Le Doigt de Dieu. La Situation avant et après le 2 Décembre, par Esprit Privat,...

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Michel-Lévy frères (Paris). 1852. In-18, 107 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1852
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LE DOIGT DE DIEU.
Paris. — Typ. de Mme Ve Dondey-Dupré, r. St-Louis, 46, au Marais.
LE
LA SITUATION AVANT ET APRÈS LE 2 DÉCEMBRE
PAR
ESPRIT PRIVAT
PARTS
MICHEL LEVY FRÈRES, LIBRAIRES-EDITEURS,
RUE VIVIENNE, 2 BIS.
1852
I
L'Armée.
L'armée n'a pas seulement sauvé l'ordre
en France, elle a sauvé la paix au dehors
et la civilisation en Europe. Les révolu-
tionnaires avaient si bien compris que l'ar-
mée était le rempart contre lequel vien-
draient se briser toutes leurs sanglantes
folies, que le premier acte de leur pouvoir
après février fut de la chasser de Paris et
d'en demander plus tard la suppression,
pour lui substituer ce qu'ils appelaient la
force ouvrière, c'est-à-dire l'organisation de
l'anarchie.
Ne pouvant détruire l'armée, les déma-
gogues cherchèrent à la corrompre par
une propagande active; ne pouvant la
corrompre, ils essayèrent de la déshonorer,
en dénaturant le caractère de cette mémo-
rable campagne de Rome qui fera l'éternel
honneur de Louis-Napoléon.
Tant que les anarchistes espérèrent sé-
duire l'armée, ils l'accablèrent de flatte-
ries; quand ils virent qu'ils prêchaient
dans le désert, ils l'accablèrent d'outrages;
mais devant les outrages comme devant
les flatteries, l'armée resta impassible, do-
minée par le sentiment du devoir, de
l'honneur et de son admirable discipline.
Il faut être juste envers tout le monde,
même envers ses ennemis ; ce ne sont pas
seulement les démagogues qui ont tenté de
rompre les liens de cette merveilleuse dis-
cipline, sans laquelle il n'y aurait pas d'ar-
mée possible : des hommes qui avaient de
grandes prétentions à la modération et à la
sagesse, disons mieux, des hommes qui
croyaient avoir le monopole des idées
d'ordre et de conservation sociale, ont
tout fait pour diviser, pour amoindrir,
pour désorganiser la seule force qui, après
tant de bouleversements, soit encore res-
tée debout dans nos institutions.
Qu'était-ce, s'il vous plaît, que la propo-
sition des questeurs, sinon la rupture de
l'unité du commandement, cette condition
si essentielle de la discipline, le fractionne-
ment de l'armée en deux camps ennemis,
en un mot, l'organisation de la guerre civile !
Qu'était-ce encore que cet autre projet
sur la responsabilité du chef du pouvoir
exécutif qui se discutait dans les bureaux
de l'Assemblée, sinon le renversement de
tous les principes du gouvernement, l'ab-
sorption, monstrueuse du chef de l'État, au
profit du Pouvoir législatif, la violation en-
fin de toutes les notions de la raison et du
droit !
Eh bien, l'armée assistait à ces dissol-
vants débats avec une indignation muette.
L'armée ne discute pas, elle obéit; c'est
parce qu'elle ne discute pas, qu'elle est dis-
ciplinée et puissante ; c'est parce qu'elle
obéit, qu'elle sent le besoin impérieux de
n'avoir qu'un chef unique.
Eh jetant ce coup d'oeil rapide sur un
passé encore si près de nous, nous rougis-
sons en vérité d'avoir à réfuter de pareilles
turpitudes, surtout quand nous nous rappe-
lons qu'elles émanaient d'anciens chefs
parlementaires, à qui une longue pratique
des affaires ne laissait pas même l'excuse
de l'inexpérience.
On a vu notre admirable armée à l'oeu-
vre, et l'on sait s'il s'est produit dans ses
rangs la moindre faiblesse, la moindre hé-
sitation. Commandée par des chefs habiles
obéissant tous à la même volonté, elle a ré-
primé partout le désordre avec un entraîne-
1.
— 10 —
ment électrique, avec un sublime dévoue-
ment.
L'armée a rendu d'immenses services au
pays ; elle est appelée à lui en rendre peut-
être de plus grands encore ; et ne fût-ce
que celui de veiller à la conservation des
dernières conquêtes qu'elle vient de faire
sur les partis coalisés, c'est-à-dire l'unité de
commandement, l'unité de pouvoir dans la
personne du chef de l'État, son rôle serait
encore assez beau pour lui mériter la re-
connaissance de la France et l'estime de
l'Europe.
C'est en s'appuyant toujours sur cette ar-
mée aussi fidèle que brave, que le Prince
Louis-Napoléon achèvera glorieusement
l'oeuvre de régénération et de salut qu'il a
si héroïquement entreprise le 2 décembre
— 11 —
et qu'il assurera à la France, à l'abri des
malfaisantes agitations de la tribune, de
longs jours de paix, de stabilité, de con-
fiance et de prospérité.
II
Les Paysans.
L'armée a sauvé l'ordre matériel, les
paysans ont sauvé l'ordre politique et so-
cial.
Au 10 décembre, alors que la France dé-
voyée se débattait sanglante et meurtrie
sous les étreintes de la révolution, ce sont
les campagnes qui acclamèrent avec un en-
thousiasme électrique le neveu de l'Empe-
reur, et qui eurent l'initiative du courage
— 14 —
en protestant contre le crime de février par
le choix du plus grand nom des temps mo-
dernes, dont le souvenir était resté dans la
mémoire du peuple comme un symbole
vivant d'ordre, d'autorité et de gloire.
Tandis que la bourgeoisie et les ouvriers
des villes se divisaient sur les noms les plus
opposés, les paysans seuls concentraient
leurs suffrages sur le nom providentiel de
Louis-Napoléon, et ce phénomène s'est
produit deux fois en trois ans au sein de
l'enthousiasme magique et toujours crois-
sant de nos campagnes.
C'est que les campagnes, vivant loin des
agitations fébriles de nos cités, étaient res-
tées étrangères aux intrigues de la politi-
que et aux coteries ambitieuses qui se dis-
putaient le pouvoir. Courbés tout le jour
— 15 —
sur leurs sillons qu'ils fécondent de leurs
sueurs, les paysans ne prenaient aucune
part à ces luttes brûlantes des partis qui,
depuis le salon jusqu'à l'atelier, entrete-
naient dans tous nos grands centres un em-
brasement perpétuel. Ne comprenant rien
à tous ces beaux discours de la tribune,
dont le résultat le plus clair était d'entrete-
nir l'anxiété publique et d'empêcher la
vente des produits de la terre, nos popula-
tions rurales ne demandaient, ne désiraient
qu'une chose : la paix de leurs champs, la
sécurité de leurs foyers et la légitime
jouissance de leurs moissons.
Eh bien! dans leur gros bon sens, les
paysans sentaient que tous ces bienfaits ne
pouvaient leur être assurés que par la libre
action d'un pouvoir fort et respecté, et c'est
— 16 —
pour fonder ce pouvoir qu'ils se rattachè-
rent à l'héritier de celui qui avait été la plus
haute personnification de l'Autorité.
Les propagandistes de la démagogie
avaient bien pu, à l'aide de leurs grossiers
sophismes, tromper quelques candides cam-
pagnards et les entraîner çà et là dans des
tentatives de désordre; mais si ceux-ci,
dans leur ignorance, s'étaient laissé sé-
duire par des doctrines funestes qu'ils ne
comprenaient pas, il suffisait d'un nom pour
les arracher à leur égarement, pour les
ramener dans la voie de la vérité; ce nom,
c'était celui de Louis-Napoléon, qui avait
sur leur esprit toute la puissance d'un ta-
lisman.
Et en effet, n'a-t-on pas vu les communes
rurales du Bourbonnais, du Limousin, de
— 17 —
l'Alsace, qu'on croyait les plus gangrenées,
les plus inféodées au socialisme, et qui
avaient fourni presque à elles seules tout
le personnel de la Montagne dans nos as-
semblées, ne les a-t-on pas vues acclamer
le neveu de l'Empereur avec un enthou-
siasme qui tenait du délire ? Comment ex-
pliquer ce contre-sens? C'est bien simple :
Avec de belles paroles et de séduisantes
promesses, les meneurs de la démagogie
faisaient voter rouge ces pauvres paysans
qui ne voyaient pas l'abîme qu'on cachait
à leurs yeux sous des fleurs ; mais dès qu'il
s'agissait de Louis-Napoléon, oh. ! ils com-
prenaient alors ; il n'était plus possible de les
égarer sur un nom qui signifiait, dans leur
conscience : Ordre, travail, grandeur natio-
nale, sécurité, gloire, prospérité publique !
— 18 —
C'est ce culte pieux pour la grande mé-
moire de l'Empereur, dont nos campagnes
ont religieusement conservé la tradition,
qui a sauvé deux fois la France : au 10 dé-
cembre 1848, au 20 décembre 1851.
Le nom de Louis-Napoléon a été la digue
qui a arrêté le torrent révolutionnaire :
supprimez ce nom prodigieux, et il n'y avait
plus que le chaos !
III
Le Parlementarisme.
Les grands événements qui viennent de
s'accomplir en France paraissent ne pas
être bien compris par ceux-là mêmes qui
se croient le monopole du bon sens et du
patriotisme : il faut bien que ce soit ainsi
puisqu'il se manifeste dans le monde des
salons l'agitation la plus déraisonnable.
Le coup d'État du 2 décembre a sauvé le
— 20 —
pays des horreurs qui l'attendaient en 1852 ;
c'est là une vérité qu'on ne saurait contester
sérieusement. Si ce coup d'Etat a sauvé le
pays, ce n'est pas seulement parce qu'il a
brisé parla force les liens d'une constitution
révolutionnaire qui tenait la France sus-
pendue sur l'abîme; mais encore parce
qu'il a déplacé le siège du pouvoir pour le
rétablir là où il devait être.
Si l'acte de vigueur du prince Louis-
Napoléon n'avait été qu'un expédient des-
tiné à faire disparaître une difficulté de cir-
constance, pour nous ramener ensuite au
système du vieux parlementarisme qui nous
a tant de fois perdus, il serait un non-sens,
disons mieux, il serait une folie, car alors
le chef de l'Etat ne tarderait pas à se re-
trouver aux prises avec les mêmes embar-
— 21 —
ras qui ruinaient son autorité et affaiblis-
saient le pays.
Le coup d'Etat du 2 décembre devait
donc être nécessairement ce qu'il a été,
l'inauguration d'un changement complet de
politique ; et ce n'est qu'en supprimant la
cause de tous nos désastres passés, qu'il
était possible d'en supprimer les effets.
Eh bien, voilà ce que le prince Louis-
Napoléon a admirablement compris, voilà
ce qu'il a exécuté avec un rare courage et
un suprême bon sens. Grâce à son énergi-
que initiative, la France entre dans une
ère toute nouvelle. Au règne des stériles
discours, du dissolvant bavardage de la tri-
bune et des coteries ambitieuses, va succé-
der le règne et l'unité du pouvoir, de l'au-
torité et de la réparation. C'est là précisé-
— 22 —
ment ce qui agite , ce qui inquiète, ce qui
trouble les salons qui voient avec un dou-
loureux dépit s'évanouir leur tyrannique
influence.
Où donc sera le gouvernement?
Où?
Il sera là où il n'aurait jamais dû cesser
d'être pour le repos et la prospérité du
pays. On a trop abusé depuis vingt ans de
cette hérésie anglaise d'après laquelle le
chef de l'État règne et ne gouverne pas. Les
vieilles fictions constitutionnelles inventées
par le génie astucieux du parlementarisme
ne vont plus ni aux moeurs, ni aux besoins
d'un pays si profondément labouré par le
soc des révolutions.
Le parlementarisme a fait son temps, il
faut qu'il en prenne son parti et qu'il per-
— 23 —
mette qu'on sauve la société, sans lui, mal-
gré lui, contre ses pernicieux entraîne-
ments. Depuis soixante ans nous avons vu
le parlementarisme à l'oeuvre : impuissant
à rien fonder de durable, il n'a su qu'accu-
muler ruines sur ruines ! Après le magni-
fique mouvement de 89 si riche de pro-
messes, si beau d'espérances, c'est lui,
c'est le parlementarisme qui prépara l'ago-
nie de notre monarchie antique et qui
dressa de ses propres mains l'échafaud sur
lequel il fit tomber la tête auguste d'un
roi!
C'est le parlementarisme qui, en 1815,
après avoir vu la France sauvée par le plus
puissant génie des temps modernes, aban-
donna lâchement l'Empereur à la haine de
la coalition étrangère, tandis que nos braves
— 24 —
soldats mouraient en héros sur les bords
de la Loire.
C'est le parlementarisme encore qui en
1830, sous l'uniforme de la garde nationale,
tourna contre son souverain les armes qu'il
avait reçues pour la défense de l'ordre et
des lois.
C'est le parlementarisme, qui, dix-huit
ans plus tard, las sans doute de sa trop
grande prospérité, se mit en tête un beau
matin de donner une leçon au gouvrne-
ment et qui laissa passer la république aux
cris de : Vive la Réforme !
C'est le parlementarisme enfin, qui, re-
tranché dans son inviolabilité comme dans
une forteresse, s'efforçait d'ameuter les
mauvaises passions contre l'élu du pays et
se proposait de l'étrangler dans les liens
— 25 —
d'une constitution faite contre son autorité
et dont les masses, étrangères aux roueries
de la politique, ne cessaient de réclamer la
révision.
Voilà en quelques mots l'histoire fidèle
du gouvernement parlementaire : incapa-
ble de rien édifier de stable, il n'a mani-
festé sa puissance que par la destruction,
ne sachant pas même conserver ses propres
conquêtes.
Aujourd'hui tout gouvernement qui vou-
dra durer en France, devra s'appuyer sur
les masses et faire tout pour elles, sans ja-
mais permettre qu'un des pouvoirs publics
empiète sur l'autorité du chef de l'État
qui doit être une, parce que l'Unité seule
donne la force, qui doit être indiscu-
table, parce que l'autorité qui se dis-
— 26 —
cute cesse dès ce moment d'être l'autorité.
Ce sont là les vrais principes de gouver-
nement ; nous ne saurions nous en écarter
sans retomber bientôt fatalement dans les
tiraillements et les perturbations qui nous
ont si cruellement éprouvés.
Les frondeurs de salons pourront, dans
leur incorrigible scepticisme, trouver notre
doctrine peu de leur goût ; mais ils auront
beau s'agiter dans leur ridicule vanité,
c'est la doctrine qui a prévalu le 2 décem-
bre, c'est celle qui a prévalu dans le mémo-
rable scrutin qui l'a suivi, c'est celle qui
nous sauvera et qui assurera pour long-
temps le repos et la prospérité de la France !
IV
Le Point d'appui du Gouvernement.
Le point d'appui du Gouvernement doit
être dans l'armée et dans les campagnes.
Le Gouvernement constitutionnel n'a
péri que parce qu'il s'appuyait exclusive-
ment sur la bourgeoisie. Dire que la bour-
geoisie ne doit rien être dans l'Etat, ce
serait proclamer une ineptie ; mais préten-
dre, comme Sieyès, que la bourgeoisie doit
être tout, ce serait énoncer une énormité et
— 28 —
tomber dans la doctrine du privilège, que
nos moeurs politiques et nos instincts d'é-
galité ont réprouvée depuis longtemps.
Eh bien, pour le malheur du régime par-
lementaire, la bourgeoisie, représentée,
sous la monarchie constitutionnelle, par la
chambre des députés, était devenue un
gouvernement dans le gouvernement par
une conséquence nécessaire des institutions
qui lui faisaient une trop large part dans la
direction des affaires de l'État, et disons-le
aussi, par suite de ses instincts d'envahisse-
ment et de monopole. Les plus précieuses
prérogatives de la couronne étaient deve-
nues de pures fictions ; c'étaient les députés
qui faisaient et défaisaient les ministères,
qui disposaient des emplois publics, qui dis-
tribuaient les croix d'honneur; c'étaient
— 29 —
eux, en un mot, qui gouvernaient, en ne
laissant pour tout partage à la royauté que
l'impopularité du pouvoir.
Dès l'ouverture des sessions, les coteries
parlementaires dressaient leurs batteries,
les ambitions personnelles montaient à l'as-
saut des portefeuilles; et, forcés de se dé-
fendre contre les intrigues et les agressions
d'une armée d'avocats qui ne manquaient
jamais de se distribuer habilement les rôles
dans ces tristes batailles de tribune, les mi-
nistres se trouvaient réduits à employer
presque exclusivement au soin de leur dé-
fense un temps précieux qu'ils auraient si
fructueusement employé au service du
pays.
A côté de la Chambre des députés il y
avait bien un pouvoir pondérateur, destiné
2.
— 30 —
à servir de contre-poids aux emportements
de l'Assemblée élective; mais, hélas! ce
pouvoir, lui aussi, était une fiction. On peut
dire qu'il n'y avait plus de pairie depuis
qu'on l'avait dépouillée du principe qui fai-
sait sa force et son prestige : l'hérédité.
La république, loin de nous avoir débar-
rassés de ces déplorables abus, de cette con-
fusion des pouvoirs, les avait exagérés
encore en concentrant toute la souveraineté
dans l'Assemblée législative. D'empiéte-
ments en empiétements, cette assemblée en
était arrivée jusqu'à prétendre à l'absorp-
tion complète du chef de l'État ; en sorte
que, si Louis-Napoléon avait pu se résigner
au rôle humiliant qu'on voulait lui faire,
nous aurions eu un Président responsable,
mais dépouillé de toute autorité, à côté
— 31 —
d'une Chambre irresponsable investie du
souverain pouvoir !
Un pareil régime nous conduisait droit à
la plus effroyable anarchie, lorsque l'acte
vigoureux du 2 décembre est venu conjurer
ce malheur.
Ce que nous allons dire pourra paraître
un paradoxe aux partisans fanatiques du
gouvernement parlementaire; mais, nous
n'hésitons pas à le proclamer, l'Assemblée
législative ne représentait pas le pays. Li-
vrée à toutes les inspirations de l'esprit de
parti ; dominée, à l'égard du chef de l'Etat,
par une pensée de renversement que chaque
ambition se flattait de pouvoir exploiter à
son profit, l'Assemblée ne représentait que
des passions subversives, que des préten-
tions personnelles ; elle n'était plus qu'une
— 32 —
vaste faction s'efforçant, par tous les moyens,
de mettre l'autorité du chef de l'État en sus-
picion devant la France !
Au sein de ces luttes acharnées, dans les-
quelles l'Assemblée foulait aux pieds toutes
les lois de la hiérarchie gouvernementale
et brisait l'équilibre conservateur des pou-
voirs, l'élu du pays, fort des sympathies de
l'armée et des campagnes, restées saines en
dépit des excitations incendiaires de la tri-
bune, supprima par un coup d'audace
que nous appellerons volontiers un coup de
génie, cette chambre dégénérée en club,
et sauvait, par ce suprême effort, et son
gouvernement et la société.
C'était accomplir une grande révolution,
mais une révolution conservatrice en fa-
veur du principe d'autorité. En général,
— 33 —
les révolutions qui viennent d'en haut sont
sans périls pour le corps social et ne lui of-
frent que des garanties contre le désordre,
tandis que celles qui viennent d'en bas ne
lui offrent point de garanties et entraînent
toujours après elles d'inévitables désastres.
Nos populations, celles des campagnes
surtout, comprirent à merveille le sens de
la révolution du 2 décembre; elles l'ont
éloquemment prouvé dix-huit jours plus
tard, en la légalisant par huit millions de
suffrages !
Ainsi donc l'homme à qui l'Assemblée,
qui avait la prétention de représenter le
pays, disputait lambeau par lambeau son
autorité légitime, se trouve investi par la
presque unanimité du pays de la suprême dic-
tature pour fonder un gouvernement stable
— 34 —
et fort ! Ce fait inouï dans l'histoire ne dé-
montre-t-il pas surabondamment que l'As-
semblée n'était qu'une faction?
Le concours dévoué de l'année, la plus
brave et la mieux disciplinée du monde,
les sympathies de huit millions de Français,
c'est-à-dire l'universalité à peu près des ci-
toyens admis à voter, voilà les forces sur
lesquelles le prince Louis-Napoléon s'ap-
puie! Quel est le pouvoir qui ait jamais pu
se flatter d'une semblable investiture? quel
est le gouvernement qui soit jamais sorti
d'une aussi vaste acclamation? quelle est
l'autorité qui ait jamais reçu une consécra-
tion plus imposante et plus solennelle?
V
Le Gouvernement légitime.
Après les violentes crises révolutionnai-
res que nous venons de traverser, nous
nous demandons quel est le gouvernement
qui pourrait se dire plus légitime, ou
môme aussi légitime que celui du prince
Louis-Napoléon. Il existe une légitimité,
nous le savons, qui, se fondant sur son ori-
gine séculaire, se croit seule des droits sa-
crés au gouvernement de la France. Em-
— 36 —
portée trois fois en trente-sept ans par la
lave embrasée des révolutions, cette légiti-
mité n'a pu en définitive ressaisir le pou-
voir à travers les bouleversements succes-
sifs que nous avons subis depuis 1848,
et auxquels ses adhérents ont pris une part
si active, dans l'espoir, sans doute, qu'à
force de torturer notre malheureuse so-
ciété, ils pourraient en faire sortir une
troisième restauration.
Les avocats de l'ancienne monarchie
avaient pensé à tout, excepté à l'impopu-
larité de leur cause : ils allèrent jusqu'à
inventer la théorie du suffrage universel,
comptant, sans doute, que l'épreuve tour-
nerait en leur faveur. Eh bien, le suffrage
universel a été appliqué plusieurs fois ; et à
l'heure qu'il est, les légitimistes ont vu s'é-
— 37 —
vanouir leurs douces illusions. Sans doute,
la légitimité n'a pas été mise aux voix dans
les comices nationaux ; mais ses adhérents
se sont comptés dans les élections, et
quelle proportion numérique ont-ils obte-
nue à l'Assemblée législative? Cent trente
et quelques nominations sur sept cent cin-
quante représentants : c'est un peu plus
d'un contre six! Ces chiffres donnent la
juste mesure des forces légitimistes.
Maintenant nous le demandons à toutes
les âmes loyales, poursuivre opiniâtre-
ment la satisfaction de prétentions irréali-
sables, fatiguer, agiter, troubler le pays
pour courir après une ombre, après une
impossibilité, serait-ce là une oeuvre sensée
et patriotique?
La chaîne de nos vieilles traditions mo-
— 38 —
narchiques a été brisée. C'est peut-être un
grand malheur; mais enfin c'est ainsi; il
faut savoir accepter les faits accomplis, et
aimer assez la France pour ne pas vouloir
la condamner éternellement à des convul-
sions révolutionnaires en vue de reconsti-
tuer un passé loin de nous, en dépit des
hommes et des événements.
Dieu nous préserve de calomnier notre
histoire et de méconnaître tout ce qu'il y a
de glorieux dans les souvenirs que nous a
légués l'antique monarchie légitime. Mais
sans être injuste envers ce passé vénérable,
il nous est permis de ne pas nous montrer
aveugle dans le présent et l'avenir. Rien
n'est éternel dans ce monde, pas même les
dynasties, surtout les dynasties, l'expérience
nous l'a douloureusement prouvé. Et quand
— 89 —
une dynastie succombe, faut-il qu'un peu-
ple périsse? Cette doctrine serait insensée;
nous ne la discutons pas, parce qu'on ne
discute pas l'absurde.
Ce serait ne pas comprendre la significa-
tion des immenses événements qui vien-
nent de s'accomplir en France, que de ne
pas s'élever au-dessus des étroites considé-
rations de l'esprit de parti. Pour tout
homme de bonne foi, au point de vue du
droit et de la raison, il n'y a pas, il ne peut
pas y avoir d'autre légitimité que celle du
gouvernement de Louis-Napoléon. Son
pouvoir sorti de deux acclamations prodi-
gieuses constitue le pouvoir le plus légi-
time qui ait jamais reçu la sanction de la
libre volonté des hommes et de la protec-
tion de Dieu.
— 40 —
Si nous allions au fond des choses, si
nous voulions opposer légitimité à légiti-
mité, de quel poids pèseraient les voix des
trois cents barons qui fondèrent la race
royale de Hugues Capet, auprès des huit
millions de suffrages qui viennent d'investir
Louis-Napoléon de la suprême magistra-
ture !
Le principe du droit divin ne peut plus
convenir à une nation devenue majeure
au fracas des révolutions. Les légitimistes
les plus fervents l'avaient si bien compris,
que déjà sous le règne de Louis-Philippe
ils avaient mis au monde la théorie du suf-
frage universel, qu'ils reproduisirent sous la
république par cette nouvelle formule : Le
droit national.
Eh bien, ou le droit national n'était qu'un
— 41 —
leurre dans leur bouche, ou s'ils étaient sin-
cères, ils doivent être les premiers à s'incli-
ner devant sa manifestation.
Pour nous, comme pour tous les hom-
mes qui ont été nourris des grands princi-
pes de 89, nous ne saurions admettre d'au-
tre système que celui de la souveraineté
nationale ; c'est de la souveraineté natio-
nale qu'émane la véritable légitimité ; à ce
titre, répétons-le, il n'y a pas, il ne saurait
y avoir de pouvoir plus légitime que celui
de Louis-Napoléon.

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