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Le Grand Roman de Flemmar

De
178 pages
Un professeur de littérature au niveau collégial voit sa vie chambardée lorsqu'il attrape au vol une tasse de café provenant d'une scène de ménage du voisinage. Il se sentira alors investi d'une mission : écrire un grand roman qui lui assurera gloire et postérité. Mais ne s'improvise pas écrivain qui veut et les chemins de la création seront parsemés d'embûches pour le moins surprenantes.
Premier roman de Fabien Ménar, Le Grand Roman de Flemmar se démarque par sa fraîcheur, son humour et sa fantaisie. Son style n'est pas sans rappeler Emmanuel Carrère, Jean-Paul Dubois ou Daniel Pennac.
Flemmar Lheureux, professeur médiocre et mari lamentable, est aux prises avec un problème majeur : il se consacre depuis un an à l’écriture d’un roman dont il n’a pas réussi à pondre une seule ligne! L'obsession de l'écriture est telle chez lui qu'aucune stratégie n’est négligée pour l'aider à réaliser son projet : lecture des grands écrivains, rituel préparatoire, visites chez l'oncle alcoolique et philosophe. Rien n'y fait. Quand ce n'est pas l'inspiration qui fait défaut, ce sont les éléments extérieurs qui finissent par disparaître mystérieusement, perturbant ses efforts. Même un collègue professeur lui dame le pion et publie un ouvrage encensé par la critique. Flemmar se serait-il trompé de destin?
Voici une écriture qui se moque allègrement d'une certaine culture littéraire et de son usage. Pourquoi tant lire si la vie n'en est pas changée?
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Excerpt of the full publicationLittér ature d’Amér ique
Excerpt of the full publicationDonnées de catalogage avant publication (Canada)
Ménar, Fabien
Le Grand Roman de Flemmar
(Collection Littérature d’Amérique)
ISBN 978-2-7644-0109-5 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1566-5 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1944-1 (EPUB)
I. Titre.
PS8576.E498G72 2001 C843’.6 C2001-940914-1
PS9576.E498G72 2001
PQ3919.2.M46G72 2001
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©2001 ÉDITIONS QUÉBEC AMÉRIQUE INC .
www.quebec-amerique.com
eDépôt légal : 3 trimestre 2001
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
Révision linguistique : Catherine Beaudin et Diane Martin
Mise en pages : Andréa Joseph [PAGEXPRESS]Le Grand
Roman
de Flemmar
Excerpt of the full publicationExcerpt of the full publicationFABIEN MÉNAR
Le Grand
Roman
de Flemmar
Roman
É D I T IONS QU É BEC A M É RIQU E
e329, RUE DE LA COMMUNE OUEST, 3 ÉTAGE, MONTRÉAL (QUÉBEC) H2Y 2E1 (514) 499-3000
Excerpt of the full publicationPour Brigitte
À la mémoire de ma grand-mère qui,
par-delà la mort, demeure ma lectrice fidèle
Excerpt of the full publicationExcerpt of the full publicationPrière pour Flemmar :
Mon Dieu,
faites qu’il voie les choses en face,
mais n’en faites pas trop,
car il pourrait être déçu.
Excerpt of the full publicationExcerpt of the full publicationchap itre 1
e monde entreprit de disparaître, un matin d’été.L Cela se produisit très graduellement, très simplement
aussi, avec un air de ne pas y toucher, comme si cela ne
méritait pas la moindre considération.
Un détail, quoi.
Flemmar n’était pas homme à goûter ces détails-là.
Il s’était traîné hors du lit et dirigé en somnambule
vers la cuisine, le pied lourd, les cheveux en bataille, et
toutes ces tondeuses à gazon qui lui vrillaient les tympans.
Depuis qu’il était un autre homme, Flemmar en avait fini
avec sa pelouse. Elle pouvait pousser autant que cela lui
chantait, dans tous les sens et jusqu’à hauteur de tête, il
s’en moquait. «Un homme se trouve en perdant sa
tondeuse», tel était le dernier aphorisme de son invention.
Ce matin-là, il avait saisi sa cafetière à pression,
déversé le marc dans l’évier et jeté, par réflexe, un œil
oblique sur le comptoir.
Excerpt of the full publicationC’est alors qu’il nota le détail.
Elle ne s’y trouvait pas.
Flemmar conserva son calme en sondant d’abord le
lave-vaisselle, puis les placards un par un. Il revint au
lave-vaisselle (le calme en moins et quelques sueurs en
plus) pour une seconde inspection. Mais en vain : elle
demeurait introuvable. Qu’elle ne trônât pas au milieu
du comptoir, là où il l’avait déposée la veille, selon une
habitude fixée depuis un an et respectée avec une
régularité militaire, voilà qui sortait des lois convenues entre
lui et sa mission.
Vu de l’extérieur, bien sûr, il n’y avait pas de quoi
s’en faire une montagne, mais pour Flemmar, cela
prenait des allures de chaînes et de massifs, comme si cette
entorse événementielle de rien du tout brisait les
jambes de sa destinée.
«Voyons, voyons... reprends-toi, Flemmar.» Il
entreprit immédiatement une fouille en règle de la maison
qui dormait encore. Il passa au peigne fin chacune des
pièces d’un pas feutré, ne soulevant qu’après maintes
précautions les collines de jouets, ouvrant sacoches et
porte-documents, fourrageant dans le panier à linge sale
et les tiroirs des bureaux et des commodes, déplaçant
meubles et sofas derrière lesquels il s’accroupissait, le
nez au ras du sol. Bref, Flemmar explora les moindres
recoins avec la minutie d’un entomologiste,
complètement sourd au lever graduel de sa petite famille. C’est la
tête plongée dans le sac-poubelle, maugréant et répétant
«Nom de Dieu, où est-elle passée ?», qu’il fut surpris par
sa femme, Josette, et ses trois enfants, Agrippa, deux ans,
Louise, six ans, et Joachim, neuf ans.
Excerpt of the full publication— Flimou ?
À la voix endormie de sa femme, il souleva une tête
enguirlandée des pâtes au pesto de la veille.
— Ah, vous voilà !
Quatre paires d’yeux le considérèrent sans réelle
inquiétude.
— Tu as des spaghettis dans les cheveux, papa,
informa Joachim qui avait déjà enfilé son costume de
chauve-souris.
— Que fais-tu là, mon amour? demanda Josette en
étouffant mal un bâillement.
— Je cherche ma tasse à café, nom de Dieu !
— Tu as bien regardé sur le comptoir ?
— Mon amour, tu crois que ça m’amuse de me
foutre la tête dans les ordures ? Bien sûr que j’ai regardé.
Elle est nulle part ! C’est tout de même incroyable !
— Bon, bon. Qui mange des gaufres ce matin ?
Et la troupe familiale de passer bruyamment son
chemin.
— Mais, ma chérie, ne vois-tu donc pas la gravité
de...
Josette déposa toute la maternité de son regard sur
son époux.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon petit Flimou ?
— Mais, sans ma tasse à café, je ne peux pas écrire !
— Prends une autre tasse, mon cœur.
— Mais tu ne comprends pas !
Josette laissa échapper un léger soupir avant de se
pencher sur son mari (qu’elle dominait d’un bon pied,
en longueur comme en largeur) et, ne feignant pas la
moindre compassion, elle dit :— Mon petit chéri adoré, as-tu seulement écrit une
ligne depuis un an ?
Voilà qui clôturait net le débat. Josette reprit le
chemin des gaufres, la marmaille accrochée à ses flancs,
laissant en plan un Flemmar foudroyé par la Vérité.
Et ces tondeuses qui n’en finissaient pas de hurler
dans sa tête.
Flemmar était un homme qu’aucune raison ne
poussait à détester, même si les raisons de l’aimer ne se
bousculaient pas davantage au portillon. Il inspirait une
sorte d’indifférence bienveillante que n’effaçaient ni ses
curieuses manies ni même son érudition. Insociable,
d’âge moyen mais au physique d’adolescent, affecté
d’une féroce myopie, Flemmar négligeait un peu plus
chaque jour son métier d’enseignant (y avait-il jamais
accordé la moindre attention ?) au seul profit d’une
ambition qu’il avait conçue un an plus tôt : écrire un
roman.
Cette résolution plongeait tout droit ses racines
dans cette fameuse tasse à café. Elle lui était tombée du
ciel, comme glissée des mains de Dieu (à supposer, bien
sûr, qu’Il en eût, des mains, et qu’Il bût du café), alors
que Flemmar se livrait à l’une de ses flâneries
dominicales, sur le coup de trois heures, selon un rituel qui
prenait des allures sacrées : «la promenade solitaire est un
pont entre l’homme et son destin,» proverbe qu’il avait
forgé pour signifier à sa Josette, tout en hochant l’index
de droite à gauche, qu’elle ne pouvait pas
l’accompagner, inutile d’insister. Donc, cet après-midi-là, il avait
surpris une violente querelle de ménage à l’étage
Excerpt of the full publicationsupérieur d’un triplex. Inquiet, il s’était immobilisé et
pouvait très nettement distinguer le répertoire des
invectives en lesquelles se répandait la femme. Il se
l’était représentée écumante de rage, les bigoudis
virevoltant au bout des mèches. Son pauvre mari passait au
broyeur : accusé de lâcheté, il n’était qu’un fainéant qui
croupissait devant les jeux vidéos. Non seulement la vie
passait-elle à côté de lui, mais sa femme le menaçait
d’en faire autant. Un fracas de vaisselle projetée contre
le mur avait achevé de terrifier Flemmar. C’est alors
qu’une pièce du service soumis à l’hécatombe s’était
échappée par la fenêtre, catapultée depuis l’intérieur, et
avait dessiné une courbe dans le ciel. À l’autre extrémité
s’était dressé notre Flemmar qui, dans un mouvement
instinctif, avait bondi et capté la chose à hauteur
d’épaules. L’objet volant s’était identifié entre les mains
qui le palpaient : une tasse. Elle arborait une petite
aquarelle. Il avait reconnu sans peine le château de
Vincennes à son puissant donjon intérieur dont les
murs avaient accueilli plusieurs prisonniers célèbres. Le
littéraire en Flemmar avait aussitôt remué ses
connaisesances pour se retrouver au cœur du XVIII siècle avec
l’incarcération de Denis Diderot en 1749. Le Parlement
de Paris, qui n’avait guère goûté l’athéisme professé par
sa Lettre sur les Aveugles, estima qu’un séjour à
Vincennes ramènerait le philosophe à la règle. La
stratégie porta ses fruits, si on en juge par tous les
manuscrits qu’il refusa de publier par la suite. La
seconde anecdote qui était venue à l’esprit de Flemmar
concernait la célèbre illumination de Jean-Jacques
Rousseau. Elle était survenue à une époque où le pauvregarçon pataugeait encore dans des activités musicales.
Par un après-midi d’octobre, alors qu’il allait rendre
visite à son ami Diderot enfermé dans le donjon,
Rousseau, traversant les bois de Vincennes, fut arrêté
par une sorte d’explosion intellectuelle dont la
puissance de choc lui révéla sa vocation littéraire. Le
premier ouvrage qui germa sous la chaleur de cette
illumination déclencha une telle polémique qu’elle lui assura
une réputation instantanée dans toute l’Europe.
Ainsi avait flotté l’esprit de Flemmar, immobile au
milieu du trottoir, tenant dans une main une tasse où
se jouait le sort de deux grands écrivains. Il avait repris
sa marche, laissant le couple du triplex emboutir un
mur de silence.
La suite de sa méditation avait filé droit vers une
aveuglante vérité : sa vie passait à côté de lui. Il était né,
vivait et allait mourir sans avoir rien accompli. Ne
pouvait-il espérer de cette vie autre chose que de seriner des
notions littéraires à une bande d’ados qui n’en avaient
cure et qui préféraient se fouiller les fosses nasales
plutôt que d’écouter son verbiage ? Était-il désormais
mort à toute ambition de se réaliser, de se dépasser ?
Cette tasse à café qu’il avait attrapée au vol ne
signifiaitelle pas que le moment était venu pour lui de saisir les
rênes de sa vie ? Sous l’impulsion d’une introspection
dont il n’avait nulle habitude, Flemmar était descendu
jusqu’au tréfonds de son âme, écartant les frustrations,
les regrets et les remords pour se frayer un chemin
jusqu’au rêve qui entrerait en résonance avec son
véritable destin. L’image qui s’était imposée aussitôt à lui le
montrait au pied d’un chêne, penché sur une feuille
Excerpt of the full publicationblanche, une plume à la main, les cheveux au vent, le
regard lointain, le visage spiritualisé par
l’accomplissement intérieur. «Je suis un écrivain», avait-il murmuré.
La découverte avait été telle qu’il en avait chancelé. Un
autre univers s’était montré à lui, comme s’il avait reçu
l’injonction de devenir lui-même. Et cette réception de
tasse, tout en souplesse et en finesse, ne devait-il pas y
lire le signe d’un talent inexploité, d’une vocation
jusque-là muette, d’une puissance créatrice
inexprimée? Il s’était encore vu adossé au chêne, cette fois
sa plume filait à toute allure, empilant ligne sur ligne, le
manuscrit montant à vue d’œil, écrivant avec cette
sûreté de l’écrivain branché sur un câble à haute
tension. Flemmar s’était senti, d’un coup, là, sur le trottoir,
une soif irrépressible de plonger dans le tumulte des
mots, de donner carrière à la soudaine immensité du
monde intérieur qui lui battait les tempes. Il lui fallait le
libérer au risque d’en éclater. Oui, l’Art lui fournirait la
rédemption de cette existence en demi-teintes. C’est un
Flemmar surexcité qui respirait à pleins poumons, le
cœur rempli d’effervescence. Il s’ouvrait au bonheur de
s’être enfin trouvé, telle une fleur à la lumière : il avait
reçu son illumination de Vincennes.
Pas question qu’il abaissât ce projet d’écriture à un
simple hobby du dimanche. L’invention romanesque
mobiliserait tous ses neurones. Taquiner la muse le
laisserait en appétit, il lui fallait la soumettre à une torture
quotidienne. Aussi, rien ne comptait-il plus à ses yeux
que le labeur de l’écriture et les félicités de l’art : il
sacrifia à son roman amitiés, étés et voyages (pauvre Josette,
réduite à arpenter les plages du Sud sans son Flimou),boudait toutes les formes de loisir ou n’acquiesçait à
ces trivialités qu’à regret, pressé de reprendre le clavier
de son ordinateur et le droit chemin de la création.
Hanté par son projet, possédé par une recherche
effrénée d’inspiration, il ne faisait plus un geste qui ne
fût en mesure d’exercer son imagination. La moindre
rencontre, conversation, anecdote entendue entre les
branches, étaient soigneusement consignées dans un
carnet qui ne le quittait jamais. Flemmar poussa son
ardeur jusqu’à noter sa façon de marcher, manger,
pisser, roter, péter. Mais, malgré toute la patience
d’ange qui l’honorait, Josette trouva à se plaindre la
nuit où Flemmar glissa son regard radiographique sous
les draps pendant leurs ébats : il la caressait d’une main
tandis que l’autre s’occupait de tout enregistrer.
Il y avait aussi un rituel qui avait fini par régler le
travail préparatoire à l’écriture. Au départ, le café, bien
entendu, viatique qui chaque matin l’escortait dans la
voie désertique de l’écrivain. Flemmar ne supportait
pas le café, mais, culte oblige, il s’était fait caféinomane,
accueillant chaque gorgée par de grimaçantes prières
d’adoration (le message que lui avait livré cette tasse ne
justifiait-il pas amplement ce rite sacrificiel?). Une fois
attablé devant son ordinateur, un Mac classique
comateux auquel Flemmar se disait attaché, il entreprenait
systématiquement de mettre de l’ordre sur son bureau.
Il y consacrait le temps nécessaire, vaporisant et
frottant, puis plaçant et replaçant ici un stylo, là un livre,
avec le même entêtement que s’il se fût agi d’une partie
d’échecs. Ensuite, c’était au tour des cadres accrochés
aux murs qu’il époussetait, des livres de sa bibliothèque
Excerpt of the full publicationvenait ce goût soudain pour le café, il n’aurait su le
préciser). Quand ils pénétrèrent dans la chambre, ils se
déshabillèrent fébrilement, glissèrent sous les draps et
brisèrent une longue période de pénurie. Décidément,
notre Flemmar était un homme méconnaissable :
Josette connut la plus authentique des extases, au point
que Flemmar, peu habitué à tant de démonstration, en
fut tout retourné.
C’est au bord du sommeil qu’apparut à Flemmar la
tasse en éclats sur le trottoir, tout environnée d’un
mystère qu’il renonça à pénétrer.
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