Le Droit de banvin, ou le Premier fait d'armes de Bonaparte, lieutenant en second au régiment de La Fère-artillerie, par Jules Colidé

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J. Bouchet (Nérac). 1864. In-16, IV-155 p..
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LE DROIT DE BANVIN
OU
LE PREMIER FAIT D'ARMES !
DE
BONAPARTE
LIEUTENANT EN SECOND
AU RÉGIMENT LA FERE ARTILLERIE.
PAR
JULES COLIDÉ,
IMPRIMERIE DE J. BOUCHET
IDITEUR.
LE DROIT DE BANVIN
OU
BONAPARTE
OU
LE PREMIER FAIT D'ARMES
DE
BONAPARTE
LIEUTENANT EN SECOND
AU REGIMENT LA PERE ARTILLERIE.
PAR
JULES COLIDE.
IMPRIMERIE DE J. BOUCHET
ÉDITEUR ,
1864
ERRAT.l.
Une copie autographiée, souvent illisible, a donné
lieu à une foule d'erreurs que nous signalons, pour
lesquelles nous demandons pardon à nos lecteurs.
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2, les hommes des champs et non de champs.
6, vieille et non vieille.
7, caniculaire et non caniculaire.
8, sédentaire et non sedentaire,
id rétribuée et non retribuée.
9, privilégiées et non priviligiées.
id expressif et non expressif.
10, qu'il lui est impossible et non qu'il est.
11, au fond et non au font.
15, émeute et non émeute.
20, torse et non torce.
22, clerc et non clers.
25, ses robinets et non ces.
28 et suivantes, Banvin et non Bauvin.
42, insouciance et non insousiance.
44, détachant et non déctachant.
54, me ressuscite et non ressuscité,
59, flétries et non fleuries,
ERRATA.
PAGES LISEZ
65, Molière et non M. Molière.
66, nonnes et non momies.
67, la et non l'a
68, en face et non en face.
104, divers et non diverl.
104 et 105, en 1190, pont qui s'écroula après le passage
des deux monarques. Une partie de l'armée
des Croisés fut engloutie dans les eaux du
Rhône, sans qu'un seul soldat put en échap-
per, et non
la mort de Jean sans peur duc de Bourgo-
gne, le meurtrier du duc d'Orléans, frère
de Charles VI, celui-là même qui vendit
la France aux anglais, d'accord avec Iza-
beau de Bavière.
115, clignement d'yeux et non changement.
INTRODUCTION;
A Valence, chef-lieu du département de la Drôme,
dans la façade de la maison Fiéron on voit un marbre,
avec cette inscription : « Napoléon Empereur des
» Français a habité celte maison étant lieutenant en
» 2e au régiment d'artillerie de, la Fère, depuis le
» mois de novembre 1785 jusqu'au mois d'août 1786.
» Il y est revenu du mois de mai au mois d'octobre
» 1791 lieutenant en 1er au régiment d'artillerie de
» Grenoble, 4e de l'arme. »
Et à Lyon, on lit sur la façade d'une maison située
à la montée du Montriboud au faubourg de Vaise, ap-
partenant à Madame veuve Blanc :
« Napoléon Empereur des Français a habité cette
» maison étant lieutenant en 2e, au régiment d'artil-
» lerie de la Fère, depuis le mois d'août jusqu'à fin
» septembre 1786. »
INTRODUCTION.
Désireux de connaître la cause de ce changement
de garnison, nous fumes amené tout naturellement à
consulter les archives de la ville do Lyon qui nous
apprirent, que le régiment d'artillerie de la Fère dans
lequel servait le jeune Bonaparte avait été appelé le
4 août 1786 dans celle cité pour aider à contenir l'é-
meute populaire, dite du Droit de Banvin ou des
Deux Sous, et maintenir l'ordre un instant troublé
dans cette riche cité manufacturière. Un manuscrit de
la bibliothèque du Collége nous a fourni le canevas
du fait historique que nous publions aujourd'hui, du-
quel devraient dater les premières armes de l'Empereur,
puisque par ses conseils, les mesures militaires qui
furent prises aboutirent à repousser et vaincre l'é-
meute sans verser du sang... Ainsi simple sous-lieute
nant il préludait par ses avis et ses manoeuvres au
avis et aux manoeuvres qui chassèrent les anglais d
Toulon et rendirent cet important port de mer à l
république.
LE DROIT DE BANVIN
OU
DE
CHAPITRE 1.
La Surface de cette cohue
Etait grise, sale et terreuse.
Victor Hugo.
Nous étions dans l'année 1786, c'était le 4 août, jour
de grande foire à Lyon, époque où des idées de réfor-
me sociale commençaient à germer dans le peuple. —
Lyon avait pris dès le matin un aspect beaucoup plus
animé que de coutume; à dix heures et à dix lieues à
la ronde les champs étaient sinon déserts du moins
abandonnés; cependant la récolte demandait des bras
pour être rentrée dans les granges et un jour de re-
tard pouvait la compromettre, car la nuit précédente
un coup de vent avait presque dépouillé les arbres
fruitiers. Partout un grain noir avait surgi sur les
tiges des fleurs échappées à une espèce de gelée blan-
che; mais c'était un jour de foire par conséquent un
jour de fête pour le populaire en général, où se réunis-
saient les parents, les amis de la campagne et de la
ville ; jour où l'on s'informait réciproquement de ceux
qui étaient morts dans l'année et de ceux qui s'étaient
mariés. — De tous côtés on s'ampressait d'arriver sur
les quais qui bordent la Saône et sur la place ou s'é-
lève majestueusement la belle basilique de S.-Jean.
Les hommes de champs en guêtres de toile attachées
avec des boutons de cuir, la chemise bouffante, le haut-
dèe-chasse à peine retenu par une large boucle en cui-
vre, la veste sur le bras et un bâton noueux à la main.
Les femmes, le fin bavolet orné d'une étroite den-
telle retenue sur le front par un large ruban -rouge, le
fichu plissé en coquille, serré sur la gorge par une
épingle, la jupe d'indienne rayée, unie ou ramagée
d'une teinte vive ou saillante, un peu retroussée et
ramassée à la ceinture de manière à laisser voir un bas
bleu et parfois une jambe passablement tournée ; quel-
ques unes étaient nu-pieds, portant des sabots à la
main, conduisant un âne chargé de denrées ; d'autres
à cheval derrière un cavalier fiancé pu époux, la plus
grande partie accompagnée de leur progéniture des
deux sexes, bambins de cinq à six ans, morveux, rou-
geots, mal peignés, étaient huches sur des charrettes
qui avançaient pesamment à travers les rues étroites
et boueuses de la vielle cité. Toul cela se serrait, re-
poussait, s'agitait, glapissait, sifflait, hurlait et se re-
muait comme dans la nuit du sabbat. Cela marchait,
sautait, babillait et allait se confondre dans la foule
entassée devant l'église, au milieu des marchands fo-
rains de toutes sortes d'objets encombrant la place
jusqu'au parvis du temple. Cette foule attentive et
pieuse en apparence, mais en réalité plus occupée de
gains et de bénéfices, ébauchant une vente ou un achat
entre deux signes de croix et comptant ses deniers
tout en récitant un pater ou ave, finassant, rusant,
chicanant, disputant, liardant et se laissant voler par
les filous qui, à cette époque comme de nos jours, se
glissaient partout où se trouvait une grande réunion
de peuple. — Parmi cette multitude endimanchée ac-
courue des villages et hameaux environnant Lyon, se
trouvait mêlée la population de la ville, moins bruyan-
te, moins rieuse, moins rapace et moins proprette,
portant sur sa physionomie l'empreinte d'une tristes-
se maladive ; presque toute composée d'ouvriers en
soieries, elle se groupait par fractions de dix à douze
personnes et se plaignait hautement de la cherté du
pain et de la viande, mais surtout de l'aristocratie des
maîtrises et des jurandes, privilèges qui la rendaient en
quelque sorte esclave des marchands-fabricants.
A ce sujet de plaintes incessantes poussées depuis
plusieurs années par l'ouvrier qui n'avait d'autre es-
poir de bien-être que le travail journalier de ses mains,
se joignait tout récemment le droit arbitraire que
l'archevêque de Lyon, Monseigneur Antoine Malvin
de Montazet s'arrogeait sur les débitants de vins, ca-
baretiers, taverniers et gargotiers, auxquels il de-
mandait une redevance et l'acquittement des arrérages
dus antérieurement à ses prédécesseurs.
Ce droit, appelé Droit de Banvin, modification d'un
ancien droit, par lequel les vieux us des anciens sei-
gneurs féodaux, pour écouler plus facilement le vin
de leurs récoltes, interdisaient à leurs vassaux rache-
tés et possesseurs d'un petit coin de terre, durant le
mois d'août, la faculté de vendre le produit de leur
piètre vendange sous peine de la hart... Ce droit était
tombé en désuétude depuis longtemps par la négli-
gence ou la bonté d'âme des prélats auxquels succé-
dait Monseigneur de Montazet, qui s'avisa de vouloir
le faire revivre. Les marchands en gros et les détail-
lants surtout se refusèrent aux exigences seigneuriales
de l'archevêque et préférèrent fermer leurs boutiques,
de manière que la foule immense qui circulait dans
les rues ou se tenait sur le champ de foire, subissait
sous les rayons d'un soleil torride d'août, les consé-
quences des prétentions peu évangéliques de l'avare
prélat qui gouvernait le diocèse de l'église de Lyon.
Malédiction sur la robe violette, clamait un pêcheur
en arrangeant ses filets sur le bord de la Saône, elle
sera cause que le pauvre monde mourra de soif celle
année. — Cet état de chose ne saurait durer long-
temps disait un ouvrier ayant nom Jacques Nérin. Je
suis doreur de mon métier et je ne puis gagner assez
pour nourrir ma femme et mes enfants. — Et moi, re-
prenait un autre qui s'appelait Pierre Sauvage, com-
pagnon-chapelier, je confectionne le castor pour noble,
et bourgeois et je n'ai pas de quoi macheter des sava-
tes, tant notre salaire est mince. — Il en est ainsi pour
nous tous, dit un troisième nommé Joseph-Antoine
Diapano, je travaille dans la soirie et mieux vaudrait
ètre rameur des galères du roi que dans un atelier de
canut. — Nos messieurs les fabricants sont des aris-
tocrates, clamèrent en chorus discordant plusieurs
groupes de prolétaires réunis simultanément par des
plaintes qui semblaient vouloir changer d'objet. Tant
que nos consuls, nos échevins et nos prud'hommes ne
feront pas une bonne loi pour tarifer l'ouvrage nous
seront exploités, hurla Diapano. — Comme des nègres,
cria Sauvage. — Plus souvent, répliqua d'une voix
stentorienne Nérin, que nos patrons se laisseront ta-
rifer ; ils gueuleraient comme veau qu'on écorche
que la liberté du commerce est violée, qu'on attaque
la propriété. — Pourquoi donc aussi qu'y a des gens
porc-piétaires et des gens qui n'ont rien du tout que leurs
deux yeux pour pleurer, exhala d'un ton rogue, une
vieille devideuse, portière de son état. — Au fait, c'est
vrai vociféra la foule. — Queu-qui-zont fait de plus
que nous ces. nobles qu'ont tout à gogo, ajouta la vieil-
le ; et une voix qui parlait un peu mieux français que
notre portière, jeta le mot de Figaro à la multitude
qui s'empressa de le ramasser : « Ils ont pris la peine
de naître. — Tiens, tiens, brunissa le populaire......
Et cette phrase fit lumière dans l'esprit de tout ce
monde, qui comme les athéniens, commençait à discu-
ter ses droits sur la place publique. Mais, par-dessus
ce bruissement semblable à un vent léger d'abord, qui
souffle, s'enfle, siffle, crie et s'éteint pour renaître plus
tempétueux l'instant d'après, la voix retentissante et
caverneuse comme un écho de forges du pêcheur se fît
jour, pour faire observer qu'il faisait une chaleur
d'enfer et qu'il avait le gosier sec comme l'amadou.
— Gueux de cabaretiers, qui ferment un jour cameu-
laire, lui fut-il répondu. — Alors un gros joufflu, la
mine à rouge trogne, le bonnet de coton blanc enfon-
cé sur les yeux et les mains dans les poches de sa ves-
te, pérora une demi-heure, afin de faire comprendre
à ces flots de Tantales que les taverniers ne pouvaient
pas se ruiner pour enrichir l'archevêque, et qu'ils res-
teraient fermés tant que dureraient les jours dits : de
Banvin.
Ils n'ont parbleu pas tort, dit-on, de toutes parts,
ils sont peuple comme nous, vivent de leur état et
l'impôt de Banvin est exorbitant, avec ça Monseigneur
exige l'arriéré... C'est à Monseigeur qu'il faut s'en pren-
dre. — Jusqu'ici la masse populaire se plaignait un
peu de tout et sa mauvaise humeur se morcelait sur
tout; mais lorsque le gargotier eût lancé le nom du
8
prélat au milieu d'elle, comme on lance le cerf ou le
sanglier à la meute aboyeuse, qui s'acharne à leur
poursuite, cette masse éparpillée se regrégea et cau-
sant à voix amie s'achemina en colonne serrée vers le
palais archiépiscopal, pareille à un ciel d'orage, flocon-
né de nuages pomelés, bigarrés, se hâtant vers un
point horisontal, formant une voûte sombre et mena-
çante d'où va surgir la foudre et l'ouragan. De même
on vil la populace se précipiter sur le pont de pierre
qu'elle encombrait jusqu'en ses accotements, frolant
ainsi les parapets, les gardefous dont elle lubréfiait
la pierre avec ses haillons adipeux. — Les promeneurs
paisibles et seulement distraits par les choses cu-
rieuses que les marchands de passage tenant la foire
étalaient à leurs yeux, sous des baraques en bois im-
provisées, levèrent un regard timide et défiant sur ces
ouvriers lyonnais aux traits farouches et pourtant ef-
féminés; leur genre d'occupation sédentaire, et peu
rétribuée ne permettant point une alimentation saine
et abondante, donnait à tous ces visages pâlis et bleuis
quelque chose de souffreteux, de maladif, que rendaient
plus effrayant encore les éclairs de colère retenue
jaillissant de leurs prunelles de feu. — Les bourgeois
passaient silencieux et craintifs; disant à demi voix à
leurs épouses qui se pressaient contre le bras de l'époux,
pareille à l'aronde sous l'aîle maternelle : « Rentrons
mon chéri, il ne serait prudent en aucune façon d'être
hors de chez soi quand la nuit sera tombée. — Braves
gens, classe amphibie politiquement parlant, qui avait
tout à la fois peur du populaire et l'applaudissait inté-
rieurement, prévoyant en lui le grand nivelleur des cas-
tes priviligiées qui la porterait l'égale de la noblesse
qu'il lui tardait d'humilier. — Quelques mégères en
oripaux s'arrêtaient les poings sur les hanches, re-
gardaient un instant défiler ce cortége, gris, sale, ter-
reux, puis se glissaient au travers des fissures, s'énor-
gueillissant de faire partie d'un nuage chargé de
matières inflammables, allant crever et incendier sur
l'archevêché la crosse, la mitre et ouvrir un filon jus-
qu'aux caves si bien meublées de tonneaux emplis
d'un vin généreux de Mgr Antoine Malvin de Montazet.
A mesure que le long serpent déroulait ses anneaux
en longeant les quais, les mots de pillage de caves pre-
liaient une certaine accentuation, et les lèvres des nos
viragos épaissies d'une salivation arrêtée, laissaient en-
tendre un claquement de langue expressif, et, se pour-
léchant, le point visuel de l'oeil fixait immédiatement;
la façade du palais archiépiscopal. — Déjà la tête de la
colonne touchait aux portes de. l'édifice ; déjà les cail-
loux arrachés au pavage des quais allaient être lancés
10
aux croisées, lorsque du haut de la terrasse dont la
vue se promène sur les eaux rosées de la placide
Saône, le comte de Clugny, entouré des consuls de la
ville, parut et harangua la multitude, à qui il annon-
ça qu'ils étaient venus pour prendre des arrangements
avec l'archevêque, afin qu'il se désistai de son droit de
Banvin et que, les cabareyiers pussent dans le jour
même r'ouvrir leurs cabarets. — La vue du comye de
Clugny, l'homme le plus populaire que possédai Lyon
à cette époque, calma touy-à-coup la tempête. — Dans
toutes les émeutes, le peuple a ressenti le besoin d'un
chef comme d'un drapeau, il a un instinct naturel qui
lui fait comprendre par intuition qu'il peut renverser
et détruire, mais qu'il est à peu près impossible de
réédifier; il faut aussi faire la part de 1786 qui n'était
pas mûr comme le fuy trois ans après 1789. Du reste,
un seul moy dit dans un moment opportun suffit quel-
fois pour arrêter l'élan désordonné des foules qui sai-
sissent sans analyse l'allusion, rient ey sont désarmés.
L'histoire de tous les âges en offre des exemples nom-
breux; le comte de Clugny ne l'ignorait pas; il laissa
donc tomber du haut de son mont avenyin improvisé
l'un de ces mots qui sans convaincre, ébranlent. Le peu-
ple lyonnais, du moins ce jour-là, sentit ses forces pa-
ralysées. Ce mot qui faisait reculer les Spartiates,
11
ce mol devant qui les Orientaux baissent et
détournent la tôle en signe de dégoût et de honte,
termina la harangue du comte. « Mes amis, que dira-
t-on de vous quand on saura que vous êtes rebelles
pour boire? On dira le peuple de Lyon est un peuple
d'ivrognes. — Là-dessus, longs murmures approbatifs
mêlés de larges éclats de rires homériques et d'applau-
dissements prolongés. Ce mot joint aux promesses du
comte, dissipa le rassemblement, qui se dégrégea, se
rompit, se morcela et finit par se dissoudre tout-à-fait
comme l'or dans le creuset de l'orfèvre, ne laissant
tout au font qu'un plomb vil que l'alchimiste dédai-
gne. — Bientôt les saltimbanques et les jongleurs l'at-
tirèrent parcelle par parcelle autour de leurs trétaux
comme l'aimant attire le fer, et le bruit assourdissant
des instruments de cuivre, unis au son criard de l'ai-
gre clarinette accompagnée des métalliques cimballeset
de la grosse caisse des bilboquets de l'époque couvri-
rent, atténuèrent quelques clameurs encore mal étein-
tes des peu satisfaits d'une conclusion à laquelle ils ne
s'attendaient pas, de ce nombre se trouvaient nos trois
ouvriers Nérin, Sauvage et Diapano qui, ne voyant pas
r'ouvrir les comptoirs des marchands de vin, dou-
taient de l'efficace intervention du comte de Clugny
auprès de Monseigneur Antoine Malvin de Montazet.
12
CHAPITRE 2.
« Tout à coup un accent doux et plain-
" tif, se déroula dans l'air et une voix
« suave, gracieuse, mélancolique, glissa
« dans l'ombre comme une vois d'ange.
« CHATEAUBRIAND, »
Au milieu de ce groupe murmurant, un vieux hom-
me souriait de ce sourire typique de la race juive,
sous le chapeau de paille à larges ailes qui abritait son
faciès de satyre des brulantes flèches du soleil ; vêtu
assez proprement quoique ayant sur le dos la livrée du
prolétariat; surchargé d'un énorme coffre en fer blanc
très luisant, orné de deux robinets en cuivre, laissant
couler à la plus légère pression de la main, une bois-
son jaunâtre composée de jus de citron, de jus de ré-
13
glisse, noyés dans des eaux de la Saône, connue dans
la ville et ses environs sous le nom peu tonique de
tisane à l'anis, breuvage à ta portée des bourses popu-
laires. — Cet homme, disons-nous, d'un abord froid
et repoussant, aux façons peu courtoises et engagean-
tes comme aurait dû le comporter son débit de liquide,
au geste brusque, au langage mal sonnant, était suivi
d'une jeune et jolie fille à laquelle il demandait sou-
vent en baissant le diapason de sa voix rauque : Le
comte de Clugny sort-il de l'archevêché ? — Je ne l'a-
perçois pas répondait l'enfant habituée à trembler aux
rauques paroles du brutal. — Regarde bien ou je rosse,
reprenait-il d'union plus farouche encore ; et la jeune
fille s'exhaussait sur la pointe de ses petits pieds, pour
dominer les têtes quelle avait devant elle, pour mieux
voir, et en ouvrant de grands et beaux yeux noirs fen-
dus en amende, dont l'expression difficile à décrire
jetait des jets de flammes faits pour embraser le coeur
le plus blasé et le plus Charles XII, répondait de nou-
veau : Je ne l'aperçois pas. — Bien, bien, gromelait
entre ses dents l'ours mal léché, puisse-t-il n'en pas
■sortir d'aujourd'hui et ne point obtenir du Mitré la
renonciation au droit de Banvin. — Mais mon père,
ce serait très malheureux. — Veux-tu bien taire ton
bec et ne pas m'appeler ton père... Tu sais bien que je
14
ne le suis pas et tu , connais mes intentions à ton en-
droit — Je n'y consentirai jamais. — De quoi, de
quoi ? On raisonne, et ce dissant, le marchand de ti-
sane anisée leva le bras, la jeune fille baissa la tête en
signe de soumission, il s'apaisa un peu et reprit : Si
les quinze jours que dure la foire d'août se passent
sans pluies, sans ouverture de cabarets, ma tisane ne
suffira point à étancher la soif des altérés, ma fortune
est faite alors; je me retire des affaires pour devenir
prêteur sur gage et je l'épousa. — M'épouser fit l'en-
fant en reculant d'effroi, elle allait ajouter : Je préfé-
rerais mourir, mais elle n'en eut pas le temps, le bras
du rustre levé celte seconde fois s'abattit la main toute
large sur la joue tout à coup pâlie de la jeune fille et
lui ferma la bouche si violemment, que le front et le
visage s'empourpèrent jusqu'au sang. — C'est épou-
vantable : dirent très haut et ensemble nos trois con-
naissances, mais notamment Antoine Diapano courant
au secours de l'opprimée, avec laquelle il n'avait point
cessé depuis sa venue d'échanger des regards d'intel-
ligence semblant dire, je veille sur vous, tandis que
Nérin et Sauvage gourmandaient vertement le mar-
chand de coco sur la dureté de son caractère, le me-
naçant d'employer la loi du talion, mais celui-ci don-
nant le change aux interprétations de son iuconve-
15
nance, répondit: Qu'elle travaille donc, cette grande
fainéante; ne croit-elle pas que je vais la nourrir sans
rien faire. Depuis une heure qu'elle est sur la place,
elle n'a point encore recuelli un denier, cependant gens
de ville et campagne abondent; que de monde s'arrê-
terait et ferait cercle autour d'elle. — Ce n'est point
une excuse pour la brutaliser. — Si cela me plaît à moi,
mêlez-vous de vos affaires, ajouta-t-il en adossant sa boî-
te à tisane contre une borne, se disposant à soutenir les
droits que la nature lui donnait sur sa fille. — Diapa-
no qui savait jusqu'où pouvaient s'étendre ses préten-
dus droits, allait rispoter, lorsque la maltraitée le sup-
plia les larmes aux yeux de s'en abstenir; murmurant
tout bas : il m'a servi de père ! — Cette altercation
entre gens du peuple une heure après qu'une quasi-
émente venait d'avoir lieu, devait attirer l'attention des
autorités chargées de veiller à l'ordre public, aussi le
prévot-général, M. le baron d'Iseron, qui se trouvait en
ce moment à l'une des croisées du palais archiépisco-
pal, envoya un des officiers de la maréchaussée s'in-
former de la cause donnant lieu à un nouveau rassem-
blement. — Sur le compte-rendu de l'émissaire, ordre
allait être transmis d'arrêter et conduire en prison le
père et la fille, lorsqu'on s'aperçut que le calme s'était
rétabli de lui-même. — En effet, le père distribuait de
16
droite à gauche sa boisson rafraîchissante à la foule ;
tandis que la fille ayant entonné une gaie chansonnette
attirait les regards et captivait l'ouïe non-seulement
du nombreux public affluant sur le champ de foire,
mais encore l'attention et les applaudissements des
jeunes gentilhommes laïques, clers et même chanoines
qui traversaient la place pour se rendre à l'église St-
Jean. — Le prévôt général no fut pas exempt de l'in-
fluence musicale qu'exerçait sur ses auditeurs la chan-
teuse des rues; il prêtait une oreille attentive, du haut
de la croisée sur laquelle il était accoudé, à la voix har-
monieuse de la jolie baladine et durant son chant suave
et gracieux, sa pensée s'éloigna du but qui l'avait ame-
né chez Monseigeur de Montazet, but diamétralement
en désaccord à celui du comte de Clugny. — Du temps
que la chanteuse des rues parcourait toutes les notes
du clavier humain, l'imagination du baron parcourait
et franchissait au galop la distance qui le séparait de
ses jeunes années ; de souvenirs en souvenirs les bords
charmants de l'île Barbe que chantait la trouvère s'em-
brumissaient sous un ciel orageux et les floraisons her-
bues passaient aux teintes les plus sombres de vert
émeraude qu'elles étaient, souvenirs remplis d'angois-
seuses douleurs, de remords et de souffrances aiguës.
Mais laissons ce seigneur avec ses pensées amères et
17
tandis que la pauvre enfant chante encore, disons un
mot de son origine mystérieuse. —Il y avait quinze
ans jour par jour de celle horrible époque à celle où
nous sommes présentement, au mois de janvier le plus
rigoureux que de mémoire d'homme on put se rap-
peler. Les vieillards périrent presque tous subitement.
L'épidémie prenait l'enfant au berceau et le couchait
dans la tombe aux vieillards, lès adultes n'étaient point
épargnés et sans distinction de rang ni de sexe, sans
avoir égard à la fortune où à la pauvreté, l'impitoya-
ble faucheur faucha. Cette année la misère fut si gran-
de parmi la classe ouvrière, que pas un seul prolétaire
ne put parer le coup des cruelles privations que la
maudite traîne à sa suite. Cortége épouvantable de
fantômes hideux qui donnent mille morts apparentes
avant d'arriver à la réelle. Dans l'une des rues du
vieux Lugudanuni au pied du mont Forum, si l'on peut
toutefois donner le nom de rue â une fente ouverte
violemment entre deux patés de sombres murailles
percées de trous pour portes et fenêtres, dont un hom-
me en marchant les bras tendus aurait louché la paroi
et obstrué le passage, rue humide, murailles rongées,
maisons décrépites, noires, suant la boue, ébrêchées,
dressant leurs pans rigides jusqu'à des hauteurs où la
lumière ne tombait jamais, plus repoussantes de saleté
18
au dedans qu'au dehors, rue habitée par la race dis-
persée, maudite par les premiers chrétiens, rue qui
portait nom Juiverie, cloaque impur, comme du reste
en possédait alors beaucoup la cité Lyonnaise, heureu-
sement pour elle, si voisine du Rhône et de la Saône qui,
débordant au moins une fois dans l'année, lavaient par
leur innondation mutulle les immondices en les en-
traînant dans leur retraite. Dans l'une de ces maisons
noires et délabrées de celte rue, il n'y avait pas de
pain tous les jours, et pourtant elle était occupée par
deux êtres qui avaient besoin de manger.... C'était un
vieux homme sournois, trapu, bancal, et une petite
fille rose et blanche; c'était un noir démon ridé et un
ange du bon Dieu ; là comme partout sur cette terre
de larmes, de misères, le pauvre ange exilé du ciel
tremblait devant le démon, car le démon parlait en
maître, et il était effrayant ; il avait nom Judas Mosé,
il était d'origine italienne, c'est-à-dire doublement Ju-
das, et l'ange s'appelait Rachel, elle avait cinq ans. —
Depuis lors le serpent vénimeux étouffait la jeune
fleur, le vautour déchirait la colombe, Mosé gardait
Rachel. — Certes cet avaricieux vieillard n'était point
le père de cette enfant et à ce sujet circulaient dans la
rue juiverie mille versions et d'étranges conjectures.
Un jour, disait-on, le vieux sorcier s'absenta de son
19
rez-de-chaussée pendant quelque temps et reparut
avec une petite fille de deux ans, rose et fraîche, jolie
et souriante, potelée comme un chérubin à qui les ailes
n'ont point encore poussé, et qu'on s'abstenait de ser-
rer dans les bras, crainte de l'étouffer de caresses,
de la manger de baisers. — Il était allô, ajoutait-on,
l'enlever au sein maternel comme un larron de chair
humaine, couverte de dentelles et de bijoux de prix,
mais ces bruits s'effacèrent peu à peu devant les ex-
plications du vieux juif, il parla d'une soeur morte en
piémont, lui ayant légué quelques économies et sa fille
en bas âge. — Personne, en définitive, ne s'intéressant
assez au fruit d'un amour malheureux, et Judas ayant
quitté la rue Juiverie pour aller habiter un taudis à
Fourviére, on le perdit de vue, on cessa de s'occuper
de lui et de la pauvre enfant. — En principe Mosé était
bohémien mais en réalité compagnon en serrurerie, il
fabriquait, disait-on encore, pas mal de fausses clefs
dont il se servait au besoin. Cet état de serrurier de-
mandait une tenue sédentaire, Judas préférait une vie
vagabonde. — Dès que la petite Rachel eût atteint sa
sixième année, son père adoptif la plaça tous les ma-
tins sur le seuil de la porte de son bouge en lui disant
d'une voix rude: Vois-tu cette rue. — Oui père, répon-
dait l'enfant. — Derrière cette rue il y en a d'autres,
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et derrière ces autres, d'autres encore. — Je le sais
père. — Parmi ces rues il y a des places, des impas-
ses, des carrefours... puis. — La Saône, interrompait
la petite, mais un regard colère, un geste menaçant lui
apprenait qu'elle devait écouter et se taire. — Au delà
de la Saône, il y a rues, places, carrefours. — C'est
bien loin, père. — Un soufflet la fît pleurer, un second
sécha ses pleurs et la força a redoubler d'attention. —
Tout cela est, à nous. — La petite le regarda avec
étonnement. — C'est notre bien répéta-t-il. — Je com-
prends pas. — Je veux dire que dans ces rues en deça
comme au delà de la rivière, il y a des maisons, dans
ces maisons de riches bourgeois qui en bonne logique
doivent nourrir les pauvres gens comme nous... com-
prends-tu ? Pas trop bien. — Va tendre la main et ne
reviens pas sans être nantie d'une ample moisson de
liards et de gros sous... autrement gare le martinet...
lu chanteras, danseras, imploreras, importuneras,
pleureras... va, va lu obtiendras. — Et voilà comment
le misérable éleva la petite Rachel, qui se refusant à
Cette humiliation de la mendicité, voyait aussitôt l'oeil
torve du démon, ce mauvais oeil s'arrondissant, sail-
lant, enflammé au fond de son caverneux orbite, la
pauvre pâlissait, ses dents claquetaient ; puis s'en allait
triste, désolée, pleurant, demander à toutes person-
21
nes bien mises rencontrées sur son chemin, le denier
pour l'amour de Dieu !... Mais souvent ses prières
étaient repoussées; le soir venu on voyait au coin
d'une borné, les pieds dans l'eau bourbeuse du rais-
seau, une jolie petite fille couverte de haillons, se la-
mantant. — As-tu perdu la mère, disaient les passants
quelque fois ? — Ma mère répondait l'enfant, je n'ai
jamais eu de mère, cependant cette question la trou-
blait et la faisait rêver; il lui semblait dans un vague
lointain avoir bégayé ce nom si doux à une femme
dont les yeux lui souriaient en la berçant sur ses ge-
noux; il lui semblait que les loques dont elle était à
peine vêtue, avaient jadis relui et rayonnaient de blan-
cheur; elle entrevoyait comme dans un songe le scin-
tillement d'une étoile au ciel à travers le soyeux et
léger tissu d'un voile dont les plis onduleux carres-
saient sa petite tête côte à côte du sein d'une nourrice,
celle nourrice était une belle dame... Mais cet éclair de
lucidité enfantine s'étergnait instantanément avec la
question qui l'avait fait naître, et sa langue s'empressait
de répondre aux autres passants demandant : Quel est
ton père, petite ? — Mosé, disait-elle tout émue, et
alors ce nom bien différent de l'autre lui rappelait com-
me un horrible cauchemar fatiguant le sommeil, spectre
qui écrase, apparition qui torture et immobilise la dou-
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leur poignante. Se mettant à genoux au milieu du ruis-
seau même, levant les yeux au ciel et les mains sup-
pliantes et tendues elle disait : Mon bon monsieur,
ma bonne dame, secourez la pauvre petite Rachel que
son père battra en rentrant au logis, si elle y entre
sans apporter un peu de monnaie. — Ah ! c'est une
juive... il y a bien assez de chrétiens pauvres à se-
courir... Et les passants s'éloignaient, comme si une
juive n'eut pas été de la même étoffe qu'un chrétien ;
d'autres craignaient d'être dupes d'une mystification ;
mais Rachel les rappelait, devenait pressante et per-
suasive, les suivait, s'attachait à leurs pas en s'écriant :
II me tuera, il me tuera, et ce cri plaintif, déchirant,
ce cri inspiré par la crainte et la souffrance, ce cri
échappé de la, poitrine d'une pauvre créature que ne
peut imiter l'imposteur, ni le plus grand acteur, for-
çait le passant à lui tendre le charitable secours que
l'enfant implorait comme le rachat du cruel traite-
ment qui l'attendait. — La petite fille avait grandi
ainsi, mais à douze ans elle ne sollicitait plus la pitié
publique; douée d'un joli timbre de voix, elle chan-
tait, dans les rues et les clers de la basoche et ceux
de l'église se disaient en la voyant voleter et roucou-
ler : Lais, virelay, chanson et romance. — Oh ! la gen-
tille hachette, proprette et Manchette, et les bourgeois
et les monseignoris portant épèe ou petit colet, jusqu'à
sires et messieurs les nobles chanoines de St-Jean-
Baptiste, si nobles qu'un bref du pape leur octroyait
le privilége de ne plier que le genoux gauche devant la
sainte hostie, lorsque l'officiant élevait le ciboire, chan-
geant le pain consacré et le contenu des burettes, en
sang et en chair de notre seigneur Jésus-Christ... tous
à l'unisson se recriaient sur ce que l'archevêque du
diocèse de Lyon Antoine Malvin de Montazet n'avait
pas eu la pensee de recueillir charitablement la belle
et mélodieuse chanteuse pour chanter les louanges de
Dieu dans la métropole, les jours destinés aux grandes
fêtes de l'église.
Une éducation musicale, disaient-ils, aurait para-
chevé l'ouvrage de la nature. — L'archevêque y avait
sans doute bien songé, des informations avaient été
prises secrètement sur la jeune fille, mais l'horrible
réputation de Judas Mosé, presque égale à celle de son
devancier en prénom Ischariote, aurait suffi de don-
ner à Monseigneur la contre idée d'un projet, que d'ail-
leurs repoussait la croyance au judaïsme dans laquelle
la chanteuse était née et élevée. Cette question avait
été débattue avec Mr de la Magdelaine qui se fesait fort
d'entreprendre sa conversion en la plaçant dans un
couvent de religieuses ; Monseigneur mit fin à ce débat,
24
disant : chanteuse de rue, fille d'un juif qui n'a ni
coeur ni âme, pour qui l'or est tout, cette jeune juive
aura déjà été vendue vingt fois par son père, par con-
séquent elle est perdue sans espoir de retour, n'y pen-
sons plus. — Monseigneur était peu philosophe, il
ignorait qu'il est de certaines organisations morales
comme de certaines organisations physiques, on peut
les affaiblir, les étioler, mais on n'arrive point à les
ruiner entièrement, tant le germe a de vie et de robus-
ticité. — Ceci posé, nous dirons qu'au 4 août 1786,
Rachel possédait une beauté virginale, cette beauté qui
ne pactisait en rien avec la beauté dite du diable, ses
longues paupières frangées de cils noirs, des joues un
peu pâles, une bouche finement dessinée s'entrouvrant
pour laisser voir des perles enchassées dans du corail,
rangées avec symétrie, des lèvres purpurines dont un
léger duvet le disputait au duvet de la pêche. Sa mise
simple et sans recherche se composait de bas blancs,
soigneusement modelés sur des jambes parfaites que
laissaient deviner les plis ondés d'une robe blanche
aussi, à la taille longue et étroite, aux manches larges,
au corsage ample et magnifiquement orné par dame na-
ture; un bonnet de dentelle coquet non luxueux, un
haut peigne d'écaillé, retenant les boucles rebelles qui
tentaient de s'en échapper, des mitaines brodées gan-
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talent la moitié de la main laissant aux doigts leur jeu
habituel. — Ainsi faite, Rachel n'implorait pas la
charité, la monnaie d'argent et même d'or tombait
dans son escarcelle ce jour là; ceux qui ne pouvaient
dépenser leur superflu au cabaret, s'enivraient de no-
tés acromatiques au lieu de Bourgogne et de Beaujo-
lais et payaient largement leur ivresse. — Le vieux
Judas était radieux au point d'oublier que ces robinets
de cuivre non fermés répendaient le contenu du cof-
fre en arrosant le sol. De tous les maux qui avaient
affligé la vie de la chanteuse le pire était d'appartenir
à Judas. Deux sentiments se. partageaient son coeur,
l'amitié qu'elle avait voué à son voisin Diapano, et
l'amour qu'elle ressentait pour le bachelier, licencié,
professeur ès-science et de droit canonique, Sébastien le
poète, le savant, clerc à la grande métropole, et pupille
du baron d'Iséron, grand prèvot-général de la provin-
ce du Lyonnais, son tuteur...
26
CHAPITRE 3.
Celui qui contient tout, qui soutient tout, ne
contient-il pas , ne soutient-il pas toi, moi et
lui-même ? Le ciel ne se voûte-t-il pas là-haul ?
La terre ne s'étend-elle pas ici-bas, et les astres
éternels ne s'élèvent-ils pas en nous regardant
amicalement ? Mon oeil ne voit-il pas tes yeux ?
Tout n'entraine-t-il pas vers toi et ma tète et
mon coeur ? Et ce qui m'y attire, n'est-ce pas un
mystère éternel, visible ou invisible? Si
grand qu'il soit, remplis-en ton âme ; et si par
ce sentiment lu es heureuse, nomme-le comme
tu voudras : bonheur ! coeur ! amour ! Dieu !...
Moi, je n'ai pour cela aucun nom. Le sentiment
est tout, le nom n'est que bruit et fumée qui
nous cache l'éclat des cieux.
(Goëthe.)
Sept heures étaient déjà sonnées au cloître St-Jean ;
les derniers rayons du soleil couchant, enveloppés de
nuages cuivrés, noircissaient d'instant en instant , se
retiraient de l'horison ; l'air devenait épais, lourd, fa-
tiguant la respiration , et les roulements saccadés du
tonnerre se faisaient entendre dans le lointain, comme
avant-coureurs de l'orage qui se préparait au déclin
d'une aussi chaude journée.
L'une des trois portes du. cloître restée ouverte,
27
quoique tous les fidèles eussent cessé leur oraison , ne
fut fermée qu'à la nuit entièrement close , après que
le sacristain en eût fait sortir une ombre légère com-
me une apparition fantastique qu'il rudoya cependant
en l'aspergeant d'eau bénite accompagnée du mur-
mure Vade rctro satanas !... : L'ombre glissa sur le
parvis et fut se réfugier sous le porche sculpté de têtes
de saints et d'ailes d'anges encadrés dans des colon-
nettes ciselées, dentelées et travaillées avec la perfec-
tion minutieuse que possédait le ciseau des artistes
croyants du moyen-âge.
Le champ de foire était veuf d'acheteurs ; les mar-
chands , à couvert sous les planches de leurs étalages
improvisés , allaient se livrer au. repos que les pre-
miers tintements du couvre-feu annonçant l'angélus
leur imposait , ainsi que l'arrêté de police du prévôt-
général.
Les pauvres de Monsieur St.-Jean-Baptiste frap-
paient à toutes les tavernes de la rue Juiverie, pour se
débarrasser de leurs plaies factices et s'enivrer avec
les aumônes de la paroisse. Mais les taverniers n'eu-
rent garde d'ouvrir, malgré l'ordonnance des consuls
publiée à son de trompe vers le milieu du jour, leur
enjoignant de continuer la vente du vin pendant le
ban d'août , sous peine d'être déchu de la facilité d'en
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vendre le reste de l'année.
Si cette ordonnance eût été suivie de la renoncia-
tion au droit de Bauvin , par Monseigneur l'archevê-
que , nul doute qu'ils eussent ouvert leurs cabarets
sans plus de délai, mais comme il n'en était pas ques-
tion, et qu'ils savaient que la puissance cléricale rem-
portait sur le pouvoir consulaire, les cabaretiers firent
la sourde oreille , et force fut aux buveurs de haut et
bas étage de regagner leurs gîtes sans avoir la face
rougie et les jambes avinées, titubant avec la plus
profonde répugnance envers le théorème du droit
chemin..
Les chanoines soupaient au réfectoire en écoulant
la lecture que leur faisait un jeune clerc de la vie et
des miracles de St.-Jean-Baptiste, leur patron , ce qui
n'empêchait pas ces messieurs de se communiquer mu-
tuellement leurs craintes sur la journée du lende-
main, au sujet de l'exaspération de l'esprit populaire
monté au plus haut paroxisme par l'entêtement de
Monseigneur de Montazet, auquel venait de se joindre
celui des fabricants lyonnais, refusant d'augmenter le
tissage des étoffes de deux sous par aunage.
Il y a parmi le peuple, disait l'un des chanoines, des
hommes habiles , adroits , intelligents , nourris de la
philosophie mordante de Voltaire et de celle cent fois
29
plus profonde de Rousseau. Ces hommes n'attendent
qu'une occasion , ne demandent qu'un prétexte pour
essayer la force des masses , et notre archevêque leur
offre un moyen qu'ils saisiront , gardons-nous d'en
douter.
Sans doute, répondait-on, mais il faut convenir que
le prévôt-général en offre bien sa bonne part, car il a
insisté avec tant d'énergie pour que Monseigneur ne
se désistât point de son droit de Bauvin, que le comte
de Clugny, parlant en sens contraire, a quitté la séance
et sortit du palais dans la persuasion que toute sup-
plique devenait inutile ; et , avant de s'éloigner , il a
lancé un regard de dédain très significatif au baron
d'Iseron.
— Qui le lui a bien rendu , ma foi, dit un jeune
chanoine.... Je ne sais si une rencontre ne s'en suivra
pas, on assure qu'ils se sont dit de gros mots
— Pensez-vous , demanda l'un des plus vieux du
chapitre , qu'il n'y ait que cette cause qui divise le
comte et le baron ? Pour moi , je suis convaincu, com-
me on dit vulgairement, qu'il existe quelque anguille
sous roche ; je crois que ces deux nobles hommes se
connaissent d'ancienne date et qu'une haine cachée,
sourde, mais vivace, héréditaire peut-être , les a ren-
dus ennemis irréconciliables.
30
— Bah ! répliqua M. l'abbé de Castellas , doyen de
la communauté , il suffit de connaître le baron pour
ne point sympathiser avec sa personne ; il est fier, al-
lier , vindicatif ; c'est un petit Néron dans ses fonc-
tions prévôtales ; il est dur au peuple, tandis que le
comte possède les qualités contraires à ses défauts.
— Vous êtes bien bon , mon frère en Dieu , dit M.
de Pingon, d'appeler défauts des vices affreux ; il cir-
cule certaine aventure à son encontre....
— Des bruits sans preuves ?
— Probablement, ajouta M. de la Magdeleine , mais
pour méchant , le fait est incontestable, il l'est , et
beaucoup , on ne sait vraiment comment qualifier la
conduite du prévôt-général. Croiriez-vous bien, mes
frères, qu'il a fait appréhender au corps, et sans cause
connue, le marchand de tisane-anisée, Judas Mosé.
— Oh ! clama tout le chapitre , s'il ne commettait
jamais d'acte plus répréhensible , ce ne serait encore
rien ; ce Mosé est un juif mal famé.
— Sans contredit, reprit M. de la Magdeleine, mais
encore, en bonne justice, faut-il une cause quelconque
à un acte de l'autorité privant un homme de sa li-
berté, fut-il païen, fut-il Mandrin ou Cartouche.
Les chanoines ayant tous levé l'épaule droite en
abaissant la gauche de pitié, accompagné d'un sourire
sordonique , voulant dire chez les uns : ce jeune de la
Magdeleine est imbu des idées nouvelles , voulant la
loi égale pour tous, tandis que chez les autres ce sou-
rire se motiva sur le coeur trop sensible du jeune
chanoine à l'endroit du sexe en général. Ce sourire de
tous inspira au jeune abbé une redite qui en atténua
peu la dérision.
— Ce n'est pas, dit-il, que je m'intéresse à ce mau-
vais garnement ; mais sa fille, la belle Rachel, fondait
en larmes lors de l'arrestation insolite de son père,
elle priait , elle suppliait les alguasils du baron de la
conduire en prison avec l'auteur de ses jours... Vrai-
ment ce spectacle fendait le coeur.
— Ah ! ah ! nous y voilà. M. de la Magdeleine croit
toujours, voir sa patronne quand il voit une femme en
pleurs, dit M. de Pingon.
La-dessus sarcasmes et colibets , puis l'entretien
changeant d'objets, la politique fit place aux fines plai-
santeries ; il n'y avait point de fanatiques dans cette
communauté de gentislhommes, tous cadets de famille
bien élevés , bien rentes, dignes en tout de ces abbés
du régne Louis XV. Plus aimables , plus coquets que
des mousquetaires, tous portaient le titre de comte et
furent des premiers en 1789 à adopter les idées ré-
formatrices de l'état social. Messieurs de Castellas,
32
Pingon et de la Magdeleine furent élus députés à l'as-
semblée des états-généraux. M. de Castellas y porta
la parole dans le sens du tiers-état.
Ce prolégomème obligé a laissé dans l'ombre le
jeune clerc chargé de lire , durant le repas des cha-
noines , la vie et les miracles de St-Jean-Baptiste ; ce
jeune clerc voyant que sa lecture n'intéressait aucu-
nement ses auditeurs, cessa peu à peu de tenir le livre
ouvert et, obéissant à sa nature rêveuse , il ferma les
yeu x; ce jeune adolescent, dont l'âme débordait com-
me un fleuve grossi par la fonte des neiges , resta
quelque temps étranger à tout ce qui se faisait et se
disait autour de lui, plus insensible encore à la gloire
d'entrer un jour dans le riche et puissant chapitre
dont il faisait le noviciat, en exerçant des fonctions
subalternes telles que celle de lecteur où nous le trou-
vons présentement. Insensible à la haute fortune que
son intelligence et sa profonde érudition semblaient
lui promettre, il s'abandonnait tout entier à une seule
idée le dominant, l'absorbant , sous laquelle il se re-
pliait comme un oiseau sous son aile ; cette idée était
un sentiment qui s'appelait bonheur, coeur, amour !
Une passion intime le tenait sous son charme puis-
sant, elle enchaînait toutes les facultés de son âme.
Aussi, lorsque le nom de Rachel circula de bouche en
bouche dans le vaste réfectoire , Sébastien se sentit:
frémir comme si l'étincelle électrique l'eût touché, il
rouvrit les yeux, sortit de son rêve , et la finesse de
l'ouïe ou plutôt l'affinité magnétique qui existe par
intuition entre deux âmes jetées au même moule par
la main de Dieu, lui fit distinguer, au travers du mur-
mure prolongé des vents tempétueux qui gémissaient
en s'engouffrant dans les larges couloirs du cloître et
de la pluie fouettant les vitraux coloriés de l'église,
une voix bien connue à son coeur , élevant par grada-
tion , au milieu de l'ouragan grondant , sonore , des
notes harmonieuses comme ces harpes Eoliennes dé-
corant les antiques manoirs des lairds d'Ecosse et de.
la verte Erin. Cette voix modulait des vibrations
étranges , un chant de plaintes profondes et doulou-
reusemeht senties : on eut dit Antigone pleurant son
père sur le Cithéron :
Le jeune clerc se glissa lentement, prudemment, de
de la chaise au dossier gothique sur laquelle ses fonc-
tions de lecteur le clouaient chaque soir. Parvenu à
toucher le sol , il franchit d'un bond de chamois la
distance qui le séparait de l'entrée du réfectoire. Sa
disparution, exécutée entre un éclair rouge-sang et
tin bruyant coup de tonnerre , joints à la vive, spiri-
tuelle et politique causerie, ne fut ni aperçue ni même
34
remarquée une heure après qu'il s'était éclipsé pour
ainsi dire.
Le clerc descendit une à une , en retenant son ha-
leine, les marches conduisant à l'intérieur de la vaste
nef, afin de ne pas éveiller le sacristain, il poussa la
porte étoffée , entra , parcourant d'un pas rapide mais
discret l'immense cathédrale qu'éclairaient deux lampes
perpétuelles brûlant devant le maître-autel , dont la
lueur pâlissait d'intervalle en intervalle quand sillon-
nait la foudre, déchirant la nue et flamboyant comme
un éclat du Vésuve, se reflétant rougeâtre sur les croi-
sillons, rosaces, colonnes, reliquaires et tombes d'où
semblait sortir un gémissement. Les yeux du jeune
clerc eurent peine à se faire à ce luminaire instantané,
il fit deux fois le tour du sanctuaire avant de s'arrêter
à la chapelle, but de sa pérégrination , enfin il l'attei-
gnit , promena ses doigts sur la ciselure des pilastres
qui l'encadraient, se trouva près du confessionnal or-
nant un angle, poussa du pied une petite porte entr'-
ouverte, un escalier tournant qu'il gravit dans les té-
nèbres , s'acculant contre la muraille qu'il palpa de
ses deux mains; elles rencontrèrent un anneau de fer,
l'ébranlèrent , firent jouer un ressort de bascule, par
l'effet duquel une pierre de taille se mouventa aussi
légèrement qu'une plume , sans plus crier que cette
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dernière ne crie sur le papier, elle roula sur elle-mê-
me et déposa le jeune clerc sur le cordon dentelé em-
brassant l'église Saint-Jean dans son pourtour qu'il
ceinture.
Un sifflement aigu s'échappa aussitôt de sa poitrine
haletante, de son côté accourut un être aérien, syl-
phide, biche mouillée, trempée, nymphe, nayade, sor-
tant de l'onde , et du bas de la métropole monta un
nom au même instant qu'un autre en descendait...
C'étaient Rachel et Sébastien, la juive et le chrétien !
— Sébastien, Sébastien, vous m'avez dit souvent :
je t'aime, ma vie est à toi.
— Et jamais, répondit Sébastien, tu ne m'as accordé
un de ces sourires dont je suis si avide.
— Mon Dieu, M. Sébastien , vous ne m'accuseriez
pas d'indifférence si vous pouviez me voir mainte-
nant ; votre coeur est si bon, votre âme si belle ! Oui,
j'aime votre regard , votre oeil bleu que n'alluma ja-
mais une lubrique insolence comme tous ces autres...
Venez à mon secours , Sébastien , à mon secours, et la
reconnaissance....
- Que puis-je , répliqua d'une voix émue le jeûné
clerc, en se cramponnant à la chevelure en pierre de
deux gorgonnes qui avaient cessé de jeter de l'eau de
leur bouche monstrueuse et difforme ; car si le ciel
36
était chargé de nuages encore et l'orage grondant, la
pluie ne tombait plus.
Et c'était chose curieuse à voir que la tête du clerc
s'avançant entre ces deux têtes sculptées pour mieux
entendre des accents qu'il chérissait.
Sébastien n'était pas précisément beau , il avait une
de ces physionomies qui , sans manquer tout-à-fait
d'ensemble , sont insignifiantes , résultat d'une ex-
cessive timidité de. convention plutôt que de caractère;
du reste, son front élevé, son regard doux, mélaneco-
lique , sillonnait parfois de jets flamboyants ; ses
joues creuses, amaigries, toujours colorées d'un rose
tendre, indiquaient une nature contemplative , rêveu-
se , impressionnable , chaste et crédule, naïve et dé-
vouée.
Sébastien aimait Rachel de toutes les forces de son
âme , il avait vu la gentille fauvette voletant par la
ville , il avait vu dans elle la vision de ses rêves, il
avait appris quelle lourde chaîne la rivait à la brutale
tyrannie de Judas , et de deux sentiments , l'admira-
tion et la pitié, en naquit un troisième : l'amour !....
Il devint l'ange protecteur de la prima dona errante,
il composa des chansons en cachette , les lui fit tenir
de même; la nouveauté et l'inédit des unes et le char-
me de la voix de l'autre contribuaient également à en-
37
richir le marchand de tisane que le baron avait fait
arrêter, cause pour laquelle Rachel demandait protec-
tion à Sébastien, dont celui-ci était le tuteur.
— Judas ne vous est rien.
— Il a recueilli l'orpheline.
- Comme le loup la brebis... Du reste, que puis-je ?
— Le baron vous aime.
— Il m'aime, ah ! s'il m'aimait, m'aurait-il arraché
violemment à l'école de Brienne , où je complétais
mon éducation militaire en compagnie de jeunes gens
qui en sont sortis officiers dans l'armée, ainsi que me
l'a mandé Napoléon Bonaparte , le plus jeune de tous
et avec lequel mon caractère sympathisait... Non, le
baron ne m'aime pas... Mon père que je n'ai jamais
connu a fait erreur en me plaçant sous sa tutelle.
— Et votre mère ?
— Je suis né orphelin.
— Comme moi.
— Comme vous ?
Quel étrange rapprochement !
A ces mots échangés coup sur coup succéda un ins-
tant de silence , la pâleur de la mort se répandit sur
leurs traits, ils restèrent immobiles , les yeux fixés
l'un sur l'autre , la bouche entr'ouverte comme s'ils
espéraient un aveu devant faire jour au crépuscule
38
qui environnait leur réciproque destinée. De grosses
gouttes de sueur ruisselaient le long de leurs joues,
découlant du cerveau comprimé sous d'angoisseuses
et pénibles pensées.
Qui expliquera le bizarre problème de deux natures
exceptionnelles qu'un même instant provoque mêmes
sensations , mêmes symptômes , comme si un fluide
impondérable, spontané, éléctrisant , agissait de con-
cert sur l'organisation , dont l'une attire et l'autre
suit l'impulsion attirante , semblable à l'aiguille ai-
plantée tournée vers le pôle ?
Qui dira comment il se put faire que , sans parler,
sans prévenir, sans prudence aucune, l'amante tendit
instinctivement les bras et l'amant se précipita dans
ces mêmes bras , sans que l'être faible fut meurtri ni
refoulé et l'être fort brisé dans sa chûte , et cela dans
la minute présente où un effroyable détonation de
foudre flamboyante incendia , en frappant et suivant
la pointe en fer du clocher de l'église , une partie du
cloître d'où les cris au feu ! non moins formidables
que le roulement du tonnerre , se faisaient entendre
unis aux mille bouches du populaire des environs
éveillé en sursaut et témoin du rouge incendie ; captif
d'abord sous la couverture en zinc qu'il fondit, le feu
en sort , regarde, prend son vol , hésite et puis lèche
39
l'extérieur de la cathédrale pierre par pierre qu'il
noircit, puis la flamme errante, vagabonde, fumeuse,
rose , blonde , se dissipe et s'éteint comme par en-
chantement.
Cet effet de foudre , ce phénomène dura dix minu-
tes, la lune se leva au milieu d'un ciel bleu tout-à-
coup, déploya sa face comme un large éventail; le reste
de la nuit s'écoula sans autre accident , et sans le clo-
cher un peu endommagé et les taches de noircissures
aux pierres de l'édifice , l'église St-Jean, le lendemain,
n'eût point présenté à l'oeil de traces attestant la visite
inflammable.
Au jour, la grande cloche sonnait pour un pauvre
trépassé, l'archevêque lui-même disait une messe
chantée à orgue par les frères quadrivium pour le re-
pos de l'âme du clerc Sébastien, que la foudre, disait-
on , avait touché de son aile de soufre, pulvérisante,
s'appropriant toute matière avec laquelle l'électricité
fusionne , et avait emporté au Ciel le pauvre et saint
enfant où elle était retournée sans qu'il restât rien de
lui sur la terre , pas même une loque de son costume
clérical, seulement le livre sacré contenant la véridi-
que et glorieuse vie de St.-Jean-Baptiste, ornée des
images enluminées représentant les miracles opérés
par sa parole et sa prière intercessionale à Dieu le
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père, au Fils et au Saint-Esprit... Ce livre sacré, assu-
rait-on, était resté intact et grandement ouvert sur le
pupitre du lecteur, à la page où il est écrit : Les voies
de Dieu sont sacrées et mystérieuses , heureux sont
ceux qu'il appelle à lui !
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CHAPITRE 4.
L'amour avec ses douces faveurs, le bonheur
couronné d'or, la gloire le front ceint d'étoiles
et la vérité toute nue a l'éclat du jour.
(Schiller.)
Ainsi que nous l'avons dit dans le chapitre précé-
dent, l'archevêque officiait , les chanoines, laïques et
clercs unissaient leurs prières à sa prière pour le re-
pos de l'âme que la foudre avait frappée dans le mo-
ment où celle âme remplissait un saint devoir, ce qui
semblait sanctifier ce trépas , car plusieurs préten-
daient avoir entendu la voix de Sébastien psalmodier
au milieu du fracas de la foudre , et d'autres avaient
vu une croix de feu planer au-dessus de sa tête.
Ce qui donnait créance à tout cela , c'est qu'on se
rappelait la vie exemplaire du jeune clerc ; on savait
que, fidèle observateur des lois de l'église, jamais un
mot profane n'était sorti de sa bouche ; on savait que
jamais une action répréhensible né lui avait été impu-
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tée ; enfin , assurait-on , s'il eut vieilli au service du
Seigneur, le diocèse de Lyon eût compté un saint de
plus, que le pape eût canonisé.
Pauvre humanité! comme elle juge les effets sans
connaître les causes. Ah ! qu'il avait raison , le jeune
novice, quand il disait à Rachel : « Si les hommes pou-
vaient savoir ma pensée , la seule pensée de l'amour
que tu m'inspires serait punie comme un sacrilège. »
En effet, tout ce qui était et se reportait à Rachel se
trouvait beau et sublime pour lui ; tout ce qui n'était
pas elle n'existait pas à ses yeux ; Rachel faisait à elle
seule tout son univers à lui. De là dérivait son insou-
siance pour tout ce qui concernait le cloître. Depuis
l'archevêque jusqu'au sacristain, il écoutait tout le
monde, obéissait à tout le monde, ne contrariait per-
sonne , se livrait exactement aux pieuses fonctions de
chrétien tonsuré, et souvent, au pied de l'autel, plongé
dans la rêverie de son amour, il restait prosterné de
longues heures, et ces heures mystiques lui étaient
comptées par les desservants de la métropole pour au-
tant d'extases où Dieu lui apparaissait face à face , et
pourtant cette organisation ardente cachée sous la
robe cléricale avait une âme exaltée qui , sans la né-
cessité de sa position , n'aurait pu vivre au milieu des
austérités et du régime claustral , sans étioler ses fa-
cultés morales et remplir de déceptions amères les as-
pirations de son coeur vers un monde qu'il ne connais-
sait pas et qu'il lui était interdit de connaître.
Chaque fois qu'il pouvait s'arracher aux fastidieux
devoirs de son ministère, il allait errant, sans but, le
bréviaire sous le bras, promener ses rêveries à travers
la campagne lyonnaise , la plus belle campagne de la
terre de France, avoisinant les sites merveilleux de la
Suisse-Italienne , dont les rumeurs mélodieuses en-
chantaient Jean-Jacques Rousseau, s'harmonisant avec
les désirs de sa grande âme comme elles s'harmoni-
saient avec l'âme aimante de notre jeune clerc. Cette
haute et vaste voix de la nature qui dit à l'homme :
tu es libre ! tu es le roi de l'univers ! qui module en
notes suaves avec des accents divers , pourtant avec
ensemble, la sublime création de Dieu, charmait, im-
pressionnait agréablement le pupille du baron d'Ise-
ron ; il ressentait un. choc joyeux à lui briser la poi-
trine dans un bondissemeut du coeur en songeant
qu'il faisait partie de ce grand tout... Il était heureux !
Il aimait surtout à parcourir les rives de la Saône,
celte rivière dont les eaux unies comme le poli des
glaces de Venise, calmes, rosées, verdoyantes parfois,
jamais agitées même en un jour d'orage , véritable
image du temps qui marche vers l'éternité.... Sébas-

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