Le Jardin de Charlith

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Charlotte Berg est née la même année que moi. C’est… c’était la grand-tante de ta petite amie Christine. À l’époque, nous nous voyions chaque été, comme tu retrouves chaque été Christine et ta bande de copains. Vous passez vos après-midi à la plage, nous passions les nôtres ici. Nous étions un peu moins nombreux que vous. Il y avait ton grand-père, l’oncle François qu’on appelait Lancelot de la Flaque, Charlotte Berg, sa cousine Adrienne Villers, et puis la vieille tante Rose qui n’était alors ni tante ni vieille. Et d’autres, quelquefois mon frère Adrien, celui qui est mort à la guerre d’une rougeole, un Benoît, aussi, le père de celui qui a foutu le camp avec mon beau-frère, je crois, enfin nous étions une quinzaine. Et puis Dieter Saulx, surnommé « Le plus beau des enfants du monde » par les vieilles du coin. On se retrouvait parfois entre garçons, quand les filles jouaient à essayer les robes de leurs mères. Nous faisions voguer nos bateaux en discutant toujours de la même chose : les femmes en général, ces demoiselles en particulier. Et nous arrivions toujours à la même conclusion: Adrienne était la plus belle, mais nous étions tous amoureux de Charlotte.
Publié le : jeudi 27 janvier 2011
Lecture(s) : 46
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443176
Nombre de pages : 11
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Catherine Dufour

Le Jardin de Charlith

(Nouvelle extraite du recueil L’Accroissement mathématique du plaisir)














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ISBN : 978-2-84344-316-9

Parution : janvier 2011
Version : 1.0 — 26/01/2011

© 2011, le Bélial’, pour la présente édition
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LeJardindeCharlith





« CE JARDIN N’EST PLUS entretenu depuis des années. »
André Matten effleura de sa main sèche le tronc d’un poirier mort.
« Des années…
– C’est dommage », dit Alexis en regardant autour de lui.
Une Pomone noire de mousse était nichée dans un buis, au-dessus d’un banc de
pierre. On devinait, sous l’invasion des ronces, quelques souvenirs de fraisiers. L’herbe avait
mangé les allées dont les longs fantômes pâles serpentaient sous des arceaux brisés.
« Là il y avait un verger, et là une roseraie », reprit André.
Il s’arrêta au bord d’une flaque de boue sur laquelle pleurait un saule jaune.
« Là, il y avait des poissons rouges et des bateaux en bois. Nous les repeignions chaque
année. »
André se retourna :
« Là, sous le tilleul, on goûtait. Et là-bas, dans le bouquet de bouleaux près du grand
noisetier, c’était l’endroit le plus frais de la région, en été. »
Les peupliers tremblaient, versant à leurs pieds des poignées de feuilles d’or. Alexis
inspira profondément une odeur de terre en deuil et de champignons mouillés.
« C’est triste, ici. »
Le vent descendit du haut des arbres, fit tourner entre les jambes des deux hommes des roues
dorées de feuilles mortes, leur souffla au visage un présage de neige.
« Il y avait beaucoup de papillons, à cause des roses. »
André leva ses yeux très bleus vers le ciel gris. À soixante ans passés, il gardait un beau
visage marqué d’innombrables rides. Le désordre de ses cheveux blancs le rajeunissait. Alexis lui
ressemblait, à presque un demi-siècle de distance. Il s’assit sur le banc, posa ses coudes sur ses
genoux et leva la tête vers André:
« J’ai du mal à imaginer que ce cimetière ait été un endroit gai.»
André s’assit à côté de lui :
« C’était un endroit gai. Et c’est devenu un cimetière, il y a… je devais être un peu plus jeune que
toi. On t’a déjà parlé de Charlotte Berg ?
– Non. Elle est de la famille de Christine ?
– Charlotte Berg est née la même année que moi. C’est… c’était la grand-tante de ta petite
amie Christine. À l’époque, nous nous voyions chaque été, comme tu retrouves chaque été
Christine et ta bande de copains. Vous passez vos après-midi à la plage, nous passions les
nôtres ici. Nous étions un peu moins nombreux que vous. Il y avait ton grand-père, l’oncle
François qu’on appelait Lancelot de la Flaque, Charlotte Berg, sa cousine Adrienne Villers,
et puis la vieille tante Rose qui n’était alors ni tante ni vieille. Et d’autres, quelquefois mon
frère Adrien, celui qui est mort à la guerre d’une rougeole, un Benoît, aussi, le père de celui
qui a foutu le camp avec mon beau-frère, je crois, enfin nous étions une quinzaine. Et puis
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LeJardindeCharlith
Dieter Saulx, surnommé « Le plus beau des enfants du monde » par les vieilles du coin. On
se retrouvait parfois entre garçons, quand les filles jouaient à essayer les robes de leurs mères.
Nous faisions voguer nos bateaux en discutant toujours de la même chose : les femmes en général,
ces demoiselles en particulier. Et nous arrivions toujours à la même conclusion: Adrienne était
la plus belle, mais nous étions tous amoureux de Charlotte. »
André chassa de son épaule un duvet tombé d’un nid abandon-né.
« Si si, crois-moi, Adrienne a été très belle. Un joli visage, avec de beaux cheveux
blonds et des yeux clairs. Elle était toute fine et ne riait qu’une fois par an, mais son sourire
était adorable. Charlotte, elle, était une grande fille bien en chair avec d’immenses cheveux
noirs. Rien, je veux dire rien physiquement, ne peut expliquer pourquoi elle dégageait un tel
charme ni comment. Disons que son esprit était inquiet, qu’il troublait son sang, que ce sang
affolé affleurait sa peau et que ça se voyait. Charlotte était d’une blancheur parfaite, un peu
mate, et ses lèvres étaient d’un rouge de rose noire. Jamais elle ne faisait un geste brusque,
jamais elle n’élevait la voix… sa voix ! Je l’aurais écoutée des heures. Pourtant, on sentait en
elle je ne sais quelle agitation… parfois elle était livide, cinq minutes après une émotion
inconnue versait à l’envers de ses joues un vin épais, faisait trembler sa bouche et briller ses
yeux. Je ne pourrais pas te dire de quelle couleur ils étaient, mais je n’arrive pas à oublier son
regard. Tantôt vague, tantôt luisant, il devenait soudain obscur et fuyant… Charlotte nous
inquiétait. Elle nous faisait peur. On aurait dit un beau paravent derrière lequel un monstre
accroupi passait parfois ses griffes. Charlotte avait des absences, des rêveries et des sursauts, des
essoufflements, des rires inattendus et de longs silences… et puis tout d’un coup elle devenait
causante, amène et d’une gentillesse qu’on n’aurait pas attendu d’un caractère aussi
compliqué. Elle bougeait de façon lente et onctueuse, avec une grâce érotique de geisha élevée chez
les bonnes sœurs. Ses tresses tordues en chignon étaient d’un noir presque bleu, un noir de
chat porte-malheur. Quand je pense à elle, je vois encore des mandragores, des tubéreuses,
des bouquets de belladone éclos sous la pleine lune. Je ne l’ai jamais vue se comporter
autrement que comme une brave fille bien élevée mais elle portait le diadème invisible des
roussalkas, ces fées russes qui se balancent en riant dans les arbres et jouent à égarer les hommes
dans les marécages. François, ce gros prétentieux, l’appelait “flacon d’ivresse mortelle”. Un
autre, je ne sais plus qui, parlait de “morbidezza”, la séduction empoisonnée des belles
tuberculeuses. »
André soupira :
« J’ai connu des femmes qui employaient ce… cet argument, toussant, s’évanouissant,
allant jusqu’à utiliser des fards verts. Mais aucune n’a jamais eu l’inquiétante étrangeté de
Charlotte. Elle rayonnait d’un éclat d’obsidienne, de jais, d’escarboucle, tout ce que tu veux
pourvu que ce soit précieux et obscur. Tout en restant une brave fille bien élevée. Nous
n’avions d’yeux que pour elle. Elle nous inspirait des envies peu avouables, des désirs de
mordre ses joues changeantes, de défaire et de répandre le nœud infernal de sa chevelure
pour l’étrangler ou se pendre avec, des désirs de mourir à ses pieds en l’écoutant chanter je ne
sais quelle incantation païenne… une enfant de chœur tombée de la lune rousse avec un tricot
entre les doigts et des étoiles dans les cheveux. Une fleur d’oranger poussée au pied d’une
potence. »
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LeJardindeCharlith
André toussa, sourit :
« Nous l’appelions Charlith. Les parents croyaient que c’était juste une
américanisation un peu snob de son prénom. Elle aussi devait le croire. Mais c’était la contraction de
Charlotte et Lilith. Ce sobriquet lui allait à la perfection… Ça doit te paraître bizarre de la
part de jeunes gens ignares, tous ces fantasmes alambiqués. Je ne quittais mon pensionnat
que pour passer les vacances chez mes parents. Mais justement j’étais, nous étions tous
nourris d’ignorance, de pulsions pubères et de poètes maudits, toute une littérature perverse et
inhibée ou hallucinée et noirâtre. En clair, nous ennuyant ferme d’un bout à l’autre de
l’année et ne connaissant rien à rien, un rien nous faisait divaguer. Pauvre Charlith… elle
était cardiaque, voilà tout, et elle le savait. Elle aimait probablement fuir dans un monde
imaginaire et nous la trouvions aussi capricieuse qu’un enchantement alors qu’elle n’était
qu’anxieuse. Cette flamme variable dans son regard, qui nous semblait si étrange, c’était la peur de
mourir et sa gravité de chat, la maturité des enfants malades. J’y ai beaucoup réfléchi, je crois
que ce n’était que ça. Elle était si jeune ! Et nous aussi. Nous mourions d’amour chaque
après-midi, avec de grands rires. Je me rappelle que nous riions de n’importe quoi, une
guêpe, une tasse renversée. Nous passions des heures à rire simplement en faisant flotter nos
bateaux. Je me souviens de nous tous comme d’une bonne humeur qui montait depuis la terre
chaude, qui tombait du ciel bleu, qui coulait de source depuis notre jeunesse et l’été.
Charlith riait aussi, montrant sa petite langue rose et ses petites dents glacées. Peu à peu, il est
devenu évident qu’elle avait le béguin pour Dieter.
Pas plus que les autres filles ne s’étonnaient de l’attraction que Charlith exerçait sur nous,
probablement parce qu’elle l’exerçait aussi sur elles, nous ne nous sommes étonnés de cette
préférence. Dieter était le plus beau d’entre nous. Il avait un de ces caractères peu expansifs
qu’on qualifie de mystérieux et qui fascinent comme les loups de carnaval, inexpressifs et
élégants. Le masque ôté, Dieter était un crétin. Mais cet été-là, il est devenu le chevalier
servant de Charlith, c’est-à-dire qu’il s’asseyait près d’elle, qu’il cueillait des roses et les lui
offrait après en avoir enlevé les épines, que lorsque Charlith perdait une épingle de son
chignon, Dieter la ramassait. Ça semble idiot, mais quand une plume ou une graine de pissenlit
volante se prenait dans les cheveux de Charlith, Dieter et Dieter seul avait le droit de l’ôter.
Il avait le droit de toucher ce pelage, le droit de se pencher sur elle et de la respirer. Il avait le
droit, lui et lui seul, de vivre dans son cercle, le droit d’observer de près le grain de sa peau,
d’approcher sa bouche de son oreille sous prétexte de lui faire une confidence, de voir tout
près de ses lèvres s’entrouvrir celles, très rouges, de Charlith, de respirer son haleine. Il n’y a
rien d’aussi atroce ! Je voyais les veines de Dieter gonfler sur ses tempes quand, levant le bras
pour arranger une mèche, Charlith lui envoyait en pleine figure l’odeur de son aisselle et
dans l’œil le mouvement d’un sein. Il avait le droit d’être proche. Très proche. Et pas
davantage : Charlith n’était vraiment qu’une brave fille bien élevée. Ce pauvre type virait comme
une toupie dans l’orbite de Charlith. Je l’ai surpris essoufflé sans un geste, le regard
méchant : la joue de Charlith était à vingt centimètres de ses dents, une merveilleuse plage de
marbre vermillon arrondie depuis le renflement humide de la bouche jusqu’au velouté
mouillé des yeux… je ne sais pas comment il faisait pour résister. D’assister à ça, nous étions
tous et toutes de plus en plus nerveux, saisis nous aussi par des rougeurs, des rages contenues
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LeJardindeCharlith
et une mélancolie tenace. Les doigts agacés, nous avons discuté des journées entières sur un
ton hystérique, avec des voix plus graves que de coutume et des disputes sans rimes et des
pleurs sans raisons. Assis sur l’herbe, nous jouions aux devinettes tandis qu’une chaleur
d’enfer tombait du ciel, décuplait l’odeur des roses et, au moindre geste, s’élargissait
autour de nous en cercles concentriques. Les cheveux collaient aux fronts, les cotonnades
mouillées adhéraient à nos peaux en longs fuseaux, nous buvions des fleuves de thé. Ces
demoiselles agitaient des éventails de feuilles. Il m’est arrivé de rester pétrifié par le rut, une
demiminute durant, parce que je venais de respirer une bouffée de Charlith et d’Adrienne mélangées. Parfois,
Dieter se levait, allait tremper dans l’eau le mouchoir de et le déposait au creux de sa
main. Ses doigts touchaient les doigts de Charlith… La conversation s’arrêtait, nous
regardions sans mot dire leurs deux mains s’effleurer, puis la reprenait tout
naturellement là où nous l’avions laissée. »
André se redressa, grimaça, fit jouer ses épaules raidies :
« Ça devenait malsain. Ce jardin de paradis était devenu un enfer de roses, un… un
damnoir. Un encensoir de chair frustrée, un four à combustion parfumée. Nous y cuisions à
l’étouffée, de chaleur et d’envie. Même la sage Adrienne gloussait, renversant son cou dans
son petit col en soupirant. À la fin, nous n’osions même plus nous regarder. Le soir, seul
dans ma chambre, j’étais effaré quand je me rappelais les pensées qui me lézardaient
lecerveau à la vue du corsage de Charlith, de la jupe de Rose, de la nuque d’Adrienne. À
l’époque, se soulager soi-même était un péché. J’ai péché comme un fou, cet été-là. Et je
n’étais pas tant désolé de pécher que terrifié par le peu de soulagement que j’en tirais, même
dix fois de suite. »
André toussa à nouveau :
« Et puis, il y a eu la pluie. Elle est tombée comme un mur deux jours durant. Quand
nous sommes retournés au jardin, toutes les roses étaient tombées. L’air était frais, les feuilles
lavées. Une sorte d’innocence printanière avait remplacé le souffle du plein été. Je crois que
nous avons eu honte, rétrospectivement. Il s’est alors passé une chose étrange : nous nous
promenions par petits groupes entre les flaques de boue et certains râlaient en voyant l’état
lamentable de notre flottille. Près des bateaux, il y avait une poignée de marguerites. Dieter
les a cueillies, une à une… et il les a offertes à Adrienne. Adrienne les a acceptées avec
simplicité. C’était comme la reconnaissance de l’ange après latentation du démon. Le
triomphe de la pâquerette après l’agonie tumultueuse des roses. Adrienne portait ce jour-là
une robe bleue à fleurettes, elle était plus sainte nitouche que jamais. Charlith, vêtue de
violet, montrait un visage blême dans l’auréole noire de ses cheveux. Un essoufflement maladif,
un de ces « retours-de-sang » qui lui étaient habituels, lui faisait des lèvres enflées, presque cyanosées,
et deux barres pourpres sur les joues. Le maquillage violent et l’indécente lassitude d’une
putain de Babylone. Elle a regardé la scène, elle est devenue tout à fait cramoisie puis très
pâle. Très, très pâle. Je ne sais pas comment t’expliquer… tout ça a duré moins d’une
minute. Nous nous sommes détournés d’elle. Dieter et Adrienne ont repris leur promenade,
côte à côte, à pas lents. Nous les avons suivis. Charlith est restée en arrière. Elle est restée
seule sous un rosier en arceau, un rosier sans roses. Je me suis retourné : comme quelqu’un
qui cherche une contenance, elle cassait des épines au rosier. C’était une distraction idiote,
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Extrait de la publicationCatherineDufour—LeJardindeCharlith
nerveuse et un peu cruelle. Pas le genre d’Adrienne, en somme. Alors j’ai suivi les autres. Tu
sais ce que c’est, une piqûre d’épingle ? Ce n’est rien, mais ça porte au cœur, comme on dit.
Ça ne fait pas mal, ça met mal à l’aise, comme si l’aiguille était remontée au cœur en deux
battements. Il arrive d’ailleurs que le bout de l’aiguille ou de l’épine casse et remonte
réellement au cœur le long d’une veine. On en meurt, paraît-il. J’ai entendu derrière-moi le bruit
d’un corps qui tombe. Nous nous sommes précipités. Charlotte était étendue sur l’herbe.
Dans sa chute, ses cheveux s’étaient dénoués et son visage était d’une blancheur stupéfiante
contre ce tapis noir. Nous avons ouvert sa chemise, nous lui avons donné des claques, puis
des secours sont arrivés. Mais elle était déjà morte. »
André passa la main sur ses yeux :
« Que s’est-il passé ? La fatigue de cet été trop chaud trop brutalement rafraîchi ? Une
épine de rosier lui est-elle remontée au cœur ? Elle avait du sang au bout des doigts. Ou
s’estelle tuée en tombant ? Il y avait aussi du sang sur ses beaux cheveux. Du sang rouge sur sa
chevelure noire, et les pétales rouges des roses mortes autour d’elle. Une épingle de sa
coiffure lui a peut-être crevé le crâne. Adrien a toujours été certain qu’elle était morte d’amour et
François, de la rupture brutale du flux d’adoration qui allait de nous à elle. “Ce beau
vampire est mort de faim”, m’a-t-il un jour confié. Je pense qu’il y croyait. Et c’est vrai qu’elle est
tombée comme un pantin dont on coupe les fils… Je n’ai jamais vu spectacle si beau ni si
triste que cette longue Ophélie morte dans les rets de sa chevelure, une main en sang posée
sur sa poitrine. On a parlé de rupture d’anévrisme, de crise cardiaque. Aucune importance.
De ce jour-là, nous ne sommes plus jamais retournés dans ce jardin. L’année d’après, j’étais
enfin un grand, j’ai commencé à passer mes vacances ailleurs. Aucun d’entre nous n’a
raconté aux parents ce qui s’était passé au jardin des roses avant la pluie. Pour dire quoi ? Que Charlith
était une sorcière, un avatar de Lilith ? Ou que Dieter ramassait son mouchoir ? Il n’y avait rien à
raconter mais nous nous sentions tous un peu complices, d’un meurtre rituel, un sacrifice
expiatoire pour nos pensées troublées. Ça fait un demi-siècle qu’on a enterré Charlith. Sa tombe
est au village. Nous sommes encore quelques-uns à la fleurir. »
André se tut. Lui et Alexis restèrent longtemps assis sur le banc, les cheveux soulevés par
le vent d’automne, à suivre l’ombre ardente et triste qui se promène depuis cinquante ans parmi
les décombres du jardin des roses.

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Extrait de la publicationCatherineDufour—LeJardindeCharlith

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