Le Don d'Hélène

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Hélène, coiffeuse au passé trouble, a fait ce qu’il est convenu d’appeler un beau mariage en épousant le richissime Hervé, force de la nature, animal politique, grand chasseur de femmes et de chevreuils. Aîné des fils du clan Bonamour, ce conquérant est propriétaire d’une bonne partie de la région. Pour l’apprentie notable qu’est Hélène, la vie s’écoule, provinciale et bourgeoise, paisible et vaguement ennuyeuse, quand un accident brise le tonitruant Hervé. Le guerrier est soudain désarmé et sa femme conduite à enquêter sur ce mari qu’elle croyait pourtant bien connaître. Aux doutes d’Hélène succèdent alors d’insupportables certitudes tandis qu’un don étrange lui vient, oui, un don vraiment étrange...

Dans le style qu’on lui connaît désormais, Gérard Pussey signe ici un livre grinçant et noir comme un roman de Simenon, plein d’humour et de surprises comme un conte de Marcel Aymé.

À propos des Succursales du ciel :

“Irréductible du style, Pussey est aussi champion du monde de l’humour noir.” Olivia de Lamberterie (ELLE).

“Pussey, styliste génial, tout en virgiliennes finesses, est bien au sommet de son art.” Jean-Louis Ezine (Le Nouvel Observateur).

À propos d’Au temps des vivants :

“Pussey ranime avec une merveilleuse délicatesse et beaucoup de drôlerie des souvenirs qui ne seront jamais légers.” Catherine Schwaab (Paris-Match).

“Les morts ressuscitent d’entre les pages et l’épopée intime d’un gamin de Villeneuve-Saint-Georges s’élève soudain à la hauteur d’une histoire universelle.” Jérôme Garcin (La Provence).


Publié le : vendredi 17 juin 2016
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EAN13 : 9782370470089
Nombre de pages : 184
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couverture

GÉRARD PUSSEY

LE DON D’HÉLÈNE

 

À l’ami Jean-Marc Fombonne,

dandy des lettres et gentleman lecteur.

 

Elle a d’assez beaux yeux…

Pour des yeux de province.

 

Jean-Baptiste Louis Gresset

1

Le docteur Hervé Bonamour aimait rouler seul sur ses terres, à toute blinde, dans sa DS noire, hurlant à la fenêtre des symphonies de Rachmaninoff, des quatuors de Mozart. Toutes vitres baissées, été comme hiver, afin de pouvoir humer – truffe au vent – l’herbe, la pluie ou le sec, le gibier tapi dans les futaies et l’odeur des femmes à large croupe qui déambulent dans les cours des domaines, un panier sous un bras, une poule sous l’autre qu’elles vont immoler pour le dîner.

De là où il se trouvait, Hervé sentait même la peur de la volaille, l’aigreur que sa peau et son plumage sécrétaient.

Hervé disait de lui qu’il était un chien de chasse. Un chien qui fume la pipe et conduit une voiture. Lancée sur l’asphalte, celle-ci jetait au fond de ses cuisses les vibrations souterraines, le moindre soubresaut tellurique. Son ventre était un sismographe, son cœur une alouette qui s’envolait dans le ciel. Comme un chaman, Hervé captait les phéromones en suspension dans l’air. Ce sorcier blanc reconstruisait ses forces aux ondes qui le traversaient. Cette sorte d’animal instruit et cultivé avait cette propriété de s’ériger aux parfums secrets des vendangeuses que son flair infaillible détectait avant même que son œil d’aigle ne les découvrît accroupies sur l’horizon entre deux rangées de vignes.

L’automobile fendait le paysage en le tatouant. Pour bien marquer qu’ici, Hervé était chez lui partout. Car il n’était pas seulement un chien de chasse, il était aussi un notable de province, un médecin, un fils de bourgeois qui serait bientôt maire de la ville et peut-être plus encore si – le croyait-il – il savait forcer la chance comme il forçait les femmes, pour la ranger de son côté.

Cela dit, il régnait déjà en jeune monarque sur ces arpents de terre que forme le canton de Saint-Sauveur, ses plaines marneuses et ses coteaux poreux où le pampre enlace le calcaire, car ses entreprises donnaient – et donnent encore aujourd’hui, malgré ce qui est advenu – du travail à toute la commune et à ses environs. Celui qui aurait eu le culot de s’opposer à lui se serait vite retrouvé sans emploi.

Son père l’avait imaginé empereur et, dans le but jamais atteint de lui plaire, Hervé ne trouverait pas à étancher sa soif de pouvoir, sur la terre comme sur les hommes. Quand il détiendrait la ville, il rêverait d’une circonscription. Il ne laisserait passer aucune des occasions qui ne tarderaient pas à se présenter à lui, quitte à intriguer pour les saisir, quitte à payer un jour ou l’autre ses manigances au prix fort.

Hervé voyait dans les Saint-Sauvairiens qui lui devaient leur salaire des sujets qu’il écrasait despotiquement de tout son poids de muscles, de son épaisse stature d’os et de viande de près de deux mètres de haut et de toute sa force de persuasion, car c’était un tribun sans pareil.

Il alternait de façon imprévisible gentillesses et réprimandes, largesses et coups de gueule. De toute façon, il finissait toujours par plier chacun à sa loi.

Quand il aimait quelque chose ou quelqu’un, Hervé avait pour habitude de se l’acheter. Les bois, les vignes, la scierie, et plus tard sa femme. Il se payait tout ce qu’il souhaitait, avec son argent et celui de son père qui avait dirigé le plus important cabinet d’assurances de la région, duquel son fils, depuis peu, avait repris la direction.

Bref, ce tyranneau de village avait les moyens de soumettre tous les hommes et les femmes de Saint-Sauveur et des hameaux voisins.

Tous, sauf moi, bien entendu.

2

On disait du docteur Bonamour qu’il était un excellent généraliste. Au reste, personne à Saint-Sauveur n’aurait eu l’idée d’en appeler un autre, d’une ville voisine. On aurait craint je ne sais quelles représailles. Et le vieux médecin qui l’avait précédé ici à ce poste, par crainte de devoir endurer une concurrence insoutenable, avait précipité sa retraite et fermé son cabinet.

Alors, chacun s’accordait à trouver le diagnostic de Bonamour infaillible. On n’avait pas le choix.

Au cœur de l’été, ma mère le fit venir à la maison. J’avais quinze ans et une fièvre tenace qui la préoccupait. Elle tenait à ce que je fusse examinée.

Il n’était jamais venu en visite aux Chambets, joli domaine du XVIIIe siècle posé au flanc d’une colline, que ses propriétaires nous louaient chaque année pour les vacances d’été. L’air y était salutaire, paraît-il, aux poumons de mon père.

Diplômé depuis peu, Bonamour vint se pencher sur moi. Ses vêtements sentaient ce tabac hollandais qu’on appelle l’Amsterdamer, rassurant arôme de pain d’épice et d’enfance. Peut-être était-ce pour cette raison qu’il ne m’impressionna pas. Pourtant, on parlait beaucoup de lui dans la commune, de son avenir, de ses ambitions légitimes car on lui reconnaissait un style et des manières qui épataient.

Il aurait fallu une oreille bien fine pour discerner alors au loin, dans la plaine, le sourd tumulte du destin qui roulait vers lui.

 

*

 

Je n’avais jamais vu Hervé d’aussi près qu’à cet instant où il posa son stéthoscope sur moi. Je m’aperçus alors qu’il portait une entaille profonde sur tout le corps, une faille, une béance, une large scarification par où je voyais son âme pendre et frissonner. Dans cette brèche obscure s’étouffaient ses rodomontades, s’éteignaient ses manières bravaches de caudillo, de hobereau, tout ce cinéma destiné à faire écran à sa faiblesse et à sa peur. Comment les autres ne voyaient-ils pas ce que moi, jeune fille, je pouvais contempler aussi clairement qu’on lit dans un livre ? Hervé avait du givre sur le cœur, il tremblait à l’intérieur, au point que j’aurais voulu prendre dans mes minces bras blancs ce corps de granit sombre, pour le bercer, le consoler.

Bien sûr, physiquement, ce menhir d’homme en imposait. Vous étiez captif de son ombre comme le passereau de la nasse. Quand Hervé parlait, sa voix sonnait dans le bourdon de son thorax. Instinctivement ma mère avait protégé son décolleté de la main lorsqu’il avait laissé peser sur elle son regard transparent tout en lui parlant du blé qu’on fauchait déjà dans la plaine, du raisin qui gonflait au flanc des coteaux, et des arômes, des pollens que portait l’air doux couvert de fleurs et d’hirondelles.

La nature avait choisi Bonamour pour interprète. Il sortait par la bouche de ce faune panthéiste du vent et des oiseaux. Sa faconde mettait des ailes aux vaches et donnait aux lièvres du génie.

Mais Hervé riait faux, fort et triste. Dans son rire, je distinguais sa blessure.

Sa vigoureuse et tonitruante beauté impressionnait, même l’enfant que j’étais alors. La lumière se plaisait sur lui. Il étincelait. À vrai dire, tout me fascinait chez ce géant au regard malheureux, sa force majestueuse comme l’extrême vulnérabilité qu’il abritait au fond de lui et qu’il cachait comme une faute inavouable.

– Quel bel homme ! avait murmuré Maman lorsqu’il s’en fut reparti après l’avoir rassurée sur mon état et que sa DS eut arraché à la cour de l’herbe et des cailloux.

Rien à voir avec le pâle enseignant qu’était son mari, il faut bien le reconnaître. Ce pauvre petit papa si effacé, qui n’aurait dans sa vie rien accompli de remarquable, ni d’étonnant, si ce n’est, quelques années après cette visite du docteur, de se laisser tuer par la tuberculose alors que personne, depuis longtemps, ne prenait plus la peine d’en mourir.

3

Hervé passait parfois en coup de vent dans sa scierie, tombait la veste, la chemise et, torse nu même l’hiver, chargeait sur son dos des madriers qu’il fallait habituellement transporter à deux, voire trois ouvriers endurcis.

Le colosse s’imaginait naïvement que ses employés lui enviaient sa puissance, alors que ceux-ci considéraient le déballage musculaire du patron avec une admiration feinte qui cachait mal leur agacement devant cette supériorité affichée avec un orgueil de gladiateur.

Hervé comptait sur sa force. Il voyait en elle une manière de gouverner. Mais il en possédait d’autres, et la séduction comptait parmi celles-ci. D’où lui venait ce besoin jamais assouvi d’être aimé ?

Les hommes l’auraient bien tué, car ils craignaient, à juste raison, pour leurs épouses. Ils l’auraient bien estourbi d’un coup de masse après l’avoir humilié pour lui faire payer son exercice arrogant du pouvoir. Mais ils n’avaient aucun courage et baissaient les yeux, cherchant à fuir son regard dès que Bonamour s’approchait trop près d’eux en les dévisageant.

Quant aux femmes, toutes rêvaient effectivement de se donner à lui, de se rompre à crier sous ce long fardeau de chair et de sang.

Dans les bistrots de la ville, sa présence attirait la foule des grands jours. Il donnait un peu d’argent, comme ça, de la main à la main, des billets qui traînaient en boules froissées dans ses poches, pour un deuil, un mariage, une naissance. Il était de toutes les cérémonies. L’avoir pérorant devant le buffet donnait du lustre à une fête.

Il croyait en de Gaulle et en son dauphin Pompidou, le proclamait et ne rencontrait que peu, ou pas, de contradicteurs. On l’imaginait maire, certains le voyaient bientôt député, d’autres lui confiaient déjà un maroquin.

Hervé tutoyait tout le monde et chacun le voussoyait avec un mélange de crainte et d’admiration dans le regard qu’il percevait et dont il tirait jouissance. Oui, après tout, pourquoi ne se présenterait-il pas aux prochaines municipales ? Pourquoi ne serait-il pas élu, comme son père l’avait été avant lui ?

Il aimait les Saint-Sauvairiens et, l’instant d’après, les méprisait.

– Ce sont de petits couards qui attendent tout de moi, disait-il, et pourtant, ils voudraient tous me voir mort… pas un seul qui m’aime un peu !

4

J’entendis si souvent Hervé se plaindre de n’être pas aimé ! Et pourtant, Hélène, sa femme, l’avait adoré, pour ne pas dire vénéré, mais avec le temps, sans doute était-elle devenue pour lui moche comme une habitude. Peut-être aussi l’avait-il eue trop facilement, trop rapidement. Il faut reconnaître que pour la conquérir, il n’avait pas lésiné sur les moyens.

L’arrivée d’Hélène à Saint-Sauveur n’était pas passée inaperçue. Une blonde comme ça avec des seins partout, ça n’est pas le genre de la région, vous pouvez me croire. Un iris pailleté de chat, un regard liquide dans lequel les gars couraient se noyer. Elle avait répondu à une petite annonce du Salon Moderne, magasin de coiffure situé au bas de la ville. J’ignorais à l’époque qu’elle s’était extraite de la sombre ornière de sa famille brestoise, propulsée en avant par un sacré désir de revanche.

Aussitôt embauchée, elle avait loué une chambre dans un petit hôtel bon marché à proximité du fleuve. Je me souviens que mon père avait dit à Maman :

– Cette fille fait perdre tout bon sens aux hommes. C’est indécent, tout de même, ce que la perspective d’une coucherie peut les conduire à faire.

Je me rappelle aussi la façon dont ma mère avait alors considéré son mari disant cela. Comme si elle lui reprochait d’être d’une autre constitution que celle de ces mâles qui s’en venaient hululer chaque soir sous les fenêtres d’Hélène. Comme si elle lui en voulait d’être un petit mari de poche, numismate et souffreteux, un mari domestique et fidèle qui l’accompagnait en commissions, et non un de ces valeureux flibustiers du sexe qui se parfumaient et se gominaient pour passer à l’abordage et jeter cette vibrionnante créature au travers de leur lit.

Hervé avait assisté, d’abord de loin, au remue-ménage provoqué par l’arrivée de la coiffeuse. Il avait hérité de la puissance de sa famille et roulait dans une voiture décapotable anglaise flamboyante que désapprouvait Norbert, son père, qui était pour la discrétion en toute chose et jamais pour l’épate, comme tous les vrais bourgeois, jamais pour l’étalage des richesses.

D’ailleurs, Hervé en conviendrait et changerait bien vite sa Morgan pour une puissante et austère Citroën. C’était curieux de voir comme ce guerrier mettait son père au-dessus de tout. Le jour viendrait où la seule perspective de le décevoir le jetterait au bas de son trône.

Mais quelles qu’elles fussent, ses voitures le dénonçaient. Je voyais parfois la carrosserie feu arrêtée pendant plus de deux heures devant chez la veuve Chalumeau et, plus tard, sa DS noire garée dans le bois des Gardes où elle n’avait aucune raison de stationner si ce n’est la présence, un peu plus loin, de la Deux Chevaux de l’institutrice remplaçante…

 

*

 

Puis finalement le jeune Bonamour avait fait un pas vers Hélène. Les gars du pays l’avaient vu arriver avec désappointement, bien disposés cependant à lui disputer la fille, à coucher avec elle avant lui. Mais aucun n’avait l’aisance, les moyens et le physique d’Hervé. Tony Rabichon, le fils de la quincaillerie du Centre, rocker à l’œil de velours, aurait pu l’emporter sur un malentendu, ou peut-être plus sûrement Stanislas Ducousset, un ami d’Hervé, qui avait des arguments à faire valoir : il venait de reprendre la direction de l’usine de son père député et, grâce à celui-ci, se préparait à un bel avenir politique.

Thierry Maingourt, le notaire, lui tournait aussi autour. Toujours vêtu de noir et elle de tons pastel, abricot et lilas, on eût dit d’un officier des pompes funèbres s’activant autour d’un char fleuri.

Hervé dut inscrire son nom, comme tout le monde, sur la liste d’attente. Sa fierté en souffrit. Il offrit plusieurs soirs de suite des tournées de rhum-Coca au Balto, c’était la mode cet été-là. Hélène buvait sec et le regardait droit dans les yeux. Elle avait l’air de bien connaître les hommes. Il la trouvait belle et la voulait pour lui seul. Il en avait envie comme les enfants d’une gourmandise. Ses rivaux l’indisposaient. Il avait avec eux des gestes d’impatience. Il cherchait à les ridiculiser en les battant au flipper.

Hélène m’avouerait que c’était lui qu’elle guignait, lui qu’elle voulait, et personne d’autre.

Alors effectivement, personne d’autre que lui n’aurait droit à Hélène, car un matin, Hervé s’installa sous ses ciseaux au Salon Moderne et la demanda en mariage le jour de l’avènement de Georges Pompidou.

Rien que ça.

5

Des bas quartiers de Romano, entassement pouilleux de baraques au bord du fleuve, à celui, huppé, de Berthelot, la nouvelle de cette alliance improbable eut vite fait de se répandre. La ville en resta stupéfaite. D’autant que les parents Bonamour avaient prévu pour leur fils, de longue date, la fille d’André Trouillat. Un mariage qui aurait permis le jumelage des deux plus gros cabinets d’assurances du département.

Moi, je sais pourquoi Hervé s’était ainsi précipité vers Hélène, il me l’expliquera par la suite. S’il méprisait la pusillanimité, la soumission et la vénalité des pauvres, il détestait davantage encore les combines des riches dont sa famille faisait partie. Les manœuvres de ses parents pour salir la réputation d’Hélène avaient contribué à le déterminer à l’épouser. Et puis – et c’était loin d’être négligeable pour lui –, il confisquait ainsi cette femme à tous ceux, nombreux, qui la désiraient. Hervé riait intérieurement de leur déconfiture, de leur dépit.

Hervé avait eu toutes les filles du coin et de plus loin encore. Il les prenait dans le lit conjugal lorsque le mari s’absentait, dans le foin des granges ou dans l’herbe grasse des prés à moutons. Et maintenant, à trente-cinq ans, il souhaitait faire une fin. Avoir une femme et des enfants. Hélène tombait à pic.

Et si elle était sotte, comme on le murmurait ici ou là, lui la rendrait intelligente. Personne ne coucherait avec elle. Sauf lui.

C’est ce qu’aimait Hervé : accaparer ce qui aurait pu revenir aux autres. Il n’en était pas à son premier essai. Il passait son temps à convoiter le bien d’autrui, à se l’attribuer avec l’argent des Bonamour, à ne partager jamais rien, comme s’il était le seul à mériter que tout lui revînt.

 

*

 

J’ignorais tout d’Hélène en ce temps-là. Bien des années après, elle m’expliquerait à quoi elle avait échappé en quittant Brest. Je n’avais pas deviné qu’elle venait de la misère la plus sordide et que la perspective d’être intronisée bourgeoise aisée et respectée au bras du plus bel homme de la ville lui avait semblé une occasion inespérée de s’en sortir, une chance à saisir à tout prix.

Je ne connaissais pas encore cette femme autrement que par les commentaires convenus qu’en faisait mon père à Maman à qui il répétait qu’il la trouvait vulgaire.

– Et toi, les belles femmes vulgaires ne t’intéressent pas, c’est ça ? lui lança-t-elle un jour sur un ton exaspéré.

– Toi, tu as de la classe, tu n’es pas provocante comme elle.

Maintenant je sais que les femmes n’attendent pas des hommes qu’ils leurs reconnaissent de la classe. Elles préfèrent cent fois s’entendre dire qu’elles sont bandantes.

J’avais beau être encore naïve, je constatais que cette Hélène intriguait ma mère. En fait, elle la conduisait à reconsidérer son couple et l’attirance qu’ils avaient (ou n’avaient plus) l’un pour l’autre :

– Te provoque-t-elle, toi, Robert, avec ses seins, avec sa voix et son regard ?

– Pourquoi veux-tu qu’elle me provoque, moi ? Je bois mon café dans mon coin, avec mon journal, je ne m’occupe pas de tout ça…

Depuis l’arrivée de cette femme à Saint-Sauveur, elle regardait son mari d’un œil nouveau, sa calvitie naissante et ses manières étriquées qu’elle n’avait jamais remarquées jusque-là. Il n’était pas vieux, non, pire : il faisait vieux.

Et un jour qu’elle me croyait loin, en balade à vélo, elle avait explosé au nez du petit prof :

– Mais enfin, Robert, la baiserais-tu, oui ou non, cette Hélène ?

6

Une fois qu’il l’eut épousée, Hervé introduisit Hélène dans sa bande d’amis. Hélène estimait les bourgeois plus intelligents que la moyenne de la population française, et elle, se situant elle-même nettement en dessous, en raison de ses lamentables origines sociales, craignait de n’être pas à la hauteur. Au début, elle n’en menait pas large. Hervé la rassura et lui donna confiance au point qu’elle finit par s’entendre à merveille avec Gilberte et Sonia, femmes respectives de Stanislas Ducousset et de Raymond Dussart, médecin radiologue à N… À cette époque, Thierry Maingourt n’était pas encore marié mais vivait en ménage avec Clotilde, pimbêche dépressive qu’il quitterait l’année suivante.

Pendant que leurs épouses couraient les magasins, les maris chassaient. Voilà comment doivent s’occuper les provinciaux aisés.

Stanislas Ducousset possédait quelques hectares de forêt giboyeuse sur les hauteurs de Saint-Sauveur où, sous le couvert de vastes châtaigneraies, se plaisaient des hardes de cerfs. Partant aux aurores, rentrant à la nuit, ces grands benêts d’hommes enfantins s’amusaient à les massacrer.

Il fallait les voir au retour de leurs virées sous la voûte sombre du ciel, faisant mine de tirer sur la lune, riant, se bousculant, du sang sur les mains et des étoiles plein les cheveux. Tous étaient encore jeunes, tous entretenaient de vagues espoirs. Fraîchement élu maire de Saint-Sauveur, Hervé rêvait déjà de détenir encore plus de pouvoir. Quant aux autres, allez savoir…

Tout ça a passé si vite.

Pompidou est mort en cours de septennat. Chaban s’est précipité. Trop vite, on voyait ses dents d’affamé. Indécent. Giscard l’a emporté en toisant calmement le petit socialiste : « Vous n’avez pas le monopole du cœur. » Bien envoyé, faut reconnaître.

C’est l’époque où j’intégrais HEC Paris et où j’occupais un studio rue du Four avec le doux Jean-Michel dont aujourd’hui je me souviens à peine, pas plus du visage que du corps, seulement de la voix, peut-être, aux inflexions chantantes, douces comme lui, et ses fins cheveux de bébé qui sentaient le lait et la...

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