Le grand officier

De
Publié par

Un matin, des soldats allemands comme je n'en avais jamais vu ont défilé en silence devant la grille du pensionnat. Ils avaient le visage peint et des regards tout creux sous leur casque. On s'est tous accrochés à la grille pour les regarder passer et examiner leurs fusils et les drôles de boîtes en fer cylindriques, cannelées pendues à leur ceinturon. Ils avaient le même air triste que ces hommes qui défilent dans mes rêves et me fixent comme s'ils attendaient quelque chose de moi.
Publié le : mardi 2 septembre 2014
Lecture(s) : 16
EAN13 : 9782336354354
Nombre de pages : 196
Prix de location à la page : 0,0105€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Michel Piédoue

Le grand officier

Roman
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03504Ȭ8

EAN : 9782343035048

Le grand officier

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Bosc (Michel), MarieȬLouise. L’Or et la Ressource, 2014.
Hériche (MarieȬClaire), La Villa, 2014.
Musso (Frédéric), Le petit Bouddha de bronze, 2014.
Guillard (Noël), Entre les lignes, 2014.
Paulet (Marion), La petite fileuse de soie, 2014.
Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014.
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Michel Piédoue






Le grand officier

roman


















L’Harmattan

Du même auteur


La voie du sabre ou l’art de bouger
L’Harmattan

Aïkido ou la peur vaincue
L’Original – Chiron

Aïkido et violence
LȇAgora Chiron

Zoé des ténèbres
Les fronts silencieux
La ronde des aveugles
Hurler avec personne
Editions Gallimard

La menace
Les soleils
Les profs de gym
Mercure de France

La gare
Editions du Tremplin

Il est rentré plus tard que d’habitude. On l’entendait, deȬ
hors, dans le nuit, qui rangeait son vélo et sa remorque derȬ
rière l’escalier du jardin. Mȇman n’arrêtait pas de ronchonȬ
ner. Elle disait : « Si ça se trouve, il est encore passé chez sa
mère. »
Il y avait, comme dit Pȇpa, du tirage entre la grandȬmère
et Mȇman.
Moi je l’aime bien ma grandȬmère. D’abord parce que,
quand on va chez elle, elle nous fait des frites avec de vraies
pommes de terre, ce qui nous change des rutabagas. Et puis
elle a toujours cet air content de nous voir, mon frère et
moi. Elle dit : « Voilà mes deux coquins ! » Alors M’man
qui est restée près de la porte comme quelqu’un qui ne seȬ
rait pas invité prend un air sévère et entendu ; elle secoue
la tête à la manière de celle qui en a vu, qui connaît la vérité
sur nous et qui en a jusqueȬlà d’être la seule à s’appuyer
nos bêtises. Elle aime bien passer pour une sacrifiée. En géȬ
néral, on reste un moment, puis on embrasse la grandȬmère
dont le menton pique un peu, et on rentre chez nous. On
longe la maison en tâtonnant jusqu’à la grille de la rue dont
la cloche tinte. Puis, toujours tâtonnant, on retourne vers
l’école en trébuchant dans le noir.

7

A cette heureȬlà, tout est sombre dans le village, le talus
qui borde la route, les grands arbres du château où nichent
les corbeaux, le Christ sur sa croix dressé en haut du calȬ
vaire ; vient ensuite le mur du cimetière qui nous domine,
avec ses tombes, alignées derrière, qui surveillent la route,
puis encore des talus, des clôtures, et enfin l’école, tout en
haut de la route, large, carrée, dont seules les fenêtres de la
partie gauche sont éclairées, là où logent les Allemands qui
ont réquisitionné la moitié du bâtiment. On pousse la
grille, on traverse la cour en faisant craquer les graviers, on
rentre par le jardin, on monte l’escalier qui donne sur la
cuisine ; Pȇpa lâche une série de « bordel de merde ! » parce
qu’il a manqué une marche ; M’man lui dit qu’il pourrait
quand même rester poli, ajoutant que ça ferait bien pour
elle qui est institutrice, si quelqu’un l’entendait.
« A cette heure, je ne vois pas qui pourrait m’entendre »
riposte Pȇpa en riant.
Je ris avec lui, je me fais engueuler par M’man qui me
traite de malȬélevé ; Denis qui sait se rendre détestable me
jette en douce : « C’est bien fait ! » et on se retrouve tous en
haut de l’escalier. De là on domine les herbages des ferȬ
miers, un véritable océan de ténèbres entourant l’école. A
peine distingueȬtȬon la silhouette des vaches qui bougent
un peu la tête parce qu’on a dû les déranger. Puis Pȇpa alȬ
lume dans la maison et on rentre en se poussant dans le
dos. Aussitôt, je file vers la pièce du fond. J’ai hâte de reȬ
trouver mes illustrés. M’man, qui voit tout, me rappelle à
l’ordre : « A l’heure qu’il est, on a autre chose à penser qu’à
lire des sottises. » Puis Pȇpa met les rutabagas à frire avec
des petits morceaux de lard qui sentent bon, qu’il a dégotés
on ne sait où, et M’man dresse la table sur la toile cirée.
On est en train de manger, quand le grand officier alleȬ
mand qui loge au bout de l’école avec les autres soldats

8

vient frapper à notre porte. Aussitôt, Pȇpa et M’man cessent
de parler. M’man nous fait les gros yeux de peur qu’on dise
des bêtises qui pourraient s’entendre à travers la porte.
Puis Pȇpa dit : « Entrez.
— Je ne vous dérange pas ? demande l’officier avec son
accent.
— PensezȬvous ! » fait M’man qui a un peu rougi. Pȇpa
montre une chaise, mais l’officier préfère rester debout. Il
se contente de refermer la porte du couloir et de s’y adosȬ
ser. Il a un long cou maigre avec une pomme d’Adam qui
frotte contre le col dur de son uniforme. Il nous dévisage
les uns après les autres. Il a l’air gentil et ennuyé.
« Vous prendrez bien un verre de cidre ? » lui propose
Pȇpa qui en a rapporté plusieurs bouteilles de chez la
grandȬmère.
L’officier refuse.
Il a enfoncé les mains dans les poches de sa culotte de
cheval et se tient très droit. Il a de l’allure. Même s’il est
allemand et de ceux qui fusillent les Français, ça me plairait
bien d’être comme lui plus tard. J’aime bien Pȇpa ; il est riȬ
golo, surtout quand il interpelle ses copains et fait rouspéȬ
ter M’man qui le trouve vulgaire ; mais avec son ventre
rond et sa manière de marcher en écartant les bras, ou de
cligner des yeux derrière ses lunettes, à côté du grand offiȬ
cier allemand en uniforme, il fait plutôt petit bonhomme.
« Les avions anglais ont bombardé cette nuit » dit souȬ
dain l’officier en regardant Pȇpa dans les yeux.
Aussitôt Pȇpa et M’man cessent de bouger ; même mon
espèce de frère qui passe son temps à taper ses pieds contre
les barreaux de sa chaise s’est immobilisé.
« Ah bon ? fait Pȇpa qui a pris un air fuyant.
— Sur Carpiquet, précise l’officier. Il y a eu des dégâts.
— On n’a rien entendu » dit M’man.

9

L’officier se met à rire. Puis il montre le poste de TSF
posé sur le buffet et dit : « Radio Londres. » Il ajoute par
moquerie : « Les Français parlent aux Français. »
— On ne l’écoute jamais ! jure Pȇpa d’un air que je trouve
un peu trop sincère.
— Tous les Français l’écoutent, dit l’officier.
— Pas nous ! » proteste Pȇpa en secouant énergiquement
la tête.
M’man s’est rassise. Elle paraît plus petite que d’habiȬ
tude. Denis a recommencé avec ses pieds contre les barȬ
reaux de sa chaise. Personne ne lui dit d’arrêter. On n’enȬ
tend plus que ses pieds qui tapent et qui tapent, et le gros
ticȬtac de l’horloge qui rend la maison toute mystérieuse.
L’officier allemand s’est redressé comme s’il allait, ou
s’asseoir avec nous, ou retourner dans le couloir. Il hésite,
et Pȇpa et M’man le regardent hésiter. Puis il répète comme
s’il pensait à autre chose : « Tous les Français écoutent
RadioȬLondres.
— Pas nous, dit Ppa.
— Tous les Français sont contre nous, insiste paisibleȬ
ment l’officier. C’est normal, c’est la guerre. Vous aussi
vous êtes contre nous.
— Pas du tout ! proteste Pȇpa, le regard farouche. Nous
on est pour les Allemands. »
Il s’est retourné sur sa chaise pour faire face à l’officier.
Il a le visage congestionné. M’man n’intervient pas. Elle
compte sur lui. Elle a pris un air digne et discret que je lui
connais bien, une manière à elle de faire comprendre que
rien de ce qui se passe ici ne la regarde. Elle a aussi cet airȬ
là quand Pȇpa s’engueule avec la grandȬmère. Elle les laisse
crier, elle est toute raidie. Puis elle nous attrape les mains,
à Denis et à moi, et elle nous tire vers la route. Parfois la
grandȬmère nous suit en gesticulant jusqu’à la grille. Ses

10

cris et ceux de Ppa sont horribles à entendre. C’est presque
toujours comme ça quand on va chez elle ; ça se termine
par des hurlements qui doivent faire écho dans tout le vilȬ
lage.
Ce sont ces cris qui me reviennent dans les oreilles, alors
qu’on est là, dans notre cuisine, avec l’officier allemand et
le bruit des talons de Denis contre la chaise, dans le silence
écrasant des adultes.
« Ca je peux vous l’affirmer, à cent pour cent on est pour
les Allemands ! » jure une fois de plus Pȇpa, avec sa grosse
figure qui a pris un air attristé à l’idée qu’on pourrait ne
pas le croire.
L’officier se tourne vers M’man dont le corps aussitôt se
tasse. Sa pomme d’Adam s’agite un peu, puis il hausse les
sourcils, fait un geste avec la main et dit, comme s’il avait
manqué quelque chose : « Je vous souhaite une bonne
nuit. »
Il n’est plus là.
On entend son pas qui s’éloigne dans le couloir, là où il
n’y a aucune lumière ; on l’entend qui traverse la salle de
classe où M’man fait l’institutrice, puis qui franchit la porte
de la seconde salle où il dort avec ses soldats.
C’est fini.
C’est comme si toute cette partie de l’école où on n’a
plus le droit d’aller s’était enlisée dans les ténèbres.
Je sais que j’aurais dû me taire. Mais moi je les avais enȬ
tendus les bombardements dans la nuit. J’avais aussi
entendu Pȇpa qui courait dans le couloir de l’étage en chuȬ
chotant des phrases où revenaient sans cesse les mots
« Boches » et « ces fumiersȬlà. » J’avais également senti
toute son excitation. Il passait et repassait derrière la porte
de ma chambre, tandis que de sourdes explosions roulaient
dans la nuit, au loin, auȬdelà des fermes, des arbres, des

11

vaches et des herbages. J’avais vu aussi, à travers la vitre,
un avion qui volait très lentement, prisonnier dans un rond
de lumière. Puis il y avait encore eu des explosions. Ensuite
je m’étais endormi en tirant la couverture parȬdessus ma
peur.
Au matin, Pȇpa et M’man m’avaient dit que j’avais rêvé,
qu’il n’y avait rien eu du tout, que ce qui se passait dehors
ne nous regardait pas ; et que je ferais mieux de me taire au
lieu de raconter n’importe quoi. Mais je ne me suis pas tu.
Une sorte de démon grandissait en moi, un démon qui teȬ
nait absolument à émerger au grand jour. C’est là que j’ai
dit avec mon entêtement que je savais bien que les
« Boches » avaient été bombardés par les Anglais ; et même
que je savais où. J’ai aussi parlé de l’avion dans le rond de
lumière. Pȇpa et M’man sont restés muets. Ils m’ont regardé
comme si j’étais devenu la pire horreur qui soit sur Terre.
Puis M’man s’est mise à crier en tournant sans cesse les
yeux vers la porte qui donnait sur les salles de classe : « On
ne parle pas des Allemands comme ça, espèce de malȬ
élevé ! Tu entends ? On te l’a pourtant assez répété ! Et puis
ce n’est pas des conversations de ton âge !
— CeluiȬlà, il finira bien par nous faire fusiller » a ajouté
Pȇpa qui ne semblait pas vraiment croire ce qu’il disait.
Ils ont encore crié un moment sous le regard ravi de
Denis qui se balançait sur son cheval de bois, mais ils ne
m’ont pas battu, ce qui m’a beaucoup étonné. Plus tard,
M’man a pris un air sérieux et m’a expliqué avec de la peur
dans les yeux, que le mot « Boche » est un gros mot que
personne, surtout pas les enfants, n’ont le droit de prononȬ
cer.
« Et Allemand ? On peut dire : Allemand ?
— On ne doit rien dire du tout si on ne veut pas se faire
arrêter. Tu as compris ? » J’ai répondu : « Oui. »

12

Le soir, quand l’officier a frappé à la porte de notre cuiȬ
sine, je l’ai regardé autrement. Je l’ai trouvé encore plus
grand que d’habitude, et avec une véritable allure de solȬ
dat, ce que j’aurais bien aimé être moiȬmême. Puis cette
sorte de peur grisâtre qui emplissait la maison depuis que
les soldats logeaient dans l’école est revenue se poser sur
nous tous.

13

Le lendemain, on était jeudi. J’ai été traîner dans la cour.
J’ai vu un allemand trapu, à l’uniforme chiffonné, donner
un coup de botte dans le ventre d’un cheval qui refusait
d’avancer. Ce soldatȬlà n’avait rien de commun avec l’offiȬ
cier qui venait nous parler dans notre cuisine. A RadioȬ
Londres, un soir, alors que la nuit s’entassait autour de
l’école, un homme à la voix grave avait parlé de soldats alȬ
lemands qui se faisaient tuer en Russie. Il avait dit aussi
qu’on ne comptait plus leurs cadavres étendus sur la neige.
J’ai imaginé le soldat qui avait frappé le cheval à coups de
bottes, couché toute seul sur une plaine toute blanche, avec
du sang autour de lui. Mais très vite, j’ai détesté cette image
que le cheval luiȬmême, j’en suis sûr, n’aurait pas appréȬ
ciée. Puis j’ai vu le grand officier sortir de l’école et monter
dans un sideȬcar qui a aussitôt filé en pétaradant vers la
route comme si quelque chose de grave allait se produire.
Le conducteur de la moto portait de grosses lunettes qui
m’ont fait envie. J’ai couru jusqu’à la grille pour que l’offiȬ
cier me remarque. Mais il ne m’a fait aucun signe. Alors j’ai
repensé au cheval qui avait reçu le coup de pied dans le
ventre et je me suis senti triste. J’ai été en parler à Denis qui
jouait sur l’escalier de la cuisine. Il m’a fixé avec son regard
idiot et c’est tout. Je l’ai traité de crétin ; il a crié « M’man »

15

et je suis rentré pour relire un vieux conte illustré que je
connaissais par cœur. Puis je suis ressorti.
Le jeudi, c’est long.
J’ai toujours l’impression que, quand on est jeudi, on le
sera pour toujours. Un soldat allemand qui avait arrêté son
chariot devant la grille, a tourné la tête vers la porte de la
cuisine. Pȇpa s’est aussitôt montré. Il a dévalé les marches
en courant et, toujours courant, malgré son ventre, a rejoint
l’Allemand sur son chariot. Pȇpa riait de contentement en
montrant sa dent en or, et l’Allemand qui tenait les guides
semblait gentil. Il a fait « hue ! » et les deux chevaux se sont
mis en route. Sur le banc, en haut du chariot, l’Allemand et
Pȇpa avaient l’air de bien s’entendre. J’ai été me mettre
contre la haie pour qu’ils me voient, mais aucun des deux
n’a fait attention à moi.
J’ai regardé le chariot descendre la route ; j’ai écouté le
bruit grinçant des roues s’éloigner jusqu’à ce que je n’enȬ
tende plus rien, et je me suis demandé ce que je n’arrivais
pas à comprendre. L’officier dans le sideȬcar, Papa sur le
chariot avec l’Allemand, les soldats avec leurs grosses
bottes qui circulaient dans la cour de l’école, qui passaient
près de moi, eux aussi sans me voir, qui ferraient leurs cheȬ
vaux sous le préau transformé en forge, tout cela me renȬ
voyait au loin, dans l’air, dans cette sorte de brume qu’on
voit parfois flotter auȬdessus des herbages bien verts et des
petits chemins de campagne. J’étais seul, et les hurlements
des Allemands qui ne savaient parler qu’en criant ne me
concernaient pas.
A RadioȬLondres, ils avaient dit aussi qu’un bombarȬ
dier anglais avait été abattu. En annonçant cela, le speaker
avait baissé la voix. « Ça c’est con » avait dit Pȇpa qui avait
l’oreille collée au poste de TSF.

16

Un muret de briques rouges recouvertes de verni sépare
le jardin de la cour de l’école. C’est sur ce muret que je
passe le plus clair de mon temps. Les jambes dans le vide,
je laisse le jeudi disparaître. Je regarde le ciel, je regarde les
nuages glisser comme des grandes personnes derrière les
arbres. J’attends qu’un cheval, sous le préau, ait l’idée de
décocher une ruade dans le ventre d’un Allemand comme
je l’avais vu faire une fois, même que les autres soldats
avaient dû porter le blessé pour le sortir du préau. Ils
avaient aussi fouetté le cheval qui hennissait, et j’avais eu
l’impression que c’était moi qu’on fouettait. Je ne cessais de
revoir la manière dont le cheval avait lancé ses deux pattes
arrière dans le ventre du soldat, un rouquin joufflu avec un
vilain regard, puis comment il avait tiré sur son licol pour
se libérer. Mais le cuir était trop résistant, et il avait été
battu jusqu’à ce qu’il baisse la tête et reste immobile.
J’étais sur mon muret à ne rêver à rien, quand j’ai vu que
Denis s’apprêtait à quitter le jardin, ce qui lui était interdit,
pour aller dans la cour où il aimait ramasser des graviers.
Je lui ai dit : « T’as pas le droit ! » Il s’est immobilisé, bien
campé sur ses petites jambes idiotes, et m’a lancé un sale
regard. J’ai ajouté comme si j’étais M’man elleȬmême : « Il
y a plein de chariots dans la cour. Tu risques de te faire
écraser. » J’étais prêt à sauter du muret pour l’empêcher de
sortir. Je le voyais déjà, hurlant, broyé sous une grosse roue
cerclée de fer, et M’man me disant : « C’est de ta faute. »
Denis m’a regardé dans les yeux. Puis il a regardé la
cour où ne roulait aucun chariot, puis il a froncé les sourcils
et a décidé de retourner dans le jardin avec son air de m’en
vouloir habituel. Il s’est tout de suite dirigé vers l’escalier
de la cuisine.
Je me suis détendu. AuȬdessus des arbres, le ciel était
gris et doux comme le jour de la rentrée des classes. De la

17

cuisine, M’man m’a crié : « Tu as fait tes devoirs ? » Je n’ai
rien répondu. J’avais un autre rêve. Je voyais Aline, la fille
du fermier qui vient de temps en temps travailler chez
nous, discuter en riant avec M’man sans se rendre compte
que sa culotte, dont l’élastique avait dû céder, glissait le
long de ses jambes. Je suis resté de longues minutes à reȬ
garder la culotte descendre. C’était un rêve très doux.
Après j’ai eu la tête toute chaude, et plus rien de ce qui se
passait sous le préau et dans la cour ne m’intéressait. J’ai
eu envie de mourir, là où j’étais, sur le muret. Puis je me
suis ennuyé, puis j’ai encore eu envie de mourir, jusqu’à ce
que la nuit tombe, que les corbeaux se rassemblent en haut
des arbres, et que Pȇpa rentre du travail. Là, M’man m’a
appelé de cette voix qui ne souffre aucune désobéissance.

18

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.