Le Mouchoir de la reine de Prusse, souvenir de l'empire ; par le colonel J. Marnier

De
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chez le trésorier de la Société de prévoyance et de secours mutuels (Montmorency). 1851. Marnier. In-12, VIII-107 p., fig., portrait.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1851
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LA REINE DE PRUSSE
SOUVENIR DE L'EMPIRE
SE VEND
Au PROFIT de la Société de Prévoyance et de Secours mutuels, à
CHEZ LE THÉSORIER DE LADITE SOCIÉTÉ
et chez les principaux libraires de Paris.
1851
LE MOUCHOIR
DE
LA REINE DE PRUSSE
ERRATA.
Page 6, ligne 16, au lieu de Pamerston, lisez Palmerston.
— 12, ligne 28, au lieu de Schmeltan, lisez Schmettau.
— 39, ligne lre, au lieu de La veille de la bataille de Tala-
veira, lisez Dans sa seconde lettre.
— 57, ligne 15, au lieu de général de brigade, lisez général
de division.
— 62, ligne 1 9, au lieu de Sommo-Sierra, lisez Espena-Perros.
— 71, ligne 29, au lieu de que je puisse, lisez que je pusse.
DE
LA REINE DE PRUSSE
SOUVENIR DE L'EMPIRE
SE TROUVE
Chez le Trésorier de la Société de Prévoyance et de Secours mutuels, à Montmorency
ET CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES DE PARIS.
1851
1852
BOURGES. — IMPRIMERIE DE A. MANCERON.
Il existe dans le canton de Montmorency,
sous le patronage de l'un des hommes les plus
honorables du département de Seine-et-Oise,
M. Sylvain CAUBERT (président de plusieurs
sociétés de charité dans Paris), une Société
de prévoyance et de secours mutuels pour les
ouvriers.
Au moyen d'une faible cotisation annuelle
entre chacun de ses membres, cette associa-
tion est parvenue à assurer à ceux qui, par
suite de maladies ou d'accidents, ne peuvent
travailler pendant un certain temps, un sa-
laire à peu près égal à ce qu'ils gagnaient en-
état de santé.
L'administration de la Société est gratuite
VI
et paternelle; le plus parfait accord règne
parmi les quatre cents membres qui la com-
posent (nombre fixé paries statuts). Un grand
nombre d'habitants du canton font partie de
la Société en qualité de membres honoraires.
Leurs cotisations, qui ne sont pas limitées,
viennent augmenter la masse générale.
Celle masse est parvenue à un état de pros-
périté tel qu'il permet au conseil de s'occuper
de la question importante des secours tempo^
raires ou de pensions viagères pour ceux des
membres auxquels des blessures, des infirmi-
tés ou l'âge rendraient tout travail désormais
impossible.
Voilà ce qui s'appelle une véritable frater-
nité en action..., fraternité ou camaraderie
d'autant plus respectable que tous les mem-
bres de cette Société, parmi lesquels j'ai re-
trouvé d'anciens frères d'armes, font partie de
la garde nationale.
Que ne pourrait-on pas attendre du con-
VII
cours de cette union fraternelle dans le cas où
quelques égarés tenteraient de jeter le désor-
dre dans le canton! !
Cette association philanthropique est patro-
née, encouragée par les plus honorables ha-
.bitants de la contrée. Je suis heureux pour
ma part, en qualité de membre honoraire, de
concourir à la réalisation de cette belle pen-
sée, en ajoutant au petit trésor de la Société
le produit de la vente d'un souvenir du temps
de l'Empire, que je publie sous le titre de
Mouchoir de la Reine de Prusse.
VIII
PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ.
Mon cher Président,
Après avoir exprimé ma pensée sur les avan-
tages incontestables de la Société que vous
dirigez avec autant de zèle que de désintéres-
sement, permettez-moi de vous prier d'agréer
et de faire agréer aux membres de notre
Société, ce faible hommage du dévouement
fraternel que je porte à sa prospérité.
Croyez, mon cher Président, à la nouvelle
assurance de tous les sentiments d'estime et
d'attachement que je vous ai voués.
Le Colonel J. MARNIER ,
Membre honoraire de la Société, Hcutenaut-
colonel de la légion de la garde nationale
du canton de Montmorency.
LETTRE
J'ai reçu votre aimable lettre, mon cher Marnier, et
je m'empresse d'y répondre.
Non , certes, je n'ai point oublié les temps où, dans
les salons de Charles X, nous causions des guerres de
l'empire et surtout des guerres d'Espagne. Vous me
parliez de vos faits} d'armes en Andalousie 5 et je me
1
— 2 —
rappelais mes beaux jours en Catalogne.... Alors, mon
cher colonel, tous deux gentilshommes de la chambre
du roi, nous étions loin de penser qu'un jour vien-
drait où la France, oublieuse de la suprématie où l'a-
vaient élevée ses glorieux souvenirs, en viendrait à
tomber honteusement jusqu'aux bas-fonds d'une répu-
blique démagogique !...
A cette brillante époque de calme et de prospérité
où nous admirions ensemble la courtoisie chevaleresque
et les éminentes vertus de Charles X , je me souviens
qu'on vous surnommait le Voltigeur de l'Empire ; mais
vous n'en étiez ni moins fidèle a ce prince, ni moins
estimé de nos braves.
Que d'anecdotes intéressantes vous me racontiez
dans les momens de loisir que nous laissait notre ser-
vice!... Un jour, en nous promenant le long des royales
galeries de Louis XIV, vous captivâtes vivement mon
attention par un des étranges épisodes de votre vie
que vous intituliez le Mouchoir de la Reine de Prusse.
Vous rappelez-vous cette histoire? J'aimerais à vous
l'entendre redire, car elle avait vraiment un grand
charme.
Hélas, nous n'en sommes malheureusement plus à ;
— 3 —
ces douces causeries de ces temps fortunés de la res-
tauration. Aujourd'hui un passé douloureux, un présent
lamentable et un avenir menaçant détournent nos idées
de toute image séduisante et de toute pensée poétique ;
nous ne voyons que des orages, et nous ne pressen-
tons que la foudre.
J'ai été hier vous faire une visite; vous n'étiez pas
chez vous, et cependant je suis monté dans votre ap-
partement, car j'étais curieux d'y voir les Souvenirs
Historiques dont vous l'avez paré. Tout m'a été montré
en détail. Eh bien! vous l'avouerai-je, le croirez-vous ?
Ce n'est ni l'épée de Napoléon , ni son magnifique bu-
reau , ni l'orgue du boudoir de Joséphine, ni la clo-
chette de Louis XI (1) qui ont le plus fixé mon atten-
tion -, ce qui a particulièrement captivé mon regard ,
c'est un je ne sais quoi mystérieux que j'ai remarqué
sur une table a l'écart et dans l'ombre, une espèce
de cassolette recouverte d'un crêpe noir....
J'ai demandé des explications a cet égard : on n'a
(1) Nous avons lu avec le plus grand intérêt l'histoire de cette
clochette qui a été rapportée dans le feuilleton du Journal des Dé-
bats , par le spirituel Barrière , 15 mars 1850.
(Note du Rédacteur. )
— 4 —
pas su, on n'a pas voulu me répondre. Il en est résulté
que je suis sorti extrêmement préoccupé de ce singu-
lier objet. Vous l'avouerai-je ? il m'a paru qu'il devait
y avoir la une des pages les plus curieuses de votre
vie. Me suis-je trompé? répondez.
Tout à vous. V, D'ARLINCOURT.
Paris, le 10 mars 1851.
— 6 —
roi Louis XVIII daigna choisir l'aide-de-camp pour
succéder à son brave général dans les fonctions de
gentilhomme, j'apportais bien avec moi cette franchise
un peu rude qui justifiait le surnom et jurait avec l'habit
brodé ; mais, comme vous le dites, nos causeries in-
times entre fils de la même époque ne s'épanchaient
pas moins limpides et moins douces. J'aime encore au-
jourd'hui à plonger ma pensée vers ces horisons ré-
trospectifs , vers cette fontaine de Jouvence qui rafraî-
chit et rajeunit l'ame. Alors le présent s'éloigne du
regard, ses anxiétés font place au rêve de l'avenir....
Cet avenir, il rayonnera , croyez-le bien, plus calme
et plus heureux que vos découragements n'osent l'es-
pérer. Les élans généreux sauront triompher des pas-
sions mauvaises ; malgré l'exécrable, l'opiniâtre et per-
fide politique de Pamerston, la France dira quelle main
et quels principes doivent régir ses destinées prochaines,
et sa grande voix sera obéie...
Amitié. J. MARNIER.
Montmorency, le 20 mars 1851.
LE MOUCHOIR
DE
(SOUVENIRS DE L'EMPIRE).
CHAPITRE PREMIER.
Avant de parler du mouchoir de cette reine bien aimée
à tant de titres par tout son peuple, je dois dire en
quelle occasion je la vis, ou plutôt je crus la voir pour
la première fois.
Ce fut le jour de la bataille d'Iéna (14 octobre 1806) ;
j'étais alors sous-lieutenant d'une compagnie de volti-
geurs du 24e régiment de ligne. Mon capitaine se nom-
mait Meuneau, mon lieutenant Meilleur ; nous avions
— 8 —
pour chef de bataillon l'audacieux Caslillard, et pour
colonel, le brave , le beau, l'intrépide Semelle.
Les mouvements de l'armée française furent si ha-
bilement conçus , chacun fit son devoir avec une telle
vigueur que la monarchie prussienne tout entière courut
les plus grands dangers.
Le roi de Prusse perdit en cette journée l'élite de ses
généraux et de ses troupes. La bravoure personnelle
des vieux officiers dont nous fumes témoins, celle de plu-
sieurs phalanges qui préférèrent la mort au déshonneur
d'une honteuse retraite , étaient dignes d'un sort plus
heureux ; aussi avons-nous toujours rendu justice a cette
armée qui fut victime de dispositions prises trop à la hâte.
Quant à moi, je fais le plus grand cas du soldat prus-
sien; je le considère comme doué d'une grande in-
telligence et digne de figurer au premier rang parmi les
meilleurs corps de l'Europe militaire. L'instruction en
tous genres des officiers de ce royaume ne laisse rien à
désirer, et la stratégie prussienne doit compter pour
beaucoup dans toutes les sérieuses éventualités qui pour-
raient nous préparer une conflagration. (A).
Mais je reviens a Iéna. Mon régiment formait l'ex-
trême gauche de notre ligne de bataille ; ma compagnie
partagée en trois sections couvrait un des flancs. Depuis
long-temps nous marchions de l'allure la plus vive,
lorsque le capitaine Mcuneau m'ordonne de prendre au
pas de course avec ma section la direction d'un château
placé en avant de nous, sur une hauteur qui domi-
— 9 —
nait au loin la plaine. Un grand nombre de cavaliers
et d'équipages de luxe sortaient des maisons environ-
nantes pour atteindre le plateau sur lequel était assise la
belle habitation. « Courez en avant, me cria le capi-
» taine, et n'engagez le feu qu'après avoir pénétré
» dans le village ; je vous suis à deux cents pas. »
Vous jugez de notre ardeur... ; car à mesure que nous
approchons, de nouveaux cavaliers se précipitent en
désordre au dehors des divers villas. Une troupe dorée
se meut au sommet de la montagne ; elle se composait
d'environ cent cinquante hommes a cheval ; déjà nous
atteignions les jardins et nous pouvions ouvrir le feu
sans perdre un seul coup de fusil mais la consigne! !
Nous entrons dans les bosquets..., tout fuit devant
nous, plusieurs cavaliers attardés nous échappent ; mais
deux d'entr'eux richement vêtus demeurent mes pri-
sonniers. L'un me répond en bon français qu'il appar-
tient a la maison de la reine de Prusse , laquelle se di-
rige au moment même sur Veymar avec les gentils-
hommes de sa cour ; que depuis le commencement de
la bataille elle en avait attendu l'issue au belvédère du
château, et qu'enfin c'était Sa Majesté qui venait de dis-
paraître.
Je voulais poursuivre ma course ; mais déjà l'escadron
doré se trouvait hors de notre vue. En ce moment ac-
courent vingt-cinq chasseurs du 7e régiment, comman-
dés par un ancien camarade, le sous-lieutenant Fra-
mery ; je lui indique la route qu'a prise la reine de
— 10 —
Prusse.... Sans me répondre il s'écrie : Chasseurs, au
triple galop! Et les voila bientôt à l'horison. Framery
et les vingt-cinq braves ne tardèrent pas à rencontrer
une arrière-garde nombreuse qu'ils essayèrent de culbu-
ter.... Lui et quelques-uns des siens payèrent de leur
vie l'audacieux coup de main. Lorsque nous arrivâmes
sur les lieux , je trouvai le corps de mon malheureux
ami criblé de coups de sabre et sans vie.... (1).
Comme vous le savez, le succès fut complet. L'em-
pereur avait dit qu'il voulait en finir d'un seul coup
avec les Prussiens, et Dieu sait quel eût été le résultat
de cette affaire si le corps de Bernadotte, qui se com-
posait en grande partie de cavalerie, était arrivé à
temps.... Ce retard, que le maréchal tenta vainement
d'expliquer à Napolén, lui valut une disgrâce de plu-
sieurs années. Il est de fait qu'avec 10,000 chevaux
seulement nous devenions maîtres de tout le corps du
prince de Brunswick, l'élite de l'armée prussienne;
et que pas une pièce de canon, pas un seul caisson
ne nous eussent échappé.
Notre 3me corps s'immortalisa sous les ordres de Da-
voust ; pendant quatre heures il eut à soutenir une
lutte inégale dans un terrain désavantageux pour l'at-
taque , avec les plus valeureux enfants de la Prusse ; il
fallut en venir dix fois, a la baïonnette. La partie du
(1) Framery, officier du plus brillant avenir, était jeune, bouil-
lant, intrépide ; le colonel Lagrange, qui commandait le 7e régi-
ment de chasseurs , en faisait le plus grand cas.
— 11 —
champ de bataille, où cette action partielle avait eu lieu,
était jonchée de morts; le combat fut tellement acharné
que dans un espace de quelques mille mètres on comp-
tait autant de Français que de Prussiens.... Ils étaient
étendus côte a côte, et plusieurs sans doute ont dû s'en-
tre — tuer après s'être blessés mutuellement. Jamais on
ne vit mêlée plus épouvantable, jamais témoignage
plus éclatant ne fut donné de la bravoure des vaincus.
Le corps de Davoust, auquel revenait la plus grande
part déshonneurs de la journée, reçut des mains de
l'empereur large et légitimes récompenses. Sa Majesté
réserva au brave maréchal l'honneur d'entrer le pre-
mier dans Berlin, après avoir reçu aux portes les clefs
de cette belle capitale (le 25 octobre).
Deux jours après, l'empereur rejoignit le camp, où il
félicita de nouveau le 3me corps ; puis, se plaçant au
milieu d'un grand carré formé par toute l'armée, il pro-
nonça d'une voix qui fut entendue de la plus grande
partie d'entre nous, les paroles suivantes :
« Soldats, vous avez justifié mon attente et digne-
» ment répondu à la confiance du peuple français ;
» vous avez supporté les privations et les fatigues avec
» autant de courage que vous avez montré de sang-
» froid et d'intrépidité au milieu des combats ; vous
» êtes les dignes défenseurs de l'honneur de ma cou-
» ronne et de la gloire du grand peuple. Tant que vous
» serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous ré-
» sister. Je ne sais désormais à quelle arme donner la
— 12 —
préférence ; vous êtes tous de bons soldats. Les forêts
et les défilés de la Franconie, la Souabe et l'Elbe
que nos pères n'eussent pas traversés en sept ans ,
nous les avons traversés en sept jours, et livré dans
l'intervalle quatre combats et une grande bataille.
Nous avons précédé a Potzdam et a Berlin la renom-
mée de nos victoires ; nous avons pris soixante-cinq
drapeaux , parmi lesquels ceux des gardes du roi de
Prusse, six cents pièces de canon, trois forteresses
et plus de vingt généraux. Soldats, je ne puis mieux
exprimer les sentiments que j'éprouve pour vous ,
qu'en disant que je porte dans mon coeur l'amour que
vous me montrez tous les jours (1). (Textuel ).
(1) Napoléon avait dit vrai, sept jours avaient suffi pour terminer
la campagne : de tous côtés arrivaient des députations pour rendre
hommage à l'empereur. Spandau avait ouvert ses portes au maré-
chal Lannes ; Magdebourg apportait les clefs au maréchal Ney ; Po-
sen , désarmé , nous servait de quartier général, et le 2 décembre
en date de cette ville, Napoléon décrétait que sur remplacement de
la Madelaine un monument (le temple de la Gloire) serait élevé
avec cette inscription :
L'Empereur Napoléon aux Soldats de la Grande Armée.
La seule journée d'Yéna, qui commença une longue suite de
triomphes, coûta aux Prussiens en tués, blessés et prisonniers plus
de 40,000 hommes , y compris les auxiliaires saxons ; 260 ca-
nons , d'immenses approvisionnements de guerre et de subsistance
tombèrent en notre pouvoir; vingt-six généraux furent faits prison-
niers. Le duc de Brunswick, le lieutenant général de Schmetlan , le
prince Henri de Prusse et le lieutenant général Ruchel, grièvement
atteints , ne survécurent pas à leurs blessures. Nous n'eumes que
12,000 hommes hors de combat ; un seul général et cinq colonels
restèrent sur le champ de bataille.
CHAPITRE II.
Mais combien suis-je loin du fameux mouchoir, l'objet
de ma lettre ! C'est que je me croyais encore le jeune sous-
lieutenant de voltigeurs... Il me semblait encore voir ,
admirer, ces jolies , ces gracieuses et si hospitalières
Berlinoises... ; car, mon ami, Berlin fut un paradis pour
nous..., un septième ciel avec les essaims de houris qui,
selon Mahom, voire même Abd-el-Kader, y attendent
les guerriers morts dans les combats pour l'honneur
de la foi.
J'abandonne à regret les délicates séductions de cette
Capoue que j'ai revue au retour de Tilsitt, et définitive-
ment je reviens au mouchoir.
Mon imagination, que vous savez un peu laborieuse ,
— 14 —
m'avait signalé à travers le groupe qui nous avait
échappé, une amazone montée sur un magnifique che-
val blanc, dont chacun semblait suivre tous les mouve-
ments. Cette espèce de vision me vint-elle avant ou après
que l'écuyer de Sa Majesté m'eût dépeint le costume de
sa maîtresse...? je ne me le rappelle plus ; mais enfin je
crois encore, à l'heure qu'il est, que je l'ai parfaitement
distinguée au milieu de sa royale escorte, et je me la fi-
gurais encore plus belle qu'on ne nous la retraçait et que
ses portraits ne la représentaient. Bref, je ne crois pas
qu'il existât dans toute l'armée un autre français plus dé-
sireux que moi de voir et d'admirer la reine de Prusse.
Je recherchais avec avidité tout ce qui pouvait m'être
dit sur ses qualités privées, sa bonté, sa beauté,
ses grâces... J'en devenais si enthousiaste, que mes
camarades craignirent, presque sérieusement, de me
voir quelque jour tomber dans l'hallucination.
Bientôt nous marchons sur la Vistule, où nous trou-
vons les Busses... Après plusieurs combats fort sérieux
nous nous mesurons à. Heilsberg, à Guttstadt, à Eylau.
Le 7me corps, dont je faisais partie, y est complètement
détruit... (Déjà je vous ai conté ce souvenir dans l'E-
pisode de la guerre de Prusse.) (B).
Après de nouveaux combats et la bataille décisive de
Friedland, nous nous arrêtons sur le Niémen (1 )......
(1) L soir même de la bataille de Friedland , l'empereur fit con-
naître à l'armée les succès remportés depuis Eylau. Sa proclamation
répandue dans l'armée est lue dans tous nos bivouacs et accueillie
— 15 —
Je vois encore cette large plaine liquide , roulant à
pleins bords ses eaux claires et paresseuses vers la mer
Baltique , elle nous séparait de l'armée russo-prussienne,
campée sur la rive opposée.
Un armistice nous assurait un repos dont chacun avait
grand besoin. Le temps était fort beau, nous étions en
juin, la trêve avait été signée le 20, et l'entrevue des deux
empereurs était annoncée pour le 25, sur un magnifique
radeau que l'on établit au milieu de ce beau fleuve.
Durant ce court espace de temps, les armées rivalisè-
rent de procédés courtois, d'urbanité coquette, et, malgré
la défense expresse de communiquer, plusieurs bar-
ques trompèrent la vigilance des postes d'observation...
qui au surplus fermaient les yeux. Alors, c'étaient de
beaux officiers russes et prussiens couverts d'éclatants
uniformes qui venaient fraterniser avec nous... Tous
parlaient purement notre langue , tous étaient aimables
et remplis de ces manières de bonne compagnie qui con-
trastent avec cette stupide passivité qu'on remarque chez
les soldats russes. Il fallait bien les reconduire , après
aux cris de : Vive l'Empereur! a Soldats, dans 1 s journées de Gutts-
» tadt, de Heilsberg , dans celle à jamais mémorable de Friedland ,
» dans dix jours de campagne enfin , nous avons pris 120 pièces de
» canon, 7 drapeaux ; tué, blessé ou fait prisonniers 60,000 Russes;
» enlevé à l'armée ennemie tous ses magasins, ses hôpitaux, ses am-
» balances ; la place de Koenisberg , les 300 bâtiments qui étaient
)) dans ce port chargés de toute espèce de munitions, 160,000 fusils
que l'Angleterre envoyait pour aimer nos ennemis. Toujours l'a-
» bominable politique anglaise. »
— 16 —
quelques heures passées sur le sol de l'armée française ;
aussi, dès que le soleil disparaissait, un tel nombre de
barques sillonnaient le Niémen, qu'il était temps de finir
par l'entrevue annoncée ; autrement la fraternité des
parties belligérantes aurait pris un développement qui
eût nécessité, pour chaque armée, son éloignement du
fleuve.
Quel admirable coup-d'oeil que celui qui était offert a
nos regards par les deux rives !...
Dès le point du jour retentissaient les clairons , les
trompettes, les tambours et les orchestres russes, avec
leurs airs nationaux a la fois graves et énergiques. Au
moment solennel de la prière, au lever du soleil, nous
admirions, muets et impressionnés, le cou tendu et les
yeux fixes, tous les mouvements qui s'opéraient sans
bruit à travers ces mille myriades de troupes aux uni-
formes différents... Les marches et contre-marches s'exé-
cutaient en silence... , et lorsque tous ces bataillons, ces
escadrons , tous ces groupés avaient pris la place indi-
quée, lorsque la forêt de bannières et d'étendards aux
mille couleurs diverses s'était pressée compacte autour
de l'autel central, alors un roulement formidable se fai-
sait entendre, tonnant comme la voix de Dieu lorsqu'il
jette par les airs ses foudres les plus sonores... A ce si-
gnal donné par plus de cinq cents tambours, mille dra-
peaux s'agitent, les cuirasses , les sabres, les fusils se
meuvent, le soleil frappe et est reflété au loin par ces
clartés éblouissantes...
Mais bientôt à ce long roulement succède un silence
religieux..., c'est l'heure de la prière... Une harmonie
s'élève ;... cent mille voix d'hommes murmurent ensem-
ble l'invocation à Dieu ;... puis un cantique est chanté
en choeur... Nos impressions devenaientalors trop vives
pour être ici traduites par une langue humaine... Com-
bien d'entre nous se prosternaient , se mettaient a ge-
noux sur le rivage !.., J'ai vu des larmes couler.;. J'ai
plus d'une fois essuyé les miennes... Cent mille coeurs
implorant le Dieu commun !... Restez donc impassibles
à un tel spectacle !... Dieu qui est pour tous..., eh bien,
Dieu invoqué par nos adversaires , descendait aussi dans
nos âmes, car nous étions. Chrétiens, et bien que nous
ne priions pas en choeur, notre front se courbait sous la
même foi.
Chaque matin l'armée française, attentive a la céré-
monie religieuse des Russes , se groupait par étages sur
le versant de la ligne de nos camps et descendait jus-
qu'au bord dû Niémen ; la nous aimions a contempler
cette solennité quotidienne que le plus beau temps du
monde favorisa pendant les quelques jours que nous
. Conservâmes nos positions.
Dans une de mes excursions nautiques vers la rive
droite , je fis connaissance avec un officier russe que je
retrouvai plus tard en 1813 devant les murs de Dantzick ;
il était à cette dernière époque général-major attaché au
prince de Wurtemberg, oncle de l'empereur Alexandre,
qui commandait l'armée assiégeante ; et j'étais, moi ,
premier aide-de-camp du général Rapp qui défendait la
2
— 18 —
place. Le hasard nous fit retrouver, un jour qu'il vint
en parlementaire ; il y avait sept ans que nous ne nous
étions serré la main... Le général Borowsdin , dont je
parle, était un officier rempli de distinction et de mérite.
On m'assure qu'il occupe dans l'armée russe un poste
important ; à mes yeux, personne n'en est plus digne.
Oui, mon ami, oui, me voilà tout près du mouchoir ;
grondez... mais écoutez.
CHAPITRE III.
Les compagnies d'élite faisaient à tour de rôle le ser-
vice extérieur de l'hôtel qu'habitait l'empereur dans
Tilsitt, et qu'on avait décoré du titre de palais. Le service
intérieur appartenait à la garde.
Il faut vous dire que l'exiguité de l'avenue du palais
obligeait les voitures de s'arrêter quelques pas en avant
du pérystile qu'on avait recouvert sous forme de tente ;
il fallait faire à pied un trajet d'une vingtaine de
pas dans une espèce de galerie en coutil qui menait jus-
qu'au pérystile.
— 20 —
Un jour que ma compagnie se trouvait de garde , les
empereurs Napoléon et Alexandre, le roi de Prusse
et la reine étaient allés se promener aux environs.
Leurs Majestés rentrant, nous leur rendons les hon-
neurs. Napoléon descend le premier de la calèche , puis
la reine à laquelle il donne la main; viennent ensuite
Alexandre et le roi de Prusse.
La reine avait à peine fait quelques pas, que son mou-
choir lui échappe ; je m'empresse de le ramasser , et
comme Sa Majesté avait continué sa route, je le présente
au roi qui me dit, avec un sourire accompagné d'un geste
indicatif plein d'aménité... : «A la reine! »... Mais j'étais
sous les armes, et déjà la reine et l'empereur étaient
entrés... Que faire?... Je voulus attendre au lendemain
pour remettre moi-même le mouchoir de Sa Majesté.
La reine de Prusse, la belle Wilhelmine..., cette di-
vinité, l'idole adorée de toute la Prusse , qui me rendait
presque prussien par le coeur..., je venais de la voir pour
la première fois..., et je la retrouvai aussi belle qu'elle
m'était apparue dans mes songes fantastiques depuis
Iéna.
« Oui, je l'aborderai, me disais-je... ; oui, je placerai
moi-même dans sa belle main ce précieux mouchoir.
Ah ! si elle daignait me l'abandonner,..-, ce serait pour
moi le plus beau des talismans... Il ne me quitterait
jamais... Moi, possesseur d'un tel don..., venant de la
plus belle reine du monde... ! » Je ne pus fermer l'oeil
de la nuit.
_ 21 —
Le lendemain , après avoir été relevé de garde ,je
me dirige tout ému vers le palais occupé par le roi de
Prusse... Que vois-je ! la rue presque déserte... Je
m'avance..., et de cette longue file de factionnaires qui
la veille encore gardait les avenues de l'habitation royale,
plus un seul soldat!... J'interroge... Le roi, la reine
et l'empereur Alexandre lui-même avaient abandonné
Tilsitt.
Au retour de cette promenade de la veille, Leurs
Majestés avaient signé la principale base du traité de
paix.
Vous pouvez juger de mon désappointement, ou plu-
tôt de mon désespoir. Deux seuls de mes camarades
connaissaient l'aventure (1).
Il fallut me résigner à conserver mon talisman ; je
disposai sa place près de mon coeur..., et je ne sais
vraiment pas si, l'occasion s'étantprésentée, j'aurais eu
le courage de m'en dessaisir, même pour la reine.
La paix accomplie, nous nous retirâmes graduelle-
ment vers le centre de la Prusse, et le corps d'armée
dont je faisais partie vint prendre position à Berlin
même.
(1) Gazan , adjudant-major de mon régiment ) aujourd'hui lieute-
nant-général , et Chaleau, colonel, aide-de-camp du maréchal
Victor, atteint mortellement par un boulet pendant la campagne dé
France ( 1815 ).
. — 22 —
Je vous ai déjà dit de ne point compter sur mes im-
pressions de séjour à Berlin, vous me traiteriez d'exa-
géré ; peut-être auriez-vous raison, car je ne puis en
parler de sang-froid.
Il fallut pourtant nous arracher de cette capitale qui
nous faisait presque oublier le pays, et jusqu'aux liens
de famille.
Vous vous souvenez qu'alors, nous autres soldats de
Napoléon-le-Grand, nous enjambions l'Europe comme
si nous eussions tous porté des bottes de sept lieues.
Un jour le maréchal Victor, après une grande revue
passée à l'occasion de la fête de l'empereur, informe
son corps d'armée que le lendemain nous allions prendre
la route d'Espagne, pour réparer les fautes et les dé-
sastres de l'armée du général Dupont à Baylen... Cette
nouvelle nous attéra... Le corps d'armée et tout Berlin
se confondaient en regrets..., en larmes, et un bon
quart de la population de cette ville vint nous accompa-
gner à la distance de plusieurs lieues (I).
Je puis même vous glisser dans le tuyau de l'oreille
que j'ai vu en Espagne et que je sais encore aujourd'hui
en France..., à Paris , des Berlinoises qui se sont fait
(1) Je ne crains pas d'être démenti en disant et affirmant que le
duc de Bellune qui resta pendant dix mois à Berlin , n'y laissa que
de bons souvenirs. Je ne sache pas qu'une plainte sérieuse ait été
portée contre un seul de nos soldats pendant notre séjour à Berlin et
dans les cantonnements occupés par nous.
— 23 —
compagnes de route jusqu'au bout. Ah! vivent les
Berlinoises !
Vous savez les honneurs rendus à la grande armée
lorsque nous traversâmes la France dans sa plus grande
étendue... Eh bien, nous disions, nous... : «Ce n'est
pas Berlin !... » Français ingrats que nous étions... Mais
en Prusse, mon ami, nous étions vainqueurs et géné-
reux ! Deux grands mobiles pour émouvoir des coeurs
bien placés !
Toutefois les ovations ne nous manquèrent pas en
France, et je me souviens que dans deux grandes villes
j'ai failli perdre mon talisman ; il avait excité la curiosité
de deux françaises, et la place qu'il occupait les intri-
gua tellement que je dus même renoncer au danger de
le leur laisser toucher un seconde fois.
Enfin, nous arrivons au terme de notre course accé-
lérée ; nous voilà aux pieds des Pyrénées ; nous allons
les franchir, ces hautes barrières. Nous avions épuisé la
coupe du bonheur en Prusse ; nous devions payer cher
nos délices passées...
CHAPITRE IV.
Un autre genre de guerre allait commencer pour
nous, une guerre d'embûches incessantes, d'assassi-
nats, d'extermination. Plus de bataille comparée à Ey-
lau, à Friedland-, mais des combats tous les jours ; par-
tout des milliers d'assaillants invisibles semés derrière
chaque buisson , cachés au fond de chaque ravin, em-
busqués à l'angle de chaque mur.... ; jamais de trêve
ni de repos, et partout la trahison , le jour comme la
nuit, au revers de la route comme au chevet du lit. Tout
était à redouter, même l'hôte qui vous prêtait son toit.
A cette époque en Espagne où aucune sympathie ne
— 25 —
nous accueillait, l'hospitalité n'était point offerte,
mais forcée. (C).
Vous voyez, mon ami, que rien n'était plus en op-
position avec l'excellent Germain, doux et hospitalier
par nature, que l'Espagnol aux haines implacables,
aux vieilles et sauvages traditions, qui a détruit un à un
Romains et Maures, qui lutte sans relâche et tombe
comme il tue : silencieusement.
Depuis l'affaire de Baylen, si désastreuse pour nous,
l'insurrection était devenue générale par toute l'Es-
pagne. Napoléon avait quitté en toute hâte Erfurt ; et,
dès le 10 novembre 1808, il arrivait à Burgos. (D).
Le corps du maréchal duc de Bellune, dont mon
régiment faisait partie, avait remporté quelques jours
auparavant une victoire importante à Espinosa, et,, sans
les mauvaises dispositions du général Labruyère qui
commandait notre avant-garde, nous faisions mettre
bas les armes à toutes les troupes de Blacke réunies à
celles du marquis de la Romana. L'empereur témoigna,
non sans vivacité, son mécontentement à ce général
qui, je le dirai plus loin, chercha l'occasion de se
réhabiliter , ou de succomber ; ce qui ne tarda pas à
avoir lieu.
L'empereur avait hâte d'entrer à Madrid, espérant
que l'occupation de cette capitale amènerait la junte
suprême (qui, en l'absence du roi Ferdinand VII, alors
prisonnier à Valençay, gouvernait le pays) à demander
la paix; mais loin de là, Madrid fut occupé après que
— 26 —
nous eûmes franchi les terribles défilés de Sommo-
Sierra, où les lanciers polonais de la garde firent des
prodiges de valeur, laissant moitié d'entre eux sur le
champ de bataille.
Peu de jours plus tard l'armée, descendue des hautes
montagnes de Sommo-Sierra, approchait de la capitale
espagnole, dont toutes les avenues étaient hérissées
de fortifications. Nombre de couvents, d'édifices pu-
blics et de palais apparaissaient comme autant de
forteresses. A l'entrée des rues principales, de hautes
barricades abritaient de nombreuses pièces d'artillerie.
Madrid enfin semblait vouloir se défendre à la manière
de Sarragosse -, il fallait le déploiement immense de
toute l'armée réunie sous les ordres immédiats de l'Em-
pereur pour imposer aux cent mille citoyens armés jus-
qu'aux dents qui, sur les autels, avaient fait le serment
de vaincre ou mourir.
Le duc de l'Infantado , qui commandait en chef les
troupes, présidait à la défense de Madrid ; après en
avoir défendu avec valeur les abords il se dirigea vers le
Tage, espérant y rencontrer l'empereur, laissant tou-
tefois aux autorités locales le soin d'obtenir une capi-
tulation honorable.
La compagnie de voltigeurs , que je commandais ,
précédait le bataillon d'avant-garde de l'armée (1) -, il
(1) Aux ordres du commandant Conscience.
— 27 —
nous fallut a diverses reprises soutenir la lutte corps-à-
corps.
Ici je me bornerai à, extraire d'un ouvrage (Histoire
du 24e Régiment de Ligne), publié par ordre de feu le
duc d'Orléans, d'après les rapports et documents re-
cueillis au dépôt de la guerre, ce qui a précisément
rapport à l'attaque dont je parle.
« L'empereur avait appris qu'une colonne échappée
» à travers la montagne gagnait Madrid. — L'armée
» marcha sans désemparer vers cette capitale.
» De Sommo-Sierra jusqu'à Madrid, la route fut belle
» et paisible , vingt-quatre lieues furent parcourues
» sans combats, ce qui était étrange dans ce nouveau
» pays où l'on faisait une guerre si acharnée.
» L'ennemi s'était réfugié dans sa capitale : villages,
» faubourgs , maisons avaient été rapidement mis en
» état de défense ; à l'intérieur de la ville et sur tous les
» points menacés , couvents , hôtels , places et rues
» avaient été transformés en forteresses. Les religieux
» de tous les ordres s'étaient armés de mousquets, et,
» par une singulière alliance , les filles publiques de la
« ville s'étaient organisées en légions, pour transporter
» des vivres et des munitions aux soldats, aux bour-
» geois et aux moines qui attendaient sur la défensive
» l'armée française.
» Le 3 décembre 1808, Madrid fut attaqué; cinquante
» pièces de canon, dirigées par le brave général
— 28 —
» Lauriston, aide-de-camp de l'empereur, eurent bien-
» tôt renversé les murailles du Retiro hérissées de for-
» tifications et d'habiles tireurs.
» Cependant dès le commencement de l'action , le
» bataillon du 24me régiment, jaloux de soutenir
» sa renommée , dirigé vers la porte des Récolets ,
» avait été heurter une batterie de six pièces de canon
« défendue par trois cents hommes ; mais leur attaque
» avait été si vive que la confusion s'était mise parmi
» les Espagnols. Le lieutenant Marnier commandait la
» compagnie d'avant-garde : l'un des premiers il péné-
» tra dans la redoute, et s'empara du général qui com-
» mandait ; le commandant pris, les soldats se rendi-
» rent et furent désarmés (1).
» Arrivés à la rue des Récolets, l'attaque et la dé-
» fense recommencèrent : retranchés derrière les bar-
» ricades, faisant feu par les fenêtres , les Espagnols ,
» les meilleurs soldats du monde pour cette guerre
(1) Le colonel de Clermont Tonnerre, aide-de-camp de S. M. le
roi Joseph (aujourd'hui général de division en retraite ) accourait
en ce moment suivi du colonel Lelort, commandant les dragons de
la garde. J'avais remis au premier le général espagnol. M. de Cler-
mont Tonnerre, par un sentiment que l'on appréciera, appelle le co-
lonel Letort, et lui dit ce» paroles : « Mon ami, conduis toi-même
• cet officier général à l'empereur, et annonce-lui qu'une compagnie
» de voltigeurs s'est emparée de la redoute et de la porte des Réco-
» lets. Ce sera une bonne nouvelle dont S. M. te saura gré, ajouta-
» t—il, en appuyant sur ces derniers mots. » Peu de jours après le
colonel Letort fut nommé général.
— 29 —
» d'embuscades, ne reculaient que peu à peu ; il fallut
» employer la même tactique qu'eux , et n'avancer qu'à
» l'abri des maisons que l'on prenait et qui aidaient à
» en prendre d'autres.
» Deux mille hommes d'élite avaient été chargés de
» la défense du couvent des Récolets, de l'hôtel ina-
» chevé du prince de la Paix et du beau palais des
» princes de Médina-Céli.
» On se battit jusque dans l'intérieur des galeries -,
» chaque appartement fut enlevé à la baïonnette ; tout
» demeura aux Français, après la défense la plus opi-
» niàtre ; le palais du due de Médina-Céli surtout sou-
» tint un siège en règle-, on se battit de chambre en
)) chambre; le salon d'honneur, qui fut emporté d'assaut
» par la compagnie aux ordres du lieutenant Marnier, était
» couvert de cadavres ; l'acharnement était tel que les
» blessés des deux nations se traînaient sur le carreau,
» se cherchant encore , et se poignardant à l'arme
» blanche.
» En sortant de ces trois attaques il ne restait plus
» que cinquante voltigeurs de cette compagnie; un plan
» général d'attaque avait été résolu, qui devait succéder
» aux attaques partielles. L'heure était venue de se con-
» former à ce grand mouvement-, aussi le général La
» Bruyère, qui commandait la brigade d'avant-garde ,
y, formée des 9me léger et 24me de ligne, arrêta l'élan de
» ses troupes sur l'avenue des Récolets et lé beau Prado.
» Cependant le général, qui le matin même avait reçu
. — 50 —
» quelques reproches de l'empereur à propos de dispor
» sitions inhabiles qu'il avait prises dans les Asturies,
» voulait absolument faire oublier à Napoléon les re-
» proches qu'il avait reçus, par une victoire complète.
« Au sommet de la grande rue d'Alcala , les Espagnols
» avaient établi une batterie de dix pièces de canon
» pour répondre à la batterie française qui, après avoir
» enfoncé les grilles de la porte d'Alcala, s'était établi
» devant cette porte.
» Le feu était si vigoureusement nourri sur ce point
» que la mitraille balayait sans interruption aucune
» toute la largeur dé la rue. Quant aux rues environ-
» nantes, elles étaient coupées de barricades et chaque
» place garnie de troupes. Il était donc inutile de tenter
» ce chemin.
» Tout-à-coup le général La Bruyère donna l'ordre
» aux cinquante voltigeurs qui restaient de la compa-
» gnie , de s'emparer de cette batterie de dix pièces de
» canon.
» Marnier, qui commandait cette poignée de braves
» déjà décimés, se retourna avec étonnement vers le
» général.
» —Pensez-vous bien à l'ordre que vous nous donnez,
» mon général? A la moitié du chemin il ne restera
» pas un seul de nous.
» — Comment, s'écria le général, tu recules devant
» le danger?
— 51 —
» L'officier s'élance aussitôt à la tête de ses cinquante
» hommes; le général à qui les reproches de l'empereur
» pesaient, marche à ses côtés. Au bout de vingt pas,
» vingt hommes sont déjà tombés ; trente voltigeurs,
» seuls debout, continuent de s'avancer, et, esclaves
» de la discipline, ils vont se faire tuer jusqu'au dernier,
» lorsque le général La Bruyère est blessé à mort :
» c'était ce qu'il avait cherché toute la journée.
» Plusieurs noms furent justement signalés pour
» cette affaire dans le rapport du maréchal Victor à
» l'empereur : le commandant Conscience, les capi-
» taines Jolivet, Prioux et Henri ; le lieutenant Marnier;
» les sous-lieutenants Desmazures, Arditi, Bardollet
» et Anglade. »
CHAPITRE V.
Bien que le feu commençât à se ralentir sur le point
où nous nous trouvions alors, des balles lancées des fe-
nêtres du couvent des Récolets nous blessaient de
temps en temps du monde, et j'avais résolu de m'em-
parer de ce monastère qui ne rendait pas tenable la po-
sition dans laquelle nous avions ordre de nous main-
tenir.
Je m'avançai donc à la tête d'une centaine d'hommes
vers le monastère longeant les deux côtés de la rue, afin
de répondre aux coups de fusil qui nous étaient adressés
des différentes maisons. Le sous-lieutenant Desmazures
— —
précédait la colonne de gauche, et je marchais en avant
de celle de droite. Comme nous étions près de la place
où se trouve l'entrée principale du couvent, une porte
s'ouvre derrière moi... Au cri que pousse le sergent
Henri (1) qui me suivait, je me retourne vivement, et je
n'ai que le temps de saisir de la main gauche le canon
d'une carabine qu'un jeune espagnol dirigeait sur moi à
bout portant. Deux ou trois coups de sabre lui font
lâcher son arme ; on s'élance pour s'en emparer, mais
il prévient ce mouvement et rentre dans la maison dont
il était sorti, m'abandonnant son arme. Si j'avais écouté
mes soldats, la maison eût été envahie instantanément,
et alors pas de quartier pour tous les habitans. Je calmai
la fureur qui les animait, me réservant moi-même , a
une heure opportune, des perquisitions dans cet hôtel.
Le soir même, la capitulation fut signée ; c'est alors
que , suivi de quelques-uns des miens, je me fis ouvrir
les portes de la maison. Un majordome auquel je m'a-
dressai nous introduisit dans une vaste salle où se trou-
vait un vieillard à cheveux blancs qui s'avança pénible-
ment vers moi, soutenu par une jeune fille d'une beauté
éblouissante.
» Monsieur l'officier, me dit ce vénérable Espagnol,
en fort bon français, je devine le motif de votre visite ,
et je m'empresse de vous donner les explications que
vous pouvez désirer.
(1) Aujourd'hui capitaine en retraite à Paris et décoré.
— 54 —
» L'arme dont vous êtes porteur (1) appartenait à un
exalté, un fou, un membre, hélas ! de ma famille. Mes
instances pour le retenir ont été vaines ; mais à peine
rentré, il a reçu de moi l'ordre de quitter l'hôtel et même
Madrid. Il est parti aussitôt, et ce jeune extravagant ne
rentrera désormais chez moi qu'après avoir abjuré de-
vant Dieu ses erreurs, car tout combattant qui n'est pas
soldat devient, à mon sens, un assassin. »
J'admis cette explication donnée par un homme dont la
physionomie comme le langage inspiraient le respect, et,
lorsque je le quittai, il mit, selon l'usage, sa maison à
ma disposition... Sa jeune compagne approuva tacite-
ment son père, mais avec un doux regard qui produisit
sur moi une profonde sensation.
Après la capitulation, l'armée dut occuper militaire-
ment plusieurs points importants ; mon régiment reçut
ordre de bivouaquer dans les jardins de Ruen-Retiro,
non loin de l'hôtel du vénérable marquis de Los-Montès.
Je me gardai bien de manquer aux devoirs que m'im-
posait le bon accueil du marquis et de la ravissante Do-
lorès, sa fille ; aussi me représentai-je dès le lendemain.
Pendant les sept à huit jours que nous restâmes à
Madrid, je renouvelai mes visites quotidiennes. Dès
la première visite, le marquis me raconta en peu de
(i) J'en suis toujours possesseur.
— 55 —
mots ce qui, de l'histoire de sa vie , pouvait m'inté-
resser.
Fils d'une ancienne famille de l'Andalousie , attaché
à la cour du feu roi, il avait accompagné en France le
comte de Fernand Nunez, ambassadeur de Sa Majesté
catholique près de Louis XVI.
Pendant les six années qu'il séjourna dans notre ca-
pitale , et au moment ou la révolution de 1789 boule-
versait toutes les fortunes , déplaçait tous les rangs de
la société, et poussait au martyre les familles les plus ho-
norables , les plus inoffensives, il s'était épris d'une
jeune française. « J'eus le bonheur d'être aimé, ajouta-
t-il, et en donnant mon nom à ma fiancée, je sauvai
son père de l'échafaud. »
« Revenus en Espagne, où nous trouvâmes le repos et
la jouissance du bonheur intérieur, nous pûmes élever
deux enfants que nous accorda la divine Providence.
Mais Dieu m'avait réservé à de cruelles épreuves... La
marquise avait vu sa santé s'altérer à un tel point, par la
naissance d'un second enfant, qu'elle mourut après une
année de douleurs inouïes.
« Cette enfant..., ma Dolorès, devint ma seule conso-
lation. Mon fils, qui est l'aîné et l'héritier de mon nom,
entra contre mes intentions dans l'armée ; blessé à la
bataille d'Espinosa, il put revenir à Madrid ; c'est lui ,.
Monsieur, qui était sorti armé de cette carabine. »
Je ne pouvais me défendre d'un grand entraînement
vers la belle Dolorès..., et chaque jour nos sentiments
— 36 —
devenaient plus vifs, plus ardents ; nos causeries devin-
rent des confidences, des épanchements, c'était déjà
la fervente intimité.
J'osai déclarer à la charmante fille du marquis mon
amour et mon désir de partager avec elle mon exis-
tence ; elle dépendait du marquis, et c'était à lui-même
que-je devais adresser ma demande. Cependant la belle
Dolorès croyait avoir remarqué dans mes conversations
quelques souvenirs palpitants, accompagnés de regrets
touchant une grande dame à laquelle je me promettais
de remettre un jour certain mouchoir.
Je lui avais effectivement parlé de cet objet en des
termes qui avaient éveillé chez elle des soupçons tout-à-
fait en dehors de la vérité.
Dolorès, que cette pensée tourmentait, me demanda
comme preuve de la sincérité de mon amour, le sacri-
fice du mouchoir.
Je cédai à force d'instances et par la crainte seule de
voir s'attiédir les sentiments de Dolorès.
Je lui confiai ce mouchoir, mais avec la promesse de
me le rendre , si Dieu ne permettait pas notre union...
Elle m'en fit le serment.
Vous jugez, d'après l'état de nos coeurs, combien
étaient doux nos entretiens et combien ils nous sem-
blaient courts.
— 37 —
La santé du marquis s'affaiblissait àvue d'oeil... Nous
dûmes lui deman der son consentement à notre mariage...
« Mon Dieu, mes chers enfants, je vous ai devinés depuis
« le jour où vous vîntes ici pour la seconde fois... Vous,
» mon jeune officier, j'accueille votre voeu avec bon-
» heur, et comme l'âge, les infirmités, les chagrins
» même que me causent mon fils peuvent avancer de
». beaucoup mon dernier jour, mettez-vous en mesure
» d'avoir les papiers nécessaires, et le jour même où
» vous serez en règle, je vous presserai tous les deux
» dans mes bras, mes chers enfants !»
Après une semaine passée au comble de la félicité ,
il me fallut quitter Madrid , notre corps d'armée se di-
rigea vers l'Estramadure... Non, l'on ne meurt pas de
chagrin !... car Dolorès et moi nous aurions cessé d'exis-
ter à l'heure où l'ordre fut donné de partir.
Je fais mes adieux, et nous convenons d'échanger uns
correspondance incessante.
Les lettres de Dolorès me déchiraient l'âme... Elle
m'appelait à son secours, car le marquis dépérissait
d'une façon alarmante... « Bientôt, ô mon Dieu! je
» vais être privée du seul appui que m'a laissé la na-
» tare..., et loin de vous , mon ami, que deviendrai-
» je ? L'état de mon père ne me permet pas de lui rap-
» - peler que le cruel Pépito peut devenir mon maître et
» mon tyran... Mon unique ami, venez, venez à mon
» secours !»
38
Hélas ! nous marchions vers l'armée anglaise qui re-
montait le Tage , nul moyen de penser à demander un
congé, ni même l'autorisation d'une simple absence.

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