Le Neuf et le vieux, ou le Prophète de malheur (par J.-F. Bellemare)

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Pillet (Paris). 1815. In-8° , 25 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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LE
NEUF ET LE VIEUX,
ou
LE PROPHETE DE MALHEUR.
A PARIS,
CHEZ PILLET, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE CHRISTINE, N° 5.
1815.
LE
NEUF ET LE VIEUX,
ou
LE PROPHETE DE MALHEUR.
Nos écrivains politiques sont, cette année,
encore plus échauffés et plus brouillons que
l'année dernière. Si on les écoute, nous sommes
encore une fois perdus : ils mettront le feu
aux quatre coins du royaume ; et, pour le
coup , nous aurons mérité que personne ne
vienne l'éteindre.
J. J. Rousseau remarque que la république
de Gênes, ayant résolu de subjuguer les
Corses, ne sut imaginer rien de mieux pour
y parvenir que d'établir chez eux une Aca-
démie. La république de Gênes avait raison.
Quand on veut préparer des secousses et des
catastrophes quelque pari ; quand on veut
faire naître les discordes et les agitations ci-
viles dans un Etat, il faut y introduire l'esprit
de dispute et de controverse. Quand on veut
irriter les passions, exciter et armer les fu-
reurs , perpétuer les révolutions et mettre
tout en péril, il faut en charger les Acadé-
mies, c'est-à-dire, cette tourbe d'écrivains
politiques qui, sans jamais rien mettre au
jeu, trouvent moyen de toujours jouer avec
la fortune des autres.
Au surplus, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils
sont en possession de troubler les Etats ; car
ils sont comptés , dans l'Ecriture Sainte, au
nombre des fléaux que le ciel a envoyés pour
châtier le Monde : Et tradidit Mundum dis-
pulationi eorum. Ainsi, le moyen choisi par
le gouvernement de Gênes pour subjuguer
les Corses n'était pas difficile à trouver.
Oui, c'est un vrai fléau que celui des aca-
démies qui entreprennent de régler les affaires
publiques, et de subjuguer l'ordre social.
Nous sommes de nouveau exposés aux plus
grands malheurs, si l'esprit de trouble et de
controverse qu'elles introduisent par-tout
continue à souffler au milieu de nous, et si
nous reprenons pour guides ceux-là même
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qui, l'année dernière , nous ont conduits au
précipice où nous sommes tombés. Malgré les
avertissemens continuels de l'expérience, on
est loin de se méfier, comme on le devrait,
de l'impéritie des uns et de la perfidie des
autres. Ceux d'entre eux qui ne font pas le
mai par calcul et par méchanceté, le font par
ignorance et par ineptie. Ceux qui ne tuent
pas avec intention , tuent par maladresse ;
ce qui revient à - peu - près au même pour la
partie de la nation qui n'est là que comme
victime des fautes ou des erreurs de l'autre.
Quelques hommes clairvoyans firent, sur la
mauvaise marche que l'on suivait en 1814, des
représentations qui ne tardèrent pas à devenir
prophétiques , parce qu'elles étaient fondées
sur une connaissance exacte de l'état des choses
en France , et de la disposition générale des
esprits. Cet état de choses et ces dispositions
ont-ils changé depuis ? Il me semble que non.
Car il ne faut pas trop donner d'importance au
calcul qu'on établit sur ce que Bonaparte n'est
plus. Non, Bonaparte n'est plus; il est
anéanti à tout jamais, repoussé avec horreur
de nos souvenirs comme de nos rivages. Mais
n'était - il pas également anéanti l'année der-
nière , si nous avions su faire taire les passions
et les alarmes qui l'ont rappelé ? N'était-il pas
mort pour nous, lorsque nos querelles de
parti, nos agitations, nos brochures et nos
journaux allèrent l'avertir de nos fautes , de
nos imprudences, de notre malaise et de nos
inquiétudes d'esprit? N'était-il pas comme
étouffé sous le poids des haines et des dé-
sastres publics, lorsque la seule pensée d'un
mal, qui n'était peut-être qu'imaginaire , fit
retomber entre ses mains presque toutes les
forces de la révolution, tous les intérêts de la
révolution , tous les moyens de la révo-
lution ?
Etait-ce bien à lui que cet hommage était
rendu? était-ce bien par choix et par incli-
nation que plusieurs millions d'individus se
replaçaient sous un joug odieux, sous une do-
mination de boue et de sang? Non, sans doute ;
on ne cherchait qu'à sauver, à quelque prix
que ce fût, le dépôt des idées du siècle et des
intérêts de la Révolution , que l'on croyait
menacé. Qu'on ne dise pas qu'il ne l'était
point; car si la seule apparence ou la seule
crainte de ce danger a pu produire dans l'Etat.
une secousse si étonnante et si dangereuse,
que ne produirait pas la réalité ?
Mais Bonaparte n'est plus là! répète-t-on
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encore ; et jamais plus belle occasion ne s'est
présentée de remettre les choses à leur place.
Il est bien vrai que Bonaparte est renversé ;
mais le dix-neuvième siècle ne l'est pas. N'en-
treprenez point de le refouler, il ne recu-
lerait pas : ce serait comme si vous vouliez
faire reverdir des fruits mûrs. Bonaparte n'é-
tait pas là non plus quand la révolution s'an-
nonça : ce fut sans lui que les idées du tems
se firent jour et s'établirent ; ce fut sans lui
que disparurent les hochets et les livrées que
vous cherchez à nous rendre ; ce fut sans lui
que les capucins tombèrent, et que la lumière
se fit ; ce fut sans lui que le tiers-état se mit
hors de pages, et que le bagage féodal cessa
d'obstruer par-tout la voie publique ; ce fut
sans lui que toutes les carrières furent ou-
vertes aux talens et au mérite personnel ; ce
fut sans lui que notre indépendance nationale
fut conquise ; et c'est avec lui qu'elle a péri !
Qu'on fasse contre tout cela autant de bro-
chures et de journaux incendiaires que l'on
voudra ; que toutes les académies et tous les
écrivains politiques se réunissent pour nous
rendre toutes les vieilleries du tems passé ,
pour proposer à l'opinion publique des com-
positions indignes d'elle, pour nous remettre
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les armes à la main en faveur de quelques co-
teries qu'ils protégent pour en être protégés;
qu'ils s'agitent au milieu des troubles et des
passions du moment; qu'ils profitent du si-
lence universel qui accompagne le deuil de la
patrie , pour étourdir la nation et le gouver-
nement de leurs clameurs et de leurs chants
de triomphe : tout cela ne peut rien changer
au fond de l'affaire , ni aux intérêts généraux
de la nation , ni à l'immuable état des idées
dominantes.
Les idées dominantes sont assez connues :
elles l'étaient déjà l'année dernière, lorsque
des écrivains téméraires entreprirent de les
dénaturer et de les étouffer avec des bro-
chures. Cet essai ne réussit pas ; il ne réussi-
rait pas mieux aujourd'hui. Par quel coupable
aheurtement les mêmes hommes reviennent-
ils donc à la charge , avec les mêmes armes
et les mêmes intentions ? Ils ont la niaiserie
de nous l'apprendre ; et ils disent, pour leurs
raisons , qu'ils ne craignent plus Bonaparte.
Mais, de bonne foi, Bonaparte est-il la cause
de tous les troubles qui ont agité les Etats ?
N'a-t-on jamais vu le feu des guerres civiles
s'allumer sans lui? Est-ce que les peuples ne
se sont jamais battus et déchirés entr'eux que
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sous son commandement? Etait-il là aux di-
verses époques où le royaume a été tourmenté,
ravagé , dépeuplé par l'effet de ses propres
dissentions? Bonaparte était-il à la tête des
ligueurs sous Henri IV? Est-ce lui qui a fait
la guerre des Cévennes , celle de la Fronde,
ou la Saint-Barthelémy ? Est-ce lui qui a pré-
sidé les Etats de Blois? A-t-il assisté à tous
les déchiremens et à toutes les scènes san-
glantes dont l'histoire de France est remplie?
Non, non : Bonaparte n'a point emporté
avec lui tous les germes de nos discordes et
de nos malheurs. Les jours d'orage ne sont
passés pour nous qu'autant que nous saurons
nous méfier des conseillers qui cherchent à
entretenir nos agitations ; qu'autant que nous,
serons attentifs à tous les dangers qui me-
nacent notre tranquillité; qu'autant que nous
cesserons d'appartenir aux diverses factions
qui se succèdent, et de faire, pour ainsi dire,
consister notre liberté à les faire triompher
les unes après les autres.
On dira peut-être qu'il importe assez peu
à la nombreuse classe des neutres, autrement
nommés les gens qui ne sont rien (1), que ce
( 1 ) Expressions empruntées d'une brochure qui
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soient les hommes nouveaux ou les hommes
anciens qui dominent, que ce soient les idées
libérales ou les idées illibérales qui triomphent,
que ce soit une faction plutôt qu'une autre
qui soit vaincue ou victorieuse : en cela, on
aura toute raison ; et si, comme je le pré-
sume , tous les autres neutres sont de mon
avis, la chose nous est parfaitement indiffé-
rente. Domine qui voudra ou qui pourra. Que
ce soit le vieux ou le neuf qui obtienne la
préférence , que les prétentions se règlent et
que les ambitions s'arrangent entr'elles comme
elles l'entendront ; mais qu'elles en finissent.
Car aussi long-tems qu'elles sont aux prises,
nous avons beau vouloir être neutres et rester
à l'écart, tous les coups nous atteignent. Les
gens qui ne sont rien deviennent solidaires de
ceux qui sont tout. On les traîne , malgré eux,
dans l'arêne. On les force à répondre , sur le
repos de leur vie, de toutes les querelles qui
s'engagent, et de toutes les divisions qui sur-
viennent sans leur participation. Il leur en
coûte souvent beaucoup plus pour n'être rien
qu'il n'en coûte aux autres pour devenir quel-
parut l'année dernière, et dont l'auteur a eu le triste
avantage d'être , comme moi, un prophète de malheur.
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que chose. C'est parce qu'ils sont solidaires
des dangers et des maux de la patrie ; c'est
parce qu'ils sont solidaires de toutes les agi-
tations et de toutes les guerres, qu'ils ont le
droit de faire des représentations.
C'est aussi sous ce rapport, qu'il nous est
permis d'examiner un peu ce qui se passe
autour de nous, de calculer et de prévoir les
suites que peut avoir, pour les gens qui ne
sont rien , l'ambition de ceux qui veulent être
tout. Sans cela, il nous serait aussi doux que
commode de ne pas intervenir dans des procès
qui , en dernier ressort , ne peuvent avoir
d'autres issues pour nous, que de nous ap-
prendre si le sang ancien est d'une autre
espèce que le sang nouveau, et s'il vaut
mieux vivre et mourir d'après les formes du
quinzième siècle que d'après celles du dix-
neuvième.
Je dirai plus , et je vais révéler là-des-
sus toute là honte de mes pensées. J'ai re-
marqué dans l'histoire des peuples modernes
un exemple qui m'a singulièrement séduit ;
c'est celui de ces honnêtes Moscovites aux-
quels la duchesse de Courlande s'était em-
pressée , en devenant leur impératrice , de
donner une charte libérale et honorable pour

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