Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Le fabuleux destin des Bernadotte

De
0 page

Entre la Terreur et l’Empire, le mariage inattendu d’un sous-officier palois devenu général et d’une jolie bourgeoise de Marseille, ex-fiancée de Bonaparte, marque le début d’une extraordinaire fortune conjugale : la descendance issue de cette union règne encore en Suède et cousine avec les familles royales d’Europe.

Une telle aventure a inspiré romanciers et cinéastes, Sacha Guitry en tête. Mais il semble nécessaire de démêler le vrai du faux dans quantité d’anecdotes mille fois racontées à propos des Bernadotte.

Désirée (devenue la reine Desideria) a-t-elle été « la petite espionne » de Napoléon ? Est-elle restée toute sa vie éprise de son premier amour ? Jean-Baptiste (Charles XIV pour les Suédois) mérite-t-il toujours le surnom de « traître » dont les bonapartistes s’obstinent à l’affubler ? Cet ancien Jacobin a-t-il voulu se faire couronner roi de France après la campagne de Russie, avec l’aide peu visionnaire de Germaine de Staël ?

À ces questions et à beaucoup d’autres, ce livre s’efforce de répondre au terme d’une enquête contemporaine menée à Pau, Marseille, Paris et Stockholm. Près de 200 ans après la chute de l’Empire et le Congrès de Vienne (1814), les histoires d’amour et de guerre de ces temps tumultueux méritent d’être racontées avec une sérénité n’excluant ni la précision ni l’humour.

Jean-François Bège, journaliste et écrivain, longtemps éditorialiste et directeur de la rédaction de Sud Ouest à Paris, est aujourd’hui rédacteur en chef du Courrier du Parlement. Il est membre de l’Académie du Béarn, de la Société Henri IV et du jury du Prix Saint-Simon. Il a notamment publié Les Béarnais en politique (Éditions Cairn, 2 004) et Ravaillac, l’assassin d’Henri IV (Éditions Sud Ouest).


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

COUV_Bernadotte.jpg
INTROBERNADOTTE.gif

Du même auteur

Le Guide de la presse, Marrimpouey Jeune, 1980.

Visiter Pau, Éditions Sud Ouest, 1989 et 1994.

Les Béarnais en politique, Cairn, 2004.

Simenon à Vichy, Médiabolique, 2005.

Manuel de la rédaction, CFPJ Éditions, 2006.

Couleurs de Pau, Cairn-Éditions Sud Ouest, 2007.

Ravaillac, l’assassin d’Henri IV, Éditions Sud Ouest, 2010.

En collaboration

Les Plus Beaux Villages de France, Sélection du Reader’s Digest, 1977.

Et ce sera justice, avec Charles Libman, Plon 1996.

Barbouze du général, avec Pierre Lemarchand, le Cherche-Midi, 2005.

Journalistes, des mots et des doutes, avec Henri Weill, Privat, 2007.

Les Visages de la République, avec François Ducasse, Sciences-Po Bordeaux et Le Bord de l’eau, 2008.

Les Racines et les Rêves, avec Anicet Le Pors, Éditions Le Télégramme, 2010.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions Sud Ouest, 2012

ISBN : 978-2-8177-0293-3

N° éditeur : 33150.01.02.02.12

www.editions-sudouest.com

Sommaire

Avant-propos

Les mariés de l’an VI

La petite fiancée de Napoléon

Séduite et abandonnée

Le « Sergent Belle-Jambe »

Les ennemis de brumaire

Une sourde rivalité

Le temps des complots

Un traître trop parfait

Roi et reine de France ?

Un républicain sur un trône

Les dernières passions de Désirée

Les enfants d’Oscar

Bibliographie

Chronologie

Avant-propos

Comme ces deux-là, il n’y en a pas eu beaucoup. Monsieur et madame Bernadotte étaient complètement différents l’un de l’autre. Le secret, paraît-il, des couples réussis. Ils ont traversé la Révolution, se sont mariés près de Paris sous le Directoire entre la Terreur et l’Empire, puis sont allés vivre en Suède comme des rois sans rien oublier de la République, ni de leurs familles et milieux d’origine. La dynastie issue de leur union règne toujours et cousine avec les autres familles d’Europe.

Simple soldat béarnais, sergent, adjudant, lieutenant, capitaine, général, ministre, gouverneur de province, maréchal, prince et roi : à chaque étape de son ascension, Jean-Baptiste Bernadotte s’est montré à la hauteur de la tâche, mobilisant en lui un grand sens de la psychologie et un appétit de connaissances jamais assouvi. Petite dernière d’une famille de négociants marseillais, fiancée à Napoléon Bonaparte puis au général Duphot mort dans ses bras, épouse d’un militaire monté sur un trône et donc reine, puis veuve et perdant son seul fils : à tous les moments de sa vie, heureux ou malheureux, Désirée Clary n’a jamais cessé d’être charmante et enjouée, simple et charitable. Sacha Guitry, dans un film réalisé sous l’Occupation, a raconté de manière plaisante et romancée le « fabuleux destin » de celle qui a souvent inspiré les auteurs de fictions historiques. D’où, sans doute, une popularité supérieure en France à celle de son mari, dont l’image reste écornée par son ralliement à la coalition étrangère contre Napoléon Ier. Il est étonnant de voir à quel point ce jugement négatif a la peau dure.

« C’est sans doute à cause de Bernadotte que les relations entre la Suède et la France se sont compliquées » a confié Jacques Chirac à la fin d’un dîner, au cours d’une visite officielle à Stockholm en avril 2000. Cette remarque n’a pas soulevé d’émotion particulière, ni en Suède ni en France. Le président de la République ne faisait qu’exprimer une opinion répandue.

Les hasards de mon métier de journaliste m’en ayant rendu témoin sur place, le propos m’a laissé songeur. Pour le chef de l’État français, l’analyse était claire : Bernadotte a choisi un autre camp que son pays d’origine et il paraît naturel que celui-ci lui en ait longtemps voulu, ainsi, par ricochet, qu’au pays ayant eu le front de le faire prince puis roi. Ainsi toute l’opposition de Bernadotte à Napoléon, qui est la vraie raison de l’installation du Béarnais en Suède, se trouve-t-elle gommée !

Qu’elle ait été le fruit d’une longue réflexion historique ou le produit d’une note rédigée par un conseiller de l’Élysée1, la réflexion présidentielle m’est apparue comme très symptomatique de la pensée dominante à propos du « deuxième roi de Pau » chez nombre d’élites françaises. Prononcée à l’aube du xxie siècle, elle ne différait guère du point de vue de Napoléon émis à Sainte-Hélène dans ses ruminations à huis clos devant Las Cases.

Pourtant, au cours de mon enfance en Béarn2, ce n’est pas ainsi que l’on présentait l’histoire de Jean-Baptiste Bernadotte, né à Pau dans un milieu modeste, devenu maréchal de France puis prince de Ponte-Corvo, puis le prince héritier Charles-Jean et enfin roi de Suède et de Norvège. Il est tôt apparu à mes yeux comme l’un des plus habiles et des moins serviles acteurs de l’épopée napoléonienne, souvent en rivalité, parfois en soumission obligée – jamais en complicité – avec son héros principal et, pour finir, complètement écœuré par la tournure sanglante et démentielle prise par la conquête de l’Europe au nom des principes de la Révolution.

Autrement dit, un sage instruit par toute la violence des tumultes révolutionnaires et la tragédie des guerres, fuyant « l’Ogre » et trouvant, parce qu’il ne pouvait faire autrement, sous des cieux accueillants – quoique très froids – les territoires où il pourrait mettre enfin en adéquation son tempérament fougueux et ses idéaux républicains de neutralité, de justice et de bien-être des populations placées sous sa responsabilité. Quitte, pour cela, à se faire couronner…

En lisant, sur les conseils d’une amie historienne, la biographie de Germaine de Staël par Michel Winock3, j’ai découvert par la suite un Bernadotte beaucoup moins « militaire » que je ne l’imaginais : un véritable « politique », passionné par le débat autour du gouvernement idéal, bien que brouillon et incorrigible bavard. Son rêve de s’installer à la tête de la France après la chute de l’Empire m’a aussi beaucoup intrigué.

Comme je trouvais l’itinéraire de ce Béarnais difficile à suivre et à expliquer, j’ai voulu écrire ce livre. Les ouvrages sur Bernadotte m’ont guidé, notamment celui de Franck Favier4 qui, ces dernières années, a su enrichir les travaux de lointains prédécesseurs par des trouvailles personnelles et originales dans les archives. Avant lui, Françoise Kermina5 s’était risquée à associer, dans une étude biographique minutieuse et équilibrée, le jacobin devenu roi à son épouse. Démarche méritoire. Car, sans vouloir déranger les mânes du grand Guitry, on ne peut parler du « fabuleux destin » de Désirée, rebaptisée Desideria, sans voir à quel point il forme tresse avec celui de Jean-Baptiste, devenu Charles XIV Jean.

En ce domaine, tout dépend de l’angle d’observation. La longue tradition romanesque bâtie autour du patronyme de jeune fille de madame Bernadotte, « Désirée Clary », vient sans doute de Marseille, où l’on parle encore avec fierté de « la première fiancée de Napoléon ». L’inconvénient, daté, de cette présentation tend à faire du premier amant, en raison de la gloire attachée à son nom, le héros central d’une vie de femme dans laquelle le mari ne jouerait qu’un rôle secondaire.

Il nous a semblé plus juste d’essayer de montrer que si l’aventure du premier Consulat suivi de l’Empire reste sans conteste à l’origine de la bonne fortune du couple Bernadotte, leur prospérité conjugale découle aussi un peu de l’art de s’accommoder des circonstances sans les provoquer.

Leurs origines bourgeoises – plus modestes, certes, chez le mari que chez la femme – les prédisposaient aussi à une certaine « normalité » et aux ambitions raisonnables. Car si Bernadotte a cru un jour envisageable, sous l’inspiration subtile mais peu visionnaire de Germaine de Staël, de s’installer avec son épouse sur le trône de France, ce n’était pas par un accès subit de mégalomanie. Mais tout simplement parce que le contexte du moment – la chute de l’Empire et le débat sur un retour des Bourbons – se prêta bien, peu de temps, à envisager toutes les solutions.

Le lecteur du xxie siècle, habitué au spectacle politique, ne sera donc pas autrement surpris par l’évocation de cette brève ambition. De même, nous sembleront très contemporaines les attitudes de Désirée Bernadotte, femme très attachée au clan Bonaparte – sa sœur ayant épousé le frère aîné de Napoléon – mais placée entre deux hommes qui se détestent : son mari et son ancien fiancé, en qui beaucoup d’auteurs ont vu le seul véritable amour de sa vie.

Dérouler la vie de la Provençale et du Béarnais devenus reine et roi au bord de la Baltique revient donc, pour une large part, à retracer les péripéties d’une forte rivalité : celle d’un Corse et d’un Béarnais, tous deux précipités dans la grande Histoire par la Révolution. La fantastique mais tragique réussite du premier a, certes, éclipsé la lointaine mais plus heureuse entreprise du second.

Au cœur de cet imbroglio politique et familial, inutile donc de « chercher la femme » selon le dicton. Elle est partout dans les livres et même héroïne de deux films. Quant à l’homme, en dépit de l’estime qui lui est traditionnellement accordée dans sa ville natale6, il n’est pas encore sorti d’une sorte de purgatoire intellectuel en France. On continue à peser au trébuchet les bonnes ou mauvaises raisons qu’il avait de rejoindre ou non les ennemis de l’Empereur. On ne veut pas voir que ce républicain français légaliste, devenu monarque constitutionnel suédois, a laissé sur l’Europe une double empreinte. La marque d’un message de paix, fondé sur la neutralité active. Le sillon d’une pensée politique et sociale forte, conciliant le développement économique et la promotion des humbles, à l’origine de ce que l’on appellera plus tard « le modèle scandinave ». Est-ce à négliger ?

1. Le secrétaire général de la présidence de la République était à l’époque Dominique de Villepin, réputé admirateur de l’Empereur et auteur de livres sur la période.

2. Notamment lors des visites à Pau des souverains suédois Gustave VI Adolphe et Charles XVI Gustave, très attentifs au souvenir du fondateur de la dynastie dont ils portent le nom.

3. Winock, Michel, Madame de Staël, Fayard, 2010.

4. Favier, Franck, Bernadotte, un maréchal d’Empire sur le trône de France, Ellipses, 2011.

5. Kermina, Françoise, Bernadotte et Désirée Clary, Perrin, 1991.

6. À Pau, le musée Bernadotte, rénové récemment, accueille tous les visiteurs soucieux de découvrir ou de redécouvrir la vie du « deuxième roi de Pau ».

Les mariés de l’an VI

Rue de la Lune à Sceaux, près de Paris. Aujourd’hui, le général de division Bernadotte, trente-cinq ans, locataire d’une petite maison, se marie dans son milieu. Il épouse Eugénie-Désirée Clary, vingt ans, la belle-sœur du frère d’un général d’armée nommé Bonaparte. Nous sommes le 30 thermidor de l’an VI du calendrier républicain, soit le 17 août 1798. Le lieu de rencontre des nouveaux mariés, à peine un mois plus tôt, n’est pas bien établi. Selon certaines sources, les nouveaux époux se seraient connus sur les quais de Paris, dans les parages des Tuileries. Ils se seraient présentés de curieuse façon. Le militaire, revenant de son ambassade à Vienne, serait allé dans l’ancienne et future demeure royale avec le dessein d’apercevoir son rival, devenu sous le Directoire le grand homme de guerre dont la République rêvait. Eugénie-Désirée se serait rendue au même endroit avec le fort désir de revoir son bel et cher amour. Les deux visiteurs auraient été déçus de ne pouvoir approcher le héros très entouré. Ils ont été accablés d’un dépit semblable mais inspiré par des motifs différents. Pour elle, trop de jolies Parisiennes et surtout la belle créole Joséphine qui envoûta le futur empereur au point de lui faire abandonner sa promesse de mariage. Pour lui, trop de soldats courtisans jouant de leurs épaulettes neuves et dorées, les Marmont, Serrurier, Lefebvre et des dizaines d’autres.

Partie avant la fin de la réception et marchant sur les quais, la jeune femme aurait été abordée par le beau militaire qui lui aurait déclaré : « Jean Bernadotte, général de votre ex-fiancé. Que dirait votre beau-frère Joseph s’il vous voyait arpentant seule les berges de la Seine ? »

Des mots prononcés après une mâle inclinaison à la manière des officiers de l’Ancien Régime. Avec un timbre viril et l’accent des pays d’Oc. La réplique jaillit dans un accent tout aussi chantant :

« Je trouve étrange la façon dont, à Paris, on lie connaissance avec les généraux de la République. Mais sans doute êtes-vous de la police pour ne rien ignorer de mes affaires de famille ?

– De la police, non. Mais un bon général se doit de tout connaître, citoyenne ! »

Il lui aurait alors proposé de la raccompagner à l’hôtel particulier occupé par sa sœur et son beau-frère Joseph Bonaparte. Ce qu’elle aurait fini par accepter après l’énoncé de quelques réticences d’usage. Mais quel n’a pas dû être son trouble lorsqu’il lui confia, dit-on, sous le porche, qu’il reviendrait le lendemain pour une demande officielle !

Les stratégies amoureuses complexes n’entrent pas dans les talents du jeune général béarnais. Pas besoin, de toute façon, de faire mieux connaissance.

Après une vie sentimentale assez peu encombrée et le minimum de belles maîtresses affichées pour que ses hommes soient fiers de lui, il avait programmé son mariage avant son trente-cinquième anniversaire, à l’occasion d’une permission de trois mois. Sans idée vraiment préconçue. L’heureuse élue devait répondre à trois critères. Jeunesse, beauté, relations. Après avoir entendu parler, sans doute par Marmont, de la jeune Marseillaise et surtout après l’avoir vue, il laissa parler autant son cœur qu’un vieil atavisme de paysan béarnais. Il sut vite ce qu’il fallait savoir de la femme sur laquelle un hasard bien maîtrisé par ses soins lui permettait de jeter son dévolu : les fiançailles rompues avec Bonaparte, le lien familial avec Joseph, la mort de Duphot (voir chapitre suivant), la notabilité marseillaise des Clary, et même, peut-être, le montant de la dot ! La jeune femme était en effet réputée bien pourvue par sa famille de négociants marseillais. Ce qui ne gâtait rien pour un jacobin, même à une époque qui était encore – pour peu de temps – celle des grandes proclamations égalitaires…

Le premier échange de propos entre futurs époux, sans doute reconstitué par certains biographes à partir de bribes de confidences ultérieures de la reine Desideria, est donc rapporté ici assorti du conditionnel. Car il n’a peut-être pas été tenu à la sortie d’une fête aux Tuileries. Si l’on tient pour acquis que le mariage a eu lieu un mois après la rencontre des promis, Bonaparte était à ce moment-là parti pour l’Égypte puisqu’il quitta Toulon le 30 floréal (19 mai). Quels que soient la période exacte ou l’endroit, le dialogue n’en sonne pas moins juste. Jean-Baptiste avait l’esprit rodé par les temps révolutionnaires, qui l’avaient rendu à la fois prudent et curieux de tout, donc toujours bien renseigné. Eugénie-Désirée se voulait impertinente mais jamais effrontée. Elle correspondait à son idéal féminin : de petite taille mais avec une silhouette botticellienne, avec de bien jolis seins qu’elle laissait deviner par de larges décolletés, exprimant par son seul grain de peau une sensualité non pas en devenir mais déjà épanouie dans l’éclat de ses vingt ans. Thermidor à Paris, mois d’été, lui allait bien au teint. C’était vraiment une belle et presque délurée Méditerranéenne paraissant – illusion très masculine – aussi désirable que docile aux yeux d’un guerrier pyrénéen en quête de repos.

Il reste cependant plus vraisemblable que le mariage a été précédé d’une approche soigneuse du « clan » Bonaparte par le Béarnais. Depuis la mort de François Clary, Eugénie-Désirée considérait Joseph, le mari de sa sœur Julie, comme son second père et c’est à lui que la demande en mariage fut faite.

Ah, Joseph ! Tous ceux qui aiment contempler l’épopée napoléonienne avec un regard un peu distancié ne peuvent cacher leur tendresse pour l’aîné des Bonaparte, intéressé et intrigant comme personne, grand trousseur de cotillons, mais accumulant toute sa vie les avanies en se prenant sans cesse les pieds dans le tapis…

De son côté, la demande de Bernadotte fut plutôt bien accueillie. Le chef tout théorique du clan Bonaparte avait été plus que gêné, comme les autres membres de la famille, par le comportement de son « petit » frère envers sa très jeune belle-sœur, la laissant « séduite et abandonnée » pour épouser cette Joséphine qu’il détesta d’emblée. Et peu lui importait que madame Clary n’ait pas été chagrinée outre mesure par cette rupture et n’en ait pas voulu au clan corse vivant pour une large part de ses subsides. Elle se serait exclamée, non sans regarder son gendre avec un peu de commisération : « De toutes les façons, un seul Bonaparte suffit dans la famille ! » En bon avocat un peu empêtré dans son verbe, Joseph voulait toujours arranger les choses et en l’occurrence faire oublier que les torts de son cadet n’étaient pas minces puisque fiançailles officielles il y avait eu. Bref, il fallait marier « la petite » au plus tôt, ne serait-ce que parce que le très vif intérêt qu’elle manifestait pour la gent masculine semblait susceptible d’apporter tôt ou tard d’autres complications. D’où le tragique épisode Duphot (voir chapitre suivant). D’où, enfin, le bon accueil réservé au très présentable Bernadotte, jacobin sincère, républicain intègre, soldat courageux et valeureux, bien payé par le Directoire. Il fallut tout de même interroger la mère et le frère aîné d’Eugénie-Désirée, réfugiés à Gênes. La famille Clary souleva d’autant moins d’obstacles à l’union qu’elle ne savait du promis que ces que lui en disaient Julie et Joseph, chauds partisans du mariage. Il faut en effet tenir pour inventée l’anecdote selon laquelle Bernadotte, alors simple adjudant, se présentant à Marseille avec un billet de logement chez les Clary, avait été chassé par le maître de maison sous prétexte qu’il « n’accueillait que les officiers ».

En 1798, madame Clary, née Françoise Somis, était loin de se douter que les mariages de ses filles Julie et Désirée, contractés en dehors de la bonne bourgeoisie marseillaise à cause des bouleversements de la Révolution, la feraient entrer un jour dans l’Histoire.

Elle fut en effet parée au xxe siècle du même titre que la reine Victoria d’Angleterre dans les encyclopédies. Celui de « grand-mère de l’Europe ». Ses descendants occuperont en effet les trônes de Suède, de Norvège, de Danemark, de Belgique et de Luxembourg. En l’an VI, quelle diseuse de bonne aventure aurait été assez insensée pour lui prédire qu’Eugénie-Désirée serait la fondatrice d’une dynastie qui prospérerait sur tout le continent grâce à l’union de son petit-fils Oscar avec… la propre petite-fille de Joséphine de Beauharnais ?

À la veille du mariage, le souvent malhabile Joseph pense pour une fois agir de façon conforme aux vœux de Napoléon, que l’on appelle encore « Nabulio » en famille. Ce dernier n’a-t-il pas écrit à son « Eugénie » (il préférait l’appeler ainsi dans l’intimité, Bernadotte et les autres membres de la famille choisissant, eux, d’utiliser le second prénom « Désirée ») qu’il lui fallait un « amant qui fasse son bonheur » et que, quel qu’il soit, « celui-ci serait son frère ». Prévenu au Caire, Bonaparte expédie ses vœux de bonheur et ses félicitations. S’il nourrit des préventions contre le Béarnais, rencontré un an plus tôt à Mantoue – les deux hommes se seraient, dit-on, « mutuellement impressionnés » –, il montre le bon goût de ne pas les exprimer. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre les sentiments mêlés qui s’emparent de l’esprit de Nabulio à l’annonce qu’il a désormais un successeur. « Eugénie » casée, c’est un problème réglé, un remords qui s’efface. Mais, en même temps, ce madré de Bernadotte s’introduit dans son cercle familial et financier. Joseph est chargé en effet de gérer les premiers millions rapportés d’Italie, avec les conseils éclairés de la famille Clary. Il faudra partager avec le Béarnais les secrets d’une ambition démesurée et donc le surveiller comme le lait sur le feu. Pour l’heure, cependant, le général Bonaparte combat les mamelouks et il a d’autres Abyssins à fouetter…

Une petite curiosité au passage. Selon plusieurs auteurs, les vœux de Nabulio seraient arrivés avant la courte cérémonie. La correspondance générale de Napoléon Bonaparte publiée par la Fondation Napoléon ne fait cependant état que d’une lettre du Caire à ce sujet. Elle est en date du 23 fructidor (9 septembre) et rédigée en ces termes : « Je souhaite bonheur à Désirée si elle épouse Bernadotte. Elle le mérite ; mille baisers à ta femme et à Lucien. J’envoie un beau châle à Julie ; fais-lui moins d’infidélités ; c’est une bonne femme ; rends-la heureuse. »

Tout va donc pour le mieux en ce 30 thermidor de l’an VI. Il fait chaud à Sceaux. La piété frénétique des Bonaparte, telle qu’elle a pu être observée sous l’Empire, se trouve momentanément en congé laïque et républicain. Personne ne trouve à redire lorsque le futur époux considère qu’il est inutile de déranger un prêtre ou un pasteur. Chez lui aussi, le retour de la foi attendra la montée au trône. Le mariage, juste avant un dîner d’une quinzaine de couverts, est uniquement civil. Le consentement des époux est reçu par Étienne Bouvet, officier municipal. Côté béarnais, pas de représentants des Bernadotte de Pau et de Boeil-Bezing. Soit le voyage « dans le Nord » leur aura fait peur, soit les relations entre Jean-Baptiste et les siens ne sont pas très bonnes. Ce n’est pas tout à fait clair. On peut supposer – mais ce ne sont que suppositions – que dans la capitale du Béarn, même en famille, la promotion sociale rapide d’un Bernadotte pour cause de Révolution française inspire pour le moment une prudente réserve. Côté marseillais, on a tout de même trouvé un oncle Somis pour accompagner la petite Clary à l’autel républicain ou à ce qui en tient lieu. Au bout du compte, ce sont les Bonaparte qui sont les plus nombreux. Lucien, le deuxième frère de Joseph, a été élu député au conseil des Cinq-Cents en germinal (avril). Il est là avec sa femme, née Christine Boyer, joyeuse Provençale et fille d’un aubergiste varois de Saint-Maximin. Un bal s’improvise car les voisins sont invités. L’un d’entre eux propose sa maison, plus grande que celle que loue le général de division Bernadotte. On danse jusqu’à l’aube. Mais les jeunes époux s’éclipsent, comme il se doit, pour gagner leur lit préparé dans le logis de la rue de la Lune. Joli nom d’endroit pour une nuit de noces.

La petite fiancée de Napoléon

Mariés fort peu de temps après s’être connus, les Bernadotte croisent leurs deux jeunes existences déjà bouleversées par les hasards nés de la Révolution. Il faut conter ceux-ci en remontant quelques années en arrière. Jean-Baptiste Bernadotte s’est engouffré dans une porte déjà ouverte par les frères Bonaparte. Il n’a pas été le premier dans la vie amoureuse de Désirée ni la première « pièce rapportée » dans la famille Clary. L’alliance des Bonaparte et des Clary, pour le moins imprévue, s’est nouée à Marseille.

L’aîné d’une noble tribu corse de huit enfants, en « exil » avec leur mère veuve dans la cité phocéenne, rencontre la dernière fille du prospère négociant François Clary. Joseph et Désirée ont été les acteurs du rapprochement tout à fait inattendu des deux familles. L’histoire a été maintes fois racontée et souvent enjolivée. Le contexte et le climat sont ceux des derniers soubresauts de la Terreur. Député jacobin puis girondin, l’avocat Barbaroux, jeune et beau, a enflammé de ses discours la capitale des Bouches-du-Rhône avant de monter à Paris réclamer l’abolition de la royauté à la tête de cinq cents fédérés adoptant le chant de guerre de l’armée du Rhin devenu depuis La Marseillaise. Sur place, la guillotine fonctionne sans relâche, illustrant la terrible expression de Georg Büchner, « la Révolution, comme Saturne, dévore ses propres enfants ».

Vite à court de partisans de l’Ancien Régime, les bois de justice s’alimentent de règlements de comptes divers et variés entre « ennemis de la tyrannie ». Charles Barbaroux, coupable d’avoir réveillé le rêve des « Républiques du Midi », antérieur à la fin de la monarchie, a été recherché par les Robespierristes7. Le riche bourgeois François Clary, allié à la petite noblesse par ses premiers gendres, père de cinq enfants, a eu le tort de l’avoir connu. Il a été incarcéré avec sa progéniture quelque temps au fort Saint-Jean. « Robespierre le jeune », commissaire du peuple à Marseille, proche de l’un des fils, les en a sortis de justesse mais après Thermidor, c’est de cette embarrassante proximité avec le frère de Maximilien Robespierre que les Clary doivent alors répondre !

Étienne Clary, chef de famille après le décès de son père au cours de cette année 1794, est emprisonné. Selon certains auteurs, la femme d’Étienne va supplier le représentant du peuple Antoine-Louis Albitte, tout-puissant à Marseille, de libérer le négociant coupable tout au plus, en qualité d’importateur de tissus exotiques, d’avoir expédié à Versailles des brocarts appréciés par Marie-Antoinette ! D’autres plumes, même celle de Sacha Guitry dans le script du Destin fabuleux de Désirée Clary, simplifient l’épisode en indiquant que c’est Julie, sœur aînée de Désirée, qui accomplit la démarche. Le point d’histoire semble aujourd’hui peu signifiant car nul n’a jamais eu l’idée saugrenue de poursuivre en responsabilité la personne à l’origine, par une négligence excusable, de la rencontre entre Joseph Bonaparte et Désirée Clary, quelles qu’aient été les immenses conséquences de cet événement fortuit ! Car les choses se passent ainsi. Désirée accompagne Julie (ou Marcelle, la femme d’Étienne, peu importe). Après des heures d’attente, la porte du représentant Albitte s’ouvre enfin. Fatigué, ému ou simplement soucieux d’équité, le chef révolutionnaire signe un billet de levée d’écrou permettant de libérer Étienne Clary. Il n’y a plus qu’à porter le précieux papier au geôlier, sans perdre une seconde. On songe au cri prêté à Catherine Lefebvre, future « Madame Sans-Gêne », en de presque semblables circonstances : « Ferme ta gueule et ouvre ta grille ! » Tout à sa joie de jouer les libératrices en un temps où, comme le dira un jour la reine Desideria, « le plus dur était de garder la tête sur les épaules », la femme s’engage dans le souterrain qui mène à la prison et… oublie Désirée dans la salle d’attente !

La jeune fille – elle n’a que dix-sept ans – s’est endormie. La maison commune se vide de tous ses fonctionnaires et solliciteurs. Les gardes s’apprêtent à cadenasser les portes lorsque Joseph Bonaparte, récent commissaire aux guerres de première classe, traverse les couloirs et aperçoit la belle enfant, brune et bouclée. Il la réveille, lui demande ce qu’elle fait là. Elle le lui explique. Il lui répond qu’il fait nuit, que les rues ne sont pas sûres et qu’il va la ramener chez elle. Elle lui donne son adresse, peu éloignée du centre et, parlant de choses et d’autres, ils arrivent vite devant chez elle, une demeure bourgeoise de la rue des Phocéens (qui deviendra la rue de Rome)8, parallèle aux voies qui montent vers la chapelle de la Bonne Mère, qui n’a pas encore été remplacée par la basilique Notre-Dame-de-la-Garde. Joseph, selon la légende, aurait été séduit par la jeune fille, laquelle lui aurait demandé d’entrer afin qu’elle le présente à ses parents pour que ceux-ci le remercient de sa sollicitude…

Il est probable que l’anecdote de « Désirée oubliée dans la maison commune » a quelque fondement véritable. Mais le reste de l’histoire paraît un peu reconstitué. En réalité, le frère aîné de Bonaparte connaît déjà très bien les Clary. Le père de Désirée et lui étaient membres de la même loge maçonnique, « la Parfaite Sincérité ». Au sein de ce « club » fondé peu avant la Révolution sur le modèle écossais, se côtoyaient un petit nombre de personnalités aux motivations diverses. Si tous étaient progressistes et « acquis aux idées nouvelles », certains étaient à la recherche d’un réseau relationnel leur permettant d’intégrer la bourgeoisie marseillaise – cas de Joseph Bonaparte – d’autres, issus du négoce, savaient que l’obtention d’un diplôme de « maître franc-maçon » leur servirait outre-mer, notamment dans les possessions britanniques du Levant, d’introduction utile auprès des banquiers et commerçants influents dans les ports. François Clary9 comptait parmi ceux-là. À partir d’une boutique familiale modeste, il avait réussi à devenir l’un des principaux acteurs de « l’import-export » dans la cité phocéenne. Il vendait d’importantes cargaisons de blé, de tissu et de savon échangées sur les rivages lointains contre d’abondantes quantités de café, soieries et épices. François Clary jouait donc un rôle de grossiste en ces matières, entretenant les meilleures relations du monde avec les riches armateurs de Marseille. Remarqué pour son sérieux et sa droiture, il avait contracté un premier mariage avec Gabrielle Fléchon, elle-même issue d’une famille bien établie, que quatre grossesses successives et rapprochées menèrent au tombeau. Après son veuvage, François Clary se remaria avec celle qui allait devenir la mère de Julie et de Désirée, Françoise-Rose, la fille de Jean-Ignace Somis, ingénieur en chef du port de Marseille. Sa famille, aux origines à la fois irlandaise (par les O’Clary, mais rien n’est sûr à ce sujet) et piémontaise, comptait des personnalités notoires et même – signe du destin – déjà quelques alliances aristocratiques. François Clary devint échevin, membre de la chambre de commerce10 et porta le titre superbe – quoiqu’un peu désuet aujourd’hui – de « marguillier de sa paroisse ». Un poste de confiance puisqu’il conférait la responsabilité de la gestion des biens d’Église et dont il paraît un peu étrange, pour le raisonnement d’aujourd’hui, qu’il eût été confié à un franc-maçon. Mais il n’y avait pas encore d’incompatibilité marquée à l’époque.

Parfait « bourgeois gentilhomme », sans les ridicules accolés par Molière à cet état, le négociant eut, signe de réussite, la coquetterie de faire enregistrer ses armoiries : « D’azur à trois épis d’or défaits, accompagnés d’un soleil d’or en chef et d’une lune d’argent en pointe ». Jean-Marie-Félix Girod de l’Ain note à ce sujet : « Ce blason rappelait la clarté d’où les Clary tiraient leur nom et le blé dont ils faisaient commerce ».

En cette période de la Terreur, les prétentions à la noblesse ne sont guère d’actualité. En témoigne d’ailleurs à ce sujet la discrétion nouvelle de la famille Buonaparte ou Bonaparte11, pourtant très soucieuse de son appartenance patricienne dans le passé. Joseph, très engagé dans la République naissante, fait taire pour quelque temps la revendication de prestigieuses ascendances. Il avait hérité cette manie, qui n’était pas sans justification ni utilité sous l’Ancien Régime, de son père Charles-Marie qui ne plaisantait pas avec le sujet. En faisant reconnaître sa noblesse par la production de quantité de documents anciens, remontant pour certains au « livre d’or » de Venise, l’avocat d’Ajaccio avait pu obtenir l’inscription de Napoléon dans une école d’officiers, à Brienne. Ce qui, on en conviendra, présente une certaine importance pour la suite…

À l’heure de la rencontre entre les familles Bonaparte et Clary, la future famille impériale ne roule pas sur l’or. Elle est réfugiée à Marseille après la mort de Charles-Marie d’un cancer de l’estomac le 17 février 1785. Proche de Pascal Paoli dans l’épopée de celui-ci au cours de la lutte de la Corse contre la République de Gênes, la famille s’est brouillée avec le « libérateur » lorsque, furieux de voir les Génois vendre l’île à Louis XV, il s’était rapproché de l’Angleterre. La très belle conduite du jeune Napoléon dans les armées de la Révolution a permis à Joseph de plaider avec des accents patriotiques la cause des siens. La solidarité corse et la fraternité maçonnique lui permettent de tirer son épingle du jeu auprès du nouveau (et instable) pouvoir. Il obtient un poste de « commissaire à la guerre » l’autorisant à établir de fructueux liens entre fournisseurs, munitionnaires et troupes en action. Il parvient à caser ses frères. Lucien, le troisième, est nommé garde-magasin aux vivres à Saint-Maximin. Louis sert comme aide de camp de Napoléon. Encore très jeunes, Pauline, Caroline et Jérôme, le petit dernier (dix ans en 1794), vivent avec leur mère Letizia dans un bel appartement réquisitionné12. Joseph fait bouillir la marmite, d’abord à l’aide de secours puis grâce aux rémunérations liées à son travail d’intendance. La situation s’améliore mais il est sûr que l’appui des Clary, en contrepartie d’une « protection républicaine » implicite, sera des plus précieuses. De part et d’autre, on se pique de bonnes manières et l’on ne présente pas, bien entendu, les choses de façon aussi triviale. Toujours est-il qu’un premier projet de mariage s’ébauche. Entre Joseph, vingt-six ans, et Désirée, dix-sept ans. La demande est faite et acceptée. Et là se situe un épisode des plus romanesques qui présente l’avantage d’être exact : Julie, vingt-deux ans, la sœur aînée, plus grande, moins potelée que Désirée, se met à dépérir. Elle chérit et protège tendrement sa petite sœur mais elle est tombée amoureuse du beau Corse au regard caressant. Il s’exprime bien et se perd parfois en civilités, ce qui est à la fois un peu ridicule et la marque d’une grande délicatesse.

Les sœurs Clary s’adorent et n’osent envisager d’être séparées par la vie. Mais elles sont en concurrence autour d’un parti. L’imbroglio qui survient chez elles est arrivé et arrivera encore dans bien des familles à tous les siècles. Julie souffre mais elle est fataliste. Désirée est la « préférée », tout le monde l’aime. Joseph le premier, bien qu’il ne soit pas indifférent non plus aux regards énamourés de Julie. Pour tout dire, comme à d’autres moments de sa vie, il ne sait pas quoi faire. Jusqu’à ce jour de janvier 1795, quand un ouragan se lève sur ce huis clos bourgeois. La tempête arrive en uniforme rue des Phocéens. Elle prend les traits du général Napoléon Bonaparte, cadet de Joseph – ils n’ont pas deux ans de différence d’âge – qui vient faire la connaissance de la future belle-famille de son frère. Une vraie revue de détail. Pas ou peu de formules de politesse, un regard qui s’attarde sur tout, sauf sur les signes de la prospérité des Clary qui ne l’impressionnent guère. En marge des combats, à Toulon notamment, il vient d’avoir des trésors à sa portée, sans parler des belles filles à marier et de leurs peu farouches mamans. Il lit sur les visages. La figure mutine et attendrissante de Désirée. Les yeux tristes de Julie. L’air enrhumé de Joseph… Il questionne Julie. « Qui aimez-vous ? » Surprise, la jeune fille se jette à l’eau : « Joseph ! » dit-elle en baissant les yeux. « C’est bien. Vous l’épouserez ! »

S’il n’y avait une lettre de Désirée retraçant la scène, aucun auteur de fiction n’aurait eu le brave culot d’imaginer l’épisode suivant qui fait – depuis presque deux cents ans – les choux gras de ceux qui se mêlent de raconter les premières fiançailles de Napoléon. Le général Bonaparte rassemble les protagonistes comme à la veille d’un combat. Il donne les ordres et répartit les rôles. Il se racle un peu la gorge et déclare, selon Désirée qui raconte : « Dans un bon ménage, il faut que l’un des deux époux cède à l’autre. Toi, Joseph, tu es d’un caractère indécis et il en est de même de Désirée, tandis que Julie et moi savons que ce que nous voulons. Tu feras donc mieux d’épouser Julie. Quant à Désirée, ajouta-t-il, en me prenant sur ses genoux, elle sera ma femme. »

Est-ce que Désirée avait déjà connu la poigne ferme et tendre d’un homme ? C’est peu probable. Elle est chavirée. C’est le coup de foudre. Elle trouvait déjà séduisante l’idée d’épouser un Bonaparte plutôt qu’un voisin bourgeois de Marseille, ce qui sans la Révolution eût été son destin tout tracé. Mais la bonne mère lui veut décidément du bien en lui envoyant un « Joseph amélioré », anguleux et mâle, aux yeux plus expressifs que ceux de son promis initial. Elle se sent tout à coup terriblement femme, prête à tous les abandons moelleux. Julie est aux anges. Joseph soulagé. Entre les deux frères, jamais le droit d’aînesse n’a compté. Comme le dit très bien Nabulio, l’esprit de décision n’est pas la qualité maîtresse de Joseph et Julie paraît, « vue de dot », selon la vieille boutade, aussi belle que sa sœur. Avant de mourir, François Clary a garni de cent mille francs les futures corbeilles de mariage respectives de ses filles. Certes, le change révolutionnaire et les assignats dépréciés rongent le pactole. Mais il y a beaucoup de biens au soleil, des entrepôts, des lettres de change sur l’étranger…

Il ne faudrait pas, cependant, tout réduire aux gros sous. Les sentiments comptent beaucoup dans le projet de double mariage qui est aussitôt esquissé avec l’assentiment un peu surpris de madame veuve Clary et du reste de la famille.

Le contexte politique ne...

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin