Le Libéralisme jugé par "la Civilta cattolica", analyse et traduction de la revue romaine, par M. Léonce de La Rallaye,...

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E. Giraud (Paris). 1864. In-8° , XV-196 p..
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LE
LIBÉRALISME JUGÉ
PAR LA CIVILTA CATTOLICA
PARIS. — IMP. Vor GOUPY ET Ce, RUE GARANCIÈRE, 5.
LE
LIBÉRALISME JUGÉ
PAR
LA CIVILTA CATTOLICA
ANALYSE ET TRADUCTION DE LA REVUE ROMAINE
PAR
M. Léonce de LA RALLAYE
Rédacteur du Monde.
Les Principes de 89.
Objections et Réponses
Congrès de Malines
Congrès de Munich
Bref de N. S.-P. le Pape à Mgr l'archevêque
de Munich.
PARIS
ETIENNE GIRAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
20, RUE SAINT-SULPICE , 20
18 6 4
INTRODUCTION
Le mot libéralisme est menacé de subir le même sort
que les mots rationalisme et philosophie. Détourné de
son acception primitive donnée par l'étymologie, il
n'exprime plus qu'une idée dangereuse, qu'une idée
fausse. De même, la philosophie et le rationalisme sont
devenus justement suspects, depuis que, sous prétexte
d'aimer la sagesse et de suivre la raison, on a rejeté la
sagesse et la raison divine, pour se laisser emporter par
le délire d'une imagination orgueilleuse. Ces usurpations
sont déplorables : mais il faut bien appeler les choses
par le nom que l'usage a consacré. Afin donc d'éviter
tout malentendu, nous déclarons que le libéralisme que
l'on combat ici n'est pas l'amour éclairé de la vraie liberté.
Ce libéralisme, les catholiques de toutes les écoles le re-
vendiquent à juste titre et ils se disent en ce sens les plus
libéraux des hommes. Nous comprenons sous cette appel-
II INTRODUCTION.
lation le système qui consiste à proclamer l'indifférence,
sinon doctrinale, du moins pratique, au point de vue
social, à l'égard du bien et du mal, de l'erreur et de la
vérité. Il est aisé de montrer l'inanité et les funestes
conséquences de cette théorie.
Ceux qui pensent que la société est malade et qui s'ef-
forcent de la restaurer, ne doivent-ils pas, avant tout,
chercher à l'asseoir sur de solides bases? C'est là, évidem-
ment, une condition indispensable pour élever un édi-
fice durable, où les générations futures puissent s'abriter
avec sécurité. Autrement, on ne rencontrerait qu'un équi-
libre instable, hypothèse que les hommes d'État, aussi
bien que les publicistes, doivent énergiquement repous-
ser. On voit par là de quelle importance il est de s'ap-
puyer sur de véritables principes, au lieu de procéder
par expédients, et combien le dogmatisme, si dénigré
par les esprits impuissants à s'élever à la conception
d'une doctrine, se trouve supérieur à un empirisme pu-
rement éclectique. Il ne suffit pas, en effet, de sentir le
malaise social auquel nous sommes en proie, ce n'est
même pas assez d'en pénétrer les causes; il faut à tout
prix en connaître le remède et avoir le courage de l'ap-
pliquer. Or, ce remède, c'est la vérité acceptée et prati-
quée résolûment, car la vérité est le support et en quel-
que sorte la substance du bien. « On a beau faire1., » dit
Mgr l'archevêque de Paris, « il n'y a de bonheur que
1 Allocution prononcée après la communion pascale de Notre-Dame. (Voir
le Monde des 28-29 mars 1864 ).
INTRODUCTION. III
dans l'ordre, d'ordre que dans la vérité ; et la vérité to-
tale et vivante, c'est Jésus-Christ. »
Fuir la discussion sur le terrain des principes, pour se
borner à examiner les questions que l'on appelle prati-
ques, c'est uniquement reculer la difficulté, ce n'est pas
la faire disparaître. Et il faut bien finir par l'aborder.
D'ailleurs, sur quoi repose la pratique sinon sur la théo-
rie ? Et comment se démêler au milieu des routes infi-
nies qui s'entre-croisent dans le domaine des affaires, si
l'on n'a entre les mains un fil conducteur pour s'orienter?
S'en fier uniquement aux traditions est imprudent; car
on n'a pu évidemment prévoir tous les cas nouveaux, et
l'expérience quotidienne prouve que l'imitation servile
du passé est insuffisante. Les vastes horizons qui s'ou-
vrent à notre époque nécessitent une vue de plus en plus
profonde. Si l'on veut pourvoir aux besoins du temps,
il est plus que jamais indispensable de recourir aux vrais
principes, et de ne pas errer à l'aventure.
Au surplus, si les traditions de nos devanciers ont
quelque prix, c'est parce qu'elles sont le résultat ou, si
l'on aime mieux, le résumé pratique d'une doctrine. Dès
lors, il est évident qu'il vaut mieux connaître et s'ap-
proprier, si elle est bonne, la doctrine elle-même, que de
s'en tenir aux simples conséquences. La politique est
comme tous les arts : elle a des règles qui découlent de
la nature des choses ; lorsqu'elle se borne à employer
des procédés en quelque sorte matériels, dont le sens
est perdu, elle cesse d'être un art, et dégénère en mé-
tier.
IV INTRODUCTION.
Parmi les ennemis du catholicisme, ceux qui ont le
vague pressentiment de l'avenir, d'un avenir celé pour
eux, bien entendu, car ils manquent de ce qu'il faut pour
en entrevoir les belles réalités, n'ignorent certes pas le
prix d'un système bien ordonné. On les voit, animés
d'une ardeur qui serait admirable si elle procédait d'une
source plus pure, travailler à réunir les membres épars
des connaissances humaines, et à combler les lacunes de
la science, pour former un corps de doctrines qui em-
brasse la destinée entière de l'homme. Philosophie,
politique, histoire, sciences naturelles et rationnelles,
ils mettent tout à contribution, afin de fonder un édifice
gigantesque, une sorte de tour de Babel, qui soit un
monument de leur féconde activité. Vains labeurs ! efforts
titanesques ! les monts qu'ils entassent les uns sur les
autres s'écroulent et les écrasent de leurs débris. Ils n'ont
rien pu édifier, ils n'ont rien pu créer. Mais leur fiévreuse
agitation est au fond un témoignage frappant de ce
besoin essentiel à l'humanité de chercher le vrai, le vrai
tout entier, et d'en faire le fondement de l'édifice social.
Il y a, cependant, des hommes dotés de rares qualités,
sans doute, qui bien que dévoués de coeur à la cause
de la vérité, professent qu'il ne faut point s'en occuper
du tout, du moins en tant qu'il s'agit du gouvernement
des sociétés humaines. Ils vont jusqu'à soutenir que si
on la possède par hasard, on doit la regarder comme non
avenue. Nulle protection de la vérité contre l'erreur. Ils
contemplent l'une et l'autre avec une indifférence superbe
qu'ils décorent du nom fallacieux d'amour de la liberté.
INTRODUCTION. V
La liberté, suivant eux, assurera nécessairement le
triomphe du vrai et du bien. Ils ajoutent que le respect
pour celte faculté naturelle à l'homme, don précieux du
Créateur, exige impérieusement l'abolition de toute con-
trainte extérieure, deux erreurs capitales qu'il doit suffire
de signaler. La moindre connaissance de la nature hu-
maine, telle qu'elle existe actuellement, nous montre,
en effet, que le coeur de l'homme n'incline pas naturelle-
ment vers le bien et que son esprit ne s'ouvre pas de
lui-même à la vérité tout entière. La foi nous enseigne
que, depuis la déchéance, il y a chez nous tendance vers
le mal et ignorance au moins relative. Il faut une impul-
sion puissante et une vive lumière, venues l'une et l'au-
tre du dehors, pour nous faire remonter vers les cimes
du bien et vers la région où règne la vérité. Notre vo-
lonté et notre intelligence, dénuées de tout secours
extérieur, sont impuissantes pour y arriver et encore
plus pour s'y maintenir. Ainsi la liberté qui est, sans
contredit, une des conditions de notre progrès moral,
n'est pas l'unique moyen qui puisse nous conduire au
but.
Est-il besoin d'ajouter que nous ne pouvons assurer
l'usage légitime de la liberté des uns, qu'en refrénant
l'abus de la liberté des autres? qu'on ne saurait, par
exemple, protéger le droit de propriété qu'en s'opposant
aux actes de spoliation ? Ce qui revient à dire, en termes
généraux, que pour défendre la liberté du bien, il faut
réprimer la liberté du mal. Donc la coaction est quelque-
fois nécessaire.
VI INTRODUCTION.
Ces vérités sont banales à force d'être vraies. Mais
d'où vient que, sans les contredire directement, on
avance souvent des propositions spécieuses qui con-
duisent d'une façon détournée à la négation de ces
mêmes vérités? Cette aberration tient à diverses causes,
les unes produites par de fausses théories,les autres en-
gendrées, au contraire, par la considération exclusive
de ce qui se pratique dans certains temps et à de cer-
taines époques. Mais la réflexion et l'étude du passé suf-
fisent pour dissiper ces erreurs à la fois spéculatives
et historiques.
Il faut se garder de confondre la liberté abstraite, la
liberté en soi, et la liberté telle qu'elle se réalise actuel-
lement dans l'homme. Cette dernière est dans un état
d'imperfection évidente qui ne permet pas de tout lui
sacrifier. On croit assez communément, mais à tort, que
le pouvoir de faire le mal appartient à l'essence même de
la liberté absolue. Si cela était vrai, Dieu ne serait pas
libre du tout, et l'homme le serait d'autant moins que
sa nature morale se perfectionnerait et se rapprocherait
davantage du type divin dont il est l'image; ce qui ré-
pugne, ce qui est absurde. Saint Augustin distingue
deux degrés dans la liberté : un degré inférieur, dans
lequel on peut faire le mal; un degré supérieur, dans
lequel on ne peut faire le mal : le premier, constitue
l'épreuve, et le second, la récompense. Sans doute,
dans l'état actuel de l'humanité, cette heureuse impuis-
sance de faire le mal ne peut être entièrement obtenue.
Mais il est permis d'y aspirer, et possible de la réaliser
INTRODUCTION. VII
dans une certaine mesure: c'est le but vers lequel doi-
vent également tendre l'individu et la société.
Si la liberté, pour l'homme , est comme le définit
M. Rupert, la puissance d'exercer ses facultés confor-
mément à sa fin, il est évident que ce qui s'oppose à l'ac-
complissement de cette fin, diminue la liberté, Dieu a
voulu que la liberté fût, pour la créature raisonnable,
la condition de l'épreuve. La liberté devient, dès lors,
un moyen, comme nous l'avons indiqué; mais elle
n'est pas l'unique moyen. Il faut aussi tenir compte
de l'autorité, laquelle, quand elle est légitime, ne dé-
truit pas la liberté, mais la garantit. Dans l'ordre sur-
naturel, est-ce que la grâce ne se concilie pas bien
avec la liberté?
Cette notion de la liberté n'est pas une découverte ré-
cente. Dès l'origine du christianisme, saint Paul avait
dit ce mot profond : « Où est l'esprit de Dieu, là est la
liberté. » L'antiquité, elle-même, avait compris que la
liberté humaine qui est bornée, comme toutes les fa-
cultés de l'âme, a besoin d'être contenue et éclairée :
les philosophes avaient apporté leur témoignage à l'ap-
pui de cette doctrine. « Le sage seul est libre, » disaient
les stoïciens. Et Socrate déclarait, au dire de Xéno-
phon, « que celui qui se laisse maîtriser par la volupté,
au point de se rendre incapable de faire ce qu'il y a de
meilleur, n'est pas digne d'être appelé libre. »
Au surplus, sans pénétrer dans les entrailles du sujet,
un médiocre degré d'attention nous fait comprendre que
pour que l'âme humaine puisse choisir dans la plénitude
VIII INTRODUCTION.
de sa liberté, il faut que son intelligence soit éclairée et
que sa sensibilité ne souffre aucune lésion. Celui qui
marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. Celui qui
est emporté par la fougue de la passion ne va pas où il
veut. C'est donc dans la lumière de la vérité, et dans la
sérénité de la vertu'que la liberté se déploie tout en-
tière. L'erreur et le vice l'altèrent et l'affaiblissent, toute-
fois sans la détruire entièrement. L'erreur et le vice la
circonscrivent dans un champ de plus en plus restreint.
Car il ne faut pas perdre de vue que l'erreur est une di-
minution de la vérité 1, et le mal une négation du bien;
que, de plus, la vérité et le bien ne sont que deux aspects
et en quelque sorte deux modalités de l'être, d'où il suit
que partout où l'erreur et le mal dominent, il y a atté-
nuation de la pensée, de l'action, de la vie, de l'être.
C'est ce qui explique pourquoi les systèmes qui s'éloi-
gnent du catholicisme ou de la vérité universelle, se
résument tous en une soustraction de l'être, et finissent
par arriver, de soustractions en soustractions, à un nihi-
lisme absolu. Le scepticisme, qui n'est qu'une négation
déguisée et qui pratiquement équivaut, en effet, à une né-
gation, devient le dernier mot du rationalisme, et le pan-
théisme aboutit au néant. Ou douter de tout, ou dire qu'il
n'y a rien ; déplorable alternative ! cruel aveu d'igno-
rance, bien propre à confondre la superbe humaine et à
démentir la doctrine présomptueuse du progrès humani-
taire et fatal! Car de même qu'en remontant le cours
1 Diminutae sunt veritates a filiis hominum (Ps.).
INTRODUCTION. IX
des âges nous avons rencontré les premiers délinéa-
ments de la vérité, de même nous y trouvons les vestiges
de l'erreur. L'époque moderne, qui se pique de marcher
de découvertes en découvertes, ne fait que renouveler
les vieux paralogismes des sophistes grecs.
Il faut donc à la fois donner de la lumière à l'intelligence,
fortifier la volonté et écarter les troubles de la sensibilité,
pour faciliter le jeu de la liberté humaine. Car les facultés
de l'âme, bien que profondément distinctes, se réunissent
dans un acte indivisible. Il est impossible de vouloir sans
comprendre et sentir, et réciproquement : signe mani-
feste de la trinité mystérieuse que nous portons en nous.
Il s'ensuit que laisser l'homme sans défense contre les
surprises insidieuses ou les attaques violentes de l'erreur
et du vice, c'est le mettre dans une impossibilité relative
d'exercer sa liberté. Ceux donc qui, par une générosité
que nous nous plaisons à reconnaître, mais que nous ju-
geons imprudente et injuste, affectent de tenir la balance
égale entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, peu-
vent bien s'écrier qu'ils adorent la liberté; mais, au fond,
ils ne l'aiment pas. Ils.ne l'aiment pas, du moins, comme
elle doit être aimée. Que dis-je? ils sont, sans s'en aper-
cevoir, ses ennemis les plus redoutables. Car ils lui por-
tent de douloureuses atteintes, non-seulement dans le
coeur de l'homme qu'ils enchaînent, mais encore dans la
société politique qu'ils livrent au despotisme du prince
ou de la multitude. Nous allons essayer de le dé-
montrer.
L'Etat ne saurait subsister sans un ensemble de doc-
X INTRODUCTION.
trine, sans une sorte de charte ou de constitution morale
qui relie entre eux tous les membres du corps social.
Ceci résulte de la définition même de l'homme et de celle
de l'Etat. Car il est clair que pour établir une société
entre des êtres intelligents et assujettis à la loi du de-
voir, il faut commencer par respecter les conditions
mêmes de leur existence, ce qui les fait ce qu'ils sont;
en d'autres termes, il faut qu'ils soient unis par des liens
intellectuels et moraux. L'instinct rapproche les brutes :
la raison et la conscience réunissent les hommes.
Supprimez ces liens et la société disparaît pour faire
place à une simple agglomération d'individus dépourvue
de toute cohésion.
Des principes communs qui servent de base à l'édi-
fice social sont donc absolument nécessaires. Ces prin-
cipes seront plus ou moins nombreux, plus ou moins
rigoureux, plus ou moins développés dans leurs con-
séquences ; mais on ne peut s'en passer absolument.
Plus ils seront certains, affirmatifs, universellement ac-
ceptés, plus le corps social aura de vitalité et de force.
S'ils deviennent ambigus, mobiles, et qu'on en vienne à
les interpréter diversement, les noeuds qui étreignent le
faisceau se desserreront promptement, et le faisceau lui-
même ne tardera pas à se disjoindre.
Au-dessous d'un certain minimum, la dissolution de
la société politique est inévitable.
Cette vérité que nous suggère l'observation de la na-
ture même de l'homme et de la société, l'histoire des
peuples anciens et modernes la confirme en tous points.
INTRODUCTION. XI
Partout où les hommes se sont réunis en corps de na-
tion, ils ont adopté, au moins tacitement, et souvent
proclamé tout haut une sorte de symbole moral et reli-
gieux, attestant la communauté des sentiments qui les
animaient. On sait que le respect des dieux formait la
base du droit politique dans l'antiquité. Les législateurs
affectaient de placer leur oeuvre sous la protection de la
Divinité, qu'ils feignaient même quelquefois de consul-
ter. Il ne leur vint jamais à la pensée d'édicter des lois
purement matérielles, dépourvues de toute sanction su-
périeure. A l'origine, le fondateur ou le restaurateur d'un
empire était en même temps philosophe et inspiré. On
connaît le formalisme superstitieux et cruel des Romains.
Il fallait professer la religion du prince en qui se résu-
mait la république, ou périr. Cette odieuse intolérance
était sans doute injustifiable, car le despotisme impé-
rial n'avait aucun titre pour imposer un culte aux po-
pulations. Mais l'exagération même et l'abus dénotaient
un principe qui renfermait une bonne part de vérité.
Quand le christianisme eut triomphé et qu'il se fut fait
accepter par l'universalité des intelligences, on le plaça
naturellement à la base des institutions sociales dont il
était le plus ferme soutien. Toutes les nations eurent
alors un gouvernement chrétien et une législation chré-
tienne. Cette communauté engendra entre tous les peu-
ples une solidarité et une alliance merveilleuses. La
Réforme, en affaiblissant notablement l'esprit chré-
tien qui pénétrait auparavant le corps social tout entier,
brisa cette unité, et à la république chrétienne substitua
XII INTRODUCTION,
ce qu'on a nommé, peut-être par ironie, le concert eu-
ropéen. L'arbitrage paternel des Pontifes fut remplacé
par l'égoïste domination des grandes puissances réunies
en congrès. Le monde y a-t-il beaucoup gagné? La crise
redoutable que nous traversons aujourd'hui semble dic-
ter une réponse négative. Toutefois, il faut constater
que même depuis cette révolution, l'absence complète
d'une doctrine d'État, ou, si l'on aime mieux, d'une doc-
trine sociale, n'a pu se maintenir.
Ériger, en effet, en maxime de gouvernement le scep-
ticisme absolu, c'est ouvrir la porte à tous les dérégle-
ments publics, c'est produire l'anarchie morale, iné-
vitablement suivie de l'anarchie sociale. Or, à ce mal
destructeur il n'y a qu'un remède, le despotisme. Ainsi
le libéralisme moderne aboutit fatalement, sinon logi-
quement, à l'anéantissement de la liberté.
L'État ne peut subsister sans quelque doctrine. S'il
n'en accepte pas une toute faite, il en crée une lui-même
et l'impose avec autorité. Supposons qu'il rejette le
dogme chrétien, quel symbole adoptera-t-il? Le symbole
de la religion naturelle peut-être : malheureusement on
ne le trouve formulé nulle part. Sans doute, nous
croyons à l'existence de la morale naturelle; mais, outre
que cette morale ne répond pas pleinement aux inten-
tions divines sur l'homme surnaturalisé, la notion en est
visiblement altérée dans l'état actuel de l'humanité, et
l'Église seule peut en faire connaître la substance.
Il suffit d'étudier les moeurs des peuples, depuis le
sauvage jusqu'au civilisé, et de parcourir les écrits des
INTRODUCTION. XIII
philosophes, pour voir combien la loi de pure nature est
diversement interprétée. Il arrive alors que d'audacieux
sectaires, de fanatiques illuminés, prenant leurs rêves
incohérents pour une conception parfaite de la nature,
se proclament apôtres, fondent une religion, non plus
mystique, il est vrai, mais sociale et humanitaire, et s'ils
peuvent toucher au pouvoir, inaugurent dans les faits
le règne de I'IDÉE. Une sorte de culte offficiel est bientôt
constitué, et il compte, de par la loi, de nombreux sec-
tateurs. L'idée, voilà le Dieu que bientôt peut-être les
nations adoreront! voilà l'idole devant laquelle l'univers
entier sera contraint de se prosterner !
Le système d'indifférence pratique que préconise le
libéralisme moderne est donc un système essentielle-
ment transitoire, car il répugne à la nature des choses,
fait violence aux instincts des sociétés, méconnaît leurs
besoins, contrarie leurs aspirations légitimes et se
trouve d'ailleurs démenti par l'histoire. Nous accordons
volontiers que des circonstances impérieuses puissent
le rendre nécessaire dans certains temps et dans certains
pays; mais il n'a pas pour lui l'avenir, et on ne saurait
l'élever à la hauteur d'une doctrine universelle.
II importe, au surplus, de remarquer que l'affirmation
des principes n'exclut pas du tout une sage tolérance, et
qu'il y a fort loin de la théorie à l'application. Toutes les
fois qu'on passe de la région des idées abstraites dans le
domaine des faits concrets, on rencontre non-seulement
des résistances dont la prudence oblige à tenir compte,
mais de plus des principes de différents ordres dont la con-
XIV INTRODUCTION.
ciliation impose de sages ménagements. La loi de la dou-
ceur et de la charité chrétienne, par exemple, ne saurait
être oubliée. Si jadis on l'a trop méconnue, ce n'est pas
la faute de la doctrine, ce n'est pas non plus celle de la
religion. Les hommes seuls furent coupables, et on ne
doit pas s'en étonner, car ils sont essentiellement fail-
libles.
Au nombre des sources où l'on peut puiser une science
pure et orthodoxe, se trouve la Civiltà cattolica, ce recueil
qui se publie, comme on sait, à Rome, sous des yeux et
avec l'assentiment du Souverain-Pontife. Les graves ma-
tières dont nous venons de parler, y ayant été à plusieurs
reprises étudiées avec autant de profondeur que de per-
spicacité, nous avons voulu porter à la connaissance
du public français la portion la plus intéressante de ces
travaux. Des analyses faites avec beaucoup de soin, des
traductions qu'on s'est efforcé de rendre fidèles ont paru
dans le journal le Monde, et ont, paraît-il, attiré, quelque
attention. Aujourd'hui, d'après les conseils de quelques
amis, nous réunissons ces articles pour en former un
corps. Le texte primitif a été soumis à une révision sé-
rieuse ; plusieurs parties ont reçu des développements,
des éclaircissements jugés opportuns; enfin des cha-
pitres entièrement inédits, toujours d'après la savante
revue romaine, ont été ajoutés; entre autres ceux qui
traitent de la liberté et de l'égalité de l'homme, et de la liberté
de conscience. C'est donc, en réalité, un travail nouveau
que nous présentons à ceux qui auraient déjà lu les ar-
INTRODUCTION. XV
ticle du Monde. Nous sommes d'autant plus à l'aise pour
en souhaiter le succès, que nous ne pouvons revendi-
quer que l'honneur d'avoir interprété et condensé sous
un faible volume une doctrine qui mérite au moins l'exa-
men des esprits impartiaux, et dont le bref pontifical qui
clôt ce travail semble être, à quelques égards, la sanc-
tion et le couronnement.
LE
LIBÉRALISME JUGÉ
PAR LA CIVILTA CATTOLICA
LES PRINCIPES DE 89
Les principes de 89 doivent-ils être considérés comme la
base la plus importante, ou pour mieux dire, comme l'uni-
que fondement des sociétés modernes? Toute nation qui se
refuserait à les prendre pour norme suprême et pour règle
de son organisation publique et privée, renoncerait-elle par
là même aux bienfaits des temps nouveaux, et mériterait-
elle d'être mise au ban des peuples civilisés? Que des
philosophes et des publicistes soutiennent cette thèse
étrange, il n'y a pas lieu de s'en inquiéter beaucoup. Le monde
est habitué à leur passer bien d'autres fantaisies. Mais on va
plus loin. On s'efforce de faire passer ces principes du do-
maine de la spéculation pure, dans celui de la pratique; on
cherche à en imposer l'application à des nations étrangères
et notamment à l'Italie. Le patriotisme et le bon sens de la
Civiltà cattolica se soulèvent contre cette singulière préten-
tion. Avant de subir le joug d'une doctrine étrangère, la
Revue romaine veut l'étudier avec soin et voir ce qu'il y a
au fond de ces fameux Principes.
Jamais théorie philosophique ou politique n'a été l'objet
de jugements plus contradictoires. Tandis que les uns voient
1
2 LES PRINCIPES DE 89.
dans les Principes de 89 le nec plus ultrà de la prospérité,
le germe de toute liberté, de toute civilisation, de tout pro-
grès, les autres les considèrent comme la dernière consé-
quence de l'erreur révoltée contre la raison et contre la foi.
Sauf l'exagération évidente, ces deux appréciations, si op-
posées, peuvent jusqu'à un certain point se justifier. Il y a
du faux dans les Principes de 89 : il s'y trouve aussi dans un
certain sens du vrai ; c'est ce mélange même qui les rend si
dangereux.
Mais si le peu de bien qu'on y rencontre est singulièrement
altéré et, en quelque sorte, souillé par la présence du mal,
comment expliquer l'enthousiasme pindarique de quelques-
uns de leurs admirateurs ? Peut-on raisonnablement soutenir
que ces Principes sont le régulateur de la société européenne?
qu'ils constituent le code universel de la liberté des peuples ?
Non, assurément La nation qui les a promulgués a heureu-
sement d'autres titres à l'estime et à la reconnaissance du
monde. Proclamer après dix-huit siècles de christianisme
comme des découvertes merveilleuses, ou présenter comme
de précieuses conquêtes, l'égalité naturelle des hommes, ou
l'Institution de l'autorité civile pour le bien général de ceux
qui y sont soumis : c'est montrer qu'on connaît peu le chris-
tianisme, qui a enseigné depuis son origine toutes ces vérités,
et qu'on connaît encore moins l'histoire.
On peut se demander où se trouvent énoncés les Principes
de 89 ? quel en est le texte authentique, légal et en quelque
sorte, officiel? La tradition unanime des publicistes français
répond en indiquant la Déclaration des droits de l'homme et
du citoyen. Cette déclaration célèbre précède, comme on le
sait, la constitution dont la France fut dotée par l'Assemblée
constituante en septembre 1789. C'est là évidemment qu'il
faut se reporter si l'on veut avoir des formules précises et
discutables, si l'on ne se contente pas d'idées vagues et d'as-
pirations mal définies qui échappent à tout examen sérieux.
LES PRINCIPES DE 89. 3
La Civiltà cattolica a donc pris ce document comme l'ex-
pression fidèle des idées qu'on rattache à la date fatidique
de 89. Elle n'a fait, d'ailleurs, que suivre l'exemple donné
par un écrivain français, M. l'abbé Léon Godard, dans son
ouvrage intitulé : Les Principes de 89 et la doctrine catho-
lique. La « Déclaration des droits » fournira en conséquence
la matière du travail qu'on va lire. On se propose non pas
d'en examiner les articles les uns après les autres, mais d'en
approfondir l'esprit, en étudiant dans des paragraphes suc-
cessifs les divers points de doctrine qui y sont contenus.
Nous croyons inutile de citer in extenso le texte bien connu
de la « Déclaration. » Les principales formules en seront,
d'ailleurs, reproduites dans le cours de cet écrit. Il nous
paraît suffisant de rappeler le préambule, qui n'est peut-être
pas, aussi bien que les articles eux-mêmes, présent à l'esprit
.de nos lecteurs.
«Les représentants du peuple français, constitués en
assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou
le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des
malheurs publics et de la corruption des gouvernements,
ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les
droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que
cette déclaration, constamment présente à .tous les membres
du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs
devoirs ; afin que les actes du pouvoir législatif et ceux du
pouvoir exécutif, pouvant à chaque instant être comparés
avec le but de toute institution politique, en soient plus
respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées
désormais sur des principes simples et incontestables, tour-
nent toujours au maintien de la constitution et au bonheur
de tous. En conséquence, l'assemblée nationale reconnaît et
déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême,
les droits suivants de l'homme et du citoyen. »
4 LES PRINCIPES DE 89.
Considérations générales sur le préambule
de la Déclaration.
Le laconisme archaïque des Douze Tables montre que
l'antiquité ne connaissait guère les préambules législatifs.
Rien, suivant Sénèque, n'est si froid que le prologue d'une
loi. Sans doute, la loi doit être raisonnable, puisque c'est
une ordonnance de la raison, ordinatio rationis, comme
s'exprime saint Thomas ; mais le législateur qui s'adresse à
la raison pour la persuader, au lieu de s'imposer à la vo-
lonté par le ton du commandement, fait évidemment fausse
route. Il convaincra les uns et ne sera même pas écouté des
autres. Ceux même qui auront d'abord donné leur adhésion
pourront ensuite la retirer, résultat naturel du flux et
du reflux des opinions individuelles. Que deviendront alors
l'inflexibilité, la perpétuité, l'universalité de la loi?
Une autre erreur doit être signalée. La Déclaration s'oc-
cupe à tort de l' homme en général, abstraction faite de
toutes conditions de personnes, de lieux, de temps, de rela-
tions avec le présent ou l'avenir. Or, l'homme, ainsi consi-
déré, n'existe pas dans la nature. Dépouillé de tout ce qui
en fait un être vivant, un être concret, pour emprunter le
langage de l'école, il est du ressort de la seule philosophie.
Le législateur, au contraire, n'a prise que sur l'individu
concret, réel, sur la personne vêtue de chair et d'os, qui vit
à telle époque, dans tel pays, chez tel peuple. D'où il
résulte qu'une constitution, faite pour l' homme en général,
LES PRINCIPES DE 89. 5
ne peut convenir à personne. Pour avoir quelque valeur
pratique, il faut qu'elle s'adapte aux qualités particulières
d'un peuple déterminé ; des Français, par exemple, des Ita-
liens ou des Allemands. Proclamer les droits de l'homme
abstrait, c'est mettre dans les mains d'un tyran un terrible
instrument d'oppression, ou forger pour une multitude pas-
sionnée des armes auxquelles il sera impossible de résister.
Le premier article de la Déclaration nous en fournit une
preuve. Il établit l'égalité naturelle des hommes. Mais pour
ne pas rendre impossible la société civile, il est immédiate-
ment obligé de reconnaître la nécessité des distinctions
sociales, pourvu, bien entendu, qu'elles soient fondées sur
l'utilité commune. On ne saurait mieux dire en faveur de
l'homme en général, de l'homme créé ou rêvé par la philo-
sophie. Mais vient le tour de l'homme réel. Que voyons-
nous? et qu'est-il arrivé? Un jour, la France se trouve
séparée en deux castes : d'un côté une poignée de féroces
bourreaux qui ont nom Marat, Danton, Robespierre; de
l'autre une nuée de victimes : prêtres, nobles, bourgeois,
honnêtes gens de toute race et de toute origine. Que dites-vous
de cette distinction ? Était-elle fondée sur l'utilité commune ?
Il ne faut pas l'oublier : les choses morales, qui tombent
sous le coup de la loi, sont des faits particuliers. Les maximes
universelles peuvent devenir utilement l'objet des méditations
du sage, mais non pas des délibérations de la multitude; car
la multitude est incapable d'apprécier les modifications in-
finies que doivent subir les thèses spéculatives pour passer
dans la région de la pratique.
On s'explique, au surplus, par des raisons historiques, les
préoccupations et les entraînements de la Constituante.
Pendant presque toute la durée du siècle qui prit fin à la
mort de Louis XV, au temps de la Régence surtout, les dé-
positaires du pouvoir souverain en avaient abusé pour
méconnaître et fouler aux pieds, jusqu'à les anéantir, les
6 LES PRINCIPES DE 89.
libertés et les garanties anciennes de la nation, ils avaient,
en un mot, fondé le despotisme. Les Français s'en ac-
commodèrent tant qu'ils eurent à leur tête un roi qu'ils
appelaient grand et qui peut-être le fut en effet : mais ils
ne purent le supporter après lui. Fait étrange et lamen-
table : à côté de cet excès intolérable de pouvoir que
les scandales de la cour rendaient plus odieux, on lais-
sait à quelques philosophes incrédules pleine licence de
déverser l'infamie et le ridicule sur ce qu'il y a de plus sacré
au ciel et sur la terre, et de prêcher des doctrines inouïes,
subversives de tout ordre divin et humain. Pour comble de
l'aveuglement, la même autorité qui fermait les yeux sur les
menées des ennemis du christianisme et de la société, s'op-
posait aux obstacles qui eussent pu leur être suscités ail-
leurs. Personne n'ignore la conduite inqualifiable de la
maison royale de France à l'égard de ce qu'on appelait
la cour de Rome, c'est-à-dire à l'égard de la sainte Église
de Dieu. La conjuration put donc suivre tranquillement son
cours, sans que rien en arrêtât les funestes progrès.
Plus tard, quand d'une part les hésitations de la cour, et
de l'autre les intrigues des brouillons, eurent fait échouer
les projets de réforme avec le maintien de l'ancienne dynas-
tie , qui était dans le coeur de tous les Français, quand
la Révolution commença son oeuvre, il n'est pas étonnant
que ces sophistes, transformés en législateurs, entrepris-
sent de doter le monde d'une déclaration de leurs propres
principes ; car ils aspiraient à créer une société sans chris-
tianisme et sans Dieu, et à renouveler non pas seulement
leur patrie, mais la terre entière, d'après les doctrines de la
raison pure. Il est clair, après cela, qu'une nation chré-
tienne, en tant que chrétienne, ne peut accepter pour fon-
dement de son droit public ce qui a été élaboré par des
négateurs du christianisme.
Ce n'est pas qu'il ne se trouve dans le document juste-
LES PRINCIPES DE 89. 7
ment incriminé des choses vraies, légitimes, excellentes.
Mais ces choses sont de vieilles vérités, des vérités depuis
bien longtemps prouvées, qui n'auraient dû jamais être ré-
voquées en doute, qui ne. l'eussent pas été sans l'abaisse-
ment intellectuel produit par le despotisme. C'est donc à
tort qu'on en prend texte pour soutenir que les principes
de 89 ont fait entrer le christianisme dans le droit public de
l'Europe, car ces maximes étaient depuis longtemps univer-
sellement acceptées. Il serait plus exact d'affirmer qu'ils l'en
ont fait sortir.
Quel jugement général doit-on porter sur la valeur scienti-
fique et morale de la « Déclaration ? »
La réponse à cette question offre une telle importance que
nous croyons devoir donner ici non plus l'analyse, mais le
texte même de la Civiltà cattolica. Tous les termes méritent
d'être pesés avec soin.
« Il faut d'abord distinguer le sens que la « Déclaration»
« offre par elle-même d'après l'a signification naturelle et
« obvie des mots ; le sens que les auteurs ont entendu lui
« donner, et enfin celui qu'une interprétation bienveillante,
« pour ne pas dire trop généreuse, cherche à lui attribuer.
« Quant au premier sens, s'il s'agit d'une appréciation d'en-
« semble, il nous paraît qu'on ne peut se dispenser de quali-
« fier la « Déclaration » de fausse et de criminelle, à cause des
« portions manifestement fausses et criminelles qu'elle con-
« tient. Ce que nous y reconnaissons nous-mêmes de bon
« et de vrai n'établit point, en effet, une juste compen-
" sation. Car, pour qu'un écrit (ou quoi que ce soit) puisse
« être déclaré absolument (simpliciter) bon, il est néces-
« saire qu'il ne s'y trouve rien de mauvais : le moindre mé-
« lange de mal altère et détruit le bien. Bonum ex integra
« causa, malum ex quocumque defectu. »
« Cette qualification sévère est encore plus méritée quand
« on prend en considération le sens que les auteurs de la
LES PRINCIPES DE 89.
« Déclaration » lui attribuaient eux-mêmes autant qu'il est,
« permis d'en juger par leurs propres doctrines telles qu'ils
« les ont exprimées dans d'autres écrits, par les conditions
« générales de la France à cette époque, par les discussions
« qui précédèrent le vote et surtout par la manière dont les
« doctrines de la « Déclaration > furent appliquées par l'As-
« semblée constituante. Il devient manifeste que des vérités,
« non-seulement inoffensives, mais encore très-salutaires,
« étaient en quelque sorte empoisonnées en passant par la
« bouche des législateurs de 89. Il n'est pas jusqu'aux
« maximes les plus saintes du christianisme dont ils avaient
« jugé à propos de se parer comme d'un voile destiné à
« cacher leurs funestes desseins, qui ne devinssent des ins-
« truments de despotisme ou des sources d'anarchie... Mais il
« convient d'observer que cette criminalité de toute la Dé-
« claration, étant un fait purement historique, ne lui est pas
« essentielle, et qu'elle pourrait ne pas lui être imputée, du
« moins à l'égard des parties vraiment irrépréhensibles, si
« elle-même était interprétée et appliquée suivant sa signifi-
" cation naturelle et légitime. »
Quant aux personnes qui se sont efforcées de présenter la
Déclaration tout entière, sauf peut-être le préambule, sous
un aspect favorable, elles ne méritent que des éloges si elles
ont eu des raisons particulières d'entreprendre cette réha-
bilitation. On comprend, par exemple, qu'en France, où
les Principes de 89 forment la base du droit public et de
la Constitution, on s'attache à les rendre acceptables pour
les catholiques en leur attribuant un sens qui ne s'écarte
pas de l'orthodoxie. Mais les étrangers ne sont pas tenus
à ces ménagements. Il leur est permis d'examiner ces
principes tels qu'ils sont en eux-mêmes, et sans avoir égard
aux circonstances de temps et de lieux qui peuvent les
rendre jusqu'à un certain point nécessaires ; de juger, en
un mot, la doctrine dans son abstraite généralité. Et voilà
LES PRINCIPES DE 89. 9
uniquement pourquoi l'écrivain de la Civiltà cattolica a pris
la plume. Ce n'est point pour attaquer les institutions d'un
pays voisin et ami, ni pour blesser des susceptibilités déli-
cates, mais c'est afin de faire une oeuvre de science sociale,
au point de vue chrétien, au point de vue catholique.
Quelques erreurs contenues dans le préambule
de la Déclaration.
Leslégislateurs de 89 avaient tort de croire que les seules
causes des calamités publiques et de la corruption des gou-
vernements fussent l'ignorance, l'oubli et le mépris des droits
de l'homme. S'ils avaient pénétré plus avant dans les profon-
deurs de la nature humaine, ils auraient vu que généralement
on n'ignore guère ses droits, qu'on n'est même que trop enclin
à les revendiquer avec hauteur, mais qu'on oublie aisément
ses devoirs. Or, les devoirs répondent toujours aux droits :
ils sont même la source et le fondement des droits. Sans les
devoirs, les droits n'ont pas de raison d'être. Les Constituants
auraient donc dû signaler l'oubli des devoirs, ou, pour mieux
dire, les passions qui conduisent à les violer, non pas abso-
lument comme la seule, mais comme la principale cause des
maux de la société. Mais quoi! ils n'eussent fait alors que
l'office de prédicateurs ; ils eussent tout simplement répété
ces grandes et sages maximes chrétiennes qui avaient eu de
l'écho dans tous les âges. Or, à aucun prix ils ne voulaient
se montrer chrétiens.
1 0 LES PRINCIPES DE 89.
Quoi qu'il en soit, pour remédier au mal qui rongeait
l'État, ils rédigèrent la «Déclaration» et voulurent qu'elle fût
sans cesse placée sous les yeux de tous les membres du
corps social, « afin que les actes du pouvoir législatif et ceux
du pouvoir exécutif pussent être à chaque instant rapprochés
de la fin de toute institution politique, et que les réclamations
des sujets, fondées dès lors sur des principes simples et in-
contestables, tournassent toujours au maintien de la Consti-
tution et au bonheur de tous. » Mais, en supposant que le texte
sacramentel eût été reproduit sur les vêtements des Fran-
çais, comme les versets du Décalogue sur les phylactères des
pharisiens, on ne voit pas aisément quel bien en fût résulté.
Pendant toute la durée de la Révolution, est-ce que la « Dé-
claration » fut mise en oubli? Tout le monde la connaissait
parfaitement, on était à même d'y comparer les actes du
gouvernement et la porte était ouverte à toutes les réclama-
tions fondées sur des principes simples et incontestables. Oui,
mais la Convention n'en restait pas moins au pouvoir, con-
trairement au voeu de la nation, et elle avait la guillotine der-
rière elle pour couper court à d'importunes réclamations.
Le grand crime de la « Déclaration, » ce fut de n'avoir
mentionné ni Dieu, considéré comme la source primordiale
du droit, ni la religion, comme le lien le plus fort et le plus
digne qui puisse réunir des créatures raisonnables. Omission
que les philosophes et les législateurs païens n'eussent pu
concevoir. Qu'on lise les Livres de la République de Platon,
la Politique d'Aristote, le Traité des Lois de Cicéron et les
Vies de Plutarque, et l'on sera surpris de voir les Constituants
français mépriser l'autorité de ces illustres anciens et pré-
tendre tout tirer de leur propre cerveau. Étrange illusion!
orgueil coupable! En procédant ainsi, non-seulement ils
agissaient à rencontre de la nature même des choses, mais
ils violaient le mandat qu'ils avaient reçu de leurs conci-
toyens, car la France d'alors était universellement et pro-
LES PRINCIPES DE 89. 11
fondément catholique, plus peut-être qu'elle ne l'est aujour-
d'hui : ils insultaient à toute l'ancienne France, à la France
de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis, à cette fille
aînée du christianisme auquel elle est redevable de ses
gloires les plus éclatantes et les plus pures.
Objectera-t-on que la « Déclaration » est faite « en présence
et sous les auspices de l'Être suprême? » Nous ne voulons
pas relever l'inexactitude au point de vue philosophique de
cette expression « Être suprême, » car Dieu, bien qu'il soit
l'Être même, demeure en dehors et au-dessus de toute caté-
gorie d'êtres ; nous ne voulons pas insister non plus sur la
différence qui existe entre cette déité vague et indéfinie et le
Dieu personnel des chrétiens. Toujours est-il que, si Dieu,
comme le dit spirituellement un prélat italien 1, a été appelé
comme « témoin » et tout au plus comme « notaire » par les
législateurs de 89, ceux-ci ne l'ont point invoqué comme
l'auteur de leur oeuvre, ils ne l'ont point pris pour fondement
de l'édifice qu'ils prétendaient élever : ils ont tout fait pro-
céder du pur naturalisme.
1 Mgr Nardi, auteur d'une dissertation sur les Principes de 89.
12 LES PRINCIPES DE 89.
Dans quel sens on peut dire que les hommes
naissent et demeurent libres.
Proclamer en tête d'une constitution faite pour une nation
particulière que « tous les hommes naissent et demeurent
libres et égaux en droits, » c'est déchaîner les passions d'une
multitude ignorante. Que peut-on, en effet, entendre par là,
sinon que, à partir de sa naissance jusqu'à sa mort, l'homme
n'est soumis à aucune autorité qui puisse s'imposer à sa
volonté et refréner ses caprices? Or, ceci est tout simplement
le résumé de toute la doctrine du Contrat social; de cette
doctrine qui rend impossible non-seulement le perfectionne-
ment, mais l'existence même de la société. Attribuer un autre
sens à.cette maxime, c'est proférer une vérité tellement ba-
nale qu'on ne peut supposer que les novateurs de 89 aient
eu l'intention de l'exprimer.
De quelle liberté s'agit-il, en effet? Ce n'est pas, évidem-
ment, de la liberté psychologique, qui découle nécessaire-
ment de l'intelligence et qui consiste en ce que nous pouvons
choisir entre tel et tel bien, et même repousser tout bien qui
nous est présenté, à moins que ce ne soit le bien suprême?
Cette faculté est essentielle à l'homme; et rien au monde ne
saurait l'en dépouiller. De même aussi., il n'y a ni pacte ni
« Déclaration » qui puisse les lui conférer.
Mais si par liberté on entend l'exemption de tout lien
moral qui enchaîne le libre arbitre, la proposition avancée
est en contradiction évidente avec le sens commun aussi bien
qu'avec l'expérience. L'enfant à la mamelle dépend absolu-
LES PRINCIPES DE 89. 13
ment de ceux qui l'entourent et dont les soins lui sont indis-
pensables pour qu'il conserve l'existence. Où donc est sa
liberté ? Devenu partie intégrante de la famille, il rencontre
l'autorité paternelle ; il rencontre des devoirs qui le lient à
l'égard des autres membres de la famille, il peut rencontrer
des obligations contractées par la famille elle-même et dont
il devra répondre plus tard. Parvenu à l'âge de la majorité,
admis dans la société civile, ne se trouve-t-il pas en présence
d'une autorité déjà constituée? de lois qui sont en pleine
vigueur? de règlements, de coutumes qui ont force de loi?
Autant de restrictions de sa liberté. Sans doute, si ces condi-
tions lui déplaisent, il est maître de s'éloigner. Mais tant qu'il
demeure dans le pays où il est né, les principes de 89 ne sau-
raient le soustraire aux obligations qui lui incombent. Ajou-
tons que les Constituants, si zélés pour la protection des
droits, n'ont pas fait attention que le droit chez la créature a
sa racine dans un devoir corrélatif. Parfois même ce devoir
se multiplie dans un nombre considérable d'individus, tandis
qu'une seule personne reste en possession du droit. Annuler
tous les devoirs sous prétexte de liberté, c'est anéantir tous
les droits.
Il faut bien pourtant reconnaître une sorte de liberté native
dans l'homme. Elle se manifeste à la pensée, quand on con-
çoit la nature humaine en soi, abstraction faite de toutes les
conditions adventices qui existent nécessairement dans l'in-
dividu et d'où naissent ces droits et ces devoirs dont il vient
d'être question. En ce sens, il est indubitable que l'homme,
par la seule vertu de sa nature, vi solius naturoe, naît et de-
meure libre, c'est-à-dire que, sauf la voix de la conscience
qui le soumet à la loi du Créateur, personne n'a le droit de
restreindre son indépendance. Cette vérité repose sur ce que,
au point de vue naturel, tous les hommes sont égaux, et que
personne, par conséquent, n'a de titres pour imposer sa do-
mination aux autres. Mais l'unique conséquence dans l'ordre
14 LES PRINCIPES DE 89.
social que l'on puisse tirer de ce principes c'est que nul ne
naît esclave, ou propriété d'autrui, à la façon d'une bête de
somme : c'est, en d'autres termes, la condamnation de l'es-
clavage païen. Mais la Constituante n'avait nul besoin de
proclamer cette prétendue découverte, vieille comme le
christianisme, vu qu'en 1789 la France ne connaissait plus
la servitude. Disons-le en passant, c'est à l'Église que l'Eu-
rope doit le grand bienfait de l'affranchissement de l'huma-
nité. En dehors de son action aussi suave qu'efficace, les
déclarations et les guerres exterminatrices n'aboutissent
qu'à la défaite de Spartacus ou aux boucheries de Saint-
Domingue.
Cette vérité morale, claire, incontestée, les docteurs catho-
liques, tels que Suarez et Bellarmin, l'avaient mise en pleine
lumière. Comprise au sens catholique, elle était non-seule-
ment inoffensive, mais encore salutaire, car elle relevait la
dignité de la créature raisonnable qui, dans l'ordre pure-
ment naturel, ne reconnaissait d'autre maître que le Dieu
très-bon et très-grand. L'assemblée de 1789, en l'appliquant
à tort à ce que l'école appelle l'homme concret, c'est-à-dire
à tel homme ou à telle collection d'hommes, la convertit en
un brandon de discordes. Il en est résulté que maintenant la
principale préoccupation des gouvernements est de se dé-
fendre contre l'esprit d'insubordination et de révolte. De là
ces immenses armées permanentes, que Balmès considérait
avec raison comme un des grands fléaux de notre temps.
LES PRINCIPES DE 89. 15
Si les hommes naissent et demeurent égaux en droits.
Les distinctions sociales.
Il en est de l'égalité native comme de la liberté. Si la
Constituante de 89, en disant que tous les hommes naissent
et demeurent égaux en droits, s'est tenue dans l'abstrac-
tion, de pure .nature, elle n'a proclamé qu'une maxime sans
portée, puisqu'il ne peut venir à personne l'idée de la con-
tredire. Mais si elle a entendu parler de tel homme en parti-
culier, naissant d'abord dans la famille, pour entrer en-
suite dans la société, elle s'est singulièrement abusée.
Est-ce que dans la réalité le fils du riche et le fils du pauvre
naissent et demeurent égaux en droits? Peut-on même af-
firmer cette égalité entre le fils du noble et celui du plé-
béien, là du moins où l'institution de la noblesse existe ?
entre le fils du Cafre et le fils du Français? Nul ne peut nier
les inégalités intrinsèques qui proviennent des dispositions
naturelles, ou du fait de l'éducation. Il est impossible de mettre
sur la même ligne le savant et l'ignorant, l'homme sage et l'in-
sensé, le robuste et le débile, le vertueux et le vicieux. Or, com-
ment ces différences personnelles pourraient-elles engendrer
l'égalité dans le corps social ? Est-il juste, est-il avantageux
pour la société que ceux qui sont diversement partagés jouis-
sent absolument des mêmes droits? Il est évident que non.
La notion de droit ou de justice implique égalité de mesure,
non pas en ce sens que les choses mesurées sont égales
entre elles, mais en ce sens qu'elles sont mesurées d'après
un même étalon.
16 LES PRINCIPES DE 89.
On aurait pu dire que les droits de tous à diverses choses
sont égaux; mais la formule adoptée que tous sont égaux en
droits est inexacte et peut prêter à de fâcheuses interpré-
tations. A qui possède un million en portefeuille, et B qui n'a
qu'une obole ne sont pas égaux en richesse ; seulement A a
sur son million le même droit que B sur son obole, ce qui
est bien différent.
Quant à la réserve faite à propos des distinctions sociales
qui doivent être fondées sur l'utilité commune, elle est assez
curieuse. On avait commencé par promettre l'égalité. La
foule ignorante dut croire que désormais tout le monde se-
rait riche et participerait aux douceurs du commandement.
Les plus avisés jugèrent que du moins c'en était fait des pri-
viléges, des exemptions, des prérogatives, et de toutes les
bizarreries qui déshonoraient la France avant 1789. Mais
pas du tout! reprennent les Constituants, vous nous com-
prenez mal. Il faut qu'il y ait des distinctions sociales, et il
y en aura toujours. Tout ce que nous pouvons vous garantir,
c'est qu'elles seront établies en vue du bien général. Grand
merci! répondent les déshérités, mais vous ne nous donnez
là rien de neuf. Si le fait seul de la société n'a de raison
d'être que dans l'utilité commune, toutes les institutions
particulières comprises dans le fait général, et par exemple
les distinctions sociales, ne peuvent reposer sur un autre
fondement. Ainsi le privilége lui-même, cet épouvantait de
la révolution, trouve sa pleine justification dans les prin-
cipes de 89. Les moralistes chrétiens du moyen âge n'avaient
pas été plus loin. " La cause prochaine d'un privilége, dit
Suarez, est sans doute l'avantage particulier d'une maison,
d'une famille ou d'un individu. Néanmoins, ce privilége doit
formellement avoir pour résultat le bien commun ; de telle
sorte que l'utilité rejaillisse de la personne privée sur le corps
social tout entier. »
« Or, c'est sur ce principe, dit l'écrivain romain, sur ce
LES PRINCIPES DE 89. 1 7
« principe qui date de l'avénement même du christianisme,
« qu'étaient basés tous ces priviléges si odieux à la révolu-
« tion ; — notez qu'ils n'étaient pas tous conférés au clergé
« et à la noblesse, mais que les cités, les communes, les
« corps de métiers et une foule d'associations analogues en
« avaient aussi leur part. »
« Si des hommes nouveaux, dans des temps nouveaux,
« ont jugé à propos de les abolir dans des vues d'utilité
« générale", nous ne leur ferons point un procès pour une
« question de pratique et d'opportunité. Il importe toutefois
« de remarquer que tout ce qui a été enlevé à l'Église ne
« lui avait pas été conféré par privilége, et que beaucoup
« de ses attributions étant de droit strict demeurent intac-
« tes, bien qu'on affecte de les méconnaître. Du reste, on
« se tromperait grossièrement si l'on pensait que, depuis
« la déclaration des principes de 89, les priviléges ont été
« abolis. Il s'en faut beaucoup. Les institutions modernes
« n'ont abouti qu'à les confirmer en droit et à les renouveler
« dans la pratique. De compte fait, la France de nos jours a
« les mêmes « distinctions sociales » que la France d'autre-
« fois : prérogatives, priviléges, exemptions, rien ne lui
« manque. La cour, la Légion d'honneur, l'armée, la ma-
" rine militaire, les corps enseignants, la Bourse, les Ban-
« ques, les Associations industrielles, les Messageries impé-
« riales, les Compagnies de chemins de fer, n'ont absolument
« rien à envier aux corporations du moyen âge. Il est bien
« entendu que tout cela a été institué en vue de l'utilité gé-
" nérale.... »
En résumé, les législateurs de 1789 n'ont fait que répéter
un principe vulgaire du droit naturel. Mais en le proclamant
dans les circonstances actuelles et sans aucun correctif, ils
ont ouvert les voies à d'affreux bouleversements. De plus,
l'absence de toute sanction supérieure à l'humanité, de cette
sanction tutélaire qu'ils rejetaient avec une obstination cou-
2
1 8 LES PRINCIPES DE 89.
pable, a permis aux grands et aux puissants du jour de s'ap-
pliquer celte maxime à leur bénéfice ; elle les a garantis de
tout obstacle venant du dehors, comme de tout remords in-
térieur. Ainsi, au lieu d'inaugurer la vraie liberté civile, ces
principes en ont détruit la jouissance, et ce n'est pas trop
d'ajouter qu'ils en ont fait perdre jusqu'à la véritable et saine
notion.
De la vraie fin de l'Association politique»
Les législateurs français de 1789 s'étant proposé pour
but de régénérer non-seulement la France, mais l'univers
entier, cette vue ambitieuse les entraîna bien loin. Au lieu
de se borner à dicter des lois pour leur propre pays, ils ne
craignirent pas de s'ériger en philosophes et en publicistes,
et de poser des thèses de droit naturel. Ils durent dès lors
accepter toutes les conséquences de la situation qu'ils s'étaient
faite et s'attendre à être discutés et, qui plus est, réfutés. Leur
prétention peut, au surplus, paraître étrange. Dans toute
société civile, un pouvoir législatif est nécessaire; mais un
pouvoir thésislatif, s'il est permis de forger ce mot, personne
n'en a jamais entendu parler. Il y a plus : ce pouvoir singu-
lier, en le supposant aussi réel qu'il est imaginaire, les Con-
stituants de 89 le sapaient par sa base, puisqu'ils inscrivaient
en tête de leur oeuvre la liberté absolue de penser et par con-
séquent le droit pour tout le monde de combattre, par la pa-
role et par la plume, les principes mêmes qu'ils établissaient
On pourrait accuser leur imprévoyance et leur imprudence,
on pourrait leur reprocher d'avoir élevé l'édifice de la Consti-
LES PRINCIPES DE 89. 19
tution française sur une base aussi fragile. Nous nous conten-
tons de signaler ce que leur conduite offre de contradictoire
et nous nous hâtons d'en venir à l'examen de leur doctrine.
Est-il. vrai que le but unique de la société civile soit la
conservation ou la défense des droits, et que ces droits se
résument tous dans la liberté, la sûreté et la résistance à
l'oppression? La. première de ces deux propositions n'est
admissible que dans l'hypothèse de l'état sauvage, que
Rousseau place à l'origine de l'histoire, et de l'état de guerre,
qui constitue, selon Hobbes, l'état primordial de la société.
Dans ce cas seulement, on conçoit que les hommes puissent
se concerter (c'est encore une hypothèse), afin de se défendre
contre les atteintes portées à leurs droits, soit que ces atteintes
viennent de leurs coassociés ou des étrangers. Voilà bien la
conception fondamentale du Contrat social: elle tient essen-
tiellement au système du sophiste de Genève et ne peut en
être séparée. Nous laissons ici la parole à l'écrivain de la
Civiltà cattolica.
« Quant aux droits, au nombre de trois, qui sont énumérés
dans la «Déclaration, » est-ce qu'ils épuisent la série de ceux
dont la société doive se préoccuper? N'y en a-t-il point
d'autres dont la jouissance ne serait pas moins chère à l'in-
dividu qui les possède? Supposons un citoyen exposé à un
péril grave et imminent : est-ce qu'il n'est pas fondé à récla-
mer l'assistance de la société? Sera-t-il satisfait si la société
lui garantit, par exemple, la liberté de mourir en toute sûreté,
écrasé sous les ruines de sa maison, et de résister comme il
le pourra à l'oppression qu'il subit par suite de cette catas-
trophe? Nous parlerons tout à l'heure de ce droit de résis-
tance à l'oppression. En attendant, nous poserons une simple
question. Gomment conserver, comment défendre ce droit?
Apparemment par le même moyen qui sert à garantir tous
les autres, c'est-à-dire par l'intermédiaire d'un pouvoir con-
stitué. Mais si le pouvoir lui-même se fait oppresseur, com-
20 LES PRINCIPES DE 89.
ment conservera-t-il aux citoyens le droit de se défendre
contre lui? »
« Laissons de côté le système du Contrat social, qui a
justement et heureusement perdu toute autorité; considérons
le genre humain tel que l'a fait son Auteur, et non tel que
des esprits superbes ont eu la prétention de le refaire, et
l'on verra que la conservation des droits entre bien pour
quelque chose dans les effets de la communauté, mais qu'elle
n'en est pas le but unique et dernier. D'où pourrait venir,
en effet, la nécessité de la défense de ces droits, sinon d'une
attaque habituelle? Or, l'attaque contre ces droits n'ayant
lieu parmi les hommes que par accident, en d'autres termes
n'étant point essentielle à leur nature, on peut parfaitement
concevoir les hommes, abstraction faite de cette imperfection.
Or, il est de toute évidence que les hommes ainsi conçus,
c'est-à-dire en dehors de toute nécessité de défense, seraient
même alors conviés, par l'essence même de leur nature, à
vivre en société; signe certain que cette nécessité de leur
nature dérive d'un principe intime et supérieur, véritable-
ment essentiel à l'homme. Cette société se propose donc
un but plus large, plus naturel, plus constant, et si nous
osons le dire, plus immuable que la défense dont on parle,
laquelle, à la rigueur, loin d'être nécessaire, est purement
contingente, puisque l'offense qui seule l'appellerait invin-
ciblement, n'est pas de soi essentielle à la nature humaine.
En deux mots, si l'homme est, par le fond de sa nature, un
animal social, suivant l'antique définition, on ne peut assi-
gner à sa constitution en corps de société d'autre but qu'un
but qui réponde à son essence et qui soit absolu, et non pas
un but purement accidentel et hypothétique. »
« Au surplus, on n'a pas attendu la date de 1789 pour
connaître la fin réelle de la société politique ou civile. Les
idées étaient autrefois beaucoup plus précises, plus claires et
surtout plus justes qu'elles ne le sont devenues depuis, grâce
LES PRINCIPES DE 89. 21
à cette absence de principes certains et positifs qui caracté-
rise malheureusement notre siècle. Aristote avait déjà jeté du
jour sur cette question. Après lui, saint Thomas et tous les
théologiens, ainsi que tous les philosophes chrétiens, en-
seignent que la société civile n'est pas une institution humaine
et arbitraire, mais une institution naturelle, nécessaire, et,
pour ainsi dire, de droit divin, en ce sens que ce n'est pas
l'homme qui s'est constitué lui-même, mais Dieu qui l'a
constitué de telle façon qu'il ne peut atteindre la perfection
de son être en dehors de la compagnie de ses semblables. Et
comme toute créature doit tendre à la perfection de son être,
l'homme est naturellement (visuoe naturoe) ordonné en vue de
cette société qui seule lui rend possible la perfection. On n'a
pas besoin d'une très-grande sagacité ni de profondes spé-
culations philosophiques pour être persuadé de cette vérité.
Il suffit de considérer ce que deviendrait l'homme abandonné
à lui-même, en admettant que les soins indispensables à la
première enfance ne lui eussent pas manqué, ce qui suppose
déjà une société domestique. Même une fois élevé et lancé
dans le monde seul et sans appui,'il se distinguerait peu de
l'animal. Or, à qui persuadera-t-on que le Créateur l'ait doté
de tant d'admirables facultés, au nombre desquelles nous ne
voulons mentionner que celle de la parole, si ce n'est pour
qu'elles aient à s'exercer, et que la puissance, comme on dit
dans l'école, aboutisse à l'acte? Ce résultat nécessaire n'est
possible que dans la société et par la société. C'est donc
avec raison qu'un philosophe ancien a dit que celui-là seul
peut vivre en dehors de la société de ses semblables, que
l'excès de la dépravation empêche de participer aux avan-
tages de la communauté, ou que l'excellence de sa nature
en dispense. Il faut, telle est sa conclusion formelle, il faut
qu'il soit ou une bête ou un dieu 1. »
1 ARISTOTE, Politique, 1. I, cap. H, n° 4.
22 LES PRINCIPES DE 89.
« Voilà donc le grand but, le véritable but de la société
civile : le perfectionnement de toutes les facultés naturelles
de l'homme, dans l'ordre physique, moral, intellectuel, reli-
gieux, en un mot, clans tous les sens. Or, ce perfectionne-
ment ne pouvant s'accomplir que d'une manière très-circon-
scrite et très-imparfaite dans la famille, celle-ci se trouve à
l'égard de la société civile dans le même rapport que la partie
à l'égard du tout, que le commencement d'une chose à l'égard
de ce qui en est le complément et le terme. Ainsi, quoique,
dans l'ordre des temps, la famille précède la cité, dans l'ordre
de l'importance et dans l'intention de l'Ordonnateur suprême,
la cité l'emporte sur la famille. Ce n'est pas à dire que l'as-
sistance mutuelle et la sûreté ne soient des biens que l'on
demande à la réunion en corps social; mais ils sont bien loin
d'en constituer l'unique but, puisque les hommes, quand
même ils n'auraient pas besoin d'une mutuelle assistance,
n'en souhaiteraient pas moins la vie sociale : c'est le désir
d'une utilité commune qui les réunit, en tant que cette ma-
nière de vivre procure à chacun d'eux des avantages qui les
rapprochent de la perfection. Car la perfection, ainsi con-
clut Aristote, est la fin du corps social aussi bien que des
individus 1. »
« Il est vrai qu'à ces biens se joindront les désavantages
causés par les passions humaines et par les désordres dont
elles sont la source : on pourra porter atteinte aux droits
des particuliers, soit en les privant de l'usage légitime de
leur liberté, soit en les lésant dans leur fortune ou en atten-
tant à leur vie. Dans ces divers cas, il est manifeste que la
société ou, pour parler plus exactement, l'autorité qui la
gouverne devra, précisément afin d'assurer aux citoyens la
perfection de la vie civile, protéger leur liberté et leur sé-
curité, comme l'affirme la « Déclaration. » Mais ce serait
1 ARISTOTE, Politique, 1. III, cap. IV, n° 3.
LES PRINCIPES DE 89. 23
méconnaître la fin et en même temps la nature de la société
civile que de lui assigner pour but dernier et, en quelque
sorte unique, ce qui n'est qu'une conséquence hypothétique
et accidentelle de sa nature, conséquence qui n'a été éta-
blie elle-même que pour une fin plus élevée et plus uni-
verselle. »
De la résistance à l'Oppression.
Proclamer en face des multitudes ignorantes et passionnées
ce principe redoutable qu'il leur appartient, toujours et dans
tous les cas, comme un droit naturel et imprescriptible, de
résister à l'oppression, n'est-ce pas jeter une torche incen-
diaire au milieu de matières inflammables? n'est-ce pas,
dans les trop courts intervalles de paix, ou plutôt de trêve
qui séparent les commotions dont l'Europe est ébranlée,
semer partout l'inquiétude, l'effroi, l'attente de nouvelles
révolutions? Qu'on y prenne garde! lorsque les docteurs
catholiques, s'adressant à des savants dans une langue sa-
vante, touchaient à un sujet aussi délicat, ils s'exprimaient
avec la plus grande réserve. Et voilà une assemblée qui, à
une époque troublée par les orages, déclare tout haut que
la société doit garantir ce droit à l'homme, et à plus forte
raison à une poignée d'hommes, fût-elle composée de la lie
de la populace ! Ce n'est pas tout. Conférer ce droit de ré-
sistance à l'oppression, sans déterminer le sens de ce mot
« oppression, » sans préciser quel degré l'oppression doit
atteindre pour légitimer ce terrible et suprême remède,
omission inconcevable qui permet au premier venu de dé-
24 LES PRINCIPES DE 89.
clarer oppressif tout acte, toute mesure qui lui déplaît,
conférer ce droit sans rien expliquer touchant le mode
d'exercice ou les personnes qui devraient en régler l'usage
et l'application, laisser au caprice individuel la faculté de
se jeter dans les conjurations et de courir aux armes : voilà
ce qu'ont fait les législateurs de 1789 ! Certainement les Con-
ventionnels montrèrent plus d'âpreté et plus de violence en
déclarant que : lorsque le gouvernement viole les droits du
peuple, l'insurrection est pour le peuple et pour chacune de
ses parties le plus saint et le plus indispensable des devoirs.
Néanmoins, à examiner de près les deux formules, on y
trouve au fond la même pensée : seulement elle se déguise
dans l'une sous un euphémisme calculé dont l'autre a cru
pouvoir se dispenser. En tout cas l'expérience de trois quarts
de siècle aurait dû nous convaincre que jamais les peuples
ne furent victimes d'une oppression plus générale et plus
lourde que depuis qu'on leur a fait cadeau du droit naturel
et imprescriptible de résistance à l'oppression. Nous en ver-
rons bientôt les raisons.
Pour démontrer l'absurdité rationnelle et la criminalité de
ce principe, entendu comme l'entendaient, du moins en ap-
parence, les Constituants de 89, il faudrait faire voir la faus-
seté d'un autre principe dont celui-là n'est que le corollaire.
Nous voulons parler de la souveraineté populaire interprétée
en ce sens que le peuple, chacune de ses parties, chaque
individu même est le seul et nécessaire souverain, et que,
bien que ce souverain puisse remettre l'exercice cle l'autorité
aux mains d'une ou de plusieurs personnes, il la retient tou-
jours en acte et a le droit de la reprendre selon son bon plai-
sir, de même que le mandant est libre de retirer à son délégué
le pouvoir qu'il lui a confié. En attendant la réfutation directe
de cette doctrine erronée, la Civiltà cattolica donne une
preuve de fait que la résistance à l'oppression, entendue dans
le sens de droit à la révolte, n'est qu'une monstrueuse chimère.
LES PRINCIPES DE 89. 25
« Une double alternative se présente dans le cas de l'adop-
tion de ce prétendu principe. Ou bien on laissera à ceux qui
se disent ou se croient opprimés la liberté d'exercer ce droit,
sans obstacle d'aucune sorte : mais alors nous demandons s'il
est possible que la société soit en paix un seul jour, s'il est
possible qu'elle jouisse de ce minimum d'ordre matériel qui
lui est indispensable. Ou bien la société, reconnaissant en
principe ce droit de résistance, tiendra perpétuellement en
réserve une force armée considérable prête à faire un mau-
vais parti à ceux qui, se croyant à tort ou à raison opprimés,
songeraient à exercer ce droit qu'on se gardera bien de leur
contester. Pure plaisanterie, dira-t-on ! Ce n'est point une
plaisanterie, et nous parlons très-sérieusement. Voilà la vé-
ritable condition des États européens, depuis que ce fameux
droit naturel et imprescriptible y a été proclamé. Et com-
ment pourrait-il en être autrement, puisque l'autorité est
dans l'impuissance d'en maintenir la substance sans en sup-
primer l'exercice? N'est-il pas vrai que pour éviter l'anarcbie
continuelle que cette doctrine érige en principe, et qui est la
destruction même de toute société, les gouvernements se
trouvent maintenant dans l'obligation d'entretenir des armées
permanentes qui empêchent précisément ce droit de passer
en acte? A chaque instant la guerre civile est sur le point
d'éclater. Si elle n'éclate pas, ce n'est pas que l'on nie à ceux
qui se disent opprimés le droit de se soulever. Bien loin de
là. L'autorité même qui, à ce qu'ils prétendent, les opprime,
leur reconnaît expressément ce droit; seulement, elle les
prive des moyens de l'exercer. N'est-ce pas un fait éclatant
comme la lumière du jour? »
« L'Italie régénérée nous offre un spécimen curieux de
cet état de choses. On ne saurait douter que lés principes
de 89 n'y soient en pleine vigueur. Les provinces méridio-
nales, en grande partie soulevées, attestent par leurs efforts
qu'elles se croient opprimées et qu'elles cherchent à mettre
26 LES PRINCIPES DE 89 .
en pratique le droit naturel et imprescriptible dont il est
question. Mais voilà que le gouvernement sarde, qui admet
parfaitement leur droit à l'insurrection, n'en veut pas tolérer
l'exercice, témoin ces répressions sanglantes, témoin cette
affreuse loi sur le brigandage, véritablement empreinte d'une
férocité draconienne. D'autres pays qu'il n'est pas besoin de
citer nous montrent le gouvernement, appuyé sur des milliers
de baïonnettes, occupé à comprimer les mécontentements
qui voudraient se faire jour par la révolte. Et, en réalité, il
en a toujours été ainsi, même avant 89. En dehors des idées
chrétiennes, il est dans la nature des choses que celui qui
est fort impose son autorité, et que celui qui est faible courbe
la tête, s'il ne veut être brisé. Ou enclume eu marteau : il n'y
a pas d'autre alternative. »
La revue romaine prévoit une objection. Un peuple, de-
mande-t-on, sera-t-il contraint de subir les excès de la
tyrannie la plus odieuse sans pouvoir jamais se soule-
ver, même dans l'unique but de pourvoir à sa propre con-
servation, par le moyen d'une légitime défense, et, comme
disent les. théologiens, cum moderamine inculpatoe tu-
teloe ?
Certains théologiens gallicans, même les plus renommés,
ont soutenu cette maxime; c'était lorsque les rois de France
cherchaient dans la théologie un fondement à leur pouvoir
exorbitant, et s'efforçaient, au moyen de la déclaration des
quatre articles de 1682, de séparer le clergé du saint-siége,
préparant ainsi de loin, en partie, la terrible catastrophe qui
eut lieu un siècle plus tard. Mais tel n'est pas le sentiment
des théologiens ni des moralistes qui se tiennent étroitement
attachés à l'Église catholique et ne relèvent, en fait de doc-
trine, d'aucune puissance humaine. Ceux-ci n'ont pu mé-
connaître un droit vraiment naturel, en vertu duquel tout
homme, toute assemblée d'hommes tend à conserver sa pro-
pre existence, et par conséquent résiste à qui veut la lui en-
LES PRINCIPES DE 89. 27
lever : droit imité, jusqu'à un certain point, de l'instinct des
animaux et même, en quelque sorte, de cette tendance in-
consciente des plantes, qui font, à leur manière, tout ce
qu'elles peuvent pour demeurer en vie. Considérons l'au-
torité paternelle et l'autorité maritale. L'une et l'autre sont
naturelles et très-légitimes assurément. Néanmoins, il est
incontestable que quand elles dévient essentiellement du
but qu'elles doivent se proposer, et qu'elles tendent à la
ruine de ceux pour le bonheur et la perfection de qui elles
ont été instituées, il est incontestable, répétons-le, que le
fils et l'épouse peuvent s'y soustraire, se défendre contre
l'injuste violence qu'ils subissent, et avoir recours aux
moyens que les lois civiles ont établis pour procurer l'exer-
cice de ce droit naturel. Ce droit est évidemment au-dessus
de toute controverse. De même un peuple réellement op-
primé par un gouvernement habituellement et substantiel-
lement tyrannique pourrait se protéger contre ses atteintes,
puisque ce gouvernement poursuivrait sa ruine avec l'énergie
même qu'il aurait dû consacrer,par le principe même de son
institution, à la prospérité et à la conservation de ce peu-
ple. C'est une chose évidente par elle-même, c'est le cri de
la conscience indignée. Les législateurs de 1789 n'avaient
pas besoin de le proclamer si haut : nul homme raisonnable
n'ignore cette vérité élémentaire : on ne trouve pour la re-
jeter que les séides du despotisme ou les courtisans de la
démagogie.
Mais les théologiens et les moralistes catholiques, consi-
dérant qu'il s'agissait d'un principe évident, gravé par la
nature même au fond de nos coeurs, se gardèrent bien d'in-
sister longuement sur sa légitimité ou sur son mode d'appli-
cation. Car ils savaient que les hommes sont plus aisément
portés à se croire victimes d'une oppression intolérable qui
n'existe pas, qu'à se juger exempts d'une souffrance qui les
accable réellement, et qu'ils sont plus enclins à pécher par
28 LES PRINCIPES DE 89.
exagération dans la violence que par manque d'énergie
quand il s'agit de repousser une injure. Aussi s'appliquè-
rent-ils spécialement à circonscrire ce principe dans des li-
mites convenables, et à indiquer les conditions auxquelles
le droit pouvait s'exercer, conformément aux règles dictées
par la raison, et non suivant l'impulsion d'un instinct aveu-
gle. Saint Thomas, Bellarmin, Suarez, Bianchi, organes, on
peut le dire, de la science catholique durant un espace de
six siècles, déclarent formellement que la résistance ne de-
vient légitime que dans des cas fort rares, dont voici l'énu-
mération 1. Il faut : 1° que le gouvernement soit essentielle-
ment et habituellement tyrannique, c'est-à-dire que, perdant
de vue le bien commun, il tire tout à son propre avantage, et
trahisse les plus grands intérêts d'un peuple, en tête desquels
ces théologiens placent à juste titre la religion ; 2° que l'on
ait auparavant mis en oeuvre, ou du moins tenté de mettre
en oeuvre tous les moyens légaux et pacifiques qu'il aura été
loisible d'employer pour rappeler ce gouvernement à l'ac-
complissement de ses devoirs ; 3° qu'il y ait probabilité que
la résistance améliorera ou du moins qu'elle n'empirera pas
la situation du pays, soit en fournissant au pouvoir un pré-
texte de commettre de nouveaux excès, soit en le rendant
plus dur à l'égard de ceux qui auraient dirigé la résistance;
4° enfin, que le jugement sur la perversité du gouvernement
et l'opportunité de la résistance ait été porté, non par des
personnes privées ou par une partie quelconque de la na-
tion , mais par sa portion la plus nombreuse et la plus
éclairée (dalla sua 'parte maggiore e migliore), de sorte
1 La Civiltà donne en note les textes de ces quatre auteurs. Nous nous
contentons, pour éviter des longueurs, de renvoyer le lecteur aux ouvrages
d'où les citations sont extraites : Saint Thomas, De Regimine principum,
lib. I, cap. VI. — Bellarmin, De Romano pontifice, lib. II, cap. XVII, et lib. V,
cap. VII.— Suarez, Defensio fidei catholicoe, lib. III, cap. m. — Bianchi,
Della potestà et della polizia della Chiesa, lib. I, § 4.
LES PRINCIPES DE 89. 29
que l'on puisse moralement considérer ce jugement comme
le jugement même de toute la communauté. Quand toutes
ces conditions se trouvent réunies, il n'y a pas, à propre-
ment parler, révolte de la société contre un pouvoir cons-
titué : acte qui, dans toute hypothèse, serait blâmable en
soi et funeste dans ses conséquences; il y a seulement, en
vertu du droit de légitime défense, soustraction du peuple
au pouvoir d'un tyran bien et dûment qualifié, lequel, abu-
sant de sa puissance et la faisant tourner à la destruction
du peuple, a par là même perdu en droit toute espèce
d'autorité.
« Certes poursuit avec raison l'écrivain romain , si les
mécontents prenaient le parti de consulter les docteurs ca-
tholiques avant de se mettre en mouvement, il n'y aurait ja-
mais de révolutions, ou du moins elles seraient extrême-
ment rares. C'est à peine si, à partir de l'époque de la
Ligue (1575-1591), l'Europe aurait va d'autre soulèvement
que l'insurrection de la Belgique en 1830. La sécurité des gou-
vernements, désormais à l'abri des conspirations et des ré-
voltes, produirait, en effet, cet heureux résultat d'éloigner de
plus en plus le danger de l'oppression. Malheureusement,
les hommes de désordre invoquent ces principes de 89 dont
la civilisation moderne fait tant de cas. Depuis qu'il a été re-
connu que tout le monde a le droit naturel et inaliénable de
résister à une oppression réelle ou prétendue, le pouvoir est
devenu nécessairement soupçonneux et se voit forcé de serrer
les freins, attendu que le moindre soulèvement peut, à
chaque instant, le renverser. La voilà donc, cette précieuse
liberté qui fait le malheur des peuples dont elle est la glo-
rieuse conquête! Tous les jours se vérifie cette sage et pro-
fonde parole de Bossuet : " Que la voie de l'obéissance chré-
chrétienne mène directement à la liberté, mais que celle de
l'indépendance incrédule conduit fatalement à la servi-
tude. »
30 LES PRINCIPES DE 89.
Du principe de la souveraineté.
Le principe de la souveraineté réside-t-il essentiellement
dans la nation ? Les législateurs de 89 ont prétendu que oui;
mais à tort. Un peu de réflexion suffit pour montrer la faus-
seté de cette proposition prise dans un sens rigoureux. Pour
que la souveraineté appartînt essentiellement au peuple, il
faudrait que ce qui constitue l'essence du peuple même,
ce qui le fait ce qu'il est, fût dans sa dépendance.'Il faudrait,
en d'autres termes, que la nation se fût formée elle-même
arbitrairement, spontanément, sans obéir à aucune loi natu-
relle, et qu'elle ne relevât que d'elle-même. Or, cela n'est
pas. La société civile étant de droit naturel, d'après la vo-
lonté de son auteur, ce qui en fait le fond, l'essence, appar-
tient à cet auteur, c'est-à-dire à Dieu. C'est Dieu qui l'a faite,
qui l'a constituée ce qu'elle est; c'est donc Dieu qui en est
le véritable souverain.
Il n'en est pas de même des associations adventices que
la volonté arbitraire de l'homme a formées dans un but
spécial, déterminé par lui, par exemple des associations in-
dustrielles ou commerciales. Celui qui les crée a évidemment
le droit de les instituer telles que bon lui semble, de les gou-
verner à son gré, et de les dissoudre quand il lui plaît. Sup-
posons que cent personnes mettent en commun chacune la
somme de 1,000 fr. pour faire du négoce. Dans ce cas,
il est indubitable que le principe de l'autorité pour la
gestion des affaires réside essentiellement dans la société
même. Savez-vous pourquoi? Parce que cette société a sa
raison d'être en elle-même, c'est-à-dire dans le bon plaisir
LES PRINCIPES DE 89. 31
de ses membres, lesquels ne l'auraient point établie sans
un acte exprès de leur volonté. Mais qui osera soutenir que
la société civile dépende, dans son essence, de la volonté des
hommes au même degré et de la même façon qu'en dé-
pendent les associations dont nous venons de parler ? La si-
tuation est entièrement dissemblable. Il suffit d'un peu
de discernement pour apercevoir l'immense différence de
ces deux données, et pour conclure qu'en fait de société ci-
vile et politique, le principe de la souveraineté ne peut se
trouver que dans Celui qui a placé la cause primordiale de
cette société dans la nature même de l'homme, en le créant,
comme nous l'avons déjà dit, animal social. Ici nous repre-
nons le texte même de la revue romaine :
« On peut signaler comme une confirmation indirecte de
cette vérité les inconvénients pratiques, les absurdités et les
contradictions qu'un faux principe ne peut manquer d'en-
gendrer, et qui dérivent, en effet, de la maxime incriminée.
On comprend aisément que les associés commerciaux aux-
quels nous faisions allusion tout à l'heure, dont le pouvoir a
trait uniquement à la gestion des biens et non à la direction
des personnes, peuvent être tous souverains, administrer en
commun la fortune sociale, ou bien déléguer cet office à
l'un ou à quelques-uns d'entre eux, reprendre l'autorité,
dissoudre même la société, chacun reprenant son apport
avec sa part dans les bénéfices ou dans les pertes. Mais il
n'en peut être ainsi de la communauté civile, dont la souve-
raineté ne regarde pas les choses, mais les personnes. Le
terme de souverain implique nécessairement celui de sujet.
Mais si c'est dans la nation que réside essentiellement la sou-
veraineté en ce sens qu'elle est le seul et véritable souverain,
à qui commandera-t-elle ? où seront ses sujets? On ne les
trouvera nulle part, à moins qu'on n'aille les chercher parmi
les pierres, les choux et les souris, c'est-à-dire dans le triple
règne minéral, végétal et animal. Belle souveraineté, en vé-
32 LES PRINCIPES DE 89.
rite ! Ensuite, quelle est cette nouvelle manière de posséder
une souveraineté qu'on ne peut jamais faire passer en acte,
à ce point que la société, dans son état le plus imparfait, par
exemple une tribu de misérables sauvages, peut à peine
l'exercer à un degré très-inférieur, tandis que, à mesure
qu'elle se perfectionne et qu'elle devient une noble nation,
un grand empire, son impuissance à commander devient de
plus en plus manifeste? Et qu'on n'aille pas arguer d'une dé-
légation de la souveraineté; car cette délégation conser-
verait toujours à la nation le droit de surveillance et
celui de révocation, de sorte que, dans ce peuple de sou-
verains, il n'y aurait qu'un seul sujet : ce serait précisément
le dépositaire momentané de la souveraineté. De bonne foi,
sont-ce là les conditions normales d'une société stable et
bien assise ? »
Il demeure donc établi que le premier principe, la pre-
mière raison d'être de la souveraineté, ne se trouve essen-
tiellement que dans Celui qui a constitué l'essence même de
la société, qui, ayant créé l'homme social, est l'auteur et le
véritable souverain de la société. Les législateurs de 89 se
sont contentés, par un acte de courtoisie que nous avons déjà
signalé, de le faire assister à leurs délibérations, en dictant
leur « fameuse Déclaration » en présence de l'Être Suprême.
Mais cela ne suffit pas. Il faut reconnaître la souveraineté de
Celui qui a constitué l'essence même de la société, de Celui
qui a fait l'homme social, et qui étant l' auteur de la société,
y exerce nécessairement la suprême autorité : il faut recon-
naître la souveraineté même de Dieu très-bon et très-grand.
La doctrine catholique confirme admirablement ces données
de la raison naturelle. Laissons de côté les Pères et les doc-
teurs, dont l'unanimité est pourtant bien propre à porter la
conviction dans toute intelligence chrétienne, ne consul-
tons que la sainte Écriture. Ne contient-elle pas des textes
dont le sens ne peut laisser aucune place au doute? C'est par

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