnels. Sur l’échiquier des matières premières, cette nouvelle donne ouvre des opportunités appréciables aux États que la nature a gâtésen pétrole, gaz, minerais et terres aptes à la production agricole.Ils espèrent que l’aubaine va durer et que la hausse persistante du niveau des cours des produits de base sera la base d’une nouvelle prospérité, voire de la sortie du sousdéveloppement.
Sur tous les continents, la Chine implante ses compagnies minières, ses groupes agroindustriels, ses banques et ses exploi tants pétroliers. Elle développe une diplomatie et une coopération qui visent à obtenirin fineun droit de préemption sur les ressources naturelles qui seront produites dans l’avenir. Elle cherche ainsi désespérément des terres qu’elle pourra cultiver directement ou
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faire exploiter pour compléter ses approvisionnements domes tiques. La République populaire n’a pas l’ambition de constituer un empire. Elle n’a pas de projet colonial et insiste réguliè rement sur ses intentions pacifiques. Les responsables de l’État chinois entendent développer avec le reste du monde des relations équilibrées, mutuellement avantageuses. Pourtant, la formidable boulimie de matières premières que manifeste la seconde économie du globe est aussi une menace majeure pour l’avenir des pays producteurs et exportateurs de matières premières. La relation symbiotique avec l’économie chinoise dans laquelle se trouvent engagés tous les pays fournisseurs de ressources naturelles està la fois une opportunité pour ces derniers et un piège inquiétant. Elle les confine dans une fonction de supplétifs du développement de la Chine, de dépendances minières, d’annexes agricoles ou de provinces pétrolières périphériques. Il serait pourtant erroné et injuste de parler de pillage ou de domination. L’ambivalence est un trait constant de l’offensive économique chinoise. La République populaire apporte aux pays partenaires les capitaux dont ils manquent parfois cruellement. 1 Les firmes d’État nationales qui s’implantent à l’étranger moder nisent les filières agricoles locales, relancent des productions métalliques ou des gisements de ressources fossiles qui étaient sousexploités ou délaissés. Ces investisseurs construisent des routes, des voies ferrées, des ports et même des villes dans les pays où ils s’installent. Ils s’y occupent même d’éducation et de santé publique. Le rythme et l’importance des prélèvements actuels et futurs sur le capital naturel vont dépasser ce que le monde a expérimenté
1. La majorité des opérateurs chinois qui s’installent à l’étranger pour orga niser l’approvisionnement du pays d’origine en ressources naturelles sont des sociétés contrôlées totalement ou partiellement par l’État central ou par les provinces.
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e auXIXsiècle, à l’époque des révolutions industrielles occidentales. Il est désormais légitime de s’interroger sur l’état des ressources dont pourront encore disposer demain les futurs pays émergents.
Les firmes publiques de la République populaire sont à l’affût. Elles cherchent à contrôler des projets miniers, des gisements pétroliers, des plantations agricoles ou des filières d’élevage. On serait tenté de voir là une simple répétition des stratégies classiques d’internationalisation que les entreprises occidentales ont conduites depuis des décennies. Les entreprises chinoises empruntent d’ailleurs les mêmes méthodes. Elles prennent des participations, font des offres sur les grandes Bourses, rachètent, deviennent actionnaires majoritaires. Elles s’associent avec le capital local, forment des jointventures et respectent toutesles règles de l’économie de marché là où cellesci sont prati quées et défendues. Si les modalités de développement à l’inter national sont effectivement similaires, les objectifs ne sont pas identiques. Les investisseurs de la République populaire ne sont pas seulement motivés par un objectif de rentabilisation rapide des capitaux. Ils mettent en œuvre un plan national de sécurisation des approvisionnements en ressources de base. Ce plan conçu par l’État central est suivi par toutes les entre prises publiques, qui relaient ses directives et ses priorités. Le capitalisme chinois internationalisé est un capitalisme à pilotage centralisé. Dans ces conditions, les implantations réalisées à l’extérieur de la Chine pour contrôler des bassins pétroliers, exploiter des mines ou développer des plantations agricoles ne peuvent pas être analysées comme de simples opérations écono miques. La question de la souveraineté des pays d’accueil sur les ressources concernées est posée. L’État chinois n’hésite pas à marcher sur les platesbandes des uns et des autres pour garantir son approvisionnement en
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matières premières. En développant sa stratégie de précaution, il exacerbe la perception collective d’un univers dont les ressources seront dans l’avenir très limitées, voire en extinction. Le volontarisme conquérant de la Chine encourage et renforce le nationalisme économique qui marque aujourd’hui la politiquede nombreux pays riches en ressources de base. La revalori sation des prix de ces ressources, observée depuis près de dix ans, pousse chaque État à défendre son pré carré, à multiplier les mesures protectionnistes. Les gouvernements thésaurisent. Tout estbon pour ce faire : expropriation des compagnies minières et pétro lières internationales, restrictions aux exportations de métaux stratégiques, interdiction pour les étrangers d’acheter ou de louer des terres agricoles. À chacun son magot. Dans ce contexte, la Chine n’hésite pas à faire preuve d’agressivité. La géopoli tique des matières premières qu’elle met en œuvre est présentée comme une entreprise pacificatrice, destinée à développer une coopération mutuellement avantageuse avec tous les États. Les pays géographiquement proches savent pourtant que l’appétit de ressources naturelles conduit désormais la République populaire à s’imposer par la force sur des territoires et des mers qui ne lui appartiennent pas. C’est en Asie du Sud et sur la zone Pacifique que la stratégie de la Chine suscite les plus vives tensions, alimente des conflits, anciens ou nouveaux, et provoque une redéfinition profondedes alliances politiques et militaires. Aux frontières de l’ancien Empire du Milieu, les heurts localisés peuvent désormais rapidement déboucher sur de véritables confrontations régio nales engageant plusieurs États. Le contrôle de ressources pétro lières, l’accès aux zones de pêche ou la gestion des fleuves sont autant de ressorts d’une logique de conflit qui débordera tôt ou tard le cadre continental si l’on n’y prend garde. Les pays qui sont victimes de cette agressivité n’hésitent plus à faire appel à leurs
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La Chine en 1980,
La pression que le pays le plus peuplé du monde exerce sur les ressources naturelles est le résultat d’une dynamique de croissance interne qui a bouleversé la société chinoise et transformé un pays pauvre en puissance mondiale émergente. En 1980, la République populaire comptait 1,349 milliard d’habi tants, soit près du cinquième de la population mondiale. En 1980, le pays fournissait 1 % de la richesse produite dans un monde encore largement dominé par les économies des ÉtatsUnis et de l’Europe. Le PIB chinois représentait alors 2,7 % du PIB américain et 3,6 % de celui de l’actuelle Union européenne. Aujourd’hui, en termes de richesses marchandes produites, la Chine est encore loin de la première puissance mondiale et de l’Europe. En 2013, son PIB était néanmoins équivalent au tiers du PIB américain ou européen. Ce formidable rattrapage a creusé les inégalités (notamment entre villes et campagnes), mais il s’est traduit par une amélioration specta culaire des conditions de vie d’une part significative de la population. En 1980, le revenu moyen par habitant, 220 dollars, était compa rable à celui de pays très pauvres d’Afrique comme le Tchad ou le Rwanda. En 2013, il était de 3 581 dollars, soit un niveau proche du
alliés, en particulier au seul qui puisse faire entendre raison à Pékin. Les ÉtatsUnis font un grand retour dans le Pacifique et l’océan Indien depuis quelques années et seraient inévitablement impliqués dans un affrontement militaire continental. Le monde peut encore éviter cette dérive inquiétante. Il faut pour cela qu’il s’organise pour garantir à la Chine la sécurité de ses approvision nements futurs en matières premières. Il faut aussi qu’il engage un énorme effort d’investissement pour produire davantage de produits de base tout en promouvant une consommation plus sobre des ressources de la terre.
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