Le Faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Antoine (par Marie Aycard et Eugène de Monglave)

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les marchands de nouveautés (Paris). 1824. In-8° . Pièce.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1824
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LE FAUBOURG
SAINT-GERMAIN
ET
LE FAUBOURG
SAINT-ANTOINE.
A PARIS,
CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.
1824.
IMPRIMERIE DE GUIRAUDET.
CORRESPONDANCE
POLITIQUE
DE
DEUX JEUNES PERSONNES.
MADEMOISELLE ATALA DE B***,
A BAPTISTINE M***,
J'AI été plus d'un au sans te faire savoir de mes
nouvelles, ma chère Baptistine. Notre position
respective autorisait mon silence. Dans le monde
où je suis lancée, il m'est difficile de conserver
avec toi beaucoup de relations. Nos occupations
sont si différentes , et l'emploi de notre temps
se ressemble si peu, que nous ne nous com-
prendrions pas mutuellement si nous nous fai-
sions part de nos amusemens et de nos affaires.
Le marquis , mon père , ne veut pas cependant
que j'oublie mes anciennes amies; et, depuis
un mois, surtout, il me répète souvent que les
hommes sont liés les uns aux autres comme les
anneaux d'une chaîne; que tout dépend de la
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place qu'ils occupent, et que plus ils sont élevés ,
plus ils doivent travailler au bonheur des hommes
des anneaux inférieurs. Au milieu de tout cela,
on parle beaucoup d'élections dans le salon du
marquis, et il m'a recommandé d'annoncer à
ton père , qui, je crois, fait le commerce des'
meubles', qu'il voulait, au printemps, remeubler
son château de la cave au grenier. Tu ne de-
vinerais jamais , ma chère Baptistine , ce qui a
rappelé ton père au marquis, et ce qui te pro-
curera immanquablement la fourniture de notre
maison de campagne : c'est le tableau des élec-
teurs. Mon père est éligible ; le tien est électeur.
Mon père a vu le nom du tien sur les listes af-
fichées ; et, comme il s'occupe beaucoup d'é-
lections , vu qu'il doit être député, il m'a priée
d'annoncer ses intentions à M. M***. Ecrivez,
ma fille , m'a-t-il dit : ce sera plus honnête que
si mon intendant s'en chargeait. J'écris donc :
toi, ma bonne amie , instruis ton père du sujet
de ma lettre ; répète-lui que le marquis désire
être député. Cela suffira , sans doute. Ma mère
est bien un peu fâchée du train que prennent
les choses : elle dit que le marquis est fait, il
est vrai, pour être député de la noblesse , mais
non pas d'un département où l'on est obligé de
représenter beaucoup de roturiers qui sortent
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on ne sait d'où. C'est fâcheux; mais, ajoute-t-
elle , tout cela n'aura qu'un temps, et nous en
reviendrons peu à peu à l'ancien régime. Cette
Chambre des députés est un chemin pour arriver
à tout, et, dans les circonstances actuelles , il
ne faut rien négliger. Ainsi parle la marquise.
Le marquis n'est pas entièrement de son avis ,
puisqu'il espère siéger sept ans entiers , et que
son tailleur vient de lui apporter deux costu-
mes à collets de velours , avec des fleurs de lis
d'argent.
Tu dois croire, ma chère Baptistine , que
notre maison respire la joie , et que nous som-
mes tous unis dans nos désirs et dans nos inté-
rêts : il n'en est rien. D'abord, c'est qu'il est
très-difficile de conduire une machine aussi
compliquée que la France , où il se trouve en-
core, comme on le disait l'autre jour à un thé
superbe chez la duchesse douairière de N***, beau-
coup de" levain révolutionnaire. Ensuite, c'est
que toits nos intérêts ne sont pas les mêmes , et
que ce qui fait le bonheur des uns fait souvent
le malheur des autres. Ma famille en est un
exemple frappant. Tu sais que j'ai une soeur aî-
née et deux frères , mes aînés aussi. Eh bien ! ce
sont des querelles continuelles, dont René, mon
frère cadet, et ta pauvre Atala, sont toujours les'
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victimes. Une fois le marquis, mon père , dé-
puté , il compte faire revivre le droit d'aînesse ;
c'est une chose arrêtée. Alors il reste, pour René ,
Malte, qu'on doit rétablir, et pour moi, les cou-
vens qu'on rouvrira. En attendant, mon frère
aîné ne veut pas que René chasse dans les bois
du marquis, parce que ces bois doivent lui re-
venir un jour. C'est trop juste ; mais René se
fâche, et menace mon père de se faire chirur-
gien. Tu sens combien ce serait déshonorant
pour la famille : un descendant des nobles mar-
quis de B*** guérir des panaris et faire des sai-
gnées ! Ma mère dit qu'il faut qu'on l'ait changé
en nourrice , ce qui n'est pas impossible lors-
qu'on réfléchit à toutes les infamies qui se com-
mettaient avant la restauration. Enfin ce René
nous tourmente de toutes les façons imagina-
bles. Figure-toi, ma bonne, que l'autre jour,
dans le salon d'un ministre, on parlait de ce
droit d'aînesse, et que René se prit à dire tout
haut : « Pour moi, mon parti est pris : si l'on
« veut ne me laisser que la cape et l'épée, je ne
« demanderai, pas même tant de fer que cela , et
« je me contenterai d'une lancette. » On se ré-
cria de tous côtés. « Eh ! que voulez-vous que
« je fasse? s'écria-t-il. Faudra-t-il que j'aille,
« comme un héros de roman , chercher fortune
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« chez les Muscogulges, mêler ma voix à celle
« du grand Meschacebé , et m'égarer au milieu
« des savanes du Nouveau-Monde.» On laissa
tomber ce discours injurieux, parce que l'auteur
du roman en question était à l'autre bout de la
salle. Mon père prétend que René lui nuit beau-
coup par ses paroles inconsidérées , et je le con-
çois. Je me conduis bien autrement, ma chère
Baptistine : on parle devant moi de couvent; on
va même solliciter en ma faveur une place de
chanoinesse. Ces projets ne sont guère de mon
goût ; mais je sais me plier aux volontés de mes
parens , et quoique, dans le fond du coeur, il y
ait des momens où il me semble que j'aimerais
mieux être ta petite soeur Marceline , qui pro-
bablement sera mariée à quelque bon ouvrier,
je rejette ces pensées , comme indignes de ma
naissance. Je n'ignore pas ce que je dois au rang
élevé que nous occupons dans, le monde , et je
me résoudrai certainement à prendre le voile
plutôt que de faire rougir ma famille par une
obstination déplacée. La raison me dit bien que
lorsqu'on a 100,000 fr. de rente et quatre en-
fans , il faut partager également s'a fortune et
rendre tous ses enfans heureux ; mais il faut que
ma raison ait tort, puisque mes ancêtres faisaient
autrement.
(6)
Tu ne saurais croire combien je m'occupe de
l'intérêt de la France, c'est-à-dire de l'intérêt de
la noblesse : car nous occuper à rendre les gen-
tilshommes riches et puissans, c'est nous occu-
per de votre bien à tous. Si nous possédons les
honneurs et les places, nous nous en servirons
pour vous protéger; si nous amassons de l'or,
nons le ferons rouler jusqu'à vous, en bâtissant
des palais pour employer vos maçons et vos ar-
chitectes, en changeant tous les six mois la li-
vrée de nos gens pour occuper vos manufactures
de draps; enfin, en meublant nos maisons pour
t'acheter tes meubles, que l'on dit être fort beaux,
ma chère Baptistine ; et cela doit être vrai, car
un homme de beaucoup de goût, un homme
présenté, c'est tout dire, faisait l'éloge de la
manufacture de ton père , l'autre jour, au
château.
Il y a encore un sujet d'entretien qui, de-
puis quelques jours, est mis assez fréquemment
sur le tapis. Le père F***, ancien jésuite et con-
fesseur de ma mère, ne manque pas d'y rame-
ner l'attention chaque fois qu'il dîne à l'hôtel.
Il s'agit des registres de naissances , de ma-
riages et de morts, qu'on a enlevés aux églises,
pour les déposer dans les maisons communes,
sans que j'en voie le motif. Il faut être bien

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