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Le Livre d'un homme seul

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409 pages
Le Livre d’un homme seul croise les longues années chinoises et le présent, temps de l’exil d’un intellectuel qui témoigne de la force aliénante du passé, et de celle, salvatrice, de l'espoir.
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Gao Xingjian prix Nobel de littérature
Le Livre d’un homme seul
roman traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait
É D I T I O N S D U S E U I L e 25, bd Romain-Rolland, Paris XIV
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LELIVREDUNHOMMESEUL(roman) Yigeren de sheng,jingÉditions Lianjing, 1999 ISBN978-2-7578-0451-3 re (ISBN2-87678-671-0, 1 publication) © Éditions de l’Aube, 2000, pour la traduction française
IS BN9 7 8 -2 -0 2 -1 0 7 2 2 4 -2(b ro ch é ,co lle ct io nOp u s )IS BN-978-2-02-109766-5 (e p u b ) IS BN978-2-02-109767-2(p d f)
© Novembre 2012, Éditions du Seuil, pour le présent volume
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Il n’a pas oublié qu’il a eu une autre vie. Le souvenir d’une vieille photographie jaunie, restée à son domicile, épargnée par le feu, éveille en lui la tristesse, mais elle est trop lointaine, comme si cette vie s’était écoulée, comme si elle avait disparu à jamais. Dans son logement de Pékin, où la police a posé les scellés, se trouvait encore une photo de la famille réunie, que lui avait laissée son père à présent décédé, la photo la plus complète de sa nombreuse famille. À l’époque, son grand-père vivait encore, ses cheveux étaient tout blancs, une attaque cérébrale l’avait déjà privé de l’usage de la parole et il restait allongé sur un rocking-chair. Lui, seul enfant de la photographie, il était le fils aîné de l’aîné des fils, il se tenait entre ses grands-parents, vêtu d’une culotte fendue laissant voir son petit sexe et coiffé d’un calot de style américain en forme de bateau. C’était la fin de la guerre de Résistance contre le Japon qui avait duré huit ans, la guerre civile n’avait pas encore éclaté, la photographie avait été prise devant la porte ronde d’un jardin rempli de chrysanthèmes jaune d’or et de crêtes-de-coq pourpres, la lumière du soleil d’été resplendissait – c’était en tout cas le souvenir qu’il avait de ce jardin –, mais, sur la photographie, des traces d’eau avaient rendu le jardin gris-jaune. À l’arrière-plan, derrière la porte ronde, la maison à deux étages de style britannique dans laquelle vivait cette famille, avec, en bas, une galerie, et à l’étage une balustrade. Sur la photographie, il s’en souvenait, figuraient treize personnes, un chiffre néfaste : son père, sa mère, ses oncles et ses tantes, mais, hormis lui et une tante qui vivait à présent aux États-Unis, tous avaient disparu de ce monde, tout comme la maison derrière la porte ronde. Lorsqu’il vivait encore en Chine, il était repassé une fois dans cette ville et avait cherché cette cour située derrière la banque où travaillait
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son père, mais il n’avait trouvé que des immeubles d’habitation rudi-mentaires en brique grise, déjà vieux de nombreuses années, et lorsqu’il avait demandé aux gens qui entraient et sortaient de ces immeubles si une telle cour avait existé dans le passé, personne n’en savait rien. Pourtant il se souvenait de la porte arrière de cette maison, un lac s’étalait au pied des marches de pierre, et le jour de la fête du Dragon, son père et ses collègues de la banque s’y pressaient pour admirer les courses de bateaux-dragons décorés de guirlandes, à bord desquels on frappait tambours et gongs, ils s’approchaient de la porte arrière des maisons pour attraper à l’aide de perches en bambou des sachets rouges, et bien entendu dans les sachets il y avait de l’argent. Ses deux oncles et sa petite tante l’emmenaient aussi en bateau ramasser des châtaignes d’eau toutes fraîches, mais il n’était jamais allé sur la rive opposée et, aussi loin qu’il pût porter son regard de l’autre côté du lac, il n’arrivait plus à en ramener une image dans son souvenir. C’était une famille sur le déclin, trop douce, trop fragile, subsister à une telle époque était trop difficile pour elle et elle était vouée à disparaître. Après la mort de son grand-père, son père avait très vite perdu son poste de direction au sein de la banque et la famille avait périclité. Seul son deuxième oncle, celui qui aimait fredonner l’opéra de Pékin, avait collaboré avec le nouveau pouvoir politique comme personnalité démocrate, avant d’être taxé de droitisme et de sombrer dès lors dans un mutisme total, s’assoupissant dès qu’il s’asseyait quelque part, se transformant rapidement en un vieillard ratatiné totalement amorphe qui finit par s’éteindre au bout de quelques années. Tous les membres de la famille étaient morts, de maladie, par noyade, par suicide, de folie, ou, pour l’une d’entre eux, en suivant son mari dans un camp de rééducation par le travail ; il ne restait comme descendant que lui, ce fils dénaturé. À présent, il ne devait subsister qu’une tante paternelle, ombre recouvrant toute la famille, dont on disait qu’elle vivait encore, mais qu’il n’avait jamais revue depuis que la photographie avait été prise. Le mari de cette tante servait alors dans l’armée de l’air du Guomindang, il travaillait à terre et n’avait jamais largué de bombes, il s’était réfugié à Taïwan où il était mort de maladie quelques années plus tard. Quant à la tante partie aux États-Unis, il n’avait jamais su comment elle avait réussi à quitter le pays et ne s’était jamais donné la peine de se renseigner. Mais le jour de l’anniversaire de ses dix ans, en fait de ses neuf
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ans puisque l’on suivait l’ancien calendrier lunaire, la famille était encore florissante, l’anniversaire avait été très animé ; le matin dès son lever, il avait revêtu des vêtements neufs et de nouvelles chaussures de cuir, luxe inouï à cette époque pour un petit garçon. Il avait aussi eu des cadeaux, un cerf-volant, un jeu de dames, un casse-tête, des crayons de couleur d’importation et un pistolet à bouchon, ainsi queLes Contes de Grimmen deux volumes illustrés d’eaux-fortes ; les quelques yuans en argent dans un sachet rouge lui avaient été donnés par sa grand-mère, c’étaient des piastres datant de l’Empire mandchou, avec la grosse tête chauve de Yuan Shikai, ainsi que de nouveaux yuans-argent avec Chiang Kai-shek en uniforme ; leur sonorité était différente quand on les frappait, les plus récents rendaient un son cristallin beaucoup moins grave et sourd que ceux qui étaient ornés de la tête de Yuan Shikai, il les avait rangés dans une mallette en cuir où il conservait son album de timbres et ses billes en verre de toutes les couleurs. Ensuite, la famille au complet était partie au restaurant manger des petits pâtés farcis au crabe, c’était un établissement avec un jardin agrémenté de rocailles et d’une mare remplie de poissons rouges, une immense table ronde avait été installée pour que tous puissent prendre place autour. C’était la première fois qu’il était le point de mire de toute la famille, il était assis à côté de sa grand-mère, la place qu’aurait dû occuper son grand-père qui venait de mourir, comme si celui-ci avait attendu pour s’en aller que l’enfant vienne prendre les siens en charge. Il avait mordu à pleines dents dans un pâté brûlant dont le jus avait inondé ses habits neufs, mais personne ne l’avait grondé, tous avaient ri, et il s’était senti très gêné. S’il s’en souvenait, c’était sans doute parce qu’il avait éprouvé un grand embarras, il venait de sortir de l’insouciance de l’enfance pour passer à l’âge d’homme. Il se souvenait encore qu’à la mort de son grand-père, la salle funéraire était remplie d’inscriptions sur tissu offertes en condo-léances, on eût dit l’arrière-scène d’un théâtre, c’était encore plus intéressant que l’anniversaire. Une troupe de moines frappaient sur des gongs et des tambours en lisant des soutras, et lui s’amusait à se faufiler entre les banderoles suspendues. Sa mère voulait qu’il mette des chaussures de chanvre et il avait fini par obéir, mais jamais il n’avait accepté de se coiffer d’un morceau d’étoffe blanche, car il trouvait cela trop laid. C’était sans doute la volonté de sa grand-
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mère, son père avait dû se nouer un ruban blanc autour de la tête, mais il portait un costume de lin blanc à l’occidentale, comme les personnes qui venaient présenter leurs condoléances, vêtues pour la plupart elles aussi à l’occidentale, une cravate nouée autour du cou, tandis que les dames étaient en robe chinoise et en chaussures à talons hauts. L’une d’elles savait jouer du piano et chantait d’une voix de soprano colorature avec des trémolos qui évoquaient des bêlements, évidemment pas au cours de ces funérailles, mais une autre fois, lors d’une soirée dans sa famille, c’était la première fois qu’il entendait chanter ainsi et il n’avait pas pu s’empêcher de rire. Sa mère l’avait grondé à l’oreille, mais il avait été incapable de retenir son fou rire. Dans son souvenir, la période du décès de son grand-père n’était qu’un instant de fête rare, il n’éprouvait pas la moindre tristesse. Il pensait que le vieil homme était voué depuis longtemps à la mort. Terrassé par une crise d’apoplexie bien auparavant, le grand-père restait toute la journée dans son rocking-chair, son décès était une chose parfaitement normale, la mort ne provoquait en lui encore aucune frayeur. En revanche, la mort de sa mère l’avait empli d’effroi, elle s’était noyée dans une rivière près d’une ferme et c’était un paysan parti tôt le matin faire paître ses canards qui l’avait découverte, le cadavre déjà gonflé flottait au fil de l’eau. Sa mère avait répondu à l’appel du Parti et s’était rendue dans une ferme pour la rééducation idéologique. Elle était morte dans la fleur de l’âge, elle venait d’avoir trente-huit ans, et son image restait en son cœur toujours aussi belle. Parmi les cadeaux qu’il avait eus quand il était enfant, il y avait un stylo Parker en or, offert par un collègue de son père. En fait, il avait pris le stylo de l’oncle Fang pour s’amuser et n’avait plus voulu le lâcher ; les adultes y avaient vu un présage et avaient dit que cet enfant deviendrait probablement écrivain. Dans sa générosité, l’oncle Fang le lui avait donné. Ce n’était pas à l’occasion de son anniversaire, mais bien avant : il écrivait un journal intime, ce devait être quand il avait huit ans. Il aurait dû commencer à aller à l’école, mais comme il était un enfant chétif et maladif, c’était sa mère qui lui avait appris à lire et à écrire au pinceau ; il recopiait, trait après trait, les modèles imprimés en rouge, il ne s’en lassait pas et remplissait parfois un cahier entier dans la journée. C’est bien, disait sa mère, tu vas pouvoir écrire ton journal intime au pinceau, cela économisera un peu le papier. Elle lui avait acheté un cahier de rédaction à petits
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carreaux, et il passait de longs moments à remplir des pages entières, comme s’il faisait ses devoirs. Dans son premier journal il écrivit : « La neige a étendu sur le sol une couche toute blanche, mais les traces de pas des passants l’ont salie. » Sa mère vantait son travail et faisait en sorte que toute la famille et les proches prennent connais-sance de ce qu’il écrivait. À partir de là, il ne put plus rien garder pour lui, et comme il eut recours à l’écriture pour confier ses rêves et ses amours, il sema ainsi les graines de la catastrophe ultérieure. Son père n’approuvait pas qu’il restât ainsi toute la journée dans sa chambre à lire et à écrire, il estimait qu’un garçon devait être un peu plus espiègle, sortir davantage, élargir ses relations, parcourir le monde, il n’appréciait guère que son fils veuille devenir écrivain. Son père se prenait pour un grand buveur, non pas qu’il fût alcoolique, mais plutôt pour prouver sa force. Lors des banquets, il trinquait en vidant son verre avec chacun des convives – on appelait cela faire le « passe-partout ». Et même s’il y avait trois ou cinq tables, il fallait en faire le tour et l’on n’était acclamé comme un homme véritable que si l’on arrivait au bout. Une fois, pourtant, il avait été ramené ivre à la maison par le personnel, qui l’avait déposé sur le rocking-chair du grand-père décédé. Comme il n’y avait aucun homme à la maison, sa grand-mère, sa mère et la servante n’avaient pu transporter son père à l’étage pour le coucher dans son lit. Il se souvenait qu’on avait lancé une corde depuis l’étage, qu’on y avait accroché, il ne savait comment, le rocking-chair et l’homme, et on les avait hissés lentement. Suspendu dans le vide, son père ivre avait gardé sur le visage le même petit sourire qui continuait à flotter dans ses souvenirs. Voilà quel était l’un des grands exploits de son père, ce n’était peut-être qu’une hallucination, chez un enfant, souvenir et imagination sont très difficiles à démêler. Sa vie avant l’âge de dix ans lui apparaissait à présent comme un rêve, sa vie même au cours de son enfance ressemblait aussi à un rêve. Par exemple alors qu’ils fuyaient, ballottés sur des routes boueuses de montagne, sous la pluie, à bord d’un camion bâché, lui tenant serré dans ses bras un panier de mandarines. Il avait demandé à sa mère si c’était vraiment ainsi que ça s’était passé et elle lui avait dit qu’à l’époque, les mandarines étaient moins chères que le riz, il suffisait de donner un peu d’argent aux villageois pour qu’ils en apportent au camion. Son père travaillait dans une banque d’État
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