Le droit divin

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Bergès (Lille). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-8 °.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LE
DROIT DIVIN
LILLE
B. BERGÈS, Libraire-Éditeur
Rue Basse, 59.
1871
LE DROIT DIVIN.
Dans un ouvrage publié en 1767, et intitulé : Variétés
d'un philosophe provincial, par M. Ch. Lejeune, on
lit les réflexions suivantes :
« Toutes les idées sont si renversées aujourd'hui, on est
« si loin des notions les plus claires, les vérités qu'on a
« toujours regardées comme le rudiment des moeurs et la
« source de l'honnêteté publique, ont tellement dégénéré
« en problèmes et en paradoxes ; on a tellement oublié
« les maximes fondamentales du patriotisme même et de
« la saine philosophie, qu'avant trente ans, supposé que
« cela continue, on n'entendra raison sur rien. Le brouil-
« lard gagne et s'étend sur toute l'Europe, au point qu'on
« n'y verra plus en plein midi.
« Je conseillerais à tous ceux qui espèrent vivre, et à
« qui le délire épidémique n'a pas encore fait tourner la
« tète, de recueillir bien précisément les lumières de leur
« bon sens, et d'écrire comme quelque chose de fort rare,
« ce que du premier coup-d'oeil leur esprit décidera juste
« et convenable. Surtout qu'ils prennent garde de se rebu-
— 2 —
« ter par la raison que cela leur paraîtra trop évident. En
« 1797 ou 98 au plus tard, il sera temps de faire impri-
« mer le recueil : alors on trouvera neuf ce qu'il y a de
« plus simple; et je craindrais même, vu les progrès de la
« déraison, que ce livre ne parût encore trop extraordi-
« naire. Cependant je pense que peu à peu on s'y accou-
« tumera. Ainsi un malheureux tout-à-coup sorti de son
« cachot où il languissait depuis bien des années, souffre
« de la première vue du soleil ; mais il ne tarde pas à
« s'y faire 1. »
Nous sommes arrivés non à l'an 1797 mais à l'an 1871.
Et cependant si le philosophe provincial vivait encore,
peut-être trouverait-il que le moment de donner son
recueil n'est point encore venu. Depuis J.-J. Rousseau et
Voltaire, la raison n'a cessé de déraisonner, et par ce
déraisonnement continu, elle est allée tellement loin des
notions les plus claires et des plus rudimentaires vérités
auxquelles notre philosophe souhaitait de la ramener, qu'il
jugerait son entreprise aussi prématurée aujourd'hui qu'au
jour où il en concevait la pensée.
Aussi ne me constituè-je point l'exécuteur testamentaire
du programme qu'il s'était tracé.
Je veux seulement, dans ces quelques pages, essayer
de rendre à son sens un vieux mot que l'état politique
dans lequel nous nous trouvons aujourd'hui vient de
remettre au jour. Mot qui, j'ose le dire, n'est plus com-
pris : ni de celui qui en fait un épouvantail, ni de celui
qui en fait un ridicule, ni de celui qui voudrait le cacher
au fond des plis du drapeau qu'il défend, comme un carac-
tère trop compromettant.
Ce mot est : Droit divin.
! Pag. 237. Cité par M. de Bonald, Législation primitive, page 60.
I.
Droit divin.
Et d'abord, qu'est-ce que le droit ?
Car il ne faut pas remonter moins haut qu'à la notion
même du droit, si l'on veut échapper à tous les 'paradoxes
et à tous les problèmes que ne cessent d'agiter et de
construire les continuateurs de Jean-Jacques et de Vol-
taire.
Le droit est l'expression de la justice et par conséquent
la règle des actions de l'honnête homme 1.
S'il fallait lui donner une forme sensible, on pourrait le
représenter le regard lisant en Dieu, et la main traçant
dans les espaces de la vie le sentier de la vertu.
La justice, en effet, est, si je puis ainsi parler, l'une
des formes de Dieu, l'un des aspects sous lesquels il appa-
raît à sa créature intelligente
1 Les Latins faisaient dériver son nom de la justice mème et l'appelaient
Jus (jus quod justum est). Et nous Français nous décorons l'homme qui porte
dans son coeur la règle du juste et de l'injuste et en fait le principe de ses
moeurs, du titre d'Homme droit.
— 4 —
Lorsque Dieu conçut le monde dans son esprit et voulut
le produire, l'immense multitude des êtres qui le compo-
sent lui apparut non point dans la confusion et le chaos,
mais chacun en. son rang — à son lieu et à son heure —
lié à tous les autres par mille rapports qui, rattachant tout
le reste à lui et lui au tout, faisaient de l'ensemble un
véritable univers, nue immense unité formée de diversités
sans nombre.
Or, maintenant que tous ces êtres existent, non plus
seulement dans la sagesse de Dieu, mais en eux-mêmes,
ils doivent réaliser la pensée divine toute entière, ils
doivent reproduire le prototype divin, non-seulement dans
leur individualité mais aussi dans leurs rapports avec le
tout.
C'est ce que font nécessairement les êtres matériels.
Ces lois qui régissent soit les corps, soit leurs éléments et
que découvrent chaque jour à notre admiration les sciences
physique, chimique, astronomique, ne sont que la pensée
divine exprimée et rendue dans la réalité des choses.
Les êtres intelligents ont aussi des lois qui marquent les
rapports que la pensée divine leur a assignés avec le reste
de la création et avec leur Créateur ; mais ces lois ne
s'imposent point à l'être intelligent comme une nécessité,
elles se proposent à lui comme une règle qu'il est libre de
suivre ou d'abandonner.
Et c'est l'ensemble de ces lois qui constitue le Droit.
Disons aussitôt qu'il n'y a point de droit contre le droit.
C'est-à-dire que toute loi ou prétendue loi qui serait en
opposition avec les rapports essentiels des êtres, tels que
Dieu les a conçus dans sa pensée éternelle, ne serait point
une loi, n'obligerait pas et ne pourrait même pas être
observée.
Disons encore qu'en donnant à l'être intelligent la liberté
de ses actes, Dieu n'a point abandonné son plan aux hasards
et aux caprices de cette liberté. Quels que soient les écarts
qu'elle puisse se permettre, en définitive, le droit, tel qu'il
— 5 —
résulte de la sagesse infinie et de la volonté sainte du
Très-Haut sera toujours et partout vainqueur.
« Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel
« des choses, dit J. de Maistre, c'est l'action des êtres
« libres sous la main divine. Librement esclaves, ils opè-
« rent tout à la fois volontairement et nécessairement ;
« ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans pouvoir
« déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe
« le centre d'une sphère d'activité, dont le diamètre varie
« au gré de l'Eternel géomètre, qui sait étendre, res-
« treindre, arrêter ou diriger.la volonté; sans altérer sa
« nature.
« Dans les ouvrages de l'homme-tout est pauvre comme
« l'auteur : les vues sont restreintes, les ressorts inflexibles,
« les mouvements pénibles et les résultats monotones.
« Dans les ouvrages divins, les richesses de l'infini se
« montrent à découvert jusque dans.le moindre élément,
« sa puissance opère en se jouant; dans ses mains tout
« est souple, rien ne lui résiste; pour elle tout est moyen,
« même l'obstacle ; et les irrégularités produites par l'opé-
« ration des agents libres, viennent se ranger dans l'ordre
« général.
« Si l'on imagine une montre dont tous les ressorts
« varieraient continuellement de force, de poids, de dimen-
« sion de forme et de position, et qui montrerait cependant
« l'heure invariablement, on se formera quelque idée de
« l'action des êtres libres relativement aux plans du
« Créateur 1. »
Le protestantisme et la Révolution vont achever, sous
peu, le commentaire qu'ils veulent donner à cette magni-
fique page, en procurant, le premier, la réforme dans
l'Eglise, la seconde, la régénération de la société : Eglise
et société que leurs agents s'étaient proposé de détruire.
« La liberté imparfaite donnée à la créature, dit Donoso
1 J. de Maistre, Considérations sur la France, 1.
— 6 —
« Cortès, étant la faculté suprême de choisir entre l'obéis-
« sance et la révolte envers Dieu, lui octroyer la liberté,
« c'est lui conférer le droit d'altérer la beauté immaculée
« des créatures de Dieu ; et puisque l'ordre et l'harmonie
« de l'univers consistent dans cette beauté, lui octroyer
« la faculté de les altérer, c'est lui confier le droit de
« substituer le désordre à l'ordre, la perturbation à l'har-
« monie, le mal au bien.
« Ce droit est si exorbitant et cette faculté si mons-
« trueuse, que Dieu lui-même n'aurait pu les octroyer, s'il
« n'eût été sûr de les convertir en instrument de ses fins,
« et d'arrêter leurs ravages par sa puissance infinie.
« La faculté concédée à la créature de changer l'ordre
« en désordre, l'harmonie en perturbation, lé bien en mal,
« a sa raison d'exister dans le pouvoir que Dieu a de
« convertir le désordre en ordre, la perturbation en har-
« monie, et le mal en bien 1. »
1 Essai sur le catholicisme, le libéralisme et le socialisme, chap. VII.
II.
Droit divin
Tout droit vient de Dieu, tout droit a sa raison première
eu Dieu, qui a voulu non-seulement que les êtres fussent,
mais fussent de telle ou telle manière et en tels ou tels
rapports les uns avec les autres. Les lois, dont l'ensemble
constitue le Droit, ne sont, avons-nous dit, et ne peuvent
être que l'expression de la pensée divine : pensée qui a
présidé à la création du monde et préside aujourd'hui à
son gouvernement.
Les hommes qui nous parlent de morale indépendante
sont, ou des insensés qui ne savent ce qu'ils disent, ou des
méchants qui, voulant détruire toute morale et n'osant le
faire ouvertement, travaillent hypocritement à en ruiner
la hase.
Si tout droit vient de Dieu et a sa raison d'être en lui,
tout droit peut et doit-il être appelé droit divin?
Non, si on s'en tient à la signification propre du mot.
On appelle droit divin celui qui a reçu sa promulgation
de Dieu.
Droit humain celui que l'homme a promulgué.
Je m'explique.
— 8 —
Dieu a donné à l'homme la raison qui, étant une parti-
cipation de l'Intelligence divine et un reflet de la Sagesse
infinie, lui montre, dans le cercle de lumière où il lui est
donné de se mouvoir, les êtres dans les mêmes rapports
dans lesquels Dieu les a créés et les voit.
De là, dans chaque individu, la conscience qui édicte les
lois manifestées par la raison et en rappelle l'obligation
à toutes les heures de la vie.
De là, dans la société, le pouvoir qui promulgue ces mêmes
lois pour toute la communauté et veille à leur exécution.
Mais la raison a ses bornes, la conscience ses obscurités,
le pouvoir ses incertitudes et ses défaillances ; toutes choses
qui sont l'apanage nécessaire de l'homme, puisque l'homme
n'est qu'une créature et que Dieu en le créant n'a pu lui
donner l'infini, et toutes choses que le péché a considéra-
blement aggravées.
Aussi Dieu ne s'en est-il pas exclusivement remis à la
raison humaine et à ses deux ministres — la conscience et
le pouvoir, — pour la promulgation de ses lois, mais il a
voulu en promulguer quelques-unes par lui-mème. Par
là il a tiré de leurs profondeurs celles que la raison
humaine n'aurait pu découvrir, il a donné une clarté par-
faite à celles qu'elle n'aurait pu formuler avec précision,
il a donné une indéclinable autorité à celles qui devaient
être le fondement de toute législation humaine.
Tout le droit divin, ou toutes les lois-divinement pro-
mulguées ont été condensées par Dieu lui-même dans le
Décalogue, et le Décalogue résumé à son tour par Jésus-
Christ le Fils de Dieu fait homme, dans la loi de l'amour :
« Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur,
« de toute votre âme, de tout votre esprit, de toutes vos
« forces, et votre prochain comme vous-même. A ces deux
« commandements, ajoute Jésus-Christ, se rattachent toute
« la loi et les prophètes 1. »
1 Saint Mathieu, cap. XIII, 37-40.
III.
Droit divin dans la Société.
L'homme, tel que Dieu l'a conçu dans sa sagesse et tel
qu'il l'a créé par sa toute-puissance n'est point unité, il est
multitude. Multitude répandue dans l'immensité du temps
et de l'espace mais multitude recueillie en elle-même par
les mille liens de la société.
La société humaine est voulue par Dieu, a été établie
par lui, en un mot, est chose divine.
La raison le voit.
Tout homme est, mème dans son existence, le fruit
d'une société : la famille; il est reçu par elle, élevé par
elle et il en fait partie intégrante jusqu'à ce qu'il s'en sépare
pour former une société semblable.
La famille est elle-même reçue dans une société plus
vaste, qui la protége, qui subvient à ses besoins, mais qui
demande aussi son concours pour le bonheur commun.
Enfin les sociétés particulières sont dans la grande famille
humaine, ce que les familles élémentaires sont dans la
société.
— 10 —
Ainsi en est-il depuis que l'homme existe. Et, vu la
constitution physique, intellectuelle et morale de l'homme,
la raison ne saurait même concevoir, pour lui, un autre
mode d'existence.
Dieu veut la société, il veut, par cela même, ce qui la
constitue, c'est-à-dire un pouvoir qui en coordonne les
éléments, les rassemble dans l'unité et dirige leur action
vers la fin commune ou le bien de tous.
Dieu a constitué par lui-même la société élémentaire, la
famille : « Dieu les fit homme et femme. — Il les bénit et leur
dit : Croissez et multipliez-vous et remplissez la terre 1. »Et à
cette société il a donné ses lois : « Ils seront deux en
une seule chair. 2 — Honore ton père et ta mère. 3 »
Il a pareillement constitué par lui-même la grande
société des âmes : « Tu es Pierre et sur cette pierre je
bâtirai mon Eglise 4. »
Remarquons, en passant, que d'un côté comme de l'autre
Dieu commence la société par le pouvoir. Il crée l'homme,
puis il tire de lui la femme qu'il déclare son aide et son
ministre, et enfin, de l'un et de l'autre les enfants.
De même pour son Eglise. Il commence par choisir la
pierre qu'il veut placer à l'angle, dans le fondement, et sur
laquelle devront nécessairement reposer toutes celles qui
voudront faire partie de l'édifice.
Il en devait être ainsi.
C'est le soleil qui attire les astres dans son orbite pour
former avec eux un système.
C'est le germe, ou plutôt le principe vivant que le germe
renferme, qui appelle à lui et s'incorpore les éléments ter-
restres qui sont à sa convenance et à sa portée.
C'est l'âme qui fait le corps et imprime en lui son
image.
1 Gen. ch. 1, 27-88
2 Gen. ch. II, 24.
3 Exode, XX, 12.
4 Matth. XVI, 18.
— 11 —
Le pouvoir est l'àme de la société, il en appelle de loin
tous les éléments, les fait graviter autour de lui, les pénètre
de son esprit et par eux constitue la société à son image.
Ils étaient aussi inintelligents en métaphysique, qu'igno-
rants en histoire, ceux qui ont fait sortir le pouvoir de
l'intérêt bien entendu et la société d'un pacte.
Le pouvoir est cause, donc il vient de la Toute-puissance ;
il est ordre, donc il vient de la Toute-sagesse ; il vient
aussi de la Toute-bonté, car il est amour, amour qui con-
serve et éduque les hommes qu'il a produits et ordonnés.
Dieu n'a constitué directement et par lui-même que la
famille et l'Eglise. Ces deux sociétés sont donc les seules
qui soient, à proprement parler — elles et les lois qui les
régissent, — de droit divin.
Les autres sociétés ne le sont pas au même titre.
Dieu veut qu'il y ait dans le sein de la grande famille
humaine des sociétés particulières ou nations. La diversité
des langues, la configuration de la terre, l'histoire,le prouvent
surabondamment. Il a même formé une de ces nations de
ses propres mains : il lui a donné son père, son sauveur,
sa législation, ses rois ; il lui a directement donné ses
récompenses ou infligé ses châtiments. Mais ce fut là une
exception. Dieu n'intervient dans la formation et la direc-
tion des autres peuples que par l'action de sa Providence.
Cependant, il est vrai de dire que du moment où une
société existe on y trouve nécessairement cinq choses, qui
y sont de droit divin et que le droit divin protége :
Le pouvoir et l'honneur qui lui est dû : honore ton père 1; —
la multitude et la charité qui en est le lien : ne tue point ; —
le respect de la famille, — le respect de la propriété — et le
respect de la parole : ne commets point l'adultère, ne com-
mets point le vol, ne dépose point contre la vérité 2.
1 Dès la plus haute antiquité les rois ont été appelés les pères des peuples,
et aujourd'hui encore dans quelques langues modernes ils sont appelés sire
qui en Anglais veut dire père. (DE BONALD).
2 Exode, XXII.
— 12 —
Et au-dessus de tout cela, donnant à chacune de ces
choses sa consécration, Dieu et son culte : Je suis le Sei-
gneur ton Dieu... Souviens-toi de sanctifier le jour du
repos 1.
Ces lois sont les vrais lois constitutives de toute société.
Ce sont elles qui ont donné à chacune des sociétés qui ont
paru dans le monde, son existence, sa force, sa prospérité,
sa durée ; existence d'autant plus durable, prospérité d'au-
tant plus vigoureuse, influence d'autant plus étendue, que
ces lois ont été observées avec une plus grande fidélité
et une plus grande perfection.
Et ces lois se tiennent. On ne peut attaquer l'une sans
ébranler toutes les autres, et faire pencher la société vers
une ruine entière. Notre pauvre France en fait depuis deux
siècles une triste expérience. Un homme s'est levé, qui,
aux applaudissements d'un grand nombre, a osé attaquer
Dieu et son culte. Bientôt le pouvoir était assassiné juridi-
quement, des milliers et des milliers de Français s'égor-
geaient dans des luttes fratricides, la prostitution et le vol
étaient érigés en doctrine et en institution publique, enfin,
on voyait dans le pays dé la franchise, le règne de la
duplicité et du mensonge.
Dieu avait compris qu'il ne suffisait pas de manifester
ces lois à notre raison, et les abandonner à nos ténèbres,
à nos incertitudes et à nos défaillances ; il avait voulu leur
donner la clarté et la majesté d'une promulgation directe,
l'autorité d'un droit divin absolu. Et malgré cela, le Fran-
çais les a mises en oubli, il les a même rejetées positive-
ment. Qui s'étonnera des malheurs qui l'ont accablé coup
sur coup, des malheurs plus grands qui le menacent encore
et tiennent le monde dans l'épouvante ? Il ira, et sous peu
de jours, à une ruine irréparable, ou il se prosternera
devant ces lois divines et les inscrira en tète de sa consti-
tution.
1 Exode, XXII.
— 13 -
Outre ce droit divin absolu, il y a dans toute société ce
que j'appellerai un droit divin de second ordre.
C'est ce droit divin secondaire que l'on entend ordi-
nairement lorsque l'on parle de droit divin social, et qu'il
est nécessaire d'expliquer.
C'est Dieu qui crée les nations comme les individus, et
il les crée chacune pour une fin particulière. Il les appelle,
et, comme les étoiles du firmament, elles répondent : Adsum,
me voici. Alors il assigne à chacune son lieu et son heure,
et en ce lieu, et à cette heure, il lui donne un rôle à rem-
plir dans le grand drame qui se déroule sur la scène de ce
monde, depuis déjà soixante siècles, et dont le dénouement
ne se lira qu'au jour du jugement. Il faudrait citer ici les
prophètes et le sublime commentaire qu'en donnent saint
Augustin et Bossnet.
Or, Dieu ne peut donner à un peuple une vocation, il ne
peut lui donner une fonction à remplir, qu'il ne lui donne,
en même temps, une constitution, un tempérament, des
aptitudes en rapport avec ce qu'il en attend.
De là la diversité des moeurs et des constitutions politi-
ques .
Ces constitutions et ces moeurs n'ont point été délibérées,
ni adoptées, ni écrites, l'histoire et la raison en font foi;
elles sont nées, en chaque nation, avec le peuple qui les
porte; elles sont son âme et son sang, et il ne pourrait
les répudier qu'il ne perdit bientôt la vie.
Plus tard lorsque l'impulsion reçue à l'origine s'est
affaiblie, et que la nation ne peut plus marcher dans sa
voie, guidée par le seul instinct de sa vocation, il devient
nécessaire que cette nation se replie sur elle-même qu'elle
s'observe et qu'elle s'étudie pour formuler ses moeurs en
lois et peut-être mettre sa constitution par écrit. Mais
que cette opération est dangereuse ! qu'il est à craindre
qu'elle ne fasse dévoyer la nation ; ou du moins qu'elle
ne la pousse en des tâtonnements et des essais auxquels
— 14 —
la convieront tour à tour les sages et les insensés, les
bons et les méchants; essais qui lui coûteront toujours du
sang et des ruines, jusqu'à ce que l'invincible nature ait
repris son empire et se soit clairement formulée.
J'ai dit que la constitution et les moeurs de chaque
peuple forment pour lui un droit divin de second ordre.
Dieu en effet n'a point parlé aux peuples pour dire ce
qu'ils sont ; mais il les a faits, et son action telle qu'elle
se révèle dans l'histoire, constitue un droit qui procéde de
lui, quoiqu'indirectement, et qu'on peut appeler pour cette
raison : Droit divin indirect, ou de second ordre.
C'est donc, tout à la fois, une folie et un crime que de
vouloir changer, après qu'un peuple a vécu, la constitution
qu'il a reçue à son berceau et qui s'est développée avec lui.
C'est une folie ; car on ne change pas plus la constitution
d'un peuple qu'on ne change la constitution d'un homme;
et tous les essais tentés en ce sens ne feraient que jeter
l'un et l'autre dans un état maladif où toutes les forces
seraient employées à lutter contre la triste expérience à
laquelle on les soumettrait et dont ils ne pourraient sortir
que par un retour à l'ancien état ou par la mort. C'est un
crime; car c'est s'insurger contre la volonté de Dieu mani-
festée par la Providence, contre l'ordre qu'il a établi, contre
le droit que son action a créé.
Et qu'on le remarque bien, la constitution d'un peuple
n'est point une chose abstraite, elle existe réelle et visible
dans des institutions permanentes, et ces institutions elles-
mêmes n'existent que parce qu'elles sont pour ainsi dire
incarnées en des hommes. De sorte que le droit, que crée
la constitution d'un peuple, s'étend à ces hommes et les
couvre de son inviolabilité. Qu'ils soient au haut ou au bas
de l'échelle sociale, qu'ils remplissent des charges à temps
ou à vie, qu'ils tiennent leurs fonctions de la naissance ou
du fait d'une volonté particulière, peu importe, la consti-
tution de l'Etat, en les investissant d'un ministère quel-
conque, leur crée des droits qu'il n'est permis à personne
— 15 —
de violer, et qui ne peuvent naitre, s'exercer et finir que
selon les lois de cette constitution.
Est-ce à dire que toute société est condamnée à une
immobilité absolue? et que toutes choses doivent toujours
s'y trouver dans l'état où elles étaient des siècles aupa-
ravant ?
Non.
L'individu se développe et une même constitution lui
permet avec le progrès de la vie, un usage plus complet,
plus étendu et plus parfait de ses membres.
Ainsi de la société. Elle se forme, elle grandit, et peu à
peu elle élève à la vie publique ceux de ses membres qui
ne vivaient d'abord que pour eux-mêmes, sous sa protec-
tion. Mais cette émancipation et cette initiation à la vie
publique doivent être faites peu à peu, par la force même,
si je puis ainsi dire, du tempérament social; et non point
par les violences de l'individu qui, pour arriver ou plus
haut, ou plus vite, s'attaque au droit établi et cherche à le
détruire à son profit.
Tel est, dans l'ordre social, ce que l'on est convenu
d'appeler le droit divin. C'est l'ensemble des institutions
et des droits acquis par ces institutions conformément à
la constitution nationale. Droits et institutions qui, en
dernière analyse , viennent de Dieu qui les a octroyés
et consacrés par son premier ministre : le temps.
Ce droit n'est donc point une forme rigide qui s'impose
à toutes les nations ; il est, au contraire, de sa nature de
se conformer chez les divers peuples au génie et au tem-
pérament de ces peuples, tempérament et génie qui déri-
vent de leur vocation.
Nous avons fait l'exposé des principes, reste à voir leur
application à la France.
IV.
Droit divin en France.
« Parmi les peuples qui ont joué un rôle dans l'histoire
moderne, aucun peut-être n'est plus digne d'arrêter l'oeil
du philosophe que le peuple français. Aucun n'a reçu une
destination plus marquée et des qualités évidemment faites
pour la remplir 1. »
Dieu a créé la France pour l'Eglise. Cette parole que
tant de grands esprits ont répétée et que faisait entendre
naguère Mgr Pie, dans son oraison funèbre du noble
Lamoricière, est écrite en traits lumineux dans l'histoire.
« Le christianisme pénétra de bonne heure les Français,
avec une facilité qui ne pouvait être que le résultat d'une
affinité particulière. L'Eglise gallicane n'eut presque pas
d'enfance ; pour ainsi dire, en naissant, elle se trouva la
première des Eglises nationales et le plus ferme appui de
l'unité.
1 J. de Maistre, Mélanges irédits, pag. 4.
— 17 —
« Les Français eurent l'honneur unique, et dont ils n'ont
pas été à beaucoup près assez orgueilleux, celui d'avoir
constitué (humainement) l'Eglise catholique dans le monde,
en élevant son auguste Chef au rang indispensablement
dû à ses fonctions divines, et sans lequel il n'eut été qu'un
patriarche de Constantinople, déplorable jouet des sultans
chrétiens et des autocrates musulmans. »
« Charlemagne, le trimégisle moderne, éleva ou fit recon-
naître ce trône, fait pour ennoblir et consolider tous les
autres. Comme il n'y a pas eu de plus grande institution dans
l'univers, il n'y en a pas, sans le moindre doute, où la main
de la Providence se soit montrée d'une manière plus
sensible ; mais il est beau d'avoir été choisi par elle, pour
être l'instrument éclairé de cette merveille unique. »
« Lorsque, dans le Moyen-Age, nous allâmes en Asie,
l'épée à la main, pour essayer de briser sur son propre
terrain ce redoutable croissant, qui menaçait toutes les
libertés de l'Europe, les Français furent encore à la tête
de cette immortelle entreprise. Un simple particulier qui
n'a légué à la postérité que son nom de baptême, orné du
modeste surnom d'ermite, aidé seulement de sa foi et de
son invincible volonté, souleva l'Europe, épouvanta l'Asie,
brisa la féodalité, ennoblit les serfs, transporta le flambeau
des sciences et changea l'Europe. »
« Bernard le suivit ; Bernard le prodige de son siècle et
Français comme Pierre »
« On ne cesse de nous répéter qu'aucune de ces fameuses
entreprises ne réussit. Sans doute aucune croisade ne
réussit, les enfants mêmes le savent; mais toutes ont
réussi, et c'est ce que les hommes même ne veulent pas
voir. »
« Le nom Français fit une telle impression en Orient,
qu'il y est demeuré comme synonyme de celui d'Européen ;
et le plus grand poète de l'Italie, écrivant dans le XVIe siècle,
ne refuse point d'employer la même expression. »
« Le sceptre français brilla à Jérusalem et à Constanti-
2
— 18 —
nople. Que ne pouvait-on pas eu attendre? il eut agrandi
l'Europe, repoussé l'islamisme et suffoqué le schisme ;
malheureusement il ne sut pas se maintenir »
magnis tamen excidit ausis.
« Une grande partie de la gloire littéraire des Français,
surtout dans le grand siècle, appartient au clergé... »
« Aucune nation n'a possédé un plus grand nombre d'éta-
blissements ecclésiastiques que la nation française, et nulle
souveraineté n'employa, plus avantageusement pour elle,
un plus grand nombre de prêtres que la cour de France.
Ministres, ambassadeurs, négociateurs, instituteurs, etc..
on les trouve partout. De Suger à Fleury, la France n'a
qu'à se louer d'eux. »
« La plus haute noblesse de France s'honorait de remplir
les grandes dignités de l'Eglise. Qu'y avait-il en Europe
au-dessus de cette Eglise gallicane, qui possédait tout ce
qui plaît à Dieu et tout ce qui captive les hommes, la vertu,
la science, la noblesse et l'opulence? »
« Veut-on dessiner la grandeur idéale ? Qu'on essaie
d'imaginer quelque chose qui surpasse Fénelon, on n'y
réussira pas. »
« Charlemagne, clans son testament, légua à ses fils la
tutelle de l'Eglise romaine. Ce legs, répudié par les empe-
reurs allemands avait passé comme une espèce de fidéi-
commis à la couronne de France. L'Eglise catholique pou-
vait être représentée par une ellipse. Dans l'un des foyers
on voyait saint Pierre, et dans l'autre Charlemagne :
l'Eglise gallicane avec sa puissance,, sa doctrine, sa dignité,
sa langue, son prosélytisme, semblait quelquefois rappro-
cher les deux centres, et les confondre dans la plus magni-
fique unité 1. »
On peut dire en lisant cette belle page qu'on voit passer
l'âme de la France sous les yeux : il est impossible de
1 De Maistre. Du Pape. Discours préliminaire, pag. 8-11.
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mieux montrer la place qu'elle occupe dans le monde,
l'action qu'elle y a exercée et les moyens de cette action.
L'auteur continue : « Mais, ô faiblesse humaine! ô déplo-
rable aveuglement ! des préjugés détestables que j'aurai
occasion de développer dans cet ouvrage, avaient totale-
ment perverti cet ordre admirable, cette relation sublime
entre les deux puissances. A force de sophismes et de cri-
minelles manoeuvres, on était parvenu à cacher au roi très
chrétien l'une de ses plus brillantes prérogatives, celle de
présider (humainement) le système religieux, et d'être le
protecteur héréditaire de l'unité catholique. Constantin
s'honora jadis du titre d'évêque extérieur. Celui de sou-
verain-pontife extérieur ne flattait pas l'ambition d'un
successeur de Charlemagne ; et cet emploi, offert par la
Providence était vacant! Ah ! si les rois de France avaient
voulu donner main-forte à la vérité, ils auraient opéré des
miracles! Mais que peut le roi, lorsque les lumières de
son peuple sont éteintes ? Il faut mème le dire à la gloire
immortelle de l'auguste maison, l'esprit royal qui l'anime
a souvent et très heureusement été plus savant que les
académies et plus juste que les tribunaux. 1 »
On sait quelles furent les suites de cet oubli de la voca-
tion, ou plutôt elles sont sous les yeux de tous et nous en
souffrons.
Mais, nous en avons l'invincible confiance, le temps n'est
pas loin où la France reprendra ses fonctions.
« Il est infiniment probable que les Français nous donne-
ront.encore une tragédie 2 ; mais que ce spectacle ait ou
n'ait pas lieu, voici ce qui est certain. L'esprit religieux
qui n'est pas du tout éteint en France, fera un effort pro-
portionné à la compression qu'il éprouve, suivant la nature
de tous les fluides élastiques. Il soulèvera des montagnes,
1 ld. Ibid. pag. 11-12.
2 Nous en sommes aujourd'hui les spectateurs et les victimes!.... La
réalisation de la première partie de cette prophétie faite en 1819, nons donne
le droit d'attendre avee confiance la réalisation de la seconde.
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il fera des miracles. Le Souverain-Pontife et le sacerdoce
français s'embrasseront, et, dans cet embrassement sacré
ils étoufferont les maximes gallicanes 1. Alors le clergé
français commencera une ère nouvelle, et reconstruira la
France, — et la France prêchera la religion à l'Europe,—
et jamais ou n'aura rien vu d'égal à cette propagande; —
et si l'émancipation des catholiques est prononcée en Angle-
terre, ce qui est possible et même probable 2, et que la reli-
gion catholique parle en Europe français et anglais, sou-
venez-vous bien de ce que je vous dis, mon très cher
auditeur, il n'y a rien que vous ne puissiez attendre. —
Et si l'on vous disait que, dans le courant du siècle, on
dira la messe à Saint-Pierre de Genève et à Sainte-Sophie
de Constantinople, il faudrait dire : Pourquoi pas ? »
« Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas 3. »
La foi catholique est donc le premier article du droit
français.
Droit si essentiel et par conséquent si nécessaire qu'il
faudrait lui sacrifier les autres si les autres étaient en
opposition avec lui. C'est l'exemple que nous ont donné nos
pères dans leur lutte contre le Béarnais ; droit si fonda-
mental que de bons esprits ont pu voir la restauration de
la société française toute entière, dans la restauration de
ce seul droit, et se rallier d'abord à celui qui avait signé le
concordat, puis à celui qui avait ramené Pie IX à Rome
et rendu aux évêques la liberté de leurs conciles ; droit si
évident qu'il s'impose aux yeux de tous, M. Thiers disait
hier encore à la tribune et sans réclamation aucune, même
de l'extrême gauche : «C'était à nous, messieurs, qu'était
échu le rôle de protecteurs du catholicisme » (Très bien! très
bien!—Séance du 22 juillet.; M.Thiers a pu croire qu'il fai-
sait dans cette séance l'oraison funèbre de ce devoir et de
1 C'est ce qui vient de se faire au concile du Vatican.
2 Ce qui est fait aujourd'hui.
3 De Maistre. Lettres, pag. 508.

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