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Le Fils de l'esprit

De
612 pages

Octobre revêtait les champs de teintes délicates et nuancées. Les terres retournées par de récents labourages rougeoyaient sur les coteaux ; les bois de chêne sur l’horizon gardaient encore leurs feuilles devenues d’un vert plus pâle. Dans les vallons les prés étendaient leurs nappes vertes de chaque côté des ruisseaux et des ruisselets dont les lignes sinueuses, hérissées de broussailles en bordure et ponctuées de grands arbres, se dessinaient en haut relief.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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George-Lespinasse Fonsegrive

Le Fils de l'esprit

Roman social

PROLOGUE

A LA SALLE HUMBERT DE ROMANS

La rue Saint-Didier est une rue mélancolique dont la tranquillité fait contraste avec le mouvement qui agite sans cesse les grandes avenues où elle débouche. Pourtant, en cette après-midi de juillet, on eût dit que l’avenue Malakoff et l’avenue Victor-Hugo n’étaient que ses affluents. A chaque instant, elles déversaient dans la rue relativement étroite tout un flot de voitures et de piétons. Automobiles haletants et trépidants, équipages de haute allure, modestes fiacres, venaient tour à tour grossir la foule des arrivants. Mais les piétons étaient de beaucoup les plus nombreux. Ils venaient par bandes, en famille : les femmes, les jupes encore fripées par la presse dans les omnibus, presque toutes en toilettes sombres ; les hommes en jaquette ou en redingote avec des chapeaux de soie, et tous et toutes, une carte aux doigts, allaient se présenter à la porte de la salle Humbert de Romans. Là, sous l’œil ennuyé de deux sergents de ville, de jeunes commissaires faisaient comprendre aux arrivants la nécessité de prendre la queue qui se déroulait interminable, occupant tout le trottoir jusqu’à l’avenue Victor-Hugo. Et tranquillement, avec une docilité souriante, les nouveaux venus allaient se ranger derrière ceux qui les avaient précédés.

Cette foulé ressemblait moins à celle que l’on est accoutumé de voir aux abords des salles de spectacle qu’à celle que l’on voit sortir des vêpres, un soir où il n’y a pas eu grand sermon. Même discrétion, dans les costumes, mêmes voix atténuées et comme assourdies, mêmes attitudes de bonhomie simple, avec quelques silhouettes un peu frustes comme de petits employés ou d’ouvriers endimanchés, quelques autres, beaucoup d’autres fines, élégantes. Un grand nombre de femmes et de jeunes filles appartenant à cette bonne bourgeoisie élevée dans les couvents, beaucoup d’ecclésiastiques. Le grand monde paraissait aussi peu représenté que la classe sociale inférieure. Et il circulait à travers cette foule comme un courant de décision et de bonne humeur.

Par tranches et par paquets, les commissaires laissaient pénétrer les arrivants. Et ainsi, peu à peu, l’immense salle, d’architecture moderne, construite par un moine en vue de concerts et de réunions catholiques, finissait de se remplir. Au fond, sous l’orgue monumental, une estrade ou plutôt une vraie scène où s’empilaient les hommes, ecclésiastiques et laïques. Sur le devant, faisant face au public, un rang de fauteuils encore vides, une grande table couverte d’un tapis vert.

Au moment où, à son tour, il pénétrait dans la salle, Norbert de Péchanval fut invité par un commissaire à aller prendre place sur l’estrade. Il refusait, le Commissaire insista :

  •  — Allez donc, Monsieur, la salle est pour les dames, tous les hommes se groupent sur la scène.

Norbert fit un vague signe d’assentiment, son conducteur le lâcha et il s’empressa de profiter de sa liberté pour se placer au centre même de la salle sur un siège d’où il était assuré de ne perdre ni un mouvement de la foule, ni une parole, ni un geste des orateurs, pas même un jeu de physionomie. D’autres hommes avaient fait comme lui, et parmi eux un certain nombre d’ecclésiastiques en soutane noire, qui tous portaient le rabat, mais où, à l’allure à la fois volontaire et retenue, à la spontanéité du sourire et à la discrétion du regard autant qu’aux appellations de « mon Père » que l’on entendait de divers côtés, l’on pouvait reconnaître des religieux de la Compagnie de Jésus.

La salle paraissait pleine, et cependant les portes déversaient à chaque minute des flots nouveaux d’assistants. De plus en plus il était évident que les dames formaient dans cette foule l’immense majorité. Les retardataires hésitaient un instant, cherchant des yeux vainement une place vide, puis s’engageaient dans les travées ménagées entre les rangs de fauteuils et presque tout de suite après se trouvaient assises, casées bien ou mal, de face ou de côté, prêtes à applaudir les paroles qu’elles venaient chercher là.

C’était une ligue féminine, à la fois religieuse et patriotique, qui avait convié les femmes de Paris à venir entendre des orateurs catholiques protester contre la politique religieuse du Gouvernement. Le grand poète patriote, récemment converti et membre de l’Académie française, devait présider la séance et ouvrir le feu des discours. Puis, devaient se faire entendre, en premier lieu, le chef reconnu de l’organisation catholique, à la fois grand orateur et tacticien politique ; en second lieu, un député plébiscitaire jeune encore et plein d’ardeur, et enfin le jeune président de l’association de jeunes gens catholiques qui paraît avoir le mieux compris l’art de pénétrer dans les milieux populaires et de s’en faire écouter. La Ligue féminine avait cru ne pouvoir mieux faire, à la veille des vacances et des villégiatures qui allaient disperser toutes ses adeptes, que de leur faire entendre dans une seule séance les représentants les plus populaires de l’opposition catholique.

Et lorsque, aux sons d’une marche triomphale exécutée par l’orgue, le poète et les trois orateurs vinrent prendre place derrière la table au grand tapis vert, ce furent de longues et bruyantes acclamations. Norbert se leva comme se levaient ses voisines, il applaudit et mêla sa voix à toutes celles qui faisaient entendre : I O É, I I OU, I A I, I A É, ce qui, sans doute, voulait dire : Vive Dombrée, vive Tivoux, vive Mabit, vive Tassier, mais les cris confondus amoindrissaient les consonnes et ne laissaient surnager que les voyelles. Cependant, bien que saisi par le courant d’enthousiasme et de sympathie qu’il sentait frémissant autour de lui, Norbert conservait tout son sang-froid. Il était venu là en observateur plutôt qu’en acteur, il voulait par lui-même se rendre compte de la force de toutes ces associations qui, depuis quelques mois, surgissaient du sol pour organiser la défense religieuse.

Arrivé à l’âge de vingt-six ans, docteur en droit, auditeur libre des cours de l’Institut agronomique, Norbert de Péchanval ne se sentait au cœur d’autre passion que celle de se rendre utile à la fraternité humaine. Il aimait passionnément la France, ému jusqu’aux larmes des malheurs historiques de la patrie, même les plus lointains, sentant jusque dans sa chair l’amputation des provinces de l’Est perdues par le traité de Franc-fort, et en même temps épris de beauté, de justice, de vérité, de tout ce qui relève, hausse et exalte l’homme, le rend capable de monter aussi haut qu’il est possible vers les sommets de la vie. Depuis qu’il se connaissait, depuis les temps déjà lointains où, à peine âgé de huit à dix ans, il dévorait les pages de vieux livres tout démodés qu’il avait dénichés par hasard dans un grenier du château, Numa Pompilius, Gonzaloe de Cordoue, Estelle et Némorin, le Siège de La Rochelle, Guy-Eder, Robinson Crusoé, Mathilde ou les Croisades, il s’était formé comme un idéal de vie où l’énergie, l’amour, le dévouement sans retour à de grandes causes, se mélangeaient et se fondaient en une harmonie. Élevé par une mère pieuse, sous les yeux d’un père grand chasseur et peu occupé de l’éducation de ses enfants, entouré des préjugés de la noblesse provinciale dont sa famille faisait partie, Norbert, cependant, n’avait pu remarquer sans en souffrir que son père et sa mère et tous ses proches et toute leur société s’étaient plus d’une fois félicités les uns les autres de ce que quelqu’un des leurs, par la seule force de sa particule ou de ses relations, avait évincé ses concurrents.

Certains souvenirs de congratulations familiales pour de flagrantes injustices lui faisaient encore, monter le rouge au visage. Avec quelle honte amère il se revoyait disant une fois naïvement : « Mais c’est injuste ! » et surprenant tous les regards narquoisement tournés vers lui !... Tout à cette heure était bien changé. Ces titres, ces particules qui favorisaient jadis ceux qui les portaient, leur étaient aujourd’hui un obstacle pour réussir ! Norbert lui-même en avait été victime. Il avait voulu prendre part au concours du Conseil d’État. Le ministre avait biffé son nom et il n’avait pu concourir. Il souffrait de cette injustice, moins parce qu’elle l’atteignait que parce qu’elle était injustice.

Élevé chez les Pères de Mortais, il avait recueilli avidement de leur bouche les enseignements de la justice chrétienne. Ses condisciples étaient pour la plupart pieux comme lui-même, tous étaient croyants, leurs familles passaient pour les plus religieuses de la contrée et toutes faisaient profession de soutenir le catholicisme. Cependant, il en voyait peu parmi ces familles et parmi ses condisciples qui fussent disposés à croire que les autres hommes, paysans, ouvriers ou petits marchands, avaient dans le monde une autre destination que celle de les servir ou tout au moins de s’abriter sous leur patronage et de suivre leur direction. Tous ses pairs se croyaient destinés au commandement, et il semblait que ce fût les léser, leur faire injure, que de penser que d’autres pris hors de leurs rangs pouvaient sans leur agrément prétendre aux fonctions les plus importantes. Ses maîtres observaient vis-à-vis de tous leurs élèves une équité rigoureuse : était premier qui le méritait, fils de comte ou fils de bourgeois ; on prêchait la justice et on exaltait Jésus disant que les premiers seront les derniers dans le royaume des cieux, et choisissant ses apôtres parmi de petits pêcheurs. Entre l’enseignement de ses maîtres et les convictions pratiques de ses camarades, il sentait une sorte de contradiction. Il essaya un jour de s’en ouvrir à un Père qui lui répondit en souriant qu’il était un petit utopiste, mais un bon enfant, et que la vie lui apprendrait peu à peu ce qu’il ne comprenait pas.

Cependant, durant les vacances qui suivirent sa rhétorique, il rencontra chez un voisin de campagne l’abbé X.., curé de Saint-Julien, dont les Lettres ont été publiées depuis1. Le curé de Saint-Julien pénétra, cette âme et, en échange de ses confidences, lui laissa cette parole : « Mon cher enfant, les trois quarts de ceux qui se disent chrétiens, catholiques, ne sont que des païens inconscients. Ils se croient nés pour commander sans avoir acheté par des services le droit au commandement. Les hommes ont pour but de vivre divinement par la grâce suprême de Dieu, de s’entr’aider et de se servir ; s’il y en a qui. commandent, ce n’est pas pour eux mais uniquement pour les autres... Quiconque pense autrement n’est pas un chrétien : celui qui croit avoir des droits sur les autres hommes n’est pas un chrétien ; et il ne l’est pas davantage celui-là même qui, dans les droits qu’il s’attribue, trouve l’origine de grands devoirs qu’il s’impose : aux yeux du christianisme, c’est, exactement le contraire, c’est du devoir d’aider nos frères que peuvent naître des droits. Nous n’avons par nous-mêmes sur personne aucune, espèce de droits. » Et le curé de Saint-Julien ajoutait : « Ah ! si nous. étions chrétiens ! Si nous n’étions pas si orgueilleux ! Si tous nous étions bien convaincus que nous ne sommes faits que pour servir et rendre service ! Comme les relations des hommes seraient changées et comme le travail serait ennobli ! La plus vile des besognes extérieures deviendrait rayonnante des beautés de la pensée intérieure. Mon cher ami, puisque nous n’avons rien que nous ne l’ayons reçu, la justice c’est de se donner et de se donner tout entier, et si l’on se réserve quelque chose, que ce soit afin de pouvoir donner davantage après. »

Ces entretiens avaient été pour Norbert toute une révélation. C’est sous leur inspiration qu’il fit sa philosophie et, plus d’une fois, par l’accent personnel de ses dissertations, il étonna ses camarades et même son maître. Resté en correspondance avec le curé de Saint-Julien, encouragé par ses conseils, il ne pouvait se résigner à réciter des formules, non seulement sans les avoir comprises, mais encore sans en avoir comme éprouvé en lui-même la vitalité. Elève docile d’ailleurs et convaincu que ses maîtres lui étaient très supérieurs, il ne cherchait point, comme le faisaient quelques autres autour de lui, à les contredire ou à les prendre en défaut, mais au contraire à se prouver à lui-même que ses maîtres avaient raison. Et il arrivait parfois qu’ils auraient mieux aimé avoir tort que d’avoir raison de la façon dont Norbert les interprétait. Mais il était d’un caractère si ouvert et d’une nature si droite, d’une candeur d’âme si évidente, et ses maîtres étaient si bons religieux, si parfaitement intentionnés qu’ils se contentaient de sourire à ce qu’ils appelaient entre eux et parfois tout haut ses extravagances. Et Norbert s’en étonnait, car de très bonne foi il se croyait d’accord avec eux.

Sur un point, cependant, il sentait avec douleur la séparation. Il apprenait l’histoire de la Révolution française, de Napoléon, de la Restauration, de Louis-Philippe, du second Empire, de la troisième République, et, sans pouvoir en démêler les raisons, il sentait que s’il avait mieux connu le détail “des faits, il les aurait jugés autrement qu’on ne les jugeait devant lui. Sans savoir au’ juste pourquoi, il sentait que ce n’était pas cela. Il ne soupçonnait certes pas ses maîtres d’altérer l’histoire, mais il sentait circuler à travers tous leurs récits comme un esprit auquel naturellement, et comme par instinct, il résistait. Il y résistait d’autant plus qu’il voyait que cet esprit s’accordait avec tout ce, qui, hors du collège, l’avait le plus vivement choqué. Il se donnait tort à lui-même, essayait de se raisonner, s’astreignait à réciter fidèlement tout ce qu’on lui enseignait, et cependant éprouvait les plus vives résistances intérieures.

Quelques-uns de ses camarades appartenaient à des familles bonapartistes, l’un d’eux était même le petit-fils d’un ancien ministre de Napoléon III ; ils formaient souvent entre eux des conciliabules où le professeur d’histoire, soupçonné d’être légitimiste, était vivement pris à partie. Norbert assista plus d’une fois à ces conversations et se convainquit que, s’il connaissait à peu près la suite des faits depuis 1789, il ne savait quel jugement porter sur eux, quelle signification leur attribuer. L’histoire, depuis 1789, était-elle tout entière le fruit d’un complot abominable, d’une révolte satanique de l’homme contre toutes ses obligations, ou au contraire était-elle une légitime revendication de leurs droits de la part des opprimés vis-à-vis de leurs oppresseurs ? C’est ce que Norbert n’arrivait pas à démêler.

Il obtint, durant les vacances, avant d’aller faire son droit à Paris, la faveur de passer deux semaines à Saint-Julien. Le curé avait pour hôte son ami le plus intime, M. Jacques Voisin, publiciste et quelque peu philosophe, qui conquit en peu de jours la confiance de Norbert. Plus d’une fois ses deux amis ne surent que répondre à ses interrogations avides, ils lui firent comprendre que rien en ce monde n’était simple, et l’histoire moins encore que quoi que ce soit, que d’ailleurs les jugements à porter sur les faits passés importaient assez peu, et qu’il convenait plutôt de tâcher que les faits à venir qui dépendent de nous ne méritassent aucune fâcheuse qualification.

Au milieu de ses études de droit, Norbert fit son année de caserne. Il fit son service bonnement, simplement, comme il faisait toutes choses, et, sans se refuser les quelques douceurs que lui permettait sa bourse, il ne chercha pas à s’épargner les fatigues du métier. Là, pour la première fois de sa vie, il prit contact avec des hommes venus d’un autre milieu social. Ses camarades de chambrée, ouvriers ou paysans, le déroutèrent d’abord par les formes frustes et parfois grossières de leurs gestes et de leur langage. Telle nuit de caserne lui était toujours restée liée au souvenir d’un profond écœurement. Mais sa surprise fut grande quand il s’aperçut à l’user que ces garçons, sous leur dure écorce, avaient des sentiments nobles, qu’ils étaient portés à s’entr’aider, capables de dévouement et même de délicatesse. Il découvrit l’âme populaire et, comparant le vrai fond de ceux que les hasards du recrutement lui avaient donnés pour compagnons, avec ce qu’il connaissait de l’âme et des sentiments de ses camarades du collège ou de la Faculté de droit, il reconnut que ce n’étaient pas ceux-ci qui gagnaient à la comparaison. A la caserne, des forces sans culture, parfois brutales et grossières, des défauts, quelquefois des vices, l’humeur batailleuse, l’instinct « carottier », l’ivrognerie, la luxure, mais de la vivacité, de l’élan, de l’énergie, souvent l’oubli de soi au profit des autres, le regret de la famille et du pays, et à côté de tendances à la jalousie, à l’envie, un penchant naturel à reconnaître l’existence de la supériorité. Ils se cabrent si on la veut imposer de force, la proclament volontiers si on ne fait rien pour la montrer. Et que voyait-il parmi ses camarades ? Très exactement les mêmes défauts, les mêmes tendances égoïstes, et souvent les mêmes vices : moins d’ivrognerie, à peu près autant de luxure, mêmes jalousies, mêmes envies, un amour bien moins grand de leurs familles, l’esprit de dénigrement sinon contre toutes les supériorités, au moins contre toutes celles qui ne sont pas de leur clan ou de leur parti, plus de vernis et de politesse extérieure, un développement inouï de l’égoïsme foncier. Et surtout moins d’énergie, moins d’élan, moins de sève et de réserves de vie. Natures élégantes, menues, incomplètes et rétrécies, fleurs d’âme presque sans parfum et incapables de supporter les intempéries. Quelques-uns vrais chrétiens, de mœurs admirables, s’efforçant de faire le bien sans autre but que le bien même et laissant par modestie leur personnalité disparaître dans le moule banal des œuvres. Toute cette jeunesse se recherchait, s’associait, s’assemblait, s’agitait, dépensait des trésors de bonne volonté, de talent et d’éloquence, et n’arrivait pas à trouver sa voie. Les meilleurs parmi ses amis étaient persuadés comme lui-même qu’ils avaient dans la société une mission à remplir ; selon la formule si, répandue, ils devaient « sauver la France », mais ils ne se rendaient pas bien, compte ni de ce que devait être et pouvait être au juste ce salut de la France, ni des moyens par lesquels ils pourraient le procurer. Au contraire, à la caserne il voyait les hommes du peuple uniquement préoccupés de leur vie à organiser, de leur pain à gagner, de leur famille à fonder ; ceux-ci savaient que faire et ils savaient comment faire. La route de la vie s’ouvrait devant eux, sinon unie et plane, du. moins toute droite, et comme ils n’avaient pas de temps à perdre, ils n’avaient pas non plus à chercher.

De ces comparaisons et de ces réflexions Norbert retira un sentiment de respect pour les réserves de force enfermées dans les masses populaires, pour les qualités d’âme qu’il venait de découvrir ; d’amour enfin, d’un amour plus concret et plus précis pour tous ces frères obscurs que jusqu’alors il avait presque ignorés. Par instants,. en dépit de sa particule, et des armoiries qu’il portait sur le chaton de sa bague, il se sentait peuple lui-même, et il lui semblait, au travers de la fumée des pipes et des. gais propos de la chambrée, qu’il retrouvait un milieu qui lui était naturel.

Durant ses dernières années d’études, excité par les conversations de Jacques Voisin, réconforté par une correspondance continue avec le curé de Saint-Julien, Norbert s’était initié à tout le mouvement catholique. Il était un des admirateurs de Marc Sangnier, un des ardents camarades du Sillon. Pourtant il cherchait encore sa voie et il se demandait avec anxiété, à la veille de choisir une profession, de s’orienter décidément dans la vie, ce qu’il pourrait faire pour accomplir sa mission, pour travailler pour sa part à « sauver la France ».

Il lui semblait que tout ce qu’il voyait faire autour de lui était indécis, imprécis, superficiel et surtout inefficace. Et puis que prétendait-on au juste, que voulaient ses amis et que voulait-il lui-même ? Sauver la France ? Comment et par quoi ?

La France était donc perdue ? En quoi consistait sa perte ?

Ce que voulaient dire jadis ses maîtres, ce qu’entendaient ses amis en parlant de la perte de la France, c’était sans doute la diminution de la foi chrétienne qui se traduisait par l’anticléricalisme politique des trente dernières années ; c’était l’envahissement de l’indifférence religieuse parmi les ouvriers des grandes villes, coïncidant avec le. développement des doctrines socialistes ; c’était l’abandon des pratiques religieuses dans des départements entiers ; C’était l’accroissement de la criminalité ; la dissolution des familles, le fléau dé la dépopulation. Aux yeux des hommes politiques, il devait suffire pour sauver la France de faire de « bonnes élections », c’est-à-dire de faire passer le pouvoir de gauche à droite. Mais Jacques Voisin et le curé de Saint-Julien avaient depuis longtemps fait voir à Norbert le néant de cette conception simpliste. Une des dernières lettres du curé de Saint-Julien devenu curé de Saint-Maximin, datée de quelques semaines avant sa mort,. insistait avec force sur ce point :

C’est par en bas et non par en Haut qu’il faut refaire la France si vraiment elle a besoin d’être refaite, et il n’est pas douteux qu’elle en a besoin, quoique d’une tout autre façon que ne le croient ceux qui y pensent le plus. Il faut refaire la mentalité des croyants autant que celle des non-croyants : il faut refaire celle-ci pour qu’elle soit apte à reconquérir la foi, il faut refaire celle-là pour qu’elle ne perde pas la foi. Si les mêmes habitudes d’esprit persistent parmi les croyants, leur christianisme parait infailliblement destiné à disparaître, ils subiront la crise qu’ont subie leurs compatriotes et ils n’échapperont pas davantage à ses conséquences. La raison est que la foi surnaturelle se greffe sur des habitudes naturelles de l’esprit : quand ces habitudes viennent à changer ; il faut changer non pas certes la greffe elle-même, niais le mode d’insertion de la greffe sur la nature. Le Français du XXe siècle, après trente ans d’école et de République, n’est plus le Français du XVIIIe siècle ni même des premières années du XIXe. Le greffage était fait de telle sorte que la greffe ne tient plus guère et même qu’elle ne prend plus. Elle tient encore chez tous ceux qui, de façon ou d’autre, se sont conservés tels qu’étaient leurs pères ou leurs grands-pères. Ils changeront, eux aussi, et alors la greffe ne tiendra plus. Cependant le christianisme demeure divin et Jésus reste le Sauveur ; c’est le greffage qu’il faut, changer afin de pouvoir enter encore le christianisme sur les peuples nouveaux. Ceux-là seuls échapperont à la crise qui se la seront donnée à eux-mêmes, qui auront opéré dans leur âme l’évolution nécessaire. Saint Paul prêchant dans l’Aréopage ne prêche pas comme aux Juifs d’Antioche ou aux Gentils de Corinthe.

Depuis, le cure de Saint-Maximin était mort, et sa mort avait laissé dans l’âme de Norbert un grand vide. Une lumière s’était éteinte qui bien des fois avait éclairé sa route. Jacques Voisin lui restait, mais ce laïque, absorbé par sa famille et par ses travaux, plus habitué à penser et à s’éclairer lui-même qu’à éclairer et à conseiller, les autres, déconcertait un peu Norbert. Jacques Voisin avait des saillies, des éclairs de pensées, des recherches à haute voix plus propres à éveiller des doutes qu’à fixer des hésitations. Incomparable excitateur de pensées, il ne se souciait pas assez des troubles que sa parole inquiète pouvait susciter. Il fallait que Norbert l’obligeât à préciser. Le curé de Saint-Julien, au contraire, éclairé par son sacerdoce et sa charité, avait des intuitions d’une exquise délicatesse. Il oubliait son propre esprit, ses timidités et ses doutes pour ne penser qu’à être utile à Norbert. Et ses lettres avaient été les inspiratrices de la vie de l’étudiant.

Mais aujourd’hui il fallait prendre parti. Comment agir sur les âmes ? Comment travailler à l’œuvre de régénération sociale ? Tous les catholiques paraissaient d’accord sur la vanité de l’action purement politique, tous parlaient de l’action sociale. On partait de l’Action sociale dans les réunions de l’Association de la Jeunesse catholique, dans les cercles d’études du Sillon ; on en parlait dans des milieux de femmes du monde, chez la baronne Piérard et chez Mme Chenu, on en parlait dans les Ligues féminines, on en parlait à l’Action libérale populaire. On commençait à comprendre qu’il fallait agir autrement qu’on n’avait fait jusqu’ici, et à ce moment-là même, comme les catholiques se trouvaient fort divisés, le mot d’ordre semblait être que tout Je monde devait s’unir. Plus de divisions, mais simplement l’union. Plus de bonapartistes, plus de royalistes, plus de républicains, plus de ralliés, seulement des catholiques prêts à tout souffrir et à tout oser pour défendre leurs croyances et leur culte. Et aujourd’hui même cette réunion avait pour objet de montrer réalisée par l’union des cœurs la suppression des barrières entre les partis. Inutiles et boudeurs, les représentants du vieux royalisme n’avaient pas été invités, mais tous les débris actifs du parti s’étaient d’avance fondus dans les autres associations, et les bonapartistes étaient là représentés par Mabit, et les jeunes catholiques républicains représentés par Tassier, et les néophytes du catholicisme représentés par Dombrée, et enfin tous les vieux cadres de l’armée catholique, tous ceux qui, sans abandonner leurs traditions conservatrices, consentaient cependant à ne plus faire d’opposition à la forme du gouvernement et se rangeaient derrière la bannière de Tivoux.

Cependant les orateurs avaient pris place, les applaudissements et les vivats s’étaient apaisés, l’orgue s’était tu. Le poète des humbles se leva ; ses longs cheveux à peine grisonnants rejetés en arrière ; la face glabre, il scanda, de sa voix nette et martelée, les paroles de son discours. Il fit appel aux vaillances et aux énergies, et il finit par une sorte d’invocation adressée à un sauveur. D’où qu’il vienne et quel qu’il soit, celui qui nous tirera de l’abîme méritera les acclamations. — Et une ovation salua les paroles du poète, de longs applaudissements qui paraissaient ne plus vouloir finir.

La haute et noble stature de Tivoux se dressa alors et les mains battirent encore. Les femmes avaient retiré leurs gants pour mieux applaudir. Le discours du président de la Ligue pour le peuple et pour la liberté fut plus long, plus plein de choses et d’idées que n’avait été celui du poète : De sa voix harmonieuse, malgré un léger défaut de prononciation, il déroulait avec ampleur, en les ponctuant de gestes rares ; la suite de ses périodes. La préparation était évidente et la prévision prudente des moindres détails ; et cependant nul apprêt, une chaleur contenue et vive, une hauteur constante de vues, une correction impeccable de la phrase ; une élégance soutenue de la diction. On sentait une passion intérieure, la flamme du cœur qui s’est donné à une tâche, qui parle bien plus pour exprimer hors de lui comme son trop-plein que pour convaincre les autres et qui arrive par là même aux plus grands effets de persuasion. Ce qui cependant empêchait cette parole si belle d’atteindre à tous les effets qu’elle eût mérités, c’était une sorte de détachement qui semblait trahir une. lassitude, une espèce de désespérance. On eût dit que l’orateur en parlant voulait avant toutes choses s’acquitter d’un devoir qu’il accomplissait sans se faire aucune illusion.

Après un tableau vif et ferme des maux du pays, de ceux qui nous ont déjà frappés, de ceux qui sont imminents, de ceux que l’on doit redouter encore, le président de la Ligue indiqua les remèdes qu’il préconisait, il développa son propre programme de gouvernement et il insista sur la nécessité qu’il y aurait, si les catholiques venaient à triompher, de sauvegarder la liberté de tous les autres citoyens.

Durant que l’orateur parlait, Norbert regardait là salle. Frémissante à tous les mots qui blâmaient ou flétrissaient les mesures antireligieuses ; vibrante à toutes les excitations contre les oppresseurs, applaudissant, les belles phrases et s’exaltant à la plupart des hautes pensées, elle retombait au calme dès que l’orateur abordait la démonstration d’une vérité politique, et les nobles paroles sur la justice à rendre à tous ceux qui ne partagent pas nos croyances ou nos opinions se perdaient presque dans l’indifférence. Tivoux acheva son discours sur une péroraison émue où il montra l’union des catholiques réalisée dans la salle comme elle l’était au bureau de l’assemblée, où il fit voir l’importance de ce qui peut et doit unir tous les catholiques en face de l’insignifiance des choses qui les divisent.

Il s’assit au milieu d’une double salve d’applaudissements.

Mabit se leva alors, salué par des acclamations chaleureuses parties de tous les points de la salle. On eût dit qu’il y avait comme un concert prémédité, une sorte de mot d’ordre, car ceux qui applaudissaient étaient pour la plupart de tout jeunes gens disséminés dans la foule. A peine avaient-ils écouté le grand discours de Tivoux, et maintenant, au seul, nom de Mabit, se jetant les uns aux autres par-dessus les têtes de leurs voisines un peu étonnées des regards d’intelligence, ils. applaudissaiént à force.

La voix de Mabit se fit entendre, une voix de fausset aigu, non plus posée et habilement conduite comme celle de Tivoux, mais lancée dans les hautes notes à pleins poumons et à fond de train, toujours criante et déclamatoire, sans modulations et sans mesure. Et tout de suite la salle fut empoignée. Insouciant de la belle ordonnance des idées, de la correction des phrases, de la propriété des termes, de la justesse des expressions, l’orateur donnait tout entier, fonçant sur ses adversaires comme s’il eût mené une charge de cavalerie. Il ridiculisa le gouvernement, accabla de son mépris les expulseurs des religieuses, les jouisseurs égoïstes qui dupent les électeurs avec de grands mots et ne leur donnent au lieu de réformes que des cornettes à bannir ou des soutanes à déchirer, et il compara la France de cette heure à la France d’autrefois.

Ce fut un moment inoubliable et qui devait laisser dans l’âme de Norbert des traces profondes.

Au moment où, dans une éloquente envolée, Mabit évoquait les gloires de l’ancienne monarchie, un silence étrange descendit sur toute la salle : il nommait Clovis, Charlemagne, saint Louis, et le silence s’appesantissait ; il évoquait les nobles chevauchées, les radieuses victoires, les Croisades, Bouvines, Rocroy, et le silence de l’auditoire se faisait plus grand encore, les regards s’immobilisaient droits devant eux, il y avait comme une gêne répandue à travers la salle ; et tout à coup, continuant son énumération, lorsque, laissant la monarchie et les triomphes d’autrefois, l’orateur en vint aux gloires nouvelles, quand il prononça les noms de Valmy et de Marengo, ce fut comme un soleil rayonnant à travers la salle qui tout à coup se réveilla frémissante, et quand il ajouta le mot Austerlitz, d’un seul mouvement toutes les mains battirent, battirent avec ardeur, se relâchèrent un moment, puis reprirent avec frénésie. Et après cela, le triomphe continua ; toutes les phrases furent hachées d’applaudissements et d’acclamations. Mabit ne cacha pas ses préférences politiques, il salua le sabre sauveur ; la cravache et la botte victorieuses, et toute la salle répondit par une longue et enthousiaste ovation. Les hommes criaient, les femmes applaudissaient, se levaient, trépignaient, criaient : « Vive Mabit ! », et applaudissaient encore.

Norbert, stupéfait, observait d’un œil curieux cette multitude en délire, il regardait la figure impassible de Tivoux et il se demandait quelles pouvaient être les pensées de ce vieux parlementaire, de cet homme loyal et perspicace qui savait mieux que personne combien dangereux étaient ces appels au sabre, qui n’avait confiance que dans l’action légale et dont le caractère bien connu ne pourrait se résoudre à se mettre au service bu à la remorque d’un coup d’État ; il comprit alors le ton voilé de tristesse qu’avait eu tout son discours, l’espèce de détachement hautain avec lequel il avait laissé tomber son programme et ses conseils, la douleur muette du chef clairvoyant qui mène ses troupes à la bataille et qui sait qu’elles ne lui obéiront pas.

 

Pour Norbert, l’épreuve était faite. Cette salle représentait les éléments les meilleurs, les plus dévoués, les plus désintéressés de l’armée catholique. Et il ne pouvait, hélas ! rester aucun doute : pris individuellement, sur les six mille assistants op n’en aurait, peut-être pas rencontré cent qui, de propos délibéré et réfléchi, se seraient reconnus bonapartistes ; très sincèrement, un grand nombre se seraient dits indifférents à la forme de gouvernement ; l’immense majorité se serait donnée comme ralliée, beaucoup auraient revendiqué le titre de républicains, et cependant, à n’en pas douter, l’état d’esprit à peu près unanime de cette foule était un état d’esprit bonapartiste et césarien. Le discours de Mabit avait agi sur elle comme un réactif, il avait fait saillir le bonapartisme latent, le césarisme inconscient, comme la teinture de tournesol révèle en tournant au rouge la présence d’un acide. Et Norbert voyait par là clairement que l’on ne pouvait fonder sur une mentalité pareille aucun espoir politique. Il voyait là une force redoutable susceptible d’être mise au service d’une réaction, mais il la sentait aussi bien impatiente, inhabile à se plier aux docilités nécessaires à la poursuite d’un dessein suivi, dénuée non pas certes de courage et de dévouement, mais de ces silencieuses et austères vertus civiques sans lesquelles, dans un pays de suffrage universel, on ne peut espérer réaliser aucune réforme, destinée par conséquent à être broyée par ses ennemis ou embrigadée par un despote.

Et les conseils du curé de Saint-Julien, de l’ami clairvoyant trop tôt disparu, lui revenaient en pensée :

C’est la mentalité même, c’est l’esprit qu’il faut changer. Les chrétiens ne sont pas des fils de la matière, des organes de forces brutes, ils doivent être des fils de l’Esprit. Ce n’est pas par la force et par le sabre que le christianisme a triomphé de l’Empire romain, qu’il a dompté les barbares, c’est par l’ascendant de la force morale, par la vitalité nouvelle infusée aux âmes, par le prestige de la sainteté et par les bienfaits de la vertu. Le Dieu du christianisme n’est pas un despote dont la puissance courbe devant lui le dos des hommes, c’est un Père dont l’amour et l’adoration pénètrent les hommes et font plier les genoux tandis que la tête regarde le ciel. Il veut uniquement régner sur les âmes, car il est Esprit, et son règne est tout le contraire d’un despotisme extérieur. Il s’exerce librement au-dedans de nous. Il est tout spirituel comme Dieu même est esprit. Les choses du corps ne sont que les auxiliaires ou les dépendances de l’esprit.

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