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Le Démon de Montchevreuil

De
460 pages

Midi venait de sonner. La journée s’annonçait superbe. L’atmosphère était de cette clarté tendre, doucement agitée, où les derniers frissons de l’hiver se mêlent aux premiers frémissements printaniers. Quelques hardis passereaux traversaient l’espace avec de joyeux piaillements, se posaient un moment sur les arbres verdoyants et bourgeonnants des boulevards ; puis, effarouchés parle bruit de la foule qui obstruait les allées latérales de la grande avenue parisienne, reprenaient leur vol vers la gouttière natale et les cheminées familières.

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Adolphe de Lescure

Le Démon de Montchevreuil

A M. ÉMILE DE GIRARDIN

Mon cher maître,

Vous avez accordé, naguère, à ce roman l’hospitalité de la France.

Permettez que, sous la forme moins imparfaite du livre, il vous soit dédié.

Puisse-t-il obtenir un peu du succès que vous avez bien voulu lui prédire, en des termes dont il ne m’appartient pas de me prévaloir, mais qui m’autorisent, du moins, à vous offrir ce témoignage de ma gratitude et de mon dévouement !

 

M. DE LESCURE.

I

LE DÉFI

Midi venait de sonner. La journée s’annonçait superbe. L’atmosphère était de cette clarté tendre, doucement agitée, où les derniers frissons de l’hiver se mêlent aux premiers frémissements printaniers. Quelques hardis passereaux traversaient l’espace avec de joyeux piaillements, se posaient un moment sur les arbres verdoyants et bourgeonnants des boulevards ; puis, effarouchés parle bruit de la foule qui obstruait les allées latérales de la grande avenue parisienne, reprenaient leur vol vers la gouttière natale et les cheminées familières.

Cette foule, grouillant depuis la porte Saint-Martin jusqu’à la place de la Madeleine, offrait à l’observateur une physionomie particulière, marquée des traits les plus imprévus. Elle présentait l’attitude de la curiosité et de l’attente. Mais cette curiosité était grave, cette attente triste.

Le spectacle ambulant qu’allait étaler la chaussée, demeurée vide et libre par une sorte de mystérieux mot d’ordre, de répugnance universelle, — car on n’apercevait ni troupes ni police, — n’était pas de ceux qui flattent l’orgueil populaire, font battre les cœurs d’une patriotique volupté, provoquent sur leur passage les cris de bienvenue, les applaudissements d’enthousiasme et d’admiration.

Buvant jusqu’à la lie l’amer calice des trahisons de la fortune et des désastres de la guerre, le peuple de Paris, partageant avec la France les conséquences des fautes et des malheurs de Napoléon, attendait la dernière douleur des nations qu’enivra le vertige de la conquête, se préparait à la suprême leçon des nations qui ont tout sacrifié à la gloire.

Il attendait, non plus endimanché comme autrefois pour des solennités bien différentes, mais en habits de deuil, au milieu de ce silence si éloquent dans les foules, l’entrée triomphale des Alliés dans la capitale.

C’était le jeudi 31 mars 1814.

La veille, avait eu lieu cette série de combats de faubourg et de barrière, où quelques gardes nationaux, quelques ouvriers, quelques jeunes gens, quelques vieillards, représentant la défense de Paris, abandonnée par le défaut d’ordres, d’armes, de munitions, enfin par le départ du roi Joseph, aux hasards de l’initiative individuelle, avaient soutenu si héroïquement l’effort épique des dix mille hommes de Marmont et de Mortier, qu’ils avaient mérité à cette lutte inégale et désespérée le nom de bataille de Paris.

Après des prodiges de valeur dont on peut juger par ce seul fait que 13,000 hommes, — c’était à peu près le chiffre des défenseurs de la capitale — en tirent perdre 14,000, c’est-à-dire plus que leur nombre, aux troupes ennemies, il fallut se rendre à l’évidence, subir le joug de la fatalité, se résigner à cette capitulation qui pouvait seule épargner à Paris, que le général Müffling demandait à allumer, les horreurs d’un bombardement à courte portée, c’est-à-dire d’un foudroiement.

Les six pièces de canon et les deux obusiers juchés sur la butte Montmartre par le bataillon de sapeurs-pompiers ; les quelques pelotons de cavalerie et les deux cents gardes nationaux qui formaient toute la garnison de cette forteresse sans fortifications, avaient dû éteindre leur feu intermittent.

Après avoir tiré la salve d’agonie de la défense de Paris, cette intrépide poignée d’hommes s’était débandée pour échapper à l’étreinte de l’armée conduite par Blücher à l’assaut de la colline des Martyrs, dont le nombre s’augmenta, ce jour-là, de plus d’un héroïque mort.

La citadelle de la défense impuissante s’était transformée immédiatement, sous la pioche d’innombrables essaims de travailleurs, à l’accent tudesque, en citadelle de l’occupation victorieuse. Les hauteurs s’étaient couronnées des fumées des Bivouacs de l’invasion, et sur une seule rampe de Montmartre, 60 pièces de 12 n’attendaient qu’un signal pour vomir sur Paris là destruction et la mort.

En même temps, par toutes les voies débouchant de l’enceinte de Paris au Nord, de Clichy à Belleville, on avait vu descendre vers le centre de la ville, par groupes, le sourcil froncé sous le bandeau sanglant qui entourait leur front, crispant le poing de leur bras en écharpe, quelques centaines de glorieux écloppés.

 — Ils sont trop ! murmuraient-ils avec un soupir, quelques-uns avec un sanglot, en songeant à ce nombre écrasant, inépuisable, qui faisait la principale force de leurs ennemis.

Beaucoup, parmi ceux qui les accompagnaient au départ, ne revinrent pas avec eux.

Ils étaient restés sur les pentes des coteaux noirs de poudre et ravinés par les boulets, couchés au coin des murs du jardin ravagé, au bord de la haie mutilée, attestant de leur mort le mâle désespoir de cette population abandonnée à elle-même, qui, trop faible pour conquérir le salut, avait du moins sauvé l’honneur.

Parmi eux ne revint pas aussi plus d’un de ces enfants sublimes, de ces héros imberbes, de ces 216 polytechniciens défenseurs des redoutes improvisées de la chaussée de Vincennes, dont Chateaubriand a célébré le sacrifice enthousiaste, fait à la patrie, de leur vie tranchée à vingt ans.

« Environnés d’ennemis, ils refusaient de se rendre ; il fallut les arracher de leurs pièces ; le grenadier russe les saisissait, noircis de poudre et couverts de blessures. Tandis qu’ils se débattaient dans ses bras, il élevait en l’air, avec des cris de victoire et d’admiration, ces jeunes palmes françaises, et les rendait, toutes sanglantes, à leurs mères. »

Voilà pourquoi et voilà comment, le matin du 31 mars, on vu l’élite des deux cent mille soldats de la coalition qui entouraient Paris se préparer, en revêtant leurs habits neufs, à cette solennelle entrée, à cette parade triomphale, qui allaient venger l’orgueil de tant de capitales de l’Europe où était aussi entré par la brèche le drapeau français.

Ceux de leurs compagnons qui n’avaient pas été choisis pour participer à la fête — de telles agglomérations d’hommes, ne peuvent envoyer au gala que des députations — se dédommageaient de la privation en se suspendant aux grilles des barrières, en cherchant partout sur les hauteurs, pleines du bruit des tambours et des clairons essayant la marche triomphale, des observatoires d’où ils jetaient sur le radieux panorama de Paris, sur cette forêt étincelante de dômes et de flèches, un regard ébloui.

A midi, commençait à déboucher, sur les boulevards, en passant sous les trophées de la porte Saint-Martin, cette immense escorte de 50,000 hommes qui formaient le cortège des souverains alliés entrant dans Paris.

En tête de ce cortège, faisant les honneurs de la capitale à l’étranger, caracolaient, courriers volontaires, maîtres des cérémonies improvisés, quelques nobles étourdis, quelques voltigeurs de l’émigration, quelques fanfarons de la légitimité, dont la voix s’enrouait, sans grand écho, à provoquer des manifestations pacifiques et royalistes, et qui jetaient dans la foule des cocardes blanches que peu de gens ramassaient.

Derrière, marchait une immense bande de musique jouant des marches empruntées tour à tour au répertoire de l’Europe victorieuse, mais où dominaient le grognement des cymbales, l’aigre turlututu des fifres et le rauque accent des clairons.

A quelques pas en avant d’un état-major cosmopolite, bigarré de costumes, chamarré d’ordres, aux broderies uniformément chatoyantes, aux plumets multicolores, se tenait l’empereur de Russie, ayant à sa droite le prince de Schwartzemberg, représentant l’empereur d’Autriche, demeuré à Dijon, et, à sa gauche, le roi de Prusse.

L’empereur Alexandre était une sorte de géant qui découvrait quand il ôtait, pour saluer, son chapeau ruisselant de plumes de coq, un front chauve et proéminent, couronné de fines touffes de cheveux blonds. Les traits du visage étaient accentués et en général d’une expression sévère, hautaine même, qu’adoucissait de temps en temps le sourire qui faisait saillir sur ses lèvres des dents d’une éclatante blancheur. Ses yeux étaient petits, d’un ton glauque qu’échauffait parfois une lueur de mélancolique bienveillance. Il portait l’uniforme vert de sa garde, coupé avec la rigidité byzantine, bombé sur la poitrine et sanglé à la taille par un ceinturon d’argent. De grosses épaulettes d’or accentuaient encore, loin de la dissimuler, la large saillie des épaules où se nouaient des bras musculeux.

Derrière le triumvirat impérial et royal, figuraient les princes, les feld-maréchaux, les diplomates militaires, parmi lesquels on remarquait, à son uniforme d’une simplicité affectée, à sa stature herculéenne, à son embonpoint d’ogre, à ses yeux d’ours, à sa mine farouche, à son nez cassé et presque aplati, à son énorme plumet, le grand-duc Constantin, vrai type du Tartare, comme son frère l’était du Slave.

Nous citerons encore le prince Auguste de Prusse, le prince de Wurtemberg, le prince Wolkonski, le général Müffling, le général Blücher, dont la figure soldatesque faisait ressortir, comme un repoussoir, le visage passif et débonnaire de son maître Frédéric-Guillaume, Blücher qui avait déterminé à marcher sur Paris les alliés hésitants et redoutant le manque de vivres. A Paris, avait-il répondu, nous trouverons tout ce qu’il nous faut, le pain et le beurre.

Signalons enfin le prince Giulay, l’hetman Platoff, au pittoresque costume de guide des hordes cosaques ; quelques chefs au visage bronzé, au casque chevaleresque, doré et ciselé, à la tunique de mailles, des tribus caucasiennes ; des Tchercesses à l’arc en sautoir ; des Turcomans au cimeterre recourbé, au turban à aigrette de diamants ; les commissaires anglais, lord Cathcart et sir Charles Stewart, que distinguaient leur habit rouge et leur chapeau plat.

Les cinquante mille hommes, appartenant à toutes les armes de cette armée cosmopolite, revêtus d’uniformes bleus, verts, blancs, rouges, s’avançaient à la suite de l’étincelant escadron que nous venons de décrire, d’un pas lourd et sourd, pareil au bruit de l’orage qui s’approche, la cavalerie sur quinze hommes de front, l’infanterie sur trente.

Le plus grand nombre des soldats russes portaient, suspendue à un ruban bleu de ciel, la médaille d’argent commémorétive de la campagne de Moscou, sur laquelle un œil gravé figurait le regard de la Providence, qui s’était manifestée si opportunément en faveur de la Russie durant la néfaste année 1812.

Un autre trait remarquable — parce qu’il ne contribua pas médiocrement au malentendu dont devaient profiter habilement les fauteurs de la Restauration, — de la physionomie de ce défilé de l’invasion, c’est que ses soldats portaient tous un lambeau d’étoffe blanche enroulé en brassard, et un rameau de verdure arboré au casque ou au bonnet. On n’avait pas trouvé de meilleur moyen, dans cette armée où se parlaient tant de langues et que bariolaient tant d’uniformes inconnus les uns aux autres, d’éviter toute méprise, de prévenir toute confusion.

Dès les premiers pas de cet état-major de rois, de princes, de généraux, qui avait une armée pour escorte, apparut, accentué par l’énergique franchise du quartier populaire et marchand qu’ils traversèrent d’abord, ce contraste vengeur du cadre et du tableau, du spectacle et des spectateurs, que nous avons signalé tout d’abord pour apaiser la conscience et consoler le patriotisme du lecteur.

Cette multitude armée, bigarrée, chamarrée, joyeuse, où se succédaient des échantillons de tous les corps des troupes européennes, avait beau marcher fièrement, enivrée par la vue de la conquête, exaltée par le bercement des rafales d’harmonie qui roulaient sur elle, venant de l’orchestre lointain dont elle était précédée. Le ciel, complice du triomphe, avait beau déployer l’azur sur la tête des vainqueurs au lieu du deuil menaçant des jours d’orage. Le soleil, cet imperturbable courtisan, avait beau renverser sur ces casques étrangers qui n’eussent mérité que l’urne des pluies diluviennes, le torrent d’or de ses rayons. L’implacable et égoïste sérénité de la nature, qui jette les fleurs et la lumière sans s’inquiéter de savoir où elles vont, caressant et souffletant au hasard, de ses magnificences, la joie et la douleur des peuples, avait beau redoubler de coquetteries à l’adresse du plus fort.

Sur les allées latérales du boulevard se tenait immobile, le pied collé au sol, le chapeau vissé sur la tête, une autre multitude dont le silence était plein de menaces, le deuil plein de leçons, et dont l’attitude de mâle douleur, de discret défi, protestait, au profit de la dignité humaine, contre l’insensibilité des éléments et la banale adulation des choses.

Ainsi que nous l’avons dit, nulle force publique, nulle troupe régulière ou de police française n’eût voulu prostituer son concours à la cérémonie et maintenir l’ordre au profit de ce triomphe fait pour blesser si cruellement, malgré l’incontestable modération des vainqueurs, les sentiments de la population qui y assistait avec l’attitude qu’on a devant un convoi. Quelques officiers étrangers se détachaient des rangs à mesure, et maintenaient poliment, presque timidement, la distance entre les spectateurs et les acteurs du défilé.

Parmi ces acteurs, et des plus hauts, maint, on l’a su depuis, n’était pas sans appréhension secrète, sans importuns pressentiments. Les alliés étaient plus étonnés encore qu’enorgueillis de leur victoire. Ils se sentaient les instruments de cette force mystérieuse qui change, en se servant des peuples et des rois, le destin des nations, lesquelles l’appellent la Providence quand elle les élève, et le Hasard quand elle les abaisse. Alexandre avait conscience de cette passivité. Il l’avait dit lui-même, en abdiquant toute prétention personnelle sur un succès qui dépassait ses forces comme ses espérances : « Je ne suis qu’un accident heureux. »

Cet accident heureux ne franchissait pas, sans être frappé de l’attitude morne et sombre de la population de Paris, la première étape de la voie de ce triomphe qu’on put dire honteux, tant qu’il traversa le silence, les habits ternes et les faces pâles du quartier populaire. Cette première couche de spectateurs, chargée d’électricité patriotique, s’étendait jusqu’au faubourg Montmartre. Ce n’est qu’à partir de la hauteur des Bains Chinois, qu’en pénétrant dans les milieux bourgeois, élégants, financiers, plus accessibles aux raisons de spéculation et d’intérêt qu’aux raisons de sentiment, que les étrangers sentirent un peu fondre la glace de cet accueil jusque-là si digne, si exemplaire, si inquiétant.

Car ils étaient inquiets, et ils avaient raison de l’être durant la première heure de ce défilé — qui devait endurer cinq — à travers la grande voie d’une ville soumise de fait, mais révoltée de coeur : défilé dont l’audace ne manquait pas en effet de témérité.

C’est en vain qu’en tête du cortège quelques Français indignes de ce titre — nous ne répéterons pas leurs noms, par pudeur, non pour eux, car ils les ont criés à l’histoire, mais pour nous, — ne voyant dans la défaite de nos armes que le triomphe de leur parti, affectaient une joie impie en prodiguant des services de courtisans à ceux dont ils espéraient un roi.

C’est en vain que de quelques balcons isolés partaient des cris sans écho, à la louange du Barbare libérateur, et que, de temps en temps, détaché d’une poitrine de marquise ou lancé par une main de duchesse, un mouchoir blanc brodé au coin d’une fleur de lis d’or ou d’un bouquet de myrte et de laurier tombait sur l’encolure du cheval d’un Teuton à grosse épaulette, qui répondait par un salut confus à un hardi sourire.

La fête manquait, malgré tout, d’entrain, et surtout, pour ceux qui se la donnaient, de sécurité. Plus d’un de ces triomphateurs inquiets l’a avoué plus tard : il leur tardait fort d’être arrivés. Des souffles de tempête traversaient cette multitude sombre qui garnissait les bas côtés du boulevard ; et cette houle pouvait déborder, envahir partout à la fois la chaussée encombrée par la multitude brillante qui la narguait, y faire tourbillonner ses flots irrités, y briser d’une force irrésistible les hommes et les chevaux contre la double rive bordée de hautes maisons.

Heureusement pour le cortège et l’état-major des souverains alliés, le peuple de Paris ne bougea pas, se contenta de la menace de son silence et du châtiment de son deuil.

Mais il y eut là un quart d’heure de désagréable et visible angoisse à passer, et le visage de l’empereur Alexandre était soucieux, l’attitude du roi Frédéric-Guillaume embarrassée, quand ce défilé qui leur avait paru si long déboucha enfin devant l’horizon rassurant du boulevard des Italiens, rempli d’une foule plus bienveillante, et que des cris de : Vivent les alliés ! Vivent nos libérateurs ! Vive le roi ! bien que peu abondants, vinrent rafraîchir un peu leur légitime inquiétude.

Lorsqu’on fut arrivé à la hauteur de la rue de la Paix et qu’on put entrevoir, découpant, sur le ciel cru, sa gigantesque silhouette, la colonne de la place Vendôme, encadrée dans la perspective de la rue, il y eut dans l’état-major des souverains alliés un léger mouvement de halte.

L’empereur Alexandre, dont la majestueuse prestance et les sourires gracieux avaient rendu la figure plus sympathique aux curieux que celle de ses voisins, profita de ce temps d’arrêt pour dire une de ces paroles à effet, destinées à être répétées, que les princes ont en réserve :

 — Si j’étais si haut, dit-il en montrant la statue qui surmontait l’aérien piédestal de bronze, je craindrais que la tête me tourne.

Et il donna en souriant le signal qui entraîna vers la place de la Madeleine, la rue Royale, la place de la Concorde et les Champs-Elysées, but de sa promenade, l’armée qui le suivait.

A ce moment, une troupe de cavaliers, en habit bourgeois, se détacha du cortège et bifurqua vers la rue de la Paix et la place Vendôme, où l’attirait un dessein encore mystérieux pour nous. mais que quelques spectateurs amassés sur le trottoir avaient deviné ou appris, car il fut salué par les uns de huées et de sifflets, par les autres d’applaudissements et de bravos frénétiques.

A la tête de ce peloton de royalistes exaltés, dont les cris et la cocarde révélaient suffisamment la qualité, sinon les intentions, caracolait un homme d’une trentaine d’années, dont l’élégance à cheval attestait un écuyer consommé, dont le visage, qu’on n’oubliait plus quand on l’avait vu, attirait à la fois la sympathie et l’antipathie par le mélangent le contraste de qualités et de défauts qui se peignaient sur ce masque mobile en traits expressifs.

Il tenait dans sa main gauche, soigneusement gantée, la bride dont chaque légère inflexion était aussitôt traduite par sa bête fine et nerveuse, au poitrail poudreux, aux naseaux fumants, en voltes brillantes ou en superbes piaffades.

De la main droite, il essuyait la sueur qui perlait sur son front mat, couronné d’une forêt de cheveux noirs frisés, avec un mouchoir de fine batiste qu’il replaça dans la poche de l’arçonde sa selle, auquel il avait suspendu aussi, pour garder plus de liberté dans ses mouvements, son chapeau de feutre noir, à la ganse duquel s’épanouissait une large cocarde blanche.

Puis, brandissant sa cravache un moment attachée au bouton de son habit, il tourna vers ses compagnons, d’un air de commandement et de défi, sa face pâle aux lèvres dédaigneuses, aux yeux titaniques, et leur montra la statue dominant l’horizon sur son faîte inaccessible.

 — A la colonne ! cria-t-il d’une voix vibrante, et que l’effigie du tyran jonche la terre, en attendant le tyran lui-même !

Et il piqua des deux dans la direction indiquée, suivi de son escadron de nobles iconoclastes et de cette tourbe de gamins dont la curiosité féroce et la cynique malignité ne manquent à aucune destruction.

Sur son passage, quelques groupes s’arrêtaient, et dans ces groupes les sceptiques se montraient en riant, les honnêtes en rougissant, les patriotes, avec des larmes de douleur et des imprécations indignées, le trophée attaché par le chef de cette manifestation sacrilège à la queue de son cheval : une croix d’honneur à l’émail ébréché, qui traînait dans la poussière, au bout d’un long ruban rouge flétri, sa sainteté profanée...

Une telle insulte, publiquement affichée, contre ce symbole de l’honneur, pour la conquête duquel étaient morts tant de héros, ne pouvait préluder qu’à des actes, plus criminels encore, de vandalisme anti-patriolique.

Après avoir outragé l’étoile des braves, il était logique d’essayer de renverser le monument de la gloire, non d’un homme seulement, mais du pays tout entier. C’est là ce qu’auraient dû comprendre les organisateurs de cet attentat, le plus monstrueux de tous ceux qu’ont engendrés la passion ou plutôt la folie politique, outrageant la relique de l’honneur le jour même où la France avait besoin de tout l’honneur du passé pour supporter la honte du présent, et s’en prenant aux trophées de nos victoires, le jour où Paris dévorait le suprême affront de la défaite, l’entrée triomphale de l’ennemi étranger.

Mais de tels jours, qui ne devraient voir que les mêmes pieuses douleurs et les mêmes consolatrices espérances dans tout un peuple, et où le cœur d’une nation devrait battre comme celui d’un seul homme, ont malheureusement presque toujours été souillés par la lutte des partis, renchérissant sur les désastres publics et mêlant les cris de leur colère ou de leur joie au deuil universel.

Ces jours-là, eu France, il se trouve des gens pour tout oser et d’autres pour tout souffrir ; et il ne tint pas au chef de l’expédition que nous venons de montrer marchant à l’assaut du monument désarmé de la place Vendôme, qui comptait en vain sur la pudeur, sinon sur le respect des factions ; il ne tint pas à lui ni aux auxiliaires suspects, auxquels il allait prodiguer l’or et le vin, que le bruit de la colonne, renversée par des mains françaises, ne répondît, indigne hommage, au bruit du pas des chevaux de l’Ukraine et de la Croatie, allant brouter les bourgeons des Champs-Elysées et s’abreuver aux rives de la Seine.

La troupe des cavaliers aux mouchoirs blancs sans cesse en mouvement au bout de leurs cannes ou de leurs cravaches, aux fleurs blanches à la boutonnière, aux rubans blancs au chapeau, déboucha sur la place Vendôme. Ses chefs poussaient les cris cyniques qui dénonçaient leur dessein, et appelaient main-forte pour la manifestation destinée à chauffer la bienveillance des alliés en faveur d’une cause pour laquelle ils semblaient encore indifférents. Les auxiliaires de bonne volonté, les mercenaires complices, les instruments de destruction ne lui manquèrent pas longtemps.

La porte cochère d’un des hôtels de la place s’ouvrit, vomissant un flot d’affidés attendant le signal de cette profanation qu’on a voulu dire impromptue, mais qui n’a pas cette triste excuse et qui a dû être préméditée ; car les hommes en question, dont le visage portait la trace de copieuses libations, étaient chargés d’échelles, de paquets de cordes, de leviers, de pics, de ciseaux, de marteaux, de tout l’attirail d’une opération de siège et de renversement.

D’un autre côté, les auxiliaires de bonne volonté qui affluèrent autour de la colonne, au premier signal de ralliement, avaient les allures mystérieuses et suspectes, la gaucherie sous la blouse et la roideur sous l’uniforme de garde national, les visages flétris, les mines patibulaires de gens qui ont pris leur habit au vestiaire et leur mot d’ordre au bivouac de ces irréguliers, de ces enfants perdus de la basse police, pour lesquels les jours de révolution sont des jours d’aubaine. En effet, ni Vidocq, ni Coco-Latour ne manquaient à ce rendez-vous de la place Vendôme, et firent merveille à cette comédie d’indignation populaire et d’enthousiasme royaliste. Leurs services devaient être distingués, payés, récompensés. Ce sont eux qui se mêlèrent des besognes dont nul ne voulait se charger, qui recrutèrent et embrigadèrent des travailleurs, leur requirent le pain et le vin de la corvée, et reçurent, de la main des nobles meneurs, le salaire des sueurs de la canaille ameutée.

 — A l’œuvre ! cria d’une voix que ses clameurs de la matinée avaient rendue rauque, le chef encore mystérieux de la cavalcade aristocratique ; n’épargnez point la peine, on ne regardera pas à l’argent.

 — Courage ! enfants ! répondirent les deux ou trois représentants herculéens de la maçonnerie, de la serrurerie et de la forge qui dirigeaient l’équipe et semblaient avoir pris à forfait l’entreprise de cette jolie affaire. Que la chose soit proprement faite, et surtout ne languisse pas ; on ne lésinera pas sur le pourboire. Il y aura noce, ce soir, à la Rapée.

Encouragée par ces excitations et ces promesses, lestée de quelques verres de vin lampés à la ronde et bus à la santé « de ces messieurs », la troupe d’assaillants aux cheveux en broussaille, à l’œil de taureau furieux, aux bras velus et musculeux, s’étalant dans leur nudité sordide, la chemise ayant, pour ceux qui en possédaient une, été retroussée jusqu’au coude, s’élança contre la porte extérieure du monument.

Les quelques couronnes d’immortelles voilées de crêpe, protestation silencieuse, suprême hommage de quelques patriotes, ne protégèrent pas l’entrée de ce caveau funèbre où dormait, sur les lauriers des jours évanouis, le fantôme de notre gloire.

Pour les visiteurs impatients qui firent sauter la serrure, et, soulevant la porte de fer sur ses gonds rouillés, la firent rouler sur son axe à coups de pince et de marteau, bossuée et trouée comme une porte de ville mise à sac, le respect des morts n’existait pas plus que celui des vivants.

Cela ne leur disait rien de forcer ainsi l’asile de nos plus fiers souvenirs, de violer le sanctuaire de cette idolâtrie de la Victoire qui nous coûtait si cher.

Sans un murmure de la conscience étouffée, sans autre rougeur que celle de l’ivresse, ces dignes serviteurs du droit brutal du plus fort, ces dignes adeptes de la religion bestiale du ventre, pénétrèrent dans la crypte qui sert de base au monument, s’engouffrèrent dans les sombres fraîcheurs de l’escalier intérieur, tournoyérent dans ses spirales avec un bruit d’ouragan, et fourmillèrent bientôt, avec des cris de fureur et de triomphe, sur la plate-forme aérienne, souillant le piédestal de la statue avant de mutiler la statue elle-même, et de la traîner aux gémonies de l’égout.

Quelques instants après, la statue olympienne de Chaudet, troublée pour la première fois dans son apothéose, sentait, car on est tenté de croire parfois que les choses ont une âme et qu’il est des hommes qui n’en ont pas, sentait, avec cette sensibilité qui semble passer du cœur de la nation aux images de marbre ou de bronze de son Panthéon, un câble serpenter autour de son cou et roidir sur sa gorge la flétrissante étreinte de son nœud coulant.

Le câble était jeté en dehors par les énergumènes du haut, penchés sur la balustrade du chapiteau, et aussitôt saisi par les énergumènes du bas, qui grouillaient sur la place, s’attelaient à la corde d’infamie, ceux-ci en la serrant de leurs mains crispées, et en se rejetant en arrière, arc-boutés au sol du pied droit ; ceux-là en s’y plaçant à califourchon et en se courbant en avant, tirant, suant, pestant avec des cris de : Hue ! grotesques en toute autre occasion, tragiques dans celle-là, des hoquets et des jurons.

Malgré ces efforts collectifs, ces pesées exaspérées, c’est à peine si une légère tension du câble répondait à la curiosité anxieuse des uns, à l’impatiente attente des autres. Le gigantesque mât de bronze, fondu avec les canons d’Austerlitz et d’Iéna, sur lequel s’enroulaient en bas-reliefs encadrés de trophées, les principaux épisodes de notre épopée, n’était pas de ceux que peuvent plier les tempêtes humaines ni les orages du ciel. D’une impassibilité qui défiait l’agitation stérile des pygmées frémissant à ses pieds, d’une fierté qui semblait s’accroître de l’humiliation des pygmées dont le faîte était noirci, la colonne demeurait immobile, et la statue, debout sur son couronnement, résistait dédaigneusement à toutes les secousses.

La populace ameutée hurlait et blasphémait sous la surprise et j’affront de cette résistance imprévue. Tenter de déraciner un monument national est une chose odieuse dans tous les temps ; mais échouer n’en est que plus ridicule et la foule sent plus le ridicule que l’odieux.

Après quelques nouveaux efforts, encouragés par la voix des chefs de l’entreprise, par leur propre exemple, — car quelques-uns, jetant la bride de leurs chevaux à leurs domestiques ou à des gamins, n’avaient pas hésité à se joindre à la canaille et à écorcher leurs mains blanches au câble qui éraillait les mains calleuses de leurs complices, — les redingotes durent s’avouer, comme les vestes, qu’il fallait aviser à quelque autre moyen de rompre le charme de cette force indomptable, de mettre fin au scandale de leur échec.

A un signe du chef de la noble bande, dont le visage convulsé trahissait le plus violent dépit, tous ses compagnons, surlesquels il semblait exercer une sorte de magnétique empire, dû à ce grand air satanique qui le rendait si remarquable, mirent pied à terre. Ils improvisèrent des traits avec des cordes, et attelèrent leurs montures, excitées par de rageuses distributions de coups de cannes, au câble, tendu cette fois à se rompre. Quelques compères l’arrosaient d’eau, tandis que les autres piétinaient au milieu de la poussière soulevée et des étincelles jaillissant du sabot des chevaux, iajuriés, fouettés et furibonds, comme des chevaux d’écartèlement.

Quelques portes d’hôtel s’ouvrirent encore sur la place, et il en sortit des valets d’écurie en veste rouge, des cochers et des palefreniers qui, sacrifiant à l’œuvre pie l’orgueil de la livrée, attelèrent au câble les robustes limoniers normands ou mecklembourgeois de leurs équipages de gala. Ce renfort non décisif n’entraîna pas la victoire, mais ne laissa pas de rendre la défaite plus sensible.

Alors un homme se détacha de la foule en grinçant des dents, et, armé d’un énorme marteau qu’il maniait avec la dextérité d’une sorte d’athlétique artiste de la forge, s’élança dans la bouche de l’escalier béant qu’on apercevait par la porte ouverte du piédestal de la colonne, non sans avoir trahi son dessein par ces mots énergiques :

 — Si nous n’avons pas la colonne, nous aurons la statue. Si nous n’avons pas la statue, nous aurons du moins sa tête.

Il reparut bientôt, brandissant son outil de géant, sur la galerie du chapiteau où une courte altercation l’empêcha un moment de mettre à exécution son farouche projet. Il avait été suivi, d’enjambée en enjambée, par un marquis essoufflé, qui s’évertuait à le détourner de son projet. Il lui remontrait la nécessité de ménager les formes et d’éviter, en jetant au ruisseau la tête d’une statue, de rappeler à ceux qui avaient vu naguère la tête de victimes humaines rouler dans la boue sanglante des rues, de trop fâcheux souvenirs.

Cet étrange scrupule d’émigré qui voulait bien une révolution, mais la voulait sans excès révolutionnaires, fut accueilli par les fanatiques du faîte de la colonne par des éclats de rire mêlés de huées.

Une échelle fut appliquée contre le piédestal de la statue du Napoléon olympien ; l’homme y monta et on le vit s’escrimer à coups de marteau contre la figurine de la Victoire, que la colossale effigie tenait dans sa dextre. Chaque coup résonnait avec un bruit métallique, salué du bas de la place par des hourrahs de féroce enthousiasme. Un suprême coup, dans lequel le Vandale parisien fit passer toute la force, doublée par la colère, qui faisait saillir les muscles de sa poitrine athlétique, fut suivi d’un grincement sinistre et d’un bruit mat auquel répondirent de tumultueux cris de triomphe, traversés d’un unique cri de douleur.

La figurine de la Victoire, échappée à la main de bronze où elle était scellée, était tombée sur les dalles de la plate-forme, écrasant un homme dans sa chute et en écloppant un autre.

Mais cet accident fâcheux, que la foule apprit sur la place avec philosophie, ne l’empêcha pas de faire une ovation au hardi forgeron et de se ruer sur la statuette, dont la conquête la consolait un peu de la résistance de la statue.

Un dernier effort, un dernier coup de collier, comme dit le peuple, fut alors tenté, réunissant toutes les énergies, toutes les fureurs, tous les moyens dont on pouvait disposer. Le chef de la troupe aristocratique daigna sortir lui-même de l’inaction du commandement. Il fit atteler son propre cheval, en dépit de sa race, en dépit de sa glorieuse généalogie inscrite au Livre d’or hippique de l’Angleterre, au câble, à la tête des coursiers de sang mêlés aux bêtes de charroi, qui s’évertuaient à décapiter la colonne ou à décapiter la statue.

Il se plaça, la cravache à la main, à côté du coursier furieux, laboura ses flancs écumants de coups implacables, se suspendit à son mors ensanglanté ; la longue file des chevaux s’ébranla, non sans ruades ; la vapeur sortit des naseaux, le feu jaillit des fers ; la poussière enveloppa les hommes, criant, jurant, fouettant ; les bêtes, tirant, ruant, glissant et s’abattant parfois sur le pavé.

Ni la statue ni la colonne ne bougèrent, ce que la populace constata avec un sourd murmure de colère et de désappointement. A ce moment, et comme le chef de l’entreprise avortée reculait, en blasphémant, suivant l’élan en arrière de sa bête cabrée, un homme qui depuis quelques instants s’était arrêté sur la place, où il passait, et avait assisté, aux premiers rangs de la galerie, à la dernière scène du drame, y ajouta le dénoûment le plus imprévu.

S’élançant d’un bond vers le principal auteur, il lui cria, l’œil fulgurant d’indignation, le visage pâle d’une héroïque douleur, la main crispée à son côté, où elle cherchait l’épée absente :

 — Monsieur, ce que vous faites là est d’un lâche !

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