Le Dieu Plutus, par M. A. Quinton,...

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P. Lethielleux (Paris). 1868. In-8° , VII-392 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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LE
PAR
M. A. QUINTON
A V O C A T
Ancien Bâtonnier, Membre de l'Académie de Sainte-Crm*
AUTEUR D'AURÉLIA
PARIS
P. LETHIELLEUX, EDITEUR
2ï, RUE CASSETTE, F.T RUE DE HÉZIÈRES, 41
LE
DIEU PLUTUS
LE
PAR
M. A. QUINTON
AVOCAT
Ancien Bàtonnier. Membre de l'Académie de Sainte-Croix
AUTEUR D'AURÉLIA
PARIS
P. LETHIELLEUX, EDITEUR
23, RUE CASSETTE, ET RUE DE MÉZIÈRES. 11
1 868
Droits de traduction et de reproduction réservés..
PRÉFACE
Dans un' premier ouvrage (1)., favorablement
accueilli du public, nous avons recherché les vestiges
du Christianisme au moment où il faisait son appa-
rition dans Rome, et nous avons essayé de retrouver
les traces des apôtres saint Pierre et saint Paul
partout où elles pouvaient être signalées avec quel-
que vraisemblance. Nous avons peint l'état de la
société romaine, subissant à son insu l'influence des
doctrines nouvelles et commençant à se transformer;
nous avons montré quel avait été, soit dans les
personnes, soit dans les institutions, l'effet puissant
des exemples donnés, en cette époque tout à fait
primitive, par ceux que la parole et les vertus des
prédicateurs dé la Foi chrétienne, avaient conquis à
sa vérité.
Nous avons voulu, dans l'étude que nous publions
aujourd'hui, compléter ces premiers tableaux.
Il ne s'agit plus du Christiansime naissant; il
(4) AURÉLIA ou les Juifs de la Porte Capène, (Paris, P. Le-
thielleux).
11 PRÉFACE
s'agit du Christianisme triomphant dans Rome et à
la veille d'y dominer réellement par la conversion
-de Constantin.
Et cependant les mêmes épreuves qu'il avait eues
à supporter à son origine, l'attendent au moment de
sa victoire définitive,.et ces épreuves sont dues à des
causes à peu près identiques.
Ce sont, en effet, les inquiétudes pour leur pou-
voir inspirées aux Néron et aux Domilien par le
Christianisme qui arment leurs bras contre lui dans
les deux premières persécutions; et ce sont les
mêmes craintes, devenues plus certaines, qui sou-
lèveront la dernière tempête dans laquelle, après dix
années d'efforts et de rage, de la part des Dioctétien
et des Galère, sombrera l'Empire.
L'Empire, en effet, est fini, bien fini; quoique
l'on essaie ensuite, il n'existera plus dans Rome.
Déjà, depuis environ un siècle avant l'époque
que nous éludions, les Empereurs s'en sont éloignés,
d'eux-mêmes. Comme s'ils en étaient repoussés par
quelque cause mystérieuse, ils vont vivre et mourir
ailleurs, et Constantin, comprenant également qu'il
n'y peut avoir sa place, l'abandonne à son tour, pour
fonder une autre capitale du monde aux dernières
limites de l'Europe et en face de l'Asie.
On dirait que de ce nouveau lieu il veut tout à la
fois regarder le passé et contempler l'avenir.
Au profit de qui s'accomplit cette étonnante
retraite ?
C'est précisément l'objet de notre examen et de
nos recherches.
PRÉFACE III
De même que dans AURÉLIA, nous avons voulu
signaler les premières conséquences de l'établisse-
ment du Christianisme dans Rome, de même, dans
le DIEU PLUTUS, nous voulons montrer les pre-
mières origines du pouvoir temporel des Papes dans
la ville, qu'à cause d'eux, on appelait déjà la Ville
éternelle (1).
Toutefois, il faut prendre ces commencements tels
qu'ils ont été.
Le Prêtre romain (antistes romanus) n'effrayait pas
les Empereurs par ses agitations, par ses entreprises,
par ses clameurs ; il les consternait par son immo-
bilité, par les oeuvres de sa charité, par son silence.
Mais il les faisait encore plus trembler par sa
mort.
Vingt fois les Empereurs s'étaient précipités sur
cet homme qui n'était ordinairement qu'un vieillard
facile à accabler, et vingt fois, à la place de CELUI
que le martyre avait enlevé, reparaissait aussi ferme,
aussi confiant et plus radieux, CELUI qui avait la
promesse d'être à jamais la pierre indestructible du
nouvel édifice.
Dans cette étude, on conservera à l' antistes romanus
là situation qui le caractérise particulièrement à cette
époque.
Toujours présent au fond du tableau, il n'y appa-
raîtra en aucune circonstance; mais on verra se
mouvoir autour de lui tous ceux qui, indépendam-
ment de la parole éternelle, faisaient sa force en face
du monde et des Césars.
(4) Àmmien-Marcellin (lib. xiv, cap. 6 et lib. xvi, cap. 40).
IV PRÉFACE
Ainsi, ce sera d'abord une famille chrétienne,
- étroitement rattachée par ses sentiments à l'antistes
romanus, et qui montrera où tendaient les voeux et
les aspirations secrètes de l'ancien patiïciat.
Ce sera ensuite un jeune solitaire, formé par les
exemples et les leçons d'un vieillard, avant lui
messager de paix et d'amour entre les fidèles disper-
sés, et qui fera comprendre comment, en ces temps,
les regards des plus lointaines églises convergeaient
vers Rome, et par quels moyens le Père commun
était mis en rapport avec elles et informé aussitôt
des moindres faits pouvant éveiller son attention et
intéresser sa sollicitude.
il y avait, en effet, non-seulement entre Rome et son
Pontife une entente certaine, mais encore entre les
autres .églises et le successeur de Pierre dans ta Ville
éternelle une même correspondance et une même
affirmation de sa suprématie.
Et c'était là surtout ce qui transportait les Césars
de fureur.
Pendant qu'ils se voyaient décroître, un autre'
grandissait auprès d'eux; pendant que Rome échap-
pait à leur pouvoir, elle le donnait à son Pontife.
Ce fut la cause très-évidente de la dernière persé-
cution.
Toutefois, notre récit n'ira pas jusqu'à ce tableau
d'une lutte qui dura dix années.
Nous nous arrêtons à un premier effort qui fut
tenté dans Rome, en l'année 298, pour persécuter
les chrétiens, et qui avorta promptement.
Chose remarquable, en effet, et qui se rapporte à
PRÉFACE V
ce que nous venons de dire, si on étudie attentive-
ment les phases diverses de ce combat, aussi prolongé
que sanglant, on reconnaît que les Empereurs le
livrèrent principalement autour d'eux, c'est-à-dire
dans les provinces éloignées de l'Empire, mais qu'à
Rome ils osèrent à peine sévir contre quelques fidèles. ■
C'est qu'à Rome, il y avait une force qu'ils ne
pouvaient méconnaître, et contre laquelle ils redou-
taient de se briser définitivement.
Cette force est la même encore aujourd'hui, et
peut-être, dans les circonstances présentes, n'est-îl
pas sans intérêt de regarder à quinze siècles en ar-
rière pour voir un peu ce qui faisait qu'à Rome un
Roi et un Pape ne pouvaient se trouver ensemble
dans la même ville.
Que si maintenant on nous demande pourquoi nous
avons donné à notre oeuvre le titre qu'elle porte,
nous répondrons que c'est parce que, de tous les dieux
abattus par le Christianisme, le DIEU PLUTUS était
le seul qui subsistât vraiment encore à cette époque.
Il inspirait même à ses fervents adorateurs une
singulière pensée.
Certaines gens se persuadaient, en effet, qu'avec
de l'argent on pouvait racheter l'Empire, prendre la
place que l'on sentait vacante, et restituer tout son
prestige à l'autorité qui disparaissait.
Ces gens-là comptaient sans la Charité.
La Charité était la force nouvelle qui recomposait
la société, qui faisait reculer les Empereurs et
mettait au-dessus d'eux Vanlistes romanus.
Elle avait déjà ses autels plus surchargés d'or que
VI PRÈFACE
ceux du dieu Plutus; mais au lieu que la sombre
divinité ne recueillait autour d'elle que les cris de
désespoir de ses victimes, la souriante et céleste
vertu ne voyait couler à ses pieds que les larmes de
reconnaissance de l'humanité soulagée.
Notre étude renferme les tableaux et les récits
propres à établir ces contrastes, et nous regrettons
beaucoup de n'avoir pu pousser plus loin ces révé-
lations, nécessairement incomplètes, des premiers
efforts de la Charité chrétienne, secondée par les
riches offrandes des plus opulentes familles.
La nature de notre sujet nous conduisait à parler
des vices et des fanges de cette Rome où commen-
çaient à éclater de si nobles vertus, mais qui retenait
encore tant de souillures de son passé.
Il était nécessaire de faire sentir ce que c'était que
cette société qui s'affaissait sur elle-même" et qui
avait un si grand besoin du sang nouveau que le
Christianisme infusait peu à peu dans ses veines.
Nous sommes sûr, dans la peinture de ces moeurs
de la décadence, d'être resté irréprochable par l'ex-
pression, et nous croyons, pour le fond même des
choses, n'avoir pas été jusqu'aux limites que d'autres
écrivains auraient pu se permettre.
Comme dans AUltÊLIA, le droit romain nous a
beaucoup servi.
On trouvera dans notre oeuvre, sur le maniement
de l'argent à Rome et sur l'organisation des banques,
des détails que l'on chercherait vainement ailleurs.
On y trouvera encore un tableau des colonies péni-
tentiaires que Rome avait établies en Thrace, en
PRÉFACE VII
Illyrie, en Palestine pour s'y débarrasser de l'écume,
de sa population, de ses mendiants, de ses vagabonds,
et on verra si nous devons prendre là les modèles
des utopies à présent caressées pour la régénération
de ceux qui ne sortent du moule social actuel que
façonnés avec des aspérités gênantes.
Quant à nos personnages, nous n'en dirons rien
et nous laisserons le lecteur en juger par lui-même.
Si nous l'intéressons et si nous l'éclairons en
même temps, nous croirons avoir obtenu le meilleur
succès qu'un auteur puisse ambitionner.
20 septembre 4 867.
A. QUINTON.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER.
UN H0MME HEUREUX
Nous croyons qu'il eût été difficile de rencontrer un homme
plus satisfait que paraissait l'être Furius-Nomentanus-Lupus
au moment où nous entreprenons de nous occuper de lui.
Pour en juger, que le lecteur veuille bien d'abord jeter avec
nous un coup-d'oeil sur sa splendide demeure.
A elle seule, elle formait ce que l'on appelait une île, « insula »,
parce qu'elle était entièrement isolée de toute habitation voi-
sine et renfermée exactement dans une enceinte autour de
laquelle convergeaient plusieurs voies publiques. Cette maison
avait été construite, peu d'années avant l'époque où nous
placerons ce récit, dans le quartier nouveau, du côté que
commençaient à rechercher certains parvenus, c'est-à-dire
dans l'ancien Champ-de-Mars, où devait s'avancer peu à peu
et prendre place la Rome que nous connaissons aujourd'hui.
Pourquoi, en effet, ne pas utiliser, au profit de la manie de
bâtir, qui s'empare généralement des nations en décadence,
de vastes espaces où la vie politique et militaire du peuple
4
Z LE DIEU PLUTUS — 1.
romain avait cessé de s'exercer, et que les empereurs, exilés
volontairement de Rome, depuis longues années déjà, ne
remplissaient plus, qu'à de rares intervalles, de la solennelle
manifestation des pompes guerrières ?
Furius-Nomentanus-Lupus avait donc fait comme un assez
grand .nombre d'autres de ses pareils. 11 avait acheté, moyen-
nant un assez bas prix, des terrains à sa convenance dans les
espaces délaissés du Champ-de-Mars, et il y avait édifié la
demeure dans laquelle nous allons maintenant pénétrer.
Un vieux Romain, habitué à l'exiguité des anciennes habi-
tations, l'aurait trouvée vaste ; mais il eût souri dédaigneuse-
ment à certains témoignages d'une parcimonie qu'on ne con-
naissait pas autrefois et d'un mauvais goût dont les preuves
s'étalaient partout.
Ainsi" l'atrium, » au lieu d'être entouré de colonnes de marbre
ou de jaspe, aux riches cannelures et aux élégants chapiteaux
corinthiens, n'était formé, dans tout son pourtour, que par de
simples piliers de bois. Il est vrai que l'architecte —un artiste
en renom — les avait tordus à la manière orientale, et que
les peintres à « l'encaustique » les avaient revêtus d'un enduit
brillant qui plaisait par l'éclat des couleurs et la variété des
dessins; mais ces modes peu dispendieux de décoration,
indiqués par Pline l'Ancien et par Vitruve (1), n'étaient guère
adoptés que par les gens d'une fortune récente ou d'une classe
douteuse ; aux derniers temps de la République ou aux com-
mencements de l'Empire, jamais on n'eût pensé à s'en servir
pour l'ornementation d'une demeure vraiment patricienne.
Même économie/ même désir de frapper seulement les
yeux, en se contentant de l'apparence substituée aux opulentes
réalités du passé, dans le pavé de briques qui couvrait le sol
de l'atrium et du reste de la maison. Une ingénieuse ostenta-
tion en avait choisi les nuances et varié les dispositions. On
pouvait, à première vue, s'étonner des capricieuses évolutions
de ses lignes et de l'entrelacement harmonieux de ses angles ;
mais on souriait bientôt à cette prétention d'imiter les riches
mosaïques ou de reproduire les effets de ces magnifiques
(-1) Pline, Nist. Nat., XXXV, 10 : Vitruve, VII, 9.
1. — UN HOMME HEUREUX 3
assortiments de carreaux de marbre de toutes couleurs, ou de
porphyre rouge, dont, par exemple, les maisons de la voie
Sacrée ou de l'antique Palatin eussent offert de si nombreux
et somptueux spécimens.
Les vulgarités abondaient donc dans la demeure de Furius-
Nomentanus-Lupus, et il serait long et fastidieux de consacrer
plus de temps à leur énumération. Depuis la vasque grossière
du bassin qui recevait les eaux de « l'impluvium, «jusqu'aux
moindres détails de la décoration intérieure, tout, sans
exception, trahissait la vanité ridicule du maître visant à
l'élégance et au grandiose, mais s'efforçant d'y arriver avec le
moins d'argent possible.
Il y avait cependant deux choses qui justifiaient l'épithète
de splendide que nous avons donnée nous-même à cette
habitation d'une ordonnance et d'une ornementation, pour le
moins équivoques.
La première était l'opinion de la multitude — devant
laquelle il faut toujours savoir s'incliner, lors toutefois qu'on
le peut sans froissement de conscience — qui s'extasiait à
l'envi devant ces fausses magnificences d'une opulence de
mauvais a loi. La seconde, beaucoup plus réelle, pouvait s'éta-
blir sur l'immense quantité de meubles véritablement beaux,
rares, et d'une grande richesse qui encombraient plutôt qu'ils
n'ornaient les nombreuses pièces de la maison. Les lits d'ébène
sculpté, aux délicates incrustations d'ivoire ou d'argent, les
sièges, de diverses formes, à dossiers élevés, garnis de leurs
moelleux coussins, les tables des bois les plus précieux, parti-
culièrement celles en bois de citre, si recherchées des ama-
teurs, les trépieds de bronze doré, les vases murrhins, les
coupes et les urnes de toutes grandeurs, les statues debout
sur leurs "piédestaux, les tableaux de prix, tels étaient les
principaux objets qui s'offraient tout d'abord aux regards
étonnés des visiteurs.
De riches tentures appendues aux murailles, des tapis
d'Orient, des tissus de cette laine à longs poils célébrée par
les plus graves auteurs (1), roulés sur eux-mêmes ou négli-
(1) V.irron, Ling. Lai., cap. V, 167 ; — Cicèron, Tusc, V, 21 ; — Sénèque, ép. 87.
4 LE DIEU PLUTUS — I.
gemment jetés sur le sol, ajoutaient, par l'éclat de leurs
couleurs ou la splendeur de leurs-reflets,, aux effets "de cet
ensemble de choses somptueuses accumulées dans un désordre
qui ne manquait pas d'art.
Si on eut soulevé les pesants couvercles dé certaines « thèques »
ou-coffres de formes massives, scruté- lés profondeurs des
«armaria » ou placards, bien d'autres trésors se fussent étalés
devant les yeux-ardents de convoitise ou stupéfaitsr d'admira-
tion. Soigneusement enveloppées dans des pièces ae toile
commune, afin 'de -les préserver des atteintes de f humidité et
de la poussière, des étoffes de la plus fine laine, pliées de
manière à leur éviter tout froissement, présentaient un àssor-
liment complet de toutes les nuances de là pourpre, cette
teinture si précieuse et si chère aux Romains. .
Il yen avait pour tous les goûts ; pour ceux qui préféraient
la pourpre écarlate, ou pour ceux qui l'aimaient mieux avec
des reflets noirâtres ou violacés ; pour ceux encore qui, plus
opulents, pouvaient payer, à raison dé mille deniers la livre
(près de 800 francs), cette belle teinte tyrienne, semblable à
là couleur du'sang figé, mais qui"; à la lumière, chatoyait en
s'irradiant des plus brillants éclats. D'autres meubles renfer-
maient avec les: mêmes précautions, ces délicats tissus, bien
connus des femmes dé nos jours, mais qui, alors, étaient d'un
prix si exorbitant, qu'ils avaient été l'objet spécial des dispo-
sitions prohibitives de plusieurs lois somptuaires. Nous voulons
parler de la soie que Virgile, Pline et Martial avaient vantée
depuis longtemps (1), mais dont Héliogabale, le premier
parmi les Romains, avait osé porter un vêtement complet.
Il faudrait;' avant de clore cette énumération, y joindre la
liste interminable des colliers^ anneaux, pendants d'oreilles,
bracelets, pierreries, diamants, joyaux précieux de toute
espèce- et de toutes formes, que contenaient les « capsulav»
(boîtes) et les » scrinia " (écrins), dont le nombre était vérita-
blement incroyable ; mais tous ces bijoux, -en raison de leur
grand prix et des périls de soustractions, étaient enfouis à de
(1) Virgile, Géorg., Lib. II, vers. 121; — Pline, Hist. Nat., VI, 17; — Martial.
Lib. XI, 28. '
I. — UN HOMME HEUREUX 5
telles profondeurs dans des coffre-forts, « arcae » , doublés de.
bronze au-dedans, plaqués de fer au-dehors (1) et scellés dansv
la muraille des pièces les moins accessibles de la maison, qu'à
notre grand regret; nous sommes-forcéde les laisser sous le
triple verrou des serrures qui complétaient cet ensemblede
défenses formidables,
Peutrêtre d'ailleurs, dans le cours de ce récit, aurons-nous
occasion défaire apparaître toutes ces richesses et de montrer
à quoi elles servaient. ,
Quant à présent, un simple détail, destiné à jeter.une pre-v
mière lueur sur l'habitation que nous décrivonsi commencera
à indiquer quelle était la condition de son possesseur et le.
véritable emploi de toutes ces splendeurs accumulées. ...
Au front de la maison, à droite et à gauche du « prothyrum »:
ou vestibule d'entrée, deux personnes,; tantôt-dans l'attitude;
d'une surveillance inquiète, tantôt dans celle d'une provocation
ardente, suivant la physionomie, condition ou apparence de
ceux qui passaient à leur portée dans la rue, se tenaient, assis
ou debout, dans des « tabernae » ou boutiques, qui s'ouvraient'
dès le matin et ne se fermaient qu'aux dernières heures dé la
journée.
Ces individus, appelés « institores tabemae ? ou préposés de
commerce, n'étaient pas autres que. des esclaves dans la
dépendance immédiate de Furius-Nomentanus^Lupus, et leurs
tavernes offraient au publie des. échantillons de toutes les
raretés renfermées dans l'intérieur de la maison. ,
Ils employaient:toute leur industrie à solliciter les désirs
des passants et à leur faire acheter, la marchandise qui leur
avait été donnée en compte, car, malheur à eux s'ils ne rap-
portaient pas, à lafin du jour, à leur maître avide et rigou-
reux, la somme considérable dont il avait lui-même réglé le
tarif!
Bien souvent on avait entendu au loin, dans le silence de la
nuit, des cris perçants traverser l'épaisseur des murailles de
cette maison ; ces gémissements aigus étaient poussés par les
(1) Voir dans le Dictionnaire des Antiquités Romaines et Grecques,. d'Antony
Rich, la gravure, d'un coffre-fort découvert dans l'atrium d'une maison de Pompéi.
6 LE DIEU PLUTUS — I.
malheureux» institores » à qui de vigoureux « lorarii » (1), fai-
saient porter la peine du peu de libéralité des acheteurs ou de
leur pénurie.
Il y avait cependant pour eux un moyen de s'affranchir de
tout châtiment quand la journée avait été mauvaise, et même
de racheter par avance le déficit des opérations malheureuses.
Si un amateur, peu satisfait de la marchandise des tavernes,
ou à la recherche de certains objets de prix, laissait percer des
velléités et fantaisies que toute personne opulente peut se per-
mettre d'avoir ; si, surtout, cet amateur était une matrone de
quelque renom, en quête de bagatelles de toilette ou de joyaux
à ajouter à tous ceux qu'elle possédait déjà, on l'invitait gra-
cieusement à pénétrer dans l'intérieur de la maison, où se
trouvait toujours Furius-Nomentanus-Lupus, qui se chargeait
personnellement de la conclusion de l'affaire, c'est-à-dire de
la satisfaction du caprice ou du besoin.
Le profit était alors si beau que Furius-Nomentanus-Lupus
pouvait, en effet, se relâcher, pour quelques jours, de sa rigueur
envers le malheureux qui en avait été l'occasion.
Ainsi que nous l'avons écrit en tête de ce chapitre, cet
homme était donc heureux. Il l'était de sa belle demeure, des
somptuosités qui la remplissaient, de son opulent commerce,
des sommes énormes qui abondaient dans ses coffres, et de
bien d'autres choses dont nous n'avons pu encore parler.
Oui, il était heureux de tout cela ; il l'était au-delà de toute
expression, mais ce n'était que depuis la veille.
Vingt-quatre heures auparavant, tout cet éblouissant mi-
rage aurait pu s'évanouir d'un souffle, et Furius-Nomentanus-
Lupus être réduit lui-même à la condition du jeune drôle dont
il faisait en ce moment déchirer les épaules nues sous les coups
répétés du fouet des exécuteurs de ses hautes-oeuvres.
La cause du châtiment était un vase en terre cuite de Cumes
que le maladroit avait renversé, et dont l'anse s'était brisée
dans la chute. Le maître y présidait en personne, et loin de
se laisser toucher par la vue du sang qui ruisselait de tous
(1) Esclaves chargés de chàtier les autres, ordinairement avec des lanières de
cuir (loramen la ou lo7'a) qui leur avaient fait donner leur nom.
I. — UN HOMME HEUREUX 7
côtés sur le corps meurtri du pauvre enfant, ni par les cris
navrants que ses souffrances lui arrachaient, il paraissait au
contraire en proie à une si vive satisfaction, qu'il ne cessait
de la manifester en se frottant les mains l'une contre l'autre,
geste familier à toute personne dans cette heureuse situation
d'esprit.
Enfin, comme chaque chose doit avoir sa mesure et son
terme, Furius-Nomentanus-Lupus, s'écria :
— C'est assez !
Les deux bourreaux cessèrent immédiatement et détachè-
rent leur victime du poteau où ils l'avaient liée. L'enfant
tomba évanoui sur le sol. Alors Furius-Nomentanus-Lupus,
appela à haute voix, et par leurs noms, quelques autres es-
claves qui apparurent aussitôt.
— Voici l'heure de la méridienne, dit-il, d'un ton de voix
menaçant et courroucé ; je me retire pour me livrer au repos.
Vous savez que ce soir, je dois avoir à souper Carpinatius et
Ctésiphon. On aura soin que tout soit prêt pour le repas et
pour me revêtir de ma plus belle synthèse (1). Je veux être
prévenu à l'instant même où mes deux convives passeront le
seuil de cet atrium.
Après s'être arrêté un moment, pour examiner les visages
et voir si ses ordres avaient été bien compris, il reprit, avec
une voix encore plus inflexible, et presque avec l'accent de la
fureur :
— Misérables ! faites-bien attention que depuis hier je
m'appartiens et que vous êtes fous à moi, entièrement à moi !
Vous avez cessé d'être mes « vicarii » vous êtes mes esclaves.
Vous voyez ce chien, ajouta-t-il, en poussant du pied le corps
inanimé de l'enfant, par mon génie familier ! son châtiment
vous paraîtra doux auprès de ceux que ma justice saura in-
venter, si on ne m'obéit autrement que par le passé!... Allez !
Ainsi congédiée, la troupe tremblante des esclaves se hâta
de disparaître, et Furius-Nomentanus-Lupus, écartant une
portière formée par une riche tenture asiatique, entra dans son
« dormitorium » ou lieu de repos.
(1) Robe, plus ou moins riche, dont on se servait pour les festins.
8 LE DIEU PLUTUS — I.
L'enfant déchiré parles lanières des" lorarii.» gisait toujours
évanoui sur le pavé de briques.
Pendant que Furius-Nomentanus-Lupus goûte les douceurs
de la méridienne, et en attendant quenous voyions apparaître
ses deux convives, Carpinâtius et Gtésiphon, éclaircissons ce
qu'il peut y avoir d'obscur dans la situation que nous venons
d'esquisser.
CHAPITRE fi
CASTOR ET P0LLUX
Environ un quart de siècle avant l'époque où nous avons
montré Furius-Nomentanus-Lupus s'épanouissant ainsi dans
la surabondance de ses biens, vers le milieu de la seconde an-
née de Claude, deuxième du nom, dit le Gothique, qui mourut
de la peste à Sirmium au mois d'avril (de J.-G. 270), après
avoir régné, avec une certaine gloire, un peu plus de deux
ans, on vit arriver à Rome, venant on ne savait d'où, un ma-
quignon ou marchand d'esclaves qui acquit aussitôt une vogue
extraordinaire.
Ce maquignon, du nom grec de Chaerestrate, s'était accom-
modé, non loin du Colysée, d'une taverne considérable, avec
les échafauds et autres accessoires nécessaires à l'exploitation
de son estimable commerce et à la vente de sa marchandise.
Chaerestrate conduisait sur le marché de Rome une troupe
nombreuse d'esclaves des deux sexes, admirablement choisis,
appareillés surtout pour les amateurs de haute fortune et de
capricieuses fantaisies. Par une singularité qui n'était point
rare, mais dont nous nous refusons à dire la raison, l'assorti-
ment de Chaerestrate se composait exclusivement de jeunes
garçons et de jeunes filles n'ayant point encore atteint l'âge
de puberté qui était à Rome, celui de douze ans pour les
femmes et de quatorze ans pour les hommes. Nous soupçon-
nons que ce Chaerestrate pouvait être rangé dans la classe des
maquignons dits plagiaires, « plagiarii ", c'est-à-dire voleurs
ou receleurs d'enfants, le plus souvent de condition libre, dont
10 LE DIEU PLUTUS — I.
ils s'appliquaient, pour les vendre ensuite comme esclaves, a
supprimer l'état civil et à effacer toutes les traces qui auraient
pu les faire reconnaître.
Il y avait bien une ancienne loi de Rome, la loi Fabia, « de
plagio » (1), qui punissait le plagiat de la peine capitale; mais
elle était sans doute tombée alors en désuétude, car les empe-
reurs Dioclétien et Maximien (2), et après eux l'empereur
Constantin (3), ne lui avaient pas encore rendu une partie de sa
rigueur, et d'ailleurs on sait qu'il y a des gens que n'embar-
rassent jamais les dispositions législatives les mieux com-
binées.
Quoiqu'il en soit, au nombre des pauvres petits malheureux
dont Chaerestrate s'était empressé de faire l'exhibition sur ses
échafauds, aussitôt qu'il avait été pourvu de sa taverne, le
public, avide et empressé, avait remarqué, tout d'abord, deux
jeunes enfants, âgés tout au plus de sept à 'huit ans, d'une
finesse de formes, d'une distinction dans toute leur attitude,
et, principalement, d'une ressemblance de visages et d'une
parité de membres et de tailles véritablement incroyables.
Il n'y avait rien, depuis la racine de leurs cheveux qui
étaient du plus beau blond, jusqu'aux extrémités délicates de
leurs mains et de leurs pieds, qui ne fut absolument identique
dans ces deux jeunes enfants, dont la naissance ou le hasard —
Chaerestrate ne voulut jamais s'expliquer sur ce point impor-
tant — avaient, pour ainsi dire, confondu et détruit l'indivi-
dualité, en la marquant de la même empreinte.
Simplement pour les distinguer l'un de l'autre, ce qui eût
été impossible autrement ; simplement aussi pour avoir un
(1) Portée l'an de Rome 665. Elle faisait de ce crime, qui comprenait également
celui de détournement et de vente des esclaves fugitifs, l'objet d'une question spé-
ciale (guoestio de plagio). On sait que les questions, ou jugements criminels,
avaient été établies pour la répression de certains crimes qui leur étaient spéciale-,
ment attribués. (Voir le titre XXVIII, deputlicis judiciis, du quatrième livre des
■Inslitutes de Justinien, et spécialement sur la loi Fabia, le \ 10 dudit titre, et Paul,
Sent. Lib. V, tit. XXX.
(2) Imp. Diocletianus et Maximianus, lois 6 et 7 au Code, ad legem Fabiam, de
plagiariis.
(3) Imp. Constantinus, loi 16, au Code, eod. Ut.
II. — CASTOR ET POLLUX il
nom à leur donner, Chserestrate avait jeté au cou de l'un un
collier de grains noirs qui faisait valoir l'éclatante blancheur
de sa peau, et il l'avait appelé Castor.
L'autre avait reçu tout naturellement le nom de Pollux.
A cette époque, on commençait à traiter assez irrévéren-
cieusement les anciennes divinités de l'Olympe pour que ces
dénominations, appliquées, parle maquignon, à deux « choses »
de son commerce, ne parussent pas être une impiété.
Elles correspondaient d'ailleurs au sentiment de la multi-
tude qui, toutes les fois que Castor et Pollux étaient exhibés
sur les échafauds, ne pouvait pas admettre — peut-être n'a-
vait-elle point tort — qu'elle n'eût point devant elle deux
frères jumeaux.
Cependant, un signe, mais un signe tout moral, devait,
pour un observateur attentif, établir une grande différence
entre ces deux êtres, et ce signe, qui avait son siège dans les
yeux — bien qu'ils fussent exactement de la même nuance
bleu foncé — traversait, à certains moments, le visage, pour
aller reparaître sur les lèvres. Ainsi, en examinant Castor, on
eût été presque effrayé de l'inquiète mobilité de son regard, se
portant continuellement à droite, à gauche, comme celui d'un
animal sauvage, et du sourire à la fois irrité, convulsif et dé-
daigneux de sa bouche crispée- Dans les yeux de Pollux, il y
avait, au contraire, un calme profond, et, sur ses lèvres, l'ex-
pression d'une mansuétude dont tout son visage était comme
divinement illuminé.
Au bout de quelques jours, il n'était question dans Rome
que de Castor et de Pollux. Une foule énorme se massait
tumultueusement devant la taverne du maquignon, toutes les
fois que les deux enfants paraissaient sur l'estrade.
Quand Chserestrate fut bien convaincu que l'enthousiasme
était à son comble, il fit annoncer, par un crieur public, le
jour des enchères.
Castor et Pollux ne devaient former qu'un lot.
L'ardeur des nombreux concurrents fut telle, l'exagération
des prix devint si exorbitante qu'ils effacèrent le souvenir de
la vente célèbre des deux jumeaux faite autrefois à Marc-An-
12 LE DIEU PLUTUS — I.
toine par le maquignon Thoranius (1). Tout triumvir qu'il était
et amant d'une reine qui faisait dissoudre: des perles d'une
valeur de plusieurs millions de sesterces dans ses breuvages,
afin sans doute d'en relever; la saveur, jamais Antoine n'eût
consenti à payer la somme énorme que Castor et Pollux coû-
tèrent au; jeune fou qui demeura vainqueur dans l'adjudi-
cation.
Une semaine n'était pas éeoulée, qu'un vieillard, passant le
soir dans la voie publique où était située la maison de l'opu-
lent acquéreur des deux enfants, heurta du pied un corps
inanimé.
Ce corps,, sanglant et meurtri, était celui de Pollux, gisant,
au milieu des ténèbres, sur le pavé où on venait de le jeter-
comme mort.
Le vieillard, ému,de compassion, releva l'enfant, soit qu'il
eût reconnu que la vie n'était pas entièrement-éteinte en lui,
soit qu'il voulût lui donner une sépulture honorable.
Le jeune patricien répondit à ceux de ses amis qui, après un
certain temps, lui demandèrent ce qu'était devenu Pollux.:
— Pollux! mais cela se permettait d'avoir des volontés et
de m'opposer des résistances !.... Je l'ai confié à mon inten-
dant qui a eu, m'a-t-on dit, la main un peu lourde, et m'en
a pour toujours débarrassé.
Et il ne fut plus question de Pollux... Pas même pour Cas-;
tor qui, paraît-il, n'avait point de volontés et ne, faisait, pas de
résistance. Jamais on ne le vit donner un souvenir à celui qui,
s'il n'était point son frère de naissance, avait été au moins son
frère de malheur et de servitude. Castor souriait au maître
dont l'intendant avait eu la main un peu lourde,, absolument
comme si la main du maître eût été paternelle, et caressante. ,
Cependant Castor, désormais déprécié, ainsi que le serait
aujourd'hui un cheval dépareillé, végétaobscurément dans.les
derniers emplois.
Cela dura deux ans.
Au bout de ce temps, la ruine de la maison étant consom-
(!) Antoine avait payé ces deux jumeaux 200,000 sesterces (environ 36,000 fr.).
(Pline, hist. nat. Lib. VU,cap. 13.) .
II. — CAST0R ET POLLUX 13
mée, les créanciers mirent la main sur Castor ei s'apprêtèrent
à le faire vendre avec les autres biens du maître.
: Dans cette première servitude, Castor avait néanmoins ap-
pris et retenu deux choses importantes : Il avait vu comment
et en combien de temps peut se ruiner un jeune patricien im-
mensément riche. Et il savait où vont et à qui profitent ses
opulentes dépouillés.
Le jour dé la vente, qui eut lieu en plein Forum, un « argèn-
tarius vou banquier, nommé Archibule, aperçut Castor au
milieu dé la foule des autres esclaves et lui trouva la mine
éveillée.
« L'argentàrius » acheta Castor.
Il en avait besoin pour frapper d'une manière retentissante
sur ses tables de bois, dont il possédait bon nombre sur le
Forum, afin d'attirer par ce bruit l'attention de ceux qui
étaient en quête d'espèces sonnantes et les faire arriver
àlui(i). ■'.
Si déjà, aux temps de Plaute et dé Cicéron, le Forum
éblouissait lés yeux par l'immense quantité d'argent étaléau-
tour de ses portiques, « aes circumforaneum", dit: Cicéron (2),
c'était bien autre chose à l'époque de dégradation opulente
dontrioùs commençons l'étude.
Castor né se laissa point éblouir, mais il s'initia patiemment
au maniement des sesterces et à la science des profits qui pou-
vaient en ressortir.
Il remplissait d'ailleurs admirablement son office.
Grâce à ses mille industries, et à ses provocations répétées
sous toutes les formes et sur tous les tons, grâce à sa char-
mante figure dont l'ingénuité apparente attirait, en dissipant
tout soupçon Aie fraude, la clientèle des tables de bois de" l'ar-
gentarius » se multipliait à l'infini.
Cet estimable industriel était dans le ravissement.
Et puis, en dehors de l'air éveillé de Castor qui avait tout
(1) Martial, Lib. XII, epigr. 57, nous apprend que c'était là, en effet, le moyen em-
ployé pour attirer Ta foule, paries àrgentàrii, les nummularii "et autres banquiers
dont les bureaux de change, étaient en plein air et consistaient dans de simples
tables de bois.
(2) Cicéron, ad Att. Lib. H, epist. I ad fin.
14 LE DIEU PLUTUS —
d'abord excité son attention, il lui avait reconnu plus tard, en
l'étudiant mieux* des yeux si vigilants et si fureteurs, des
mouvements si lestes, des gestes de main si parfaitement sem-
blables à la contraction des griffes aiguës d'une bête fauve, et
— qualité bien précieuse ! — une âme si impitoyable, que, ne
sachant pas son premier nom, dont il ne s'était pas enquis, il
l'avait appelé Lupus, mais en se servant ordinairement du di-
minutif qui convenait mieux au jeune âge de ce petit être
malfaisant.
Le louveteau, en effet, mordait vaillamment aux chairs sai-
gnantes qui, chaque jour, lui étaient offertes en pâture ; mais
il lui tardait de s'attaquer au coeur et de plonger dans les en-
trailles, morceaux choisis que se réservait le maître.
Dans cette vue, il lui persuada de le récompenser de ses
bons services, en lui permettant d'être « collybista ».
Le mot « Collybus » qui correspond à notre terme change, si-
gnifiait alors, comme il signifie encore aujourd'hui, le profit qui
peut être réalisé sur les permutations d'espèces monnayées,
de métaux précieux, de titres de créances, de denrées, d'effets
ou de meubles de toute nature.
Les Romains ne connaissaient point la lettre de change,
bien qu'un ou deux passages de Cicéron en contiennent l'idée
et, pour ainsi dire, le germe (1). D'un autre côté, Rome, maî-
tresse de l'univers, avait fait pénétrer sa monnaie partout, et
il n'était pas nécessaire, comme de nos jours, particulièrement
à l'époque où se place ce récit, de se pourvoir du numéraire
propre à une contrée, pour y effectuer un paiement ou pour
la parcourir. A proprement parler, le change des monnaies
n'existait donc pas, ou bien il ne se pratiquait que dans des
circonstances tellement exceptionnelles, qu'il est inutile d'en
faire mention.
Mais le commerce des métaux précieux était considérable à
Rome; mais les « nomina » ou créances représentées parles « syn-
graphae, » les « chirographa », anciennes formes de titres aux-
quelles certaines vieilles gens avaient la faiblesse de tenir en-
(I) Cicéron, ad Att. Lib. Xn, epist. 24 ; XI, epist. 24 ; XVI, epist. I.; Pothier,
Contr. de louage, n° 6.
II. — CASTORET POLLUX 15
core(l)—et parles» caulidnes », modes actuels de. reconnais-
sances ou billets garantis par des tiers, surabondaient, comme
de nos jours, sur la « place », et offraient à l'industrie des
« argentarii » une alimentation inépuisable.
En effet, une créance, qu'elle figure sur du papyrus ou sur
ces feuilles de papier timbré qu'inventa la fiscalité moderne,
n'est point de l'argent comptant.
Or, il y a tant de désirs, tant dépassions, tant de nécessités
pressantes auxquelles l'argent comptant est seul en mesure de
satisfaire, que le clairvoyant génie du gain a de tout temps
aperçu la place qu'il y avait à prendre entre le titre qui ne
peut rien, à un moment donné, pour l'apaisement d'un besoin
ou l'âpre vouloir d'une jouissance, et la pièce d'or étincelanle
qui, au contraire, peut tout.
Les « argentarii et nummularii » qui étaient comme les pa-
triciens de la haute banque, avaient le monopole de toutes ces
fructueuses opérations.
Bien au-dessous-d'eux, et dans les ténèbres des basses ré-
gions, s'exerçait l'activité des changeurs du dernier ordre, ap-
pelés « collybista ».
Nous les connaissons par un curieux passage de saint .^Jé-
rôme sur un verset de l'évangile de saint Matthieu, dont il a
donné le commentaire (2).
Ces « collybistoe «s'adressaient à la classe pauvre qui, ne pou-
vant payer les droits de change avec de l'or ou de l'argent,
les acquittait au moyen de menues denrées, telles que pois
chiches, lupins, figues sèches, raisins cuits, grenades et autres
fruits que les « collybislae » revendaient ensuite.
Ce fut merveille de voir le jeune Lupus, devenu 8 collybista, »
opérer avec la science, pour ainsi dire innée, qui le guida sur
ce premier théâtre de ses obscurs exploits. 11 y apprit bien
vite que la tunique du pauvre recouvre trop souvent les mêmes
turpitudes que la robe de pourpre du riche, et que si le mal-
(1) Sénèque, de Benef. Lib. VIII, cap. 10.
(2) Collybistoe recibunt non quidem peeunias, sed alterius generis munuscula,
usura loco, ut frictum cicer, uvas passas, poma et hujus modi speciesquae bellaria
et ab ipsis collyba appellantur (St Jérôme, Comment, sur St Matthieu, cap. 21.).
16 LE DIEU PLUTUS — f.
heur et les larmes viennent quelquefois demander timidement
au crédit les ressources qui manquent à la famille, plus fré-
quemment encore le vice et les passions accourent bruyam-
ment pour livrer aux serres, qui veulent les saisir, les derniers
débris de la misère.
Et puis, quel bonheur de travailler avec des petites mains si
agiles et de pouvoir enfoncer la pointe acérée de leurs ongles
partout où il y avait un cri à faire pousser, une plaie à élargir,
une blessure-déjà sanglante à raviver encore !
Nous voudrions que nos lecteurs eussent été présents au
Forum le jour où le jeune Lupus, en possession d'une quan-
tité asssez notable de lupins et de graines de vesce, d'oignons
crus et de figues cuites au soleil, pour essayer de les revendre
à son profit, en disposa symétriquement les divers tas, sur la
petite table de bois blanc qu'il avait placée tout près du
pesant comptoir de chêne de* l'argentarius ». Oh! qu'il était joli
avec ses courts cheveux blonds, ses yeux mutins et agrandis,
son corps svelte et souple, et la gentille tunique de toile blanche,
rayée de bandes rouges, qu'il avait jetée sur ses épaules!
Comme il frappait avec entrain sur la table du maître et
sur la sienne pour éveiller l'attention de tous ceux qui pas-
saient, et avec quelles séduisantes paroles il conseillait à ce
petit esclave l'achat de ce beau raisin, à cette jeune fille celui
de cette orange, à ce vieux mendiant une petite mesure d'orge
qui devait lui faire de si bon pain, à cette femme entre deux
âges une botte d'oignons crus qui deviendraient si doux par
la cuisson ! A la fin de la journée, on ne voyait plus aucun
petit tas symétrique sur la table de bois blanc ; mais le jeune
Lupus profitait du moment où « l'argentarius » avait le dos tourné
pour vérifier s'il possédait bien dans la poche gauche de sa
tunique les quarante sesterces qu'il y-avait glissés au fur et à
mesure de la vente.
Par malheur ou par bonheur pour Lupus — nous ne sau-
rions encore nous décider entre l'une ou l'autre de ces deux
présomptions — il ne lui fut pas possible de continuer bien
longtemps ce fructueux petit commerce.
Les Parques jalouses, au moment où on pouvait le moins s'y
II. — CAST01Ï ET POLLUX 17
attendre, car « l'argentarius » était encore vert et vivait sobre-
ment, tranchèrent le fil de ses jours de leurs impitoyables ci-
seaux, et Lupus, en attendant que l'héritier eût pris son parti
et décidé de son sort, dût se résigner tristement à reprendre
à la maison quelques-uns de ces emplois fastidieux et sans
profit auxquels il avait déjà été soumis lors de sa première
servitude.
Seulement, il se voyait en possession d'à peu près trois
cents sesterces (environ 60 francs), amassés ainsi que nous
venons de le dire. Et, comme l'héritier ou les créanciers de la
succession pouvaient s'aviser de retourner les poches de Lupus
et de s'emparer de son petit pécule, par une nuit obscure, il
s'en alla l'enfouir dans un trou sous une grosse pierre qu'il
remarqua soigneusement.
Cela fait, il attendit, plus tranquille, l'événement.
L'événement fut que, la succession étant bonne, l'héritier
se décida à l'accepter. Mais comme il n'avait pas l'intention
de continuer le commerce de banque de son auteur, Lupus lui
devenait inutile pour frapper sur ses tables de bois. Il fit donc
dé Lupus et d'un certain nombre d'autres esclaves hérédi-
taires, qui ne lui étaient pas plus nécessaires, un lot qui se
vendît « sub hasta », c'est-à-dire à la criée.
Le sort des enchères plaçanotre « collybista » entre les mains
d'un citoyen qui, suivant son habitude, était venu passer un
certain temps à Rome, et devait s'en retourner, au bout de
quelques jours, dans ses possessions de Bythinie.
Ce citoyen s'appelait Fulgentius.
CHAPITRE III
OU LE LOUVETEAU DEVIENT LOUP
Il y avait bien sept ou huit ans, peut-être plus, que la table
de bois blanc du petit Lupus et Lupus lui-même avaient dis-
paru du Forum, où jamais on ne les avait revus, quand, aux
premières heures d'une tiède matinée de printemps, un « men-
sarius » (1) nommé Ctésiphon, qui venait de disposer ses piles
de numéraire sur les planches de son comptoir, se sentit légè-
rement toucher à l'épaule droite.
Ctésiphon se retourna aussi vivement que son embonpoint
pouvait le lui permettre, et, dans le premier moment, il ne
reconnut point l'individu que son mouvement avait placé de-
vant ses yeux.
Mais bientôt, il poussa une joyeuse exclamation de surprise,
et s'écria :
— Par Apollon et les neuf Soeurs ! je crois que je ne me
trompe pas! C'est mon petit Lupus ! Oui, oui... mais je de-
vrais dire, mon grand Lupus, car mon gaillard, il me semble
que tu n'as pas perdu Ion temps, et que tu as bien augmenté
d'une coudée !
— Non, Ctésiphon, je n'ai pas perdu mon temps, je vous
en réponds... Mais, ne me donnez plus ce nom de Lupus que
personne ne me connaît et qui me contrarie... Tout le monde
maintenant ne m'appelle plus que Furius.
(1) Variété de Vargentarius et du nummvlariua. Le titre propre à Ctésiphon
était celui de Irapézite, banquier grec possesseur d'une table, trapeza. Mais le
terme men$arius, usité pour les changeurs romains, ayant la même signification,
nous l'avons préféré.
III. — OU LE LOUVETEAU DEVIENT LOUP 19
— Ah ! ah ! ah! Furius ! répéta, en éclatant de rire le gros
Ctésiphon, Furius ! un nom de noblesse ! Oh ! le bon tour de
mon petit Lup!... En a-t-il dans son sac!... Faut-il mettre
devant Caïusou Cnseus?.. Caïus Furius!,.. Cnaeus Furius !...
C'est cela qui irait bien ! Ce serait tout à fait patricien !.. Ah !
ah ! ah !
Et Ctésiphon continuait de rire à gorge déployée.
— Mais sans doute, Ctésiphon, que cela irait bien, surtout
si on terminait par une de Ces dénominations honorifiques, à
la manière de nos anciens... Caïus ou Cnseus-Furius-Nomen-
tanus, j'ai comme une idée que ce nom me conviendrait, en
effet, à merveille, si j'étais affranchi!... Malheureusement, il
ne s'agit pas de cela actuellement... Auriez-vous, Ctésiphon,
comme cent mille sesterces à prêter à mon maître?...
Ce fut une drôle de chose que le changement qui s'opéra,
instantanément, dans la face joviale du banquier Ctésiphon.
A son tour, le futur Caïus ou Cnseus-Furius-Nomentanus,
en rit jusqu'aux larmes.
Ctésiphon qui joignait à ce nom, nous ne savons combien
d'autres prénoms, surnoms et agnoms, en partie grecs, en
partie latins, et que nous devons supprimer pour la commodité
de ce récit, Ctésiphon passait sur le Forum, où il s'était établi
depuis un certain nombre d'années, pour être —à quoi bon ne
pas en convenir tout de suite? — ce que vulgairement on appelle-
rait aujourd'hui un imbécile. Nous ne prenons point parti sur
cette question délicate qui s'éclaircira probablement plus tard;
mais le fait est, qu'en apparence du moins, Ctésiphon n'avait
pas arrondi autre chose que son énorme ventre, sa caisse res-
tant à l'étal où il semblait qu'elle eût toujours été depuis qu'il
l'avait apportée sur le Forum. Il y eut même une époque où
Ctésiphon, consumant presque toutes ses journées dans des
occupations frivoles et des amusements stériles, redoubla de
plus en plus l'opinion, qu'autour de lui, on avait toujours eue,
sur sa manière d'être et de faire.
Celte époque était celle où « l'argentarius »— le défunt —
ayant acheté Lupus, ce dernier ne tarda pas à émerveiller Clé-
20 LE DIEU PLUTUS — I.
siphon par sa gentillesse et par tous les tours qu'il lui voyait
journellement accomplir.
L'enthousiasme de Ctésiphon pour le petit Lupus devint tel,
que ce fut lui qui lui avança, spontanément, les premiers ses-
terces à l'aide desquels le « collybista », récemment autorisé à cet
infime commerce par son maître, acheta la table de bois blanc
et les autres objets nécessaires à ses opérations futures.
Ce fut alors que Ctésiphon, qui était voisin de comptoir avec
« l'argentarius » et que l'on voyait passer des heures entières dans
la contemplation ridicule de la table de bois blanc et des fa-
çons d'agir du jeune Lupus, jusqu'à en oublier ses propres
affaires, reçut de ses confrères en banque l'agréable surnom
d'imbécile ou de niais, « nugax », que la véridique histoire nous
contraint d'enregistrer.
Toutefois, si les confrères de Ctésiphon avaient un peu
mieux étudié sa physionomie quand il examinait lui-même
celle du jeune Lupus, ils auraient pu se convaincre que l'en-
thousiasme n'était pas le seul mobile qui poussait le gros
« mensarius » à de telles déperditions d'un temps considéré déjà
comme de la monnaie (1).
Un observateur attentif eut, en effet, rémarqué dans tous
ses traits une curiosité ardente, mélangée à des éclairs qui
traversaient, comme les feux d'une haine secrète, sa face ordi-
nairement placide et même joviale.
Quoiqu'il en soit, Ctésiphon ne s'était que difficilement con-
solé delà disparition soudaine du jeune Lupus.
Il n'avait point omis de le rechercher ; mais n'ayant pu
découvrir ce qu'il était devenu, on le vit reprendre, sans
doute pour adoucir ses regrets, une occupation momentané-
ment délaissée, et au moyen de laquelle il charmait autrefois
ses loisirs sur le Forum.
Ctésiphon-Nugax était un amateur décidé de poésie — dé-
faut beaucoup plus commun qu'on ne le croit chez les ban-
quiers de tous les temps — et, au milieu de ses piles de
sesterces, il y avait toujours un volume déroulé de l'un de ses
trois poètes préférés, Homère, Pindare, Anacréon.
(1) Tempus, lucrum. (Cicéron, pro Flac, 37;.
III. — OU LE LOUVETEAU DEVIENT LOUP 21
Ce n'était pas le registre de « l'accepti » et de « l'expensi » qui
occupait la placé d'honneur sur lebureau du « mensarius» , c'é-
tait le livre de l'un de ces trois fils de l'harmonieuse Grèce,
mon beau pays ! comme ne manquait jamais d'ajouter Ctési-
phon. Seulement, il y avait un moyen de faire entrer Ctésiphon
immédiatement en fureur. C'était de lui parler de la poésie des
Latins. Ctésiphon poussait alors un « par Apollon et les neuf
Muses! » son juron favori, qui n'avait rien de rassurant pour
l'imprudent admirateur de Virgile, d'Horace et dé Catulle.
On comprend maintenant quelle dût être la joie du « mensa-
rius » quand il se vit tout à coup en présence de son pelitLupus.
— Avouez, Ctésiphon, que je vous ai fait une fameuse peur,
reprit celui-ci,lorsqu'il eût donné un libre cours à sa moqueuse
gaieté, et en frappant du plat de la main sur le gros ventre du
banquier pour essayer de faire disparaître l'anxiété qui s'était
manifestée sur son visage... Oui, j'en conviens, ma demande
est un peu brusque!.. Vous en avez pourtant de ces sesterces,
et de beaux et de dodus.!... Je ne suis pas comme les autres,
moi ; je sais voir et comprendre, Ctésiphon !... Vieux grec !...
Les petits yeux de Ctésiphon, roulaient de côté et d'autre,
autour de lui, avec une expression d'inquiétude et même de
terreur à faire pitié. Mais le jeune Lupus avait bien choisi son
moment. Il s'était rappelé les anciennes habitudes du ban-
quier qui arrivait toujours sur le Forum près d'une bonne
heure avant ses confrères — autre fait de naïveté à la charge
de Ctésiphon —■ et, dès-lors, il n'y avait pas d'indiscrétion
dans cette révélation faite d'ailleurs d'une voix mesurée.
— Eh bien, Ctésiphon, continua Lupus, si l'on vous disait:
Ce ne sera pas vous, Ctésiphon, qui donnerez les cent mille
sesterces; ce sera Furius, qui a confiance dans son bon ami
Ctésiphon, qui les remettra à celui-ci pour les prêter à son
maître... que penseriez-vous de cela?
Jamais nuée menaçant le ciel d'un voile de tristesse ne se
déchira plus vite que le lambeau aux sombres teintes qui s'é-
tait étendu un instant sur la physionomie troublée de Ctési-
phon-Nugax.
— Ah ! ah ! ah ! C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce
22 LE DIEU PLUTUS — I.
petit Lup!.. Cent mille sesterces ! il apporterait cela à son bon
ami Ctésiphon, dans le creux de sa main!..'. Ah! ah! ah!...
Je le savais bien, moi, que mon petit Lup... ferait fortune!...
Et à quand les sesterces ?
— Quand nous aurons dressé l'acte, Ctésiphon. Je me con-
tenterai de votre simple « nomen », sans aucune garantie de la
part d'un tiers. Le « nomen » de mon bon ami Ctésiphon, vaut
pour moi toutes les cautions du monde.
— Mais, mon petit Lup ..tu es esclave; à quoi bon un
titre et mon nom, si la loi te refuse, comme on dit, l'action,
et si, non pas moi, mais mes héritiers — nous sommes tous
mortels — peuvent te rire au nez quand tu redemanderas tes
cent mille sesterces?
Il paraît que l'air avec lequel Ctésiphon avait fait cette
simple observation était singulier, car Lupus, après l'avoir
considéré attentivement pendant quelques instants, reprit, en
donnant à ses paroles une accentuation particulière :
— Je suis occupé, Ctésiphon, à faire mon droit, et je vois
dans la loi que l'esclave, qui est au moins un homme, jouit
des droits dits» naturels », de celui, entr'autres, de n'être pas
volé... Donc, Ctésiphon, si mon maître ou les créanciers de
mon maître ne touchent pas à mon pécule (1) — et c'est
justement pour éviter cela que je viens vous le confier — ni
Ctésiphon, qui aurait une mauvaise pensée, ni les héritiers de
Ctésiphon, qui seraient tentés de me rire au nez, ne réussi-
raient !... D'ailleurs, mon intention est de ne pas vous récla-
mer cette somme avant mon affranchissement... C'est de
l'argent que vous avez pour dix ans au moins, Ctésiphon.
— Et le profit? demanda le « mensarius », devenu attentif et
rendu circonspect.
— Le profit! mais vous le connaissez. Ce sera le même que
celui dont vous avez l'habitude dans vos prêts par dessous
main aux fils de famille, vieux sournois ! Seulement, vous le
(1) A proprement parler, il n'y avait que les créanciers du maître qui pouvaient,
en cas d'insolvabilité de celui-ci, s'emparer du pécule de l'esclave, tes moeurs,
moins rigoureuses que la loi, c'est Juvénal qui l'atteste (Saiyr 1TI, vers. 189,)
avaient fait admettre que le maître eût commis une indignité en reprenant à son
esclave, ce qu'il lui avait abandonné à titre de pécule.
III. — OU LE LOUVETEAU DEVIENT LOUP 23
couperez en deux parts, l'une pour vous, l'autre pour moi, —
c'est bien juste — et jamais sesterces ne vous auront fait des
petits aussi facilement. Au moyen d'une stipulation dont le
titre contiendra les termes, vous ajouterez l'intérêt au ca-
pital (1), après chaque opération. J'ai calculé que, dans dix ans,
quand nous réglerons notre compte, vous me devrez de cette
manière au moins quatre cent mille sesterces.
— Et si je refusais?
— On ne refuse pas de gagner /de l'argent qui ne vous
coûte rien, car, remarquez-le bien, Ctésiphon, vous ne faites
aucune avance D'ailleurs, si vous refusiez.
Et, «en cet instant, Furius, autrefois Lupus, plus ancienne-
ment Castor, montra des dents si blanches et si pointues, que le
mensarius », se hâta de le rassurer et de se rassurer lui-même
en faisant un geste d'assentiment qui abaissa tout aussitôt la
lèvre crispée et menaçante dé son jeune interlocuteur.
Ctésiphon eut le sentiment que si jadis il avait perdu son temps
dans la contemplation de son petit Lupus, celui-ci avait, au
contraire, utilisé le sien dans l'étude approfondie des plus
secrètes opérations de son bon ami Ctésiphon.
Il reprit donc :
— Au moins, le fonds est-il solide? Je demande cela
plutôt pour toi que pour moi, Furius, car il serait vraiment
navrant que. tu perdisses tes cent mille sesterces... Il est bien
entendu, en effet, que je ne réponds pas de la solvabilité de
ton débiteur.
— Solidité admirable! Ctésiphon. La plus grosse fortune de
Rome! Si nous suivons bien ensemble le plan que je vous
indiquerai, à chacun de mes sesterces il s'en suspendra tant
d'autres que ce sera comme une grappe d'argent ou plutôt
d'or que nous trouverons dans notre vigne !
— Par Apollon ! Comme il sait bien faire venir le vin à la
bouche, ce cher Furius ! C'est de la poésie, cela, et de la
meilleure!... Ah! ah! ah!... Quel aimable garçon que mon
petit Lup !.. Mais, le nom de ton maître?
. (1) Convention dite à'anatocisme, fort connue des Romains, et que l'on fut
obligé de règlerplus tard, tant ses résultats étaient exorbitants.
24 LE DIEU PLUTIIS — I.
— Auhis-Plautius-Lateranus.
— Mauvaise créance! cher Furius, mauvaise créance!
Chacun sait que, depuis l'empereur Néron, qui a confisqué
tous leurs biens, les Latérans n'ont pas un denier (1)..... Leur
maison (2) est encore aux mains de l'Etat (3). La plus grosse
fortune de Rome !... On t'a trompé !
— Cher Ctésiphon, avez-vous connu Fulgentius?
— L'opulent possesseur de ces immenses domaines de
Bythinie, de Thrace, d'Illyrie, d'Espagne ?
— Lui-même, Ctésiphon. C'était le père, — car il est mort
il y a quelques mois — d'Aulus-Plautius-LateranuskNous
sommes revenus à Rome depuis celte mort... J'ai passé près
de six années en Bythinie, Ctésiphon, et c'est là que j'ai
amassé mes premiers cent mille sesterces.
— Par Apollon ! je ne comprends rien à tout cela, cher
Furius. Comment Fulgentius peut-il être le père d'Aulus-
Plautius-Lateranus? Ce n'est pas le même nom.
— Sans doute, mais c'est le nom de la mère. Cher Ctési-
phon, si au lieu de vous complaire dans l'élude des poètes
de la, Grèce, — votre belle patrie ! — vous faisiez un peu
connaissance, — ne vous fâchez pas au moins ! — avec les
jurisconsultes romains, un de leurs adages vous expliquerait
« tout cela » en un tour de main.
— Quel adage ?
— « Partus ventrem sequitur ». En d'autres termes, quand il
n'y a pas mariage, l'enfant suit la condition de la mère et....
(1) Tacite, Histor. Lib XV.
(2) CélébTèe par Juvénal, qui mentionne également sa .confiscation, comme l'une
des plus belles de Rome. Egrcgias Lateranorum cèdes (Satyr, X, vers, 17.)
(3) Elle ne tarda pas à devenir la propriété de Maximïen-Hercule, qui la donna à
sa fille Fausta, seconde femme de l'empereur Constantin. Celui-ci, converti-au
Christianisme, l'attribua pour résidence a l'évèque de Rome. C'est sur l'emplace-
ment même de l'ancienne demeure des Lalérans que fut élevée la basilique actuelle
de Saint Jean-de-Latran qui devint ainsi la mère de toutes les églises de Rome et du
monde, comme le déclare encore aujourd'hui l'inscription qu'elle, porte à son
frontispice : SACRO-SANCTA. LATERAKEKSIS. ECCLESIA. OMNIUM, URBIS. ET. ORBIS.
ECSILECARDH. MATER. ET. CAPUT.
III. — OU LE LOUVETEAU DEVIENT LOUP 25
— Ah ! la mère n'était pas mariée ?
—? Pas mariée! Ctésiphon. Allez donc dire cela à Xula-
Plautia-Laterana, la veuve de Fulgentius, vous verrez comment
elle vous recevra, tout banquier et grec que vous êtes!...
Vraiment, Ctésiphon, vous me faites de la peine!.. Comment!
vous ne comprenez pas ?
— Par Apollon et par les neuf Muses ! ou plutôt, par le
Sphinx! car il y a là une énigme indéchiffrable, comment
veux-tu que je comprenne?.... Elle n'est pas mariée, et cepen-
dant elle est mariée !... voilà bien, si je ne me trompe, ce qui
résulte des tes propres paroles?
— Pas mariée légalement, Gtésiphon, mariée à la manière
des chrétiens, devant leurs prêtres!... Il est bon que vous
sachiez en effet, qu'à l'exception de Fulgentius qui ne voulut
jamais entendre parler de ces pratiques ridicules et dange-
reuses d'un culte avec lequel nos empereurs en finiront bientôt
sans doute, toute cette famille, y compris mon jeune maître,
est chrétienne. Du moins on m'a dit qu'Aulus-Plautius-Late-
ranus, enfant, avait été, comme sa soeur, élevé par sa mère
dans les principes de cette secte.
A cette révélation, Ctésiphon qui, paraît-il, exécrait les
chrétiens — nous ne savons trop pourquoi — entra dans un
véritable accès de fureur dont il s'efforçait, évidemment,
d'exagérer les manifestations devant son jeune interlocuteur.
— J'aurais dû m'en douter! s'écria-t-il. Ah ! les chrétiens !
Voilà bien encore une de leurs manoeuvres!.. C'est ainsi, cela
se voit, qu'ils espèrent refaire l'ancien patriciat et nous écraser,
nous autres gens de la plèbe, comme autrefois on écrasait les
prolétaires!... Quand est-ce donc qu'on nous débarrassera,
une bonne fois pour toutes, de cette vermine?....
— Calmez-vous, Ctésiphon, calmez-vous! il n'est pas néces-
saire de se mettre ainsi en colère, reprit Furius, qui s'atten-
dait probablement à cette explosion du gros banquier et qui
lui laissa un libre cours pendant quelques instants. Cette ver-
mine, — le mot n'est pas poétique, mais il est bon — cette
vermine a beaucoup trop pullulé pour être facilement dé-
truite.... Mais, si vous voulez vous exercer en petit à cette des-
26 LE DIEU PLUTUS — I.
truction, vous m'aiderez à ruiner le fils d'Aula-Plautia-Laterana.
Dans dix ans, au jour de mon affranchissement, ce sera, je
crois, chose faite.
Et comme la sortie impétueuse et les éclatsde voix du
« mensarius » avaient attiré autour des deux interlocuteurs
quelques changeurs qui commençaient à arriver sur le Forum
pour y reprendre leurs places habituelles, Furius, lançant à
Ctésiphon un coup-d'oeil où il y avait une recommandation
bien visible de prudence, ajouta :
— Nous pouvons, je pense, terminer cet entretien, car
nous sommes d'accord, bien d'accord, n'est-ce pas Ctési-
phon?..
— Oh ! de grand coeur ! repartit vivement celui-ci. Ce sera
avec joie que je vous aiderai dans cette affaire.
Ce mot, pour les indiscrets qui voulaient surprendre le
secret de l'irritation manifestée par leur gros confrère, parut
être une explication suffisante de la poignée de main qu'ils
virent Ctésiphon et Furius se donner, en se séparant, avec
des témoignages d'une affection réciproque véritablement
touchante.
Un « nummularius », voisin de comptoir avec le banquier
grec, ne put cependant s'abstenir de dire un peu haut :
— Encore une affaire où notre ami Ctésiphon se sera laissé
enfoncer par ce jeune homme! Le vieux musard n'en fait pas
d'autres chaque matin. C'est vraiment bien la peine, pour
essayer de détourner noire clientèle, de devancer l'Aurore aux
doigts de rose !... Quel drôle de corps que ce Ctésiphon avec
sa poésie !... Je serais fâché qu'il disparût du Forum !
Quant à Furius, aucun de ceux qui étaient là, n'avait eu le
temps de le reconnaître pour le petit Lupus d'autrefois.
CHAPITRE IV
DIX ANNEES BIEN E5IPL0YEES
Il y a, dans l'histoire de l'esclavage antique, quelque chose
de plus triste que cet esclavage même ; c'est l'histoire des
affranchissements.
Nous n'avons jamais lu une scène des comédies de Plaute (1),
où cet auteur, pour amuser et (aire rire son public, place dans
la bouche d'un pauvre esclave, l'un de ses personnages, une
bravade navrante de tous les supplices infligés à ces infortunés
par la cruauté des maîtres, sans nous sentir révolté de cet
excès d'abaissement qui allait jusqu'à faire moquerie des car-
cans, des fouets et des chaînes de fer, uniquement dans le but
d'excuser ou de flatter les instincts les plus impitoyables ou
les caprices les plus effrayants d'une barbarie sans contrôle,
comme sans limites (2).
Mais nous trouvons, dans ce même Plaute, et jusque dans
le doux Térence, des situations plus tristes encore au point
de vue de l'honneur de l'humanité, et dans la peinture des-
quelles ils se sont complus, épuisant, en maints endroits de
leurs pièces, pour ces honteux tableaux, toutes les couleurs
de leur style, toutes les ressources de leur verve puissante.
Nous voulons parler de ces scènes qui abondent dans les co-
médies de ces deux poètes, et qui en forment même le fond
et le noeud, où l'esclave est fait, en quelque sorte, l'égal du
(1) Voir cette scène dans Plaute, Asinaire, act. III, se. 2.
(2) Sénèque, le Tragique, a pu dire, en effet, dans sa pièce des Troades : Lex niilla
servo partit aulpaenam impedil.
28 LE DIEU PLUTUS — I.
maître, non par le génie du bien et de la vertu, mais par celui
du mal et de la basse intrigue, et au profit de toutes les tur-
pitudes, de tous les vices, même de tous les crimes où peuvent
être entraînées une vieillesse dégradée ou une jeunesse déci-
dée à toutes les infamies.
Il faut le dire, à Rome, la Liberté, cette déesse séduisante
de la servitude, vers laquelle montaient chaque jour les aspi-
rations et les voeux de deux millions d'esclaves, n'avait pas
placé ses statues au bout des sentiers lumineux que le mal-
heur peut suivre d'un pas ferme et digne, mais au bord de
ces voies fangeuses où le pied glisse à chaque instant.
Qu'on nous permette de traduire ici un court passage de
Denys d'Halicarnasse (1), afin d'offrir la preuve, dans la bouche
même d'un contemporain, de ce que nous venons de dire :
« Telle est, à notre époque, dit cet auteur, la perturbation
des moeurs, telles sont les ignominies dans lesquelles a dis-
paru la probité romaine, qu'un grand nombre d'esclaves
n'achètent leur liberté et ne sont faits citoyens qu'avec l'ar-
gent ramassé dans les vols, les effractions de murailles, les
prostitutions et les crimes de tous genres ; d'autres, complices
de leurs maîtres, s'associent à leurs empoisonnements,-homi-
cides, forfaits contre les dieux et la république, et reçoivent,
en récompense, la faveur de l'affranchissement. »
Le législateur lui-même avait dû se préoccuper, tant le mal
était arrivé à son comble, d'opposer certains obstacles à des
faits difficiles à exprimer en raison des honteux détails aux-
quels il faudrait descendre, mais qui s'étaient tellement mul-
tipliés, qu'ils avaient jeté la confusion et le désordre dans les
familles, menacé l'honneur des vrais citoyens, compromis la
stabilité même de Rome.
En conséquence, Auguste, et après lui Tibère, firent promul-
guer trois lois, la loi Fusia Caninia (An de Rome 751), la loi
AElia Sentia (An de Rome 757), et la loi Junia Norbana (An de
Rome 772), qu'on ne doit pas considérer comme restrictives
de la liberté, mais simplement comme étant destinées à répri-
mer la licence des affranchissements en ne les permettant que
(I) Antiquit. rom. Lib. IV, cap. 24.
IV. — DIX ANNÉES BIEN EMPLOYÉES 29
pour des causes honorables et pour les maîtres et pour les
esclaves (1).
Nous ne retiendrons, dans ces diverses lois, que deux disposi-
tions de la loi Jîlia Sentia, dont nous avons besoin pour l'in-
telligence de ce qui va suivre.
La première exigeait que le maître fut âgé de vingt ans ac-
complis pour être capable de procéder à un seul affranchisse-
ment. Le motif était qu'il ne fallait pas exposer la jeunesse des
maîtres à être surprise par les manoeuvres intéressées de leurs
esclaves.
La seconde défendait qu'aucun esclave pût être affranchi
avant l'âge de trente ans.
On voulait par. là que l'esclave eût mérité la faveur de la
manumission par une servitude suffisamment prolongée pour
la réputer laborieuse et digne.
Si ces deux conditions, impérieusement exigées par la loi
AElia Sentia, avec d'autres encore, ne se rencontraient pas dans
l'esclave affranchi, il n'acquérait, sous la qualification de " La-
tin-Junien » ou même de" Déditice », qu'un simulacre deliberté
qui s'évanouissait à sa mort. A ce moment, le maître s'empa-
rait de tous les biens qu'il avait possédés pendant sa vie, ab-
solument comme si c'eût été un véritable pécule, et comme s'il
n'eût jamais joui de la liberté (2).
Ces lois bien connues, maintenues avec une inflexible ri-
gueur, produisant d'ailleurs des conséquences auxquelles il
n'y avait pas moyen de se soustraire, firent d'abord le déses-
poir de Lupus, passant du comptoir de « l'argentarius » en
Bythinie, où résidait habituellement Fulgentius, père d'Aulus-
Plautius-Lateranus.
Comment, en effet, songer même à la liberté dont il com-
mençait à avoir une soif ardente, lorsqu'il en était séparé par un
intervalle de plus de quinze années ? Par quelles flatteries, ou
(1) Voir pour ces trois lois, outre les jurisconsultes, tels que Gaïus, Comment. I,
i et 3; TJlpien, fragm. I, II ; Inst. Lib. I. Tit. 5, 6, 7 ; les historiens, tels.que Tacite,
Annal. XV, 55. Suétone, Aug. cap. 60 ; Dion Cassius, Histor. Lib. LYI, cap 33 ; Denys
d'Halicarnasse, 18 cit. loc.
(2) Justinien, Inst. Lib. III, Tit. VII, g 4.
30 LE DIEU PLUTUS — I.
par quels abaissements, mériter un bienfait qui ne pouvait pas
lui être accordé ?
Quoiqu'il en soit, Fulgentius ne tarda pas, comme tout le
monde, à être charmé de l'extérieur du jeune Lupus, et son
fils étant à peu près du même âge, il n'avait vu aucun incon-
vénient à le placer auprès de lui, afin qu'il lui servit de dis-
traction et, en quelque sorte, de jouet.
Lupus, avec les instincts qui lui étaient propres et l'expé-
rience prématurée qu'il avait acquise sur le Forum, avec l'ar-
deur du gain qu'avaient éveillée en lui ses premiers profits et
qu'il n'avait pas eu le temps de satisfaire, Lupus ne tarda pas
à entrevoir tout le parti qu'il y avait à tirer pour lui-même de
sa nouvelle situation, en attendant que l'heure de la liberté
arrivât. Une s'agissait, en effet, que de s'attacher de près à
la personne d'un maître, bien jeune encore assurément, mais
dont la jeunesse, facile à captiver et à séduire, formait pré-
cisément la base fondamentale du plan qui commençait à
se dessiner vaguement dans la pensée de l'audacieux petit
esclave.
Le fils de Fulgentius atteignait à ce moment l'âge de qua-
torze ans, et Lupus qui avait été vendu pour la première fois
à huit ans et qui en avait passé environ cinq ou six auprès de
ses deux premiers maîtres, avait exactement, ou à peu près,
le même nombre d'années. Le souffle puissant des passions
qui consumaient déjà le coeur de Lupus, pouvait donc se com-
muniquer à celui d'Aulus-Plautius-Lateranusety allumer l'un
de ces incendies qui s'étendent au loin'et qui dévorent tout.
Quelle radieuse perspective pour celui qui saurait se rendre le
complice nécessaire de tous les entraînements d'un jeune pa-
tricien, portant l'un des grands noms de Rome ancienne, et
dont le père était l'un des plus opulents citoyens ! Quelle
source inépuisable de profits et même de fortune! Et la li-
berté! Hélas! nous l'avons dit, Lupus ne pouvait l'apercevoir
que dans un lointain qui eût découragé tout autre, mais qui,
après l'avoir atlristé pendant quelque temps, ne fit que re-
doubler ses ardeurs secrètes.
En attendant l'heure de sa trentième année, il saurait bien
IV. — DIX ANNÉES BIEN EMPLOYÉES 31
se composer une de ces situations d'esclave comme il en avait
connu quelques-unes à Rome, et dont, nous verrons en effet
bientôt la réalisation dans sa personne.
Plein de ces desseins profondément dissimulés, le jeune
Lupus commença par imaginer une petite histoire, afin de se
rendre intéressant à Fulgentius et à son fils. La naissance ne
l'avait pas destiné à la servitude ; il avait été la victime du
rapt d'un maquignon nommé Chaerestrate ; seulement il n'en
pouvait fournir la preuve. Il était dans le premier âge,' quand
ce grand malheur lui était arrivé, et il ne pouvait, dès lors,
se rappeler, ni le pays où il avait vu le jour, ni la famille à
laquelle il appartenait ; tout ce qu'il savait, par un lambeau de
document surpris à Chaerestrate, c'est que son nom était Furius,
faible indice qui lui permettrait peut-être plus lard de démon-
trer son ingénuité.
Fulgentius ne tenait pas du tout à cette démonstration qui
l'eût privé d'un esclave assez chèrement acheté ; mais l'his-
toire fit son effet sur le père et sur le fils, et Furius, désormais
décoré de ce nom — un nom de noblesse, comme nous l'a ré-
vélé Ctésiphon — obtenait un rang à part dans la famille (1),
et presque une place honorable dans la maison.
Ce fut alors que, changeant les allures de l'animal dont
« l'argentarius "lui avait donné le nom, pour les habitudes cau-
teleuses et plus sûres du serpent, on vit Furius, sorti du sol
où il rampait humblement, s'élever peu à peu, et dans le si-
lence, pour étreindre la personne de son jeune maître et l'en-
lacer de ses caressants anneaux.
On sait ce que deviennent la fleur ou le fruit quand un souffle
malfaisant a remplacé la pénétrante ardeur du soleil et les douces
tiédeurs de la brise. En très-peu de temps, Aulus-Plautius-Late-
ranus, glacé par l'impur contact de cette froide corruption, sentit
se dessécher toutes les floraisons vigoureuses de son enfance, et,
tout en lui, dans son adolescence qui commençait, se couvrir de
(1) Famille, ensemble de choses qui sont utiles, qui servent : res quoefamnlan-
tur. Tel était, en effet, à Rome, le vrai sens de ce mot dont la signification est deve-
nue si grande parmi nous. On l'appliquait particulièrement aux esclaves dépendant
d'un même maître.
32 LE DIEU PLUTUS — 1.
l'âpre végétation des terres maudites. Et pourtant, dans ses plus
tendres années, une mère admirable, que nos lecteurs connaî'
tront plus tard, avait préparé son coeur aux longues influences
des plus nobles vertus ; niais cette mère n'était plus là pour
empêcher de sinistres efforts, et le père ne Voyait, dans ces
premières ardeurs, que l'impétueux élan d'une jeunesse en-
traînée par les témérités d'une nature généreuse.
Et le hideux serpent continuait dans l'ombre à accomplir
son oeuvre et à resserrer de plus en plus les noeuds dont il
avait enveloppé sa victime.
La Bythinie n'était pas alors ce qu'elle fut plus tard, et Nico-
médie, sa capitale, n'était pas encore la ville que Dioclétien
tentait en ce moment d'égaler à Rome. Les empereurs, ses
prédécesseurs, avaient eu vraiment bien autre chose à faire
qu'à se choisir une résidence pour y vivre paisiblement. A la
vérité, se sentant tous, comme lui, repoussés de Rome, ils
avaient pensé à transférer au loin le siège de l'empire; mais au
milieu des affaissements et de la lente décomposition de la chose
romaine, ils n'avaient été occupés, pendant la durée de leurs
règnes, qu'à en soutenir les diverses parties qui s'écroulaient
néanmoins de tous côtés. Les Barbares apparaissant presque
à la fois sur tous les points, il leur fallait accourir du fond des
Gaules et de la Germanie, en Arménie et en Perse, puis repas-
ser d'Orient en Occident pour essayer de contenir leurs efforts
et empêcher leurs envahissements.
Un théâtre, comme celui de la Bythinie, ne peut donner
lieu à des exploits du genre de ceux que méditait Furius et,
en conséquence, il n'aspirait qu'à rentrer avec son jeune
maître dans cette Rome dont il vantait continuellement les
splendeurs, et dont il avait mesuré déjà les profonds abîmes.
Mais comment faire? Fulgentius, pour des raisons que nous
devrons exposer, ne s'y montrait que rarement, et quand
Aula-Plautia-Laterana, sa noble épouse, en était partie
afin d'habiter les domaines qu'il lui avait abandonnés en
Espagne.
Un événement mystérieux dont nous ne voudrions pas char-
ger la scélératesse de Furius-Lupus, malgré de fortes pré-
IV. — DIX ANNÉES BIEN EMPLOYEES 33
somptions, dénoua, comme à point nomme, cette situation.
Enlevé par une courte maladie due à un poison dont on ne
reconnut que trop tard la présence dans ses veines et qu'il
avait puisé, on ne savait dans quelle coupe ni de quelles
mains, Fulgentius s'éteignit subitement et au moment où son
fils atteignait sa vingtième année.
Il laissait en outre une fille qui avait toujours vécu auprès
de sa mère, soit à Rome, soit en Espagne, et qu'il connaissait
à peine.
Celte jeune fille, d'une rare beauté, ne comptait que seize
ans.
Il n'y avait pas quinze jours que le bûcher des funérailles
avait permis à Aulus-Plautius-Lateranus de recueillir les
cendres de son père, qu'il s'élançait vers Rome, accompagné
de Furius, devenu l'indispensable confident de tous ses projets,
et que nous avons vu, presque en arrivant, confier à Ctésiphon
les premiers cent mille sesterces que lui avaient valu les six
années de débordements dans lesquels il avait entraîné son
jeune maître.
Ces cent mille sesterces n'étaient que le commencement de
la splendide opulence dont Furius se promettait de jouir au
jour encore lointain de son affranchissement.
Afin d'abréger, nous dirons simplement: Qu'à vingt-cinq
ans, c'est-à-dire à l'âge où, légalement,à Rome, on était vrai-
ment majeur, Furius, devenu procuralor » ou intendant de son
maître, était assez riche lui-même pour se faire construire
l'opulente demeure que nous avons essayé de décrire dans
notre premier chapitre et qu'il habitait avec un certain nombre
d'esclaves qui lui appartenaient comme « vicarii.
A trente ans, Furius eût pu, ainsi que Didius Julianus l'avait
fait quelques soixante ans auparavant, acheter l'empire, si,
par hasard, l'empire eût été à vendre.
Qui sait ? peut-être y songeait-il.
Mais à trente ans aussi, il avait réalisé l'espérance qu'il
caressait autrefois lorsqu'il demandait à Ctésiphon de l'aider à
ruiner le fils d'Aula-Plautia-Laterana, en ajoutant :
3
34 LE DIEU PLUTUS — I.
— Dans dix ans, au jour de mon' affranchissement, ce sera
je crois, chose faite.
C'était, en effet, chose accomplie, et au profit de Furius.
Ctésiphon, son compère, en sa qualité de créancier unique
d'Aulus-Plautius-Lateranus, sollicitait en ce moment du
préteur, l'envoi en possession des biens de son débiteur dans
la forme très-curieuse qui nous a été conservée par Cicéron,
Gaïus et Théophile (1).
Cet envoi en possession, « missioin possessionem »,devaitêtre
suivi delà publication, « proscriptio », des domaines d'Illyrie, de
Bythinie, de Thracé, d'Espagne, faite par affiches dans le Forum
et les lieux les plus fréquentés de la ville; puis de leur
vente, au plus offrant enchérisseur, après la consommation
de tous les délais Jégaux.
De plus, Furius était libre. H l'était, nous l'avons dit,
depuis la veille.
Il avait jeté quelques milliers de sesterces dans la main
déshonorée de son maître, et, à ce prix, la main de ce maître
s'était retirée de dessus sa tête, et sa bouche avait prononcé,
devant le magistrat, la formule de l'affranchissement solennel.
Puis Aulus-Plautius-Lateranus s'était enfui de Rome.
Sait-on maintenant ce qui causait peut-être à Furius la plus
vive satisfaction au milieu de toutes celles dont son coeur
débordait en ces premiers moments ?
C'était d'avoir pu ordonner par lui-même et pour lui-même
le châtiment qu'il faisait infliger à ce pauvre enfant que nous
avons laissé étendu évanoui de douleur sur le sol quand Furius
écartait la portière de son « dormitorium ».
C'était aussi d'avoir pu faire trembler la troupe consternée
de ses esclaves, jusque-là rebelles à un maître qui ne s'appar-
tenait pas à lui-même.
Mais l'heure du réveil a sonné pour Furius, car déjà il a
revêtu la robe des festins ; et voici qu'un esclave attentif le
prévient que Carpinatius et Ctésiphon, ses deux convives, vont
franchir le seuil de sa demeure.
(I) Cicéron, pro Quintio, cap. (9; — Gaïus III. n°'77 et 78; — Théophile, Lib.
III. Tit. 12.
CHAPITRE V
LE SOUPER DES TROIS GRACES
Furius-Lupus n'avait pas acquis seulement l'immense
opulence à laquelle nous le voyons arrivé en ruinant Aulus-
Plautius-Lateranus ; les relations qu'il s'était ménagées parmi
les jeunes patriciens, complices des désordres et compagnons
des débauches de son maître, lui avaient permis d'engloutir
encore d'autres fortunes, qui étaient venues se fondre entre ses
mains, toujours ouvertes pour recueillir les débris accumulés
autour de lui par la fougue impétueuse des plus ardentes
passions.
Il joignait d'ailleurs à cette industrie principale d'autres
industries accessoires, sources intarissables de profits abon-
dants.
Ainsi, il pratiquait en grand le prêt sur gages, et c'est à
cause de cela que nous avons vu sa demeure encombrée des
choses les plus rares et des objets les plus précieux, qu'il
savait revendre à des prix exorbitants si, au terme rigoureuse-
ment fixé par une convention habilement combinée, ses débi-
teurs ne le remboursaient point des sommes avancées sur ces
riches dépouilles.
Ainsi encore, c'était un impudent fénérateur, autrement dit
un usurier sans entrailles, faisant valoir, aux plus gros
intérêts, l'argent amassé par toutes ces voies sordides.
Furius avait fait son droit ; il l'avait affirmé à Ctésiphon en
le gourmandant de ne pas connaître mieux les jurisconsultes
romains. Mais, dans cette élude, et en homme éminemment
36 LE DIEU PLUTUS — I.
pratique, il s'était bien gardé de prendre parti sur aucune
question spéculative, sur celle, entr'autres qui divisait les
prudents, dont les uns tenaient pour l'usure dite " onciaire »,
introduite à Rome par l'ancienne loi des Douze-Tables, et les
autres pour la « centésime »,importée plus tard parles banquiers
grecs (1). Furius estimant à l'exemple du vieux Caton qui était,
pour le dire en passant; un fénérateur de première force, que
chacune de ces deux usures avait des utilités excellentes,
aimait mieux s'en servir à tour de rôle et suivant les circons-
tances, c'est-à-dire, -selon les gens auxquels il avait à faire,
et, surtout, selon ses propres opportunités. Il lui suffisait que
le profit pût être gigantesque, et grâce à sa manière de com-
prendre et de pratiquer soit « l'onciaire » , soit la « centésime »,
on peut être assuré qu'il l'était presque toujours.
Furius, avec tant de ressources ostensibles ou cachées,
avec tant de coffres-forts béants où s'engloutissaient pêle-mêle,
depuis les « aurei » ou solides du riche, jusqu'aux derniers ses-
terces du pauvre, ressemblait donc au dieu Plutus qui, sous des
noms divers, personnifiant les caprices de la Fortune, comptait
seize temples à Rome, et dont les autels étaient arrosés par
les larmes amères de l'humanité au désespoir. Mais Furius
n'était pas ce dieu Plutus, immobile sur son piédestal d'airain,
abaissant les plus fiers ou les relevant à son gré, ne faisant
que sourire au bruit de tous les autres dieux, tombant autour de
lui, dans la capitale du monde, sous les coups du Christianisme,
et se disant que désormais il serait seul, toujours seul à régner
sur Rome et sur l'univers ! Furius était esclave, et comme
esclave il lui fallait avoir le regard sans cesse fixé sur la main
qui, d'un coup, pouvait l'abattre et, en s'emparant de toutes
ses richesses, faire de lui, et à tout jamais, le dernier des
misérables.
En conséquence, Furius avait pris toutes ses précautions.
(i) L'onciariwm faenus était ainsi appelé parce que le débiteur donnait au
créancier le douzième de l'as, c'est-à-dire une once, ce qui représente un intérêt à 8
et demi pour cent par an. Dans la centésime, au contraire, on donnait au créancier la
centième partie du capital, mais comme elle se percevait tous les mois, c'était un
intérêt de douze pour cent par an.
V — LE S00PER DES TROIS GRACES 37
Et d'abord, à l'exception de sa maison, qui lui était indis-
pensable pour ses ténébreuses opérations et comme lieu de
dépôt de tous les gages, « pignora », qu'il se faisait remettre, il
ne possédait aucun immeuble. Les immeubles, en effet, dans
certaines situations louches, sont choses embarrassantes,
comme biens dont on peut constater l'origine et qu'il est facile
de suivre jusque dans les mains les plus complaisantes. Et
pour dissimuler jusqu'à l'existence des sommes énormes qu'il
avait disséminées à Rome et dans les provinces, pour les faire
valoir, il se servait, afin de les soustraire par avance aux
éventualités les plus fâcheuses, de ce qu'on appelait des « para-
rii » (parrains) ou prête-noms qui, non-seulement, se mettaient
comme on dit, à la piste des affaires, mais encore les traitaient
en leurs noms et savaient en rendre les résultats et les profits
impossibles à rechercher.
Gtésiphon était depuis longtemps le « pararius » de Furius
pour les affaires de Rome.
Carpinatius était celui de l'extérieur, c'est-à-dire qu'il était
spécialement chargé des provinces. Furius avait, en effet,
étendu partout ses opérations usuraires.
Nous connaissons déjà Gtésiphon, ou du moins nous croyons
le connaître. Nous savons, par exemple qu'il est en possession
d'un remarquable embonpoint, condition physique correspon-
dant à la stabilité de son emploi, et, de plus, d'un certain
nombre de prénoms, noms et surnoms qui sont encore plus
indispensables à tous ceux qui, comme Ctésiphon, ont besoin
d'apparaître de temps en temps sous de faux jours.
Et cependant, Carpinatius s'appelait ainsi tout court.
Mais les membres de la «.gens Carpinatia » avaient la fierté
de leur nom, fort connu, grâce à Cicéron, et depuis Verres (1).
Ce Carpinatius, qui était de Syracuse, où il retournait de
temps à autre quand Furius ne lui faisait pas parcourir ces ma-
gnifiques voies romaines qui, de la Ville, rayonnaient jusqu'aux
extrémités du monde alors connu, ce Carpinatius, disons-nous,
(1) Un Carpinatius était l'un de ces favoris de Verres dont le préteurde Sicile se
servait pour déguiser sous leurs noms les prêts usuraires qu'il faisait à ses adminis-
trés, souvent au moyen des deniers de l'Etat (Cicéron Verr. Act. 2. n°s 70 et 76).
38 LE DIED PLOTDS. — I.
âgé d'environ quarante ans, offrait un type entièrement opposé
à celui de Ctésiphon. D'une taille moyenne et souple, ses mem-
bres nerveux, bien rattachés à un corps aussi robuste qu'agile,
dénotaient l'homme pour lequel les longues fatigues des plus
pénibles voyages ne sont qu'un moyen d'entretenir et de forti-
fier une santé vigoureuse.
Au moral, il n'eût pas été plus difficile de se former une
opinion sur ce personnage, d'un ensemble d'ailleurs assez vul-
gaire. Ses yeux fixes et pénétrants, son regard dur, ferme et
scrutateur, ses lèvres minces, presque entièrement rentrées
dans la bouche, d'où ne sortait jamais le moindre sourire, les
plis de son front, nombreux et profondément creusés, le teint
sans coloris, mais sans pâleur, de son visage d'une coupe
austère, indiquaient la cupidité concentrée, inquiète, jalouse
qui formait, en effet, le fonds de son caractère.
Quoiqu'il en soit de ces deux hommes, instruments depuis
longues années des combinaisons de Furius-Lupus, celui-ci
les avait réunis pour célébrer son récent affranchissement, et
aussi un peu pour s'entretenir avec eux, de certaines affaires
passées et à venir, assez délicates à traiter.
A Rome, où les festins ne se composaient jamais d'un très-
grand nombre de convives, on appelait « Repas des TroisGrâces »
ceux où il n'y avait pas plus de trois personnes. Quand —
chose rare — les invités, y compris l'amphytrion, étaient
neuf, on disait alors que c'était le « Souper des Muses » (1).
Furius-Lupus, Carpinatius et Ctésiphon représentaient donc
les trois Grâces.
■ Il est bien entendu qu'il n'aurait pu s'agir, comme autrefois
aux temps mythologiques, de décider entre eux du prix de la
beauté; la seule question eût été celle de savoir qui, parmi
eux, l'emportait en laideur morale, et alors, ce n'est pas le
berger Paris, mais l'un des trois juges Mïnos, AEaque et
Rhadamante qu'il eût fallu, pour cette sentence, évoquer du
fond des royaumes infernaux.
Le lecteur sera peut-être désappointé et mécontent de ne
(1) Aulu-Gelle, Nuits attiques, Lib. XIII.cap. 11.
V. — LE SOUPER DES TROIS GRACES 39
pas trouver ici une description détaillée du souper offert par
Furius à ses deux amis et compères, avec le « menu » des mets
qui le composaient, et de n'avoir pas ainsi un échantillon de
cette gastronomie romaine dont l'intempérance a fait surtout
la célébrité. Mais nous lui répondrons avec Horace : « Non est
hic locus » (ce n'est pas ici le lieu), car on soupait mal chez
Furius dont toutes les habitudes et les instincts tendaient à
l'économie. On n'aurait pas même rencontré, dans son « tricli-
nium » (1), ces nombreux esclaves qui, dans d'autres maisons,
veillaient attentifs aux moindres désirs des convives couronnés
de fleurs, et renouvelaient incessamment, au milieu d'une
atmosphère saturée des parfums les plus excitants, au bruit
des instruments de musique et des danses voluptueuses, les
vins exquis glacés dans la neige, les mets légers préparés
pour mettre en appétit, et ceux, plus substantiels, qui leur suc-
cédaient, les pâtisseries pétries avec du miel, les confitures et
autres friandises qui, sous ht nom de « bellaria », complétaient
les jouissances d'un repas convenablement servi.
Furius, esclave lui-même, se faisant dès-lors difficilement
obéir, se méfiant d'ailleurs des investigations jalouses et des
rapports intéressés, avait réduit autant que possible, le nombre
de ses « vicarii », ne conservant que ceux qui lui étaient rigou-
reusement nécessaires pour les préposer aux diverses branches
de son commerce et de ses opérations.
Cependant, comme il ne se peut que dans une demeure aussi
bien pourvue de toutes choses que l'était celle de Furius, il ne
se rencontre pas, pour les jours solennels, quelques provisions
de haut goût et quelques amphores des bons crus tels que le
Falerne, le Massique, le Cécube, l'Albe et le Surrente, il pa-
raît que Carpinatius et Ctésiphon, n'avaient pas à regretter de
n'être point restés à souper chez eux. La face enluminée du
jovial Ctésiphon, mollement étendu sur son lit aux riches
coussins de pourpre, en disait même un peu plus qu'il ne l'eût
désiré sans doute, si un esclave lui avait présenté l'un de ces
petits miroirs d'acier poli que les convives demandaient de
(i) Triclinium. salle à manger à trois lits.
40 LE DIEU PLOTDS. — I.
temps à autre, pour y étudier les diverses nuances de leur teint
échauffé, et régler, en parfaite connaissance de cause, les de-
grés de leur intempérance. Mais il n'y avait, dans Carpinatius,
d'autres traces de « l'ebria jucunditas », vantée par Horace
comme le terme heureux où doit s'arrêter la science du bien-
vivre, qu'une teinte un peu plus rosée ajoutée au fonds incer-
tain de son coloris ordinaire. Furius était en pleine possession
de lui-même et il n'oubliait pas d'en donner la preuve, par
quelques plaisanteries décochées, en certains moments, à
l'adresse de son bon ami Ctésiphon.
Enfin tous les esclaves, sur un signe du maître, ayant fait
retraite, et le « triclinium » étant rempli de ce silence qui pro-
voque aux confidences et permet d'épanouir son coeur, Furius-
Lupus se releva sur sa couche de festin, en appuyant son coude
gauche sur le bord de la table, et de la main droite tenant une
coupe pleine de vin :
— Amis, dit-il, d'une voix solennelle, je fais cette libation
à Jupiter-Libérateur !
— Au riche Furius ! au dieu Plutus ! se hâta de s'écrier
Ctésiphon, oubliant pour la première fois de sa vie Apollon et
les neuf Muses et inondant le tapis précieux qui servait de
nappe, de tout le contenu d'une large amphore de vin qu'il
avait saisie.
C'était le tour de Carpinatius. Mais, au grand étonnement
des deux autres convives, sa main resta inerte, et son corps
immobile.
— Eh bien? Carpinatius, dit Ctésiphon, en le regardant avec
surprise.
— Et à qui m'adresser ? demanda Carpinatius répondant à
ce regard. Vous avez nommé les deux seules divinités que je
connaisse, la Liberté et la Fortune... Je ne perdrais pas. une
seule coupe du vin le plus commun pour une autre invo-
cation.
Mais, comme se ravisant tout à coup, et se redressant à son
tour, il éleva au-dessus de sa tête un large vase tout plein de
la liqueur fumeuse d'un Cécube chaudement coloré, et dit
d'une voix stridente, en le répandant sur la table :

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