LE MANUSCRIT DE LA VOIE LACTEE

De
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Vingt-sept lieux o la trace mauve, stigmate, va se former comme un fil de vie, forgé par une Ariane et tenu par le héros, Conrad. Trader devenu peintre, il plonge au pays des harceleurs et tente de préserver le manuscrit de la Voie lactée. Dans la calme abbaye de Rosamonde, Conrad recherche le sens caché du manuscrit et part jusqu' Alexandrie pour comprendre. Ce long voyage, parsemé de morts soudaines, désamorce l'intrigue et renvoie le lecteur aux arcanes de la vie.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296463523
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40_alUsyesF_nieVsri.dn d 1400//70211 2 :3942:2
40_alUsyesF_nieVDaniel Cohen éditeur

www.editionsorizons.com

Littératures
, une collection dirigée par Daniel Cohen
Littératures
est une collection ouverte, tout entière, à
lécrire
,
quelle quen soit la forme : roman, récit, nouvelles, autofiction,
journal ; démarche éditoriale aussi vieille que lédition elle-
même. Sil est difficile de blâmer les ténors de celle-ci davoir
eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste
que, prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là,
comptables de ces prescriptions et de ces conceptions ailleurs,
ont, jusquà un degré critique, asséché le vivier des talents.
Lapproche de
Littératures
, chez Orizons, est simple il eût
été vain de lindiquer en dautres temps : publier des auteurs
que leur force personnelle, leur attachement aux formes mul-
tiples du littéraire, ont conduits au désir de faire partager leur
expérience intérieure. Du texte dépouillé à lécrit porté par
le souffle de laventure mentale et physique, nous vénérons,
entre tous les critères supposant dét erminer luvre littéraire,
le style. Flaubert écrivant : « Jest ime par-dessus tout dabord
le style, et ensuite le vrai » ; plus tard, le philosophe Alain
professant : « cest toujours le goût qui éclaire le jugement »,
ils savaient avoir raison contre nos dépérissements. Nous en
faisons notre credo. D.C.

ISBN : 978-2-296-08799-6

© Orizons, Paris,
2011

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40_alUsyesF_inVLe manuscrit de la Voie lactée

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ne peu vent pas y être étrangères. Voir notre site (décliné en
page
2
de cet ouvrage).

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Le manuscrit de la Voie lactée

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40_alUsyesF_nieVDu même auteur

L'écho du corail perdu
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40_alUsyesF_nieV01La rencontre de Conrad

riane sempresse de regagner son appartement, situé au
A
, rue des Sentiers-Perdus.
La journée sest éteinte dans la déconvenue. Elle a longé
les longs couloirs de lentreprise esquivant les airs moroses
de ses collègues.
Elle, lingénieur en communication, nest pas épargnée
par les misères dun métier dénaturé. Certes, ses supérieurs
lui reconnaissent une grande compétence dont elle oublie
jusquà la consistance. Son travail senlise au plus profond
de sables mouvants. Pourtant, elle collabore à des projets
percutants.
Là-bas, elle symbolise le dynamisme bien que ses mis-
sions, étude sur étude, schémas prospectifs se métamor-
phosent continûment en impasses stériles, simples velléités
commerciales.
Au centre de ce maelström, Ariane mobilise toute son
imagination, sa virtuosité intellectuelle sattachant à survivre
au milieu de cet agencement absurde.
Pourquoi se résout-elle à cet enchevêtrement irraisonné,
elle qui possède deux diplômes dingénieur, un
MBA
à luni-
versité de Chicago, un diplôme de lÉcole polytechnique et
de lécole des Ponts et Chaussées ?

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Son cerveau haletant a bien traversé des nuits neutralisées
par la recherche dun sens à son action.
Au fond, elle a compris quelle ninvente rien, ne réalise
.neirOui, elle ébauche seulement des promesses de projets
modélisés.
Rivée à ses objectifs, elle se plie à une discipline briguant
lexcellence et prend garde de ne pas détériorer hâtivement
son pauvre corps, tant soumis aux mille morts dinjures, de
pressions, aux heures dinsomnies vouées à son employeur.
Lentreprise
Bathroth
ne finit pas de sessouffler dans ses
ridicules stratégies, en dépit des vagues de licenciement qui
sont autant de coups de semonce.
Au milieu de la tourmente, Ariane ne craint rien. Elle est
épargnée.
Y aurait-il un ange gardien qui veille sur elle, susurre ses
collègues ?
Il est vrai quelle a déclaré ne plus avoir dambition et
cette phénoménale posture la exclue de la quête du pouvoir.
Serait-ce parce quelle persévère dans son travail et se
révèle être un des meilleurs artisans de lentreprise ?
Daucuns prétendent quelle est partie vers des sentiers
intimes et imperméables aux esprits prosaïques.

Il est vrai aussi quils la rencontrent tourbillonnant sa sil-
houette et souriant au tout-venant.
Ses collègues ne lui connaissent que peu damis. Parfois
à lentrée de lentreprise on la croise en compagnie de Ryan,
son meilleur ami, dit-elle.
Cest un trader, multimillionnaire, multirécidiviste des
dépressions et des voyages autour de la terre.
Bientôt quadragénaire, il aspire à prendre sa retraite et à
vivre sur une île dont il est lheureux nouveau propriétaire.
Pour lheure, il se préserve de toutes fatigues extrêmes,

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en improvisant des siestes inopinées au cours de la journée.
À nen pas douter, dans deux ans, tel un Phoenix de Vie
réelle, il réapparaîtra, lors dun prochain cycle, en homme
de culture.
Aux yeux de tous, il semble quAriane éprouve une affec-
tion pour ce Ryan de chimère.
Ariane est aussi fort appréciée par ses supérieurs. Demain,
elle se rendra chez Éloïse, la manager de son équipe, qui
a acquis une maison de plus de deux cents mètres carrés
entourée dun parc dun hectare. Là-bas, elle y sera accueillie
par le charmant époux et les deux enfants.
Ce déplacement jusquaux hauteurs citronnées de la
banlieue périurbaine, la laisse insensible.
Sagirait-il dune forme de condescendance, dune
contribution à des soi-disant moments conviviaux, afin de se
prémunir des éventuelles charrettes régulièrement program-
mées par Éloïse. ?
En est-il de même, le mois prochain où le sous-directeur
la conviera au château propriété de son épouse, la marquise
Aline Du Pré Du Pont De La Rabotière
, jeune femme éner-
gique aux yeux bleus lactés voilés dune grisaille furtive ?
Sans conteste, Ariane ne disposera que de très peu de
temps libre dans les mois qui suivent. Les pages de son
agenda sont ombrées de si nombreux rendez-vous.
Les jours voguent les uns après les autres, elle traverse les
mois avec une apparence magnifique.
Une physionomie florentine, des cheveux blonds ondulés
comme une plage de Méditerranée habitée par un soleil
dOrient, chaque jour elle arbore une nouvelle tenue.
Le regard nest jamais chaviré par les formes du vêtement,
ce qui surprend, cest la monocouleur qui couvre son corps.
Par exemple, ce vendredi, elle sest enveloppée de lavande.
À
8
heures, elle exécutera ses exercices de karaté, vêtue
de couleur lavande.

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Elle glissera ensuite vers la salle de concert, après avoir
enfilé une longue liane de satin lavande.
Elle semble éprise dun boulimique amour des couleurs,
dune inclination pour larc-en-ciel.
Pour le reste, la vie dAriane est comme la couverture
dun livre dont personne na accès aux pages.
Il y a un an, une de ses collègues, Albertine dont le bureau
jouxtait le sien, sest défenestrée.
Albertine, la malheureuse, était peu loquace et son sui-
cide a secoué tous les étages comme un vent mauvais.
Elle était mariée et mère de deux enfants adultes.
Son époux, un commercial peu connu du personnel,
venait la rejoindre de temps à autre.
La jeune femme sétait confiée à Ariane. Elle lui avait
avoué la disparition dobjets dans son bureau ce qui la
contrariait énormément dautant quà la maison, parlait-
elle, le stress lavait aussi cernée. Elle gérait les vies de ses
enfants, les silences de son mari, les routines matérielles, les
indifférences de sa famille, transmuant son existence en une
impalpable douleur.
Son monde se décolorait disait-elle à Ariane. Elle tentait
en vain dordonnancer ses multiples strates de souffrance, et
se sentait esseulée dans sa lutte.
Elle sétait alors rendue chez un psychiatre qui lavait ras-
surée en lui prescrivant du repos sans pour cela lui imposer
une psychothérapie.
Ses confidences navaient pu être des remparts contre la
mort et cette fin avait affecté Ariane.
Malgré tout, Ariane ne modifie apparemment rien dans
le cours de sa vie. La transparence des heures de bureau se
délite quand les dix coups de lhorloge adorée du directeur
ont sonné et que limmeuble vitré se dévide comme la sèche
prisonnière du pêcheur.

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En dépit de cet événement, elle saffuble toujours de
couleurs changeantes et moirées.
Assurément, les peintres auraient aimé connaître cette
aficionada
qui a visité la quasi-totalité des grands musées du
monde. Même si elle na jamais voulu peindre, elle singénie
à saisir le vif du coloris pour fixer lultime pont dabordage
de la couleur.
Elle regarde avec avidité les hauteurs des arbres, se
surprend à admirer la rondeur rosée du tour nuageux, vapo-
reux à souhait où au fond se dresse le bosquet du végétal
émeraude.
Elle imagine Sisley dessinant ces fragiles flocons sus-
pendus, El Greco investi en ce grandiose paysage céleste.
Elle simmobilise des minutes entières, en observant les
alentours dissipés par le vert et locéan strié de bleu. Cette
contemplation la convainc que ce ciel est plus fictif que ceux
rencontrés au hasard de ces visites, à travers les musées de
la terre entière.
Elle réalise le génie des peintres de sentêter à vouloir
imiter cette nature impérative.
Mieux encore, depuis deux jours, elle commence à per-
cevoir les liaisons secrètes nouées entre tous les peintres de
sa connaissance. De la Renaissance au Moyen Âge, jusquau
xx
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siècle, les octaves de peinture si différentes sunissent
en elle au point de créer une nappe de bleu linondant tout
entière.
Décidément, elle aime ce ciel de jour.
Cependant que lunique firmament de ses pensées se
déforme.
Le modèle de dame nature paraît factice en regard des
pinceaux fébriles des peintres hantant majestueusement les
espaces de ce réel, le jeu de lesprit emprisonne le vrai en une
contexture incertaine. Au clair de son humeur, elle détecte
sous lair bleuté, les dominantes de couleur subjuguant le

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ciel et cest alors quelle épouse celle triomphante comme un
insigne de reconnaissance, un aveu.
Peut-elle vraiment séchapper de cette alliance ?
Ni cinéaste, ni écrivain, ni peintre, elle réussit néanmoins
à exprimer cette indicible beauté grâce à la majestueuse
entremise de la couleur retrouvée au gré de ses regards
tournés vers la stratosphère.
Linattendu se réalise.
Ariane Blader
disparaît un matin.

À la rue des
Sentiers-Perdus
, on discerne seulement un grand
jet de rosée occultant le vitrage de son appartement.
Les semaines se précipitent les unes et les autres, Ariane
ne réapparaît pas.
Cette absence laisse un goût damertume engloutir len-
treprise dautant que son bureau a pris la tonalité du gris
perle de lardoise.
Des inspecteurs finissent par investir lentreprise et pro-
cèdent aux interrogatoires.
Nulle empreinte dun passage dAriane.
À la rue des
Sentiers-Perdus,
le reflet du vitrage rend
perceptible lunique changement, un vert deau a supplanté
le rose, tombé dans loubli de lair.
Un matin, un inspecteur pénètre dans limmeuble et
monte à létage. Dès lembrasure de la porte, il constate le
phénomène.
Miraculeusement les tissus maintiennent leur teinte ori-
ginelle, le vert eau ravive leur aspect originel, les vernissant
plus encore jusquà atteindre un pastel triomphant.

Des mois se suivent, Ariane ne revient pas.
Un an se passe, deux ans, et aucun élément nouveau
nintervient.
Si ce nest que lors de chaque visite, les inspecteurs

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découvrent un appartement auréolé dun coloris chaque
fois différent, comme si un soleil arc-en-ciel promenait ses
rayons alternés.
Il revient alors à la mémoire de certains, laspirante fan-
taisie de la jeune femme pour la couleur et ses virevoltes de
lumières.
Les amis, les proches, les policiers se perdent en conjec-
ture, une secte démoniaque a-t-elle pris demeure chez elle ?
A-t-elle été assassinée par dhorribles psychopathes qui
ont converti sa maison en un lieu maudit ?
Soudain, se produit un fait qui évince tout événement.
Un typhon sabat sur la ville.
Les pauvres murailles, les trottoirs éclatés, les buildings
soufflés. Des vents violents, des tempêtes impromptues
heurtent avec régularité la sage ville
de Golden Gate
au bord
de lEurope. Cette cité recèle les banques les plus rentables
de la planète, ce qui incline ses habitants à ne pas fuir et
laisser choir des promesses de gerbes de richesse. Ils ont fait
serment de jouir, au-delà de ce temps de labeur, de leurs
fortunes incommensurables. Cest ainsi que les propensions
matérialistes de la plupart des citadins se vérifient.
Aucun moment de liberté poétique nest laissé à qui-
conque. Chacun doit renoncer à son bien-être et se liguer
pour sauvegarder lintérêt général.
Lappartement dAriane reçoit le sort de tout bâtiment
et devient un numéro de voirie pareil aux autres. Le
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, rue
des Sentiers-Perdus
est tombé dans le puits de lindifférence,
Ariane, elle aussi, sest perdue dans les limbes de loubli.
Cependant, au troisième étage, on aperçoit à travers les
vitres, une ombre chatoyante pastellisée de bleu ciel, lap-
partement dAriane scintille de clarté.
Des brassées de couleurs en volutes dansent chaque jour
au vu et au su de chacun.
Un homme, Conrad
Wonderland,
le trader le mieux

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rémunéré de la
banque Fox and Trop,
habite
rue des Papillons

à la perpendiculaire de la
rue des Sentiers-Perdus
.
Chaque soir, les phares de son véhicule croisent une
couleur feu follet, échappée du troisième étage de la rue
des
Sentiers-Perdus
. Cette danse régulière de pastels changeants
attire son regard mauve.
Une circonstance va parvenir à modifier le cours de cette
histoire.
Quelques mois plus tard, le trader décide dacheter lap-
partement.
Il essuie tout dabord un premier refus du syndic qui
lui oppose labsence de la propriétaire. Conrad va lever cet
obstacle en offrant au syndic réticent un
É
verest de billets.
Enfin il pénètre un
28
décembre dans lappartement
dAriane.

Dès lentrée, une extrême douceur létreint, tel un instant
déternité dorée.
Le regard mauve de lhomme dargent shumecte comme
traversé par mille mouettes.
Cest ainsi quil décide de sy établir. Il ne daigne pas
modifier lameublement.
Mieux, il sentiche tant de cet intérieur quil renâcle à le
quitter.
Pour sy maintenir, il sinvestit dans un nouveau mode de
travail, le télétravail. Ce cerveau génial réussit à convaincre
son président-directeur général de banque des avantages de
cette méthode.
Conrad sempare de cet appartement, il tombe amoureux
de son atmosphère ondée de couleurs.

Un jour alors quil est aux prises avec dabominables
chiffres, il ressent un inextinguible besoin de dormir.
Il glisse vers les profondeurs des rêves immergés.

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Une nappe de verdure glacée démeraude diluée se
répand dans la pièce entière couvrant même son corps.
Bientôt, il ny a pas un centimètre despace libre de couleur ;
puis, en une seule seconde, une masse humaine se redresse,
de longs cheveux blonds gagnent le sol alors quune jupe
verte tournoie au-dessus du plafonnier, et un sourire rieur
embrasse lair. Ariane apparaît inaltérable si près du satin.
Il la fixe avec admiration, subjugué par sa limpide beauté.
Un vent fort bouscule les murs et Conrad se redresse sur sa
chaise. La chambre est vide. Lhomme est dépité.
Le lendemain, au soir, lapparition revient, le jour suivant
aussi.
Le rire enchanteur sincruste maintenant dans les heures
éveillées, la couleur verte sattache aux fibres de lair.
Il tombe en esclavage de ces instants et ses endormisse-
ments se prolongent chaque fois plus longtemps.
Laurore et le crépuscule finissent par sunir dans lesprit du
jeune homme qui se résigne à ne plus quitter son appartement.
Ses amis ne comprennent pas son mutisme.
Il ne travaille plus, des coursiers régulièrement lui livrent
ses repas.
Il na que le désir de rejoindre, à chaque sommeil, lAriane
rieuse.
Au réveil, seul ce prénom charmant et la couleur verte
survivent au voyage du rêve.
Les secondes vies du fond de linconscient se précipitent.
Un jour, Conrad décide de sortir.
Il offre à la rue lextraordinaire vision dun Conrad
enveloppé de vert portant à la main une feuille en A
3
verte
translucide. Il brandit un chapeau mou de feutre vert qui
effleure, à son passage, la feuille dun platane de la rue
des
Sentiers-Perdus
.
Il se met soudain à courir en grandes enjambées si les-
tement quune seconde plus tard, sa silhouette nest plus

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quune traînée de verdure dans la ligne de mire du passant
interloqué.
Hasard providentiel, un de ses condisciples de la
banque laperçoit et le salue. Conrad lui répond et réplique.
Lhomme reçoit alors, collée à son veston, une feuille verte.
Imperturbable, Conrad poursuit son chemin.

Dautres amis lentrecroisent et dun insigne geste, il les
aborde. La rue
des Sentiers
-
Perdus
est jonchée de traits verts.
Conrad agite par la fenêtre des linges verts et lair respire
lherbe coupée.

Bientôt la nuit envahit la rue et ce foisonnant univers finit
par se décolorer.
Chez lui, en un seul mouvement, Ariane la rieuse sef-
fondre, le vert séloigne de son corps telle la vague de la
plage, tout disparaît de la surface du salon. La couleur se
projette contre un mur dans un agencement miraculeux ;
le vert se renverse laissant la place aux hauteurs dun ciel
vaporeux, un tableau est né.
Cézanne aurait pleuré de joie devant lextrême pureté de
la trame dessinée.
Tandis que Conrad sébroue violemment, il laisse choir
son pinceau lourd de peinture fraîche. Il a achevé son
tableau, linstant du réveil a surgi.

Les deux paupières découvrent à laurore, les yeux mauves
embrumés.
Les chiffres pourtant sont toujours présents sur sa feuille,
il ne parvient plus à les comprendre.
Il sent son cerveau un peu empâté par ces bousculades
nocturnes.
Il ne subsiste en lui que limpalpable souvenir dun
tableau aux touches étranges.

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Il se retient de le reproduire. Pour lui, ce jour est une
révélation.
Il quitte la banque et devient peintre.
Un artiste à nul autre pareil.
À linstar de tous les êtres touchés par la grâce de lart,
il ne se contente pas de laisser pénétrer en lui la force de
linspiration. Non, il arpente les arides routes de lhistoire
picturale.
Cette entreprise bien différente de lautre séquestre
apparemment sa vie entière.
Ariane ne sinsinue plus dans les prismes de son imagina-
tion, elle semble accompagner ses mains vers la toile.
Il prend lhabitude dafficher en quelques mots linspira-
tion naissante pour se prémunir des pensées trop pressantes
ennemies de son énergie vagabonde.
Un mur, une table, toute surface est un support linvitant
à lécriture.

sri.dn« Bleu du ciel
Michel Ange trempe
Le talon vaporeux

Rouge de rien
El Greco glacis
Le manteau divin

Vert de lac
Cézanne
Renie la savane de terre

Jaune déclair
Fragonard éblouit
La lumière de toile

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Et le point de Blanc
Sera Final. »

Par ce cérémonial, Conrad nourrit la sensation dobéir à
une objurgation dAriane. Il donne libre cours à la dextérité
de sa faconde géniale de peintre.
Lappartement de la rue
des Sentiers-Perdus
a présente-
ment une impériale lumière héritée de ces jours concoctés
dans lardeur du travail.

Il est heureux presque insouciant.
Ce jour-là, au volant de sa voiture en exécutant un cré-
neau pour se garer dans la rue
des Sentiers-Perdus
, il entend
une plainte. Se retournant vers langle mort, il voit gisant sur
la chaussée une jeune femme.
Précipitamment il sort, lui porte secours. Heureusement,
la jeune femme ne semble pas blessée. Il la réconforte, lui
propose de laccompagner chez elle et lui remet sa carte de
visite. La jeune femme est une ancienne collègue
dAriane
Blader
. Conrad retient son souffle.
Jhabite lappartement de votre collègue, dit-il.
Cest alors que sengage un long dialogue.
La jeune femme sappelle Violine. Elle est, dit-elle, cadre
administratif dans
lentreprise Bathroth
où travaillait Ariane
mais dans une section différente, malheureusement, dit-elle.
Et pourquoi, donc ?
Jexerce au sein de cette entreprise depuis plus de vingt
ans. Mon erreur a été de ne pas changer de société. Jai
suivi une formation adaptée à mon emploi et mon statut me
permettait denvisager cette carrière. Malheureusement, ma
supérieure hiérarchique est une garce.
Conrad nose pas endiguer son flot de paroles.
Oui, depuis plus de sept ans, cette femme me néglige,

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la situation empire et devient incompréhensible aux yeux de
mes jeunes collaborateurs.
Certains doutent même de mes compétences. Je suis
dépossédée de toute crédibilité.
Imaginez-vous, pendant lété, je ne suis plus chargée
dassurer aucun intérim, au fil des mois, mes missions
samenuisent. Le plus horrible de cette mauvaise fortune est
que je comprends labsurde de lengrenage sans parvenir à
endiguer la souffrance quil engendre.

Conrad se tait. Il sait combien est banal létat vécu par la
jeune femme.
Voyez-vous, je deviens fébrile jai limpression que
lon me momifie. Cette femme est une crapule.
Calmez-vous, ne pensez plus à tout cela, la donneuse
dordre est peut-être bien à plaindre. Elle agit par intérêt
pour préserver sa carrière. Votre situation est si commune,
ces personnes sont des produits de commerce, des suc-
cédanés de la torpeur du monde. Écoutez, soit vous avez
lopportunité de partir, soit la conjoncture économique ne
vous le permet pas et vous devez rester, alors défendez-vous.
Je vous rassure, vous nêtes pas une esclave, reconnaissez
votre sort, vous êtes prisonnière dans la citadelle massive des
travailleurs ordinaires.
Il est sage de le comprendre. Votre récit me remémore
lextrait dun petit film relatant le procès dun militaire de
la Wehrmacht qui avait tenté de renverser le pouvoir nazi
et que lon voyait dans un simulacre de procès déculotté en
public par ses bourreaux impatients de lui ôter toute dignité.
Cet homme était plus digne encore en affrontant cette
ignominie.
Le regard de Violine séclaire. Conrad pousse un soupir
de soulagement.

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lysse

Il lui serre la main, lui propose de la revoir dans la semaine
et repart vers sa voiture.
Conrad se demande pourquoi une telle rencontre sest
intercalée dans sa journée, serait-ce pour lui rappeler
Ariane ?
Il révise cette explication.
Il a la ferme intention dinviter la jeune femme un jour
prochain.

En réalité, Violine le rappelle la première pour le remercier
de lavoir écoutée et sen remettre à lui. Elle lui relate que
dans lentreprise, elle nest pas la seule employée soumise
à des brimades, et quAriane connaît la liste des autres per-
sonnes en souffrance.
Elle lui confie aussi quAriane militait dans une associa-
tion contre les maltraitances au travail.
Conrad le multimillionnaire, à cet instant prend
conscience de son bonheur de navoir jamais subi les tour-
ments de lagression. Son stress provenait de la bourse, des
spirales dor et de papier quil devait contenir ou dilapider
selon le flux du marché.
Aucun être humain navait jamais pu altérer sa prestance.
Maintenant, face à la toile et courbant son pinceau vers
un oblique geste, il sarrête net.
Ces salariés harcelés, maltraités, ces prisonniers des
temps modernes.
Comment agir ?
Arpenter tous les continents est un leurre, sinvestir dans
lEurope entière, se dresser contre ces murailles dinhuma-
nité, voilà lappel du front du refus.
Cela devient un ordre comminatoire.
La naissance dun projet germe en lui. Il conçoit alors
celui-ci. Il dispose dun staff davocats.
Il réunit les avocats, les consulte sur son dessein.

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la
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Précisément, il les sollicite au sujet de son idée détendre la
lutte aux
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États européens.
Ceux-ci lui répondent quil existe déjà une législation
plus ou moins protectrice, que le harcèlement moral est
reconnu au plan européen et que des dispositions légales
sont en uvre.
Cet argumentaire ne satisfait guère Conrad qui côtoie
les humains, fraye avec tous les réseaux, les mondes des
employeurs, des syndicats, des politiques. Le système actuel
lui semble inefficient.
Soutenant hardiment les regards des avocats interloqués,
il ébauche son projet, lélaboration dune nouvelle loi, por-
tant répression de la commission du crime de maltraitance en
milieu professionnel et lautomaticité de sa reconnaissance
dès lors que lélément matériel de souffrance est constaté.
La horde davocats sourit à lécoute de sa diatribe. Cesser
la mollesse passive et duplice des politiques, en instaurant
une nouvelle échelle de peines, tout travailleur pourrait
prétendre à la protection contre ce crime.

Les rires fusent alors. Pour eux, il est illusoire dimaginer
fragiliser les fondations de lhypocrisie, pierre angulaire de
la technocratie solidaire. Quels pourraient être les moyens
dun don Quichotte subversif ?
Lil mauve de Conrad nest plus quune étoffe de velours
cramoisi, les visages verts de peur le fixent intensément.
Il sagit, dit-il, imperturbable, dimposer aux insti-
tutionnels lobligation dagir, je connais une seule arme, la
pétition. Je décide de collecter un million de signatures de
part lEurope entière pour exiger lapplication dune loi.
Comment ferez-vous pour réunir cette galaxie de
signatures, rétorque un des avocats.
Laissez-moi le temps.
Jai vécu dans lopulence de lillusion. Je vais parcourir

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lysse

les quatre points cardinaux de lEurope aidé aussi davocats
résidents dans les capitales européennes. Quant à ma stra-
tégie, elle ne saurait surgir devant vous.
Au travail, mesdames et messieurs, le temps des convic-
tions a pris possession de lespace.
Il tourne les talons et la porte se referme.

Dans son atelier, il classe ses toiles achevées, par couleurs,
les rouges, les verts, les bleus, etc.
Cette action lui infiltre dans les poumons une force
étrange.
Mes chevaliers de couleurs, nous allons nous élancer à
lassaut de la sauvagerie.
La beauté des tableaux sera notre cheval de Troie.
Prenons le vert, le rouge, le bleu et partons aux
27
lieux de
lEurope, faire aimer la civilisation.
Latelier subitement sinonde de rayons darc-en-ciel.
À cette minute, tous les tableaux se vident de leurs
couleurs, une gigantesque bourrasque de peinture fraîche
séchappe de la fenêtre.
Nous sommes en
1995
, pendant la décennie à venir les
géomètres du bien tenteront de voler aux secours des mal-
heureux pour leur offrir la liberté.
La première destination de Conrad sera la France.
Les
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routes de lEspoir
Le jongleur va sélancer sur les routes et son regard va
attraire, aux pays des couleurs, le sens du vrai.

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