Le Martyr de Sainte-Hélène, histoire de la captivité de Napoléon Ier ; par Adolphe Huard,...

Publié par

1865. France (1814-1824, Louis XVIII). In-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1865
Lecture(s) : 32
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 406
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE MARTYR
D E
SAINTE HÉLÈNE
HISTOIRE
DE LA
CAPTIVITÉ DE NAPOLÉON 1er
PAR
ADOLPHE HUARD
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes.
« Comme le Christ, Napoléon a
« été couronné par l'auréole du
« martyre. »
CINQUIEME ÉDITION
HONORÉE DE LA SOUSCRIPTION
De S. E. le Ministre de la Marine et des Colonies
PARIS
LIBRAIRIE DES COMMUNES
E. ROME, ÉDITEUR
20, RUE MAZARINE
1865
LE MARTYR
DE
SAINTE-HÉLÈNE
LE MARTYR
DE
SAINTE HÉLÈNE
HISTOIRE
DE
LA CAPTIVITÉ DE NAPOLÉON IER
PAR
Membre de plusieurs Académies et Sociétés savantes
CINQUIÈME ÉDITION
« Comme le Christ, Napoléon a
« été couronné par l'auréole du
« martyre, "
PARIS
LIBRAIRIE DES COMMUNES
E. ROME, ÉDITEUR
20, RUE MAZARINE
1865
1864
PRÉFACE
Le nom de Napoléon Ier est une glorieuse lé-
gende qui doit traverser les âges et laisser d'im-
périssables souvenirs dans la postérité la plus
reculée.
En effet, quoi de plus merveilleux, de plus
grand et de plus majestueux que cette mâle
figure des temps modernes, que cet enfant des
batailles, apparaissant tout à coup, aux yeux de
l'Europe, comme un législateur, un héros, un
grand capitaine, devenant, par ses exploits, le
roi du monde, et terminant sa carrière illustre
enseveli dans le linceul du martyre !
Le sauveur de l'humanité a été non-seulement
révélé aux générations par les monuments éter-
nels de sa divinité, mais encore par le supplice
du Golgotha !
Napoléon, comme le Christ, a eu son Calvaire!
Le Calvaire de Napoléon, c'est le rocher de
Sainte-Hélène !
VI PRÉFACE.
C'est donc sur ce rocher, témoin des derniers
éclairs de génie du César français, que nous
allons écrire les pages brûlantes qui prendront
pour titre : le Martyr de Sainte-Hélène, monu-
ment élevé à la mémoire du héros martyr, et qui
retracera les dernières péripéties de cette âme
de feu, ainsi que ses éloquents enseignements
politiques, devenus depuis d'heureuses pro-
phéties, dont l'accomplissement est déjà com-
mencé.
Cette oeuvre, unique dans son but et dans son
essence, étant l'histoire détaillée, dramatique et
émouvante de la passion du grand Homme, devra
se transmettre de siècle en siècle, aux géné-
rations futures et devenir un livre d'éducation
nationale, dans lequel le peuple pourra admirer,
dans la personne du martyr de la gloire, les
deux grandes vertus du citoyen : la fidélité au
drapeau et le dévouement à la patrie !
Tel a été notre but en écrivant ce livre; nous
sommes heureux de penser qu'il trouvera sa
place dans toutes les bibliothèques et qu'il sera
favorablement accueilli par les hommes qui ont
la mémoire du coeur : le souvenir.
ADOLPHE HUARD.
AVANT-PROPOS
A la suite de la glorieuse défaite de Waterloo, Napo-
léon, voulant tenter une dernière lutte contre l'Europe
coalisée, revint en toute hâte à Paris pour demander aux
Corps constitués de l'argent et des hommes. Le héros
eut un instant l'idée de se rendre, encore tout couvert
de la poussière des combats, au sein de la représentation
nationale, mais ses généraux l'en dissuadèrent, redoutant
l'irritation d'une partie de ces hommes sur l'esprit des-
quels la paix exerçait un prestige puissant.
Enfin, le matin du 21 juin 1815, l'Empereur, encore
indécis sur la conduite qu'il doit tenir, reçoit les députa-
tions du Corps législatif, du Sénat, et des plus hauts per-
sonnages de l'Empire, qui viennent supplier Sa Majesté
de sauver la France par une abdication en faveur de
son fils.
Le vainqueur de Wagram hésite; alors MM. Fouché
et de Metternich sont introduits auprès de Napoléon et
lui assurent que, s'il veut abdiquer, ils garantissent
la régence avec Napoléon II comme empereur.
Napoléon, croyant que cette combinaison peut pré-
VIII AVANT-PROPOS.
server la France de nouveaux désastres, consent à signer
l'acte d'abdication suivant, adressé à la nation française :
« Peuple français, écrit-il de sa main, en commen-
çant la guerre pour l'indépendance nationale, je comptais
sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés,
et sur le concours de toutes les autorités nationales ;
j'étais fondé à espérer le succès, et j'avais bravé toutes
les déclarations des puissances coalisées contre moi. Les
circonstances me paraissent changées.
« Je m'offre donc en sacrifice à la haine des ennemis
de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs décla-
rations et n'en avoir voulu seulement qu'à ma personne.
« Ma vie politique est terminée, et je proclame mon
fils sous le titre de : Napoléon II, empereur des Fran-
çais!
« Les ministres actuels formeront provisoirement le
Gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'en-
gage à inviter les Chambres à organiser sans délai la
régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut
public et pour rester une nation indépendante ! »
Pendant que Napoléon abdiquait généreusement la sou-
veraineté du plus grand peuple du monde, le Gouverne-
ment provisoire (1) prononçait sa déchéance, et pous-
sait l'oubli des sentiments de dignité jusqu'à refuser au
plus illustre général des temps modernes de servir la
(1) Ce Gouvernement, qui avait été formé par l'Empereur avant
de livrer la bataille de Waterloo, se composait alors de Carnot
de Fouché, du baron Quinette et du duc de Vicence.
AVANT-PROPOS. IX
patrie dans les rangs de celte même armée qu'il avait
pendant vingt ans conduite à la victoire.
Comme complément à cette iniquité, ce même Gou-
vernement provisoire nommait le général Becker pour
garder l'Empereur, en attendant qu'il fût statué sur son
sort.
Enfin, un ordre du duc d'Otrante (1) ordonna au général
Becker de conduire sous bonne escorte Napoléon à
l'île d'Aix, de le surveiller attentivement et d'empêcher
toute tentative d'évasion, « dans l'intérêt même de Sa
Majesté. »
En vertu de cet ordre, l'Empereur quitta la Malmai-
son le 29 juin, et se mit en route pour Rochefort, au
milieu des vivat des populations.
L'illustre prisonnier était accompagné de M. de Las
Cases et de son fils, de MM. de Montholon, Bertrand,
Savary, Planat, Résigny, et d'une nombreuse suite de
fidèles serviteurs de la dynastie impériale.
Arrivé à Rochefort, Napoléon, qui avait quitté l'habit
militaire, logea à la préfecture, où il reçut seulement
ceux qui étaient dévoués à sa personne.
Un lieutenant de vaisseau, commandant un navire de
commerce danois, après d'incessantes obsessions, par-
vint enfin à être introduit auprès du grand capitaine.
— Sire, lui dit-il, je vais faire voile pour les États-
Unis, consentez à monter sur mon navire, et je vous
conduis sur cette terre hospitalière sans coup férir.
(1) Président de la Commission du Gouvernement.
1.
X AVANT-PROPOS.
— Je vous remercie de votre dévouement, répondit
l'Empereur avec calme et dignité; mais je ne dois quitter
le sol français que quand les destinées de l'Empire se-
ront définitivement réglées.
Le soir même de cet entretien, Napoléon s'embarquait
à Pouras, sur la Saal, et, le 9 juillet, de très-bonne
heure, le cortège impérial arrivait à Aix.
Sur les nombreuses sollicitations de ses fidèles, l'Em-
pereur consentit pourtant à se rendre aux États-Unis;
mais, pour partir légalement, il fallait un sauf-conduit du
Gouvernement provisoire, et ce sauf-conduit, malgré les
démarches actives des amis de Napoléon, ne fut pas donné.
Enfin, la frégate anglaise le Bellérophon étant venue
mouiller dans la rade des Basques, le comte de Las
Cases, accompagné du général Lallemand, entama, sur
l'ordre de l'Empereur, des négociations avec le capitaine
anglais Maitland, commandant ce navire, afin de savoir
si Sa Majesté impériale trouverait sur le sol anglais une
généreuse hospitalité.
Le capitaine répondit de la manière la plus affirma-
tive que l'Empereur des Français trouverait en Angle-
terre tous les égards auxquels il avait droit de préten-
dre; que, du reste, il avait été à même, plus que tout
autre, de connaître la générosité et l'indépendance du
peuple anglais, qui ne subissait en rien la pression de
l'autorité. M. Maitland s'engageait, en outre, sans le
garantir toutefois d'une façon péremptoire, à procurer à
Napoléon des saufs-conduits pour l'Amérique.
AVANT-PROPOS. XI
Les deux fidèles serviteurs de l'Empire firent part à
l'illustre vaincu de leur entretien avec le capitaine Mait-
land et le déterminèrent, dans un Conseil tenu à ce su-
jet, à se placer sous la protection de l'Angleterre.
Sa résolution prise, l'Empereur adressa aussitôt cette
lettre au prince régent :
« Altesse Royale,
« En butte aux factions qui divisent mon pays et à
l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai
consommé ma carrière politique. Je viens, comme Thé-
mistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique ; je
me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de
votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du
plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »
Le général Gourgaud fut chargé de porter le message
impérial au prince régent, et, d'après les ordres donnés
par le capitaine Maitland, s'embarqua sur la corvette le
Slany.
A peine le messager de l'Empereur venait-il de quit-
ter le port, que le capitaine anglais fit demander le comte
de Las Cases et lui dit d'un air effrayé :
— Comte, je suis trompé; quand je traite avec vous,
que je me démunis d'un bâtiment, on m'annonce que
Napoléon vient de m'échapper, cela me mettrait dans
une situation affreuse vis-à-vis de mon Gouvernement.
M. de Las Cases, surpris d'une telle nouvelle, se
rendit à l'ile d'Aix, où il trouva l'Empereur faisant ses
préparatifs pour se rendre à bord du Bellérophon.
XII AVANT-PROPOS.
Évidemment, la prétendue nouvelle de l'évasion de
Napoléon cachait un piége ayant pour but de hâter son
embarquement sur le navire anglais.
Enfin, le 15 juillet 1815, vers huit heures du matin,
l'Empereur, entouré de ses officiers, abordait, monté sur
le brick l'Êpervier, le navire anglais.
En mettant le pied sur le vaisseau, l'Empereur adressa
les paroles suivantes au capitaine Maitland :
—Je viens à votre bord me mettre sous la protection
des lois de l'Angleterre.
Napoléon fut reçu à bord du Bellérophon avec tous
les égards dus à son rang, et un instant il put espérer
goûter encore quelques heures de repos sur une terre
hospitalière voisine de la France.
Le lendemain de l'embarquement, à une heure de
l'après-midi, par un temps calme et pur, le navire qui
devait conduire en Angleterre le géant des batailles met-
tait à la voile, au milieu des manifestations enthousiastes
de la population de l'île d'Aix.
La traversée de la rade des Basques à celle de Horbay
ayant été retardée par des vents contraires, le Bellé-ro-
phon n'arriva dans ce dernier port que le 24 juillet.
A peine amarré dans la rade de Horbay, le capitaine
anglais envoya un courrier à lord Keith, amiral général,
résidant à Plymouth, pour lui demander des ordres au
ujet de l'Empereur des Français.
Lord Keith fit immédiatement réponse à Maitland de
mettre à la voile pour Plymouth.
AVANT-PROPOS. XIII
Le Bellérophon repartit donc le 26, de grand matin, de
la rade de Horbay, et arriva dans la même journée, vers
quatre heures de l'après-midi, à la résidence de l'amiral
anglais.
Quatre jours après le débarquement de Napoléon à
Plymouth, phase pendant laquelle le coeur du grand
homme fut torturé par les plus cruelles appréhensions,
un sous-secrétaire d'État, le chevalier Bunburg, suivi de
lord Keith, vint trouver l'illustre exilé et lui donna com-
munication de la décision du ministère anglais à son
égard.
Voici cette pièce officielle, monument impérissable
de la trahison de l'Angleterre vis-à-vis d'un homme
qui s'était placé volontairement sous la protection du
pavillon britannique :
« Comme il peut être convenable au général Bona-
parte d'apprendre, sans un plus long délai, les inten-
tions du Gouvernement britannique à son égard, Votre
Seigneurie lui communiquera l'information suivante :
« Il serait peu consistant avec nos devoirs envers notre
pays et les alliés de Sa Majesté, si le général Bonaparte
conservait le moyen ou l'occasion de troubler de nou-
veau la paix de l'Europe; c'est pourquoi il devient abso-
lument nécessaire qu'il soit restreint dans sa liberté per-
sonnelle, autant que peut l'exiger ce premier et important
objet.
« L'île de Sainte-Hélène a été choisie pour sa future
résidence ; son climat est sain et sa situation locale per-
XIV AVANT-PROPOS.
mettra qu'on l'y traite avec plus d'indulgence qu'on ne
le pourrait faire ailleurs, vu les précautions indispen-
sables qu'on serait obligé d'employer pour s'assurer de
sa personne.
« On permet au général Bonaparte de choisir, parmi
les personnes qui l'ont accompagné en Angleterre, à
l'exception des généraux Savary et Lallemand, trois
officiers, lesquels, avec son chirurgien, auront la
permission de le suivre à Sainte-Hélène, et ne pour-
ront quitter l'île sans la sanction du Gouvernement
britannique.
« Le contre-amiral sir Georges Cokburn, qui est
nommé commandant en chef du cap de Bonne-Espérance
et des mers adjacentes, conduira le général Bonaparte
et sa suite à Sainte-Hélène, et recevra des instructions
détaillées touchant l'exécution de ce service.
« Sir Georges Cokburn sera probablement prêt à partir
dans peu de jours ; c'est pourquoi il est désirable que
le général Bonaparte tasse, sans délai, le choix des per-
sonnes qui doivent l'accompagner. »
L'Empereur accueillit avec une colère à peine contenue
la décision du Gouvernement anglais.
— Placé volontairement, s'écria-t-il, sous la protec-
tion des lois anglaises, je déclare que l'on viole à mon
égard toutes les lois sacrées de l'hospitalité ! Je n'ac
cède pas à cet outrage indigne fait à ma personne, et
la violence seule pourra me contraindre à obéir à des
ordres aussi cruels que barbares !
AVANT-PROPOS. XV
Les commissaires anglais se retirèrent sans proférer
une seule parole.
Resté seul, Napoléon fit appeler le comte de Las Cases
et lui demanda s'il consentirait à le suivre en exil.
— Sire, répondit le fidèle serviteur de l'Empire, en
quittant Paris je me suis résigné à vous suivre partout.
Sainte-Hélène, quoique bien éloignée de la France, n'a
rien qui m'effraye, pourvu que j'y sois avec Votre Ma-
jesté.
Le soir même de cet entretien, l'illustre exilé disait
au comte :
— Mon cher, j'ai parfois envie de vous quitter, et
cela n'est pas bien difficile ; il ne s'agit que de se monter
un tant soit peu la tête, et je vous aurai bientôt échappé ;
tout sera fini, et vous irez tranquillement rejoindre vos
familles ; d'autant plus que mes principes antérieurs ne
me gênent nullement ; je suis de ceux qui croient que
les peines de l'autre monde n'ont été imaginées que
comme supplément aux attraits insuffisants qu'on nous y
présente. Dieu ne saurait avoir voulu un tel contre-poids
à sa bonté infinie, surtout pour des actes tels que celui-
ci !... Et qu'est-ce après tout ? Vouloir lui revenir un
peu plus vite !
M. de Las Cases, effrayé de la surexcitation des idées
de l'Empereur, employa pour le ramener à des sentiments
plus calmes les théories philosophiques les plus persua-
sives, fit vibrer toutes les cordes généreuses de son
noble coeur et parvint à force de raisonnements à ren-
XVI AVANT-PROPOS.
dre un peu de quiétude à cette âme torturée par l'adver-
sité et la trahison.
Le 3 août, l'ordre vint d'appareiller, et le 4 au malin
le Bellérophon mit sous voiles.
Napoléon, voyant que le Gouvernement britannique
persistait dans sa trahison, rédigea la protestation sui-
vante, qui fut immédiatement envoyée à lord Keith :
« Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et
des hommes, contre la violence qui m'est faite, contre la
violation de mes droits les plus sacrés, en disposant, par
la force, de ma personne et de ma liberté.
«Je suis venu librement à bord du Bellérophon; je
ne suis pas le prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre.
Je suis venu à l'instigation même du capitaine anglais,
qui a dit avoir des ordres de son Gouvernement de me
recevoir et de me conduire en Angleterre avec ma suite,
si cela m'était agréable.
« Je me suis présenté de bonne foi pour venir me
mettre sous la protection des lois de l'Angleterre. Aus-
sitôt assis à bord du Bellérophon, je fus sur le foyer
du peuple britannique. Si le Gouvernement, en donnant
des ordres au capitaine du Bellérophon de me recevoir,
ainsi que ma suite, n'a voulu que me tendre une em-
bûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon.
« Si cet acte se consommait, ce serait en vain que les
Anglais voudraient parler désormais de leur loyauté, de
leurs lois et de leur liberté, la foi britannique se trouvera
perdue dans l'hospilalité mensongère du Bellérophon.
AVANT-PROPOS. XVII
« J'en appelle à l'histoire; elle dira qu'un ennemi qui
fit vingt ans la guerre au peuple anglais vint libre-
ment, dans son infortune, chercher un asile dans ses
lois ; quelle plus éclatante preuve pouvait-il lui donner
de son estime et de sa confiance ? Mais comment ré-
pondit-on, en Angleterre, à une telle magnanimité ? On
feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi,
et quand il se fut livré de bonne foi, on l'immola ! »
Le ministère anglais ne daigna pas même répon-
dre à cette protestation émanée d'un souverain qui,
quelques années auparavant, avait vu l'Europe à ses
pieds.
L'Angleterre courba-t-elle le front sous la honte, ou
n éleva-t-elle pas ses dédains jusqu'à la hauteur de ce
grand acte diplomatique? Nous laissons à la postérité le
soin de résoudre ce problème.
Quarante-huit heures après l'envoi de la protestation
impériale, le Bellérophon mouillait à Start-Point.
Dans la même journée, les amiraux Keith et Cokburn
vinrent annoncer à Napoléon qu'il allait être transporté
à bord du Northumberland. et lui remirent les pièces
suivantes :
ORDRE DE L'AMIRAL KEITH AU CAPITAINE MAITLAND DU
BELLÉROPHON.
« Toutes les armes quelconques qui seront prises des
mains des Français de tous rangs qui sont à bord du
vaisseau que vous commandez seront soigneusement
XVIII AVANT-PROPOS.
ramassées et demeureront à votre charge tant qu'elles
resteront à bord du Bellérophon.
« Elles seront ensuite à la charge du capitaine du
vaisseau à bord duquel elles seront transportées. »
INSTRUCTIONS DES MINISTRES A L'AMIRAL COKBURN.
« Lorsque le général Bonaparte sera conduit du Bel-
lérophon à bord du Northumberland, ce sera un moment
convenable pour l'amiral sir G. Cokburn de diriger la
visite des effets que le général emportera avec lui.
L'amiral Cokburn laissera passer les articles de
meubles, les livres, les vins, que le général pourrait
avoir en sa possession.
« Sous l'article des meubles, on comprendra l'argen-
terie, pourvu qu'elle ne soit pas en si grande quantité
qu'on pût la regarder moins comme un usage domes-
tique que comme une propriété convertible en espèces.
« Le général devra abandonner son argent, ses diamants
et ses billets négociables, de quelque nature qu'ils soient.
« Le gouverneur lui expliquera que le Gouvernement
britannique n'a nullement l'intention de confisquer sa
propriété, mais seulement d'en saisir l'administration,
afin de l'empêcher d'en faire un instrument d'évasion.
« L'examen doit être fait en présence de quelques per-
sonnes nommées par le général Bonaparte, et un inven-
taire de ces effets demeurera signé de ces mêmes per-
sonnes aussi bien que par le contre-amiral ou tout autre
individu désigné par lui pour assister à cet inventaire.
AVANT-PROPOS. XIX
« L'intérêt ou le principal, suivant le montant de la
somme, sera applicable à ses besoins, et la disposition
en demeurera principalement à son choix. A ce sujet,
le général communiquera de temps en temps ses désirs,
d'abord à l'amiral, et ensuite au gouverneur, quand
celui-ci sera arrivé, et, à moins qu'il n'y ait lieu de s'y
opposer, ils donneront les ordres nécessaires et paieront
les dépenses par des billets tirés sur le trésor de Sa
Majesté Britannique.
« En cas de mort, la disposition des biens du général
sera déterminée par son testament, les contenus duquel,
il peut en être assuré, seront strictement observés.
« Comme il pourrait se faire qu'une partie de la pro-
priété du général vint à être dite celle des personnes de
sa suite, celles-ci seront soumises aux mêmes règles.
« L'amiral ne prendra à bord personne de la suite du
général Bonaparte pour Sainte-Hélène, que ce ne soit
du propre consentement de cette personne, et après qu'il
lui aura été expliqué qu'elle devra être soumise à toutes
les règles qu'on jugera convenable d'établir pour s'as-
surer de la personne du général.
« On laissera savoir au général que, s'il essayait de
s'échapper, il s'exposerait à être mis en prison, ainsi que
quiconque de sa suite qui serait découvert cherchant à
favoriser son évasion (1).
(1) Cette disposition réglementaire fut complétée plus tard par
un bill du Parlement, qui appliquait la peine de mort à quiconque
chercherait a faire évader le général Bonaparte.
XX AVANT-PROPOS.
« Toutes les lettres, qui seront adressées au général, ainsi
qu'à ceux de sa suite, seront données d'abord à l'amiral
ou au gouverneur, qui les lira avant de les rendre ; il
en sera de même des lettres écrites par le général Bo-
naparte ou ceux de sa suite.
« Le général doit savoir que le gouverneur ou l'amiral
ont reçu l'ordre positif d'adresser au Gouvernement de
Sa Majesté tous désirs ou représentations qu'il jugera
devoir faire ; rien là-dessus n'a été laissé à leur discré-
tion, mais le papier sur lequel ces représentations seraient
faites doit demeurer ouvert, pour qu'ils puissent y joindre
les observations qu'ils jugeront convenables. »
Il est impossible de décrire l'indignation éprouvée par
l'Empereur à la lecture de ces deux actes, qui restent
comme une tache ineffaçable à l'histoire de l'Angleterre.
En effet, de quelle façon la postérité peut-elle qualifier la
conduite d'une nation puissante et forte envers un illustre
vaincu ? Eh quoi ! non-seulement elle viole, au mépris de
la parole donnée par l'un de ses mandataires, le droit sacré
de l'hospitalité, mais encore elle impose à ce prisonnier
par surprise les plus humiliantes vexations ! — Aux tor-
tures du corps elle ajoute celles de l'âme ! — Un tel
raffinement de cruauté soulève le coeur, et c'est avec un
profond sentiment de mépris que nous détournons les
regards de ce triste tableau de la perversité humaine.
Mais reprenons le cours de notre récit.
Napoléon, contraint par le nouveau règlement de
n'avoir près de lui que trois officiers, fit choix de MM. de
AVANT-PROPOS. XXI
Montholon, Gourgaud et du grand-maréchal Bertrand.
M. de Las Cases fut admis comme quatrième personne,
à titre purement civil.
Ce choix réglé, l'Empereur rédigea une seconde pro-
testation contre les nouvelles mesures prises à son égard,
et se soumit, ainsi que les gens de sa suite, à la visite
réglementaire.
Enfin, la mission des agents anglais étant terminée,
Napoléon monta, le 7 août 1815, sur le Northumberland,
qui fit immédiatement voile pour Sainte-Hélène.
Voici, d'après les renseignements fournis par M. de
Las Cases, la description de la partie du vaisseau occupée
par l'Empereur et sa suite :
L'espace en arrière du mât d'artimon renfermait deux
pièces en commun et deux chambres particulières ; la
première était la salle à manger, d'environ dix pieds de
large, ayant de long toute la largeur du vaisseau, éclairée
par un sabord aux deux extrémités et par un vitrage
supérieur ; le salon était composé de tout le reste, dimi-
nué de deux chambres symétriques, à droite et à gauche,
chacune ayant une entrée sur la salle à manger et une
autre sur le salon.
L'Empereur occupait celle de gauche, où l'on avait
dressé son lit de campagne ; l'amiral avait celle de droite;
il avait été surtout strictement recommandé que le salon
demeurât en commun et qu'il ne fût pas abandonné à
l'Empereur en propre.
La table à manger suivait la forme de la salle. Napoléon
XXII AVANT-PROPOS.
s'y trouvait adossé au salon, regardant dans le sens du
vaisseau ; à sa gauche était madame Bertrand ; à sa droite,
l'amiral ; à la droite de celui-ci, madame de Montholon ;
la table tournait alors : sur le petit côté était le capitaine
Ross, commandant du vaisseau ; en face de lui, sur le
côté correspondant, était M. de Montholon, à côté de ma-
dame Bertrand, puis le secrétaire du vaisseau; restait le
côté opposé à l'Empereur, qui, à partir du commandant du
bâtiment, était rempli par le grand-maréchal, le général,
le colonel du 53e elle baron Gourgaud. M. de Las Cases
était en face de Napoléon. La musique du 53e jouait pen-
dant tout le dîner. Il y avait deux services, mais le manque
de provisions les rendait aussi incomplets que possible.
Napoléon, pendant toute la durée du voyage, qui fut de
trois mois, ne laissa échapper aucune plainte amère;
seulement, lorsque, le 17 août, l'illustre captif aperçut le
cap de la Hogue, il ne put s'empêcher d'adresser, d'une
voix étranglée par la douleur, ce suprême adieu à la na-
tion française :
« Adieu ! terre des braves! adieu, chère France ! quelques
traîtres de moins,et tu serais encore la maîtresse du monde! »
Sublime émanation d'un coeur dans lequel bouillonnait
encore, malgré les étreintes de la fatalité, l'ardent
amour de la patrie.
Après une traversée qui fut à plusieurs reprises
très-orageuse, le navire portant dans ses flancs le nou-
veau Pométhée aborda, le 16 octobre 1815, au rocher
de Sainte-Hélène!
LE
MARTYR DE SAINTE-HÉLÈNE
CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE. — Description de l'île Sainte-Hélène. — Débarquement de
Napoléon et de sa suite à Jamestown. — L'Empereur habite la maison
de M. Porteous. — Égards des habitants pour l'illustre captif. — Napo-
léon visite Longwood. — Il remarque Briars. — L'Empereur signifie à
Cokburn sa résolution d'habiter Briars en attendant que Longwood soit
préparé pour le recevoir. — Description de l'habitation de Longwood. —
Logement de l'Empereur et de sa suite à Briars. — Tyrannie des soldats
anglais vis-à-vis des serviteurs de Napoléon. — Paroles remarquables
de l'Empereur à ce sujet. — Le capitaine Desmont. — Sa Majesté remet
au capitaine une note pour le Gouvernement anglais. — Pas de réponse à
cette note. — Longwood est prêt. — Ordre à Napoléon de s'y rendre. —
Description du logement de l'Empereur à Longwood. — Réflexions.
Avant de retracer le curieux historique de la captivité
de l'Empereur Napoléon Ier à Sainte-Hélène, nous allons
relever sommairement la topographie de cette île.
Sainte-Hélène est un rocher inhospitalier perdu au
milieu des mers, qu'un soleil brûlant dessèche pendant
l'été et que des brumes épaisses rendent inaccessible
pendant l'hiver.
Cette île est située au centre de l'Atlantique, à
24 LE MARTYR
900 lieues de la côte d'Afrique, à 1,300 lieues du Brésil,
vers le 16e degré de latitude au delà de l'équateur.
Elle a vingt milles anglais de circuit (environ la gran-
deur de Paris), des fortifications anciennes, des batteries
à fleur d'eau, ainsi qu'une enceinte de rochers ne s'ou-
vrant que sur trois points; c'est une position inex-
pugnable.
Le sol de l'île est celui d'un volcan refroidi; la pierre
des rochers est spongieuse, rougeâtre et très-tendre.
L'eau n'y existe qu'en quantité suffisante pour les
besoins des habitants.
La population de l'île s'élève environ à 1,500 âmes ; la
vie y est très-courte (le maximum anormal y est de
soixante ans). Les variations de l'atmosphère font que
les Européens y meurent promptement.
Cette description faite, nous allons décrire, jour par
jour, heure par heure, les souffrances physiques et
morales éprouvées par le César français sur le rocher
qui, cinq ans plus tard, devait ensevelir sa dépouille
mortelle.
Après avoir débarqué, le 17 octobre 1815, vers
sept heures du soir, à Jamestown, Napoléon Ier, en
compagnie de l'amiral anglais, du comte et de la comtesse
Bertrand, de M. de Las Cases, du comte et de la com-
tesse de Montholon, se rendit à l'une des plus riches
maisons de la ville, dont le propriétaire se nommait
Porteous.
L'illustre prisonnier fut reçu avec beaucoup d'égards
par les habitants de cette contrée, qui ne cessèrent, pen-
dant une grande partie de la nuit, de se grouper autour
de la résidence provisoire de l'Empereur et de faire
entendre des paroles flatteuses pour le nouvel hôte de
Sainte-Hélène.
Le lendemain matin, de très-bonne heure, Napoléon,
DE SAINTE-HÉLÈNE. 25
accompagné de l'amiral anglais et de Las Cases, se rendit
à Longwood, maison de campagne du lieutenant-gou-
verneur, et qui devait servir de résidence définitive au
captif.
En cheminant vers cette destination, l'Empereur re-
marqua un petit endroit appelé Briars, situé non loin
de la route et appartenant à l'un des pourvoyeurs de sa
maison, M. Balcombe.
Comme il était de toute impossibilité que Napoléon
et sa suite logeassent à Longwood sans que de notables
changements fussent faits à l'habitation (1), l'Empereur
signifia à sir Georges qu'il voulait résider à Briars en
attendant que l'on eût disposé convenablement la prison
dont l'Angleterre daignait le gratifier.
Cokburn, après quelques hésitations, consentit à ce
que demandait l'Empereur, et l'illustre compagnie s'ins-
talla dans la demeure de M. Balcombe, homme d'un
caractère franc, et renommé alors en Angleterre pour
son aménité et sa générosité hospitalière envers les
voyageurs.
Napoléon prit possession d'un petit pavillon situé à vingt
verges de la maison, et se composant seulement d'une
chambre aurez-de-chaussée et de deux greniers.
L'Empereur établit son lit de camp dans la chambre
d'en bas; M. de Las Cases et son fils occupèrent un gre-
nier; le premier valet de chambre et les domestiques
couchèrent dans l'autre.
Quant aux comtes Bertrand et de Montholon, ils lo-
(1) La petite maison de Longwood se composait de cinq chambres
au rez-de-chaussée. Ces chambres, disposées les unes après les
autres, ne pouvaient convenir, telles qu'elles étaient, à des per-
sonnes n'appartenant pas à une même famille. Du reste, le gou-
verneur no se refusa pas à les disposer convenablement; seule-
ment, il demanda plusieurs semaines pour faire établir ce travail.
2
26 LE MARTYR
gèrent, avec leurs épouses et leurs enfants, chez M. Bal-
combe, qui les reçut avec égards et convenance.
Comme on le voit d'après cette véridique description, le
plus grand souverain des temps modernes se trouvait
réduit à loger dans une misérable cahute de vingt pieds
carrés, et encore cette cahute n'était-elle garnie d'aucun
des accessoires nécessaires : point de volets ni de rideaux
aux fenêtres, aucun ameublement convenable. Comme
complément à toutes ces privations, les fidèles compa-
gnons d'exil de Napoléon ne pouvaient pénétrer près de
lui qu'accompagnés d'un soldat anglais, et, s'ils se hasar-
daient à rester trop tard près de leur illustre ami, ils
étaient arrêtés et conduits au poste, comme des malfai-
teurs ou des vagabonds.
Une telle conduite de la part de l'Angleterre souleva
l'indignation de l'Empereur :
« Quel infâme traitement ils nous ont réservé! s'é-
criait-il avec exaspération. Les misérables!... ce sont
les angoisses de la mort !... A l'injustice, à la violence,
ils osent joindre l'outrage, les supplices prolongés !... Si
je pouvais leur être nuisible, je comprendrais leurs pré-
cautions!... En tout cas, s'ils me craignent, qu'ils m'as-
sassinent!... quelques balles dans la tête ou dans le
coeur suffiront!... Ils auraient, au moins, la franchise du
crime !... Comment les souverains de l'Europe peuvent-
ils laisser ainsi souiller, en ma personne, le caractère
sacré de la souveraineté! Les niais!... ne voient-ils
pas qu'ils se suicident de leurs propres mains à Sainte-
Hélène!...
« Et dire que je suis entré vainqueur dans leurs capi-
tales!... Si j'y eusse apporté alors ces sentiments cruels,
que fussent-ils devenus ! Il m'ont, à une époque, tous
appelé leur frère ; je l'étais, du reste, devenu par le chois
des peuples, la sanction de la victoire, le caractère de
DE SAINTE-HÉLÈNE. 27
la religion, les alliances do leur politique et de leur
sang!... Croient-ils donc le bon sens de leurs peuples
insensible à leur morale, et qu'en attendent-ils!.... »
Un matin (1), le capitaine Desmont, commandant le
vaisseau anglais, qui allait retourner en Europe, entra,
sans se faire annoncer, dans la chambre de Napoléon, et,
d'un ton brusque, lui demanda s'il avait quelques ordres
à lui transmettre pour son Gouvernement.
L'Empereur parut d'abord vivement contrarié de cette
violation des lois de l'étiquette envers sa personne ; puis,
se ravisant, il écrivit la note suivante, qu'il chargea le
capitaine de remettre au premier ministre d'Angleterre.
NOTE.
« L'Empereur désire, par le retour du prochain
vaisseau, avoir des nouvelles de sa femme et de son fils
et savoir si celui-ci vit encore. Il profite de cette occasion
pour réitérer et faire parvenir au Gouvernement britan-
nique les protestations qu'il a déjà faites contre les étran-
ges mesures adoptées contre lui.
« I. Le Gouvernement l'a déclaré prisonnier de guerre.
L'Empereur n'est point prisonnier de guerre ; sa lettre
au régent, écrite et communiquée au capitaine Maitland,
avant de se rendre à bord du Bellérophon, prouve assez
au monde entier les dispositions et la confiance qui l'ont
conduit librement sous le pavillon anglais.
« L'Empereur eût pu ne sortir de France que par des
Stipulations qui eussent prononcé sur ce qui était relatif
à sa personne, mais il a dédaigné de mêler des intérêts
personnels avec les grands intérêts dont il avait cons-
tamment l'esprit occupé. Il eût pu se mettre à la dispo-
sition de l'empereur Alexandre, qui avait été son ami, ou
(1) Le 27 octobre.
28 LE MARTYR
de l'empereur François, qui était son beau-père, mais,
dans la confiance qu'il avait en la nation anglaise, il n'a
voulu d'autre protection que les lois, et, renonçant aux
affaires publiques, il n'a cherché d'autre pays que les
lieux qui étaient gouvernés par des lois fixes, indépen-
dantes des volontés particulières.
« II. Si l'Empereur eût été prisonnier de guerre, les
droits des nations civilisées sur un prisonnier de guerre
sont bornés par le droit des gens et finissent, d'ailleurs,
avec la guerre même.
« III. Le Gouvernement anglais, considérant l'Empe-
reur, même arbitrairement, comme prisonnier de guerre,
son droit se trouvait alors borné par le droit public, ou
bien il pouvait, comme s'il n'y avait point de cartel entre
les deux nations, dans la guerre actuelle, adopter, vis-à-
vis de lui, les principes des sauvages, qui donnent la
mort à leurs prisonniers. Ce droit eût été plus humain,
plus conforme à la justice, que celui de le porter sur
cet affreux rocher. La mort qui lui eût été donnée à bord
du Bellérophon, en rade de Plymouth, eût été un bienfait
en comparaison.
« Nous avons parcouru les contrées les plus infortunées
de l'Europe, aucune ne saurait être comparée il cet aride
rocher , privé de tout ce qui peut rendre la vie suppor-
table, il est propre à renouveler, à chaque instant, les
angoisses de la mort.
« Les premiers principes de la morale chrétienne et
ce grand devoir imposé à l'homme de suivre sa destinée,
quelle qu'elle soit, peuvent seuls l'empêcher de mettre
lui-même un terme à une si horrible existence; l'Empe-
reur met de la gloire à demeurer au-dessus d'elle. Mais,
si le Gouvernement britannique devait persister dans ses
injustices et ses violences envers lui, il regarde comme
un bienfait qu'il lui fasse donner la mort. »
Le bâtiment du capitaine Desmont fit voile pour l'Eu-
DE SAINTE-HÉLÈNE. 29
rope et le message impérial fut remis au chef du cabinet
anglais, mais aucune réponse ne vint calmer les an-
goisses du captif.
L'Angleterre voulait un cadavre! non un cadavre
frappé par la main du bourreau, mais consumé par le
chagrin et la maladie !
Pendant son séjour à Briars, l'Empereur s'occupa
avec M. de Las Cases de repasser, époque par époque, la
grande phase historique du consulat et de l'empire.
Les événements politiques, les campagnes, les actes
des hommes d'État, des diplomates, les hauts faits des
généraux, tout fut classé et élaboré avec cette netteté
et cette précision qui sont l'apanage exclusif des grands
génies.
Au bout de six semaines de séjour sous la zone mor-
bide de Sainte-Hélène, Napoléon commença à ressentir
les premières atteintes de la maladie qui devait le con-
sumer lentement. Malheureusement, ses amis attribuè-
rent d'abord ses indispositions à l'émotion du voyage, et
le médecin ne fut pas mandé. Quand il l'eût été, qu'y
pouvait-il? Le climat et le chagrin ne rendaient-ils pas
d'avance les ressources de la science stériles? —Et
puis quel médecin?... un Anglais?—C'eût peut-être été
moins long, voilà tout.
Enfin, le 9 décembre 1815, après trois mois de tra-
vaux, Longwood fut livré à Napoléon et à sa suite, qui
furent invités, de la part du gouverneur, à s'y rendre
dans le plus bref délai.
Voici la distribution intérieure du dernier asile de celui
qui, pendant vingt ans, avait dicté des lois au monde.
L'Empereur avait une petite chambre à coucher très-
étroite, située au rez-de-chaussée; à côté se trouvaient
un cabinet de travail de petite dimension et une sorte
d'antichambre pouvant au besoin servir de salle de bain;
30 LE MARTYR
le cabinet de travail donnait sur une petite pièce basse
privée de jour. Dans un corps de bâtiment opposé
se trouvait le logement destiné à la famille de Montholon;
il se composait d'une chambre à coucher, d'une anti-
chambre et d'un cabinet. Une porte de communication
conduisait do la salle à manger de Napoléon dans un sa-
lon d'environ dix-huit pieds sur quinze. On avait construit
un autre salon en bois ayant trois fenêtres de chaque côté
et une galerie vitrée; ce salon conduisait au jardin.
M. de Las Cases occupait, près de la cuisine, une petite
chambre habitée autrefois par les domestiques du gou-
verneur. Un escalier en escargot, donnant dans sa
chambre, conduisait à un grenier, dans lequel devait
coucher son fils (1). Quant aux personnes composant le
service de l'Empereur (2), elles furent logées dans les
greniers de l'habitation, greniers qui étaient tellement
mansardés qu'une personne de petite taille ne pouvait
s'y tenir debout.
(1) On construisit plus tard d'autres chambres pour le général
Gourgaud, l'officier d'ordonnance et le docteur O'Moara. Le comte
Bertrand et sa famille furent logés dans une petite bicoque de
Huts-Gate, située à un mille de Longwood.
(2) Voici l'état des personnes formant le service de Napoléon.
CHAMBRE : Marchand (Parisien), premier valet de chambre; Saint-
Denis, dit Aly (de Versailles), valet de chambre; — Novarrez
(Suisse), valet de chambre; Santini (Corse), huissier. —LIVRÉE:
Archambault aîné (de Fontainebleau), piqueur ; — Archambault
cadet (id.), piqueur; — Elbois, valet de pied, — DOUCHE : Cy-
priani (Corse), maître d'hôtel; — Pieron (Parisien), coiffeur; -
Lepage, cuisinier; — Rousseau (de Fontainebleau), argentier.
Nous croyons devoir ajouter, pour rester fidèle à la vérité, que la
plupart de ces employés n'avaient rien à faire, car, les objets do
première nécessité manquant , leur titre devenait purement illu-
soire.
DE SAINTE-HÉLÈNE. 31
Voilà l'ignoble réduit où devait mourir, brisé par
le chagrin et la maladie, le grand homme d'État, le puis-
sant législateur qui, par ses lois, avait régénéré la société
française et porté la civilisation jusqu'aux confins du
monde !
Voilà le triste et dernier asile offert à l'illustre capi-
taine qui avait émerveillé l'univers par ses gigantesques
conceptions de batailles !
CHAPITRE II
SOMMAIRE. — Arrivée à Longwood. — Honneurs militaires. — Les petits
meubles. — La baignoire de bois. — Topographie de Longwood. — Cli-
mat meurtrier. — Régularisation des habitudes. — Première sortie. —
Le fermier de la Compagnie anglaise. — Ordre restrictif. — Lettre à
l'amiral. — Réponse grossière. — Influence du climat. — Le chemin
marécageux. — La charrue du paysan. — Un cadeau en cachette. —
Visite de l'amiral. — Circulation plus libre. — Le 1er janvier 1810. —
Les baptêmes du captif. — Une vexation. — Les journaux européens. —
Digression politique. — Le docteur O'Meara.
Le dimanche 10 décembre 1815, dans l'après-midi,
Napoléon quitta Briars, et, suivi de ses fidèles serviteurs,
se mit en route pour Longwood.
Sa Majesté montait un petit cheval qu'on lui avait fait
venir exprès du Cap et portait l'uniforme des chasseurs
de la garde.
La population, réunie sur la route, salua avec respect
l'illustre exilé, auquel les officiers anglais eux-mêmes
témoignèrent une sorte de bienveillance.
En arrivant à Longwood, Napoléon trouva sous les
armes la garde qui lui rendit les honneurs dus à son
rang.
Après les préliminaires de l'installation, l'Empereur
prit immédiatement possession de son habitation, et,
ayant cordialement remercié l'amiral anglais, fit demander
Las Cases.
— Dites-moi, comte, fit Napoléon d'un ton bien-
veillant, en montrant à son ami dévoué quelques petits
meubles, en avez-vous de pareils?
LE MARTYR DE SAINTE-HÉLÈNE. 33
— Non, Sire, répondit le comte ; mais je suis heureux
de les voir en possession de Votre Majesté.
— Eh bien, je vous les donne ; prenez-les; pour moi,
je n'en manquerai pas; on me soignera plus que vous.
Hélas! le héros martyr, comptant sur la loyauté de
l'Angleterre, fut bientôt détrompé.
Dans la soirée, l'Empereur prit un bain (1) et invita
le comte à venir, dès le lendemain, en prendre également
dans la baignoire.
— Sire, dit le comte en hésitant, je ne sais si je dois
accepter!.. Votre Majesté...
— Allons donc, mon cher, interrompit le nouvel hôte
de Longwood, en prison il faut savoir s'entr'aider. Je
ne saurais, après tout, occuper cette machine tout le
jour, et ce bain vous fera autant de bien qu'à moi !
Quelle bonté, quelle sollicitude pour ceux qui l'en-
touraient!.. Et l'on a osé dépeindre un tel homme sous
les traits d'un tyran égoïste et cruel!...
Interrompons un instant le récit de la cruelle agonie
de Napoléon 1er pour retracer, d'après des documents
exacts (2), la topographie de la sauvage prison dont
Hudson Lowe fut l'infernal geôlier.
Longwood, dans le principe, simple ferme de la Com-
pagnie anglaise, abandonnée au sous-gouverneur pour
lui tenir lieu de maison de campagne, se trouve dans
une des parties les plus élevées de l'île. Le thermomètre
anglais y marque dix degrés de moins qu'à Briars.
Ce séjour morbide représente un plateau d'une assez
grande étendue, se déroulant d'un côté vers la côte
orientale, et de l'autre vers la mer. Des vents froids et
(1) La baignoire de Napoléon était en bois et avait été fabriquée,
par les ordres de l'amiral, dans l'île même.
(2) Mémoires de Las Cases sur Sainte-Hélène.
2.
34 LE MARTYR
humides effleurent constamment la surface de cette
contrée, presque toujours couverte de nuages. Le soleil y
paraît rarement, quoique exerçant assez d'influence sur
l'atmosphère (1). Des pluies abondantes et tombant irré-
gulièrement empêchent de pouvoir établir, comme sous
notre latitude, des saisons fixes.
Quant à l'été, il n'y en a point à Longwood, le climat
étant continuellement refroidi par les vents, la grêle et la
pluie. La chaleur, lorsqu'elle survient, est insupportable,
et l'ardeur des rayons du soleil est telle que l'herbe est
brûlée. Donc, jamais de verdure sur tout le plateau de
Sainte-Hélène.
L'eau, amenée dans l'île par des conduits, est bour-
beuse, malsaine et acre au goût. Les arbres, qui appar-
tiennent tous à la famille des gommiers, n'offrent aucune
espèce d'ombrage et sont d'un aspect triste. La vue de
l'île se compose de la mer, de rochers stériles, d'abîmes
profonds, de vallées déchirées ; au loin, on distingue la
chaîne nuageuse du Pic-de-Diane.
En somme, Longwood est un séjour maussade, en-
nuyeux, monotone, et qui devait, si le climat délétère ne
s'en chargeait promptement, amener par l'ennui la mort
du captif français.
Mais revenons à notre narration.
L'Empereur, une fois installé, s'occupa de régulariser
les habitudes de sa maison. Il déjeunait à dix heures
dans sa chambre; son entourage déjeunait à la même
heure à la table de service.
Dans l'après-midi, Sa Majesté travaillait avec Las
Cases, Montholon ou tout autre de ses fidèles. A cinq
heures, le fils du comte lui faisait la lecture et écrivait
(1) L'influence du soleil, combinée avec les gaz délétères qui do-
minent l'île, y engendre de nombreuses maladies de foie.
DE SAINTE-HÉLÈNE. 35
sous sa dictée jusqu'à huit ou neuf heures, moment où
l'on servait le dîner. L'Empereur sortait peu, et toujours
de midi à deux ou trois heures. Le coucher avait ordi-
nairement lieu de 11 heures à 11 heures et demie.
La première sortie de Napoléon eut lieu le 19 décem-
bre; il monta à cheval après déjeuner et parcourut l'île
avec Las Cases. Chemin faisant, Napoléon rencontra le
fermier de la Compagnie et lui adressa une foule de
questions sur les détails de sa ferme, les principes éco-
nomiques appliqués à l'agriculture, les produits du sol et
les bénéfices qu'on pouvait en tirer, eu égard surtout à la
stérilité du climat. Cette conversation terminée, le captif
continua sa route, et, après avoir parcouru la vallée de
Longwood, traversé le vallon, gagné le plateau du camp
jusqu'à la montagne des Signaux, rentra harassé de fa-
tigue à Longwood.
Le lendemain de cette promenade, le gouverneur
anglais, obéissant aux ordres iniques de son Gouverne-
ment, fit signifier à l'Empereur qu'il ne devait plus dé-
sormais se livrer à aucune excursion dans l'île, sans être
accompagné d'un officier anglais.
Napoléon protesta énergiquement contre cette mesuer
restrictive, qui l'empêchait à l'avenir, disait-il, de sortir
de son appartement, où, du moins, il espérait échapper à
l'oeil investigateur des espions de l'Angleterre.
Le gouverneur, craignant d'assumer une trop lourde
responsabilité, fixa certaines limites à l'intérieur desquelles
le prisonnier pouvait se promener sans être surveillé.
L'Empereur, justement blessé de ces injustes défiances
envers sa personne, fit écrire la lettre suivante à l'ami-
ral par M. de Montholon :
« Que l'amiral ne s'attende pas, disait-il, que je traite
aucun de ces objets avec lui. S'il venait demain, malgré
mon juste ressentiment, il me trouverait le visage aussi
36 LE MARTYR
riant et la conversation aussi insignifiante que de cou-
tume, sans qu'il y eût de la dissimulation de ma part ;
ce ne serait que le fruit de mon expérience. Je me sou-
viens encore de lord Withworth, qui remplit l'Europe
d'une longue conversation avec moi, dont à peine quel-
ques mots étaient vrais. Toutefois, ce fut alors ma faute ;
elle fut assez forte pour m'apprendre à n'y plus revenir.
Aujourd'hui, l'Empereur a gouverné trop longtemps
pour ne pas savoir qu'il ne doit point se commettre à la
discrétion de quelqu'un, auquel il donnerait le droit de
dire à faux : « L'Empereur a dit cela ; » car l'Empereur
n'aurait pas même la ressource d'affirmer que non. Un
témoignage en vaut un autre ; il faut donc, de nécessité,
qu'il emploie quelqu'un qui puisse dire au narrateur qu'il
ment dans ce qu'il lui a fait dire, et qu'il est prêt à
lui rendre raison de son expression ; ce que l'Empereur
ne saurait faire »
L'amiral anglais répondit à la lettre de Napoléon par
une missive grossière et brutale :
« Nous ne connaissons pas d'Empereur à Sainte-Hélène,
marquait-il, mais un prisonnier d'État. Quant à notre
prétendue cruauté, sachez que la modération et la justice
du Gouvernement anglais à votre égard feront l'admira-
ration des âges futurs... »
L'Empereur, en recevant cette réponse, ne put contenir
son indignation et s'écria :
— Les monstres, ils désirent ma mort !. .la postérité
qu'ils invoquent les jugera comme ils le méritent!...
Il voulut d'abord en référer au prince régent ; mais,
réfléchissant que les tortures qu'on lui faisait endurer
tenaient à des ordres supérieurs, et que, par conséquent,
toute récrimination de sa part n'aurait d'autre but que
d'augmenter la joie de ses bourreaux, il se contenta de
souffrir en silence.
DE SAINTE-HÉLÈNE. 37
Les 25 et 26 décembre, Napoléon fut assez fortement
indisposé pour ne pouvoir quitter sa chambre. L'influence
du climat se faisait déjà sentir sur la santé de l'illustre
captif.
Le 27, l'Empereur monta à cheval, parcourut les envi-
rons de sa demeure, et, à son retour, reçut les officiers
du 53e. Le lendemain, la famille de Briars venait pour
voir son hôte ; elle ne put être reçue, Napoléon étant
très-souffrant.
Le 29, Sa Majesté se promena avec le général Gour-
gaud et le comte de Las Cases en dehors de Longwood,
visita à pied la vallée, et, suivant un chemin marécageux,
s'enfonça dans la vase jusqu'aux genoux.
— Diable, s'écria le héros de brumaire, en essuyant
ses bottes couvertes de boue, voilà une sale aventure !
Savez-vous que si nous étions engloutis dans ce marais,
les cafards d'Angleterre diraient que nous avons été
engloutis pour tous nos crimes !
L'Empereur, après avoir escaladé des haies, franchi
des murailles, remonta à cheval, et reprit la route de
Longwood, où il arriva à trois heures. Cette prome-
nade parut avoir été salutaire au grand capitaine.
Le lendemain, Napoléon sortit de bonne heure à che-
val, accompagné seulement de M. de Las Cases ; chemin
faisant, il rencontra un paysan qui conduisait la charrue
dans son champ. L'Empereur descendit de cheval, prit
la charrue de la main du cultivateur émerveillé et traça
lui-même un sillon d'une longue étendue.
— Nouveau Cincinnatus, dit-il, je cultive la terre! Ah !
que ne suis-je un simple paysan ; je serais libre au moins !
L'hôte de Sainte-Hélène rentra pour déjeuner, et, au
dessert, fit, à l'aide d'une faible somme qu'il avait sous-
traite à la vigilance des Anglais, cadeau d'un traitement
aux fidèles amis qui l'entouraient.
38 LE MARTYR
— C'est bien peu, leur dit-il, mais que voulez-vous ?
tout se mesure aux circonstances ! Ce sera le denier de
la veuve !
Dans l'après-midi, l'amiral anglais vint voir Napoléon,
et la conversation suivante s'établit :
— Vous pouvez être un habile homme de mer, dit
le héros martyr, mais vous n'entendez rien à notre situa-
lion. Nous ne vous demandons rien ; nous pouvons nous
nourrir, au besoin, en secret, de nos peines et de nos pri-
vations, nous suffire à nous-mêmes enfin, mais notre
estime vaut bien qu'on se mette un peu en peine de nous.
— Sans doute, répondit l'amiral; seulement, je dois
suivre les instructions de mon Gouvernement.
— D'accord, répliqua l'Empereur, mais ne sait-on pas
l'espace immense qui existe entre la dictée des instruc-
tions et leur stricte exécution ? Tel les ordonne de loin,
qui s'y opposerait peut-être lui-même, s'il devait les exé-
cuter. Qui ne sait, aussi, qu'au moindre différend, à la
moindre contrariété, au moindre cri de l'opinion, les mi-
nistres désavouent leurs instructions ou blâment vive-
ment leurs inférieurs de ne pas les avoir mieux comprises
et interprétées !
Le résultat de cet entretien fut que, désormais, le captif
pourrait circuler librement dans l'île ; quant à l'officier
chargé de le surveiller, il le ferait de manière à ne blesser
en aucune manière les regards de l'Empereur. Il fut con-
venu également que les visitants arriveraient directe-
ment à l'Empereur, sans aucune permission ni contrôle
de l'amiral, et seraient introduits par le grand-maréchal
chargé des honneurs de la maison impériale de Longwood.
Le 1er janvier 1816, les fidèles serviteurs de Napoléon
s'empressèrent de venir lui offrir leurs hommages et leurs
souhaits de bonne année.
L'Empereur, après les avoir invités à passer la jour-
DE SAINTE-HÉLÈNE. 39
née avec lui, eu famille, leur dit d'une voix émue :
— Hélas ! vous ne composez plus qu'une poignée de
braves exilés au bout du monde, et votre consolation
doit être de vous y voir aimés !
Depuis son séjour à Longwood, l'Empereur avait né-
gligé ses dictées ordinaires ; il préférait de longues sor-
ties, qui paraissaient, du reste, exercer une influence
favorable sur sa santé.
Il baptisa successivement les lieux qu'il parcourait et
les personnes qui les habitaient. La vallée de Longwood
fut surnommée la Vallée du silence ; l'hôte de Briars,
l'Amphytrion; son voisin le major (ayant six pieds de
hauteur), l'Hercule; Cokburn, monseigneur l'amiral;
dénomination qui se changeait, les jours d'humeur noire,
en celle de requin.
Le 9 janvier, au moment où Napoléon se préparait à
faire une longue promenade dans l'île, le capitaine
anglais, chargé de surveiller secrètement ses allées et ve-
nues, envoya prévenir qu'il avait le projet de se mettre de la
partie, ne voulant plus, disait-il, jouer, dorénavant le
rôle de domestique restant en arrière de la suite.
La décision de l'officier britannique fut communiquée
à l'Empereur, qui fit de suite répondre à son surveillant,
par M. de Las Cases, qu'il renonçait à l'excursion
projetée.
Napoléon, vivement affecté de cette restriction
vexatoire, due, sans nul doute, à de nouveaux or-
dres du gouverneur anglais, restreignit de plus en plus
ses sorties au delà des alentours de son habitation.
Quelques jours après cet événement, l'Empereur,
ayant repris ses travaux de cabinet, fit appeler près de
lui Montholon et Las Cases ; il venait de recevoir les
journaux européens.
— Pauvre France, s'écria-t-il en montrant à ses amis
40 LE MARTYR
fidèles les papiers publics, quelles seront tes destinées?
Surtout qu'est devenue ta gloire ? quelles sont tes espé-
rances, tes ressources?.. Un roi sans système, incertain,
à demi-mesures, quand elles devraient être positives
et extrêmes ! Une ombre de ministère, quand il lui fau-
drait tant de force et de talent ! Quelles adresses que
celles de ces deux Chambres ! Elles sont sans couleur,
sans but, sans résultats, propres à tous les temps, à
toutes les circonstances; de mauvais oripeaux de souve-
raineté, guenilles de trônes, lieux communs, flagorne-
ries abjectes et stupides, qui dégradent la France et l'avi-
lissent aux yeux de l'Europe ! Y a-t-il rien de natio-
nal dans tout cela ? Aperçoit-on, dans ce pathos ampoulé,
une lueur de cette opposition utile à la dignité et à la
puissance du souverain ? A quoi bon, du rsste, des as-
semblées sous un roi? Elles ne feront que l'éveiller, et son
rôle est de dormir. — Croit-il qu'elles lui donneront du
crédit dans la nation? elles sont elles-mêmes antinatio-
nales, furieuses dans leurs réactions et elles le porte-
ront plus loin qu'il ne voudra. — Louis XVIII, continua-
t-il, pouvait, l'année dernière, s'identifier avec la nation ;
aujourd'hui, il n'a plus ce loisir. Il faut qu'il pèse sur
son parti; il ne peut plus essayer que le régime de ses
aïeux.... et quel régime! Quant aux alliés, ils ont bien
mal compris leur rôle. Il fallait affaiblir la France et non
la tourmenter; il fallait amoindrir son territoire et non
l'écraser de contributions. Vingt-huit millions d'hommes
ne se traitent pas comme des enfants ! En imposant des
humiliations il fallait assurer du pain; bref, il fallait
réduire ce grand peuple à la stagnation par les jouis-
sances matérielles!... Dans tout ce dédale, je n'aperçois
pour l'avenir que catastrophes, meurtres, massacres et
ruine générale !
Le lendemain de cette digression politique, Napoléon,
DE SAINTE-HÉLÈNE. 41
ayant parcouru un libelle infamant publié contre lui en
Angleterre, fit part de ses réflexions, à ce sujet, au doc-
teur O'Meara (1) :
— Dottore, lui dit-il en italien, je viens de lire une
de vos belles productions de Londres contre moi. On a
bien raison de dire qu'il n'y a que la vérité qui offense;
je n'ai pas été fâché un instant, mais j'ai ri souvent !
du reste, rien à faire à cela. S'il entrait aujourd'hui
dans la tête de quelqu'un d'imprimer qu'il m'est venu
du poil comme à un loup, que je marche ici à quatre
pattes ainsi qu'une bête fauve, il est des gens qui le croi-
raient et diraient que c'est Dieu qui m'a puni, comme
jadis Nabuchodonosor. Que pourrais-je y faire ? il n'y a
aucun remède à ces choses-là.
Comme on le voit, les jours se succédaient à Longwood
sans qu'aucun événement nouveau vînt rompre la mono-
tonie de cette captivité et rendre à l'Empereur un peu
de cette espérance, de cette activité d'esprit, si nécessaires
aux hommes de génie.
Hélas ! de nouvelles persécutions allaient bientôt chan-
ger cet asile du malheur en une odieuse prison, et faire
du geôlier Hudson Lowe un bourreau!
(1) Le docteur O'Meara était le chirurgien officiel désigné par
l'Angleterre pour donner ses soins à l'Empereur.
CHAPITRE III
SOMMAIRE. — Réflexions de Napoléon à propos de la mort de Murat. — Le
procès du maréchal Ney. — La voiture de Waterloo. — Une consigne
sévère. — Les femmes valent mieux ,que les hommes. — La mauvaise
nourriture. — Un voeu accompli. — Elévation des idées philosophiques
de Napoléon.
Vers la mi-février, la frégate la Thébaine apporta à
Sainte-Hélène la nouvelle de la mort de Murat.
Le traître de 1814, ayant débarqué avec quelques
hommes en Calabre, avait été fait prisonnier et fusillé.
L'Empereur, en apprenant cet événement, s'écria :
— Les Calabrais ont été plus humains, plus généreux
que ceux qui m'ont envoyé ici!
Puis, rappelant ses souvenirs, le grand capitaine dit à
son fidèle Las Cases :
— Murat était sans vues solides, dépourvu de jugement
sain, sans caractère dans les grandes circonstances. Sans
cela, je l'eusse amené à Waterloo ; mais l'armée fran-
çaise était tellement patriotique et morale qu'il est dou-
teux qu'elle eût voulu supporter le dégoût et l'horreur
qu'avait inspirés celui qu'elle disait avoir trahi, perdu la
France. Et pourtant il nous eût peut-être valu la vic-
toire , car que vous fallait-il, dans les moments décisifs
de cette journée? Enfoncer trois ou quatre carrés anglais.
Murat était admirable pour une telle besogne; jamais on
ne vit, à la tète d'une cavalerie, quelqu'un de plus déter-
miné, de plus brave, de plus brillant.
Depuis le commencement de mars, le temps était de-
LE MARTYR DE SAINTE-HÉLÈNE. 43
venu complétement mauvais, et des pluies battantes et
continuelles inondant l'île, le prisonnier de l'Angleterre
ne sortait plus de son appartement.
Un malin, l'Empereur ouvrit les journaux et jeta les
yeux sur le procès de Ney, dont l'issue définitive n'était
pas encore parvenue à Sainte-Hélène.
— Diable, fit Napoléon, en pinçant ses lèvres, l'avenir
s'assombrit pour le maréchal ! Cependant, il ne faut pas
encore se désespérer. Louis XVIII se croit bien sûr de
ses pairs, qui sont montés et acharnés en apparence! Eh
bien ! il ne faut, pour faire crouler tout cet édifice, qu'un
léger événement, un vent nouveau qui souffle à l'horizon
politique! Il peut, en dépit du roi et de sa volonté, leur
prendre tout à coup fantaisie de ne pas condamner Ney.
Alors, il serait sauvé ! Tant mieux, c'était un bon général !
je serais fâché de le voir mal finir !
L'Empereur, en parcourant le journal anglais, vil un
article sur la voiture impériale de Waterloo ; il le lut
avec rapidité et, remarquant un détail minutieux sur un
nécessaire de voyage (1), s'écria :
— Ce peuple anglais me croit donc un animal sauvage?
Qui a pu lui faire croire cela? Est-ce que le prince de
Galles, espèce de boeuf Apis, ne fait pas sa toilette
comme chacun de ceux qui, en France, ont reçu quelque
éducation?
Napoléon fit demander à l'amiral, vers la fin de mars,
si l'Empereur des Français pouvait adresser une lettre
au prince régent, et si cette lettre lui serait envoyée.
L'amiral fit réponse, dès le lendemain, qu'il ne con-
naissait pas d'Empereur à Sainte-Hélène, mais que, si le
général Bonaparte voulait lui remettre une lettre pour le
(1) L'article disait que le contenu du nécessaire do Napoléon
prouvait qu'il faisait sa toilette comme il faut.
44 LE MARTYR
prince régent, il se chargeait de la lui transmettre, après,
toutefois, en avoir pris connaissance, selon les ordres
formels qu'il avait reçus de ne laisser partir de Sainte-
Hélène aucune missive, ni papier, qui ne fût lu et auto-
risé par lui.
L'Empereur s'inclina, cette fois encore, devant la sé-
vère consigne de ses bourreaux.
Sur ces entrefaites, une frégate (1) apporta les jour-
naux annonçant l'exécution du maréchal Ney et l'évasion
de M. de Lavalette.
L'Empereur parut vivement affecté de cette nouvelle.
—C'est affreux! fit-il en frappant du pied violemment,
de condamner ainsi un brave soldat à mort ! Ney a été
aussi mal attaqué que défendu, et la chambre des pairs,
en le condamnant en dépit d'une loi sacrée, s'est couverte
d'opprobre! En le laissant exécuter, le roi en a fait un
martyr! Qu'on n'eût pas pardonné à Labédoyère, parce
qu'on n'eût vu dans la clémence qu'une prédilection en
faveur de la vieille aristocratie, cela se concevait; mais
le pardon de Ney n'eût été qu'une preuve de la force du
Gouvernement et de la modération du prince. On dira
peut-être qu'il fallait un exemple; mais le maréchal
le devenait bien plus sûrement par un pardon; après
avoir été flétri par un jugement, c'était pour lui une véri-
table mort morale, qui lui ôtait toute influence, et cepen-
dant le coup de l'autorité était porté, le souverain satis-
fait et l'exemple accompli. Quant au refus de clémence
vis-à-vis de Lavalette et à l'évasion de ce brave, ce sont
de nouveaux griefs impopulaires. De mon temps, dit
l'illustre vaincu de Waterloo, les souverains déchus ne
parlaient que principes et vertus, mais, aujourd'hui qu'ils
sont victorieux par le nombre, ils pratiquent sans pudeur
(1) La Spay.
DE SAINTE-HÉLÈNE. 45
tous les torts qu'ils reprochaient alors aux autres. Quelle
ressource et quel espoir leur conduite laisse-t-elle aux
règles et à la morale? Nos Françaises, du moins, illus-
trent leurs sentiments. Madame Labédoyère a failli
mourir de douleur ! madame Ney a donné le spectacle du
dévouement le plus courageux! quant à madame de La-
valette, elle va tout simplement devenir l'héroïne du
monde entier! Ah! décidément, les femmes valent mieux
que les hommes !
Depuis quelque temps, la nourriture devenant de plus
en plus détestable (1), Napoléon s'en plaignit amèrement
à l'amiral :
— Sans doute, dit-il, il est bien des individus dans une
condition physique pire encore que la nôtre ; mais cela
ne nous ôte pas le droit d'apprécier les choses mauvaises
qui nous sont relatives, ainsi que les traitements infâmes
dont on nous entoure! Pour moi, je souffrirais moins si
j'étais sûr qu'un jour quelqu'un le divulguât à l'uni-
vers, de manière à entacher d'infamie ceux qui en sont
coupables !
Ce voeu a été accompli, et nous sommes heureux, pour
notre part, d'y concourir, en plaçant sous un jour nou-
veau, devant les yeux de la génération actuelle, le ta-
bleau des tortures physiques et morales infligées par
l'Angleterre à Napoléon Ier.
Le mauvais temps n'ayant pas cessé, l'Empereur, en
proie à de fréquentes indispositions, continua à ne pas
quitter sa chambre; et cependant le mois d'avril arriva,
mois de printemps et de douce température en France !
— Oui, mais à Sainte-Hélène il n'y a ni printemps ni
été! L'hiver et l'automne, — le froid et la brume, —la
pluie et la glace ! l'atonie et la mort !..,
(1) Le pain était do mauvaise qualité, le vin aigre et tourné;
quant à la viande, presque toujours elle était malsaine.
46 LE MARTYR
Le beau temps étant enfin venu vers les premiers
jours d'avril, Napoléon reprit ses promenades habituelles
dans l'île.
Sa Majesté ayant reçu, le 10, les journaux européens
contenant cette nouvelle : «L'agitation est à son comble
en France. Le roi de Prusse arrête dans ses États les
sociétés secrètes; la Russie fait de nouvelles levées;
l'Autriche est en querelle avec la Bavière; la persé-
cution des protestants par le Gouvernement français
indispose l'Angleterre, » s'écria, en frappant du pied avec
colère :
— Ah ! quel malheur que je n'aie pas pu gagner l'Amé-
rique! De l'autre hémisphère même j'eusse protégé la
France contre les réactionnaires ! la crainte de mon appa-
rition eût tenu en bride leur violence et leur déraison ; il
eût suffi de mon nom pour enchaîner les excès et frapper
d'épouvante. Mais qu'importe ? un peu plus tôt, un peu
plus tard, la contre-révolution doit se noyer d'elle-même
clans la révolution. Il suffit à présent de l'atmosphère
des jeunes idées pour étouffer les vieux féodalistes ; car
rien ne saurait, désormais, détruire ou effacer les grands
principes de notre révolution: ces grandes et belles
vérités doivent demeurer à jamais, tant nous les avons
entrelacées de lustre, de monuments, de prodiges ; nous
avons noyé leurs premières souillures dans les flots de
la gloire, elles sont désormais immortelles; sorties de
la tribune française, cimentées du sang des batailles,
décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclama-
tions des peuples, sanctionnées par des traités, les
alliances des souverains, devenues familières aux oreilles
comme à la bouche des rois, elles ne sauraient plus rétro-
grader ! Amis et ennemis, tous m'en diront le premier
soldat, le représentant. Aussi, même quand je ne serai
plus, je demeurerai encore, pour les peuples, l'étoile de
DE SAINTE-HÉLÈNE. 47
leurs droits ; mon nom sera le cri de guerre de leurs
efforts, la devise de leurs espérances.
Quelle élévation dans les idées philosophiques, quelle
grandeur dans le principe de nationalité révèlent ces
touchantes paroles du martyr de Sainte-Hélène ! Et les
partis ont osé, dans leur aveuglement coupable, dépein-
dre Napoléon comme un tyran sacrifiant à sa gloire per-
sonnelle la liberté et la nationalité françaises ! Heureu-
sement la providence s'est chargée de réhabiliter la mé-
moire du grand homme et ses derniers enseignements,
sur le rocher de Sainte-Hélène, sont devenus les Tables
de sagesse de notre époque.
CHAPITRE IV
SOMMAIRE. — Arrivée de Hudson Lowe. — Refus de visite. — Froide
réception. — Portrait biographique du nouveau gouverneur de l'Ile. —
Premier acte de Hudson Lowe. — Déclaration du comte de Las Cases. —
Le capitaine Hamilton. — Nouvelles vexations. — Interrogatoire des do-
mestiques. — Franchise du docteur O'Meara. — Entretien de Napoléon et
de Hudson Lowe. — Provisions allouées par le Gouvernement anglais. —
Extra payé par les Français. —La chemise de Hudson Lowe.
Le 14 avril 1816 fut marqué par l'arrivée de bâti-
ments anglais portant à leur bord le nouveau gouver-
neur, sir Hudson Lowe.
Nous interrompons un instant notre récit pour donner
le portrait biographique de cet agent du Gouvernement
anglais dont le nom est devenu néfaste parmi les fidèles
serviteurs de la famille Bonaparte. Hudson Lowe était
un homme de taille ordinaire, mince, sec, rouge de figure
et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, ayant
des yeux obliques, fixant de côté, et recouverts de gros
sourcils d'un blond ardent ; des lèvres minces, un nez
effilé et les pommettes saillantes, complétaient l'ensemble
de ce portrait peu fait pour inspirer de la sympathie.
Quant à l'existence du gouverneur de Sainte-Hélène,
voici quelques détails généraux d'une exacte vérité. Hud-
son Lowe, originaire des possessions anglaises d'outre-
mer, commanda, pendant les dernières guerres contre
la France, un corps d'armée appelé : les Chasseurs
corses, lequel était composé de prisonniers de toutes les
LE MARTYR DE SAINTE-HÉLÈNE. 49
nations alors en guerre avec la Grande-Bretagne et ayant
prêté serment à l'Angleterre. Après avoir dirigé pendant
trois années ce régiment dans l'île de Capri, Hudson,
chassé de l'île par le général français Maximilien Lamar-
que, fut envoyé dans les îles Ioniennes. Plus tard, le
Gouvernement anglais le nomma agent militaire près
l'armée prussienne, commandée par Blücher. Lowe se
distingua, dans ce nouvel emploi, par les rapports dé-
taillés qu'il fit sur les opérations du maréchal pendant
la campagne de 1814. Enfin le cabinet anglais, ayant
cru reconnaître en lui les qualités nécessaires pour faire
un geôlier, le nomma gouverneur de l'île Sainte-Hélène,
tâche dont il s'acquitta selon les voeux du Gouvernement
britannique et qui a placé son nom, en première ligne,
sur le livre rouge des bourreaux de l'humanité!
A peine débarqué dans l'île, le geôlier Hudson voulut vi-
siter l'Empereur, mais l'illustre prisonnier lui fit répondre
qu'il n'était pas visible, se trouvant fortement indisposé.
Le 17, Hudson Lowe, ayant fait alors, dans les délais
voulus, prévenir Napoléon qu'il le visiterait, en com-
pagnie de l'amiral, fut reçu dans le salon de Sa Majesté.
La réception fut froide de part et d'autre, et il n'y eut
aucune conversation échangée entre le captif et le nou-
veau gouverneur.
Quand Hudson Lowe eut quitté le salon, l'Empereur
ne put s'empêcher de dire à ses fidèles :
— II est hideux, notre nouveau geôlier; c'est une face
patibulaire.
— Après tout, ajouta-t-il, ne nous hâtons pas de le
juger; peut-être le moral rachètera-t-il ce que cette figure
a de sinistre.
Le premier acte administratif de Hudson Lowe fut
d'exiger de toutes les personnes attachées à la maison de
Napoléon une déclaration portant : qu'elles demeuraient
50 LE MARTYR
volontairement à Longwood et contentaient, d'avance,
à se soumettre à toutes les restrictions que nécessite-
rait la captivité du général Bonaparte (1).
Les serviteurs du prisonnier de Sainte-Hélène n'hési-
tèrent pas à envoyer leur déclaration au gouverneur;
mais l'Empereur fut vivement affligé de cette mesure,
semblant présumer de nouvelles persécutions contre
son entourage.
(1)Nous sommes heureux à ce sujet de mentionner, comme un
monument do fidélité courageuse et de dévouement sublime, la
remarquable déclaralion du comte de Las Cases.
« Je, soussigné, réitère la déclaration que j'ai déjà faite, en
rade de Plymouth, de vouloir m'attacher à la destinée de l'em-
pereur Napoléon, l'accompagner, le suivre et diminuer, autant
qu'il est en mon pouvoir, l'injuste traitement qu'il éprouve par
la violation la plus inouïe du droit des gens, laquelle m'est d'au-
tant plus sensible, personnellement, que c'est moi qui lui ai
transmis l'offre et l'assurance du capitaine Maitland du Belléro-
phon, comme quoi il avait les ordres de recevoir l'Empereur et sa
suite sous la protection du pavillon britannique, si cela lui était
agréable, et de le conduire en Angleterre. La lettre de l'empereur
Napoléon (que connaît toute l'Angleterre) au prince régent, la-
quelle j'ai communiquée d'avance au capitaine Maitland, sans
qu'il m'en ait fait la moindre observation, démontre au monde,
bien mieux que ne pourraient le faire toutes mes paroles,
comment l'Empereur vint, librement, au-devant de cette offre
d'hospitalité, et combien, par conséquent, on l'a rendu dupe de
sa confiance et de sa bonne foi. Aujourd'hui, malgré l'expérience
que j'ai de l'horrible séjour de Sainte-Hélène, si contraire à la
santé de l'Empereur et à celle de tout Européen, et quoique, de-
puis six mois que nous sommes dans l'île, j'aie éprouvé toutes
espèces de privations, lesquelles je multiplie journellement moi-
même, pour m'exposer le moins possible au manque d'égards
que réclament mon rang et mes habitudes; toutefois, constant
dans les mémos sentiments, et résolu, désormais, à ce que la
crainte d'aucun sacrifice, l'espoir d'aucun bien, ne puissent me
séparer de l'empereur Napoléon, je réitère mon désir de vouloir
demeurer auprès de lui, en me soumettant aux restrictions qui
lui seraient arbitrairement imposées. »
DE SAINTE-HÉLÈNE. 51
Le capitaine Hamilton, commandant la frégate la Ha-
vane, devant partir le 22 avril pour l'Europe, vint pren-
dre congé de Napoléon et lui demanda quels voeux il
désirait transmettre au Gouvernement anglais.
— Vous me demandez ce que je désire, s'écria l'Em-
pereur avec véhémence; je veux la liberté ou un bour-
reau ! Rapportez mes paroles à votre prince régent. Je
ne demande pas de nouvelles de mon fils, puisqu'on a
eu la barbarie de laisser mes premières demandes sans
réponse. Je n'étais point votre prisonnier : les sauvages
eussent eu plus d'égards pour ma position. Vos minis-
tres ont indignement violé mon droit, ils ont violé, en
moi, le droit sacré de l'hospitalité ; ils ont entaché votre
nation pour jamais! Je ne me suis point livré à la Rus-
sie, elle m'eût bien accueilli, sans doute; je ne me suis
point livré à l'Autriche, j'en aurais été également bien
traité; mais je me suis livré, librement et de mon choix,
à l'Angleterre, parce que je croyais à ses lois, à sa morale
publique. Je me suis cruellement trompé ! Toutefois, il est
un Dieu vengeur, et, tôt ou tard, vous porterez les peines
d'un attentat que les hommes vous reprochent déjà. Re-
dites bien mes paroles au prince régent, monsieur, c'est
osut ce que je demande de votre obligeante loyauté!
L'énergique protestation du captif fut-elle rapportée
au régent d'Angleterre? C'est ce qui est resté ignoré;
mais ce qu'il a été possible de constater, c'est qu'à dater
de cette époque la personne de l'Empereur fut plus que
jamais soumise à toutes sortes de vexations de la part du
gouverneur de l'île.
Napoléon, s'étant vu forcé depuis près de quinze jours
de garder la chambre, par suite du mauvais temps presque
continuel, avait repris ses travaux historiques et s'était
surtout occupé des événements de 1814.
Le 27 avril, sir Hudson Lowe vint à l'habitation de

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.