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Le lion réincarné

De
206 pages
La Surinamaise Yvelien Harderwijk, demeurant aux Pays-Bas, serait la réincarnation d'un esprit africain, celui du Roi-Lion des Mandingues d'Afrique occidentale, autrefois emmené en esclavage et dont on perd la trace après qu'il eût marronné, quelque part en pays Demarara, dans l'actuel Guyana, ancienne colonie britannique située sur la côte nord-Atlantique de l'Amérique du sud. Le lecteur pourra considérer ce récit soit comme un témoignage, soit comme une fiction.
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Joël Roy
Le lion réincarné
Le roi-lion retourne chez lui… Et, selon des témoins, quand elle fut
arrivée à Janjanbureh, la dame était en transe à longueur de temps… Les Le lion réincarné
gens qui ont assisté à cela ont jugé que ce n’était pas une simple transe,
c’ était véritablement une transfi guration (transe-fi guration ?) Elle n’avait
plus rien à voir avec la malade mentale que d’autres avaient repérée
Un conte contemporain : auparavant…
e e ce que dit le marronnageLa déportation en esclavage date des  - siècles. Le roi-lion
a été, lui, déporté d’Afrique dans les colonies anglaises d’Amérique
edu Sud au  siècle. Des pratiques animistes ont perduré depuis
eavant le  siècle et restent encore de nos jours, dans toute l’Afrique
occidentale, un acte fort dont l’enjeu est l’âme de populations qui
continuent de trouver dans de tels fonctionnements la matière de leur
ferment social.
Ne faut-il pas y voir un acte de refus, de résistance, quelque chose
comme un « pré-marronnage » ? C’est cet individu, descendant des
premières dynasties qui est réincarné. Mais il n’est pas seulement la
personne déportée, il est le porteur d’une antériorité animiste qui
correspond bien à l’idée qu’il puisse y avoir dans cette croyance
réincarnation et possession. Le lecteur pourra choisir de considérer ce
récit soit comme un témoignage, soit comme une fi ction…
Joël Roy vit en Guyane. Il est engagé au niveau associatif
pour la compréhension et l’interculturalité entre les diff érents
groupes sociaux qui peuplent cette région d’Amérique du
Sud, le plus vaste des départements français. Il s’intéresse à
la culture des « Gens du fl euve », les descendants des esclaves
ayant choisi le marronnage plutôt que la soumission aux
colons. Ses recherches l’amènent à écouter des témoignages, à mener des
entretiens pour tenter de remonter le fi l de la transmission orale depuis les
fositen, les « premiers temps ».
Illustration de couverture : © J. Roy
ISBN : 978-2-343-05153-6
19 euros
HC_ROY_LE-LION-REINCARNE.indd 1 09/12/14 19:49
Joël Roy
Le lion réincarné










Le lion réincarné






Joël Roy











Le lion réincarné
Un conte contemporain :
ce que dit le marronnage



























































































Du même auteur






Petit-Noyau dans le courant du fleuve,
coll. « Lettres des Caraïbes », L’Harmattan, 2013.

Un Témoin en Guyane, L’Harmattan, 2012.

Variations sur un thème détestable,
coll. « Lettres des Caraïbes », L’Harmattan, 2011.

Malade ou accidenté, rapport de recherche, travaux menés sous
la direction conjointe de Patrice Bourdon et Joël Roy,
Éditions Delagrave, 2005.

L’école partagée, rapport de recherche, travaux menés sous la
direction de l’auteur, Éditions INRP, 2002.


































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05153-6
EAN : 9782343051536

Sommaire

Avant-propos ............................................................................ 9

À l’origine ................................................................................ 13
eAmsterdam, XX siècle .................................................................... 15
Esprits et mondes
Le saut
eGambie, royaume du Mali, XVII siècle ....................................... 39
Écoutez !
Junkundjata Sidibé
Le Djeli
L’ascension
La chute
Le Passage du Milieu ....................................................................... 77
Le temps est mort
La trappe
Bambara !
Le jouet
Le carrefour du destin
La Demerara
Perdre la trace
eSuriname-Amsterdam, fin du XX siècle ..................................... 121
Suriname, pays Saamaka
Pays-Bas, Biljmer Meer
La recherche d’un roi
Faire le voyage .............................................................................. 135
Mon témoin sibyllin
Monsieur Soukourou
Le cas de Monsieur Buyo
Les réseaux pour la reine
Je pense, donc… je doute
Plus de questions que de certitudes
Le retour en Afrique .................................................................... 161
La Grande Royale
Le triomphe d’une reine
Les honneurs d’une femme ordinaire
L’histoire continue ....................................................................... 177
Yvelien et Winti

Glossaire et notes ................................................................... 189
Remerciements ...................................................................... 197






Avant-propos





Dans les années quatre vingt, à Amsterdam, une femme
d’origine surinamaise fut prise en charge par la
psychiatrie. Depuis longtemps déjà, sans doute depuis son
enfance, elle présentait des troubles de conscience se
manifestant par des crises et des maux de tête, qui étaient
anciens. Après quelques années ses crises avaient fini par la
conduire en service psychiatrique hospitalier. Comme elle
était en grande souffrance, on a dû la médicamenter, ce qui
troublait et inquiétait son mari. Lui et son entourage
finirent par se poser des questions sur l’origine de ces crises
ressemblant à des possessions de plus en plus structurées.
C’était un délire qui n’était pas seulement un
enchaînement de crises d’hystérie, mais structuré, avec des
comportements répétitifs.
Dans ce cadre psychiatrique apparaît un personnage, un
gambien originaire de Georgetown, non-musulman (il est
important de le préciser, comme nous allons voir), qui
déclare : « Mais ce que la dame hurle, nous, on appelle ça
des djat ». Les djat sont des cris particuliers, que les
anciens, en transe, utilisaient pour éliminer les lions. C’était
9 un don. Cette pratique a été laminée par l’Islam et les
Marabouts, mais elle est restée vivante dans quelques lieux de
cette région de Janjanbureh, comme l’un des apanages des
dynasties mandingues pré-islamiques. C’est important
pour l’historien comme pour le romancier car cela permet
de dater les informations. Tout le bagage oral de cette
région d’Afrique est la relation de cette pénétration par
l’Islam. S’il y a bien une histoire pré-islamique, elle se
trouve de fait cantonnée au niveau des mythes et des
contes et légendes. Elle est méprisée, mais reste cependant
porteuse de connaissances ésotériques, précisément, qui ne
se transmettent pas dans les écoles coraniques. Il y a, d’un
côté, les Islamistes et les descendants du prophète, et il y
a, de l’autre, ces « dynasties royales » où la royauté n’a
pas été donnée par le Marabout ni par les chefs
coutumiers. Il y en a dans tout le Pays mandingue et au-delà,
1jusque dans le Fouta Djalon … D’avoir imaginé que cette
dame puisse hurler des sons qui aient un sens a surpris tout
le monde. L’homme qui a affirmé cela a donc enregistré
ces cris…

Aucun rapport, aucun document historique ne fera
référence à ce roi-lion. On n’en trouvera trace que dans cette
relation des anciens sur la déportation contemporaine à
l’esclavage. Cet individu, descendant des premières
dynasties et qui, pour une raison ou une autre, a dû déplaire,
c’est lui qui est réincarné. Au-delà de la personne
déportée, il est le vecteur de cette antériorité animiste qui est

1 Massif situé en actuelle Guinée-Conakry. C’est le « château d’eau » de la
région.
10 2déterminante dans le fait que l’on trouve dans le winti , ce
syncrétisme afro-américain, à la fois réincarnation et
possession. Il est également, tout au long de son existence et
de celle de son avatar, posé sur un acte de résistance…
Résistance à l’agression des fauves, aux envahisseurs
tribaux, à l’Islam, à la médecine moderne, à l’assimilation,
etc. Il représente une identité. Il s’agit ici d’une femme qui
a construit, d’abord seule, son identité. Sur son délire s’est
ensuite greffé du sens, collectivement. Et cette femme,
entre Amsterdam et Paramaribo dans les années quatre
vingt, ne fait pas autre chose que ce qu’avant elle ses
propres ancêtres faisaient.
De nos jours de nombreuses personnes reçoivent les
esprits et deviennent alors incontrôlables. Peut-être qu’à
cause de la frustration générée par l’assimilation, ils ont
besoin d’être conduits à incarner un autre sens, donner du
sens à… à leur petite existence. Peut-être également est-ce
une folie élémentaire, répandue chez beaucoup de gens se
trouvant dans un espace pluriculturel où ils n’arrivent pas
à trouver véritablement leur place autrement que dans
l’interprétation du Blanc. S’ils trouvent un jour une
posture qui leur convient, ils l’adoptent et l’investissent. La
possession, ici, est domesticable dans le cadre familial,
sans problème, tant que ne s’y greffe pas le phénomène de
la réincarnation. Les Africains ne sont pas adeptes de la
réincarnation, qui est un fait proprement et profondément
Afro-américain.


2 Winti : voir notes de fin.
11 Le winti auquel il est ici fait référence, est la
conséquence de la cohabitation de divers panthéons africains qui
ont tendu peu à peu vers un certain syncrétisme, mais
beaucoup moins que le vaudou ou le candomblé avec
l’Église catholique. En vérité, le winti serait un
syncrétisme africain, à partir de panthéons d’origines
géographiques différentes, mais qui ont en commun la
possession et la réincarnation, sans pratiquement aucun emprunt
au monothéisme, la réincarnation étant en quelque sorte la
dimension la plus évidente, je crois, de la possession
permanente.
Possession, médiumnité, réincarnation. C’est une praxis
qui provoque et procure le sens de « tout en tout ».

Le reste de l’histoire appartient au livre que le lecteur a
en main.


J.R.















À l’origine





« Soumangourou Kanté sera tué par une flèche dont la
pointe portera un ergot de coq noir et blanc », dit-elle.
Djégué la Très-belle, la Vaillante et Soundjata son
époux-frère se regardent avec des yeux flamboyants dans
lesquels se lit un amour lumineux.
Soundjata demande à un magicien de lui fabriquer cette
flèche. Il réunit son armée, forte et bien organisée, puis il
va attaquer Soumangourou Kanté, son ennemi,
l’usurpateur du trône et le meurtrier de ses frères et sœurs.
Les deux rois se font face et profèrent des offenses l’un
vers l’autre comme c'est la coutume, puis Soundjata, très
calmement, bande son arc. La flèche siffle d'une façon
terrible et atteint Soumangourou Kanté. C’est le dernier
souvenir que les Mandingues gardent de leur ennemi. En
effet, au même moment, il disparaît et jamais personne ne
le reverra. À la place qu'il occupait un baobab commence
à pousser…
13 Soundjata s'empare des États de Soumangourou Kanté,
s'attaque au royaume de Ghana, se rend maître de sa
capitale, conquiert le Gangaran et le Bambouk, pays de l'or. Il
transfère alors sa capitale, de Kangaba, à Niani, sur le
Sankarani, et prend le titre d'empereur.

Au pays mandingue, les Djeli chantent toujours les
hauts-faits de Soundjata, le héros, le premier grand
Empereur du Mali, le fondateur de la dynastie des Keita. C’est
là le récit qui a bercé l’enfance de Junkundjata Sidibé,
première réincarnation connue du roi-Lion.




















Isimira kunun
Souviens-toi d’avant
(Proverbe mandingue)
___________________________
Amsterdam, Pays-Bas,
eXX siècle


























































Esprits et mondes





Dans l’obscurité de sa chambre, Yvelien perçoit de
sourdes vibrations. Après son évanouissement, Bob l’a
aidée à se mettre au lit où elle s’est laissée glisser dans une
torpeur étrange, effrayante car peuplée de présences
indéfinies, secrètes et indiscrètes qui s’écartent d’elle avant
d’être identifiées. Puis elles s’éloignent, se dissolvent et
elle se trouve saisie bientôt par l’inconscience, attendue,
désirée.
Désirée, certes, mais trompeuse. D’étranges
résonnances se font entendre à présent, qui viennent la chercher,
l’envelopper, comme pour se repaître d’elle. Elle reconnaît
3les percussions du tambour Apinti , elle les reçoit avec
étonnement d’abord, puis curiosité, enfin avec bonheur. Le
rhum qui devrait être versé par terre pour accueillir l’esprit
d’Apinti la préoccupe un instant mais elle se rassure en se
disant que Bob ou d’autres doivent s’en charger. Son âme

3 L’Apinti, parfois nommé le tambour qui parle est l’obia (voir note suivante)
chargé d’« inviter » les yorka (les esprits) à venir fréquenter les Hommes.
C’est en fait le médiateur entre ceux-ci et ceux-là.
17 4plus paisible se laisse prendre par l’obia Apinti. Le
tambour accapare les mains que lui prête l’homme qui a la
charge de le faire parler. Des glissements et frottements
des doigts, des paumes et des poignets contre la peau
tendue le font tout d’abord chuchoter, car il ne faut pas forcer
les yorka, esprits des ancêtres, à venir parmi les hommes
s’ils ne le souhaitent pas. Ils pourraient sinon les priver de
leur présence et même faire connaître leur
mécontente5ment. La divinité-mère Aïssa , transfuge amérindienne,
attirée par le discours d’Apinti, viendra la première, dès
qu’elle le trouvera bon, lorsqu’Apinti se sera fait
suffisamment convaincant. Hors du cercle de célébration, la
nuit est noire. Seules les flammes tremblantes des torches
et des foyers allumés au sol éclairent de façon fugitive un
buisson, une ombre rejoignant le cercle de l’assemblée ou
l’entrée d’un carbet. Après une éternité d’attente, au
travers des vibrations ressenties au creux de son ventre,
Yvelien en est persuadée, la déesse-matrice ne saurait plus
tarder. La fièvre la gagne, tout comme les autres
participants, accompagnée d’une moiteur qui laisse exsuder au
travers de chaque peau la sueur dont les fines gouttelettes
se rejoignent en rigoles étroites dévalant les courbes des
corps frémissants. Apinti se fait plus pressant…

« Yvelien ! Tu as vu l’heure ? Tu ne vas pas travailler
aujourd’hui ? ».

4 On pourrait définir l’Obia comme une pratique magico-religieuse de
médiation. Voir Note de fin : Obia.
5 Aïssa est la déesse-mère, la matrice divine. Elle « ouvre » la cérémonie
Winti (voir notes de fin), appelée par l’Apinti, et s’exprime en langue kali’na.
18 Elle n’ouvre pas les yeux. Elle n’en a pas envie, pas
maintenant. Elle devine la lumière du jour qui vient la
priver de son rêve. Un rêve ? Voire… Elle consent
néanmoins à l’effort de faire savoir à son mari qu’elle l’a bien
entendu. Le « mh, mh !... » qu’elle fait entendre, bouche
fermée, peut signifier « je ne peux pas, je suis trop
fatiguée », ou bien « je n’ai pas envie… ».
En fait, ce qu’elle veut dire, c’est « non. Je n’irai
plus ». Tout simplement.

Toute la journée, une clarté indigente a tenté de
s’infiltrer au travers des voilages ondulant devant la
fenêtre, ourlés à la façon néerlandaise de dentelle largement
ajourée. Dans la chambre qu’elle n’a pas quittée, elle est
restée lovée en position fœtale au fond de son lit. Yvelien
s’abrite derrière le rempart de ses paupières baissées pour
ne plus voir ce monde d’une inacceptable tristesse, tout en
noir et blanc. Le ciel de Paramaribo lui revient en
mémoire : jamais bleu outrageant, jamais complètement gris.
Durant l’été de la saison sèche, de gracieux cirrus poussés
par les Alizés laissent en permanence flotter derrière eux
leurs vaguelettes argentées qui semblent ruisseler sous le
moelleux matelas d’un plaisant bleu pastel. La seule
contemplation d’un tel ciel permet de tempérer la chaleur que
le soleil se plait à déverser sur les Hommes. Pendant les
pluies également, la couleur reste omniprésente ; le
plafond nuageux reste le plus souvent léger, translucide,
comme le serait un fragment de drap trop souvent lavé.
Fin, léger, diaphane, il est toujours prêt à se déchirer pour
se diluer dans le bleu redévoilé. Il laisse ainsi, entre deux
averses torrentielles, glisser vers le sol une lueur jaune un
19