Le grand sablier à la renverse

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Raphaël et Joana sont séparément absorbés par la Mnémosphère réceptacle d’espaces-temps. Insensible au temps, Mnémos secondé par Cursus en contrôle le fonctionnement. D’après Mnémos les absorptions de terriens sont involontaires mais qui est absorbé, ne peut être libéré. Affamé, Raphaël est intégré dans un espace-temps du XVIème siècle, tandis que Joana sale et frigorifiée est intégrée dans un espace-temps préhistorique. Raphaël et Joana se rencontrent. L’un des Observateurs en charge de l’Ordre cosmique leur apprend que Yakis violeur assassin s’est enfui de son espace-temps naturel pour un tout autre lieu. Par crainte de désordres catastrophiques intolérables l’Observateur contraint Raphaël et Joana à pourchasser et neutraliser Yakis. La traque se déroule à travers siècles et espaces-temps près d’Amsterdam, de Maëstricht, de Guilin (ville chinoise) ; jusqu’aux arènes de Capoue un siècle avant Jésus-Christ.


Publié le : jeudi 22 mai 2014
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EAN13 : 9782332675576
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ISBN numérique : 978-2-332-67555-2

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

Le temps n’est pas une réalité objective mais une façon de penser.

Spinoza

Le chemin

Ciel bleu, soleil au zénith, brise légère, un pinson chante.

Jour d’Août. Le lac n’est que le calme et scintillant reflet du camaïeu vert des montagnes boisées environnantes sous le bleu profond du ciel. A peine frissonne-t-il lorsqu’un souffle balance mollement les longues branches du saule pleureur de la maison de campagne des Jeansac.

C’est par l’étroite et courte allée de lauzes qui prolonge la terrasse à demi couverte, que Raphaël et son frère Igor quittent la maison de pierres blanches au toit d’ardoise. Portail de fer en bordure de route atteint, Igor questionne :

– Et maintenant que faisons-nous ? Le tour du lac au petit trot, le tour du bourg à petits pas ?

– A quelques minutes de midi, nous disposons encore de trois bons quarts d’heure avant d’aller déjeuner, donc assez de temps…

– Pour contourner le patelin sans nous presser.

– Approuvé ! Allons-y, go !

– Zut et zut ! Eh bien non, je ne l’ai pas, s’écrie presque aussitôt Igor en tâtant nerveusement jusqu’aux plus petites poches de son jean.

– Que cherches-tu, un mouchoir ?

– Non, mon portable. J’ai dû l’oublier sur la table de la cuisine.

– Et moi, j’ai oublié ma montre dans ma chambre. Tu me la rapportes ?

– D’accord, je vais récupérer montre et portable. Va, va ! Ne m’attends pas ! Je te rejoindrai bientôt sur le chemin.

A pas lents pour ne pas trop distancer son frère, Raphaël se dirige vers le chemin qui encercle à demi les maisons du bourg. Un pinson souligne si joliment la douceur du jour de sa chansonnette, que s’essayant à l’imiter, Raphaël se met à siffloter gaiement.

Trente ans, un mètre quatre vingt, long de jambes, cheveux blonds rares, taillés courts, yeux bleus piqués de reflets cuivrés, bouche large prête à sourire, Raphaël Jeansac de joyeuse humeur se félicite d’être à l’aise dans les chaussures basses de cuir noir qu’il porte pour la première fois. Mains dans les poches d’un jean qui ne sort pas de l’arrière boutique de quelque fripier et dont un ample T-shirt blanc frappé d’un Don’t forget me écarlate masque plus que la ceinture, il pense à celle qui l’a récemment accaparé tout entier de corps et d’esprit. Il pense à Clara dont les yeux noirs aux lumineux éclats sous les arcs sombres de ses sourcils l’ont ensorcelé trois amoureuses semaines durant. Clara dont il a mordillé les lèvres à petites dents jusqu’à les écarter d’une langue fébrile. Clara nue, sensuelle, adorable, adorée. Clara comme au bout de ses doigts. Clara abandonnée, gémissante. Clara… Troublé, Raphaël ferme les yeux, s’arrête un instant, chasse de trop hard pensées, pivote sur ses talons et s’engage sur le chemin herbeux distraitement dépassé qui contourne le bourg.

Ciel bleu. Soleil au zénith. Brise légère. Le pinson ne chante plus.

Dans l’ombre d’un chêne en bordure de pré un cheval blanc se tient immobile.

Adossé à l’arbre, un homme assis dans l’herbe semble dormir.

Aucun oiseau ne sillonne le ciel.

Silencieuse, tranquille, la campagne paraît figée.

Entre les éboulis de pierres sèches et moussues du chemin, Raphaël avance à petits pas, cueille un coquelicot sur le flanc d’un talus, en mordille distraitement la queue, regarde alentour, s’arrête.

Soudain, de loin, Igor se manifeste :

– Raphaël ! Attends-moi ! J’arrive ! »

Raphaël se retourne vivement alors que les cloches de l’église sonnent en branle l’Angélus de midi…

*
*       *

Mnémos

Etalé, à plat ventre sur le sol, c’est dans cette position que Raphaël récupérant le siècle retrouva ses esprits. Difficilement car il se tenait sur quelque chose de bizarre, d’inattendue, d’un blanc laiteux, de fait sur une plaque d’ivoire circulaire, lisse, d’une bonne vingtaine de mètres carrés.

Pour s’assurer qu’il ne rêvait pas, Raphaël entrouvrit à demi les yeux et observa attentivement les lieux qu’imprégnait une lumière douce, diffuse, dont la source lui échappait.

Soudain lui revint le souvenir de sa promenade sur le chemin désert, de l’appel de son frère, du branle des cloches de l’église. Que s’était-il passé au-delà ? En quel lieu insolite se trouvait-il tout à coup ?

Plus qu’intrigué par ce qu’il en percevait alors qu’allongé il tentait d’appréhender espace et temps, il décida d’agir, de remuer, de se redresser. Aussi, prenant appui des deux mains sur le sol, s’agenouilla-t-il lentement ; prudent, craignant d’exposer sa haute taille à quelque danger, fesses sur talons, il ne se mit pas debout.

– Que tout cela est étrange, murmura-t-il, en constatant qu’il se trouvait dans une gigantesque sphère de plus de cinquante mètres de diamètre. Comment et par quel artifice suis-je passé du chemin de campagne familier cent fois parcouru, dans ce milieu dépourvu de végétation, désert et mystérieux qui m’entoure ? Quelle porte ai-je inconsciemment franchie pour pénétrer dans ce gigantesque édifice ? se demanda encore Raphaël en remarquant que les parois sphériques n’étaient qu’une vaste mosaïque multicolore, lumineuse, sur laquelle couraient des bulles de lumière scintillantes et colorées.

« A l’évidence, constata-t-il, me voici bel et bien allongé sur un assemblage circulaire de pièces d’ivoire jointées d’or, lisses comme une joue d’enfant. Dieu merci, sans blessure et sain d’esprit, mais fichtrement décontenancé par l’étrangeté de la situation. Qui m’a planté sur cette plaque chryséléphantine ? »

Alors qu’il fermait les yeux pour tenter d’appréhender de sa propre logique son irrationnelle situation, il entendit une musique. Du moins est-ce ainsi qu’il nomma ce qu’il venait de percevoir, qu’il entendait encore. Musique ? Certes, il ne s’agissait ni d’un air connu, ni même de la plus laconique des mélodies. Non. Graves, aiguës, courts, réverbérés, ces sons riches de somptueux harmoniques, n’étaient apparemment que suite synthétiques erratiques. Suites douces, limpides, issues de nulle part, singulièrement apaisantes.

« Apaisantes ou lénifiantes ? Pour me rassurer, ou, sinistre perfidie, pour faire de moi un sujet docile ? se demanda le jeune homme.

Circonspect tout autant que curieux, décollant ses fesses de ses talons, Raphaël se redressa. Lentement. Et pour scruter ce qu’il y avait au-delà de la plateforme d’ivoire, glissant sur les genoux, il s’approcha du bord. Se pencha et là…

Là, suffoqué, de surprise il tressaillit. Violemment.

Voir ce qu’il voyait ne pouvait en effet que le sidérer, lui couper le souffle, lui brouiller l’esprit car entre son substrat d’à peine vingt centimètres d’épaisseur, et ce qui devait être vingt cinq mètres plus bas le pôle sud de la sphère, il n’y avait rien. Sinon le vide, strictement rien. Aucune structure, aucun pilier ne soutenait la plateforme. Et comme ni pont de métal, ni passerelle de cordes, ne la reliait aux parois multicolores qui bornaient son horizon, Raphaël se trouvait donc agenouillé sur un îlot d’ivoire flottant dans le plan équatorial d’un monde sphérique.

– Qu’est-ce donc que ce milieu où flotte un très pesant bloc d’ivoire ? murmura-t-il. Epoustouflant ! Je plane dans l’irrationnel. Reste à savoir ce qu’il y a derrière moi.

Pivotant d’un demi-tour sur ses genoux, levant les yeux, il vit un homme.

Un homme debout sourcils froncés, qui l’observait fixement. Un homme de belle allure, de haute taille, d’une quarantaine d’années, dont un bandeau frontal de cuir rouge sang plaquait de courtes mèches brunes. Vêtu d’une fine chemise de lin blanc au col largement ouvert qu’un cordon noir dénoué ne fermait pas, l’homme portait culotte de drap noir bouffant à mi-mollet. D’une époque à définir, son accoutrement, singulier, frôlait l’extravagance. Bottes de cuir fauve, jambes écartées, bras croisés, sûr de lui, l’homme observait Raphaël qui, bouche bée, yeux grands ouverts, se demandait qui était l’inconnu si bizarrement accoutré qui lui faisait face.

– Qu’est-ce encore que cette chose-là ? murmura l’homme si bas que Raphaël ne put l’entendre. Un homme agenouillé ? Voilà qui va sûrement perturber mon existence. Et si de surcroît la curiosité de cet individu vaut celle de l’insatiable femme qui l’a récemment précédé… Lève-toi ! dit l’homme d’une voix ferme. Allez, lève-toi ! Ne reste pas à hauteur de mes bottes ! Déplie-toi !… Libère ta langue pour me dire qui tu es.

Raphaël ne répliqua pas. Pensif, il s’appliqua à réfléchir, à faire le point, sans précipitation, judicieusement.

« Où suis-je tombé grand Dieu ? » pensa-t-il.

Bien que déconcerté par l’étrangeté des lieux, Raphaël affronta la situation. Appréhender les problèmes, les décortiquer jusqu’à l’os, y déceler la faille, s’y introduire avec succès, Raphaël savait dominer ces problèmes-là, les résoudre à son avantage. Pour preuve, sa place au sein même du bureau directorial d’un groupe informatique de réputation internationale. Aussi décida-t-il de répondre avec calme et fermeté à l’inconnu.

– Qui je suis ? Qui je suis, moi votre victime, moi que vous venez de capturer, d’incarcérer ? Qui je suis ? Ne devriez-vous pas plutôt m’expliquer pour quel motif et dans quel but vous m’avez agressé ? Me dire qui vous êtes, où je me trouve, ce que j’y fais ?

– Vocabulaire inadéquat, jeune homme. Le mot agressé est à rejeter. Tu en conviendras plus tard. Qui suis-je, demandes-tu ? Mnémos.

– Qui ? Némo, le capitaine ?

– Mnémos, répéta l’homme non sans irritation. Et pour te répondre plus largement Mnémos, responsable du Mnémorandum dans lequel tu viens de t’introduire.

– Involontairement. Vous le savez mieux que quiconque, non ?

– Le Mnémorandum appartient en effet à un monde très particulier qui entre parfois en contact avec le tien. Une intrusion est alors possible. Tu n’es pas le premier. Quatre personnes ont hélas perturbé, comme toi-même, ma paisible existence.

– Quoique étrange et mystérieux, votre Mnémorandum ne m’intéresse pas, répliqua Raphaël, avec véhémence. Retrouver mon frère que ma soudaine disparition doit désespérer, voilà ce que je veux, que vous ne pouvez me refuser, ne serait-ce que pour retrouver, comme vous dites, votre paisible existence.

– Je n’en ai pas, hélas, le pouvoir.

– Vous, le responsable de ce… Mnémorandum ne pouvez pas me reconduire. Voilà qui est ahurissant ! Qui peut le faire ?

– Je crains qu’il ne te faille renoncer à une reconduction.

– De quel droit me retiendriez-vous ?

– Je ne te retiens pas, de fait, je te subis, toi, dont j’ignore toujours le nom.

– Mon nom, mon nom, Pierre ou Paul, que vous importe ?

– Pour plus de liant dans la conversation qui risque hélas de s’éterniser, il m’importe de pouvoir t’interpeller nommément. Ton nom, oui, ne t’ai-je pas donné le mien ?

– Raphaël, satisfait ? Cela dit, ramenez-moi près de mon frère qui doit anxieusement me chercher.

– Je le ferais avec empressement si j’en avais le pouvoir.

– Quelqu’un d’autre ?

– Cursus ne pourrait rien pour toi non plus.

– Qui est ce Cursus ?

– Cursus et moi vivons dans la Mnémosphère qui abrite le Mnémorandum.

– Mnémorandum, Mnémosphère, que m’importe ! Mais, probant, indéniable : je suis votre prisonnier.

– Tu le serais si c’était là ma volonté. Or, aussi étrange que cela t’apparaisse, j’ignore tout du pourquoi et du comment de ta situation. Je sais seulement. que des contacts ponctuels s’établissent au cours des révolutions propres à nos mondes respectifs et qu’une faille ouverte au point de contact absorbe qui s’y trouve.

– Admettre que j’ai traversé sans dommage les parois d’une sphère de cinquante mètres de diamètre renfermant ce que vous appelez le Mnémorandum, est-ce vraiment là tout ce que je dois croire pour ne pas dire, avaler ?

– Incrédulité parfaitement compréhensible. Toutefois, Raphaël, réfléchis ! As-tu vu la Mnémosphère sur ton chemin ?

– Je n’ai vu et entendu que mon frère.

– As-tu souvenance d’efforts physiques ou mentaux pour arriver jusqu’à moi ?

– Aucun, convint Raphaël.

– L’hypothèse d’une Mnémosphère transparente et perméable te paraît-elle finalement plausible ?

– Plausible ? Comment y croire ? Etrange, insolite et mystérieuse, je vous le concède. Au-delà, je me demande si vous ne tentez pas de me leurrer. Et comme je vous connais trop peu pour appréhender la vérité de vos propos, je me réfugie dans une version plus terre à terre, plus vraisemblable à mes yeux. J’imagine donc qu’assailli sur le chemin, frappé, assommé, j’ai été transporté inconscient jusqu’ici. Voilà. Reste, j’en conviens, la raison de cette agression ainsi que votre rôle dans cette histoire. Mais revenons sur votre idée, sur la perméabilité de la Mnémosphère. Admettons-la, conduisez-moi jusqu’à la frontière de votre monde sphérique et voyons ensemble si je peux la franchir, retrouver mon chemin. Facile, non ?

– Tentative inutile, tu courrais à l’échec.

– Vous vous y opposeriez ?

– Nullement, et je t’aiderais, ne serait-ce que pour retrouver ma sérénité.

– Pourquoi serait-ce un échec ?

– Parce que la perméabilité de la paroi est unilatérale.

« Quoi ? se dit Raphaël. Dois-je comprendre qu’on entre ici sans retour possible ? Que j’y suis séquestré à vie ? A vie dans cette chose sphérique sans ciel, sans soleil, sans le moindre brin d’herbe ? Pourquoi serais-je victime de cette abominable monstruosité ? Qu’ai-je fait pour devoir subir cette cruauté ? Pourquoi moi ? Dans quel but ce kidnapping, cette incarcération. ? A moins que… oui, à moins que cette mascarade ne soit qu’un rêve, qu’un cauchemar épouvantable. A moins qu’agressé, drogué, balancé dans les rets serrés d’un hallucinogène, je ne sois victime d’hallucinations. Après tout, Mnémos n’est peut-être qu’une bulle d’illusion. Rien qu’une bulle sur le point d’éclater avant de s’éparpiller comme poudre aux yeux dans un courant d’air ? »

Et là Raphaël serrant très fort les poings, tête baissée, ferma les yeux pour mieux se concentrer sur ce qu’il allait répliquer à Mnémos.

– Répondez Mnémos ! reprit-il à voix haute en détachant chaque syllabe. Rassurez-moi ! Dites-moi qu’accablé de solitude vous m’avez abusé pour vous distraire. Dites-moi que tout ce verbiage n’est que plaisanterie serait-elle cruelle. Dites-moi que je ne suis pas condamné à perpétuité dans ce milieu clos et désert. Sachez, oui, sachez que séparé des miens, vous n’obtiendriez rien de moi. Rien Mnémos. Répondez Mnémos ! conclut-il en rouvrant les yeux.

Il était seul. Mnémos avait disparu.

Et la musique avec lui.

Seules les bulles lumineuses butinaient encore la mosaïque multicolore.

A bout de force Raphaël tomba à genoux.

– Mnémos ! cria-t-il.

Sans réponse, il s’affala sur le sol en frappant rageusement l’ivoire de ses poings.

*
*       *

Emergeant du sommeil dans lequel tant d’émotion l’avait plongé, Raphaël reprit très rapidement conscience de sa fort singulière situation. De quelle durée mon sommeil ? s’interrogea-t-il. Et soudain, à la pensée d’Igor, de ses parents sans doute à cette heure atterrés, une inexprimable angoisse lui serra le cœur si durement qu’il défaillit et dut s’appuyer des deux mains sur le sol pour ne pas s’écrouler.

Une angoissante et noire perspective s’imposait : il était prisonnier à vie d’une chose invisible que Mnémos nommait Mnémosphère.

– Humm ! Un léger grognement le fit se retourner brusquement : Mnémos était à nouveau devant lui.

La musique douce et fluide tomba à nouveau en pluie cristalline tandis que de longs chapelets de bulles lumineuses sillonnaient l’espace boréal de la sphère.

Tenue vestimentaire transformée, Mnémos portait une chemise de soie écarlate à col d’officier discrètement entrouvert, ainsi qu’un pantalon blanc d’une coupe parfaite dont le pli central tombait droit sur des mocassins vernis aux reflets fauves. Bandeau de corsaire des Caraïbes abandonné, il arborait un élégant chapeau de feutre noir à large bord légèrement incliné sur la nuque.

Raphaël ne put s’empêcher de l’apostropher aussitôt d’une voix sèche et rude.

– Pourquoi avez-vous fui au lieu de me répondre ?

– Pourquoi t’aurais-je fui ? Souhaitais-tu vraiment que je répète ce que tu venais d’apprendre ? Non, je n’ai pas fui mais tu m’as paru si tourmenté et si exténué que dans ton intérêt même, je me suis éloigné. Tu t’es d’ailleurs aussitôt effondré dans un sommeil dont tu viens tout juste d’émerger. Je comprends ton désarroi, mais je ne suis en rien responsable de ta situation. La substance composite de la sphère est telle qu’elle absorbe mais ne restitue pas. C’est ainsi. Pour ma tranquillité je le regrette sans pouvoir rien y changer.

– Ta Mnémosphère n’est donc qu’une prison et toi…

– Tiens, tu me tutoies ? Te serais-je devenu sympathique ?

– Ce n’est pas la sympathie qui m’anime Mnémos, mais la colère. Une colère folle tant je suis furieux et accablé d’être ici ne serait-ce que par hasard. En colère parce que plongé dans la pire des angoisses, celle de ne plus revoir les miens, en bref une torture si horrible, si douloureuse que je ne sais comment la qualifier. »

Observant Raphaël exprimer colère et douleur avec véhémence et force gesticulations, Mnémos s’abandonna à la réflexion.

Quoique révolté, l’homme devra l’admettre tôt ou tard, le Mnémorandum ne comporte aucune issue jusque et y compris dans les plus obscurs recoins de la sphère, si tant est qu’unesphère puisse recéler des encoignures. De fait, il ne me croit pas, ne veut pas me croire et déraisonne à l’idée d’être à jamais enfermé dans mon immense coquille. Détruire définitivement ses illusions au plus vite s’impose. Je vais devoir être plus convaincant.

– Torturé parce que séparé des tiens ? C’est toi qui le dis. Ces tourments exclusivement liés aux circonstances me sont-ils imputables ? Non. Une issue est-elle envisageable ? Non. Je le regrette vraiment car ton intrusion perturbe mon existence et je n’aime pas ça Raphaël, pas ça du tout. Je ne te retiens donc pas, je te subis, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, reconnais-le ! Et puis, t’ai-je menacé, mis aux fers durant ton sommeil ?

– Sans issue, c’est toi qui le dis, rétorqua aigrement Raphaël. Pour te croire, tu dois avancer des preuves probantes, indéniables, ce qui est possible puisque quatre personnes avant moi ont été absorbées pour reprendre tes propres termes. Exact ?

– Quatre en effet.

– Aucune issue dans la Mnémosphère pour ces quatre-là, n’est-ce pas ?

– Tu connais la réponse.

– N’ayant pu s’échapper, les quatre sont donc encore ici. Logique, non ? Montre-les moi ! Les voir, les entendre me permettrait au moins d’y voir clair. Les voir, vérifier qu’ils sont bien vivants. Les questionner, les entendre m’affirmer qu’ils ont observé le moindre centimètre carré de la Mnémosphère sans y déceler la plus petite issue. Que la sphère est close, hermétique, que toute tentative de fuite serait vaine. Totalement. Sans recours comme tu l’affirmes.

– Voir et entendre ? Pas si simple.

– Ces quatre personnages seraient-ils fruits de ton imagination, autrement dit, un mensonge de plus ?

– Tu m’exaspères Raphaël, répliqua Mnémos en haussant le ton. Ces gens-là se sont bel et bien manifestés. Cibler chacun d’eux ne m’imposerait aucun effort particulier. En revanche, le résultat t’étonnerait tellement qu’une démonstration préalable s’avère indispensable. Te montrer ostensiblement qui je suis devrait te convaincre. Regarde-moi attentivement Raphaël !

– Sinon toi, qui pourrais-je voir ?

– Regarde ma main !

Et paume ouverte, doigts joints, Mnémos leva sa main gauche à la hauteur de son visage.

– Que dois-je y voir ?

– Observe-la attentivement ! Regarde-la fixement !

Et Raphaël vit se dessiner peu à peu un visage dans la paume de Mnémos.

– Ce visage n’est-il pas celui qu’ordinairement les miroirs te servent ? demanda Mnémos.

Subjugué, bouche bée, Raphaël n’en crut pas ses yeux : côte à côte se tenaient deux visages, celui de Mnémos et trait pour trait, précisément, le sien. Plus étrange, Raphaël vit ses traits se transformer, sa peau se plisser, se creuser, joues et front se rider, se maculer de tavelures.

– Grands dieux ! Que suis-je devenu ? s’inquiéta-t-il. Suis-je en fin de vie ? Non, pourtant non, remarqua-t-il en frôlant ses joues du bout des doigts. Non, mes joues, mon front sont lisses. Ma peau n’est pas fripée…

– Rassure-toi, ta jeunesse est intacte. Cela dit, retiens que mon visage, lui, n’a pas changé durant l’expérience.

A ces mots le visage virtuel de Raphaël disparut et Mnémos baissant le bras qu’il avait levé mit la main dans sa poche.

– Pourquoi ce numéro d’illusionniste ? Pourquoi ces manigances ? Que veux-tu de moi ? Qu’espères-tu démontrer ? questionna sèchement Raphaël que cette manipulation troublait au plus haut point.

– Ta peau intrinsèquement vouée à dessiccation, ton corps à corruption, je veux te faire comprendre que le temps altèrera fatalement ton corps tout entier, alors que je resterai, moi, tel que je suis. En plus lapidaire, tu dois le savoir : le temps ne m’est pas compté.

– Insensible au temps ? Incorruptible ? Voilà qui est stupéfiant pour ne pas dire incroyable. Et depuis quand ? insista Raphaël sceptique et goguenard.

– Question superflue. Je suis, point. Et ce « Je suis », sache-le, exprime l’alpha et l’oméga confondus de mon existence. Que dire de plus ? Rien, sinon que pour évoquer ceux qui t’ont ici précédé, nous allons devoir nous asseoir confortablement.

– Nous asseoir sur l’ivoire de ce plateau lisse et plat ?

Silencieux, Mnémos se mit alors à gesticuler de bien curieuse façon.

Qu’est-ce que ces manigances, se dit Raphaël en suivant attentivement Mnémos dont les mains traçaient dans l’espace de bien étranges arabesques. Que dessine-t-il ainsi ?

– Et voilà ! s’exclama Mnémos. Parfait, ajouta-t-il en tâtant on ne sait quoi du bout des doigts. Très confortable ma foi, ce canapé.

Et comme si de rien n’était, sans rien de visible autour de lui, Mnémos s’assit, croisa les jambes et d’une chiquenaude repoussa légèrement son chapeau de feutre noir à large bord qui lui masquait le front.

– Allez, ne crains rien, viens t’asseoir à mes côtés ! Et bras étalés, mine satisfaite, Mnémos s’adossa à d’invisibles coussins.

Raphaël comprit alors ce que les mains de Mnémos avaient successivement décrit dans le milieu ambiant : le plat du siège d’un canapé, le plan incliné de son dossier, les courbures de ses accoudoirs.

Qu’est-ce encore que ce phénomène ? se dit-il encore, Mnémos, est-il vraiment assis sur rien, sinon le vide, en lévitation ? Suis-je l’objet d’une aberration ?

– Approche Raphaël ! Surprenant, n’est-ce pas ? Touche et constate qu’il y a bien là devant toi, un canapé des plus confortables.

Raphaël qui n’était qu’à deux pas de Mnémos décida de s’approcher. Pour voir, se dit-il, reconnaissant in petto que l’expression n’était pas spécifiquement bien adaptée à la situation. Il s’avança donc jusqu’à deviner quelque chose au niveau de ses genoux. Un obstacle que du bout des doigts il explora, tâta, palpa pour convenir finalement qu’il y avait bien là un solide moelleux, souple, recouvert d’un drap velouté. Indiscutable, ses doigts touchaient un canapé ou quelque chose d’approchant, à coup sûr un siège.

– Ne crains rien, c’est solide, assieds-toi ! assura Mnémos en tapotant le canapé du bout des doigts.

Non sans prudence Raphaël s’assit finalement aux côtés de Mnémos, lequel lui tint à peu près ce langage :

– Dans ton univers, dit Mnémos, la matière déforme l’espace-temps ce qui explique les positions relatives des planètes ainsi que leurs traces spatiales elliptiques. Eh bien dans cette enceinte, c’est l’esprit qui est dominant. En pensée, j’imagine, j’agis sur la matière, en un mot je la domine et de mes mains, la modèle, la sculpte, lui donne forme et consistance.

– Quelle matière ? L’air que je respire ?

– Que sais-tu de ce que tu respires ici, que tu appelles air ? dit Mnémos en balayant largement l’espace de la main.

– Peu importe ce que j’en sais en effet. Tu n’es pas un individu ordinaire, d’accord. Tes pouvoirs étranges me laissent pantois lorsque mes doigts discernent nettement les contours du canapé invisible sur lequel je suis assis, toujours d’accord. Je ne vais pas applaudir tes numéros d’illusionniste pour autant. Sache que ni le reflet de mon visage vieillissant dans le creux de ta main, ni le coup du canapé invisible n’adoucissent mon sort. Bouleversé, je le suis. Douloureusement. Jusqu’au tréfonds de mon être, ne l’oublie pas Mnémos ! Et viens-en aux preuves que j’attends. Des preuves, par ceux qui m’ont précédé.

– Alors respectons la chronologie et venons-en au premier des contacts, dit Mnémos en tournant et retournant la bague en or du petit doigt de sa main gauche.

Bras croisés, Mnémos raconta que la première personne absorbée fut un soldat. Un centurion blessé, cuisse droite bandée d’un linge ensanglanté, qui, assis sur une grosse pierre en bordure d’un chemin, tentait de récupérer assez de souffle et de force pour atteindre les premières maisons de son village. Absorbé par la Mnémosphère, le soldat se retrouva ici même sur la plaque d’ivoire en intrus, du moins est-ce ainsi que Mnémos stupéfait le considéra car il était le premier du genre, le premier absorbé. A l’évidence, la blessure ouverte, purulente, fétide, cernée de noir, gravissime, était gangrenée. Pris de fièvre intense le soldat transpirait et grelottait à la fois. D’incoercibles frissons secouaient son corps brûlant de fièvre. Rassemblant non sans mal des mots entrecoupés de plaintes, Mnémos apprit qu’un fer de lance carthaginois avait grièvement blessé le soldat sous les murs mêmes de la ville de Cirta alors que le général Scipion gagnait la bataille des Grandes Plaines. Mnémos comprit que Lucius moribond allait bientôt mourir.

Effectivement, il mourut.

– Lucius, soldat de Scipion l’Africain ? Et Raphaël éclata d’un rire tonitruant qui lui fit grand bien, le détendit, effaça le stress qui l’étreignait jusque là. Et Raphaël rit aux éclats si fort que Mnémos jeta sur lui un regard étonné. Crois-tu que je vais gober l’invraisemblable histoire d’un soldat de Scipion mort, lui, depuis plus de deux mille ans ? Et Raphaël rit à nouveau en tapant des deux poings le canapé. Un soldat romain ? reprit-il, quelque peu essoufflé. Un soldat dont tu aurais accompagné les derniers instants, toi, qui d’apparence n’a pas cinquante ans d’âge ? Mnémos, tu te fous de moi. De toute façon, vraie ou fruit grotesque de ton imagination, cette histoire ne m’intéresse pas. Mort, le soldat ne m’apportera pas la preuve que j’attends. A moins qu’il ne soit pas mort mais simplement caché.

– Mort et enterré depuis longtemps, Raphaël, je ne mens pas.

– Enterré ? Y a-t-il seulement une poignée de terre dans cette sphère aussi creuse que vide ? Je ne te crois pas, asséna Raphaël en martelant ses propos de ses deux poings. Enterré ici ?

– Ici, oui, non, pas vraiment…

– Voila qui est très clair. Tu dis vraiment n’importe quoi. A ce propos, et pour revenir sur ton Lucius, étais-tu déjà là quelque part dans cette coquille, comment dire… antérieurement à sa capture ?

– Je suis, t’ai-je dit. Le temps ne m’est pas compté. Point. Hier, naguère, jadis, ne sont pour moi que synonymes.

– Fichtre ! s’exclama Raphaël songeur, perplexe, menton dans la main. Depuis toujours, vraiment ? Hmm ! Me vient à l’esprit une idée, un concept fou, extravagant, métaphysique, bref, un mot que je n’ose prononcer. Tant pis, que je prononce malgré tout : Dieu… Dieu… aurais-tu quelques affinités avec… ?

– Dieu ? Lequel ? questionna Mnémos en tripotant distraitement l’anneau d’or de sa main gauche.

– Comment ça, lequel ?

– Par le Mnémorandum, je sais que les gens de ton espèce n’évoquent pas tous le même dieu, d’où ma question.

– Je vois. Réponse explicite. Tu n’es pas… tu n’es pas… bref, sinon tu aurais déjà brandi l’unicité divine en dénonçant les fallacieuses, grotesques et tout autant scandaleuses imitations dont tu ne saurais être l’objet. Dont acte. Ceci dit et pour aller du fond des choses, au bout du temps, d’autres Mnémos ne t’auraient-ils pas précédé propageant de bouche à oreille l’histoire de Lucius à travers les âges ?

– Les Mnémos que tu évoques n’existent pas. Ne séjourne ici qu’un seul Mnémos. Moi. Moi qui assure la transmission des informations.

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