Le Naufrage et la mort du comte de Boulainvilliers, nouvelle historique [par A.-G.-S. de Kersaint], publiée par le citoyen Paillet,...

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impr. de P.-D. Pierres (Versailles). 1797. In-12, 83 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1797
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LE NAUFRAGE ET LA MORT
DU COMTE
D E
BOULAINVILLIERS.
LE NAUFRAGE ET LA MORT
DU COMTE
DE
BOULAINVILLIERS,
NOUVELLE HISTORIQUE >
Publiée par le Citoyen PAILLÂT,
Bibliothécaire de l'École Centrale de.
Seine et Oise.
A VERSAILLES,-
DE l'Imprimerie de PH.-D. PIERRES.
rue de la Paix , n". 15.
9 - --
An V L
A 3
A FA NT-P R OP O'S..
L'HISTOIRE des hommes
vertueux, des personna-
ges illustres,. est le meil-
leur cours de morale qu'on,
puisse présenter aux amcs
vraiment grandes & ca-
pables de s'élever à la
sublimité de la vertu. La
vie des Socraïc, des Aris-
tide , des Êpaminondas t
des Cincinnatus, des Sci-
pion y des Caton, des
Tiius, des Turenne x de*
vJ
CÙlinat, et de tous ceux
qui ont honoré leur es-
pèce, a peut - être fait
germer plus de sentimens
généreux dans te cœur
humain , que tous les dis-
cours des moralistes & des
philosophes. Pourquoi l
parce que l'exemple exer-
ce sur nous un empire ab-
solu, qu'il commande, que
souvent même il nous en-
traîne ; tandis, au contrai-
re , que le précepte reste
presque toujours froid et
sans vie. C'est donc un
vij
véritable service à rendre
à la société, que de mul-
tiplier des moyens aussi
précieux de porter l'hom-
me à la vertu, d'enflâmer
son cœur de l'amour des
belles actions.
Persuadé de cette vé-
rité, je me détermine à
publier la mort glorieuse
et sublime de Boulain-
v¡/¡¡(rs, ancien capitaine
de vaisseau dans la ma-
rine militaire. Cette anec-
dote sera un rare et pré-
cieux exem ple de ten-
viij
dresse conj-ugale, pour
l'époux; d'amour paternel,
pour le père de famille ;
d'héroïsme, pour l'amitié;
de fermeté et de courage,
pour l'homme de guerre ;
d'attachement à son de-
voir, pour le fonctionnaire
public; enfin, d'un géné-
reux dévouement à la pa-
trie, pourtous les citoyens.
L'Ouvrage dont j'en-
treprends de donnercon-
noissance au public , n'est
pas de moi , j'ignore
même, quel en est l'au-
ix
teur ; mais , quelqu'il
puisse être , j'espère y si
toutes fois il est encore vi-
vant, qu'il m'approuvera,
me saura même quelque
gré de mettre au jour un
trait historique qu'il n'a-
voit probablement re-
cueilli , que pour en faire
jouir ses concitoyens ; et
• qui, sans le hasard heureux
qui l'a fait tomber entre
mes mains , eût peut-être,
comme tant d'autres, été
coulé à fond dans le vaste
fleuve de l'oubli.
x
Pour rendre la publica-
tion du naufrage de Bou-
lainvilhers f doublement
utile; pour prouver qu'elle
n'est point la suite d'une
spéculation intéressée et
meicantille, je déclare
solemnellement ici, que
le produit de cet écrit,
les frais d'impression pré-
levés y fera versé dans la
caisse de la maison de se-
cours de cette commune.
Tout ce qui annonce la
vertu , doit porter sa
divine empreinte.
Xi
Nota. Voici les rcnseigne-
mens que j'ai recueillis sur la
perte du Bourbon j commandé
par le comte de Boulainvilliers.
A son retour d. Amérique,
•cà il avoit été envoyé avec
l'escadre de M. d'Amin.) ce
capitaine s'appercut que son
vaisseau ( il étoit de soixante-
seite pièces de canon et de six
cent vingt - deux hommes d'é-
quipage ) j couloit bas à cause
d'une voie d'eau qu'il lui avait
été impossible de boucher.
Voyant alors sa perte inévita-
ble j il fit embarquer tous ceux
de son équipage qui purent
(an.s la chaloupe et les
, p e et les
xij
LE
canots j pour se sauver à terre.
Son fils fut de ce nombre. Pour
lui j animé d'un courage héroï-
que , il resta sur son bord j
s'enveloppa la tête de son man-
teau , et attendit tranquillement
l instant fatal ou il devoit s1en-
gloutir avec le vaisseau, et la
partie de l'équipage qui n'avoit
pu se sauver.
Ce fut vers le 18 Avril j 741 j
à doure lieues à-peu- près des
cotes d'Espagne -' par le travers
du port de la Corogne 3 qu'ar-
riva ce funeste événement.
B
LE NAUFRAGE ET LA MORT
DU COMTE
D E
BOULAINVILLIERS.
LA mort du comte de Bou-
lainvilliers, n'est point une fable
imaginée à dessein de produire
une émotion passagère; le nau-
( 14 )
forage du vaisseau le Bourbon
est un fait historique dont les
détails sont consacrés dans la
manne militaire, par une tra-
dition non suspecte. Les con-
temporains de cet événement
existent encore.
M. de Boulainvilliers sauva
son fils , plusieurs de ses offi-
ciers et une partie de son équi-
page, par sa sagesse et sa fer-
meté. Le reste est peu impor-
tant. Cependant nous avons
poussé la fidélité jusqu'aux dé-
tails, lorsque cela nous a été
possible; mais ce qui impor-
toit davantage, étoit de faire
connoître le héros et l'homme
( 15 )
B2
de mer, dans ces circonstances
exrrêmes, où rOll tes les forces
de la vertu t du courage lui
sont si nécessaires pour sa pro-
pre gloire et le salut de tous.
Pardonne, ô Boulainvilliersl
si j'ose te prêter ma foible voix;
je ne suis pqmt ton fils. Sans
doute lui seul avoit le droit do
nous appren4re ce dont il fut le
témoin * lui seul pouvoir nous
faire bien connoître un événe-
mnt qui lui donna un nouvel
être , et qui doit répandre tant
de gloire sur ta mémoire; mais
ce fils existe-t-il encore?
Puisse- je attacher les ames
sensibles au récit de tes mal-
( 16 )
( )
heurs, et les penerrer des senti-
mens qu'ils doivent à tous ceux
qui, sans autre témoin que leur
cœur ou les compagnons de
leur sort, se sont vus enseve-
lis vivans dans la profondeur
des mers, privés de toutes con-
solations, et assaillis à-la- fois
par tout ce qui peut ajouter aux
horreurs d'une mort violente et
prématurée !
La nuit qui précéda la perte
du vaisseau l Bourhon) Bou-
lainvi/liers la passa à écrire dans
sa chambre de bord , éclairé par
une lampe,environné de papiers.
Andd.J son valet-de-chambre ,
assis à sa porte » veillait aussi,
( f 7 )
B j-
inquiet de la conduite de son
maître. Monsieur , lui dit-
il vous ne vous ères point
couche : vous devez avoir besoin
de repos. Du repos, André *
je n'en ai plus besoin. Il tira
sa montre. Il est deux
heures 5 le jour va bientôt
paraîrre: c'est le dernier.
Le calme continue, ( il regarde
la mer ) point d'apparence de
vent. André -' tout est fini
pour moi. André frémit.
Boulainvilliers reprend d'un air
tranquille : il faut fermer mes
lettres ; lit encore une fois
celle de sa femme , et songe à
sauver son fils.
( le )
Voici la lettre de Madame
de Boulainvïllicrs : on a cru
devoir la rapporter ici presqu'en
entier, parce qu'elle présente
des traits de sensibilité rares ,
et faits pour ajouter a l'intérêt
qu'inspire le comte de Boulaïn-
vïlliers ; elle fera connoître
encore combien sont à plaindre
celles qu'un lien sacré et de
tendres sentimens ont unies
aux rigoureuses destinées des
hommes de mer.
« J'ai reçu ta dernière lettre;
mon ami , par la voie de
l'Espagne ; l'ancienneté de sa
date a détruit en un instant tout
le plaisir qu'elle pouvait me
( ir>
faire. A travers tant de hasards,,
une lettre écrire il y a trois
mois, peut-elle tranquilliser un
coeur qui t'aime si tendrement ?
0 mort ami ! envain mes vœux
voudroient hâter ton retour !
tes cruelles destinées me l'offrent
toujours plus éloigné , et cette
pensée fait bien souvent couler
mes larmes. Ta fille, en ce
moment attachée à mon sein.
se ressent que lquefois de mes
peines; elle commence à sou-
rire et à me caresser. Je lui
trouve tous tes traits ; et sa vue ,
tantôt adoucit, ou tan tôr ajoute
à mes chagrins. Son intelligence
me répond qu'elle te ressemble
( 20 )
d'une manière encore plus
intime. Mais c'est sur tes bras
et à ton col, mon ami, que je
veux la voir , pour en jouir
entièrement. Tes enfans font
toute ma consolation. Ton
Auguste grandit et se fortifie
tous les jours ; j'en suis con-
tente : son cœur est bon, son
ame aura de la force et de l'é-
nergie ; il souffrit hier une
opération assez douloureuse
pourses dents, avec une fermeté
qui t'auroit fait plaisir. C'est de
toi, mon ami, qu'il tient ces
grandes qualités. Pour moi, je
te l'avoue, je suis foible : te
dirai-je combien je la suis ?
( 11 )
eh î dans quel cœur déposerai-je
mes peines , si je me refuse la
douceur de re les confier. Où
es-tu à ce marnent ? où doit te
parvenir ma lettre ? on évite
autour de moi de parler du sort
de votre escadre: cette réserve,
en me livrant aux rerreurs de
mon imagination , me fait bien
du mal. Les nuits sur-tout me
sont funestes : il est rare qu'elles
finiisent sans m'avoir causé
quelque longue et cruelle alter-
native de douleur et d'effioi.
Je te vois au milieu de cette
mer, que j'abhore , prêt à
pcrir j mon fils est a tes côrés ;
il veut te sauver : vous luttez,
( il )
l'un et l'autre contre la mort;
qui submerge enfin ton vais-
seau. Tout disparoît ; mon
fils seul surnage , errant sur
l'océan ».
« 0 mon ami! tu mépriseras
ces illusions d'une ame inces-
samment occupée de son objet,
mais ru auras pitié d'un cœur
ou tu règnes. Je trouverois
peut-être quelque force dans ce
cœur , s'il falloir souffrir pour
te prouver mon amour, ou
t'épargner quelque douleur *
mais ici , je m'abandonne à
toutes mes craintes : et j'aime
mieux m'y livrer, toutes cruelles
qu'elles sont, qu'aux vaines
( 2; )
distractions d'un monde indif-
férent ».
et Embrasse mon fils !
Que je suis malheureuse !.
Quoi ! la destinée des deux
objets dans lesquels je vis , est
d'être ensemble ou séparé-
ment pour toute leur vie , en
butte aux caprices de la mer,
aux hasards de la guerre , à
tous les dangers ! et tu veux
que je vive et que je sois tran-
quille ? cesse donc d'être ce que
j'aime , ce que j'estime, ce
que j'honore le plus ; cesse de
m'offrir dans toutes les actions
de ta vie , l'ame d'un héros ,
et les vertus du meilleur des
( 24 )
hommes ; cesse de remplir mon
amc de tous les sentimens donc
un cœur sensible puisse se pé-
nétrer , lorsque ses destins l'ont
uni par des nœuds sacrés à tout
ce qu'il avait de plus cher au
monde. Pardonne à mes larmes
et à mes douleurs , en songeant
qu'un seul instant de ta vue ,
en effacera jusqu'au souvenir;
et que je serai mille fois plus
heureuse en te voyant, que je
ne suis malheureuse en ce mo-
ment , par mes terreurs et par
ton absence >».
Et c'est-là ce qu'il me faut
quitter pour jamais!. ( Il
baisa la lettre avec l'expression
de
( M )
c
de lapins vive tendresse, et fut
quelque temps en silence ).
Dieu , qui dictas mon arrêt
dans cette lettre fatale, je bénis
ta bonté qui semble avoir
préparé cette infortunée à l'hor-
reur de mon sort ! je te remer-
cie , grand Dieu, de conserver
un fils à sa mère ! ta voix
m'enhardit à le sauver. Mes
scrupules se dissipent , mon
cœur est plus tranquille. Adieu,
chère épouse ! adieu tout ce que
j'eus de plus cher sur la terre!.
A cet instant on vit quel-
ques larmes s'échapper de ses
yeux. Mais bientôt il reprit sa
sérénité.
( iff )
J'ai vécu ; voyons ce qui
me reste à faire, et ne songeons
désormais qu aux devoirs sacrés
qui me restent à remplir. Il
cacheta quelques lettres; et
après avoir fermé ses paquets,
il appela André.
Depuis 31 ans, lui dit-il,
mon ami , que tu es le com-
pagnon de ma vie , j'ai connu
è ans plusieurs occasions la bonté
de ion cœur , et la force de ton
ame au-dessus de ton SOft; et
je suis assuré que ces qualités
ne se démentiront pas dans la
circonstance la plus délicate où
nous nous soyons encore trou-
ves. J1 s'agit de sauver mon fils;
( 17 )
Ci
André j il n'y a plus un instant
à perdre ; et le jour qui com-
mence à paraître, sera le der-
nier de la vie pour tous ceux
que le devoir ou la nécessité
attachent à ce vaisseau ; et tel
est mon sort. André voulut
dire quelque chose :son matre-
lui imposa silence. André
l'artêt est irrévoca b le : ne songes
donc qu'à me prêter toute ton
attention, afin d'exécuter ponc-
tuellement ce que j'ai à te
prescrire.
Voici l'état circonstancié de
mes affaires , et mes dernières
volontés: le cœur de ma femme
me répond qu'elles seront fidè-
( 28 )
lement remplies. Ce paquet
contient quelques idées sur l'é-
ducation de ma fille, et un
projet propre a augmenter sa
fortune , sans nuire à celle de
mes autres enfans. Avec quel
plaisir je me serois occupé de
ce soin Cette lettre est
pour le ministre ; je lui rends
compte des détails de notre
malheur , et j'ose lui recom-
mander ma femme et mes
enfans. Il est bon père et
bon époux ,. et je suis tran-
quille. Tu remettras ces
différens paquets a ma femme,
après qu'elle aura embrassé son
fils j, et sera instruite de mon
C 19 )
Ci
sort. Enveloppe-les soigneuse-
ment ; place-les sur roi : je les
attache à ta destinée. En voici
un dernier pour mon fils ; tu le
lui donneras, lorsqu'il sera hors
de tout danger, et immédia-
tement après qu'il aura remercié
Dieu de l'avoir conservé. J'y ai
joint la dernière lettre que j'ai
reçue de sa mère , afin qu'il
apprenne ce qu'il lui doit , et
à la Providence qui semble
veiller à sar conservation. J'es-
père , que frappé du grand
exemple dont je veux le rendre
le dernier témoin, il n'oubliera
jamais mes conseils; j'espère
tout du moment où-cette lettre
( JO )
lui sera remise , et des circons-
tances qui l'auront précédé; et
que cette grande leçon qui
coûte la vie à son père, ne sera
pas perdue pour lui. ( Le fils de
Boulainvilliers avoit alors qua-
torze à quinze ans ).
Je suis entré en quelques
détails sur la conduire que vous
devez tenir en traversant l'Es-
pagne , et ce que vous devez
faire en y abordant; car j'ai
des raisons de croire , mon
ami, que mon fils se sauvera;
el: cette espérance égale a la
conviction , fait à ce moment,
toute ma consolation. Il ne me
reste plus à lui donner de
( JI )
secours , que ceux qui sont
en mon pouvoir, et étendre
mes soins sur tous ceux que
j'ai désignés pour être ses com-
pagnons.
Vous , mon digne et respec-
table maître , lui dit André *
pourquoi vous condamner à
périr ?. Mon ami , tu saii
assez ce qui m'attache à la vie ,
et si je dois la regrettcr ; crois
donc que je ne me suis pas dé-
terminé sans réflexion , a pren-
dre le parti que tu blâmes; mais,,
fais ce que je t'ai ordonné. Je
vais voir mon malheureux équi-
page , et achever ce que j'ai pro-
jeté pour en sauver une partie.
C 31 )
JI fit le tour de son vaisseau
anima les pompiers , annonça
qu'ils devoient voir la terre,
dont ils s estimoient, disoient-
ils, tout au plus à douze lieues.
Sa sécurité, son air calme et
tranquille, rassuroient les plus
allarmés : chacun sembloit
trouver dans ses yeux , l'espoir
que l'état du vaisseau ne per-
mettoit plus, même aux moins
clairvoyans.
Il demande A arien.J Yvon
et Philippe , trois hommes
qui connoissoient la vérita-
ble situation du vaisseau ;
Adrien etoit le premier maître
( 33 )
d'équipage; Yvon } le maître
calfat; et Philippe maître
pilote. Boulainvilliers éprou-
voit , depuis un mois , que
duroit cette pénible situation ,
le zle, la discrétion et le cou-
rage de ces trois hommes, et
il y pouvoir compter. Yvon y à
minuit, lui avoit rendu compte
de l'élévation de l'eau : elle
avoir gagnée d'un pied sur les
pompiers, depuis neuf heures
du soir ; et en ce moment, a
deux heures et demi, elle étoit
encore augmentée d'une même
quantité. Plus d'espérance; car,
par un calcul facile à faire, le
( 34 )
vaisseau dévoie s'engloutir sous
six heures. Il n'y avoir plus de
temps à perdre ; 'et Boulain-
milliers se décida à leur faire
part d'un petit projet qui l'oc-
cupoit depuis longtemps.
Mes amis, leur dit-il , vous
voyez comme moi l'état du
vaisseau : il peut à tous les ins-
tans couler sous nos pieds. Vous
avez fait tout ce qui dépendoit
de vous pour m'aider à le con-
server ; son sort est décidé, et
je dois m'occuper des dernières
ressources qui nous restent.
Ah! songez à vous , mon
capitaine , reprit Adrien j en

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