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Le Jour des voies

De
215 pages

Fargan Oulds, prophète auto-proclamé, a annoncé la venue du jour des Voies pour le 21 janvier 2016. Selon lui, les Voies s’ouvriront alors pour libérer des milliers d’opprimés d’un monde devenu trop étriqué.

Fargan Oulds a tout du charlatan manipulé par le pouvoir en place. Pourtant, à l’approche du jour annoncé, il commence à se passer d’étranges phénomènes... qui pourraient bien lui donner raison !


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couverture

 

Michel Jeury

Le Jour des voies

 

 

Bragelonne

Chapitre premier

Deux policiers fédéraux avaient ceinturé l’homme brun et gras dans le couloir du jet, Les policiers étaient en uniforme gris ; l’homme vêtu d’une tunique blanche et d’un short kaki. L’officier fedpo s’avança avec une attitude théâtrale et prononça une phrase dont Bruno Aden, depuis son box, n’entendit que la fin :

— … désormais hors la loi !

Quel était donc ce parti, ce mouvement, ce groupe mis hors la loi par les Fédéraux ?

L’individu que les flics venaient d’arrêter dans le courrier d’Africa I brandissait encore d’un air de défi, et malgré les menottes magnétiques, un journal mal imprimé sur deux minces feuilles de papier gris : Le Temps des Voies. Bruno sourit. Les adventistes de Fargan Oulds lui semblaient les gens les plus inoffensifs du monde. Mais des faits nouveaux avaient pu intervenir. Une idée absurde lui traversa l’esprit : ces faits nouveaux n’étaient-ils pas sans rapport avec sa propre mission ? Oh, tu deviens mégalomane, visiteur-inspecteur Bruno Aden. Mégalomane et paranoïaque !

Les fedpos avaient emmené leur prisonnier dans la cabine de la sécurité, à l’avant de l’appareil. Bruno n’approuvait pas ces méthodes. L’administration utilisait parfois à des fins douteuses la législation d’exception destinée à lutter contre la piraterie aérienne… Il avait de nouveau opacifié la cloison vitrée de son box pour s’isoler, oublier cette scène troublante et se concentrer sur son travail. Mais, en n’intervenant pas, d’une façon ou d’une autre, il avait l’impression de céder à la lâcheté et de se laisser glisser sur la pente du renoncement et de la complicité. Il faut que tu voies ça de près, mon vieux. Il se leva.

Dans le couloir, il croisa une hôtesse brune qui portait avec élégance le sévère uniforme rouge et noir des Lignes populaires terrestres. La jeune femme s’arrêta et le regarda longuement d’un air bizarre. Il vérifia d’un coup d’oeil gêné sa propre tenue. Il était en civil, naturellement. Costume de soie bleu clair, écharpe brodée d’or, turban blanc, souliers noirs. Il avait l’allure d’un grand bourgeois occidental – ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, même à l’époque de la Synagogue Minérale – et non celle d’un agent du fisc… Eh bien, ses vêtements étaient en ordre. Il sourit à la jeune hôtesse. Elle évitait maintenant de le regarder. Elle rougit pourtant. Tu étais donc chargée de me surveiller, ma belle ! pensa Bruno. Un peu novice dans le métier, quand même.

Il s’inclina en souriant toujours et continua vers l’avant. La plupart des boxes étaient opaques. On distinguait vaguement les têtes et les épaules des passagers. Le premier vol supersonique de l’année pour Africa I. Le jet était bondé. Personne ne fait attention à toi, imbécile ! se dit Bruno. Mais il savait que certaines cloisons étaient munies de dispositifs d’observation qui ne servaient pas seulement à la fedpo. Il avait le sentiment que ces salauds-là – et quelques autres – le guettaient depuis son départ d’Eura.

Il s’arrêta devant la cabine de la sécurité. Il avait la bouche pâteuse. L’air du bord lui semblait anormalement chaud et sec. Association d’idées peut-être, il pensa : Tu joues avec le feu. C’était son genre. Toute personne arrêtée à bord d’un appareil volant était considérée comme un pirate en puissance par l’opinion publique qui n’y regardait pas de trop près. Procédé habile… Mais qu’est-ce que tu risques, Bruno Aden ?

Il allait probablement rencontrer le vice-président Pierre Quandt dans quelques heures. Son ordre de mission le protégeait comme jamais un VIM, un visiteur-inspecteur de Maisons ne l’avait été…

Il respira fort. Quelque chose, pourtant, ne collait pas. L’arrestation de l’adventiste dans l’avion qui emmenait l’inspecteur Aden à Africa – d’où il se rendrait à Samara Ming, la résidence de Quandt ressemblait bien à un coup monté. À une provocation même.

Qui essaie de m’avoir ? Les amis du vice-président ou ses ennemis ? Oh, ça pouvait être n’importe qui, depuis les anciens du fisc jusqu’aux propriétaires de Maisons. Mais quel rôle jouaient donc dans cette opération les adventistes du jour des Voies ?

En se mêlant à cette histoire, il serait peut-être amené à montrer son ordre de mission. Or, à part les Inspecteurs qui avaient choisi leur collègue Bruno Aden pour visiter Samara Ming, seuls quelques hauts fonctionnaires fédéraux devaient être au courant. Le vice-président Quandt, chef véritable du gouvernement terrestre, ne souhaitait pas que cette affaire fût révélée. Malgré les apparences, Bruno risquait peut-être sa carrière et sa vie.

Il se raidit. Laisse tomber, mon vieux. Ce n’est pas le premier piège que tu évites depuis ta désignation !

Il fit demi-tour, bien décidé à rentrer dans son box pour attendre la fin du voyage. Les écrans montraient que le jet survolait le Sahara. On arriverait à Africa I, Côte d’Ivoire, dans quelques minutes… Ce mouvement effectué d’instinct, Bruno haussa les épaules, acheva un tour complet sur lui-même, en pleine conscience, cette fois, et sonna à la porte marquée « Sécurité ».

— Lisez ceci, inspecteur Aden !

Le capitaine Fayder Green, de la police fédérale, hochait gravement la tête. Il tendit à Bruno une photocopie agrandie d’un article paru dans Africa Courrier, Pao Journal, et Le Monde de Paris. Un petit rire sournois fusa entre ses lèvres craquelées et jaunies par le yellum. Bruno lut avec agacement ces quelques lignes :

Le 20 janvier 2016 sera-t-il le jour des Voies ? Deux envoyés d’un autre monde n’ont-ils pas déjà débarqué sur notre planète ? Certains le disent. Qui sont ces êtres ? Des hommes exactement semblables à nous, prétend-on. Ils s’appelleraient Nefer Serab et B’Man et se disputeraient le pouvoir chez eux…

On affirme même que le vice-président Pierre Quandt aurait rencontré Nefer Serab dans son palais de verre d’Africa I. L’épouse de Quandt – qui fut la star Véra Teren – n’est-elle pas une fervente adventiste du jour des Voies ? May Werlack, sa secrétaire, déclare cependant que Fargan Oulds est manipulé par les ennemis du vice-président et que l’affaire du jour des Voies dissimule un complot politique…

— Impossible ! s’exclama Bruno.

— Quoi ? Qu’est-ce qui est impossible ?

— Les deux hypothèses. Celle d’un complot politique et celle des envoyés d’un autre monde. L’une aussi bien que l’autre. Cette histoire a été inventée par les journalistes, capitaine !

Le capitaine Green secoua sa crinière rousse et grise de vieux lion fatigué. Il retint un crachat au coin de sa bouche lippue.

— Les journalistes n’ont rien inventé, dit-il sur un ton de profond dégoût. Les adventistes de Fargan Oulds croient à l’existence de ces êtres venus d’un autre monde. Le Monde des Voies. Et ses habitants se nommeraient tout naturellement les Voyageurs !

— Les adventistes ont le droit…

— Ils n’ont pas le droit de mettre en cause le président Quandt. Mais miss Werlack a peut-être raison. Un complot des trusts est toujours possible.

Bruno soupira et observa le prisonnier, assis dans un coin de la cabine, C’était un homme d’âge incertain, gras, très brun de peau, avec de longs cheveux noirs, sommairement nattés. Il était vêtu d’un pantalon kaki coupé aux genoux et d’une tunique qui avait dû être blanche et appartenir à l’uniforme d’une des innombrables armées du monde. Les épaulettes avaient été arrachées. Une pipe-serpent, au fourneau ébréché, sortait de la poche droite. La poche gauche, découpée, laissait voir, à la place du coeur, un tatouage érotique… Il semblait étonnant que la police de l’air eût permis à un individu aussi douteux de s’embarquer à bord du jet spécial classe À pour Africa. Cela sentait la mise en scène. La mise en scène et la provocation.

— Je suis d’accord avec vous dans une certaine mesure, dit Bruno au capitaine Green. Mais je ne comprends pas que des journalistes sérieux s’amusent à colporter des histoires aussi absurdes. Quant à ces gens…

Il désigna d’un geste à peine esquissé le prisonnier qui le fixait méchamment.

— Je veux dire les adventistes du Jour des Voies – puisque c’est leur nom… Je les crois sincères mais inoffensifs. Je suis surpris qu’on les pourchasse dans les appareils des lignes populaires, sans doute pour leur appliquer la législation anti-pirates et déconsidérer leur organisation…

Il s’interrompit. Les imperfections de la société actuelle, il ne les ignorait pas. De vingt à vingt-cinq ans, il avait appartenu au groupe semi-clandestin d’opposition appelé Synagogue Minérale. Plus tard, beaucoup d’anciens minoritaires avaient choisi de servir – comme un moindre mal – l’administration démocratique et socialiste de la Fédération. Le monde que nous avons fait, se disait Bruno, est viable et vivable. Nous devons travailler à le rendre meilleur et, en attendant, faire crédit au gouvernement de Viipuri, Quandt et Liger… Peut-être les disciples de Fargan Oulds devenaient-ils dangereux pour l’ordre et la paix, ou la production, ne fût-ce que par leur nombre croissant. Leur étrange religion se répandait sur la Terre comme une traînée de feu. Des millions d’hommes et de femmes pensaient maintenant qu’un jour de l’hiver 2016 (Bruno avait oublié la date exacte) les mystérieuses voies s’ouvriraient partout et à tous. Où conduiraient-elles ? Simplement à l’illusion et au rêve ? Au rêve fou du chanteur Fargan Oulds ?

Bruno tendit la main au capitaine. Il était décidé à quitter la cabine de la sécurité sans explication. Il savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Ses soupçons étaient amplement justifiés, Il s’agissait certainement d’un coup monté. Pour quoi faire ? Par qui ? Et qui pouvait être visé, sinon le fonctionnaire des impôts – présumé incorruptible – qui allait visiter la Maison privée de Pierre Quandt ? Je dois me tirer de ce guêpier le plus vite possible, pensa Bruno.

Le capitaine Green fit semblant de ne pas voir la main tendue de l’inspecteur Aden. Il reprit sur un ton véhément :

— Nous sommes le 5 janvier. Le 5 janvier 2016 ! Nefer Serab lui-même, n’est-ce pas ? a communiqué à ses adeptes la date du grand événement. Le 20 janvier 2016 sera le jour des Voies ! Le phénomène qu’ils attendent se produira selon eux dans deux semaines ! À mesure que cette date approche, leur audace grandit. Nous ne pensons pas que les Voies s’ouvriront le 20 janvier. Mais nous craignons des troubles graves à partir du 15. Le vice-président Quandt en personne nous a demandé d’être vigilants… Oh, ce n’est pas parce qu’il est visé par les racontars des journalistes. Pierre Quandt est un homme lucide. Il a été le premier à mesurer le danger que les fanatiques des voies font courir à notre société. Je dois dire que je…

Bruno Aden haussa les épaules.

— À mon avis, il n’y a aucun danger. La baudruche se dégonflera d’un coup le 20 janvier… quand les Voies ne s’ouvriront pas !

Le prisonnier ricana.

— Vous verrez bien !

Un des fedpos le fit taire d’un coup de pied dans les côtes. Un coup bien ajusté mais peu appuyé. Les policiers fédéraux répugnaient à cogner sur un des leurs, même déguisé en adventiste du jour des Voies !

Bruno sortit brusquement. Le capitaine Green le suivit dans le couloir.

— Inspecteur Aden !

Bruno se retourna instinctivement. Le capitaine Green avait un sourire bizarre ; il ne ressemblait plus à un lion fatigué, mais à un singe excité.

— Qu’est-ce qui arriverait à votre avis si le 20 janvier 2016 était vraiment le jour des Voies ?

Bruno ne répondit pas. Ce salaud se fout de moi ! Il s’enferma dans son box. Pas le temps de travailler maintenant. Le jet arrivait à Africa I quelques minutes plus tard.

La manœuvre des fedpos avait sans doute réussi. Bruno Aden avait été ferré. Mais, se dit-il, je ne me suis pas trop enferré. L’essentiel est que je n’ai pas eu à leur montrer mon ordre de mission. Je demanderai des explications au vice-président…

Une autre catégorie de flics attendaient Bruno Aden à l’airport. Ils étaient quatre. Pas moins de quatre. En civil : complets clairs avec des vestes sans revers, chemises sombres à col de dentelle, minuscules chapeaux melons vissés sur le crâne. Cet accoutrement donnait l’illusion d’un uniforme : celui des dandys africains qui constituaient la cour du vice-président Quandt. Les quatre hommes que Quandt avait envoyés à la rencontre de son visiteur appartenaient sans doute à sa garde personnelle…

— Inspecteur Aden ?

— Lui-même.

— Le Président souhaite vous rencontrer dès votre arrivée.

— Je suis à la disposition du Président.

Chapitre 2

Après sa période d’opposition, vécue chaleureusement à la Synagogue Minérale (nom de code pour Synarchie minoritaire) et au groupe tantrique Amamioshima, Bruno Aden s’était rallié au pouvoir en profitant de l’évolution de celui-ci vers un certain socialisme ‘libertaire. Évolution toute théorique, d’ailleurs. Le président Jer Viipuri était peut-être socialiste et libertaire, mais la force des choses avait plus de poids que les doctrines. Les fabuleuses fortunes acquises par certains hommes et certains clans dans la deuxième moitié du xxe siècle – et symbolisées par les Maisons, forteresses inviolables contre lesquelles le gouvernement fédéral lançait patiemment ses inquisiteurs – représentaient une puissance presque sans limites et faisaient du socialisme un objectif toujours plus lointain et peut-être déjà périmé. D’autre part, la technologie à base informatique, sur laquelle s’appuyait faute de mieux le pouvoir, n’allait guère dans le sens de la liberté humaine. Pour être libre dans le monde du XXIe siècle, il fallait d’abord être fort. Être chez soi et être fort. C’est ce but que visaient les propriétaires de Maisons, sans se rendre compte qu’ils s’offraient ainsi, désarmés, à un nouveau type d’esclavage. Pierre Quandt, le véritable chef du gouvernement terrestre, trouvait dans le socialisme une justification à sa volonté de puissance et dans les idéologies libertaires un alibi à l’épanouissement sans frein de son individualisme personnel. Ce n’était sans doute pas un hasard si le vice-président possédait une des demeures privées les plus célèbres de la planète : Samara Ming…

Pour échapper à la loi commune, au pouvoir de l’administration, les privilégiés construisaient ces châteaux forts électroniques, au fond desquels ils défiaient le technocrate-roi. Les riches étaient à l’abri dans leur Maison. Un peu trop. Syndrome du fœtus… Quelques-uns transformaient leurs résidences en fleurs carnivores, y installaient toutes sortes de pièges pour les enfants naïfs et les jolies filles. Ils se livraient avec leurs proies à de bizarres dépravations orchestrées par le cerveau de la Maison. D’autres s’enfermaient dans la pièce la plus intérieure, la plus secrète, la mieux protégée, et refusaient obstinément ce monde qui les dérangeait. Ils devenaient bientôt les prisonniers de la Maison. Le psychiatre Di Wye, qui était aussi poète à ses moments perdus, avait baptisé « narcose mandibule » l’étrange fascination qui retenait tant d’êtres humains dans la gueule du monstre tutélaire.

Les privilégiés se croyaient tranquilles. Jamais le socialisme, ni quoi que ce soit de ce genre, ne franchirait les défenses sophistiquées mises au point par les techniciens d’ITT, IHM, Arkady, Werner, etc., pour protéger leurs droits. Mais le ver était dans le fruit. Leurs enfants étouffaient derrière les hauts murs électriques. La contestation et la révolte naissaient comme toujours au sein même de la classe dirigeante (à laquelle Bruno Aden appartenait par sa naissance). Un fils de millionnaire élevé dans le sérail échappait à la narcose et devenait visiteur-inspecteur, au service de cette administration abhorrée. Un chanteur richissime, Fargan Oulds, quittait sa somptueuse demeure, après l’avoir minée, rejoignait les marginaux, les outniks (qui avaient d’ailleurs fait sa fortune), et annonçait pour bientôt la fin des Maisons et peut-être de toute société organisée…

Bruno avait trahi sa classe. Du moins, il se plaisait à le croire. Lutter contre les privilèges exorbitants que s’attribuaient les Maîtres de Maisons lui semblait le meilleur moyen de participer à la transformation de la société. Illusion peut-être. En tout cas, son nom, les relations de sa famille et celles qu’il s’était faites à la Synagogue, lui avaient permis d’entrer au corps des visiteurs-inspecteurs de Maisons dès qu’il en avait eu le désir. Ceux qui l’avaient aidé essayaient en réalité de noyauter le corps des VIM et souhaitaient introduire dans la place le maximum d’amis. Mais ils s’étaient mépris sur les sentiments et les intentions de Bruno Aden. Il était bien décidé à travailler contre eux…

D’abord, il avait eu à vaincre la suspicion de ses pairs. Pour cela, il s’était montré au début plus intransigeant que sa nature ne l’y eût porté. Il avait connu assez vite quelques succès, à la suite desquels il avait échappé de justesse à un attentat (simple avertissement peut-être) organisé par le parti des propriétaires. Peu à peu, sa réputation avait grandi, en même temps que le nombre de ses ennemis – qui n’étaient par tous hors de l’administration. Sa réussite, il la devait à ses dons naturels, à la passion qu’il mettait dans un travail considéré comme difficile et dangereux – mon côté flic, avouait-il – mais aussi, et bien plus, à l’expérience acquise de l’autre bord. Il avait vécu plusieurs années dans une demeure privée de grand standing, celle de son père Paul Aden. Paul était à l’époque le directeur général de la banque d’organes Riad, White & Aden, dite banque El Riad. Sa Maison n’avait pas la célébrité de Mayflower – à la chanteuse Corina Damas – ni les dimensions de Big Bear – au milliardaire Don Harry Harry – ni la perfection technique de Samara Ming – au vice-président Quandt. Elle ne portait même pas de nom. Mais elle aurait peut-être comblé les rêves paranoïaques et pervers de quelques millions de petits et moyens propriétaires. Bruno n’oublierait jamais ce qu’il avait vu, entendu et deviné chez son père.

Inspecteur-visiteur de Maisons était un métier tout neuf. La méthode restait à créer, l’outil à forger. La formation donnée par l’École fédérale des impôts n’abordait guère la pratique du contrôle. Elle mettait naturellement l’accent sur le côté fiscal, ce qui ne dérangeait pas trop les grands feudataires, disposés à payer pour avoir la paix dans leur fief. On apprenait mal dans les livres et les films à déceler toutes les tricheries et les astuces, techniques ou autres, inventées par les Maîtres de Maisons et leurs serviteurs pour tourner la loi, par ailleurs beaucoup trop libérale et inadaptée. On n’apprenait pas du tout à éviter les pièges tendus aux visiteurs par les uns et les autres. Il y a toujours eu des choses qu’on n’apprend pas dans les livres. Sa connaissance des tricheries, des combines et des pièges, Bruno la tenait des années passées de l’autre côté de la barricade. C’était un avantage certain.

Les plus résolus, les plus durs des visiteurs-inspecteurs fédéraux, rassemblés dans le groupe Thadeus Radzek – du nom de l’écrivain tchèque qui avait pris la tête de l’insurrection de 1986 – avaient accueilli Bruno Aden parmi eux. À la même époque, une campagne de presse mondiale avait été lançée contre le vice-président Quandt. Les médias demandaient notamment que Samara Ming soit visitée par un inspecteur élu et non désigné par l’administration. Élu par qui ? De toute évidence par les membres de son Corps. Mis dans l’embarras, le directeur du Corps, John Joekull, avait proposé d’envoyer à Samara Ming une commission d’inspecteurs. En fait – Joekull le savait bien – une commission ne pouvait jouer ce rôle. Le visiteur-inspecteur agissait toujours en solitaire, avec délicatesse et prudence. L’irruption d’un commando eût été dangereuse pour la Maison et en outre inefficace. La presse ne l’ignorait pas. Elle insista. Quandt déclara qu’il acceptait de recevoir un inspecteur chez lui : il n’avait rien à cacher. Mais il fit discrètement savoir à l’administration qu’il aimerait bien choisir cet inspecteur sur une liste de dix noms proposés par le Corps. Le groupe Thadeus Radzek réclama alors une élection et annonça la candidature de Bruno Aden avant même que l’intéressé fût averti de cette démarche. Aden était un nom connu. Une bénédiction pour la presse qui fit de

Bruno une vedette. C’était un peu gênant (un peu grisant aussi) pour un inspecteur qui n’avait pas quatre ans d’ancienneté dans le métier. Mais le vice-président ne pouvait plus, ainsi, récuser le candidat du groupe Thadeus Radzek, qui fut d’ailleurs élu par le Corps à une faible majorité.

… C’est pourquoi Bruno Aden, le 5 janvier 2016, en fin de matinée, se trouvait dans le hall principal de l’airport Patrice-Lumumba, à Africa I – capitale des Etats-Unis d’Afrique – en compagnie de quatre policiers venus l’accueillir et l’emmener au palais de verre de Pierre Quandt, l’homme le plus puissant de la planète. Bruno avait un sourire figé, mais il serrait les dents sous ses lèvres retroussées. Un filet de sueur coulait de chaque côté de son nez. Sa main s’élevait parfois, machinalement, vers la poche intérieure de sa tunique, dans laquelle il avait placé son ordre de mission… Qui parle de mission ? Bruno avait conscience d’accomplir sa destinée.

Il sentait obscurément que sa vie allait être bouleversée. Mais la vie de plusieurs millions de Terriens le serait peut-être aussi un jour prochain. Le jour des Voies.

Chapitre 3

May Werlack, la secrétaire de Pierre Quandt, était noire et belle. Mieux que belle : superbe. Le vice-président était noir, d’une laideur puissante, attirante, farouche, qui devait beaucoup à la chirurgie plastique. Les cicatrices, les marques tribales sur son visage long, osseux, étrangement grêlé, avaient été dessinées et taillées par le Dr Damon Stemberg, le chirurgien esthétique le plus célèbre d’Europe…

Pierre Quandt n’avait pas choisi May Werlack pour sa seule beauté. Ce n’était pas son genre. On prétendait même qu’il ne l’avait pas choisie du tout. May Werlack ne se laissait pas choisir, ni par un amant ni par un employeur, fût-il le vice-président de la Terre. Elle avait su s’imposer au poste qu’elle occupait depuis plusieurs années à sa façon habituelle, mélange de ruse et d’audace, de douceur féminine et de cruauté sans nom. Enfin, elle était là, effacée mais rayonnante, omniprésente, irremplaçable.

Bruno Aden ne voyait qu’elle. Cette noire beauté, au visage plus grec qu’africain, aux yeux pétillants d’intelligence et brûlants de passion, qui ponctuait ses phrases d’un mouvement brusque de la tête et du buste, en secouant avec grâce sa longue crinière acajou, cette fille adulée, redoutée et plus photographiée qu’une star, était-elle la reine secrète du monde, comme le magazine Femme avait osé le prétendre ?

Quandt le décevait. Le vice-président se donnait beaucoup de mal pour avoir l’air d’un dur, du féroce chef de la tribu Homo. Il en faisait trop. Il jouait son propre personnage, sans grande finesse. Mais ses yeux étaient très froids. Ils semblaient tout petits pour un homme aussi grand, large et fort. Tout petits et tout ronds, avec un regard à la fois naïf et calculateur… Mais pour Bruno, Pierre Quandt était seulement le maître de Samara Ming, un propriétaire de Maison qu’il allait affronter, après tant d’autres. Ce ne serait pas, il le savait déjà, le combat furieux mais loyal qu’il avait imaginé. L’affaire se résoudrait comme toujours en longues chamailleries têtues et sans grandeur. C’est la vie, se dit-il. Peu importait. Quandt l’intéressait infiniment moins que May Werlack, et cela devait se voir sur son visage.

— … voilà donc la situation exacte. Merci de m’avoir écouté, inspecteur Aden.

Le vice-président avait une petite voix aigre, grinçante, qui contrastait fortement avec son aspect physique – torse massif, épaules larges, cou de taureau. Bruno ne l’avait pas écouté ! Il était fasciné par May Werlack et, de toute façon, il ne voulait pas connaître les affaires privées du dictateur Pierre Quandt.

Le vice-président se retourna vers sa secrétaire en se rengorgeant.

— Vous verrez tous les détails avec miss Werlack. Et à Samara Ming, ma femme vous guidera.

Bruno prit la réflexion comme un congé. L’atmosphère du bureau, enfumée par les brûle-parfum et brassée par le climatiseur, lui irritait de plus en plus la gorge. Il avait la voix fragile et il craignait de ne pouvoir répondre sur le ton assuré et tranchant qui devait être celui d’un visiteur-inspecteur en mission. Il s’inclina, recula de deux pas et demi. Quandt parut déçu ; il se voûta brusquement, tendit la main à regret, hasarda comme une prière :

— On se reverra… après ?

Bruno sentait bien qu’il aurait pu tirer davantage, à tous points de vue, de cette rencontre ; mais la présence de May Werlack lui avait enlevé tous ses moyens. La jeune femme était visiblement consciente de son émotion. Elle avança vers lui, la poitrine tendue, en se balançant sur ses hanches.

— Si vous voulez bien me suivre, inspecteur Aden ?

Bruno sortit derrière May. Il eut l’impression que le regard de Pierre Quandt les accompagnait. Il ne devait jamais revoir le vice-président.

May Werlack invita Bruno à s’asseoir et prit place en face de lui, très près, sur un fauteuil bas, couvert de fourrure synthétique blanche – blanche comme la robe de May. La lumière du jour éclairait cette pièce munie de deux grandes baies vitrées. La peau de May parut à Bruno beaucoup moins foncée que sous l’éclairage artificiel, légèrement bleuté, du bureau de Pierre Quandt. L’intérieur de ses mains et le creux de sa gorge, révélé par un décolleté en pointe, étaient très pâles. Les bouts de ses seins se dessinaient avec précision sous l’étoffe mince du corsage. Sa jupe courte, tirée par la position qu’elle avait dû prendre pour s’asseoir, découvrait ses genoux ronds et lisses, ses cuisses fortes, musclées, brillantes… Elle croisa acrobatiquement les jambes, et un éclair blanc répondit à la question informulée de Bruno : elle portait bien un slip.

Elle tendit à l’inspecteur Aden une Shumway qu’il refusa d’un geste hésitant ; elle alluma la sienne avec un minuscule piézo en or et sourit.

— Mon cher Bruno Aden, dit-elle en français, vous permettez que je vous appelle ainsi ? Nous n’allons pas commencer à ruser…

Non ! pensa-t-il. Tu dois être trop forte pour moi à ce jeu. Sa voix était douce et rauque à la fois, chaude, nette, riche en inflexions érotiques. Elle parlait un français sans accent, bien que l’anglais fût, il le savait, sa langue maternelle. Bruno avait maintenant la certitude que May Werlack était une femme aussi dangereuse qu’attirante. Il avait un peu peur.

Elle respira très fort et esquissa un sourire qui fit bouger tous les muscles de son visage en retroussant délicatement son nez.

— Ici, nous serons tranquilles !

Elle désignait d’un geste gracieux la vaste pièce qui évoquait un studio d’artiste plus qu’un bureau ministériel : plantes vertes, tapis et tentures, poteries, meubles bas, tableaux, chaîne, térama, syntoniseur, magnétoscope… Des monceaux d’étoffe recouvraient pudiquement toutes les machines et tous les appareils. Le climatiseur maintenait une température douce, presque fraîche. On voyait au loin le soleil descendre sur la mer, par-dessus les têtes hirsutes des cocotiers. Le studio de miss Werlack se trouvait au quinzième étage de ce fameux palais de verre, au fond duquel se terrait Pierre Quandt.

— Votre entretien avec le Président, ajouta May, était naturellement enregistré et filmé. Pierre a dû vous paraître un peu tendu et un peu bizarre. Il est toujours comme ça dans les entrevues officielles. Lui qui fuit la lumière et qui a tellement horreur de la publicité (« pas évident », pensa Bruno) ! Aujourd’hui, c’était encore pire que d’habitude. Moi-même, j’ai senti que ça n’allait pas. Cette affaire est très grave pour lui. Ses ennemis – et ils sont nombreux, vous le savez – tentent de l’abattre par tous les moyens. Ils sont convaincus d’avoir trouvé son point faible : Samara Ming. Il aime cette Maison comme une personne. D’ailleurs, c’est une personne. Pierre n’a rien à se reprocher. Rien du tout, je vous le jure. Mais je dois avouer que Véra pose un problème…

— Véra ?

L’atmosphère était vierge de toute odeur. Puis, brusquement, une bouffée de parfum, amère et musquée, parut jaillir du corps de la jeune femme. C’est un truc, pensa Bruno. Comme les robes qui rétrécissent d’un coup. Les belles des tropiques raffolent de ces sortes de tricheries… Bruno connaissait tout cela depuis longtemps. Il avait vu plus fort dans l’entourage de Paul Aden (de la Banque Riad, White & Aden…). Pourtant, il lui sembla qu’il respirait le parfum de May Werlack jusqu’au fond du ventre ; il s’étrangla et oublia un instant tout ce qui n’était pas le corps de cette femme. Sa mémoire en cendres flottait sous son crâne vide et brûlant, comme une traînée de poussière dans le vent.

Véra ? Ce nom ne lui était pas inconnu. Il essaya de chercher. Son esprit embrumé ne lui obéissait plus… May avait écarté doucement les genoux et, à un mètre de lui, elle entrouvrait ses cuisses splendides. Bruno avait trente-six ans. Il se souvint de son âge et s’en étonna. Avait-il vécu ? Ce désir ardent et irrépressible lui était tout à fait inconnu. Il avait toujours maîtrisé ses impulsions. Bruno Aden avait trente-six ans, Il découvrit le désir fou et aussitôt il en fut changé. L’inspecteur-visiteur Aden s’évanouit, mourut. Il ne revivrait jamais. La comédie était finie. Aussi vite que la folie avait coulé dans son sang, la paix revint. Bruno démissionna mentalement du groupe Radzek. Que lui importait l’insurrection de 1986 ? Ou était-ce 1 968 ? Et croire qu’on pourrait changer la vie par le contrôle fiscal ou quelque chose de ce genre était une imbécillité…

Il se leva et fit quelques pas sur la moquette soyeuse. Tournant le dos à May, il respira de nouveau son parfum, dont les effluves atténués le troublaient encore sans lui enlever sa lucidité. Véra ? Il s’agissait évidemment de Véra Teren, l’ancienne star allemande, l’épouse du vice-président… Pourquoi posait-elle un problème ? Il retourna s’asseoir sans un mot et regarda May Werlack qui rit de nouveau en plissant le bout du nez et en montrant sa langue rose. Sans transition, elle redevint grave et expliqua :

— Samara Ming n’est plus la Maison de Pierre. C’est celle de Véra. C’est à peine si Pierre peut entrer chez lui. Elle le hait. Je veux dire : Samara. Véra aussi, d’ailleurs. On a raconté qu’il la séquestrait. C’est absurde. Il n’en aurait plus le pouvoir, même s’il le voulait. Samara Ming ne lui obéit plus. Véra se séquestre elle-même.

Bruno hocha la tête.

— Narcose mandibule ?

— Syndrome de Glasser, précisa May en souriant. C’est le nom scientifique de cette maladie. Tout ce que je vous raconte est naturellement confidentiel. Je ne sais pas dans quelle mesure Pierre pourrait être tenu pour responsable de ce que fait Véra chez lui. En fait, il est dépossédé. C’est tragique car il l’aime. Je parle de Samara Ming. Je ne crois pas qu’il aime encore sa femme. Sa Maison, oui. C’est pour cela qu’il n’intervient pas. J’espère que vous nous aiderez à trouver une solution. Je sais de source sûre que je peux vous faire confiance… Vous vous souvenez peut-être de Véra Teren au temps de sa gloire ? Vous ne la reconnaîtriez pas !

May se dressa lentement. Sa jupe blanche remonta très haut sur ses cuisses brunes. Le rythme cardiaque de Bruno s’accéléra. Balançant sa croupe ronde, la jeune femme se dirigea vers le fond de la pièce ; sous un gros tas de chiffons, on devinait la forme d’une console. May ne découvrit même pas l’appareil. Elle glissa les deux mains sous l’étoffe, appuya sur des touches qui claquèrent. À gauche de Bruno, au milieu d’un mur lisse, un rectangle s’éclaira.

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