Le Mois de Henri, anecdotes, poésie, faits recueillis dans le "Journal du Bourbonnais", par H. de Jailly...

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Dentu (Paris). 1832. In-12, IV-186 p., planche.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1832
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ANECDOTES,
POÉSIE , FAITS RECUEILLIS DANS LE JOURNAL
DU BOURBONNAIS ,
Un Troubadour
Est tout amour,
Fidélité, constance.
Et sans espoir de récompense !
se vend> AU PROFIT DE PAUVRES PENSIONNAIRES DE LA
LISTE CIVILE.
CHEZ DENTU, AUDIN ET HIVERT, LIBRAIRES.
A MOULINS,
CHEZ P.-A. DESROSIERS , IMPRIMERIE-LIBRAIRE.
1832.
COURTE EXPLICATION.
ON a bien voulu trouver quelque
mérite au Mois de Henri; nous nous
sommes décidés à en étendre la publi-
cité, et qu'aurions-nous à craindre à
être plus connus ?
Nous ne conspirons pas, nous re-
grettons,
Nous n'accusons personne, et nous
plaignons beaucoup de gens.
Tout cela n'est assurément ni dan-
gereux , ni surtout contagieux.
Nos opinions, depuis 1815, sont
restées les mêmes; nous avons loué
parce que nous aimions ; nous aimons
toujours, nous louons encore.
Il n'y a que deux partis en France :
celui qui regarde la monarchie de
Saint-Louis comme tombée à jamais
dans l'abîme des temps ;
Celui qui croit qu'elle en doit sortir
pour dominer les âges.
Et nous , quelque soit son sort,
nous aurons eu des chants de triomphe
pour ses jours de gloire, nous en
avons de tendre sympathie pour ses
jours d'adversité.
Le lierre n'abandonne pas l'ormeau
déraciné qui lui sert d'appui; ils se re-
lèvent ou meurent ensemble.
LE mois de mai, dans plusieurs pro-
vinces de France , est placé plus spé-
cialement sous l'invocation de la Vierge
divine, il se nomme alors le mois de
Marie.
Nous voulons appeler le mois de
septembre le mois de Henri, on devine
pourquoi.
Le cuite de la Vierge est sacré, que
celui du malheur soit permis.
Sur une terre de liberté on ne vou-
dra ni contraindre un sentiment, ni
défendre un hommage.
Il n'est point ici question d'une opi-
nion, politique, ce n'est pas un nou-
veau roi que notre faible voix demande
à saluer, c'est un enfant plein de charme
et paré d'innocence qu'elle se prend à
consoler.
Courtisan des grandeurs , ne tour-
mentez pas une noble pensée , laissez
parler un courtisan de l'exil.
Henri est né le 39 septembre , cha-
que jour de ce mois , le Journal du
Bourbonnais , fidèle à sa mission , a
renfermé dans son feuilleton , et sous
le titre de mois de Henri, un trait, un
mot, une anecdote, quelques vers, un
souvenir !
MOIS DE HENRI.
L'AVEUGLE D'EDIMBOURG.
" Tu as perdu ton vieil ami, ton guide fidèle ,
pauvre aveugle , console-toi ! Voilà mon petit.
Love , c'est un enfant de Thisbé. Thisbé que tu
connais , qui suit partout ma bonne tante , qui ne
l'a jamais abandonnée, qui n'a jamais cessé de l'ai-
1
(2)
mer. On me l'avait donné pour mes étrennes, il
est si gai, si leste, si agaçant ; nous faisions ensem-
ble tant de sauts, tant de gambades ! j'en raffolais ;
mais je puis m'en passer. Pauvre aveugle , sans
guide , sans ami, que deviendrais-tu ? Tiens le
voilà... Comme déjà il te caresse! Il est bon, il est
intelligent, il t'aimera avec transport ; il te con-
duira avec prudence. Pauvre aveugle , console-
toi ! »
Et le chien , comme s'il lisait dans la physiono-
mie expressive du jeune Henri tous les sentimens ,
toutes les émotions de son ame compatissante et
bonne , redoublait ses caresses. L'aveugle ému le
baisait mille fois, le serrait entre ses bras ; sa bou-
che eût voulu exprimer en même temps sa recon-
naissance au jeune prince ; son coeur était trop
agité. Il sanglottait, il riait tout à la fois. Cette
figure naguère si morne , si mélancolique , s'épa-
nouissait comme une fleur à la rosée du matin ; ses
rides disparaissaient ; une teinte de satisfaction et
presque de bonheur venait colorer ses joues dessé-
chées par la misère et la privation des plus douces,
jouissances de la vie.
(3)
Qu'il était heureux en ce moment, le bon Henri!
comme il jouissait de la joie du pauvre aveugle !
Un malheureux, privé de la lumière, ne voit, ne
connaît rien que ce qu'il touche. Son chien est pour
lui tout à la fois l'ami, le serviteur, le conseil de
sa vie. Les caresses que l'aveugle d'Holy-Rood fai-
sait à Love, exprimaient ses sentimens pour son
nouveau guide, et presque un culte pour son bien-
faiteur. Il ne pouvait cependant contempler la
pose à la fois élégante et noble du jeune prince ,
la douce sérénité de son visage , l'expression tout
à la fois tendre et animée de son regard ; mais il
avait entendu sa voix , cette voix où se peignait
l'affectueuse compassion du coeur, unie à la fermeté
de la résolution , aussi nécessaires pour faire des
bonnes oeuvres qui exigent des sacrifices que pour
accomplir de grandes actions. Son imagination lui
peignait un ange descendu sur la terre pour le
consoler, celle de Henri le ramenait à tout ce qu'il
aimait.
« O ma mère ! que n'êtes-vous là , s'écrie le no-
ble enfant, palpitant de joie du bonheur qu'il vient
de faire... Ma mère ! Qu'ai-je dit, ma pauvre
( 4 )
mère! J'avais oublié vos malheurs , vos dangers....
les dangers que vous courez pour moi... Et tandis,
que je recueille avec délices l'expression naïve de
la reconnaissance de ce brave homme à qui je n'ai
donné qu'un chien , vous ne rencontrez peut-
être que des ingrats et des ennemis parmi ceux que
vous avez comblés de bienfaits. Ma pauvre mère !
ils vous ont proscrite, ils nous ont tous proscrits
que leur avions-nous fait ? Grâces à Dieu ! rien ;
ce n'est pas la France , ce n'est que quelques-uns;
mais vous , mon oncle d'Orléans , vous , ma tante ,
qui me faisiez tant de caresses , je ne puis croire
que vous nous ayez abandonnés pour toujours ; ni
Vous non plus, mes cousins et mes bonnes cousines,
si empressés , si prévenans , si attentifs pour votre
Henri et sa petite soeur. Ah! vous le pouvez, faites-
nous rentrer bien vite dans notre patrie. On me
trouve trop jeune , peut-être , pour régner. Eh
bien ! j'attendrai tant qu'on voudra ; mais je tra-
vaillerai tant, tant, que bientôt on me jugera digne
de marcher à la tête des Français. Oh ! comme j'en
serais fier... Malheur à l'étranger, s'il manquait à
la France; je me battrais comme: Henri IV, et
( 5)
comme lui, je saurais trouver des Sully pour gou-
verner.
« Mais j ma mère ! ma pauvre mère ! qu'êtes-
vous devenue ? errante au milieu de vos fidèles de
la Bretagne et de la Vendée , y trouvez-vous au
moins un asyle pour reposer ? Les méchans ! ils
voulaient m'ôter jusqu'à mon nom ; à les entendre,
je n'étais pas votre fils. Ah ! je les en défie !... une-
autre qu'une mère ferait-elle ce que vous faites...
Pardonnez , ma mère , une faiblesse à votre fils ;
malgré votre défense ; je tremble... s'ils trouvaient
un autre Louvel !.... Arrêtez , malheureux ! res-
pectez Caroline de Berri, gardez, gardez, si vous
voulez , tout le reste , mais laissez-moi ma mère,
ma pauvre mère.. "
Ah ! noble enfant, ne crains rien , Dieu protège
la veuve et l'orphelin ! grandis en vertu, en sa-
gesse ! Nous suivons pas à pas tes progrès ; quel
que soit le sort qui t'attend, tu seras toujours un fils
de France , ce titre si beau, si noble, dont ton âme
est fière, il ne se perd pas dans l'exil.
(6)
CE QUE J'AIME
J'aime le lis qui vient d'éclore
Du souffle embaumé du zéphir,
Quand iln'est plus je l'aime encore
D'espérance et de souvenir :
Mais si le soir un sombre orage
Courbe sa tige et sa blancheur,
Je l'aime alors bien davantage ,
J'aime le lis, c'est une fleur.
J'aime des bois le. vert feuillage ,
Sous un ciel que l'aube blanchit,
Et la fleur du prunier sauvage
Près de la feuille qui verdit ;
Sans orgueil, mais sans défiance ,
Moi je confesse ma couleur :
( 7)
J'aime le vert, c'est l'espérance ,
J'aime le lis , c'est une fleur.
J'aime au coeur d'une jeune mère
Le bouillant courage des preux ;
S'il est aveugle et téméraire,
Ah ! c'est bien lui, je l'aime mieux ;
Pourquoi craindre, pourquoi me taire?.
Est-ce un crime que la candeur ? ,
J'aime Blanche , c'est une mère ,
J'aime le lis, c'est une fleur.
J'aime un enfant dont l'âme est pure
Comme est pur l'éclat du cristal,
L'orphelin qui croît sans murmure ,
Loin des siens et du sol natal ;
Je le dis , serait-ce imprudence ?
Point ne conspire au fond du coeur...
J'aime un enfant, c'est l'innocence ,
J'aime le lis, c'est une fleur.
(8)
ST.-CLOUD. — LA ST.-HENRI EN 1830
C'était hier la St.-Henri. A une
heure nos chevaux étaient mis ; vers deux heures
nous sommes arrivés à St.-Cloud. La route était cou-
verte de voitures remplies de femmes élégantes et
de jolis enfans. A peine arrivés, nous avons été in-
troduits chez Mgr. le duc de Bordeaux. Le prince
était charmant , joyeux , rayonnant ; ses cheveux
blonds, ses yeux bleus , sa gentille taille si gra-
cieuse et si svelte , tout cela était encore plus vif,
plus animé qu'à l'ordinaire. Il nous a reçus à mer-
( 9 )
Veille ; ma mère était suivie d'un, paysan alsacien
enfermé dans une caisse , qu'elle était chargée de
lui offrir le jour de la St.-Henri ; le prince s'ap-
procha , et tout en remerciant, il essayait d'en-
trouvrir la caisse avec son petit sabre , lorsque.
M. de Damas pria fort brusquement Monseigneur de
prendre patience: On ouvrit enfin, et j'eus un vrai
plaisir à voir surgir un bon alsacien avec son gilet
rouge , son chapeau à trois cornes où brillait une
cocarde blanche. Cela me rappela le voyage de
Charles X à Strasbourg. Je crus revoir tous ses
braves paysans, si graves avec leurs grands habits, si
joyeux avec leurs écharpes blanches tranchant sur
leurs grands gilets rouges. Le prince remercia en-
core , nous descendîmes dans la salle qui précède
la grande galerie. Tout était plein d'enfans, de fi-
gures heureuses et souriantes; des femmes, des mè-
res , un air de famille ravissant. Un seul visage
m'attrista ; c'était Mme. de Bourmont. Je venais
d'apprendre à Paris la mort.de son fils Amédée.
La pauvre mère était là avec ses deux filles, heu-
reuse, et disant qu'il allait mieux ; elle ne savait
rien encore !.... Enfin le prince descendit : le roi
1.
( 10)
vint ensuite ; car hier le roi était tout-à-fait sur le
second plan. Henri de Bordeaux était Henri V
pour un jour ; puis sa mère, Madame, duchesse de
Berri ; Madame, rieuse, enjouée, spirituelle , avec
son pied mignon , sa physionomie si bonne et si
franche , ses allures si rapides et si résolues. Le
jeune prince aperçut encore ma mère, courut à
elle et lui dit : « Madame soyez tranquille , il est
» à merveille ; Louise l'a couché dans le lit de
» M. de Damas. » Je souris machinalement, car je
ne pensais plus guère au paysan. Je ne voyais plus
le salon aux lambris dorés , les parures brillantes,
les maréchaux de France, les gentilshommes avec
leurs broderies d'or. Henri de France m'occupait
seul. Je le dévorais de mes regards, et jemedisais,
plein d'un sentiment iudéfinissable d'enthousiasme:
« Qu'on serait heureux de mourir pour cet en-
» fant! » Cependant les portes s'ouvrirent, on
entra dans la grande galerie toute dorée , toute
brillante , avec ses superbes peintures ; c'était un
goûter : là encore Henri était roi ; ses sujets , dont
le plus âgé avait douze ans , partageaient le repas
de fête et s'en donnaient à coeur-joie. Le goûter fini
( 11 )
Ou passe au jardin. Le prince , à la tête d'un ba-
taillon tout composé d'enfans de son âge , faisait
flotter au bout d'une petite lance une flamme blan-
che avec trois fleurs de lys. Nous le suivîmes au
Trocadéro ; c'était là qu'était la fête. De petits théâ-
tres placés sous les arbres représentaient la cam-
pagne d'Alger, car le canon français grondait encore,
et le drapeau blanc était tout noir de la poudre de
Staoneli. C'était une bienheureuse idée que ces
images de guerre sur les verts gazons du Troca-
déro , que ces fêtes d'une conquête récente mêlée
au souvenir d'une ancienne victoire. Ici on prenait
la Casauba ; là était Staoneli semé de morts et de
fuyards : on voyait le feu , on sentait la poudre ;
on était heureux. Cependant Henri et Louise, Ma-
dame elle-même , distribuait aux enfans de petits
sabres, de petits fusils, des cadeaux guerriers. Un
jour , me disais-je , ce ne sera plus des enfans,
mais des hommes qu'il armera chevaliers. Son pe-
tit drapeau blanc ne flottera plus à la tête d'une
troupe d'enfans ; son panache guidera les braves à
la victoire. Cependant le petit drapeau blanc s'a-
gita encore ; le roi suivit, donnant le bras à Made-
( 12 )
moiselle d'Orléans. Je ne sais pourquoi cela me fît
mal. Ces d'Orléans me remuent, je n'aime pas
à les voir si près de leurs aînés. Nous suivîmes aussi,
là était le savant éléphant, du reste fort bien ap-
pris , et, qui plus est ; très-courtisant ; en voici la
preuve : au moment où Henri de France battait
des mains joyeusement, l'éléphant s'approche du
prince et lui offre en se courbant le genou un su-
perbe bouquet de lys. Toute la petite troupe se
recule effrayée. Henri seul s'avance et fixant sur
son vassal agenouillé ce regard fier , si gracieux
dans un enfant, il prend le bouquet et le remet à
sa mère, radieux et triomphant. Un autre spectacle
nous attendait encore au fond de l'orangerie ; un
théâtre était dressé ; je ne dirai pas ce qu'il repré-
sentait, je ne m'en occupais guère ; c'est là que je
vis Madame de plus près. Je l'observai long-temps,
et au milieu de son enjouement et de son gracieux
abadon, je retrouvai dans son regard résolu, dans
le caractère de fermeté répandu sur tous ses traits,
la Jeanne d'Albret du nouvel Henri. Entourée d'en-
fans qui se pressaient aux premiers rangs, elle sem-
blait être leur mère à tous. Elle les soignait, les
( 13)
plaçait, leur demandait s'ils étaient bien. Aussi toutes
les mamans avaient les yeux fixés sur elle, heu-
reuses quand la princesse adressait un mot à leur
enfant: Cependant le roi causait gracieux et triom-
phant. Le bon prince ! il avait l'air si bien de la
gloire de ses Français : Il répétait avec enthou-
siasme tous les détails de cette belle campagne. De
temps en temps seulement, il jetait an coup-d'oeil
triste sur madame de Bourmont. Il venait d'appren-
dre la mort de son fils. Le spectacle était fini ; on
sortit, et comme la foule s'écoulait lentement-, je me
trouvai à côté du maréchal ***, fort près d'une des
fenêtres de l'orangerie. Au même instant il se
tourna vers son voisin, et lui montrant la fenêtre ;
« maréchal, lui dît-il, il y a juste trente ans, voilà
par où nous fîmes sauter le Conseil des cînq-Cents. »
Et ces mots furent suivis d'un regard d'intelligence
qui semblait dire : on serait tout prêt à recommen-
cer. Cependant la salle se vidait , nous sortîmes et
nous retrouvâmes notre voiture dans la cour du
château ; en remontant, ma mère me dit : n'est-ce
pas que le roi était charmant ; pour le coup, m'é-
criai-je , ils ne diront plus qu'il n'a pas le coeur
( 14 )
français , voilà une victoire qui le rajeunit de dix
ans !
Cette simple histoire d'une fête touchante, écrite
si près des jours du malheur , empreinte de ces
détails personnels où l'abandon et la négligence
même impriment le cachet de la vérité, aura peut-
être quelque charme pour ceux dont le coeur fidèle
sait encore se souvenir. Ce n'était rien en 1830. En
1832 c'est plus qu'une fête , c'est la dernière cou-
ronne que la France libre et heureuse plaçait sur
la tête du duc de Bordeaux. Gloire ancienne, gloire
récente , passé, présent, avenir, tout était là , et
tout cela c'était pour un enfant. C'étaient les der-
nières fleurs que les proscrits cueillaient sur le sol
de France , et ces fleurs étaient pour un enfant.
Quinze jours encore, et tout avait fui. Quinze jours
encore, et le vieux roi ne donnait plus le bras à Made-
moiselle d'Orléans dans les salons de St.-Cloud.
Quinze jours seulement, et toutes les fleurs de la
fête étaient fanées et flétries , et Henri de France
n'était plus le duc de Bordeaux , et sous les por-
tiques de la royale demeure de Philippe-d'Orléans,
des hommes gagés répandaient lâchement l'insulte
contre ses parens proscrits. ( Gaz. de F.-Comté. )
( 15)
EXTRAIT D'UNE LETTRE DE LONDRES.
" JE vous ai promis quelques détails sur mon
excursion en Ecosse, et je m'empresse de vous sa-
tisfaire. Mon voyage a été une longue promenade
de près de deux cents lieues dans un vaste jardin
anglais. La ville d'Edimbourg est vraiment extraor-
dinaire. On peut l'appeler la ville des contrastes.
Je n'en ai jamais vu de plus sale et de plus pro-
pre , de plus belle et de plus laide , de plus mes-
quine et de plus monumentale , de plus correcte
et de plus irréguliére , de plus vivante et de plus
déserte ; vous êtes bien impatient sans doute d'a-
(16)
Voir la clef de ces oppositions bizarres , rassurez-
vous, c'est qu'au lieu d'une ville, à Edimbourg il y en
a deux , la neuve et la vieille ; la première rap-
pelle la rue de la Paix et la rue de. Castiglionne ;
la seconde , le quartier de l'Hôtel-Dieu et le fau-
bourg St-Marceau ; il existe, mon ami, dans cette
vaste cité , un antique château qui vous intéresse
plus que le reste du monde, et dont vous voulez que
je vous parle ;entrons donc ensemble dans cette de-
meure triste et sombre ; hélas ! c'est une prison que
nous allons visiter ; elle fut toujours l'asile des il-
lustrations malheureuses; aujourd'hui elle renferme
pour nous le passé , le présent et peut-être l'ave-
nir.
» Nous voici à Holy-Rood ; prenons l'infortune
par ordre de date , et donnons un moment à la
plus belle et à la plus infortunée des reines ; c'est
là que , veuve d'un roi, Marie pleurait la France
où elle futélevée; on y voit sa chambre à coucher,
on y conserve religieusement les meubles qui fu-
rent à son usage , mais ils ne retracent qu'impar-
faitement son souvenir ; des malheurs récens les
rappellent bien mieux encore:
" La noble famille; qui habite ce château royal,
jouit d'une santé parfaite; elle a su se concilier l'a-
mour de tout ce qui a d'honnête dans le pays ;
Charles X supporte son malheur avec calme et no-
blesse , il ne se plaint de personne. Mme; la du-
chesse d'Angoulême a toujours une mémoire fort
extraordinaire; elle se rappelle , sans le moindre
effort, toutes les dates, et cite avec empressement
les noms des personnes qui lui ont donné des
preuves d'attachement : quant aux autres , elle n'en
parle pas. Elle est constamment un modèle de
bonté, de courage et de résignation ; mais lorsqu'on
cause de la France , ce qui arrive souvent , elle
trouve encore des larmes. Elle aime son neveu et
sa nièce comme la plus tendre mère , et s'occupe
avec une ardeur infatigable de tout ce qui les con-
cerne. M. le duc d'Angoulême, entièrement déta-
ché des grandeurs du monde, est bon et affectueux
pour tout ce qui l'entoure; ce prince, qui a renoncé'
au trône , semble jouir sans regrets des douceurs-
de la vie privée. Mademoiselle est mieux, millefois-
mieux, que je ne pourrais vous le dire ; sa gouver-
nante en a fait une personne des plus distinguées, à
( 18)
l'âge où l'on n'est encore qu'un enfant. J'ai eu le
bonheur de voir souvent cette jolie princesse , d'ê-
tre admis chez elle, de causer avec elle assez lon-
guement , et, sous tous les rapports , je la trouvé
charmante. Dieppe tient une grande place dans ses
jeunes souvenirs ; elle pense avec joie et regret à
ses bons habitans. Quant à Henri, je l'ai trouvé au-
dessus de tout ce que j'avais imaginé. L'auteur de
sa Vie anecdotique n'a rien dit de trop ; il n'a pas
même dit assez. Je ne m'étais pas fait l'idée qu'il
fût possible d'être mieux; Il y a de la race et de
l'avenir dans toute sa personne ; et depuis deux
ans il s'est formé d'une manière presque inconce-
vable. Parlons d'abord du moral ; sa pensée est
heureuse et vive, il n'a pas la moindre timidité ; il a
de l'esprit, du jugement et de l'instruction; il a fait
et fait encore tous les jours des progrès étonnans :
j'ai souvent assisté à ses leçons , et j'ai été émer-
veillé de la manière dont il explique le latin et
dont il comprend l'histoire ; je dis comprend, car
ce n'est pas sa mémoire qui répète , c'est son in-
telligence qui rapproche les événemens et les da-
tes. Quant au physique , il se porte à merveille ,
( 19 )
il est fort, il est bien fait et leste,' gracieux et dis-
tingué. Sa figure est douce, spirituelle, expressive
et animée. Il fait des armes à merveille ; il a un ex-
cellent coup de fleuret : au pistolet, il casse quatre
poupées sur six ; il monte supérieurement à che-
val, le dirige lui-même et saute la barre sans bou-
ger , comme les meilleurs élèves de Franconi:
Vous pouvez croire tout cela , car je l'ai vu. Pen-
dant quinze jours que j'ai passés à Holy-Rood , je
lui aI entendu dire une foule de mots heureux. Un
de mes amis a composé , pour les nobles hôtes du
palais des Stuarts , des vers charmans qu'il leur a
laissés ; c'est plus que les poètes du juste-milieu
n'en ont fait en deux ans pour le gouvernement de
juillet. J'étais bien attendri en quittant cette famille
vénérée dont l'union touchante ajoute tant de char-
mes aux momens qu'on passe près d'elle; Je n'ai
pu retenir mes larmes en pressant dans mes mains
celles de ces deux enfans qui croissent dans la terre
d'exil, comme de beaux lys frappés par la tem-
pête. « Au revoir ! m'ont-ils dit tous deux ; au re-
voir !....;. Ce mot est à la fois cruel et doux ! »
( Gazette du Languedoc. )
(20)
ANECDOTES.—CITATIONS.
LE duc de Bordeaux se distingue par une grande
vivacité dans les manières comme dans l'esprit.
« Un jour , en agitant son sabre , il atteint la joue
» d'un valet de pied qui s'empresse de cacher avec
» son mouchoir, l'écorchure que le prince lui avait
» faite. Madame de Gontaut s'en aperçoit et lui
». demande son arme : —Non , répondit Henri,
" je ne remets point mon sabre à une femme. —
" Monseigneur, rendez-moi. ce sabre: — Non;
" non , je ne veux.pas. Aussitôt il court à l'officier
" des gardes du corps qui se trouvait là, et lui don
(21)
" nant son sabre avec l'élan d'un brave qui veut
» du moins sauver l'honneur militaire , il lui dit,
» avec une expression très-remarquable : Mon
» camarade prenez mon sabre... à la bonne
» heure vous , mais jamais à une femme ; non,
" jamais. "
Un autre trait fera juger de l'intérêt qu'il attache
à l'honneur et à la gloire du nom qu'importe : « Son
» instituteur lui faisait repasser , ainsi qu'à MADE-
» MOISELLE , la leçon d'histoire de la semaine pré-
» cédente ; arrivé au règne de François Ier, et au..
» chapitre du. connétable de Bourbon : — Com-
» ment appelez-vous, lui dit-on, ce connétable qui a
» trahi la France? — Il ne répond rien.—Eh
» bien ! Monseigneur, l'avez-vous oublié?—Même
» silence.— Alors je vais le demander à MADEMOI-
» SELLE.— Ah ! répond vivement le duc de Bor-
» deaux , je m'en souviens bien, mais je ne veux
» pas le dire. — Et pourquoi cela ? — Ce qu'il a
» fait est horrible.— Sans doute , mais l'histoire
» dit le mal comme le bien.— C'est égal, cela me
" ferait trop de peine de prononcer ce nom-là
" mais je sais bien ce que je ferai ; je l'appelle-
(22)
" rai le mauvais connétable ; car je ne pourrai
» jamais nommer Bourbon un homme qui a trahi
" la France. » Voilà son ame et son esprit.
Plus lard, dans l'exil, il sut prouver l'amour qu'il
ne cessait de porter à la France. « Au moment où
" les illustres proscrits quittèrent le séjour du Lul-
» worth pour aller en Ecosse , MADEMOISELLE dit à
» son frère : « Je suis plus heureuse que vous , je
» ferai le voyage par terre : et vous , vous irez
" par mer ; vous ne verrez rien.— Ah ! je ne vou-
» drais pas changer avec vous, répondit Dieu-
» Donné, je verrai la France. » Ce mot partit à
l'instant ; c'était l'éclair du coeur.
Un trait vraiment singulier donnera l'idée de
la sagacité judicieuse dont il fait preuve pour
rapprocher dans sa pensée les époques diverses.
« Le professeur racontait qu'Alexandre s'était en-
» dormi la veille de la bataille d'Issus. Mgr. le duc
" de Bordeaux prend la plume et trace cette note :
» Alexandre.— Issus.
» Enghien.— Rocroi. ( L'Orléanais. )
( 25 )
Un jour, de ses vertus notre France embellie ,
A ses soeurs, comme Cornélie.
Dira : Voilà mon fils , c'est mon plus beau trésor.
(Ode sur la naissance du duc de Bordeau)
Ces vers sont de M. Victor Hugo ; sa muse dans
la même ode lui inspirait ces expressions délicates
et généreuses :
Puisses-tu , né dans la souffrance.
Et de ta mère, et de la France,
Consoler la longue douleur.
( Même Ode. )
Le sort a voulu démentir la prédiction du poète,
et sa muse ne forme plus aujourd'hui les mêmes
voeux. Elle ne dit plus comme autrefois :
Rattachez la nef à la rive,
La veuve reste parmi nous :
Et de sa patrie adoptive
Le ciel lui semble enfin plus doux.
(24)
La veuve et son fils sont maintenant dans l'exil,
et s'ils tentaient de rattacher leur nef à la rive, il
ne resterait plus au poète qu'à leur dire :
Heu !' fuge crudeles terras, fuge littus avarum.
Et le petit-fils du Béarnais n'aurait plus qu'à s'é-
crier comme la jeune Israélite ;
Hélas ! si jeune encore,
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?
Ma vie à peine a commencé d'éclore.
(Esther , Acte I. Scène 5. )
L'enfant des souvenirs doit trouver quelques.
charmes dans la fidélité de notre coeur et de notre
mémoire ; les vers suivans ont-ils été portés j usqu'à
lui, ils nous paraissent respirer une douce mélan-
colie.
AIR ; Pourquoi me fuir.
Oiseau d'exil, passagère hirondelle ;
Viens m'annoncer les beaux jours du printemps.
(25)
Le doux zéphir te prêtera son aile ,
Viens m'annoncer le retour d'un enfant.
Quand tu reviens , dans ta course légère ,
Bravant les flots tu planes dans les airs ;
D'autres bannis , sur la terre étrangère,
Pleurent assis sur le rocher des mers.
Fille des rois , tu me parais les plaindre ;
Passe en Ecosse et vole auprès de moi,
Tu me diras : dois-je espérer ou craindre ,
Les exilés viendront-ils avec toi ?
Aimable oiseau que le printemps appelle ,
Zéphir s'éveille , et, soumis à sa loi,
Tu reviendras à ton berceau fidèle ;
Les exilés viendront-ils avec loi ?
Les as-tu vus , 6 rapide hirondelle !
Les as-tu vus , les jeunes exilés ;
Vis-tu leur mère as-tu volé près d'elle :
Les deux enfans seront-ils rappelés ?
Les as-tu vus, ces deux lys d'innocence ,
Les as-tu vus , ces deux enfans de roi.
As-tu donc entendu leurs soupirs pour la France
Pauvres bannis !l ! viendront-ils avec toi ?
( Gazette du Périgord ). 2
( 26)
SOUVENIR D'HOLY-ROOD. — AVRIL 1832,
LECON D'ÉQUITATION DE MGR. LE DUC DE BORDEAUX,
LE cours d'histoire de Monseigneur le duc de
Bordeaux venait de finir, lorsqu'on vint le cher-
cher pour le conduire au manége ; Messieurs ,
nous dit le prince , je vais prendre ma leçon d'é-
quitation, si vous voulez y venir, je vous y
verrai avec plaisir.
( 27)
Nous nous bâtâmes de nous rendre au lieu in-
diqué.'
Des que le jeune prince fut descendu de voi-
ture, il monta dans la salle de manége , on lui
amena son cheval qui avait une selle anglaise sans
étriers. Le prince enjamba son cheval avec tant
d'agilité que nous en fûmes. surpris ; nous pûmes
admirer alors sa tournure élégante et svelte ; son
regard était vif et animé; on eût dit qu'il allait pas-
ser en revue des bataillons français.
La leçon commença.
L'écuyer avait rarement besoin de reprendre
son élève qui paraissait vivement désirer obtenir
les suffrages des spectateurs qui tous étaient fran-
çais.
Au pas , au trot et au galop il était toujours d'a-
plomb comme s'il eût monté à cheval depuis long-
temps, et cependant il n'y avait que peu de mois
qu'il se livrait à cet exercice.
Lorsque le prince voulut faire entrer son cheval
dans les piliers , il eut une vive résistance à vain-
cre ; le cheval se cabrait, se jetait par côté , mais
(28)
ne put arriver à désarçonner son intrépide cava-
lier. Nous remarquâmes que les traits du prince
s'animaient de plus en plus, ses yeux se remplirent
de feu , il était impatient de sortir vainqueur de
cette lutte.
Enfin , après quelques instans d'une résistance
opiniâtre , le cheval fut forcé de céder, il entra
dans les piliers.
La joie se peignit alors sur la figure du prince ,
et nous applaudîmes à son adresse autant qu'à sa
persévérance.
Le premier cheval était à peine sorti qu'on en
amena un autre ; celui-là était fort et vigoureux :
Monseigneur devait le monter pour franchir les
barrières.
L'écuyer ne laissa pas reposer le jeune prince
un seul instant : il ne fit, pour ainsi dire , que-
passer d'un cheval sur un autre , et cependant il
n'était nullement fatigué.
Lorsque l'écuyer annonça qu'il fallait faire sau-
ter le cheval, le prince parut hésiter : c'était la
(29)
première fois qu'il allait franchir une barrière'
haute de près de quatre pieds.
Je m'approchai de lui dans cet instant : Est-ce
que par hasard Monseigneur aurait peur, lui dis-je;
moi peur, reprit vivement le prince , je n'ai ja-
mais connu ce mot-là.
Et pour me prouver qu'il disait vrai, il tourna
bride , lança son cheval au galop, et escalada la
barricade.
J'ai dit que le prince n'avait pas d'étriers.
Il fut un instant ébranlé sur sa selle ; mais il eut
bientôt repris l'équilibre. Son cheval continua sa
course, arriva et passa une seconde ibis par-dessus
la barrière. Eh bien! Monsieur, me dit le prince ,
vous voyez si j'ai peur.'
Plusieurs fois encore le cheval renouvela les
mêmes sauts et le jeune enfant resta toujours ferma
sur sa selle:
Pendant que le cheval parcourait l'espace , le
prince salua les spectateurs : Pour décrire l'im-
pression profonde que fît sur nous le salut de l'en-
(30)
fant, je ne puis que dire que nous fûmes convain-
cus que si nos jeunes soldats noircis au soleil d'Afri-
que avaient vu leur drapeau criblé de balles, salué
par Henri de France , avec ce mélange de grâce
d'enfant et de dignité de prince , ils n'auraient pu
retenir leur vive émotion ; leurs fronts couverts de
lauriers se seraient inclinés devant l'enfant des
rois ; peut-être auraient-ils pensé à tant de ses
aïeux qui , nés comme lui du sang français, ont si
souvent conduit nos pères à la victoire.
LÉOPOLD DE CONNY.
(31 )
JOAS.
ELEGIE HEBRAÏQUE.
LE noble enfant veillait sur sa modeste couche ;
Il l'arrosait de pleurs , et de sa triste bouche,
La plainte s'exhalait avec un long soupir.
« O Mon Dieu! qu'ai-je fait pour subir ta colère?
« Orphelin , exilé , sans patrie et sans père ,
« Mon Dieu , fais-moi mourir.
(32 )
« Et pourtant on m'a dit qu'au jour de ma naissance,
« Israël enivré de joie et d'espérance ,
« Entoura mon berceau , me couronna de fleurs.
« Hélas ! j'ai pu compter à peine douze années ,
« Et déjà sur mon front les fleurs se sont fanées ,
« Et je verse des pleurs.
« Pour première leçon une mère chérie
« Me fit balbutier le nom de ma patrie.
« Au trône je rêvais comme on rêve au plaisir.
« Souvent je m'éveillais au bruit d'une victoire ;
« J'étais environné de bonheur et de gloire ,
« Et d'heureux avenir.
« J'aimais à voir briller la lame d'une épée ,
« J'aimais à voir du fer l'étincelle échappée.
« Les larmes me plaisaient et servaient à mes jeux;
« Le soldat souriait à mon ardeur guerrière
« Et disait : il saura soutenir la bannière
« Des héros ses aïeux.
« Quand je sortais, l'amour volait sur mon passage ;
« Il entourait mon char, il m'offrait son hommage,
(33)
" Et j'étais fier des voeux que l'on formait pour moi.
« La foule, en me voyant, paraissait dans l'ivresse,
« Jérusalem jetait un long cri d'allégresse
« Pour saluer son Roi.
« Mais ton bras, ô Seigneur ! a brisé ma couronne ;
« Ce peuple qui m'aimait m'a repoussé du trône,
« Et mon âge n'a pu fléchir mes ennemis.
" Hélas ! hier encore était un jour de fête ;
« Aujourd'hui je ne sais où reposer ma tête :
« Quel crime ai-je commis ? ».
3.
(34)
HENRI DANS LES MONTAGNES D'ECOSSE.
Où allaient ces montagnards à la démarche jo-
yeuse et fière, en grand costume national, le bou-
clier sur l'épaule, la claymore et le dirk à la cein-
ture , la toque bleu et la cocarde blanche sur le
front ?
Un nom d'une douce harmonie à l'oreille des
martyrs de la fidélité, avait passé comme une brise
parfumée sur les montagnes d'Ecosse ; les barques
endormies au rivage des lacs , s'étaient balancées
sur les flots ; le son des cornemuses avait fait tres-
(35)
saillir la jeune fille dans les vallées : « C'est l'air
» sacré du rendez-vous , avait dit le vieux pâtre,
» levons-nous et marchons. »
Et les débris presque effacés des clans de Mac-
Donald, de Lochiel, de Glengarry, de Mac-Gre-
gor , descendirent sur lés bords de l'océan , pour
montrer au dernier rejeton des rois de France la
place où le dernier des Stuarts, seul avec son épée,
son courage et son bon droit, avait déployé son
royal étendard. Hélas ! ils n'espèrent plus qu'un
nouveau Charles-Edouard vienne des rives étran-
gères les appeler à la conquête du trône de ses
aïeux; lorsqu'une voile blanche se montre au loin
sur l'océan, leurs regards mélancoliques ne cher-
chent plus à reconnaître la frégate de l'héroïque
chevalier. Mais depuis qu'un autre vaisseau parti
des côtes de France , a traversé les mêmes flots,
chargé de toutes les douleurs que des revers
inouis peuvent amasser sur des têtes royales , ces
coeurs où la fidélité survit à l'espérance, semblent
s'être épris d'une douce chimère et se nourrir d'une
touchante illusion. On dirait que dans ce jeune roi
que la tempête a jeté, sans titres et sans couronne,
(36)
sur les rochers sauvages qu'ils habitent, ces pauvres
montagnards chérissent une vivante image , et vé-
nèrent le triste souvenir des princes pour qui leurs 1
pères sont morts , et dont le dernier emporta tout
leur amour dans la tombe. Les grâces attrayantes
remplacent sur le front de ce royal enfant, l'éclat
du diadême , le feu de son noble regard , son ai-
mable bonté , son adresse et sa force dans leurs
jeux favoris, tant de malheurs enfin avec tant d'in-
nocence et de courage , ont achevé de lui gagner
les coeurs de ces hommes généreux qui semblent
nés , comme-leurs pères, pour s'attacher à la mau-
vaise fortune des rots.
Le 9 juillet de cette année, mille de ces fidèles
montagnards étaient accourus au port d'Arisaig ,
sur le passage de leur jeune chef de clan qu'ils
appellent Henri V. La campagne offrait un coup-
d'oeil animé du caractère le plus original. Des
groupes aux couleurs éclatantes et variées à l'infini,
se formaient, se rompaient , se mariaient encore.
La cocarde blanche brillait sur tous les fronts épa-
nouis de joie , et la bannière des lys déroulait ses
plis ondoyans à la même place où Charles-Edouard
( 37 )
avait arboré son drapeau. Il y avait là une belle
inspiration du coeur. Ces bons montagnards, jaloux-
de plaire à ce roi sans patrie , mais ne sachant ni
de quelle manière exprimer leur amour , ni com-
ment lui faire comprendre leur bonheur , avaient
pensé que ce souvenir de la France serait l'hom-
mage le plus doux au coeur du pauvre peut exilé...
C'eût été trop de bonheur pour un proscrit. Cette'
fête si soudainement improvisée, cet élan d'enthou-
siasme qui, plus rapide qu'un signal de guerre,
avait rassemblé les nobles fils des soldats jacobistes,
pouvait inspirer quelqu'ombrage à la politique ou
réveiller la malveillance. Le gouverneur du jeune'
prince le craignit : Henri comprit aisément les pé-
nibles devoirs de l'hospitalité ; il fit connaître ses
regrets et sa tendre reconnaissance aux montagnards,
et non moins triste qu'ils ne le furent eux-mêmes,
il se détourna d'une ville dont la population tout
entière lui préparait de si touchans témoignages
d'amour.
Il traversa le charmant pays d'Inverary, où, du-
rant les loisirs d'un repos de quelques heures , il
recueillit sur son Album, pour sa soeur bien aimée ,
(38)
de légères esquisses des paysages délicieux qu'on
admire-dans cette riante partie de l'Ecosse. Plus
loin, du côté de l'orient, le lac Lomond s'offrit à.
ses regards avec toute la pompe de ses sites pitto-
resques et tout le charme des souvenirs que l'aima-
ble génie de Walter-Scott a rendus populaires. Ces
îles., de mille formes variées et toutes gracieuses,
qui semblent nager', comme des corbeilles de ver-
dure , sur les eaux transparantes du lac ; ces mon-,
tagnes qui s'élèvent à pic, couronnées de bois som-
bres ; d'un côté , toute la fraîcheur et la grâce du
paysage ; de l'autre , le spectacle imposant de ce
que la nature sauvage a de plus solennel, avaient
exalté la jeune imagination d'Henri et le tenaient
comme absorbé dans une délicieuse et muette con-
templation , lorsque la barque qui le portait s'ar-
rêta sur la rive orientale. « Voici les rochers , dit
» le pilote en laissant retomber sa rame , où le
" plus intrépide et le plus malheureux des Mac-
» Grégor cacha long-temps sa tête mise à prix. »
Rob-Roy ! s'écria vivement le jeune prince. Oh !
je voudrais bien voir la caverne de Rob-Roy ! Sa-
vez-vons , ajouta-t-il avec un sourire mélancolique,
( 59 )
qu'il serait curieux qu'un fils de France banni allât
mettre son nom à la porte de ce dernier asile d'un
partisan du roi Jacques ; et s'élançant d'un bond
léger , de la barque au rivage , il côtoya par. des
sentiers escarpés les bords d'un précipice, parcou-
rut tous les détails de l'abri sauvage de Rob-Roy,
et d'une main qui ne tremblait pas , quoique son
coeur battît avec violence , il grava ce nom que
vous aimez sur le rocher de la caverne du proscrit.
En remontant vers le nord, Henri trouva de ces
souvenirs dont la terre d'Ecosse a gardé la trace
ineffaçable. C'est la Vendée sur un autre rivage de
l'Océan. C'est la même fidélité chevaleresque , le
même empire de l'honneur , la même grandeur
d'ame , unie à une simplicité pareille : hélas ! ce
furent aussi les mêmes calamités, ce sont les mêmes
ruines: des tribus , des familles exterminées, des
restes de vieux châteaux cachés dans l'herbe , des
pans de muraille noircis par la flamme, et puis
des noms écrits avec du sang sur des tombeaux et
dés champs de bataille , vastes cimetières que la
mort peuplait en un jour.
Parmi ces lieux funestes, les montagnards ne
(40)
montrent Culloden qu'avec effroi : il y a tout une
histoire à vous briser le coeur dans cette bataille de
Culloden ! C'est là que vint se dénouer , par un
désastre irréparable , le drapeau brillant dont le.
héros , ayant même d'être entouré de l'éclat de
cinq victoires, par le prestige seul de son caractère
chevaleresque et la hardiesse sublime de son entre-
prise; avait conquis l'admiration du monde. L'hé-
ritier des rois de France voulut méditer ces tristes
mais glorieuses destinées, aux lieux-mêmes où l'in-
fortuné Charles-Edouard perdit la dernière espé-
rance d'aller reprendre à Londres , sur la tête de
Georges , ses deux couronnes usurpées. Ne vous
alarmez pas de ce rapprochement: Henri peut sans
danger chercher de grandes leçons dans les hautes
infortunes des Stuarts; il ne croit pas à la fatalité des
ressemblances. Son gouverneur qui a fait à 9 ans
le dur et difficile apprentissage de la guerre , lui
expliqua le combat, la position des deux armées,
leurs mouvemens , le point d'attaque, les causes de
la déroute... son coeur saignait. Henri devina cette
douleur du guide et de l'ami de son enfance ; il
cessa de lui adresser desquestions. Mais retenu par
( 41 )
un charme indéfinissable sur le théâtre de ce fatal
combat, il né put se défendre d'interroger les
montagnards pour recueillir dans toute la naïveté
de leurs traditions des détails dont il était insatiable.
— Il ne faut pas que V. M. s'étonne de la dis-
persion de notre armée, dit un de ces vieux Ecos-
sais dont la mémoire fidèle garde mieux que nos
livres l'histoire de leur pays : la fatalité des Mac-
Donald était là ; elle porta malheur à Son Altesse;
— Que voulez-vous dire , mon ami ?
— V. M. ne sait donc pas que le jour de la ba-
taille, les trois clans des Mac-Donald furent placés
à l'aile gauche ?... Eh bien ! de ce moment c'en était
fait ; le sinistre présage devait s'accomplir. Ils le
savaient bien les Mac-Donald : eux qui s'étaient si
vaillemment battus à Falkirk , à Preston, ils y fu-
rent ici, sombres, immobiles,' comme frappés d'une
terreur mystérieuse. Au* cri dé claymore , leur
main toujours si rapide demeura glacée ; ils n'en-
tendirent plus la voix des chefs... Malheureux Kep-
poch ! V. M. peut apercevoir d'ici la place où il
tomba, ce fut envain qu'il s'élança pur l'ennemi,
( 42 )
aucun des siens ne put ou n'osa le suivre, à Mort
Dieu ! s'écria-t-il, les enfans de ma tribu m'ont-
ils abandonné !! » Et les balles des rouges frap-
pèrent son noble coeur à bout portant.
— C'est bien mourir... Mais avez-vous appris que
le prince Charles ait fait de véritables efforts pour
rallier ses troupes et disputer au moins la victoire ?
— Honte et malédiction sur les lâches qui l'ont
calomnié après l'avoir trahi. S. A. se battit comme
toujours, comme partout, aux premiers rangs ; les
boulets tombaient si près de lui que plusieurs fois ils le
couvrirent de poussière : quelques chefs furent tués
à ses côtés : blessé lui-même , il combattit et resta
ferme sur le champ de bataille , jusqu'au moment
où l'armée , poursuivie par la destinée des Mac-
Donald, se dispersa comme un troupeau sur lequel
la foudre éclate. V. M. sait la suite de ce combat
désastreux ; les dangers de S. M. , ses longues
souffrances, sa vie misérable dans les marais, dans
les cavernes, sur les rochers des îles,... Mais je sens
qu'il y a trop de larmes dans cette histoire, et V. M.
paraît souffrir;
( 43 )
Oh ! oui, le malheureux prince souffrait ! C'é-
tait l'histoire de sa mère... Son coeur étouffait sous
le poids de cette cruelle image, il se prit à fondre
en larmes.
— Que V. M. me pardonne, reprit le bon mon-
tagnard qui se méprenait sur la cause d'une douleur
si amère ; j'aurais dû ne me souvenir que de la
jeune fille de nos montagnes dont le courage hé-
roïque le sauva, et vous dire, sans vous affliger par
de tristes récits , que S. A. aborda heureusement
sur les côtes de Bretagne le 29 septembre.
— Le 29 septembre, répéta l'exilé!.. Mon Dieu,
ajouta-t-il, en tournant vers le ciel ses regards obs-
curcis par les pleurs , est-ce vous qui placez en
même temps sur les lèvres de cet homme simple
les paroles qui déchirent et celles qui consolent ?
le 39 septembre ! on m'a dit qu'il fut une fois un
jour heureux pour la France.... Oui il y a du bon-
heur dans cette date ; le 29 septembre me ramè-
nera au rivage du beau pays où je suis né,...
J. J. V. ( Gazette du Périgord. )
( 44 )
L'EXIL DE LA COLOMBE.
ADIEU, tu fuis, ô colombe chérie ,
Qui si. long-temps à servi mes amours ;
Adieu , l'hiver t'ouvre une autre patrie ,
Et, comme toi , s'envolent les beaux jours.....
Il est aussi sur la rive étrangère
Des exilés dont on baisait les pas ;
Mais, comme toi, sur son aile légère
Le doux printemps ne nous les rendra pas;
Ah ! ne fuis plus vers le rivage maure
Qui te prêtait l'ombrage des laurires ?
( 45 )
La plage est veuve et ne saurait encore
Te retracer la France et ses guerriers.
Non , vers le nord cherche d'autres rivages ;
Tu peux aussi, là, trouver de beaux jours :
Pour les bons coeurs l'hiver n'a point d'orages,
Et le printemps naît où sont les amours.
En ton exil monte à la tour noircie
Où sont mêlés des cendres et des rois ;
Le vieil écho qui pleura sur Marie
S'éveillera pour répondre à ta voix
Tes doux accens feront rêver de France ;
Du noble enfant je vois briller les yeux :
Au souvenir s'éveille l'espérance
De ce printemps qu'appellent tant de voeux.
Oh E que ne puis-je, ô compagne plaintive.
Te suivre auprès du royal orphelin !
Que je voudrais, près de lui, sur la rive,
Ainsi que toi pleurer sur son destin ,
Puis voir sa soeur , dépouillant la prairie ,
Lui faire un trône avec, ses frais atours !
Trône de fleurs n'excite point l'envie ,
Et le printemps le lui rendra toujours.
( Gazette du Midi. )

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