Le Métro de 7h33

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Grégory prend le métro tous les jours pour se rendre à son travail. Et parce qu'il le fait tous les jours, il connaît le trajet dans ses moindres détails.

Pourtant, depuis quelque temps, certaines choses ne sont pas à leur place habituelle.

Qui est ce reflet, censé être le sien, mais qu'il ne reconnaît pas ? Et quelle est cette station, à laquelle son métro s'arrête, mais qu'il ne connaît pas ?

Il comprend bientôt que ces changements ne se produisent que dans certaines conditions. Il ne sait pas pourquoi; il ne sait pas comment.

Il comprend aussi qu'il devra descendre à cette station inconnue et apprendre à lire les indices éparpillés çà et là pour comprendre le but ultime de son voyage.


Publié le : jeudi 7 avril 2016
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EAN13 : 9782334016292
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-01627-8

 

© Edilivre, 2016

Du même auteur :

– Les Explorateurs de l’Amenti.

– Petit précis d’hygiène de vie à l’usage des athlètes du quotidien.

Préface

La vie est parfois faite d’imprévus. Il y a des rencontres qui marquent un esprit, une vie ou une génération.

C’est encore plus étrange lorsque les rencontres n’ont jamais vraiment existé.

En effectuant des recherches sur le réseau des réseaux, je suis tombé par hasard sur le travail passionné de Tetsuichi Hosokawa, un photographe nippon. J’ignore qui il est. Il ignore qui je suis – mis à part quelques messages de remerciements que j’ai envoyés pour son travail. Mais j’ai été immédiatement frappé par le talent naturel de cet homme à faire ressortir la beauté et la sérénité de détails les plus anodins, que ce soit une marche d’escalier, une rampe, une ampoule électrique ou un comptoir d’échoppe. En soi, rien d’extraordinaire. Et c’est justement le talent qui fait ressortir l’extraordinaire de l’ordinaire.

Ce qui résonne en moi n’est pas tant le talent du personnage que ma recherche de sérénité. C’est parce que j’en ai assez de la violence permanente du monde qui m’entoure. Tant d’images crues, de guerres, de souffrances. J’ai besoin de voir quelque chose d’apaisant, de pacifique, comme une lumière qui guide le voyageur égaré parmi le chaos. Le zen est dans les détails.

Cette rencontre est d’autant plus étonnante que je ne suis pas particulièrement sensible à l’art pictural. Je pensais ne pas l’être car aucune peinture, aucune image, aucune photographie ne résonnait en moi. Jusqu’à ce que ce talent me frappe comme une évidence.

C’est qu’il est bien aisé de montrer la violence et la cruauté du monde ; il n’y a qu’à se baisser pour en ramasser. Mais cette volonté de se tourner vers l’immonde reflète un réel pessimisme, comme un message adressé au monde pour indiquer que jamais nous ne nous en sortirons, que le destin est écrit et que nous sommes condamnés.

N’avez-vous jamais eu l’impression que, de temps en temps, le destin a ripé, qu’il a quitté le cours de son lit calme et s’est déversé tel un torrent furieux, détruisant tout sur son passage ?

Et parfois, devant l’injustice des situations, lorsque tout se passe mal alors que tout aurait dû être parfait, simple, sans aucune fausse note, le chaos s’installe et, avec lui, la sensation d’une profonde injustice. Le monde réel est ambivalent. Nous méritons souvent notre sort, mais parfois, surtout dans les pires moments, nous ne le méritons pas.

Alors nous rêvons. « Et si ».

Il m’a fallu du temps afin de comprendre en quoi cette sérénité résonnait en moi de cette façon harmonique. Il s’agit avant tout d’un rythme ; lorsque le rythme personnel, spontané, est en accord avec son environnement.

Et il y a aussi cette impression que le destin a enfin retrouvé son cours.

Le roman est un monde parfait. On peut y mettre ce que veut, quand on veut. Il suffit juste de l’écrire.

Pour faire écho au talent de Tetsuichi Hosokawa, j’ai eu envie d’une histoire similaire, lorsque le destin est sorti de son lit, a tout détruit sur son passage et qu’il faut ensuite nettoyer et panser des blessures. Mais ça ne suffit souvent pas à effacer les blessures les plus profondes.

Dans un monde parfait, un héros serait investi d’une mission qui lui échappe, avec pour seul but de rétablir l’ordre parmi le chaos.

De ce talent est née une inspiration, comme un remerciement.

Que le zen soit.

Et le zen fut.

Dédicace

 

 

À Tetsuichi Hosokawa, qui a montré le chemin.

À Chesley B. Sullenberger, qui est devenu le chemin.

Chapitre 1

Grégory ferma la porte de son appartement avec l’impression étrange d’oublier quelque chose. Il avait toujours cette impression au moment de partir. Il fit mentalement l’inventaire de toutes ses affaires, du portefeuille au titre de transport en passant par le téléphone portable et le parapluie. Non, il avait bien tout.

Il acheva de fermer la porte avant de descendre les escaliers et quitter le bâtiment en direction du métro.

Une fois dehors, il jeta un coup d’œil au ciel avec inquiétude. Le temps était tristounet. Le voile nuageux s’était épaissi durant la nuit et la pluie ne tarderait pas à tomber. Il avait bien fait de prendre son parapluie. Il n’avait pas écouté les conseils « avisés » de sa voisine de palier qui lui avait dit, la veille au soir en la croisant par hasard dans les escaliers alors qu’il rentrait chez lui et qu’elle descendait faire quelques commissions de dernière minute, que le temps s’améliorerait dès le lendemain. Pour sûr, c’était son genou qui le lui disait. Grégory avait souvent entendu « mon petit doigt m’a dit », mais presque jamais « mon genou m’a dit ». Il ne faut jamais faire confiance aux genoux.

Il releva son col dans un réflexe protecteur et gagna la station de métro Porte de Vanves dans laquelle il s’engouffra avec plaisir. Il y faisait toujours plus chaud qu’à l’extérieur, à tel point que des grillons y vivaient.

Grégory n’avait jamais entendu ces grillons chanter. Il avait fini par penser qu’il s’agissait d’une légende urbaine même si Camille, qui prenait son métro à Porte de Montreuil, jurait les avoir déjà entendus à sa station.

Au détour d’un couloir, il fut tiré de ses pensées par un harpiste qui jouait My Way à cordes frottées. Intrigué, il s’arrêta et observa. D’abord l’instrument, qu’il avait peu l’habitude de voir dans cet endroit, ensuite le morceau, qu’il avait peu l’habitude d’entendre d’un tel instrument. Mais pourquoi pas.

Pour cette idée originale, il eut bien envie de se comporter en mécène en donnant au troubadour quelques pièces qui traînaient négligemment au fond de sa poche. Il se ravisa : Il ne fallait pas encourager la mendicité.

Il se contenta de reprendre son chemin en direction de son quai. Là, il s’arrêta au bout, à sa place habituelle, et attendit en enfonçant ses écouteurs dans ses oreilles afin d’écouter de la musique. Il écoutait toujours de la musique dans les transports en commun afin d’éviter de subir le bruit environnant : l’assourdissant vacarme des roues métalliques s’amplifiant sur les murs concaves, le brouhaha des voyageurs, les annonces intempestives issues des haut-parleurs crachotants.

La rame arriva, bondée comme à son habitude. Elle avalait et recrachait quelques dizaines de voyageurs, de travailleurs ou de touristes matinaux, mais le flux était si dense et le temps de déchargement si long qu’on eut dit qu’il y en avait des milliers. Grégory attendit que le flux passât avant de profiter du reflux pour se laisser emporter. Il ne lutta que pour s’accrocher à une barre tandis que la marée humaine tentait de l’entraîner vers le fond. La barre métallique lui échappa des mains et il fut écrasé contre la paroi. Il allait pousser un juron lorsqu’une jeune femme, emportée par le même flot, s’écrasa contre lui, pour ne point lui déplaire. Les deux inconnus devraient profiter du trajet pour lier plus ample connaissance.

Mais la pudeur fut trop forte. Les portes se refermèrent et la rame se mit en branle sans que l’un et l’autre ne s’adressent ne serait-ce qu’un regard.

Grégory s’isola dans sa musique et se laissa bercer par le roulis du train. Il vit défiler les stations, des gens monter, d’autres descendre. Sa compagne de fortune ne bougea pas.

Il se prit alors de l’envie de l’observer un peu. Était-elle jolie ?

Il observa son profil… Tiens, une Asiatique ! Il ne l’avait pas imaginée ainsi. Il aurait juré deux minutes plus tôt qu’elle était européenne, italienne, ou espagnole peut-être. Mais c’était pourtant la même personne, les vêtements identiques l’attestaient. Il avait dû se tromper.

Il leva les yeux, comme pour réfléchir et remarqua d’autres Asiatiques. Des hommes, des femmes, tous se rendant au travail, visiblement. Ils étaient montés petit à petit et remplaçaient à présent tous les Occidentaux. Grégory était-il dans la même voiture qu’un groupe de touristes ? Pour être aussi nombreux, ce ne pouvait qu’être des touristes !

Excepté qu’ils n’étaient pas habillés en touristes.

Il profita d’un balancement du métro pour se retourner face à la vitre et regarda les parois du souterrain au travers. Il observa un instant les lumières défiler à intervalles réguliers, puis, par reflet, l’intérieur de la voiture. Les Asiatiques étaient toujours là, papotant discrètement.

Tout d’un coup, la rame passe sur un tronçon suspendu dans les airs. La lumière du jour, intense, l’aveugla. Il en pleura presque tellement la lumière du soleil lui avait brûlé les yeux. Pour se soulager, il ferma solidement les paupières et essuya les larmes qui perlaient. Il sentait la chaleur du soleil sur son visage et la lumière du jour transparaissait au travers de la fine peau qui recouvrait ses yeux. Paupières closes, il ne voyait plus qu’une lumière rose fortement atténuée ; un soulagement.

Ce qui l’intriguait le plus n’était pas cette lumière, mais le fait qu’il n’ait jamais remarqué qu’il y avait un tronçon aérien sur sa ligne. Était-il habituellement si concentré qu’il ne s’en rendait même pas compte ? Non, c’était impossible.

La lumière disparut et avec elle la chaleur. Les crissements des voies ricochaient à nouveau contre des parois proches. Grégory ouvrit les yeux. Il était sous terre, en arrêt à la station Duroc ; tout était revenu à la normale.

Il tomba sur son reflet et eut un choc : ce n’était pas son propre reflet mais celui d’un Asiatique.

Il devait rêver ! Il chercha son reflet, mais ne le trouva pas. Il porta ses mains à son visage, comme pour vérifier qu’il ne se trompait pas. Le reflet fit la même chose, exactement au même moment.

C’était un rêve et il allait bientôt se réveiller.

Il ferma un instant les yeux, comme pour effacer un cauchemar, et les rouvrit. Cette fois-ci, son image était bien la sienne. Et les Asiatiques de la voiture semblaient être tous descendus entre-temps.

Descendus ou disparus ? La question lui traversa l’esprit.

Combien de temps avait-il fermé les yeux ? 20 secondes, tout au plus. Y avait-il eu un arrêt ? Non, il n’avait ni entendu ni ressenti aucun arrêt. Ils n’étaient donc pas descendus.

Donc ils avaient disparu.

Mais cette pensée était encore plus improbable. Les gens ne s’évanouissent pas dans un train en marche.

Et ce reflet qui n’était pas le sien ?

Il inspira profondément et chercha une autre explication.

Il avait fermé les yeux et s’était endormi momentanément, une sorte de micro-sommeil. Et durant ce temps-là, il avait rêvé. Il avait rêvé du même endroit, mais avec des gens différents. C’était la seule explication logique.

Pourtant, ce rêve – si c’en était un – lui avait paru tellement réel.

Il n’eut pas le temps de se poser plus de questions. La rame arrivait à sa station : il devait descendre.

Il se retourna et se trouva nez à nez avec une jolie brune, celle qu’il pensait avoir vue avant de constater que c’était une Asiatique.

Non, ce n’était pas une Asiatique, mais une fille latine, ou peut-être bien d’Afrique du Nord. Une méditerranéenne.

« Par quelle diablerie… », pensa-t-il en son for intérieur. Mais il n’eut pas le temps de se poser plus de questions, il devait descendre.

Une fois sur le quai, il se retourna une dernière fois et scruta le contenu complet de la voiture. Ni la femme, ni aucune autre n’était asiatique, même vaguement. Pas plus les femmes que les hommes.

Le métro reprit sa course et il resta là, sur le quai, immobile et interdit. Oui, il devait avoir rêvé !

Il finit par secouer la tête et reprendre son chemin ; il avait dû rêver. Il avait beau se remémorer toute la scène, sa mémoire lui indiquait bien des Asiatiques.

Quand même, il n’avait pas imaginé tous ces gens ! Il les avait bien vus, là, devant lui. Et cette fille ? Un instant latine ; un instant après asiatique. Y avait-il eu une substitution, une prestidigitation ? Absurde !

Il prit sa correspondance et n’y repensa plus de la journée.

Chapitre 2

Yamagushi desserra le col de sa blouse en descendant les deux marches qui menaient à la petite rue. Il faisait beau, mais grâce à l’étroitesse du passage et à la hauteur des bâtiments situés de part et d’autre, il faisait encore frais. Pas pour très longtemps encore ! Déjà, le soleil commençait à gagner son apogée et les premiers rayons effleuraient le haut des immeubles et frapperaient bientôt le sol. À ce moment-là, la température monterait rapidement et, à cause de l’étroitesse du passage qui empêchait la circulation de l’air, l’atmosphère serait étouffante. Il faisait parfois si chaud dans cette rue que les ordures fermentaient et les poubelles vomissaient des effluves nauséabondes.

Il n’aimait pas avoir cette sensation désagréable, se sentir entouré d’air chaud immobile et pesant. Peut-être était-ce lié à cette mésaventure dans le sauna, lorsqu’il était adolescent ? Il y pensait parfois. Il y pensait à chaque fois qu’il commençait à faire chaud.

Il remonta la rue calme et tomba dans une avenue grouillante de vie. Le contraste le saisit. Il dut prendre quelques secondes pour s’acclimater. Le soleil profita de ce moment d’inattention pour le frapper en plein visage. Déstabilisé et aveuglé, Yamagushi tituba imperceptiblement et faillit heurter la femme qui marchait en sens contraire. Il l’évita au dernier instant mais leurs épaules se frôlèrent. Il avait horreur d’être touché ou frôlé par des inconnus.

Au travail, ça allait. La place était exiguë mais il connaissait ses collègues depuis longtemps et leur faisait confiance. Mais dans la rue, là, les choses étaient différentes. Il n’y avait que des inconnus. Il était tout le contraire de Kumiko.

Elle allait toujours vers les gens. Elle aimait leur parler. Elle aimait qu’on lui parle. Yamagushi lui avait toujours dit de ne pas faire confiance, de se méfier. Elle s’était toujours moquée de lui. Elle était trop naïve.

Il entendit de la musique. Il reconnaissait le son du koto1 entre mille. Son père en jouait. Ça faisait longtemps qu’il n’en avait pas entendu. Il chercha du regard et finit par trouver un homme assis, en kimono bleu indigo, jouant du jūshichigen2 dans un recoin formé par l’angle de deux immeubles. Yamagushi mit du temps à reconnaître l’air. Il lui sembla qu’il s’agissait du célèbre My Way. Quel choix audacieux ! Il sourit. Et sourit au musicien et prit le temps de l’écouter un instant. Il n’était pas pressé. Il faisait beau.

Il s’engouffra dans le métro avec un pincement au cœur. Depuis qu’il n’avait plus revu Kumiko, il avait toujours un pincement au cœur lorsqu’il entrait dans les souterrains du métro. Peut-être était-elle là, quelque part ?

Un flot d’individus se déversa sur lui et tenta de l’emporter. Il s’accrocha à la paroi et se fraya un chemin jusqu’à son quai. Là, il attendit. Tous les bancs étaient occupés. Il se serait bien assis pourtant. Il avait passé plusieurs heures debout et avait les jambes lourdes. Ses pieds étaient à l’étroit dans ses chaussures et réclamaient de l’espace. Il hésitait toujours à mettre des sandales mais comme il manipulait de l’huile chaude, il avait toujours peur de s’ébouillanter gravement les orteils.

Bientôt !

Bientôt il serait chez lui et pourrait ôter ses chaussures, s’allonger et se détendre, avant de faire le trajet inverse pour le service du soir.

*
*       *

La rame arriva et s’arrêta en souplesse devant eux. Les portes s’ouvrirent ; les voyageurs bondirent.

Yamagushi se positionna, prêt à entrer, et se laissa happer par ses congénères. C’était la partie du trajet qu’il détestait le plus, lorsque les inconnus s’entrechoquaient comme des boules de billards en montant dans la rame, passage désagréable mais obligatoire pour rentrer chez soi. Alors, il remontait ses mains au niveau des joues, coudes serrés contre les côtes pour se protéger, et se faufilait comme il pouvait. Ensuite, il cherchait un coin où il pouvait se caler et attendait sa station.

Les portes se fermèrent en émettant un bruit de chambre à air trouée et la rame reprit sa course.

Yamagushi observa les voyageurs. Il observait toujours les voyageurs. En réalité, il cherchait Kumiko du regard. Il s’apprêtait à la voir là, quelque part entre deux autres voyageurs. Alors il la cherchait, encore et encore.

Mais il n’y avait que des inconnus. Des employés de bureau pour la plupart. Bien propres sur eux, en costume cravate, avec de petites lunettes sur le nez. Seule la couleur de la cravate changeait. Le reste était d’une homogénéité ennuyeuse.

Cependant, ce jour-là, les voyageurs n’étaient pas si ennuyeux. Il y avait des touristes. Des Occidentaux en chemise claire, en bermuda, avec un sac sur le dos et un appareil photo autour du cou.

Yamagushi les observa avec amusement. Ils semblaient perdus dans le métro tokyoïte et ne lâchaient pas la liste des stations des yeux. À chaque station, ils passaient la tête par la porte et tentaient de repérer le panneau qui indiquait la station actuelle. Puis ils cherchaient sur le plan et comptaient le nombre de stations qui leur restait.

À chaque station, les employés de bureau descendaient et des touristes montaient.

Il n’y avait pas que des touristes occidentaux. Il y avait des employés de bureaux occidentaux aussi. Le même costume, les mêmes lunettes. Simplement plus pâles de peau.

*
*       *

Rapidement, les Occidentaux furent majoritaires et Yamagushi fut le seul Japonais de la rame. Au départ amusé, il se sentait mal à l’aise. Comme s’il s’était perdu dans un endroit totalement inconnu.

Pour se distraire, il tentait de reconnaître la langue que parlaient les touristes. Mais il ne la reconnut pas. Ce n’était pas de l’anglais, il en était certain.

Le métro s’arrêta à une station. Les portes s’ouvrirent, des touristes descendirent et d’autres montèrent. Pas un seul Japonais.

Et la rame reprit son trajet. Il profita d’un balancement du métro pour se retourner face à la vitre afin de profiter du soleil. Il ferma les yeux et laissa la chaleur le transpercer. La lumière du jour transparaissait au travers de la fine peau qui recouvrait ses yeux. Paupières closes, il ne voyait plus qu’une lumière rose fortement atténuée ; une teinte qui rappelait très fortement la couleur des fleurs de cerisiers au printemps.

Lorsque les beaux jours printaniers arrivaient, il se précipitait toujours à Shinjuku Gyoen pour s’étendre sous un arbre et regarder le ciel à travers les branches. Lorsque les fleurs tombaient, elles le recouvraient petit à petit d’un duvet soyeux.

Tout d’un coup, la rame passa dans un tronçon souterrain. La lumière disparut d’un coup et une fraîcheur lui caressa la peau. Étonné, il ouvrit les yeux. Il ne se souvenait pas qu’il y eût un passage souterrain sur cette partie du trajet. Non, il avait dû rêver.

Il ferma les yeux, se frotta les paupières en secouant la tête avant de les rouvrir. Il était en arrêt à la station de Yoyogi. Tout était revenu à la normale.

Son regard tomba sur son propre reflet dans la vitre. Ce n’était pas son image, mais plutôt celle d’un Occidental. Le même âge que lui, coiffé comme lui. Un employé de bureau. Sans cravate et sans lunettes. Heureusement ! Il avait toujours détesté les cravates.

Il porta ses mains à son visage, comme pour vérifier qu’il ne se trompait pas. Le reflet fit la même chose, exactement au même moment.

Il devait rêver. Il ferma les paupières et les serra de toutes ses forces. Il les tint bien fermées durant une dizaine de secondes avant de les rouvrir.

Tout était revenu à la normale. Il le chercha du regard. Mais il n’y avait que lui. Il toucha son visage : c’était bien le sien.

Il se retourna et ne vit que des Japonais. Plus aucun touriste. Ils avaient tous disparu !

*
*       *

Mahu était posté devant la fenêtre et regardait le bas de la ruelle. Le soleil à la verticale lui tapa sur le crâne. Il avait chaud, mais restait stoïquement à surveiller les environs. C’était son rôle. Bientôt, Yamagushi rentrerait. Et il était impatient de le retrouver.

En attendant, il guettait. Il observait la rue, les passants inhabituels, le célibataire de l’appartement au deuxième étage de l’immeuble en face qui passait ses journées devant la télévision. Comme Mahu, il était là, à longueur de journée.

Mahu perçut une ombre et leva les yeux. Un corbeau planait et descendait en tournoyant. Il vint se poser sur le fil électrique tendu entre les deux immeubles. Mahu et l’oiseau s’observèrent un instant. L’oiseau cligna des yeux, croassa, déploya ses ailes au-dessus de lui et bondit dans le vide avant de disparaître en contrebas.

Tout était enfin à sa place.

*
*       *

Yamagushi tourna la clef dans la serrure. Il aimait ce moment car il savait que Mahu attendait derrière la porte et lui souhaiterait la bienvenue à sa façon en faisant une danse, en se frottant les côtes contre ses mollets. Tout était prévisible et cela le rassurait.

Il ouvrit la porte. Mahu était là et dansait. Il se déplaçait en effectuant un 8 et se frottait contre les mollets de son maître en miaulant. Un petit miaulement interrogatif.

Toujours selon le même cérémonial, Yamagushi accrocha ses clefs à la patte droite levée d’un maneki-neko3 en porcelaine jaune posé sur la table basse située à côté de l’entrée, puis se baissa et ôta ses chaussures. Ensuite, il s’assit sur le canapé et Mahu vint le rejoindre. Les deux compères se frottèrent les joues l’une contre l’autre. Le jeune homme prit le chat dans ses bras, l’embrassa et se leva avec l’animal sur l’épaule. Là, il marcha en rond dans le petit salon en câlinant l’animal qui ronronnait de plaisir.

Il marchait toujours en rond avec l’animal dans les bras. Tous les jours, dès qu’il rentrait du travail. C’était un moyen de se détendre les pieds.

Ensuite, il gagna sa chambre et s’allongea sur le lit, le chat toujours dans les bras. L’animal s’allongea de tout son long et se laissa caresser.

Yamagushi regarda le plafond et s’évada dans ses pensées. Habituellement, il pensait à Kumiko, mais là, il pensa à ce reflet étrange et à la soudaine disparition des touristes occidentaux. Comment était-ce possible ?

Il avait dû rêver. Épuisé par sa journée, il avait dû s’endormir et faire un rêve conscient. Le cerveau est encore un organe méconnu. Personne ne sait comment il fonctionne exactement. Un rêve éveillé est tout à fait possible.

La douleur dans ses pieds s’estompait sous la forme de picotements. Mahu le remercia des caresses en lui léchant le menton avec application.

D’habitude, Yamagushi repoussait l’animal car sa langue râpeuse faisait mal. Mais ce jour-là, absorbé par ses pensées, il ne fit pas attention. Il se repassait le film du voyage dans la tête, encore et encore, cherchant à déterminer à quel moment il s’était endormi et à quel moment il s’était réveillé. Plus il y pensait, plus ses pensées s’embrouillaient.


1. Cithare nipponne à 13 cordes dont le son est semblable à la harpe.

2. Koto à 17 cordes.

3. Statuette de chat porte-bonheur.

Chapitre 3

Grégory était nerveux. Il ne s’était pas levé du bon pied. Parfois, le train-train de la vie quotidienne, la répétitivité, le manque de fantaisie de sa vie lui pesait. Il aurait voulu faire autre chose. Il aimait son métier, mais ce qu’on lui donnait à faire ne l’intéressait pas. Il se sentait capable de faire tellement plus. Il subissait le poids d’un potentiel gâché. Il se rassurait comme il pouvait, en se disant que sa situation n’était pas pire que celle des autres. Peut-être même plus enviable ; il était bien payé pour le travail qu’il faisait, en comparaison de métiers moins qualifiés mais plus épuisants. Oui, de ce côté-là, sa situation était enviable.

Enviable mais ennuyeuse.

Parfois, il regardait les rails du métro et comprenait pourquoi certains s’y jetaient pour en finir. Une solution définitive à des problèmes temporaires ! Vraiment ? Que gagnait-on, en fin de compte ? Rien. Une vie à lutter pour s’en sortir le mieux possible et ne rester qu’un inconnu, perdu dans la masse. Un simple informaticien comme les autres, sans plus de talent que la plupart des gens. Et par talent, il ne songeait pas au talent facile des vedettes de téléréalité. Non, il pensait au vrai talent, le don du ciel, l’exception, le trait de génie, l’inspiration du divin. Ce talent-là.

Il se força à arracher son regard des rails et le poser sur autre chose. Il observa son voisin de quai qui observait sa montre avec agacement. Comme tous les voyageurs, il devait être pressé par la vie, au point de consulter sa montre toutes les trente secondes. Pourquoi était-ce si long ? Y avait-il un problème ? Pourtant, les haut-parleurs n’avaient diffusé aucune annonce de retard.

Grégory sourit. Non, il n’était pas le seul à supporter cette vie.

Par mimétisme, il regarda l’horloge du quai. 7 h 33 ; la rame apparut au bout de la station.

« Ah, enfin ! murmura-t-il en poussant un léger soupir de soulagement. »

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