Le Journal de Roxanne

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2 Janvier 2034 : Roxane commence son journal intime alors qu’un virus mortel s’attaque à la population masculine. Exclusivement… C’est au quotidien qu’elle nous fait suivre alors l’inexorable cheminement de l’épidémie… Qu’elle nous fait partager ses doutes, ses craintes, ses espoirs… Qu’elle nous décrit la vie sans les hommes, regroupés, pour ce qu’il en reste, dans des centres qui les mettent à l’abri de l’impitoyable contamination… Jusqu’au jour où…
2034 est le premier volet d’une trilogie dont les deux volumes suivants couvriront les années 2084 et 2134…
François Fabien a mis en ligne, depuis 2006, sur différents blogs, de nombreuses nouvelles et quelques « romans » parmi lesquels Mémoires d’une toute petite queue, Colocataires, Visites médicales, Sous les revues.
Publié le : mercredi 19 août 2015
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EAN13 : 9782756109367
Nombre de pages : 178
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François Fabien

Le Journal de Roxane

 

2 Janvier 2034 : Roxane commence son journal intime alors qu’un virus mortel s’attaque à la population masculine. Exclusivement… C’est au quotidien qu’elle nous fait suivre alors l’inexorable cheminement de l’épidémie… Qu’elle nous fait partager ses doutes, ses craintes, ses espoirs… Qu’elle nous décrit la vie sans les hommes, regroupés, pour ce qu’il en reste, dans des centres qui les mettent à l’abri de l’impitoyable contamination… Jusqu’au jour où…

2034 est le premier volet d’une trilogie dont les deux volumes suivants couvriront les années 2084 et 2134…

 

François Fabien a mis en ligne, depuis 2006, sur différents blogs, de nombreuses nouvelles et quelques « romans » parmi lesquels Mémoires d’une toute petite queue, Colocataires, Visites médicales, Sous les revues.

 

EAN numérique : 978-2-7561-0936-7

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François FABIEN

 

Le Journal de Roxane

Lundi 2 janvier 2034

 

Il n’y a pas eu cours aujourd’hui. Personne n’aurait eu, de toute façon, le cœur à ça. C’est une hécatombe, une épouvantable hécatombe. On n’a plus ni pères, ni frères, ni oncles, ni amoureux, ni amis, ni copains. Il n’y a plus d’hommes. Ils tombent malades les uns après les autres. En deux jours – trois au maximum – cette saloperie de virus les emporte. Eux. Et uniquement eux. À la fac, sur huit cents filles, quatre seulement en comptent encore dans leur entourage. Ils se terrent chez eux dans l’espoir d’échapper à l’impitoyable contamination. À tout hasard. Parce qu’on ne sait rien des modes de transmission… La seule chose qu’on sache – qu’on soupçonne – c’est que le chromosome Y est probablement impliqué. On s’en serait douté… Les scientifiques – dans le contexte actuel exclusivement des femmes – répètent sur tous les tons qu’elles cherchent, qu’elles y consacrent tout leur temps et toute leur énergie. Ça coule de source. Et qu’elles sont sur le point de trouver, que d’ici quelques semaines on devrait disposer d’un traitement efficace. Ça, personne n’y croit. Et, de toute façon, il sera trop tard.

 

Les politiques sont désemparés. On a dû procéder en catastrophe, juste avant Noël, à un remaniement ministériel radical. Un gouvernement composé, par la force des choses, tous partis confondus, uniquement de femmes. De femmes d’exception. Il fallait qu’elles le soient pour faire face à une situation aussi dramatique. Elles la gèrent au mieux. On ne manque de rien. Tout fonctionne « normalement ». Mais elles ne peuvent évidemment pas faire que ce qui est ne soit pas.

 

Je suis devenue un monstre d’insensibilité. Quand mon père est mort j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Quand Kerwan est mort aussi. Et Lucas. Et Silien. Et puis plus rien. On mourait autour de moi. On continuait à mourir à tour de bras. Ça ne m’atteignait plus. Je m’en fichais. J’étais ailleurs. Je suis encore ailleurs. Indifférente à tout. D’après Iliona – et ses livres de psycho – c’est une réaction parfaitement normale, un système de défense qui se met spontanément en place quand on est confronté à l’insupportable : ça évite de sombrer dans la folie. Mais, du coup, je ne suis plus moi. C’est une étrangère qui m’habite. Et qui m’effraie horriblement…

Jeudi 5 janvier 2034

 

Je n’ai plus de famille. Ou si peu. Ma grand-mère… J’ai passé les vacances de Noël avec elle. Elle n’a aucune conscience de la gravité de la situation… Elle répète, sur tous les tons, que, par le passé, des millions d’hommes sont tombés sur les champs de bataille et que la nature a toujours compensé. « Il naît de toute façon beaucoup plus de garçons que de filles. C’est pas pour rien… » Elle, c’est la fonte des glaciers et la montée des eaux qui la préoccupent. « Tu te rends compte que La Rochelle risque de disparaître ? La Rochelle ! Où j’ai passé trente ans de ma vie. Où ta mère a rencontré ton père. C’est malheureux à dire, mais elle est partie à temps, tiens, ta pauvre mère ! À croire qu’il y a un bon Dieu et que s’il l’a rappelée à lui, il y a cinq ans, c’est pour lui éviter le désespoir de voir ses plus beaux souvenirs engloutis… » Elle a ressassé La Rochelle – et la mort de ma mère – pendant quinze jours.

 

Ma tante Delphine, elle, fond en larmes dès qu’elle m’aperçoit, se jette dans mes bras en sanglotant qu’on va tous mourir. « Les hommes d’abord et nous après. On veut pas nous le dire pour pas nous affoler, mais on va y passer. On va tous y passer. Mais je veux pas mourir, moi, je veux pas ! » Pour te remonter le moral, rien de tel que tante Delphine. Quand elle te lâche enfin, t’as plus qu’une envie, c’est d’aller te foutre à l’eau.

 

Quant à mon cousin Paul, il brandit à tout propos et hors propos, comme un bréviaire, le livre Les hommes protégés, de Robert Merle… « Il avait tout prévu, cet homme, tout, le virus, tout… Tout est-là-dedans… »

Du coup, je l’ai lu… C’est impressionnant… Et ça fait froid dans le dos…

 

Qui encore ? Ma belle-sœur Aglaé qui m’accable de reproches permanents. Si Lucas, son mari – mon frère – est mort, ma famille en est incontestablement responsable. C’est la nourriture qu’on lui a fait ingurgiter pendant toute son enfance et son adolescence qui est la cause de tout.

 

J’ai aussi une cousine – Bérénice – qui ne m’adresse plus la parole depuis des années. Je ne sais pas pourquoi. Elle ne le sait sans doute pas non plus.

 

Et c’est tout. Autant dire que je suis seule. Je ne suis pas la seule à être seule. On est toutes – toutes les filles que je fréquente – plus ou moins dans la même situation. Les femmes adultes de notre entourage sont, à quelques rares exceptions près, sous le choc. Tétanisées. Incapables de nous apporter quelque réconfort que ce soit. C’est nous qui, au contraire, devons les porter à bout de bras. Leur univers s’est effondré. Elles ont perdu tous leurs repères. Nous aussi. Mais nous, il faut qu’on regarde devant. Malgré tout. Il faut qu’on croie qu’on a un avenir. Ou qu’on fasse semblant. Sinon…

Lundi 9 janvier 2034

 

On ne s’y fait pas. On s’attend à les voir surgir à tout moment. Au café. Ou sur le campus. Ils vont nous sourire… « Ça va comme vous voulez, les filles ? » S’attabler avec nous. Et tout va reprendre comme avant. Ils ne viennent évidemment pas. On essaie de parler d’autre chose. De penser à autre chose. On ne peut pas. C’est toujours là. Ça occupe toute la place. Partout. Tout le temps. Plus rien d’autre ne compte. Plus rien d’autre n’a d’importance. Il se dit tout. Et le contraire de tout. On prétend que l’épidémie serait partie de Suède où un savant fou aurait sciemment contaminé les réserves d’eau potable pour se venger de son chef de service. Une rumeur persistante en impute au contraire la responsabilité à un groupe de femmes, les Walkyries sanglantes, qui se serait juré de libérer la planète de toute présence masculine. D’autres y voient la main d’extra-terrestres qui, dans l’intention avouée d’améliorer l’espèce humaine, se débarrasseraient de concurrents gênants et inutiles avant de venir eux-mêmes féconder les Terriennes. Celles qui affirment les avoir vus – de leurs yeux vus – assurent qu’ils sont merveilleusement beaux, supérieurement intelligents et extraordinairement séduisants. Ben voyons ! Il se dit aussi que le virus est en pleine mutation – ce qu’on nous cacherait soigneusement – et que, dans les semaines qui viennent, ce sont les femmes qu’il va à leur tour frapper. Personne ne sait rien, mais tout le monde parle.

 

Le gouvernement, lui, agit : tous les individus de sexe masculin vivants sont invités à se faire connaître, dans les plus brefs délais, par téléphone, aux autorités compétentes. Ils seront immédiatement soumis, à leur domicile, à un test de dépistage désormais disponible. Et fiable. Les hommes contaminés seront hospitalisés dans des structures spéciales. Quant aux autres, les « intacts », ils seront transportés en ambulances stériles et regroupés dans des centres où ils seront coupés de tout contact avec l’extérieur. À l’évidence dans leur intérêt. Comme quoi les survivants ne doivent vraiment pas être nombreux. Sinon, une telle opération serait techniquement impossible…

Mercredi 11 janvier 2034

 

On passe beaucoup de temps au café. On a besoin les unes des autres. Pour se rassurer. Pour pouvoir évoquer encore et encore la vie d’avant. Ce n’est pas forcément ce qu’on fait de mieux. Parce qu’on s’entretient mutuellement dans la tristesse et la nostalgie. Parce que, quand on envisage l’avenir, c’est toujours systématiquement sous les couleurs les plus sombres. On ne rit plus. On ne plaisante plus. On sèche pratiquement tous les cours.

 

On a changé. On a toutes profondément changé. Iliona, toujours si pimpante avant, se néglige. Elle ne se maquille plus, ne se coiffe plus, ne prête plus la moindre attention à ses vêtements.

« À quoi bon, maintenant ?

– Mais tu disais que c’était pas pour le regard des autres que tu te faisais belle, que c’était pour toi…

– Oui, oh, ce qu’on dit… »

Xadine s’est apparemment tournée vers la religion. Elle passe ses soirées à étudier les enseignements d’un mystique slovène qui, paraît-il, avait très exactement prédit, il y a plus de vingt ans, ce qui se passe aujourd’hui…

« Dans les moindres détails, vous verriez ça, c’est hallucinant… »

Zanella, elle, donne dans le cynisme…

« Il y a plus de mecs ? Et alors ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre ? Pour ce qu’ils sont intéressants ! Non, le vrai problème, c’est qu’il y a plus la moindre bite à l’horizon pour aller s’asseoir dessus… »

 

Heureusement j’ai Monelle. Monelle, c’est mon amie. Depuis la maternelle. Autant dire depuis toujours. On partage tout. On se confie tout. Transparentes l’une à l’autre. Même quand nos routes ont divergé – elle n’avait pas spécialement de goût pour les études – on est restées main dans la main. À rêver ensemble tout haut. On est tombées amoureuses à quelques jours de distance. Ça nous a rapprochées un peu plus encore. On était heureuses. Chacune de son bonheur. Et de celui de l’autre. Elle l’a moins été : Noë n’était pas celui qu’elle avait toujours espéré. Elle ne l’a plus été. Plus du tout. Quand tout ça a commencé, elle avait rompu depuis plusieurs semaines. Moi non. Parfois je l’envie…

Vendredi 13 janvier 2034

 

Je passe le plus clair de mes journées à appréhender le soir, quand je vais me retrouver désespérément seule dans notre grande maison. J’y trébuche sur des souvenirs partout. Je m’interdis d’entrer dans la chambre de mes frères, dans celle de mon père. Ils sont là quand même. Dans le séjour. Dans la cuisine. Sur la terrasse. Nos années y sont enchevêtrées les unes aux autres. J’entends leurs voix. J’entends leurs rires. Ils sont là. Silien va pousser la porte, se jeter sur moi, m’entraîner jusqu’au canapé et me chatouiller sous la plante des pieds… « Arrête ! Non, arrête ! Pouce ! Je joue plus… » Ils vont rentrer. Ils vont tous rentrer, me prendre dans leurs bras… « C’était un mauvais rêve. Un cauchemar. Réveille-toi ! »

 

Ce n’est pas un rêve. Je claque la porte. Je m’enfuis. Dans les rues. Au hasard. Tout essaie d’y être normal. Il y a des lumières. Des voitures. Des femmes vont et viennent sur les trottoirs, traversent. Des femmes. Que des femmes. Pas d’homme. Jamais. Dans les cafés non plus. J’y passe une heure… . Quelquefois deux. Je rentre. Le plus lentement possible.

 

C’est quand je suis enfin couchée que Kerwan me rejoint. Je me blottis contre lui. Kerwan ! On allait prendre un appartement ensemble en septembre. Encore deux ans et il aurait fini ses études de médecine. On avait tant de projets pour après. Il n’y aura jamais d’après…

Lundi 16 janvier 2034

 

Il reste très exactement – ce sont les chiffres officiels – 118 723 survivants de sexe masculin en France. Mis à l’abri dans des conditions maximum de sécurité sanitaire. C’est – paraît-il – pire encore à l’étranger. En Allemagne, par exemple, ils seraient moins de trente mille. Seule l’Angleterre, sans doute en raison de sa position insulaire, tirerait son épingle du jeu avec près d’un million de survivants. Tout le monde est sous le choc. Voilà une réalité avec laquelle il va falloir apprendre à vivre et qui va bouleverser de fond en comble notre mode d’existence. Parce qu’à supposer que tout danger soit écarté et qu’on les « libère » rapidement, 120 000 hommes (arrondissons) pour 40 millions de femmes, ça fait (on a calculé) un homme pour 333 femmes. À ce que prétend Iliona, ce ne serait pas pour lui déplaire…

« Oui. Parce que plus il y a de concurrence et plus ça te donne envie que ce soit toi qu’on choisisse. De tout faire pour. De sortir le grand jeu. Et si tu y arrives, alors là si tu y arrives, comment c’est jouissif ! »

Et on la choisirait elle. En priorité. Elle n’en doute pas une seule seconde.

Vivre seule ne poserait pas le moindre problème à Zanella…

« Au contraire ! Parce qu’en supporter un toute la journée à la maison ! Et puis le jour où t’as envie de t’éclater, même qu’ils soient pas nombreux, t’en trouveras toujours un qui demandera pas mieux que de te rendre service. »

Quant à Xadine, son gourou slovène prône la polygamie. Du coup, elle aussi… Haut et fort…

« C’est la seule solution. Vous en voyez une autre ?

– Des harems de 133 femmes ? Il aurait intérêt à assurer, le type…

– Et même qu’il assure, on n’y aurait pas droit souvent. »

On en a plaisanté. On en plaisante. Il n’empêche que pour le moment, tout le monde est dans l’urgence. Nos gouvernantes aussi. Nos gouvernantes surtout. Mais le problème va bien finir par se poser : comment gérer un tel déséquilibre entre la population féminine et la population masculine.

Jeudi 19 janvier 2034

 

J’ai craqué. J’étais allée errer comme tous les soirs, sans but, par les rues. Au retour, je m’étais couchée, ivre de fatigue, dans les bras de Kerwan, mon bel amour mort. Mort. Et ça a été comme si je réalisais pour la première fois. Mort. Kerwan. Plus jamais. Mort. Je me suis relevée. Il fallait que je voie quelqu’un, que je parle à quelqu’un. De vivant. Monelle. Forcément Monelle.

« Allô… Je te dérange pas ?

– Non. Bien sûr que non. Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Je sais pas. L’angoisse d’un seul coup. La panique…

– T’es pas la seule en ce moment, tu sais… Vu les circonstances… Mais viens ! Passe !

– Tu bosses de bonne heure demain matin…

– Viens ! Je t’attends… On se regardera un film… Ça nous changera les idées… Moi aussi, j’en ai besoin… »

 

« Je nous mets quoi ?

– N’importe… Ce que tu veux…

– Celui-là alors… »

Une dizaine d’hommes, musclés et merveilleusement beaux, perdus au fin fond d’une forêt tropicale, aux prises avec une multitude de dangers auxquels ils finissaient toujours, au bout du compte, par miraculeusement échapper.

« Tu te rends compte ? Tu te rends compte qu’il y a plus que là qu’on peut en voir maintenant, des types ? Seulement dans les films… Ça fait chier, tout ça… Ça fait vraiment chier… Bon, mais faudrait peut-être que je me couche sinon demain matin… Tu veux rester ? Parce que toute seule là-bas dans cette grande maison, tu vas broyer du noir toute la nuit, c’est couru… Allez, reste ! »

 

« Comme quand on avait douze ans… Tu te rappelles quelle fête c’était, quand on avait l’autorisation d’aller dormir l’une chez l’autre ? On passait la moitié de la nuit à bavarder… Mais là, va falloir être raisonnables… Parce que je te dis pas la journée qui m’attend demain… »

Elle ne s’est pourtant pas endormie tout de suite. Elle s’est agitée, tournée, retournée. Et puis son souffle s’est fait court. Un clapotis. Des halètements. Tout un tumulte. Et moi aussi. Avec les hommes de tout à l’heure en toile de fond. C’est venu vite. Tempétueux. Ravageur. Ça m’a déposée, apaisée et sereine – heureuse – sur le rebord de la nuit.

 

Il y avait longtemps. Si longtemps. Avant, c’était tous les jours. Plusieurs fois par jour. Et puis il y a eu Kerwan et ça s’est complètement arrêté. Ç’aurait été comme le tromper. En pire. Parce que ça aurait été le tromper avec moi. Même après, quand il n’a plus été là. Hier soir, Kerwan est vraiment mort…

(21 heures)

 

Monelle m’a appelée à midi…

« Tu dormais comme un bébé, ce matin, quand je suis partie… Ça va mieux ? Oui ? Oui, ça détend, hein ! De toute façon, qu’on le veuille ou non, maintenant il nous reste plus que ça… Alors faut faire avec… Mais passe ce soir ! Passe ! Je t’attends… Tu vas pas rester à te morfondre là-bas toute seule… »

 

On ne l’avait jamais fait comme ça, l’une à côté de l’autre. C’est la première fois. Et pourtant Dieu sait si on a toujours été libres ensemble toutes les deux ! Déjà gamines, on passait des heures à examiner, avec curiosité et force commentaires, comment on était faites. Plus tard, vers 16-17 ans, on se regardait, à leur insu, en pleine action avec nos amoureux. Et on comparait. On les notait. Mais ça, jamais. On en parlait pourtant. Parfois très crûment. On aurait eu mille occasions. On ne les a jamais saisies.

Dimanche 22 janvier 2034

 

Ce sont les excréments des insectes – on le sait désormais de façon absolument certaine – qui constituent le vecteur de la contamination. Le virus est si agressif qu’il suffit qu’une mouche, par exemple, ait déféqué sur un aliment quelconque pour que celui qui l’a ingéré soit inexorablement touché. On comprend mieux dès lors l’ampleur de l’épidémie qui a vraiment pris corps cet été et explosé à la fin de l’automne, après de longues et sournoises semaines d’incubation : les facteurs de risque sont partout et on y était d’autant plus exposés qu’on les ignorait. Il se confirme que, pour des raisons encore mal élucidées, les femmes ne sont jamais atteintes.

 

Les conséquences – entre autres – de tout ça, c’est qu’on n’est pas près de voir revenir les hommes, du moins ce qu’il en reste, parmi nous. Les autorités ont été très claires à ce sujet : tant que le virus n’aura pas été totalement éradiqué, ils seront maintenus en milieu protégé. C’est une question de vie ou de mort pour eux. Comment en effet, si on les rendait à la vie courante, pourrait-on assurer efficacement leur sécurité ? Les insectes sont partout et le voudrait-on qu’on ne pourrait matériellement réussir à les exterminer tous. Conditionner les aliments de façon à ce qu’ils ne présentent aucun danger ? Faire en sorte que les repas soient pris dans des conditions de sécurité maximum ? Des circonstances imprévues, l’attention qui se relâche quelques instants et c’est l’incident majeur. Et il n’y a pas que les aliments. Tout objet qui aura été en contact avec un insecte sera potentiellement dangereux. On le touche, on porte machinalement son doigt à la bouche et c’est fait. La menace est partout et il n’y a, à l’évidence, pas d’autre solution pour le moment que de les confiner dans des lieux où toutes les précautions sont prises et où il est exclu que des insectes puissent pénétrer. Jusqu’à ce qu’un vaccin ait été trouvé. Dans combien de temps ? Là-dessus, les avis divergent considérablement. Les plus optimistes des scientifiques parlent de deux ans, les plus pessimistes de 15 ou 20. En réalité, personne n’en sait probablement rien. La vie va devoir s’organiser sans eux. Elle s’organise déjà sans eux. Et force est de se dire qu’au fond, ils ne nous étaient pas si indispensables que ça. Que, tout compte fait, on s’en passe très bien. Pour tout. Ou à peu près tout.

 

C’est aussi l’avis de Monelle…

« Ben oui, oui… C’est évident. On est aussi capables qu’eux. Sinon plus. T’as vu quelque chose de différent, toi, depuis qu’ils sont plus là ? Tout fonctionne comme avant. Les hôpitaux. Les écoles. Les administrations. Les grandes surfaces. Tout est exactement pareil. Sauf qu’ils sont plus là. Qu’on n’en voit plus. Et qu’on vit toutes toutes seules. Ce qui change pas grand-chose. On l’était déjà, toutes seules. Même celles qu’en avaient un chez elles, elles étaient toutes seules pareil. Sauf qu’elles avaient le plaisir de pouvoir faire la bonne le soir quand elles rentraient crevées du boulot. Et ça, je sais de quoi je parle. J’ai donné. Non. Le seul truc, c’est pour le cul. On les a plus. Mais bon, moi, ça me gêne pas plus que ça, au fond. C’est vrai que l’extase dans les bras d’un mec qui sait y faire – surtout s’il est canon – je crache pas dessus. Mais il y a pas que ça. Toute seule aussi, je prends mon pied. Et pas qu’un peu ! C’est même beaucoup mieux, souvent. À condition d’avoir un tant soit peu d’imagination. Non, ils vont pas vraiment me manquer. Enfin, je crois pas. J’en sais rien, en fait. Je dis ça maintenant, mais quand ça fera six mois ou un an que j’en aurai pas serré un dans mes bras, que je l’aurai pas eu en moi… Je préfère pas y penser, tiens… Tu viens ? On va faire un tour ? »

Mardi 24 janvier 2034

 

Il y a des moments où j’ai le sentiment que ça dure depuis des années, qu’il y a bien eu une époque où il y avait des hommes, oui, mais tellement lointaine qu’il faut faire de gros efforts de mémoire pour se la rappeler. Et d’autres au contraire où il me semble que c’était hier. Que tout est encore comme avant. Que c’est moi qui délire. Qui ai tout inventé. Tout est normal. Tout est exactement comme avant.

 

Rien ne sera plus jamais comme avant. Toutes dispositions sont prises, dans tous les domaines – c’est chaque jour un peu plus évident – comme s’ils ne devaient jamais revenir. Ils ne reviendront pas. Pas tout de suite, en tout cas. Et on le sait en « haut lieu ». On sait que ce sera long. Très long. Même si on ne le dit pas. Même si on préfère laisser croire que la découverte d’un vaccin est imminente. Et on peut le comprendre. Ils ont des familles, ces types, des mères, des sœurs, parfois des épouses et des filles qui vivent dans l’espoir de les voir rentrer à la maison aussi rapidement que possible. Est-ce qu’on peut leur annoncer froidement qu’il n’y faut pas compter avant des années ? Et eux ? Même s’ils disposent de tout le confort, s’ils sont – les reportages en font foi – comme des coqs en pâte, ils ne peuvent pas aller et venir à leur guise. Ils sont ni plus ni moins en prison. On peut au moins leur laisser espérer qu’ils y resteront le moins longtemps possible.

 

Combien de temps ? Toute la question est là. Zanella est persuadée, pour l’avoir lu quelque part sur Internet, qu’il y en a au moins pour vingt ou trente ans…

« Au moins, oui… C’est un virus qui n’a rien à voir avec ceux qu’on connaît déjà ; sa structure et son comportement laissent les scientifiques perplexes… Alors le temps qu’elles trouvent, si elles trouvent, on aura la cinquantaine bien sonnée et encore quelques belles années devant nous pour nous épanouir sexuellement… »

Ce qui met Iliona dans des rages folles…

« N’importe quoi… Vous dites n’importe quoi… Avant la fin de l’année, elles auront trouvé… Moi aussi, je l’ai lu… Et c’est une prof de biologie qui l’a écrit, alors... »

Iliona n’a jamais vécu que dans, par et pour le regard des hommes. Pour qu’ils la trouvent belle. Pour qu’ils l’admirent. Pour qu’ils la désirent. Sans eux, elle n’est plus rien. Et la perspective de devoir vivre sans leurs regards sur elle lui est à proprement parler insupportable. Quant à Xadine, elle reste obstinément muette sur le sujet mais prend l’air entendu de qui sait bien des choses qu’il est inutile d’essayer de nous communiquer parce qu’on serait de toute façon hors d’état de les comprendre…

Jeudi 26 janvier 2034

 

Je me retrouve. Je me reconquiers. Pas à pas. Je m’approprie totalement la maison. J’en habite – j’en investis – chaque pièce l’une après l’autre. Ils n’y sont plus. Ils y sont encore. De moins en moins. Je me sens bien. De mieux en mieux. Je m’occupe de moi. Exclusivement de moi.

 

Il m’a fallu beaucoup de temps pour enfin me l’avouer. Et pour finir par l’accepter. C’était trop insupportable. Trop culpabilisant. Trop monstrueux. Mais, depuis la mort de Kerwan, je me sens libérée. Je respire. Voilà, c’est dit. J’étouffais avec lui. Je ne l’incrimine pas. J’en suis au moins aussi responsable que lui. Je me prêtais au jeu. Je collais au plus près à l’image de celle que je croyais qu’il voulait que je sois. Je me gauchissais, j’étais constamment sur le qui-vive : ce que je disais, ce que je faisais, il allait en penser quoi ? Est-ce que ça n’allait pas me faire perdre son amour ? J’étais prête à tous les renoncements, à toutes les bassesses, à toutes les compromissions pour le conserver. Pour qu’il m’aime. Pour qu’il ne cesse pas de m’aimer. Et c’est moi qui ai cessé d’exister. Est-ce que c’est ça, aimer ? N’être plus rien ? Laisser l’autre être tout ? Est-ce que je l’ai jamais aimé, finalement ? Et lui, est-ce qu’il m’a vraiment aimée ?

 

« Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’il aurait fini par te larguer… »

Monelle en est convaincue…

« Ben oui ! À force de te gommer complètement comme ça, t’aurais plus eu aucun intérêt pour lui. Trop transparente. Trop prévisible. Chiante. Dans le cas contraire aussi d’ailleurs : si t’avais affirmé ta personnalité, si tu t’étais pas laissé marcher sur les pieds, t’aurais été une emmerdeuse, une chieuse. Allez, hop, dehors pareil ! De toute façon, un couple, c’est forcé de se casser la gueule. Tôt ou tard. Suffit de regarder autour de soi. Ou alors, si ça tient, c’est rafistolé de partout et au moindre courant d’air, tu peux être tranquille que tout va se retrouver par terre. L’amour ? Tu parles ! Comment on se fait avoir avec ça. Ça existe pas. Ça a jamais existé. On l’a inventé de toutes pièces parce que c’était pas assez noble, le sexe, pas assez pur. On valait mieux que ça, nous les humains en Occident. On n’était pas des animaux. Alors il fallait bien trouver quelque chose pour le désinfecter, le sexe. Pour le rendre propre. Et pas seulement ça. Puisque notre organisation sociale – il en existe d’autres et on peut en imaginer encore d’autres – s’est établie sur le partage équitable des femelles – à chacun la sienne – c’était la solution pour que les mâles n’aillent pas lorgner sans arrêt dans le pré du voisin et pour que nous, les femmes, on se sente attachées à notre propriétaire comme la chèvre à son piquet. Belle trouvaille, l’amour ! Unique. Irremplaçable. Éternel. Unique ? On a toutes été amoureuses des dizaines de fois. Éternel ? Les trois quarts du temps, ça dure à peine six mois. Et on y retourne tête baissée à la première occasion. Parce qu’on a été conditionnées comme ça. Depuis des siècles. Depuis toutes petites. Ça fausse tout, l’amour. Ça rend faux. Une relation vraie, ça existe que si t’attends rien de l’autre et qu’il attend rien de toi… »

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