Le Journal d'une Européenne

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Les femmes du vingtième siècle ont traversé les épreuves des guerres et des crises que les peuples adversaires ont mises sur leur chemin. Un chemin prometteur devenu infernal dont il a été difficile de se relever.

On ne doit pas oublier la vie souvent mouvementée de ces personnes qui nous ont offert en héritage un monde plus libre, moins misérable, un monde qui reste à la merci des nouveaux dictateurs.

Ce regard sur notre passé éclaire l'avenir et rappelle que notre parcours parfois difficile a été précédé par des épreuves plus dures de nos aïeux.


Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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EAN13 : 9782334000536
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ISBN numérique : 978-2-334-00051-2
© Edilivre, 2015
LeLuxembourg
Après l’épopée Napoléonienne le « Grand-duché », né de la reconstruction de l’Europe était un pays pauvre, la misère de ses agriculteurs y était grande, l’élevage était la principale ressource depuis bien des siècles. Sa superficie limitée et sa population peu nombreuse lui donnaient une dimension familiale. Le « Grand Duc », chef de l’antique tribu installée sur ce territoire dès la fin de l’empire romain, était issu de l’aristocratie des Pays Bas active depuis longtemps dans cette région indépendante d’esprit. Chacun le respectait comme le père de leur petite nation. A l’opposé de la plupart des pays nordiques, aucune ouverture sur la mer du Nord, aucun port ni aucun grand fleuve n’attiraient les habitants vers l’immigration sur les nouveaux continents. Il n’y avait pas d’échappatoire à la misère. Le ciel généralement gris et humide couvrait les forêts et les prairies. L’élevage, source de la survie populaire permettait d’alimenter un peuple tenace qui a conservé son propre langage cousin de celui des hollandais. La tradition ancestrale toujours vivace n’avait pas été saccagée par la révolution française : ici, personne ne songeait à abolir les coutumes séculaires. Elles étaient à la base de l’organisation familiale quotidienne.
A Buchdorf, comme la majorité des agriculteurs du nord du duché, la famille Glaesener élevait des vaches. Maria, la plus jeune des cinq filles et des deux fils d’Eugénie naquit dans ce village en 1894. Elle ne pouvait pas imaginer qu’un siècle tumultueux, toujours révolutionnaire et porteur d’immenses espoirs l’attendait. Comme il y avait un garçon pour assurer la succession de la famille, les filles devraient épouser un agriculteur : le fils ainé hériterait de la ferme Glaesener à l’exclusion de tout autre bien. Le droit d’aînesse était appliqué avec bon sens, il ne fallait ni disperser les terres ni les accumuler. Les sœurs et le frère cadet devraient se marier sans espoir d’héritage. L’une d’elle, conformément à la tradition, devrait entrer dans les ordres : dans chaque famille, il était bienséant que l’un des enfants soit donné à la religion. Chacun était libre de son choix, mais choisir d’entrer « dans les ordres religieux » apportait une vie plus confortable que celle de ceux qui s’éreinteraient aux travaux de la ferme. La vocation chrétienne permettait aux jeunes novices de prolonger leurs études bien au-delà du strict nécessaire pratiqué dans les campagnes. Une religieuse ou un religieux étaient un lettré respecté de tous. Il faisait autorité à l’occasion des conflits familiaux.
Maria débuta sa vie sous la protection de sa proche sœur, Hilda. Elles étaient bercées par les tâches journalières associées au troupeau de sa ferme. Ensemble, à la sortie de l’école, elles couraient vers les prés pour assister au retour des vaches vers l’étable et participer à la traite. Là, l’odeur du lait tiède, la vapeur qui se formait sur le dos des animaux, le bruit des ustensiles métalliques et la pénombre de l’étable les excitaient. Elles aidaient leur père à transvaser le lait dans les récipients collectés sur la charrette dés le lendemain matin. Elles surveillaient la surface de ce liquide précieux dans l’espoir d’y découvrir un dépôt de crème en formation. En cachette, vite, elles en ramasseraient sur le bout du doigt pour la sucer. C’était si bon !
L’école paraissait fastidieuse pour Maria : à la maison, on parlait luxembourgeois, mais la maîtresse devait leur apprendre la langue allemande. Une partie de ses cours se faisait dans cette langue difficile à écrire. Après quelques années, tout devint encore plus compliqué : il fallut également apprendre le français, langue officielle de l’administration. Les barbelés des prairies lui semblaient bien plus attrayants que les pleins et les déliés gothiques que sa plume à encre devait dessiner sur les feuilles blanches d’un mauvais papier
et bien plus attrayant que l’apprentissage de deux langues supplémentaires. Les vaches étaient plus proches : elles la comprenaient lorsqu’elle les appelait. Certaines avaient même un prénom ! Elles étaient de fidèles compagnes. Maria leur parlait en luxembourgeois, un langage qui ne s’écrivait pas, mais un langage régional qui unissait les familles. Le dimanche, la grand-messe était une fête : des vêtements neufs et propres, un chapeau, l’odeur du savon et du parfum, les chaussures cirées et brillantes, l’orgue de la petite église et les habits colorés exotiques du curé créaient un univers de qualité. Les chants que les femmes entonnaient avec plus de vigueur que les hommes résonnaient sous la voûte peinte de scènes bibliques naïves. Ce cérémonial religieux rassemblait le village. Il précédait le repas amélioré que sa mère avait préparé dès le matin. Dans la cuisinière, le bois générait des flammes rouges et orangées qui crépitaient et répandaient une douceur indicible. De l’eau chaude y était alors disponible. Dehors, les averses souvent glacées rinçaient la cour intérieure toujours salie par le passage quotidien du troupeau de la ferme et par les poules qui grattaient le fumier central. L’ambiance douillette de l’intérieur que les cinq filles et les deux garçons de la maison animaient sans cesse contrastait avec l’extérieur froid et malodorant.
Maria grandissait tranquillement, mais en secret elle espérait le jour où, libre et indépendante, elle prendrait son envol et quitterait la maison familiale pour vivre sa propre existence dans un environnement bien différent, un univers qu’elle espérait plus confortable. Ses sœurs plus âgées étaient trop encombrantes, trop bruyantes et parfois trop rustiques. Trop souvent, elle devait leur rendre des comptes : qu’avait-elle fait de sa journée ? Pourquoi ne pas les avoir accompagnées chez une cousine ?… Ses voyages en charrette derrière les deux chevaux de trait ne la menaient pas plus loin que les quelques villages situés à moins de dix kilomètres, près de deux heures de route. Elle souhaitait découvrir des horizons nouveaux : elle avait entendu parler du chemin de fer qui désormais venait de France et allait traverser son pays en direction d’Aix La Chapelle en Allemagne. Elle imaginait qu’il s’agissait d’une porte largement ouverte vers de nouveaux espaces. Les frontières de son univers devaient s’élargir à l’infini. Aujourd’hui, l’école bridait encore ses désirs d’évasion. L’adolescence de la jeune fille s’achevait, elle était désireuse de ne pas s’enfermer dans l’avenir terne des agriculteurs rustiques des cantons voisins. Le sort d’une fille d’éleveurs vouée au mariage avec un paysan du voisinage n’était pas dans ses projets secrets. Elle imaginait aller vivre dans une ville à l’écart des odeurs des vaches et des chevaux, à l’écart des tâches quotidiennes imposées par les animaux de la ferme. Elle redoutait que ses parents ne prennent une décision définitive relative à son mariage. Avant qu’il ne soit trop tard, elle osa enfin s’ouvrir de ses désirs auprès de sa mère : – Maman, je n’aime pas l’école, ça ne me convient pas. Ce que j’y ai appris ne me sert à rien. Je veux quitter la ferme pour m’instruire vraiment, je veux aller vivre en ville, y apprendre les bonnes manières, voir autre chose que notre cour de ferme salie par les vaches et les poules. – Maria, nous n’avons pas d’argent pour te payer des études longues et coûteuses, tu le sais bien. Que penseraient tes sœurs si nous devions faire cet effort pour toi et ne rien payer pour elles ? Oublies vite cette idée. Ce n’est pas pour nous, nous sommes de modestes éleveurs de bétail de génération en génération. Il faut accepter notre condition de vie, c’est celle des habitants du Luxembourg. Ici, avec nous, tu es en sécurité. Tu manges à ta faim et un jour nous te trouverons un bon parti parmi les garçons de la région. N’en parles pas à ton père, il ne comprendrait pas que tu n’acceptes pas ton sort et il en serait fâché. On ne choisit pas son destin, c’est le ciel qui nous l’offre. – Mais maman, je suis sûre que je peux le faire : j’ai lu dans le journal que l’on offrait des places en France comme jeune fille au pair ! D’autres ont eu le droit d’y aller, pourquoi pas moi ? Je suis suffisamment grande maintenant.
– Quoi, en France ! Tu n’y penses pas sérieusement, j’espère ! – Pourquoi pas ? – Chez ces révolutionnaires qui sont toujours en guerre contre l’un ou l’autre ! Chez ces gens sans moralité qui n’ont plus la foi chrétienne ni les bonnes coutumes de nos familles ! Que deviendrais-tu dans ce pays où il y a tant de prostituées, où il y a une république qui a renié la religion, où l’on envoie les gens dans des colonies ! Tu ne réfléchis à rien ma pauvre fille, acheva-t-elle désemparée. Tu te vois au milieu de ces gens là, toi que nous avons bien éduquée ? – Justement oui, j’ai réfléchi. Je veux partir travailler en France ! s’exclama-t-elle, énervée par la réponse de sa mère, avant de poursuivre : on trouve tout là-bas, je l’ai lu dans les journaux. Ils ont fait des expositions universelles, ils ont construit des trains, des métropolitains électriques souterrains, des grands palais, d’immenses avenues : tout ce qui existe dans le monde y est regroupé. Je veux aller voir tout cela ! Les tabliers gris que je dois porter tous les jours de la semaine me font ressembler à nos vaches : elles, je les aime bien, mais elles ne sont pas le but de ma vie. Elle poursuivit encore pour se justifier : – En France, ce n’est pas comme ici, les gens sont libres de penser ce qu’ils veulent. Je l’ai lu dans les journaux : ils racontent tout. Ici, il faut aller se confesser tous les samedis, même si l’on n’a rien à se reprocher. Le curé nous surveille, il veut nous faire croire que nous avons péché tous les jours de notre vie : il veut nous voir baisser la tête. Lui, je le déteste. Il écoute nos confessions, il cherche seulement à connaître nos secrets de jeunes filles. Tout cela ne le regarde pas. D’ailleurs maintenant je ne lui raconte plus que des mensonges. Cela lui apprendra à vouloir connaître notre intimité ! – Comment ! Tu oses mentir pendant tes confessions, mais c’est un péché mortel ! Te rends-tu compte de la gravité de ce que tu dis ? – Péché mortel ? En suis-je morte ? Ce curé n’a qu’un but, j’en ai parlé avec Hilda : il veut nous maintenir dans notre condition de pauvres éleveurs. Ainsi, il se sent le maître de vous tous. Il se croit même plus fort que le bourgmestre qui doit se confesser lui-aussi et lui confier ses secrets. Il nous soumet à sa loi catholique que personne n’ose braver par peur de l’enfer qu’il nous promet si nous ne l’écoutons pas ! Je ne supporte plus cela, je ne crois pas à son enfer. Je veux partir là où l’on est libre de penser. – Oublies ce que tu viens de me dire. Je crois que ces paroles sont des erreurs de jeunesse, sinon je serai fâchée avec toi. Nous en reparlerons plus tard lorsque tu te seras calmée. Je veux savoir ce qu’en pense ton père : ne sois pas surprise s’il te fait la leçon dans les jours à venir !
Eugénie était effrayée par les paroles de sa fille : elle-même n’aurait jamais imaginé avoir de telles pensées. Elle croyait avoir élevé Maria dans le droit chemin dont personne ne doit s’écarter : la voie est tracée, il faut croire ses parents, suivre la religion catholique. Pourquoi douter ? Pourquoi vouloir repenser et remettre en cause ce qui s’applique depuis tant de siècles pour le bien de tous ? L’éducation religieuse de l’école n’avait pas été comprise par sa fille ! Pourquoi cet échec avec celle-là, pourquoi mettre en doute ce qui s’impose depuis toujours ? Il n’y avait pas eu de souci avec ses sœurs ni avec ses frères. Pourquoi se rebellait-elle ?
Craintive, dans l’intimité de la chambre, un soir, Eugénie osa se confier à son mari. Elle était persuadée que celui-ci serait mécontent des inadmissibles pensées perverses de sa fille cadette. Lui qui avait subi les contraintes des traditions et qui avait regretté en secret de n’avoir pas pu y échapper, comprit bien les aspirations de Maria. Il se reconnaissait un peu en elle et respectait ce courage dont il n’avait pas osé faire preuve autrefois. Elle était moins soumise que les autres, elle était vaillante. Il chercherait à l’aider dans sa conquête du monde moderne qui se construisait de l’autre coté des frontières du Grand-duché, en Allemagne et en France.
Dans l’immédiat, il devait rassurer sa femme et la convaincre qu’il remettrait sa fille sur la route du bon sens luxembourgeois. Il y réfléchit longtemps. En secret, il envisageait toutes les possibilités pour satisfaire sa fille sans faire perdre la face à Eugénie. À partir de ce jour, il lut les annonces et les articles de tous les journaux disponibles dans le village, mais ici, à Buchdorf, il y avait peu de journaux, comment se faire une idée ? A l’occasion d’un déplacement dans la capitale, à Luxembourg ville, il consulta l’un de ses oncles, clerc de notaire. Cet homme instruit saurait sans doute l’orienter et lui proposer une solution : – Tu sais Adolphe, on ne peut conseiller personne sur un tel sujet. Mais je veux te venir en aide. Ta fille a raison de choisir la France pour son éducation plutôt que l’Allemagne où l’empereur se conduit comme un dictateur, c’est un prussien et on n’aime pas les prussiens ici. J’ai déjà rencontré des allemands autrefois. Des prussiens qui avaient envahi les Ardennes dans la province belge de Luxembourg, juste a coté, à Arlon. Je peux te dire qu’ils n’étaient pas fréquentables, ils avaient une réputation terrible. Aujourd’hui, notre Grand Duc a bien raison d’avoir choisi la neutralité comme la Belgique : ils ne nous envahiront pas la prochaine fois ! Je sais qu’en Alsace ils ont pourchassé et fait fuir tous ceux qui ne se soumettaient pas à leur dictat : la langue alsacienne a été interdite à l’école, on peut être puni si on la parle dans la rue. Seule la pratique de la langue allemande est autorisée. Imagines-tu cela chez nous ? Imagines-tu que l’on ne parles plus notre luxembourgeois à la maison ? Ta fille a bien raison de choisir la France, répéta-t-il. La liberté n’a pas de prix. Ici, au Luxembourg, nous sommes encore enracinés dans le passé : la révolution française avait peut-être de bons cotés que nous ne connaissons pas.
Cet oncle était un avant-gardiste : oser prétendre que la révolution française pourrait avoir eu de bons cotés n’était pas une idée correcte dans le « Grand-duché ». Il n’était pas imaginable de le déclarer en public.
– Oui, ce serait terrible de ne pas pouvoir parler comme on le veut, mais pour Maria, que faire ? – Elle ne doit pas tomber chez n’importe qui. Il faut lui trouver une bonne famille, cultivée, honnête et avec des ressources suffisantes. – Comment faire ? – Ne t’inquiètes pas, Adolphe, ici nous recevons des journaux français. Je vais les consulter, lire les annonces. Si une bonne occasion se présente, je répondrai à la proposition, je me renseignerai et je t’informerai : surveilles ton courrier car je ne veux pas que toute la famille soit alertée. Cela restera un secret entre nous deux tant que nous n’avons rien trouvé. – Je te remercie. A la ferme personne ne croit que ma fille pourrait partir, je garde cela pour moi et j’attends de tes nouvelles.
Rassuré par son oncle, Adolphe prit congé. Il ne se sentait plus seul, il était rassuré car rien n’était fini, tout allait peut-être commencer. Sa femme, Eugénie, ne devrait rien savoir : elle serait trop inquiète et trop soucieuse.
Les mois passèrent. Maria, qui ignorait la démarche paternelle, continuait à feuilleter en cachette les annonces du journal que la famille achetait quotidiennement. Elle gardait l’espoir d’y découvrir un jour la proposition qu’elle espérait. Un matin, elle fut surprise par son père alors qu’elle lisait attentivement les encadrés de la colonne qu’elle ne ratait sous aucun prétexte : – Que lis-tu ma fille ? Ce ne sont pas là des pages pour toi, tu recherches quelque chose ? Maria rougit en balbutiant des mots incompréhensibles. Elle ignorait qu’Adolphe savait tout de ses projets et qu’il tentait de les organiser. Il était fier de connaître le secret de sa fille. Il venait, à l’instant, de recevoir une lettre de son oncle qui avait contacté une famille dont il restait encore à vérifier la bonne moralité.
– Ne t’inquiètes pas, reprit-il. Ta mère m’a parlé et je sais ce que tu cherches. Seule, tu n’arriveras à rien. Fais-moi confiance et surtout n’en parles à personne, pas même à Eugénie. Elle serait trop inquiète. Maria rougit encore un peu plus, si cela était possible : – Tu savais et tu ne m’as rien dit ? – Bien sûr que non. Je ne pouvais pas crier cela sur tous les toits. Ce matin, j’ai reçu de bonnes nouvelles. En France, il y a beaucoup de tissages dans le Nord. Ce sont de bonnes familles. Ils sont bien éduqués et sérieux. Il y a des siècles que ces métiers existent. A Sedan, depuis Louis XIV, il y a beaucoup de draperies. Elles sont réputées pour leur grande qualité. Ils en exportent partout dans le monde. Ce n’est pas comme le lait que nous livrons tous les matins pour être consommé sur place. Adolphe poursuivit, après une courte pause, pour mieux marquer son effet : – Cette ville est située au pied d’une forteresse imprenable. En 1870, les Prussiens ne s’y sont pas frottés et les bavarois n’ont vaincu les Français qu’à l’extérieur de la ville ! Je crois que la leçon a porté ses fruits et que cela ne se reproduira plus jamais. – Dis-moi, papa, cette ville est-elle loin ? – Pas du tout, le chemin de fer qui doit relier Paris et Luxembourg-ville y passe et il doit s’y arrêter. Cette ville est située juste après la province du Luxembourg, de l’autre coté de la Belgique. Adolphe, conquérant, cherchait à rassurer sa fille en étalant son récent savoir. Désormais, il était fier de d’imaginer qu’elle irait sans doute parfaire son instruction en ville, loin des odeurs d’étable, loin du regard des garçons rustiques de Buchdorf.
Il fallut encore bien des jours avant que Maria ne quitte sa ferme natale : son oncle devait s’assurer que la future maison d’accueil présentait toutes les garanties souhaitées. Les notaires forment une corporation soudée qui dépasse les frontières et l’entraide n’est pas un vain mot dans cette profession. Eugénie était angoissée : elle n’imaginait pas qu’il soit possible ni prudent pour sa fille de s’expatrier si loin, mais elle était fière du courage dont faisait preuve Maria pour se lancer seule dans une telle aventure. Elle ne l’enviait pas, les mondes inconnus ne la tentaient pas. Elle aurait été heureuse que Maria abandonne cette idée au dernier moment.
Dans la famille Lefèvre, à Sedan, on voulait s’assurer également que cette jeune fille qui leur était proposée pour le ménage était de bonnes mœurs. Elle ne devait pas générer le trouble ici dans les Ardennes où l’on respecte encore l’ancienne morale rigide héritée du protestantisme d’autrefois. Il fallait s’assurer qu’elle serait capable d’entretenir la maison bourgeoise où l’on devait l’accueillir en échange de ses services. Non seulement une étrangère devait offrir un meilleur travail à la maison qu’une jeune fille de la région, mais elle devait être moins exigeante et moins coûteuse. Il n’y aurait pas d’horaire ni de jour de repos : seule une semaine annuelle lui serait accordée pour retourner voir sa famille ; ceci n’était pas un dû mais une marque de paternalisme de ses futurs patrons. En compensation, on lui enseignerait un français correct et les bonnes manières, on lui offrirait le gîte et le couvert.
Maria était une fille intelligente désireuse d’un avenir meilleur, elle savait s’adapter. Sans hésiter, elle avait accepté ces contraintes dès qu’on les lui avait proposées, certaine qu’elle saurait obtenir seule les libertés qu’elle souhaitait. L’essentiel était de quitter la ferme pour la ville. Elle voulait franchir les frontières du « Grand-duché » pour voir ailleurs, au-delà de son horizon familial. Elle refusait l’enfermement historique de sa famille rurale.
Le jour attendu se présenta enfin. Eugénie, sa mère, avait préparé son bagage. Peu de choses, mais si précieuses ! Des sous-vêtements propres et fraîchement repassés accompagnaient deux robes et du matériel de toilette personnel qu’elle lui avait acheté auprès du marchand ambulant. Tout cela était emballé dans une valise dont la couleur imitait le cuir. Ses sœurs étaient effrayées par l’idée d’un départ vers l’inconnu. Mais, éblouies, elles étaient
envieuses de tout ce que les parents avaient préparé pour le départ de Maria fière de voyager si loin. Avec la charrette de la ferme, son père l’accompagna jusqu’à la gare de Luxembourg ville. Ce fut un long trajet sous le vent frais du matin et quelques fines averses. Bien en avance, ils arrivèrent à la gare encore vide de passagers. Adolphe acheta l’aller simple : le trajet serait direct, aucun changement de train n’était prévu. Adolphe, qui n’avait jamais voyagé autrement qu’avec sa charrette, expliqua encore et encore à Maria ce que seraient les arrêts en gare. Elle ne devait pas rater Sedan. Là, elle pourrait reconnaître ses futurs maîtres qui l’attendraient sur le quai de la gare : lui serait accompagné de sa femme et tiendrait son chapeau devant lui au lieu de le porter sur la tête. Eux avaient reçu une photo de leur jeune fille au pair. Il ne devrait donc pas y avoir de problème de reconnaissance. Maria avait appris le français à l’école et son père lui avait mis en poche quelques francs luxembourgeois : on ne sait jamais.
Lorsque la machine à vapeur, signe de l’avenir prometteur de la jeune fille, approcha enfin du quai, elle était enveloppée d’effrayants bruits nouveaux, d’odeurs de charbon et de graisse. Elle sifflait en libérant droit dans le ciel un rapide panache de vapeur blanche. La puissance de ce spectacle impressionnant provoqua le recul des passagers vers l’arrière du quai. La force dégagée par ce monstre d’acier paraissait immense et mal contenue dans cette locomotive congestionnée apparemment prête à exploser. Elle soufflait sans cesse de tous cotés. Le respect qu’imposait naturellement ce monstre d’acier était plus intense que l’angoisse du départ. Le pincement au cœur que ressentait Maria partie vers l’inconnu se mêlait à la frayeur qu’inspirait ce train gigantesque. Elle ne savait pas comment monter dans un wagon, loin de la locomotive, ni comment s’y installer. Adolphe qui ne le savait pas non plus, l’aida comme il put. Le secours des autres passagers plus accoutumés fut le bienvenu. Ils souriaient, amusés par cette jeune paysanne qui découvrait le chemin de fer. La valise rangée dans les filets au-dessus des sièges paraissait bien petite dans le grand compartiment de cette troisième classe qui accueillait huit passagers. La banquette en bois vernis était un peu dure. Maria et son père ne se quittaient pas des yeux. Ils étaient inquiets de se quitter pour la première fois et pour si longtemps. Bien qu’angoissée, elle était heureuse. De son coté, son père ne parvenait pas retenir des larmes. Elles ruisselaient dans les plis de ses joues burinées par le labeur de la ferme. A Buchdorf, Eugénie restée seule pleurait aussi. Elle avait laissé partir sa fille cadette vers son destin. Elle aurait préféré la garder ici, à coté d’elle, comme le font toutes les mères du monde. Seule consolation, elle avait conscience qu’il ne faut pas retenir un enfant contre sa volonté. Mais cela était très dur à vivre. Elle aurait préféré que sa fille fasse un choix normal. Lorsque la porte du compartiment fut fermée par l’employé de gare, la coupure entre l’ancien monde qu’elle abandonnait et l’avenir qu’elle envisageait fut effectif. La gorge nouée par la cassure de ce départ, au travers de la vitre, Maria fit des signes de la main à son père qui les lui rendit. Puis tout se mit en mouvement avec quelques à-coups et la respiration bruyante de la locomotive à l’avant qui arrachait le convoi à cette gare de Luxembourg ville. Adolphe accompagna le train jusqu’au moment où la lente accélération ne lui permit plus de le suivre en marchant. Cet arrachement douloureux était plus difficile à supporter qu’il ne l’avait imaginé. Les larmes roulaient sur ses joues d’homme endurci par l’existence difficile des fermiers de sa génération.
Les prairies bordées de pommiers alternaient avec les bois. Le wagon oscillait d’un bord vers l’autre. Les roues métalliques chronométraient la longueur de chacun des rails. La fumée noire de la locomotive assombrissait le ciel en haut des vitres. Le défilement du paysage fatiguait les yeux de Maria qui sombra inconsciemment dans le sommeil. C’est le martèlement du poinçon du contrôleur contre la vitre qui la réveilla. Avec frayeur, elle constata qu’elle s’était assoupie alors qu’il ne fallait rater aucune des gares afin de connaître l’avancement de son trajet. Où était-elle ? Où le train était-il arrêté ? Un douanier luxembourgeois bientôt suivi d’un douanier belge s’adressait aux voyageurs
pour leur demander leurs papiers d’identité. Ce contrôle de routine n’était pas fait pour les riverains de la frontière ; il s’agissait plutôt de surveiller les mouvements entre l’Allemagne et la France. Les exécrables relations entre ces deux États concurrents devaient être surveillées en Belgique comme au Luxembourg, états souverains et neutres. Ils n’entendaient pas devenir un lieu où les luttes secrètes entre ces deux grandes puissances mondiales pourraient se développer. Luxembourgeois et belges penchaient du coté français mais tenaient à afficher leur superbe neutralité pour éviter d’être entraînés dans un futur conflit qu’ils jugeaient déjà inévitable et qui ne les concernait pas.
Il fallut plus de vingt minutes avant que ces contrôles ne soient achevés. A nouveau le train s’ébranla, les yeux de Maria s’affaissèrent une seconde fois. Arlon, les forêts des Ardennes belges circulèrent de part et d’autre des wagons bruyants et instables.
La famille Lefèvre
La ville de Sedan approchait, il y avait plus d’une heure que le cœur de Maria battait fort : elle suivait son destin. Elle surveillait toutes les gares dont la liste était inscrite sur le papier qu’elle serrait dans sa main. La prochaine serait sa destination. Le train ralentit enfin puis s’immobilisa le long d’un quai interminable. Emue, son cœur battait vite et fort, elle descendit du wagon. Aussitôt les passagers de son compartiment la rappelèrent : elle avait oublié sa valise ! Certains que ce moyen de transport, nouveau pour une jeune étrangère venue en France, l’aurait perturbée, les autres voyageurs veillaient sur elle. Cette étourderie bien pénalisante lui avait été ainsi épargnée.
De nombreuses personnes descendaient ou montaient dans ce chemin de fer à l’arrêt que léchait la vapeur blanche de la locomotive. Une gare neuve surplombait le quai qui s’allongeait à perte de vue. Dans cette foule, elle devait reconnaître sa famille d’accueil. Elle avait oublié les consignes de son père et se demandait comment faire. Un homme s’approcha d’elle. Il était vêtu d’un costume noir et portait un chapeau à la main. Sa femme le suivait quelques pas en arrière. Maria fut effrayée par cet inconnu : à dix-sept ans passés, on ne l’avait jamais abordée ailleurs que dans son village où elle connaissait tout le monde : – Vous êtes sans doute Maria Glaesener ? Lui demanda-t-il. Elle se sentait perdue et lui répondit en Luxembourgeois, sa langue maternelle. Alors l’homme sourit : il s’agissait bien de cette jeune fille au pair qu’il attendait. Il faudrait lui apprendre le français, elle était jolie fille, il en fut flatté, il avait fait un bon choix. Ses voisins allaient l’envier. En arrière, sa femme gardait un air austère. Que savait faire cette jeune paysanne venue d’un pays étranger où l’on ne parlait pas la langue de la république ? Il faudrait sans doute tout lui apprendre. Maria rougissait d’émotion, elle poursuivit dans son patois luxembourgeois incompréhensible. Elle avait oublié tout son français. Sa famille d’accueil l’entraîna en dehors de la gare. Comme à Luxembourg ville il y avait quelques automobiles ! Ce fut une surprise. Elle monta à bord de l’une d’elle pour la première fois de sa vie ! La Ford roula sur une longue avenue de près d’un kilomètre et rejoignit la ville. Après un dédale de rues, elle s’immobilisa devant un immeuble en pierres jaune-ocre de plusieurs étages. L’homme lui prit la valise et la femme la prit par la main. Dans la rue étroite, le battant droit du lourd portail de la porte cochère grinça en s’ouvrant sur un grand vestibule sombre bourgeois. Tout y était propre et silencieux. Le bruit des chaussures à semelles de cuir donnait, dans l’escalier, le rythme de l’ascension vers le premier étage. La grosse clé d’acier n’était pas nécessaire : il n’y avait pas de voleur susceptible d’oser s’introduire dans l’appartement. La poignée ouvrit directement l’entrée du logement. Maria qui n’avait jamais vu un appartement de ville resta comme figée, incrédule. Depuis l’entrée elle voyait des meubles de bois sombre et des sièges cirés, brillants. Au mur, les portraits photographiés des membres éminents de la famille surveillaient les faits et gestes de chacun. Cela différait de la ferme de ses parents : là-bas aussi, il y avait un salon pour recevoir, mais...
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