Le diable en Espagne / par Amédée Désandré

De
Publié par

impr. de Dufour et Cie (Paris). 1868. 1 vol. (64 p.) ; in-32.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mercredi 1 janvier 1868
Lecture(s) : 21
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 66
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

1-
( s
',,_.-'
,
M~~ L-
l ',",
, \, J
¡, Pt,., ,
\,,£.; ""J" ~~j{)
fi II;. ; ?i;
- )¡ r, ,!¡ l '1
",. ',,.
i' '.Ji "¡',' i, /, : -'
oi t, ,,,t,,, ",. \, \C" J,' 'f, ", .~, .:.\ h ,;~l', c. /\, ~, ., ", ,
\( t'~ ~,,~
':\ 'w ,.
^■*7 fis.
-",' ;.1,'
"u: i !.
1',':, y i
, b
M^? n fyc^y//ip
""," 1if.J rr.
,1 '::', 1 'rt
,', :t,o', (" ,i(,
T^R
~:y; ,> ',' .J ;/ :,
Hf**~ - '^:gj>jftfjK
- .Y!.-r., 'J
jv - ■ V>;.. v
\, a
:i ;".:, ~J
,'( , i,
Ùfeyî»'** 40 Cent:
=
LE DIABLE EN ESPAGNE
PAR
¡\MÉDÉE DÉSAN(JORÉ
LE DIABLE EN ESPAGNE
PAR
ir Ï ', ,
~& , -, 0 t S A N 0 q É
Ce diable-là n'est pas ce qu'un
vain peuple pense.
Paris, 11 octobre 1868.
l
Un grand événement politique s'accom-
plissait, ces jours derniers, en Espagne.
Le 30 septembre, Isabelle II de Bour-
bon, — une reine de trente-huit ans, —
chassée de sa patrie par un peuple qu'elle
opprimait après l'avoir froidement dés-
honoré, venait s'asseoir,' le front pen-
— 4 —
ché, l'impénitence au cœur, au foyer
d'une nation hospitalière, au généreux
foyer de France. -
La veille, la révolution, grande, belle,
comme toutes les révolutions honnêtes,
avait plané, était descendue sur la pénin-
sule espagnole; elle avait parlé aux en-
fants du Cid une langue aimée; elle leur
avait souri et', ai-j e besoin de Fécrire ?
elle avait triomphé.
La veille, la liberté, cette fière délais-
sée qui, depuis de longs siècles, patiente
et forte, attendait sous les sombres voûtes
de l'Escurial, rivée aux fers sanglants du.
despotisme;
La liberté,, que soixante ans d'abrutis-
sement et de honte n'avait point encore
fait desespérer des fils de la noble Es-
pagne; -
-. La liberté, d-is-je, avait ouvert les por-
tes du palais royal de Madrid. Souriante,
elle s'était approchée du trône d'Isabelle ;
elle avait laissé retomber son poing vic-
torieux sur la couronne d'or qui y repo-
sait ; elle l'avait brisée, mutilée, moulue.
puis, elle en avait dédaigneusement jeté
les débris au vent.
Une fois de plus, justice était faite en
Europe; une fois déplus, elle atteignait
les coupables.
* *
Le 29 septembre au matin, Isabelle de
Bourbon était encore reine des Espagnes.
Elle avait encore à son service des halle-
lardicrs em panachés et des pages tout
cousus d'or. Des ministres, des généraux,
le roi lui-même, tremblaient encore devant
cette majesté catholique.
- Le soir de ce jour, elle n'était plus
— 6 —
reine; l'entourage avait disparu. Ses
courtisans ne tremblaient plus. La ma-
jesté s'éclipsait.
Isabelle était redevenue une femme,
une simple femme, peut-être moins, hé-
las! qu'une simple femme, une femme
désillusionnée !.
Le lendemain, 30 septembre, date assu-
rément mémorable pour ce siècle qui
sait, qui se rappelle et qui enregistre tout
sur le grand livre du souvenir, le lende-
main, de par l'arrêt de la sagesse éter-
nelle, de par le droit souverain d'un peu-
ple civilisé, de par la volonté des provin-
ces ibériques, Isabelle de Bourbon con-
duisait, triste mais insoumise, vers les
frontières pyrénéennes que Loujs XIV
avait jadis abolies, le sombre deuil d'une
dynastie à tout jamais bannie. Cette
mère, cette .épouse, cette reine, cette
-7-
femme traînait après elle, sur la terre de
l'exil, des princes, des infantes, un roi,
toute une famille de grands déchus qui,
durant plus de trente ans de règne, ne
surent pas même se faire un jour de
gloire.
♦ *
France, les Pyrénées que le roi-soleil
t'ouvrit un jour, te sont désormais fermées!
Le duc d'Anjou, le Philippe V du grand
siècle, est .vaincu dans sa postérité mau-
dite. Si jamais tu te les faisais rouvrir, que
ce soit au saint nom des vieux principes
qui, il y a quatre-vingts ans, te firent si
grande et si redoutable, de ces vieux prin-
cipes qui, demain peut-être, te feront
encore triompher de tes jaloux ennemis.
-■* -
*
* *
Ce drame étrange qui, hier encore, dé-
roulait, sous les yeux de l'Europe atten-
tive, les phases compliquées de sa puis-
sante intrigue, a marché vite, très-yite,
vers son dénoilment fatal, inévitable..
Ce drame d'hier est déjà de l'histoire
aujourd'hui. :
Cette révolution qui, hier encore, Pou-
vait, à peine contenue, sous le secret
frémissement de l'impatience, cettèrévolu-
tion est éclose aujourd'hui. Elle a vigou-
reusement renversé les obstacles qu'on, lui
opposait et elle a bien fait. t ,-
■ Le torrent grondait, menaçant, depuis
des années; il était étranglé, étouffé pour
-9-
ainsi dire dans son lit. Il a rompu ses
digues. Qui oserait l'en maudire? Qui ose-
rait maintenant arrêter l'élan de sa course
vagabonde ?
L'humble bouton est devenu fleur; il
■s'épanouit" chaque jour davantage. Déjà
eëttè fleur déverse au loin son odorant
parfum. -
- Qu'ils sont heureux ceux qui, là-bas,
voiéht 1 ce" prodige printannier s'accom-
plir dans les champs politiques!
L'arbuste est devenu arbre; l'arbre a
grandie ses rameaux croissent et s'éten-
dent à vue d'oeil. Voilà déjà que son om-
brQ couvre, protège et ravive les vastes
horizons de la patrie.
Gloire à cette' patrie, puisque pour elle
enfin le renouveau politique 'est venu,
puisqu'elle entre jeune et virile dans la
idante:saison des amouFs libres!
— fO-
*
♦ *
Ce drame d'hier m'appartient, car l'his-
toire appartient à tous.
Cette révolution est mienne; je puis la
juger, car les révolutions sont essentiel-
lement justiciables du bon plaisir de
tous.
De son parfum je puis m'enivrer, car
l'air qu'il embaume est celui que je res-
pire.
Sous cet arbre je puis m'asseoir, à son
ombre je puis .rêver, car, l'arbre de la Li-
berté est vaste; à son ombre il y a place -
pour les frères de tous les pays.
C'est là que je rencontrerai les mar-
tyrs de la sainte Inquisition, les victimes
du libre arbitre, les vrais précurseurs de
la justice d'hier.
* ¥
— il -
* *
C'est donc à la révolution espagnole,
c'est au principe, c'est au passé qu'elle a
vaincus que je consacre ces lignes.
*
* *
Je les ai écrites froidement, sans parti
pris. La haine ou l'intérêt ne sauraient
souiller une plume libre et la mienne Test
à tous égards, quelque modeste, quel-
que ignorée qu'elle soit d'ailleurs.
Ils sont rares, cerLes, à notre époque
les mois où un peuple peut-apprendre à
l'école do la pratique le principe, la raison
d'être de ses devoirs et de ses droits. Son
éducation politique, il faut bien l'avouer,
est négligée chez nous plus que par-
tout ailleurs. Or, ce qui se passe, ces
jours-ci, en Espagne, offre à mes compa-
—i2—
triotes une trop belle occasion de faire
sur ce chapitre une étude comparée pour
que je ne me hâte pas de le leur dire bien
haut.
Le peuple espagnol peut et va assuré-
ment, je l'espère du moins, donner à ses
fiives du continent une leçon sévère peut-
être, mais qui sera vraie quand même.
J'ai cru affirmer mon devoir et user de
mon droit en prévenant de ce fait les
hommes libres de mon pays. Je les. es-
time trop pour douter de la sympathie
qu'ils lui dédieront.
Puissions-nous comprendre cette leçon !
puissions-nous surtout ne pas nous insur-
ger. contre ce professeur improvisé, notre
cadet sans doute en expérience politique.,
mais notre, égal, pour ne pas dire nolre
aîné en - aspirations libérales, en désinté-
ressement- civique.
— là -
II
-*,Elle est pénible, trois fois pénible, je
le sais, la tâche que je m'impose. Juge
impartial, je vais, je dois être sévère pour
Isabelle de Bourbon. Ce devoir a pour
moi quelque chose de cruel devant le-
quel je n'hésiterais pas de reculer, si ce
quelque chose n'était pas en même temps
sacré, si ce quelque chose n'était pas es-
sentiellement logique.
t
• @e devoir m'est cruel parce que l'homme
de-7 cœur sourit quand même à la femme,
parce-'qu'il lui tend toujours la main pour
l'aider à sortir de l'abîme lorsqu'elle y a
roulé, parce qu'il console et pardonne au
lieu de blasphémer, au lieu de maudire.
-14 -
Ce devoir m'est cruel parce que je suis
Français et qu'us} Français respecte la
femme; parce qu'il fait plus que la respec-
ter, parce qu'il la vénère, parce qu'il la
défend quand cette femme a connu l'in-
fortune, quand cette femme est son hôte,
quand cette femme est ailleurs insultée.
Il m'est cruel enfin ce devoir parce que
je me prends parfois à compter les brû-
lantes larmes que doit verser, dans le se-
cret du boudoir, cette reine exilée; parce
que j'ai pitié de sa douleur; parce que
son désespoir me navre; parce que je
me dis qu'après tout cette femme "est
mère, que cette mère aime, adore, dit-on,
ses enfants; parce que je vois d'ici ces
beaux enfants lui sourire, lui demander
une caresse, des baisers, comme pour la
consoler, comme pour lui reparler de, la
patrie absente ; parce que devant ce ravis-
sant tableau je me sens désarmé; parce
- - 15 -
qu'elle devrait être régénérée, la femme
qui sait être mère, la femme qui sait noyer
un passé scandaleux dans les flots de l'a-
mour maternel. parce qu'elle se refait
une chasteté, la femme qu'un baiser d'en-
fant purifie.
*
* *
Voilà pourquoi il m'est profondément
pénible d'avoir à juger Isabelle déchue ;
voilà pourquoi je n'insulterai pas, aujour-
d'hui ni jamais, à cette royale infortune.
*
* *
On ne piétine pas sur des ruines; on s'y
découvre, on s'y agenouille, on y rêve,
quelquefois on y pleure.
-16 -
* *
Aussi, n'est-ce pas sans une étrange
surprise que j'ai vu, que je vois encore,
soir et matin, des journaux français, des
feuilles soi-disant libérales, c'est-à-dire
généreuses et bonnes, poursuivre de leur
haine implacable, de leur mépris et de
leurs sarcasmes, cette femme qui fut une
mauvaise reine, c'est vrai, cette reine qui
fut une mauvaise femme, c'est plus vrai
encore, cette femme qu'elles devraient
pardonner ou plaindre pourtant, parce
qu'elle fut assez femme, assez reine, assez
espagnole, assez Bourbon, c'est-à-dire
assez adulée, assez trompée, assez pas-
sionnée et assez inintelligente, pour pou-
—17—
voir se présenter devant ses ennemis toute
armée de circonstances atténuantes.

* *
La race des Bourbons d'Espagne a eu
cela de particulier et de semblable à celle
de bien d'autres dynasties du reste, qu'elle
n'a pas été très-féconde en femmes chas-
tes. Si elle n'a pas à son actif une énorme
valeur politique, en revanche elle compte
dans notre siècle par sa judicieuse compé-
tence en amours hystériques.
*
+ *
i
C'est déjà quelque chose, et certes on
doit lui en^%sgré.
— 18 -
Il y a en ce Las-monde des dynasties
qui jouent vraiment de malheur. Vouées
quand même à l'impuissance et au mé-
pris, elles accumulent fautes sur fautes,
crimes sur crimes, sans songer que les
grands jalousent, complotent et renver-
sent, sans songer que le peuple rit d'a-
bord, murmure ensuite, et plus tard se
venge.
N'est-ce pas de la folie ?
*
On dirait qu'une fatalité les pousse vers
l'abîme.
* *
La dynastie d'Isabelle est le type de
ces étranges dynasties.
*
+ *
—19—
Que faire à cela ? Se débarrasser d'elles
avec le moins de bruit, le moins de sang
possible ; les plongêr' dans le néant de
l'oubli ; respecter le honteux sommeil
qu'elles dorment, et laisser à l'histoire
seule le soin de leur parler en face, le soin
de leur demander compte du passé, le soin
de maudire leur souvenir et de le trans-
mettre aux générations futures.
Ne remuons pas trop ce monceau de
cendres éteinte^.
Si le vent des tempêtes sociales venait
à souffler dessus, elles pourraient nous
renverser, nous souiller, et, qui plus est,
nous aveugler peut-être.
— 20-
*
¥ «
Je me méfie-avec raison — de ces pré-
tendus rois exilés, de ces prétendus trônes
brisés, de ces prétendues dynasties étein-
tes. Je ne sais vraiment à quoi cela tient,
rn-iis toujours est-il qu'un beau jour, au
moment où personne ne s'en doute, les
mêmes rois reviennent sur l'eau, les mê-
mes trônes se raccommodent, les mêmes
dynasties se rallument à la lumière d'un
flambeau mystérieux.
Comment cela se fait-il ? Je n'en sais
rien, je le répète. Si je le savais, du reste,
je me garderais bien de le dire, car il y au-
rait grave danger à cela.
Quoi qu'il en soit, trônes raccommodés
brillent alors plus que jamais ; rois détrô-
— 21 —
nos, dynasties éteintes courent s'y ras-
seoir, armés de vengeance et de despo-
tisme.
Voilà le fait.
*: L'histoire est là pour me dire si j'outrage
la Vérité.
*
* *
n
Trouver le moyen de ne plus revenir en
politique sur une chose une fois faite, sur-
tout alors qu'elle a été bien faite, c'est- à-
dire rendre impraticable à un monarque
détrôné, à une dynastie déchuele moyen
de ne pas escamoter à son profit une ré-
volution laborieuse, celui de ne pas met-
tre chaque jour en avant un-prétendant
"]Àus ou moins légitime, plus ou moins d
— 22-
roit divin, ce serait bien mériter de la
orale et de la civilisation.
* *
Le moyen n'est pas introuvable, il est
même tout trouvé, mais remployer n'est
pas chose facile. Il faudrait pour cela que
l'homme d'aujourd'hui fût moins l'homme
de son époque; il faudrait qu'il fût moins
corrompu, que l'or ne lui fût pas aussi pré-
cieux, que la débauche lui semblât plus
funeste ; il faudrait surtout qu'il ne prît
pas pour vertu, pour héroïsme, pour ri-
chesse, çe~s.n'esta à vrai dire, que lâ-
cheté, qu'infamie et que misère.
Somme toute, il faudrait refaire la so-
ciété.
- Serait-ce bien commode ?.
— 23-
III
L'Espagne toutefois peut, si elle le. veut,
essayer de ce système. et elle en essayera.
Longtemps écrasée sous la brutale tyran-
nie de Ferdinand VII, brisée, meurtrie par
les sanglantes haines de Christine et de
don Carlos, odieusement trompée par le
siupide fanatisme, par l'hypocrite sourire
d'Isabelle, l'Espagne se relève aujour-
d'hui, forte de toute la force d'une jeu-
nesse pure, de toute la force d'une virilité
qui a conscience de sa virginale beauté.
L'Espagne a été tout, sauf corrompue ;
elle a souffert tous les maux, sauf l'infa-
mie ; soa flu,- fb plaies., de stigmates et
ue. i , b, o)i p (> lui a peisdéc 'vprt.decan-
— 24 -
ccr au sein. Elle. est blessée partout, sauf
au cœur. C;~i
Le sang de ce peuple est encore pur'tle
tout venin. On n'a pas réussi à l'empoi-
sonner. Aujourd'hui, ce sang crie ven-
geance et liberté. "n
i -.Tî.
La vengeance ne s'est. pas fait attCB^
dre ; la liberté est accourue,, docile, et
aimante. -
Puisse ce peuple généreux l'emhrasser
si fort, Tétreindre dans de si folles ca-
resses, qu'elle ne puisse plus s'échapper
*
* *
Dix jours ont suffi à cette nation trahie
pour renverser l'œuvre de plusieurs si&
c:es. Un mot, un cri à suffi pour efface^
— 25-
du code royal les sacrilèges théories du
droit divin. Devant un drapeau impro-
visé, les sanglants étendards du fanatisme
se sont courbés. Les fils de Basile et de
Loyola ont baissé les yeux devant le regard
fier et honnête du citoyen libre. Le
moine, la moinessc ont caché leur honte
et leurs érotiques mystères, devant le
rayonnement de la croix sainte, la croix
de celui qui fut le Christ, le vrai philo-
sophe,, le vrai prédiçant, le vrai martyr.
1~ bien a remplacé le mal, le juste a
classé l'impie.
*
* *
a Quand on pense qu'il n'a fallu que
dix jours de volonté et de vie à ce
peuple pour accomplir cet étonnant pro-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.