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Le Géant et l'Oiseau - Conte de jadis et d'aujourd'hui

De
284 pages

Mon premier souvenir est celui d’une grande salle aux lambris étincelants, aux murs couverts de lourdes tentures, où la soie et l’or avaient reproduit toutes sortes de scènes héroïques : des luttes, des combats, des triomphes, des vaincus enchaînés, des vainqueurs sur leur char...

Le jour n’arrivait dans cette salle qu’à travers des verrières multicolores, devant lesquelles pendaient de grands rideaux brodés aux armes de mon père — qui, souverain maître d’une vaste et opulente contrée, avait épousé la fille d’un seigneur non moins riche, non moins puissant que lui.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Dans le monde il est de certaines grandeurs qui ne sont qu’apparentes... (Page 77)
Eugène Muller
Le Géant et l'Oiseau
Conte De jaDis et D'aujourD'hui
PROLOGUE
En automne. Au profond du Dois, qui n’a plus que de rousses feu illées, et où l’herDe n’a plus de fleurs. es Drumes grises traînent, et font couleur de sang le disque du soleil, qui roule énorme à son couchant. Là-Das, dans un vaste pli du vallon désert, entre d eux chênes majestueux, qui avoisinent leurs ramures jaunies, est une large roche, qui s’étage en Dlocs irréguliers, où les lichens ont mis leurs rouilles, et que hérissen t quelques arDrisseaux défeuillés, quelques Drins de folle avoine, aux épis secs et vides. Au pied de la roche une source, où Daignent des roseaux, et dont le mouvant cristal va plus Das mouiller, verdir le gazon. Un oisillon est venu. u haut du rocher il a volé s ur la pointe d’un roseau, qui, se courDant doucement, lui a permis de tremper son petit Dec dans l’eau de la source. Une goutte Due, l’oiseau a gagné une menue Dranche de coudrier — qui le Dalance. Il gonfle son plumage, il chiffonne du Dec le Dlond duvet de son poitrail, il caresse son aile à sa tête, et sa tête à son aile ; puis — mignonne pelote floconneuse — la paupière à demi close, le frisson de sa gorge indiquant un intime et imperceptiDle gazouillis, il paraît, causant avec lui-même, savourer, en toute innocence , une quiétude qui lui est évidemment familière... Or, voilà que, sous le choc d’un pas formidaDle, le sol aux alentours tremDle et retentit. ans le Dois se fait un fracas de Dranches heurtées, Drisées. On voit des cimes d’arDres poussées, courDées, qui se relèvent avec des éparpillements de feuilles... Qui passe ?.. Qui vient ? Un être humain, rival des chênes, qu’il égale en ha uteur, et qui n’ont pas sa massive corpulence. Où va, de cette allure lourde, exténuée, où va le colosse ? A la source où s’est aDreuvé l’oisillon.
Ses pieds immenses enfoncent dans l’herDe humide. PéniDlement il se courDe. Il prend dans le creux de sa main toute l’eau que contient la coupe de saDle. Il Doit d’un trait. Puis il se laisse tomDer assis sur la roche. Il met son coude sur son genou, son menton sur ses doigts plies ; et, le sourcil Das, le regard morne, la lèvre amèrement plissée, il pousse un long soupir, qui fait courir un frémissement dans les ramures voisines, et qui réveille l’écho plaintif de la vallée. Son vaste corps est là comme s’écrasant lui-même de son propre poids. Une main pend, à la fois grasse et ridée. Sur sa poitrine, q ue fait palpiter une sifflante haleine, tomDent les mèches rousses d’une DarDe rare, plantée dans des joues flasques, crûment vermillonnées. La face est plate, l’oreille écartée. Le nez a le dos courDe, l’aile évasée. L’orDite est cave sous une arcade aiguë, au-dessus d’un muscle Douffi. ’un front Das et carré se relève une roide chevelure grise, qui va s’emmêler sur l’épaule voûtée... Le col est court, épais et rouge « Maudit, murmure le colosse, — et ce murmure roule dans la vallée comme un sourd grondement de tonnerre — maudit le jour où sonna ma première heure ! maudit le passé, qui m’a conduit à ce présent vide ! maudit le présent, qui ne me promet pour demain que tristesse et désespoir !.. maudit !.. » Il s’arrête, prêtant, tout surpris, l’oreille. Et il entend dire par une fraîche petite voix : « Béni le jour où sonna ma première heure ! Béni le passé, qui m’a conduit à ce présent riche de paix et de chers souvenirs ! Béni le présent, qui me promet pour demain la douce éspérance !.. Béni !.. — Silence ! crie le géant, en frappant du pied la terre qu’il éDranle. La petite voix se tait. Mais le colosse, roulant ses gros yeux glauques, larmoyants, pour chercher l’être qui parlait : « Où es-tu ? Qui es-tu ?  — Je suis là, maître, au Dout de la Dranche que vo us regardez ; mon nom est « Oisillon des Dois. » — Grain de poussière, pourquoi te moques-tu ? — Je ne me moque point, maître. — Tu contredis ! — Je dis ce que je pense, comme vous dites ce que vous pensez. — Tu sais fort Dien mentir ! — Mentir, répète ingénument l’oiseau, qu’est-ce que cela veut dire ? — Eh quoi ! reprend le géant, est-ce que pour toi, si infime, si faiDle, si pauvre, cette vie a été pleine de satisfaction à ce point que tu te félicites de l’avoir vécue, et que tu te réjouisses de la continuer ?  — Eh quoi ! dit l’oiseau, est-ce que pour vous, si grand, si puissant, si riche, la vie a été pleine à ce point de mécomptes, qu’elle ne vous ait laissé que dégoûts et lassitude ? — Aurais-tu donc connu le Donheur, toi ? — L’auriez-vous donc ignoré, vous ?  — Ah ! certes, j’ai cru souvent le tenir ! j’ai to ut fait pour l’atteindre !... mais erreur ! chimère ! folie ! mot sans chose ! But imaginaire, où ne mène aucun chemin !... — ouce réalité, où Dien des voies peuvent conduire, dit l’oiseau. — Atome, prétendrais-tu donc à la suprême sagesse ?  — Je ne prétends à rien, maître : n’ayant pas à me plaindre, je ne me plains pas : voilà tout. — Crois-tu donc que je me plaigne sans raison, moi ? — Comment le croirais-je ? Je sais ma vie, je ne sais pas la vôtre. — Ah ! vraiment, je serais aise de les comparer ! — A quoi Don, maître ? Cela ne changerait rien ni à l’une, ni à l’autre.
— Cela changerait ton opinion sur moi sans doute. — Mon opinion sur vous... A-t-elle de l’importance ? — Fort peu, en effet ; mais, qui sait ? t’écouter me distraira peut-être. — J’ai peur que non. — Au moins t’instruiras-tu à m’entendre. — Parlez, maître : j’écoute. » Et le géant parla, écouté de l’oiseau.
AU BERCEAU
I
Mon premier souvenir est celui d’une grande salle a ux lambris étincelants, aux murs couverts de lourdes tentures, où la soie et l’or avaient reproduit toutes sortes de scènes héroïques : des luttes, des combats, des triomphes, des vaincus enchaînés, des vainqueurs sur leur char... Le jour n’arrivait dans cette salle qu’à travers de s verrières multicolores, devant lesquelles pendaient de grands rideaux brodés aux armes de mon père — qui, souverain maître d’une vaste et opulente contrée, avait épous é la fille d’un seigneur non moins riche, non moins puissant que lui. Là était mon berceau, fait de bois odorant, incrusté de nacre et d’ivoire, doublé de satin bleu, et suspendu, par des chaînes d’argent, au bec de deux immenses faucons d’or, se faisant face au pied et à la tête de ma couche, et dont les ailes éployées formaient baldaquin. Je vois encore ces deux rapaces immobiles qui, lors que oscillait mon berceau, semblaient me suivre du reflet des grosses escarboucles dont leurs yeux étaient faits, et qui leur donnaient de rouges, de sanglants regards. Oh ! ces yeux ! ces regards ! il me souvient que, m ême au temps où je pouvais être encore inconscient de la peine, ils produisaient en moi un singulier agacement. Les trouvant braqués sur moi à chacun de mes réveils, la nuit à la clarté des lampes, le jour à la lueur dejà colorée des vitraux, toujours m’envoyant leurs rouges chatoiements... Oh ! que j’aurais voulu les arracher, les détruire, tout au moins les éviter ! On aurait bien dû comprendre le déplaisir qu’ils me causaient, car instinctivement j’étendais, j’écartais les mains pour m’en cacher la vue ; mais outre qu’avec deux mains je ne pouvais réussir à les masquer tous les quatre, lorsque je levais ainsi les bras, vite arrivait quelqu’une de mes gouvernantes ou de mes n ourrices qui se disaient — je l’ai compris depuis — : « Cet enfant va prendre froid, ou se fatiguer la poitrine » ; et, sans miséricorde, elles rabattaient mes mains, qu’elles bridaient au besoin sous d’horribles lisières de drap d’or. Alors, moi, j’étais obligé de fermer les yeux quand je n’avais plus sommeil, et quand j’aurais voulu les garder bien ouverts.
Oh ! les maudites escarboucles ! Mes parents n’avaient-ils pas eu une belle idée de luxe en imaginant de loger là ces affreuses pierres , qui devaient me causer le premier ennui, me faire infliger la première gêne... J’ai nommé mes gouvernantes, mais laissons-les ; no us les retrouverons plus tard, parlons seulement des nourrices. Comme une femme ordinaire n’aurait pu me fournir assez de lait, à moi fils de géants, et que ma mère ne pouvait renoncer à ses devoirs de femme du monde pour m’allaiter, et comme on ne voulait pas m’exposer aux inconvénie nts de l’allaitement par les animaux, on dut me procurer plusieurs nourrices. — J’en eus vingt-huit, toutes, à la vérité, plus fraîches et plus gaillardes les unes q ue les autres, et, je dois bien le dire, toutes plus empressées les unes que les autres à me présenter leurs mamelles pleines. Agréable et profitable empressement, peut-il sembler tout d’abord — mais point ! loin de là ; je ne pouvais qu’en souffrir. L’ordre était que, quand je devais téter, quatorze nourrices vinssent successivement me présenter le sein — ou plutôt les seins, car je vidais toujours le second, après avoir vidé le premier. Or, comme je ne fus sevré que vers trois ans et que chez nous, géants, la mémoire est précoce, j’ai parfaitement souvenir du fastidieux, de l’impatientant défilé que cela faisait chaque fois. Encore un coup, je ne le reproche pas à ma mère, pu isqu’elle n’avait pu faire autrement que sacrifier à ses devoirs envers le monde ; mais à l’âge où j’étais alors, est-ce qu’on raisonne ?... Toujours est-il que, quand, bien altéré, bien affam é, j’étais en train de boire, j’aurais voulu n’avoir pas à me déranger... Mais, ah oui ! en une aspiration j’avais absorbé la plus abondante réserve du sein le mieux rempli, et puis à un autre ! à un autre ! à un autre !... Et c’était pour moi un éternel sujet d’irritation. D’ailleurs comment n’aurais-je pas été enclin à la colère, à l’emportement ? (Je parle ici d’après ce que j’ai pu m’expliquer ensuite, aus si bien que d’après mes souvenirs même de ce temps.) Et d’abord peu de jours se passaient sans que je visse ou entendisse quelques-unes de mes vingt-huit nourrices se chamailler, se battre ; car chacune d’elles avait pour les vingt-sept autres la haine la plus intense, la plus vive. Jalousie ? — Oui, sans doute, mais jalousie d’intér êt particulier, et non jalousie d’affection pour moi. J’en ai eu la preuve plus tard, lorsque, étant en âge d’homme et à même de leur être utile, un grand nombre d’entre elles sont venues solliciter mon aide, ma protection, et faire appel à ma gratitude. « C’était moi — m’ont-elles dit toutes invariableme nt — qui vous donnais le lait le meilleur, le plus abondant. Chaque fois vous buviez au moins une grande minute à chacun de mes seins, tandis que le sein des autres était tari en moins de trois secondes. Voyez, je suis brune : le lait des brunes est généralement reconnu plus substantiel — ou bien,... voyez, je suis blonde : le lait des blonde s, tous les médecins vous le diront, est plus doux au sang. — C’était moi qui arrivais toujo urs la première à votre réveil, la nuit aussi bien que le jour... C’était moi qu’il vous plaisait le mieux de voir penchée sur votre berceau ; car vous ne manquiez jamais de me sourire ; vous sentiez bien, vous deviniez bien que je vous aimais, à moi seule, autant que toutes les autres... » Et que sais-je ?... Et tout cela, c’était particulièrement pour être en droit de me le rappeler plus tard que chacune d’elles le faisait, ou se vantait de le faire. Oh ! la hâte d’accourir à mon réveil ! Je sais ce q u’il m’en coûta mainte fois, et
notamment un jour où deux ou trois de ces endiablée s, se repoussant, se bousculant, tombèrent sur moi. Un de leurs coudes m’entra dans l’œil, qui en fut poché pendant une semaine. Et, en temps ordinaire, oh ! le désespérant défilé !... Elles étaient là rangées, attendant leur tour. Et si l’une s’attardait : « Mais va donc ! mais passe donc ! — disait celle qui devait suivre, — tu n’as plus rien à lui donner, à ce cher enfant. — Et si ! — Eh non !... » Et celle qui s’en allait roulait des yeux terribles sur celles qui lui succédaient ; et ainsi de la première à la quatorzième. Sans compter que, pendant que ces quatorze-là faisaient sidoucementservice, les quatorze autres grognaient en ch  leur œur qu’elles pourraient bien me suffire, sans cette seconde et inutile escouade. Mis au régime permanent du lait de ces vingt-huit furies, qui nedécoléraient pas, qui n edéjalousaientquait dans mesDieu sait le joli, le calme sang qui se fabri  pas, veines — sans préjudice de l’agacement normal que — sans reproche à ma mère — causait en moi l’interminable défilé !... Un jour — c’est là mon dernier souvenir du premier âge — j’allais avoir trois ans, je commençais à marcher sans lisière ; dans un de nos parcs, où mes gouvernantes m’avaient mené, sous un arbre, était une femme, que lque pauvre patoure, je crois, qui, tout en gardant ses brebis, allaitait un enfant. Je m’arrête à quelque distance d’elle, et je regarde. Ce chétif, ce misérable bambin était là buvant tran quillement, lentement, à loisir, béatement au sein de la femme, toujours au même, sans changer, et trouvant si bien son compte à cette longue et unique réfection que, largement repu, il s’y était assoupi. Je le vis, je le compris, parce que, en ce moment, le troupeau que la femme gardait ayant pris sans doute une mauvaise direction, elle posa sur l’herbe l’enfant qui dormait, pour courir plus facilement à ses bêtes. Alors, moi, j’allai droit au marmot, et, ma foi ! l evant le pied sur lui, je n’eus qu’à le laisser retomber pour faire de cet insecte un petit écarbouillis, dont l’herbe et mon pied furent légèrement tachés. Je ne dis pas — car je ne savais pas encore dire — mais je pensais : « Voilà pour t’apprendre, à toi, à te suffire tranquillement d’u n seul et même sein, tandis que je suis obligé, moi, d’en vider une kyrielle ! » Étant donné mon insupportable situation, ce mouveme nt de dépit se comprend de reste. Sur le moment, il sembla m’avoir soulagé, mais, je ne sais pourquoi, la satisfaction ne dura pas... D’ailleurs, en cet instant passait — accompagné d’un des cinq ou six docteurs chargés de veiller sur ma jeune santé — mon père, à qui l’on conta ce que je venais de faire. — Je n’en saisis pas bien la raison, dit-il. Alors le docteur — un malin que l’explication des p lus étranges phénomènes n’eût jamais embarrassé : — J’y suis, fit-il, après avoir gardé pendant quelques secondes un doigt posé sur son front, je devine. Quand j’affirmais le fait à mes confrères, ils ne voulaient pas se rendre à l’évidence ; cette fois ils seront convaincus, j’imagine. — L’évidence, docteur ? je ne saisis pas bien, dit mon père. — Oui, seigneur, évidence indiscutable ! Si la vue d’un nourrisson bien repu indispose le noble enfant, c’est que le noble enfant n’a pas assez de nourrices. Voilà, seigneur, voilà ! — Juste, très juste ! » fit mon père...