Le Murmure des nuits, par Mme Élisa Guyon

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impr. de A. Bord (Bordeaux). 1867. In-8° , 231 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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DES NUITS
POÉSIES
F.T IMPRIMER!
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LIE
MURMURE DES NUITS
POÉSIES
PAR
MME pLISA G U Y O N
BORDEAUX
OFFICE CENTRAL DE PUBLICITE ET IMPRIMERIE AUGUSTE BORD
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l867
PROPRIÉTÉ X>Jfl L'AUTEUR
PRÉLUDE
A l'heure où le repos plane sur la vallée,
A l'heure où le village est exempt de tous bruits,
Seule, les yeux fixés sur la voûte étoilée,
J'écoute avec bonheur le murmure des nuits
Le murmure des nuits : c'est la feuille flétrie
Qui roule en frémissant au pied de l'arbrisseau,
C'est le vent qui caresse une plante fleurie,
C'esUa branche qui berce un nid de passereau.
— 10 —
Le murmure des nuits : c'est la mer éloignée
Qui laisse jusqu'à nous arriver ses concerts,
C'est l'algue du rocher par la vague baignée,
Et que la vague emporte aux sables des déserts.
Le murmure des nuits : c'est la suave haleine,
C'est le tressaillement, qu'en sa fécondité
Notre sol généreux laisse errer dans la plaine,
Et dont la mélodie emplit l'immensité.
Le murmure des nuits : c'est un long bruit de fête
Que le souffle des vents arrache des cités,
C'est une goutte d'eau, c'est un chant d'alouette,
C'est un cri, c'est un son, par la.brise emportés.
Le murmure des nuits : c'est la harpe brisée
Que la main du vieux barde interroge à l'écart,
C'est un soupir du coeur, la fleur d'une pensée
Que l'écho fugitif abandonne au hasard,
11
Le murmure des nuits : c'est la voix fraîche et pure
Qu'on appelle harmonie et vient de l'infini;
Ce langage muet de toute la nature,
Cet ensemble que Dieu d'un mot a réuni !
Mais, murmure et chanson, fleur brillante et fanée,
Nid d'amour qui frémit à l'ombre du rameau,
Goutte d'eau, mer qui fuit, algue déracinée,
Iront s'ensevelir dans le même tombeau !
A Ma VILLE NATALE
AUBETERRE (Charente)
Emporte avec mes vers, ô brise matinale !
Les odorantes fleurs que j'ai pu réunir;
C'est un gage d'amour qu'à ma ville natale,
Mon coeur offre aujourd'hui comme un doux souvenir.
Amis de mon jeune âge, à vous quand je destine
Les parfums de bonheur répandus dans ces chants,
De moi souvenez-vous, alors que l'aubépine
Ornera les sentiers où nous courions enfants..
— 16 —
Vers ce riant passé laissez-moi redescendre,
Le bras sur votre bras, fière de m'appuyer,
J'irai, pour l'avenir, recueillir sous la cendre
Les tisons mal éteinds du paternel foyer !
Là je retrouverai les jeux de mon enfance,
Les rires et les pleurs, si faciles alors;
Le babil gracieux dicté par l'innocence,
Tout ce que la jeunesse amasse de trésors !
Aussi, depuis ces jours d'espérance et de fête,
Mon coeur resté fidèle à mon charmant pays
Ose lui dédier mes rêves de poète,
Et demander à Dieu le bonheur de ses fils !
LE TEUPS ET LE ?@ÈTE
— Bien volage est ton coeur, bien jeune est ton esprit,
Bien rieuse est ta voix, bien fragile est ton nid,
Dit un jour le Temps au Poète.
Ayant que le zéphir exile les autans,
Comme l'oiseau tu vas annoncer le printemps -,
Ta voix est parfois indiscrète...
— 18 —
Vois-tu déjà la fleur où pousse le bourgeon?
Et ton esprit géant, voit-il à l'horizon
L'éclair longtemps avant l'orage ?
Ton coeur a-t-il tari la coupe de l'amour
Pour prévoir le matin ce que sera le jour,
Ce qu'il peut donner à chaque âge?
As-tu donc mesuré la branche où tu t'endors,
Pour espérer jamais par tes faibles accords
Captiver mon âme rebelle
Que m'importent tes chants, que m'importent tes pleurs,
Que m'importe le miel que tu tires des fleurs !
Tu dois toujours suivre mon aile.
Que tu fasses ton nid au sommet des grands bois,
Sur le cèdre orgueilleux, dans le palais des rois,
Sur les bords des jardins d'Armide...,
Tu ne peux devancer ni prolonger ton vol,
Ni fixer un instant ton aile sur lé sol :
Poussé par mon aile rapide !!!....
— 19 -
— Du commun des mortels si je subis la loi,
Si, malgré mes efforts, je m'envole avec toi,
Ce n'est pas sans laisser de trace....
De mon nid, une plume, une note, un soupir,
Une larme tombée au seuil de l'avenir
Y marquent d'avance ma place!
Mon coeur parait volage à l'aveugle sans foi
Qui ne soupçonne pas 1 ame qui pleure en moi,
Privé qu'il est de la lumière 1
Faut-il, comme à Thomas, l'apôtre du Seigneur,
Lui montrer cette plaie où saignant est le coeur
En contact avec la matière.
Mon esprit parait jeune, insouciant, léger,
A celui pour qui l'âme est un monde étranger,
Dont il méconnaît l'idiome....
Pour chanter, je retiens les sanglots de ma voix;
Toi, qui dis la trouver si rieuse parfois,
Ami, tu ne connais pas l'homme I
— 20 —
Tu ne connais pas l'homme, et tu hâtes ses pas
Vers le but limité que lui n'aperçoit pas,
Mais qui sans cesse l'inquiète...
Car nul n'est épargné, sages, penseurs et fous
Ne peuvent éviter ton éternel courroux,
Répondit au Temps le Poète !
PUES D'UN &ER6EAU
Dors, dors, petit enfant, sous tes gazes légères,
Et que l'ange des nuits, sur ton front gracieux,
Laisse planer le rêve aux riantes chimères
Et te murmure bas l'hymne chantée aux cieux.
Dors, dors... et moi, brisée au récif des souffrances,
Je veillerai dans l'ombre en te cachant mes pleurs,
. Lorsque des saints parvis, messagers d'espérances,
. Les anges à l'envi te couvriront de fleurs.
— 22 —
Qu'avant l'aube, demain, ta première caresse
Console ma pauvre âme et parfume mon coeur !
Et, puisqu'il n'est que toi digne de ma tendresse,
Que ton regard, enfant, me dise encor : bonheur!
Que les mille tourments qui font courber ma tête,
Ne flétrissent jamais les roses de ton front,
Et que toujours ta vie, exempte de tempête,
Ne soit qu'un frais sentier où tes jours fleuriront.
Et qu'à sa mission ton bon ange fidèle,
Donne à tes jeunes ans la foi dans l'avenir...
Grandis, prospère, enfant, à l'ombre de son aile,
Et mon amour pour toi n'aura plus à gémir...
Puisque le ciel protège et palais et chaumière,
Qu'il pourvoit aux besoins du frêle passereau,
Ne voudrait-il donc pas, propice à ma prière,
Enrichir de ses dons ton modeste berceau?...
— 23 —
Lorsque déjà ta voix prélude avec ma lyre,
Lorsque ton doux regard interroge le mien,
Laisse tomber sur moi ton plus charmant sourire,
Car l'avenir sans lui pour moi ne serait rien !
Ahl puisque l'Éternel t'a placé sur ma route
Comme un phare en la nuit pour réjouir mon ciel,
Puisqu'ici ton bonheur est le seul que je goûte
Que ton calice d'or soit vide de tout fiel!
Puisque je vis du miel que ton âme distille,
Puisque j'ai de la main aidé ta jeune main,
Puisqu'à suivre mes pas tu demeures docile,
Notre avenir, enfant, peut rayonner demain !
LES SïLFHIS
ROMANCE
Sylphes errants qui parcourez'des mondes,
Vous savez l'oasis où s'envole mon coeur.
Si vous me devinez, cohortes vagabondes,
Emportez avec vous mes rêves de bonheur !
Chaque matin ouvrez, ouvrez vos ailes !
Des soupirs'de mes nuits emportez le plus doux,
Et si vous rencontrez des zéphirs infidèles
Ne leur en parlez pas, ils en seraient jaloux.
— 26 —
D'if et de houx je tresse une guirlande,
Où la rose et le lis montrent tous leurs attraits,
A mes chères amours donnez-la pour offrande,
Mais en disant mon nom, amis, soyez discrets 1.,
Puisque des airs vous êtes les génies,
Vous irez où s'en vont mes voeux de chaque jour;
Et puisqu'on ne vit, là, qu'au sein des harmonies,
Transportez-y mon âme où chante encor l'amour !
ÉF1TEE
A MON MÉDECIN, MONSIEUR CH. L.
Docteur, à votre appel, j'ose élever la voix!
Mais, pour des vers promis, c'est la première fois
Que je me sens embarrassée.
Par où donc commencer ? En vous parlant de moi?
C'est chose bien usée et j'en conviens, ma foi !
Même en dépit de ma pensée.
— 28 —
Ma pensée est toujours esclave de mon mal,..
Et quel que soit le ciel de mon vaste idéal,
Il ne suffit plus à ma peine.
Je me sais jeune encore et sans m'enorgueillir,
J'ai dans un champ connu bien des fleurs à cueillir,
Quand la crainte aujourd'hui m'enchaîne...
Comme l'oiseau blessé que l'oiseleur poursuit,
Je déchire mon aile en mon triste réduit,
Reconnaissant mon impuissance...
Vous qui savez mon sort, Docteur, qu'en pensez-vous?
Dois-je m'abandonner sans réserve à ses coups
Ou me livrer à l'espérance?
Tout en soignant le corps, pansez aussi le coeur,
Faites que le malade accablé de douleur
Y puise une force nouvelle.
Faites que la science, hélas! trop en défaut...
Grandisse en votre main... et je dirai tout haut
Que votre mission est belle !
J'ai su depuis vingt ans apprécier vos soins,
Si, malgré votre zèle à chercher mes besoins,
Je vis encor dans la souffrance,
Ce n'est point vous, Docteur, qu'il me faut accuser,
29
Et l'hommage qu'ici je viens vous adresser,
Est tout à la reconnaissance.
LE BOUQUET DE ROSES
A MA FILLE
De mon bon ange absent, parfumez, belles roses,
La chambre chaque jour;
Et gardez parmi vous les plus fraîches écloses
Pour fêter son retour.
— 32 —
Ici, nous l'aimons tant! On vous l'a dit peut-être
En vous cueillant pour lui !
Et mon pinceau, jaloux de le faire connaître,
Vous l'esquisse aujourd'hui :
Il a ce doux éclat, cette grâce, ces charmes
Qui vous font admirer.
Plus qu'en vous la rosée, en lui plaisent des larmes
Qui me font l'adorer.
Sur vous, plus ondoyants que les rameaux du saule,
Ses cheveux tomberont,
Et vous laisseront voir, comme double auréole,
La paix de son beau front.
Que son souffle embaumé loin des zéphirs frivoles
Augmente vos attraits ;
Que, par ses soins touchants, vos soyeuses corolles
Ne se fanent jamais !....
— 33 —
Puisque pour mon amour votre vie éphémère
Se plaît à rayonner,
Merci! roses, merci! Le ciel rend à la mère
L'ange de son foyer!
LIS AiEILLES
ROMANCE
Folâtre essaim, blondes abeilles,
Pourquoi déserter ce jardin?
N'aimez-vous plus les fleurs vermeilles
Qu'il vous donne chaque matin ?
REFRAIN.
Ah ! prenez garde, folles !
Pourquoi changer d'amour ?
Quand des zéphirs frivoles
Vous guettent chaque jour !
— 36 —
Les voici gagnant la prairie;
Mais là rien pour former leur miel !
L'herbe était coupée et flétrie
Sous les rayons plombés du ciel.
Ah ! etc., etc.
Et, dédaignant rentrer chez elles
Sans avoir grossi leur trésor,
Bientôt leurs inconstantes ailes
Prennent un plus rapide essor.
Ah! etc., etc.
Partout, pour doubler leur courage,
S'offrent des vergers pleins d'appâts
Mais le soir amena l'orage :
Pas une ne revint, hélas!
- 37 —
Ah! prenez garde, folles!
Pourquoi changer d'amour?
Quand des zéphirs frivoles
Vous guettent chaque jour !
FEUILLE ©E ROSE ET ©©iïTE ©5EâU
La goutte d'eau dit à la feuille :
— Ai-je besoin de t'embellir ?
Quand, par le zéphir qui te cueille,
Je vois ma beauté se ternir !
— Quoi ! reprit la feuille en colère,
Rougirais-tu de ton destin
Qui double ta vie éphémère
En te posant sur" mon satin?
— 40 —
Quand, perle encor, le vent t'agite
Te prêtant les feux du saphir,
Ne sais-tu point, pauvre petite,
Que ton règne est près de finir!....
— Je n'écoute plus tes paroles,
Crie en tombant la goutte d'eau;
Tu me fais boue, et tu t'envoles
Le berceau touche le tombeau !
LES DONS ©E CHAQUE AGE
0 vierge immaculée ! ô reine des archanges !
Du céleste séjour
Daigne, je t'en supplie, accueillir mes louanges
Comme un tribut d'amour !
I
Dès mes plus jeunes ans à ton autel, ma mère,
Je consacrai mon coeur ;
Avec ce premier don tu reçus ma prière
Pour l'offrir au Seigneur,
- 42 —
Mes désirs enfantins, les premières pensées,
Eclos dans mon esprit;
Les baisers ingénus de mes lèvres rosées,
Ce coeur te les offrit.
II
Pendant les rêves d'or, qui bercent le jeune âge,
Chaque soir à genoux,
J'obtenais mon pardon en te faisant l'hommage
De ces rêves si doux.
Le premier mot d'amour qui sortit de ma bouche
Vers ton trône monta,
Et le premier soupir exhalé de ma couche
Ton coeur le pardonna.
III
Quand un lien fleuri vint enchaîner mon âme
— 43 —
Et couronner mes voeux,
Tu reçus le parfum de mon amour de femme
Et mes chastes aveux!
De la maternité, source de jouissance,
En goûtant les douceurs,
Je tournais mes regards vers ta toute puissance
Et t'offris mes deux fleurs
IV
Quand Forage attendu me fit courber la tête
Sous le vent du malheur
Ma mère, je te dis : Prends avant la tempête
Mon reste de bonheur !
De ma coupe épuisée, il reste encor la lie
Qui m'abreuve ici-bas....
Voilà le dernier don que peut t'offrir ma vie,
Ne le refuse pas !
LA CROIX DU ©HUfST
Croix! symbole de foi, qu'à ses élus Dieu donne
Pour les éprouver ici-bas;
Toi qui fais trébucher mes pas
Dans l'ombre où je tâtonne,
Prends pitié de mon bras.
Depuis plus de seize ans sous ton fardeau céleste,
Je ploie et pleure tour à tour;
Et pourtant de mon dernier jour,
Pour supporter le reste,
Je n'ai que ton amour !
46
Je n'ai que ton amour!.... Ce mot est un blasphème
Que n'ose prononcer ma voix.
0 toi qui fais trembler les rois !
Je t'aime, oui, je t'aime,
Mvstérieuse croix!
Je veux que sur mon front tes sanglantes épines
Impriment un immortel sceau,
Afin qu'il te semble plus beau,
Un jour si tu t'inclines
Au bord de mon tombeau.
Depuis dix-huit cents ans tu brilles sur le monde,
Où tes rayons semblent grandir.
L'impie apprend à t'y bénir,
Et sur toi seule il fonde
Son bonheur à venir.
Les Croisés, en voguant vers la terre sacrée,
Pour t'honorer, arbre divin,
Te suspendirent sur leur sein,
Faisant de ta livrée
Un bouclier d'airain.
Plus d'un martyr tombé sur le seuil du Calvaire
A ta vue a banni l'effroi
Qui dans son coeur voilait la foi,
Et trouvé la lumière
Qu'il attendait de toi !
Depuis ces jours de deuil, de combats et'de gloire,
Un monarque juste et pieux
Voulut que ton nom glorieux,
Inscrit dans nos victoires,
Fût cher à nos aveux.
Avant, tu ne régnais qu'auprès de la souffrance
Dont, seule, tu séchais les pleurs;
— 48 —
Mais, pour te payer ces faveurs,
La main de l'innocence
Te couronnait de fleurs.
A im
Ami, tu dis (étrange chose ! )
« L'amour c'est l'épine sans fleurs. »
Tu n y crois plus : tu veux garder ton âme close
Au miel, qu'en passant il dépose,
Comme un baume, sur nos douleurs.
L'arbre, repousse-t-il la sève?
L'abeille, un rayon de soleil?
0 dis-moi si la nuit nous chassons le doux rêve
Qui gracieusement s'achève
Et vient dorer notre sommeil?
— 50 —
Dieu défend-il donc qu'on lui dise :
« Mon amour est à vous, Seigneur! »
La rose est-elle hostile aux baisers de la brise ?
Pourquoi veux-tu donc que je brise
L'autel que t'a dressé mon coeur?...
it?iTES-WiSS PAS MA SHi®
A MADAME M... D..
Après avoir lu ses FIJETJRS DE NOVEMBRE
L'automne de la vie
Est l'urne bien remplie
Des cendres du passé ;
C'est le soir qui se lève
Pour achever le rêve
Au matin commencé.
C'est la rocheuse rive
Où le touriste arrive
Haletant et meurtri;
Mais dont l'oeil se détache
D'un lourd passé sans tache,
Comme d'un champ fleuri.
C'est l'heure où le poète
Devient parfois prophète
A force de souffrir,
C'est l'heure où sa pensée
Plus saintement bercée,
Devance l'avenir.
Aussi quand de novembre
Vos fleurs d'iris et d'ambre
Parfument les cités,
Je dirai que l'automne,
A, de votre couronne,
Augmenté les beautés.
— 53 -
Dans l'ombre la pervenche
Avant le soir se penche
Pour nous donner ses pleurs.
Comme ma fleur choisie,
Que votre poésie
Ensemence nos coeurs.
Et moi, dont les années,
Dès leur printemps fanées
S'effeuillent sans parfums,
Comme l'enfant qui pleure
Je fuis dans ma demeure
Les regards importuns.
Pour ma lèvre pâlie
Tout nectar devient lie
Dans mon calice amer,
Et ma pensée inerte
Ressemble à l'algue verte
Qui meurt loin de la mer..
— 54 —
Dans l'air qui m'environne,
Pas un front ne rayonne
En se penchant sur moi
Mais les maux qui m'affligent
Doucement me dirigent
Vers l'immortelle foi !
La foi ! c'est la boussole
Qui gouverne et console
Dans la nuit de la mort;
C'est aussi le doux phare
De celui qui s'égare
Avant d'entrer au port.
Ah! puisque la foi sainte,
Qui bannit toute crainte
Anime votre coeur,
— 55
Puisqu'un destin semblable
Sans cesse nous accable,
N'êtes-vous pas ma soeur?
Oh! dites, si l'épine
Sur votre front s'incline
Ou vous blesse en chemin :
Que d'épines cachées
Sous les roses fauchées
Par l'invisible main !
Si votre oreille écoute
L'âme qui pleure en route
Jetée au tourbillon
Dites-vous : En ce monde
Où la misère abonde,
A chacun son sillon
Si dans le flot qui passe
Vous retrouvez la trace
— 56 —
D'un bien qui fuit toujours
Dites : « Avec ses charmes
Ont coulé bien des larmes,
Dans l'onde de mes jours. »
Si l'amère souffrance
Eloigne l'espérance
Qui s'attache à vos pas,
Dites-lui : « Que m'importe!
Des peines la cohorte
Là haut n'existé pas !... »
Hirondelle exilée,
Songez à. la vallée
Où tout doit refleurir.
Poète, fleur ou femme,
Si. le ciel vous réclame,
Ce n'est pas là mourir.
— 57 —
Votre muse enchantée,
Par la mort respectée,
Verra des temps nouveaux.
Non, non, femme parfaite,
Non, vous n'êtes pas faite
Pour l'oubli des tombeaux!..
Laissez chanter votre âme
Dont les ailes de flamme
Sont un présent des dieux;
Que pour Dieu vos louanges
En captivant les anges,
Vous préparent les ci eux!
MÈRE & FILS
Azur, souffle, rayon, parfum, rose céleste,
Esprit, lien d'amour, coeur d'ange, aile de feu,
Petit enfant, qu'es-tu? — Je suis ange, et je reste.
« Mère, j'ai fui pour toi ma phalange et mon Dieu ! »
— « Cher ange, dit la mère, et si ta place est vide?
D'un volontaire exil Dieu te rappellera !
— Ah ! fit le séraphin avec sa voix timide,
Puisque le Seigneur t'aime, il me pardonnera »
— 60 —
Grand Dieu! sa confiance égale ta justice.
Puisque nous t'aimons tous, tu voudras en ce jour,
Exauçant mes souhaits, et pour m'être propice,
Laisser, Dieu tout-puissant, cet ange à mon amour !
L9AH©E DU SOIR
À MON FILS
Quand le soleil couchant empourpre la prairie;
Sous ses derniers rayons, quand la plante fleurie
Répand ses doux parfums comme un riche encensoir.
Dans l'insecte endormi, dans l'oiseau qui s'envole,
Dans la brise qui passe, emportant ta parole,
Je reconnais l'ange du soir.
— 62 —
Après un jour brûlant, à l'heure accoutumée
Où le zéphir léger de son aile embaumée
Caresse le sentier qui m'invite à m'asseoir;
Dans les épis dorés qui murmurent en gerbe,
Dans l'heureux ver luisant qui scintille dans l'herbe,
Je reconnais l'ange du soir.
Quand l'angelus béni de sa voix sympathique
A répété trois fois le céleste cantique
Qui met au coeur de l'homme et l'amour et l'espoir;
Dans le bruit qui s'éteint, dans la foi qui m'éclaire,
Dans le ciel qui se couvre et porte à la prière,
Je reconnais l'ange du soir.
Quand parfois vers la mer me ramène mon rêve,
Quand je te vois joyeux folâtrer sur la grève
A l'âge où le babil remplace tout savoir;
Dans tes jeux enfantins, dans ta voix caressante,
Dans l'eau qui réfléchit ton image innocente,
Je reconnais l'ange du soir.
- 63 -
è
Quand, après un long jour, dans ta sainte demeure,
Je laisse ma pensée errer jusqu'à cette heure
Où la première étoile éclaire le ciel noir,
Là, sur ton jeune front que la prière penche,
Dans le modeste apprêt de ta couchette blanche,
Je reconnais l'ange du soir.
Mais fleur, soleil, parfums, oiseaux, insecte, terre,
Brise, sentier fleuri, murmure, onde éphémère,
N'auront plus pour mon coeur ni charme, ni pouvoir,
Si je puis, en voguant vers la Sainte patrie,
Obtenir pour mon fils, de la Vierge Marie,
Ce que m'a dit l'ange du soir !

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