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Le Monde d'Archibald

De
178 pages
Dans une vieille demeure de famille où tous se réunissent pour célébrer la ronde des étés éternels, la narratrice tombe sous le charme de son oncle Archibald, patriarche incontesté quoique fragile. Chaque année elle revient dans la maison qui garde les secrets des défunts et des vivants, mais le passé conserve aussi les turbulences : il y a sur les lieux des présences impalpables qui s'avèrent inquiétantes. La mort du cousin préféré, le mutisme d'Idriss le Kosovar, l'initiation sexuelle de l'adolescente, annoncent la fin d'un monde suspendu.
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LE MONDE D’ARCHIBALD 
DU MÊME AUTEUR
Les Années de verre, 1997
Angle mort, 2002 (Prix Découverte de la Fondation Schiller)
ANNE BRÉCART
LE MONDE D’ARCHIBALD 
Nous remercions le Fonds de soutien à l’édition de la République et canton de Genève d’avoir accordé une aide à la publication de ce livre
L’auteur remercie Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture
© Éditions Zoé, 11 rue des Moraines CH – 1227 CarougeGenève, 2009 www.editionszoe.ch Maquette de couverture : Evelyne Decroux Illustration : Gouache sur papier d’Henry Bischoff  © Anne Lavanchy ISBN 9782881826429
En souvenir de mon oncle Luc Bischoff
PREMIÈRE PARTIE
Chapitre premier
Toutes choses sont tuées deux fois: une fois dans la fonction et une fois dans le signe, une fois dans ce à quoi elles servent et une fois dans ce qu’elles conti-nuent à désirer à travers nous. Julien Gracq,Le Rivage des Syrtes
Quand, enfant, je viens rejoindre la maison du lac pendant les vacances d’été pour faire connaissance avec la famille de mère, je suis déroutée. Maman appelle cela « garder le contact ». Pour moi il s’agit d’une expé-dition dans un pays exotique. La première fois que ma mère va rendre visite à oncle Archibald, «pour me présenter» comme elle dit, elle s’installe avec mon oncle et ma tante dans le salon puis, après quelques mots échangés, elle me permet d’aller jouer. Ce qui veut dire que j’ai le droit d’errer dans les couloirs maigrement éclairés de cette grande maison paysanne. Je suis surprise par le silence qui est doux comme un pelage d’animal. Je fais quelques pas. Sur une table, deux épées croisées. Un livre à la reliure en cuir. Plus loin un miroir, un vieux téléphone mural. Le sol est noir et froid. Les vitres fendues par endroits. Les murs sont du même gris clair que le ciel dehors et
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l’arbre devant les fenêtres du corridor mange la der-nière lumière du jour. J’ai l’impression de m’enfoncer dans une substance inconnue, dans toujours plus de silence, toujours plus d’obscurité. Ici c’est donc chez moi, la maison de ma famille. Je n’en reviens pas. Jamais aucun lieu ne m’a paru aussi peu familier. Je me perds, monte des escaliers, en descends d’autres, n’ose pas pénétrer dans les chambres. Finalement je pousse une porte qui semble vivante, contrairement aux autres qui défendent le vide. Ici la lumière est verte à cause de la vigne qui tombe devant les fenêtres. Audessus de la grande table recouverte d’une nappe aux carreaux rouges et blancs, une lampe à suspension. Tout près du plafond brillent des bas-sines, des casseroles en cuivre et en laiton comme un rappel de la lumière du jour. Madame Liliane s’occupe du repas. Elle est petite et ronde et paraît grosse d’un enfant avec son ventre rebondi serré dans un tablier. Au moment où j’entre à la cuisine, elle lève la tête, me toise d’un rapide coup d’œil, dit : « Ah te voilà ! » comme si elle n’attendait que moi. Elle me désigne une chaise sur laquelle j’ai le droit de m’asseoir. Il ne faut plus que j’en bouge car je risque de me faire ébouillanter, de me brûler, de me couper ou de renverser quelque chose. Une fois assise, je peux lui raconter le voyage qui a été long, la ville où j’habite. Elle me parle du chien Barry qui tire la charrette. Ses petitsenfants «portent» le lait tous les soirs à la laiterie. Il y a les vaches, les poules que l’on vient de tuer. Elle me donne des hari-cots à équeuter pour que je me rende utile. Ici règne une chaleur utérine. C’est aussi la pièce qui m’apparaît la plus claire de la maison. Mais c’est avant tout à cause du mouvement, des odeurs de nour-
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riture qui s’y répandent, car la clarté qui filtre à travers la vigne devant la fenêtre est celle d’un sousbois.
J’allais revenir chaque fois que mes parents partaient en voyage pour des pays dont le climat m’aurait été néfaste. Il était clair que mes séjours à la maison du lac étaient pour mon bien.
Ce tout premier été que je passe seule à la maison du lac, Archibald et Olympe mettent beaucoup d’éner-gie à se débarrasser de moi. Il faut m’occuper, toute vacance est dangereuse, le vide doit être comblé, disentils. Je ne peux m’empêcher de penser qu’ils cherchent à écarter l’intruse. Ils m’envoient faire des promenades dans les forêts audelà du village, là où aujourd’hui passe une autoroute. Madame Liliane est priée d’accompagner l’enfant à travers la campagne; quant à l’heure de retour, rien n’a été fixé, elles mar-cheront aussi loin qu’elles pourront et reviendront avant la tombée de la nuit. Au creux des combes, les villages réunissent plu-sieurs grandes maisons paysannes semblables à celle d’où nous venons; les potagers sont des damiers plan-tés de salades, de carottes, de ciboulette. Sur la poutre principale, la date de construction, le nom du maître d’ouvrage. Et sur les maisons plus riches des sentences : Cette maison ne m’appartient pas ; elle ne sera pas à celui qui viendra après moi; à qui estelle?Dans la forêt, les tas de bois parfaitement rangés, marqués du nom du proprié-taire. Il suffit de subtiliser une seule bûche pour que cela se voie, me fait remarquer Madame Liliane. Aucune faute ne doit passer inaperçue, aucun men-songe rester impuni, telle est la loi qui habite ce pays protestant.
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