Le jean et la soie

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On s'attache à un jean, on l'use jusqu'au bout, jusqu'à la trame. Un jean c'est robuste, fiable et, en dépit d'une certaine rusticité, confortable. Et puis, rien n'interdit la soie entre lui et sa peau. La soie c'est délicieux, voluptueux, raffiné, quoique fragile. La rugosité du quotidien blesse assez peu la vie quand la soie du rêve la caresse...


Publié le : mardi 4 août 2015
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EAN13 : 9782332966254
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ISBN numérique : 978-2-332-96623-0

 

© Edilivre, 2015

Mozart et… la térébenthine !

Elle est agenouillée devant une improbable commode qui n’en a que le nom et à qui elle tente de redonner une seconde vie. En dépit de la relative fraîcheur prodiguée par l’ombre du patio sur lequel donne son atelier, la chaleur méditerranéenne de cet après-midi de juillet est écrasante et de petits cheveux blonds, échappés d’un chignon élaboré à la va-vite et retenu par un crayon, sont collés sur sa nuque perlée de transpiration. Une mèche longue qu’elle ramène machinalement derrière l’oreille s’obstine à revenir lui balayer la joue. Elle est vêtue d’un tee-shirt blanc enfoui sous une salopette en jean assez informe. Une forte odeur de térébenthine imprègne le lieu. Des dizaines de petits pots de nuances pastel sont ouverts sur une table carrée, en pitchpin, dont le bois est déchiré en son milieu. Elle l’a recueillie dans son antre, peut-être émue par la déchirure, même si elle témoigne simplement d’un brutal écart d’hygrométrie entre le grenier dont elle a été extirpée et l’atelier où elle se trouve maintenant.

Il contemple ce tableau digne des plus belles aquarelles de Bénédicte Frisbey. Sans doute, si un rai de lumière les débusquait, découvrirait-il quelque toile d’araignée vibrant sur l’andantino du concerto pour flûte et harpe de Mozart, l’harmonie de l’instant parfait. Il l’observe immobile, indécelable dans la pénombre et sent monter en lui un désir violent, licencieux, de bousculer cet instant paisible, de l’extraire de ce décors où elle existe sans lui, où elle est heureuse sans lui, avec Mozart et la térébenthine ! Lui qui déteste cette odeur a soudain l’impression qu’elle agit sur lui comme un puissant aphrodisiaque.

Il s’approche doucement derrière elle qui ne l’entend pas – Dieu sait à quoi elle rêve –, se baisse vers cette nuque moite et courbée comme une liane, l’effleure de ses lèvres, doucement, bloque l’imperceptible sursaut qu’elle a esquissé, une fraction de seconde avant de reconnaître son parfum et la douceur de ses lèvres. Maintenue si fort contre lui, étourdie par cet obsédant va-et-vient de ses lèvres sur sa nuque à la limite du supportable, juste alternée avec la pression plus impérieuse et moins attendue de ses dents. Lorsqu’il sent que sa résistance est vaincue, il la relève doucement, la reprend un instant dans ses bras le temps de planter un regard dont le désir assombrit l’éclat et la transparence dans le sien, saphir de Ceylan. Bénissant cette salopette trop grande qui la défend si peu et dont il fait habilement sauter les bretelles, il la soulève pour mieux se fondre dans son corps, dans cette chaleur dont il n’a cessé de rêver jusqu’à l’obsession depuis qu’il est entré et l’a surprise, dans une autre vie, loin de lui.

Encore fondus l’un dans l’autre, reprenant leur souffle, ils prolongent quelques instants ce cadeau de l’après-midi. Même Mozart s’est tu et seul le ressac de la mer rythme le battement fou de leurs cœurs. Il accompagne doucement sa descente, l’écarte un peu de lui pour chercher à nouveau son regard qui peu à peu perd ce flou que le plaisir lui a donné et revient sur lui. Des mèches blondes sont collées maintenant sur son front. Il remonte sa salopette le long de son corps, toujours étonné qu’une peau si fine, si délicate, puisse goûter le contact d’une matière aussi grossière… Elle se laisse faire, n’esquisse pas un geste pour l’aider à se rajuster. Elle l’observe, amusée, effacer méticuleusement toute trace de la tempête qui vient de mettre du désordre dans sa tenue notoirement impeccable.

La petite église…

Je suis assise dans cette petite église de mon village, si belle, si claire. Un seul des deux battants était ouvert, clin d’œil amical à mon cœur un peu lourd et je suis entrée. Perturbée, songeuse, j’ai déposé mon fardeau.

Je ne cherche plus Dieu dans une église, ce que j’ai fait longtemps en vain, avant de comprendre que lui aussi trouvait sans doute ce lieu trop compassé pour le message simple et affectueux qu’il avait à transmettre. Je le rencontre parfois, lorsque je reviens en moi, fatiguée du bruit ambiant. Il m’attend, paisible, pour une conversation amicale. Malgré tout, j’aime tout particulièrement l’atmosphère dépourvue de solennité de celle-ci. Rien d’ostentatoire. C’est un peu comme si je m’arrêtais prendre le thé chez un ami, juste pour faire le point, échanger nos ressentis, sauf qu’il n’y a pas de thé.

Après tous ces mois de calme, d’apaisement, de sensualité étale voire à marée basse, à nouveau cet élan, ce magma refroidi qui bouge et quelque chose se remet en marche. Comment ? D’où est-ce venu ? Quelques mots d’une chanson, une intonation plus tendre, oubliée, et le désir est là. Violent. Intact. J’ai 57 ans et comme dit Foresti : « je ne suis pas fatiguée, je suis vieille et je t’emmerde ! ». J’ai vraiment cru que c’était terminé mais pourquoi encore ces images d’un autre temps, ces images d’avant mon cataclysme, mon explosion interne. Avant cette débâcle qui a englouti les rêves lumineux d’une petite fille.

Une voix douce, intérieure, toujours là, toujours apaisante me souffle : « parce que ces images datent d’avant justement, avant la contrainte, avant l’humiliation, la détresse. Avant la tâche, la salissure, le crachat, avant la résignation, le contrôle, avant… Et ta sensualité n’a vraiment existé qu’à ce moment-là, avant d’être foudroyée, réduite à néant, foulée aux pieds ».

Le cygne…

Une toute jeune fille est assise sur un siège de fortune. Son long tutu rose poudré retombe gracieusement autour d’elle, ployée sur sa jambe gauche allongée sur un tabouret. Elle masse sa cheville douloureuse avec un puissant anti-inflammatoire. La porte de la caravane s’ouvre doucement sur le directeur de ballet, inquiet.

– Ça va aller, Élisa ?

– Oui, ça devrait !

– Repose-toi, tu as une demi-heure avant de reprendre. Je suis désolé, je n’ai personne pour te remplacer.

– Ça va aller.

Il ressort de la caravane en refermant la porte doucement derrière lui. Elle a mal mais n’imagine pas faire défection. Elle espère seulement que sa cheville va tenir le temps de terminer sa prestation.

La porte s’ouvre à nouveau mais cette fois sous une pression brutale, livrant passage à… la tête d’affiche, manifestement contrariée, du concert dont le ballet d’Élisa assure la première partie. Il ne l’a pas vue dans le renfoncement du petit salon et commence à se dévêtir. Elle tousse, gênée, pour manifester sa présence. Il sursaute violemment, se retourne et voit… un cygne au long cou penché sur une patte visiblement abîmée !

– Mais qu’est-ce que vous faites là ?

– Excusez-moi, je me suis blessée à la cheville et on m’a conduite dans cette loge pour la reposer.

– De mieux en mieux ! Ce n’est pas suffisant de se préparer dans un placard à balais, il faut en plus le partager !

Voyant que sa présence l’agace, elle récupère sa jambe et tente de se lever. Il l’arrête d’un geste :

– C’est bon, vous pouvez rester ! Votre cheville est sacrément enflée. Personne ne peut vous reconduire chez vous ?

– Je n’ai pas terminé. Je participe au final.

– Parce que vous comptez danser avec une cheville dans cet état ?

– C’est déjà beaucoup moins douloureux…

– Vous voulez rester estropiée pour la vie ?

Et la balayant sans vergogne d’un regard connaisseur :

– Ce serait dommage !

Elle rougit sous ce regard qui achève de la déshabiller et ne répond pas. Il finit de se préparer rapidement et au moment de sortir, lui demande doucement :

– Comment vous appelez-vous ?

– Élisa et vous ?

Il rit et beau joueur répond :

– Paul. Bonsoir Élisa et… bon courage !

Merci.

Elle reste un peu déconcertée par ce jeune homme nerveux, agité, capable de passer aussi rapidement d’un agacement parfaitement discourtois à une douceur presque câline.

La foudre

Petite fille de douze ans sous un chapiteau bondé, suffocant, bruyant, éblouissant.

Ma sœur m’a entraînée à ce concert. Je me suis laissé faire. Moi si calme, si secrète, si rêveuse, si… loin du bruit des autres. J’aime les demi-teintes, le clair-obscur, les petits coins intimes. Plus petite, j’aimais me glisser sous la table quand elle était recouverte d’une grande nappe, un cocon.

La lumière d’abord, violente, le rayon incandescent qui vient me chercher, minuscule, debout, cramponnée au montant du chapiteau pour ne pas tomber, être engloutie, anéantie. Les premières mesures d’un rythme effréné et soudain il est là, ses cheveux blonds éclaboussés de lumière, dans cet enfer de bruit plus que de musique, un mélange de fragilité et d’autorité et ce désespoir que j’entends, que je comprends, qui me parle au cœur et au corps. Une énergie inhumaine, un tourbillon étourdissant, affolant.

Mon corps se réveille, petit papillon timide qui déploie des ailes froissées mais avides de chaleur, de lumière et se met à trembler, à vibrer. Le corps tendu comme un arc, la vibration devient intolérable. Un monde de sensations et d’émotions s’est ouvert et la volupté, c’est cet arc tendu entre lui et moi, à la limite de la rupture, cette prise de pouvoir instantanée et irréversible dans la moiteur d’un chapiteau, saturé de sons et de lumière.

Le retour du cygne…

Paul examine les portraits de mannequins qu’on vient de lui soumettre en vue d’une séance photos destinées à paraître dans un magazine pour adolescents. L’une d’elles retient son attention. Il s’y attarde longuement et finit par tendre la photo à la directrice d’agence. Rendez-vous est pris.

Quelques jours plus tard, les spots sont prêts. Élisa attend patiemment, discutant avec le photographe manifestement agacé par un retard coutumier qu’il assimile à un ostensible mépris pour son travail, lorsque Paul fait brusquement irruption dans le studio. Le photographe fait les présentations. Paul, sans un mot d’excuse, entreprend de leur expliquer ce qu’il souhaite : des photos plutôt tendres mais pudiques puisqu’elles s’adressent à un jeune public. Élisa a apporté quelques tenues parmi lesquelles il choisit une robe blanche en plumetis, dont les manches à volants et le petit col rond très sage s’harmonisent parfaitement avec l’ambiance romantique qu’il a imaginée. La séance commence. Un décor champêtre a été mis en place, à sa demande, qui comporte notamment un vélo négligemment appuyé sur une barrière en bois. Ils prennent des poses à tour de rôle sur le vélo, discutant, souriant, riant. Paul, secrètement ravi de la retrouver, déploie tout son charme et son humour. Il lui demande malicieusement si elle est d’accord pour qu’il la prenne dans ses bras. Le photographe les mitraille. Paul approche ses lèvres de celles d’Élisa et… s’arrête là.

Il la lâche, la remercie toujours en souriant et demande au photographe s’il a ce qu’il lui faut. Le photographe acquiesce. Pendant que Paul lui rappelle qu’il veut voir toutes les épreuves avant parution, Élisa part se changer dans le local contigu. Elle passe la tête par la porte restée ouverte pour leur souhaiter le bonsoir et commence à descendre l’escalier. Paul la rattrape :

– Élisa, je peux vous inviter à dîner pour me faire pardonner mon retard ?

Elle s’est arrêtée, deux marches plus bas et lève vers lui un regard clair dont la transparence est proportionnelle à la somme de fantasmes qu’il déclenche, surtout après des poses au cours desquelles Paul a pu en apprécier toutes les nuances :

– Je suis désolée mais je suis en séance photos toute la journée demain et je ne peux pas veiller.

– Demain soir alors ?

Elle craint d’être désobligeante si elle refuse à nouveau. Il arbore un sourire à la fois espiègle et… incontournable. Elle sent qu’il ne va pas abandonner facilement.

– Si vous voulez.

– Je peux passer vous chercher chez vous ?

Elle hésite, instinctivement méfiante :

– Vous pouvez venir ici ? Je termine vers 19 heures.

Il sourit de son extrême prudence. Il avait espéré connaître son adresse mais elle s’est protégée. Il lui baise la main, galant.

– A demain Élisa.

– A demain.

Paul exulte. Il est heureux comme un gamin d’avoir réussi à la retrouver.

Le lendemain soir, il gare sa mustang, peu discrète, à une centaine de mètres de l’agence. Il comprend qu’elle l’a vu arriver lorsqu’elle se dirige aussitôt vers sa voiture, de cette démarche gracieuse qu’il aime déjà. Elle porte une petite robe noire courte et très sobre qui fait ressortir ses cheveux blonds, et des ballerines assorties. Il se précipite pour lui ouvrir la portière et, comme la veille, lui baise la main.

Le restaurant se situe dans un manoir au bord d’une rivière, dans la banlieue sud de Paris. La chaleur du mois d’août leur permet de dîner dehors et la table qu’il a réservée, un peu à l’écart des clients moins nombreux en semaine, leur offre l’intimité qui convient. Il a tenté pendant le trajet de la mettre en confiance mais sans grand succès. Il la sent un peu tendue, mal à l’aise et ne parvient pas à déterminer si elle est intimidée ou pétrie de préjugés à son endroit. Après que le serveur ait pris leur commande, Paul l’interroge :

– Racontez-moi ce qui s’est passé entre le moment où un cygne ravissant s’est posé accidentellement dans ma loge, un soir de gala, et celui où une jeune fille non moins ravissante pose avec moi pour des photos dans un studio parisien. Vous avez renoncé à la danse Élisa ?

Elle rougit sous ce regard caressant qui ne lâche pas le sien. Elle comprend qu’il s’est souvenu et que par conséquent, tout cela n’est sans doute pas le fruit du hasard.

– Non je n’ai pas renoncé à la danse.

Elle rit doucement :

– Enfin… si, j’ai renoncé à être danseuse étoile mais je danse toujours dans des ballets. On m’a conseillée d’envoyer des photos à des agences de mannequins. Ce que j’ai fait.

– Vous parvenez à faire les deux ?

– Pour l’instant oui.

– Et c’est ce qui vous contraint à une existence quasi monacale ?

Elle rit à nouveau.

– Pas vraiment puisque je suis là, mais effectivement mon teint résiste mal au manque de sommeil !

– C’est une préoccupation d’un autre âge Élisa, vous êtes si jeune… et le maquillage fait des merveilles !

Intimité

Mes rêves se colorent, prennent de l’ampleur et de la sensualité aussi. Je cesse de lire des histoires. Je les imagine. Les sublime. Pas naïve, non, juste inexpérimentée. J’invente des jeux amoureux dont je n’ai jamais eu aucune idée. Pas de journaux, pas de télévision, pas d’internet encore, pas de communication de l’extérieur si ce n’est ce que m’ont laissé deviner quelques histoires salaces racontées à mi-voix par des adultes et que je déteste. Mes nuits sont si belles, plus belles que leurs jours et que les miens aussi. Je dors peu et vit la nuit l’amour, intense, immense, sans limite, sans garde-fous, sans réalité et pourtant tellement incarné. J’ai quitté depuis quelques mois ma maison de poupée, stalags pour émigrés. Je découvre l’intimité. J’ai un espace à moi, une mansarde pour abriter mes rêves, mes secrets, pour saturer l’air ambiant des mots que j’aime, des musiques que j’aime, et laisser couler les larmes qui me soulagent de la peur, de l’angoisse d’avoir été expulsée du paradis…

Thé ou café…

Paul sort de l’immeuble cossu du XVIème arrondissement et s’engouffre dans sa voiture garée juste devant. Inquiet des malaises à répétition d’Élisa, il a sollicité une entrevue avec son médecin qui lui a fait comprendre, à mots à peine voilés – pas fâché de tancer la star qu’il juge gonflée de suffisance – qu’à défaut de mettre la femme qu’il prétend aimer à l’abri de sa vie déjantée, elle y laissera la sienne. Elle a un besoin vital de soleil et de calme dont aucun médicament au monde ne remplacera les bienfaits.

Il démarre et actionne les essuie-glace. Paris lui inflige cette grisaille venteuse et pluvieuse de la fin d’automne, annonçant les premiers froids, le manque de lumière, les visages maussades. L’entrevue l’a déstabilisé, pas seulement en raison de l’hostilité non dissimulée du médecin, mais surtout parce qu’Élisa lui a caché la gravité de son état. Il sait bien pourquoi au fond mais refuse de l’admettre tant l’image que ce miroir impromptu lui renvoie le met mal à l’aise : elle s’est résignée à ce que son métier soit l’absolue priorité dans leur vie et à s’oublier dans cette exigence. Il est effaré, prenant enfin conscience de l’existence qu’il leur fait mener, à elle et à leurs enfants. Certes il les a installés dans une magnifique demeure au sud de Paris qu’il a fait restaurer lorsque ses cachets sont devenus suffisamment importants pour penser à assurer l’avenir. Ce splendide moulin est niché au creux d’un parc qu’il a amoureusement conçu.

Les réceptions organisées ou improvisées, les arrivées bruyantes et intempestives de voitures tapageuses, de jour comme de nuit, avec leur cohorte d’individus arrimés à lui comme des moules à un rocher, ont fini par avoir raison d’une santé pourtant solide. Bien sûr Élisa est aidée pour l’entretien de la demeure, le jardin, les réceptions, mais elle ne parvient plus à préserver le calme nécessaire à son équilibre et celui des enfants qui deviennent de plus en plus difficiles à élever. Elle est sans cesse sur le qui-vive, dans l’attente d’un coup de téléphone lui annonçant qu’ils débarquent à trente ou quarante et qu’il lui faut veiller à ce que tout soit parfait et accueillant. Elle doit séance tenante abandonner ce qu’elle est en train de faire pour répondre aux demandes de plus en plus fantaisistes de son compagnon, aux heures les plus improbables puisqu’elles correspondent à son rythme de vie à lui. Quelques années de ce chaos ont déséquilibré son système nerveux et des crises de spasmophilie ont commencé à se manifester, provoquant des malaises, parfois en pleine rue.

Paul ne sait comment aborder le sujet, craignant qu’elle s’imagine qu’il veuille l’éloigner. Il connaît son amour pour le midi, où elle passe les mois d’été avec les enfants. Peut-être y aurait-il une solution à trouver là-bas ? Au fil de sa réflexion, un poids de plus en plus lourd lui pèse sur le cœur, comprenant que sa magnifique demeure va perdre son âme et toute l’attention qu’elle lui porte… qu’il ne l’aura plus là, à portée de téléphone mais aussi de voiture, disponible au gré de ses caprices. Il mesure la place qu’elle a prise dans sa vie où elle est entrée sans faire de bruit, sans rien déranger, sans rien exiger… Son amour pour elle le contraint à prendre l’avertissement du médecin très au sérieux. Il faut qu’il lui parle.

Stalags

Le paradis ! Les rares personnes qui nous ont rendu visite dans ce que je qualifie de paradis me feraient sans doute interner ! Le paradis que nous avons occupé pendant dix ans était une pièce de cinq mètres sur cinq (deux pièces au bout de quelques années) située dans un baraquement construit par Usinor, le donneur d’ordre pour lequel l’entreprise qui employait mon père travaillait.

Nous vivions une promiscuité incontournable et pourtant… jamais vu mon père, ni ma mère nus, ou même en sous-vêtements. A croire qu’ils se lavaient et s’habillaient la nuit… Une famille de cinq personnes dans une pièce que mon père avait divisée en trois chambres et une pièce commune grâce à des cloisons de carton. Les portes étaient des rideaux. Toute une histoire pour en arriver là. Une succession d’échecs, de regrets, de reproches à peine voilés mais on tenait le cap. Je dormais avec ma sœur. Avec elle, je partageais l’intimité, la découverte du corps mais c’était une fille. Nous étions semblables. Jamais vu mon frère non plus. Je me souviens, plus petite, d’être entrée par mégarde dans le réduit qui lui servait de chambre. Il était en train de s’habiller. Il avait sept ans de plus que moi. Je me souviens du pantalon qui remonte le long des fesses et froisse un sous-vêtement peut-être un peu grand. Juste entrevu. Avant que ma mère ne me tire brusquement par le bras. J’ai fait quelque chose d’interdit. Je me suis trouvée où je ne devais pas être.

La décision

Au lieu de ponctuer son arrivée par son habituel coup de klaxon intempestif, voire rageur, devant un portail qui ne s’ouvre jamais assez vite, Paul cherche la télécommande enfouie dans la boîte à gants, actionne l’ouverture et avance doucement sa superbe limousine jusqu’au garage. Son entrée est si discrète qu’Élisa ne l’entend pas. Elle est seule, dans la cuisine, assise à la table ovale qu’elle a dénichée chez un antiquaire, en Belgique, où elle se rend quelquefois, missionnée pour acquérir de somptueuses verdures du XVIIème siècle qu’il adore et destinées à réchauffer les murs de cette demeure passablement austère. Elle n’a pas vraiment réussi à y trouver sa place car tout a été conçu, décoré par Paul. Chaque objet s’est vu attribuer une place quasi immuable pour collaborer à un esthétisme très personnel défini par le maître des lieux. Tout doit être impeccable et le moindre manquement à cet ordre drastique provoque chez lui des rages aussi violentes que soudaines. Aussi a-t-elle toujours l’impression, lorsqu’elle s’installe au salon, de poser pour un magazine de décoration. Seule la cuisine échappe à ce carcan et c’est finalement là qu’elle aime venir s’asseoir, lorsque les enfants sont couchés. Elle tourne le dos à la porte, les coudes sur la table et le menton posé dans ses mains. Pas de livre, rien devant elle. Elle rêve.

Il entre sans bruit, ne sachant comment manifester sa présence sans lui faire peur, et évidemment la fait violemment sursauter. Elle pousse un cri et instantanément rougit comme prise en faute.

Il la prend dans ses bras, désolé de l’avoir à ce point effrayée, et la serre contre lui en la berçant, comme une enfant.

– Excuse-moi mon cœur, j’aurais dû t’appeler pour te prévenir.

– Ce n’est rien, c’est juste que je ne m’attendais pas à toi, aujourd’hui, à cette heure-ci. Rien de grave ?

– Non, envie de te voir, de te parler. On se voit si peu seuls finalement. Je ne te demande pas souvent comment tu vas… tu me parles des enfants, des amis, de nos familles mais jamais de toi.

– Mais… je vais bien !

– C’est drôle, je ne pensais pas que tu passais tes soirées dans la cuisine. Aucune autre pièce ne te plaît ?

Il l’a dit d’un ton gentiment moqueur, pour la faire rire et contre toute attente, elle se trouble.

– Mais si, bien sûr que si…

Sa voix se casse. Elle ne trouve rien à ajouter, déjà paniquée à l’idée qu’il puisse penser qu’elle ne se sente pas bien dans un décor si somptueux, si raffiné, au creux duquel il l’a déposée comme un de ces objets précieux qu’il collectionne.

Tout comme il n’a pas su entrer sans lui faire peur, Paul ne trouve pas davantage de subtilité pour aborder le sujet qui lui tient à cœur :

– Plus sérieusement mon cœur, je sors de chez ton médecin. Je sais, je n’aurais sans doute pas dû mais tu ne me dis rien, rien sur tes malaises à répétition, rien sur ta pâleur presque constante maintenant. Il ne m’en a pas dit plus d’ailleurs, mais juste que tu as besoin de repos et de soleil.

Déstabilisée par cette irruption brutale dans sa santé d’un homme qui s’en préoccupe peu, persuadé que tout va pour le mieux puisqu’il lui offre ce qui lui semble le meilleur, elle met machinalement la bouilloire à chauffer, pour gagner du temps, pour échapper à son regard tendrement inquisiteur. C’est encore pour gagner du temps qu’elle lui propose une tasse de thé qu’il accepte stoïquement, bien qu’il le déteste. Il mesure à l’aune de cet oubli le profond désarroi dans lequel elle se trouve.

– C’est juste un peu de fatigue. Il m’a donné un traitement et ça va déjà mieux. De toute façon, je ne peux pas partir maintenant. Ce ne sont pas les vacances !

Il se rend compte qu’elle est à des années-lumière d’envisager de vivre ailleurs et s’inquiète de plus en plus de sa réaction.

– Tu ne veux pas que je te fasse un feu au salon pour boire ton thé ?

Lui aussi gagne du temps finalement. Il entre dans le salon qu’il voit pour la première fois avec ses yeux à elle et se dépêche d’allumer un feu, prenant bien soin de ne pas salir le sol, ce qui ne risque pas d’arriver puisqu’il exige que les bûches soient brossées avant d’être entreposées sous la cheminée ! Elle le rejoint avec un petit plateau décoré de pivoines et deux tasses à thé assorties – elle n’a toujours pas réalisé qu’il ne boit que du café.

Elle s’assoit face au feu qui, s’il n’est pas encore parvenu à rendre la pièce chaleureuse, l’anime et fait vibrer les couleurs du tapis en langues de lumière fugitives. Elle observe Paul qui rassemble avec des pincettes les petites branches de sarments rougeoyantes sous la bûche posée sur ses chenets. Elle comprend qu’il est venu exprès, en pleine semaine, pour régler ce problème comme il en règle des dizaines dans la journée. Il ne partira pas sans qu’une décision ait émergé de leur conversation. Elle a peur soudain, se demande à quoi sa réflexion a abouti et où il cherche de ce fait à mener la sienne. Elle se tait, le dos droit, dans une attitude compassée, comme une reine qui attendrait sa répudiation. Seule l’agitation de ses mains traduit la tension qui l’habite.

Il se retourne, la voit dans cette attitude déjà résignée et se déteste. C’est donc à cela qu’il est parvenu ? A transformer la jeune fille, libre, indépendante, qui s’assumait joyeusement et s’épanouissait dans un métier qui lui plaisait – ce qui l’avait séduit à l’époque – en une jeune femme pusillanime, entièrement dévouée à son bien-être à lui et à celui de la famille qu’elle a bien voulu construire avec lui, totalement dépendante de ses décisions.

Et lui qui ordonne, tranche, sanctionne même sans faiblir est désarmé devant cette fragilité qu’elle essaie de masquer par son attitude impavide. Il entrevoit un recours en la personne du seul individu qui le déteste au moins autant que lui-même, le médecin qu’il a consulté dans l’après-midi.

– Écoute, mon cœur, je voudrais que nous allions voir ton médecin tous les deux. Il n’a évidemment pas voulu me dire grand-chose et comme tu ne me dis rien non plus…

– Mais tu t’inquiètes pour rien, Paul. Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant d’aller le voir. Je t’aurais rassuré. Il a dû trouver bizarre que tu viennes comme ça, sans moi.

– J’avais peur que tu me caches quelque chose.

Terriblement distante tout à coup :

– Quoi par exemple ?… Que j’étais enceinte ?

Elle l’a dit calmement, d’une voix presque atone et il accuse le coup. Il sait qu’elle fait allusion à sa deuxième grossesse qui a démarré six mois après l’arrivée de leur premier enfant et à laquelle il ne s’attendait pas. Elle avait tardé à le prévenir, redoutant sa réaction. Il avait voulu un fils, le lui avait demandé, avait été fou de joie à sa naissance mais ils n’avaient jamais parlé d’un deuxième enfant. Quand elle lui avait annoncé sa venue prochaine, elle avait immédiatement senti que sa réaction était forcée. Il s’était montré tendre, bien sûr, mais surpris qu’elle le lui dise aussi tard, comme si elle avait voulu le piéger. Elle en avait été profondément blessée. Il avait du coup espéré une fille et Clément était arrivé. Elle le savait déçu. Il avait toujours tant de mal à accepter que les choses ne soient pas exactement conformes à ses désirs. Il avait prétexté la sécurité et le bien-être de l’enfant pour cacher son existence mais elle était persuadée qu’il redoutait plus que tout que cette deuxième naissance le pose en père de famille rangé au lieu de l’éternel amant potentiel et disponible qu’il voulait rester auprès de ses fans.

Paul est frappé de ne même pas y avoir pensé. Il a redouté un grave problème de santé. Il ne se serait pas permis d’aller voir son médecin sans cela mais ne sait plus comment réagir. Il sent combien ce sujet de la grossesse est tabou et qu’il n’y tient pas le beau rôle. En quelques mots, elle l’a désarmé.

– Ce… n’est pas le cas ?

– Non ce n’est pas le cas.

– Alors, tu veux bien pour le médecin ?

Elle tente encore de le dissuader :

– Je l’ai consulté la semaine dernière, Paul. Ça n’a pas de sens.

Il s’agenouille devant elle, lui prend les mains qu’elle agite toujours nerveusement :

– S’il te plaît mon cœur…

Elle sait que c’est peine perdue et renonce :

– Si tu y tiens !

Il s’assied à côté d’elle, avale sa tasse de thé.

Elle tient la sienne à deux mains, pour la rondeur, pour la chaleur, jette un regard de côté et réalise enfin :

– C’était important au point que tu te mettes à boire du thé ?

Il incline légèrement son buste sur le côté pour heurter son épaule de la sienne et dit en souriant :

– Ce n’est pas si mauvais finalement…

Elle respire. Bien sûr ce n’est que partie remise. Un arrêt de jeu. D’un jeu pas drôle.

Paul déploie le reste de la nuit des trésors de tendresse, comme pour se faire pardonner d’avance sa lâcheté et la peine qu’il va lui faire.

Immigrés

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