Le Neveu de Rameau, par Diderot, précédé d'une étude de Goethe sur Diderot, suivi de l'analyse de "la Fin d'un monde et du Neveu de Rameau" de M. Jules Janin [par N. David]

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Dubuisson (Paris). 1863. In-16, 192 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1863
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1IB.J'
SCIENCES
LETTRES
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
LE NEVEU DE RAMEAU
PAR DIDEROT
(NOUVELLE ÉDITION1
revue et augmentée
DUBUISSON et Cie
5
Hue CDq-Héron
LUCIEN MARPON
4 à 7
Galeries de l'OdGcI\.
25 centimes
35 CENTIMES RtiNDU FRANCO DANS TOUTE LA FRANCE.
l'r Xovenrtrc 1863
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
LE
1
NEVEU DE RAMEÀU
R DIDEROT
PRÉCÉDÉ D'UNE
-'U
;iTlwE GOETHE SUR DIDEROT
SUIVI DE L'ANALYSE DE
LA FIN D'UN MONDE ET DU NEVEU DE RAMEAU
DE M. JULES JANIN
PARIS
DUBUISSON ET C*
5, rue Coq-Héron.
LUCIEN MARPON
4-7, galeries de l'Odéon, 4-7.
1863
C.
AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS
Sur la simple annonce de notre collection,
nous avons reçu une volumineuse corres-
pondance, dans laquelle se pressaient et les
marques de sympathie, et les questions, et
les conseils, les conseils surtout, lesquels,
inspirés par un intérêt dont nous avons à
témoigner toute notre reconnaissance, avaient
trait aux ouvrages que nous nous proposions
de présenter au public.
Des personnes, autorisées par un passé lit-
téraire qui ajoutait à leurs avis une force
que nous sommes loin de contester, ont ma-
nifesté la crainte que leur donnait la réédition
d'œuvres pouvant, à leur sens, offrir un cer-
tain danger. Parmi ces œuvres, le Neveu de Ra-
meau nous a été signalé et marqué au front,
pour ainsi dire, d'une manière toute spéciale.
Nous croyons donc devoir justifier la publi-
cation de cette œuvre étrange de Diderot,
aux yeux de ceux qui la condamnent sur le
ï
[V
vu des théories audacieuses et dissolvantes
qu'on l'accuse de renfermer. A qui connaît à
fond le XVIIIe siècle, nous n'apprendrons pas
de quelles frivolités élégantes se masquait le
scepticisme qui a conduit notre nation au
fécond bouleversement de 1789, - sous quel-
les nécessités l'esprit philosophique avait be-
soin de se courber pour faire arriver de sa-
lutaires leçons aux oreilles de gens qui ne
voulaient point entendre, — de quels vête-
ments il fallait habiller la vérité pour qu'elle
n'offusquât point les regards d'une société en
délabre, qui ne pouvait sourire à l'idée de sa
décomposition.
Comme tous les écrivains de son époque,
Diderot, l'athlète puissant qui a pu, malgré
les obstacles suscités devant lui, élever le
formidable monument encyclopédique qui
n'a pas été égalé de nos jours, avait fait deux
parts de sa vie : la philosophie spéculative,
accessible seulement aux esprits préparés à
la goûter par une initiation supérieure; —
puis la philosophie terre-à-terre, celle qu'il
importait de faire comprendre au vulgaire,
fût-ce même à travers le voile trop transpa-
rent du roman licencieux ou les déclamations
un peu lourdes du drame bourgeois.
v
Énumérer tous les travaux de Diderot,
outre l'inutilité d'un pareil travail, ce serait
nous contraindre à une étude qu dépasserait
les bornes de notre cadre ; mais quelques
mots d'explication nous paraissent néces-
saires pour nous justifier d'avoir réédité le
Neveu de Rameau.—Voici, très succinctement,
le plan du livre : Diderot rencontre sur son
passage un bandit de sac et de corde, à la
fois musicien, homme de lettres, parasite,
avec lequel il entame un dialogue étincelant
de verve, qui dépasse de cent coudées les au-
daces du Figaro de Beaumarchais et celles
du Giboyer de M. Emile Augier. Diderot et
Rameau s'en vont, en plein café de la Ré-
gence, philosopher sur l'art de savoir profita-
blement plier l'échiné, l'un avec l'accent cy-
nique de l'homme qui a toute honte bue,
l'autre avec les objections timides du bour-
geois inhabitué à ces théories du ruisseau. De
cet échange de lieux-communs de morale
journalière et de paradoxes effrontés, la mo-
rale universelle saura dégager la vérité dans
ce qu'elle a de plus élevé, et elle n'y man-
quera pas. — On objectera le danger d'ex-
poser de pareilles turpitudes aux yeux im-
pressionnables, aux intelligences naïves que
VI
pourraient séduire à priori les arguments de
Rameau, par trop dépouillés d'artifice; nous
avons donc visé à compléter ce qui manquait
aux lacunes et aux réticences de Diderot, et
nous ne pouvions trouver de meilleur se-
cours que l'ingénieux travail de M. Jules
Janin: La fin d'un Monde et du Neveu de
Rameau. Nous avons analysé le livre de Fil-
lustre critique avec le respect dû à la plume
d'un homme qui ne saurait être taxé ni d'a-
théisme ni d'idées subversives. Nous avons
mis la main à la fois sur un complément et
sur un correctif de l'œuvre de Diderot ; ce
sera, si la critique le veut bien, le contre-
poison, si toutefois poison il y avait : ce qui
ne nous paraît pas suffisamment démontré.
Prenons garde, en poussant à l'extrême le
besoin des vérités voilées, de ne plus pouvoir
même supporter la lumière crépusculaire.
Est-ce que le chirurgien détourne la tête lors-
qu'il se trouve en face de la gangrène? Il
faut, en présence des corruptions sociales
d'une époque qui les a si chèrement expiées,
savoir gré aux hommes de génie qui en ont
laissé le souvenir à des générations plus heu-
reusement partagées.
N. D.
EXTRAIT D'US OUVRAGE DE GOETHE
CIUIHTBE INTITULÉ
DIDEROT ET SON OUVRAGE : LE NEVEU DE RAMEAU 1
L'ouvrage curieux qui porte ce titre, et
dont j'ai soumis récemment (en 1805) la tra-
duction au publie allemand, est, à mon avis,
une des productions les plus remarquables
de son auteur. 4
Les Aristarques français, en reconnaissant
que Diderot possédait au plus haut point l'é-
nergie de la pensée, l'éclat de l'expression, et
que ses œuvres étincelaient de détails et de
pages admirables, ont prétendu qu'il n'était
pas doué au même degré du talent de la
composition, et qu'il était incapable d'ordon-
ner toutes les parties d'un ouvrage bien
conçu, bien exécuté, et parfait dans son en-
semble.
1 Ce morceau est traduit d'un ouvrage de Gœthe, pu-
blié à Leipsick en 1805, sous ce titre (en allemand) : Des
Hommes célèbres de la France au dix-huitième siècle,
el de l'étal de la Littérature et des Arts à la même
époque. (EdiLion J.-L.-J. Brière ; Paris, 1821.)
VIlI
11 y a dans ce monde si peu de voix et tant
d'échos, que, sans cesse reproduites, les ac-
cusations banales finissent par prendre de la
consistance. Ceux qui, plus éclairés, devraient
le moins être dupes, s'en laissent imposer par
le préjugé général ; ils répètent à force d'en-
tendre répéter; les propos des sots passent
dans la bouche des gens d'esprit. Par com-
plaisance pour l'erreur accréditée, on croit
découvrir dans des écrits les fautes qui n'y
sont point ; on avoue les torts imaginaires
d'un auteur à qui, s'il était né dans un autre
temps et dans un autre pays, le monde litté-
raire eût décerné pendant sa vie tous les
triomphes du talent, et eût élevé après sa
mort des statues et des autels.
Je ne parlerai point de l'Encyclopédie, de
cet édifice intellectuel dont la savante ordon-
nance prouve à quel point toutes les connais-
sances humaines étaient liées et ordonnées
dans le vaste entendement de Diderot; je ne
m'occupe ici que de ses productions littérai-
res. Ceux qui ont méconnu en lui le talent de
la composition, et qui ont porté sur ce grand
homme un jugement aussi superficiel, n'a-
vaient donc pas lu son Jacques le Fataliste,
ou ne l'avaient lu que des yeux ? Son Neveu
de Rameau leur donne un démenti non moins
formel. Quel autre écrivain eût marqué cet
ouvrage du sceau d'un génie original et ini-
mitable ? mais surtout quel autre, sur un
fonds si léger, et qui ne semble d'abord qu'un
caprice de l'imagination, eût tracé l'ensem-
ble imaginaire d'une composition si savam-
IX
ment ordonnée, et l'ensemble réel d'un ta-
bleau si complet, si ressemblant de la société
humaine tout entière?
Une vérité généralement reconnue, et sur
laquelle ses amis comme ses ennemis sont
d'accord, c'est que Diderot était, dans sa con-
versation, l'homme le plus étonnant de son
siècle. Les discours étudiés, travaillés, des
plus éloquents orateurs auraient pâli devant
ses brillantes improvisations ; s'énonçant avec
une chaleur entraînante, traitant à fond et
rapidement tous les sujets, et passant de l'un
à l'autre par des transitions inattendues et
pourtant naturelles, naïf sans trivialité, su-
blime sans effort, plein de grâce sans afféte-
rie, et d'énergie sans rudesse; qu'il fît enten-
dre la voix de la raison, de la sensibilité ou de
l'imagination, le génie avait toujours la pa-
role. L'homme du monde lui devait des lu-
mières; l'artiste, des inspirations. Nul n'est
entré plus avant dans l'esprit de ceux qui l'é-
coutaient ; nul n'a plus subjugué les âmes par
la puissance de ses discours. Dans ce genre
de triomphe, il n'avait point de modèles et
n'a point laissé de successeurs.
On conçoit, d'après cela, qu'en adoptant
pour le Neveu de Rameau la forme d'une con-
versation libre et animée, Diderot s'est placé
sur le terrain le plus avantageux pour lui ; il
s'est choisi le cadre qui convenait le mieux
au caractère de son talent ; tout a coulé de
source, et de l'accord heureux d'une concep-
tion originale et d'une exécution habile, est
résultée une production que je regarde com-
1%
me un des chefs-d'œuvre de son auteur; pro-
duction instructive pour le philosophe, utile
à l'honnête homme, et qui, dans quelques
endroits, ne paraît immorale qu'à celui qui
réfléchit sur ses lectures la teinte de sa pro-
pre immoralité, et qui, rougissant de voir son
portrait dans le tableau du vice, se rend par
sa colère son propre accusateur..
Telle est en effet la fidélité de ce miroir
vivant, que tout ce qu'il retrace, on se sou-
vient de l'avoir vu en réalité. On reconnaît en
Diderot le philosophe, l'honnête homme dont
on a quelquefois rencontré les rares modèles :
on reconnaît en Rameau les malhewreux et
les fripons, qu'on trouve en si grande majo-
rité sur la terre. Tous les tableaux tracés par
ce grand peintre portent un cachet qui lui est
particulier; ses aperçus sont profonds et ra-
pides ; ils nous conduisent à la connaissance
des hommes et des choses, comme si l'on eût
passé cent années à les étudier.
Son, but, plus important qu'il ne le paraît
d'abord, embrasse toutes les questions qui
intéressent l'homme dans l'ordre social : il
s'étend, il insiste sur lés vérités neuves' et
peu connues; il passe avec la rapidité de
l'éclair sur les vérités que tout le monde sait,
et sur celles que tout le monde n'est pas ap-
pelé à connaître, et qu'il ne veut pas qu'on
sache aussi bien que lui, d'e peur qu'on en,
fasse un mauvais usàge : discrétion digne d'é-
loges, et qui caractérise le vrai philosophe.
Dès le commencement de ce dialogue, son
esprit ouvre sa carrière, s'y précipite avec
XI
impétuosité ; son cadre se peuple à l'instant ;
il y fait paraître en foule les parasites, les
protégés, les bouffons, les bas flatteurs, cor-
tége du riche et du puissant, qui les mépri-
sent et les payent. L'hypocrite, l'écrivain
vénal, tour à tour adulateur rampant et mor-
dant satirique, ne lui échappent point : il les
ménage d'autant moins qu'il reconnaît en
eux ses Zoïles et ceux de la philosophie. Ce
n'aurait été que par un effort surnaturel,
qu'ayant à peindre les détracteurs du génie,
un homme de génie eût oublié ses détrac-
teurs. Diderot ne les oublie point; il se
souvient et se venge ; il inflige à ses ennemis
le plus terrible des châtiments, la vérité.
Plus loin, il expose ses vues aussi neuves
que fécondes en résultats sur les théories de
la musique.
Il semble d'abord qu'il aurait pu se dispen-
ser d'introduire cet élément hétérogène dans
sa composition, et que cette partie est en
dehors du tout ; les vérités morales forment
ce qu'il y a de plus essentiel dans son livre ;
mais en y réfléchissant, on voit que ses di-
gressions musicales ne sont point un hors-
d'œuvre, et que c'est au contraire le princi-
pal ressort de l'ouvrage, celui qui met en jeu
toutes ses parties. Dans l'ordre de l'impor-
tance des idées, le premier rang appartient
sans doute aux vérités morales que l'auteur
développe ; mais dans l'ordre de la composi-
tion, la partie musicale est le fond de cet
écrit ; tout le reste s'y rattache, et c'est à
propos d'analyses sitr les sons et de l'accent
XII
des passions en musique que toutes les ré-
flexions sur les mœurs sont amenées. D'après
le caractère attribué au principal person-
nage, cela n'a pas dû être autrement. L'au-
teur peint dans Rameau un homme profon-
dément corrompu par l'éducation et par
l'exemple, mais en même temps doué de ta-
lents supérieurs pour un art d'imitation qui
exprime tous les sentiments, tous les pen-
chants (les meilleurs comme les plus dépra-
vés) que peut recéler le cœur humain. Dès
lors toute discussion sur la musique imitatrice
des passions amène des digressions soit sur
ces penchants mêmes, soit sur les penchants
vicieux dont tout homme bien né sait étouf-
fer le germe ou réprimer l'essor dans son
âme, mais que Rameau se garde bien de dé-
truire ou d'enchaîner dans la sienne ; soit,
par contraste, sur ces passions généreuses
dont les grands cœurs se nourrissent, et que
Rameau est assez malheureux pour ne pas
connaître.
Ainsi, ces digressions sur la partie théorique
des arts, quelque charme, quelque intérêt que
l'auteur se plaise à y répandre, ne sont point
pour lui un but, mais uniquement un moyen.
Il ne s'y engage que pour arriver à des ré-
sultats plus importants; ce ne sont pour lui
que des chemins de fleurs qui conduisent au
temple de la sagesse. S'il arrête nos regards
sur le tableau d'une immoralité affligeante,
c'est pour rehausser l'éclat des vertus; il
nous fait sentir le prix de la première de tou-
tes, une volonté forte qui nous fait régner
XIII
sur nous-mêmes et nous rend souverains de
nos cœurs.
En effet, lorsqu'on lit cet ouvrage, en se
comparant involontairement à Rameau, on
ne peut se défendre d'un sentiment de plai- -
sir, on jouit de sa propre estime, et on goûte
la satisfaction de se voir placé bien au-des-
sus de l'homme à ce point dégradé. Mais d'où
vient notre supériorité et son avilissement?
Diderot nous l'apprend : c'est que nous avons
pris l'heureuse habitude de résister à nos pen-
chants, que nous avons su plus souvent que
Rameau nous combattre et nous vaincre,
tandis qu'il a toujours été dominé, entraîné
par ses inclinations vicieuses ; c'est que nous
avons été nos maîtres, tandis qu'il est toujours
demeuré son propre esclave. Frappés d'une
utile épouvante à l'aspect de l'abjection où
tombe la nature humaine qui s'abandonne,
nous sentons vivement le prix de notre uni-
que appui moral, de cette volonté ferme, qui
seule nous défend, nous élève et nous sou-
tient. Diderot nous eût fait moins d'impres-
sion s'il eût prononcé moins fortement les
traits hideux de son bizarre héros. Mais il sa-
vait qu'en fait de préceptes, c'est peu d'éclai-
rer, il faut émouvoir, et que l'éloquence doit
être une force en même temps qu'une lu-
mière.
De cette utile peinture l'auteur tire ce dou-
ble avantage, qu'il nous enseigne à la fois
à être sévères avec nous-mêmes, et indul-
gents pour les autres. En nous faisant con-
naître qu'une volonté forte nous soutient
XIV
seule à une certaine hauteur morale, en nous
dévoilant ainsi ce ressort qui est le mobile de
l'honnête dans nos cœurs, il nous apprend à
ne pas trop accabler de nos mépris ceux qui,
moins à blâmer qu'à plaindre, ignorent ce
secret; ceux qui ne veulent point assez, parce
qu'ils ne savent pas assez qu'il faut vouloir.
Leur abjection n'est plus à nos yeux que le
malheur de leur ignorance, et puisque leurs
fautes nous apprennent à mieux valoir qu'eux,
et à garder les avantages qu'ils ont perdus,
il est juste que, pour prix de cette instruction
salutaire, ils obtiennent de nous indulgence
et pitié.
On ne saurait donner trop d'éloges au soin
que prend l'auteur d'adoucir l'impression d'é-
loignement et de dégoût qu'un être avili ris-
que toujours d'inspirer. Avec quelle habileté
il nous représente Rameau plein de connais-
sances profondes dans son art, éloquent lors-
qu'il en développe les principes, doué à cet
égard du goût le plus exquis et de la plus rare
pénétration ! par là il nous distrait et nous
soulage. Nous sentons qu'un être si éclairé
sur le beau eût été capable du bien ; nous
aimons à voir que tout ne soit pas dégrada-
tion dans une âme humaine; que l'homme
qui s'abaisse par sa conduite, se relève par
ses talents, que du moins le jour soit dans sa
pensée, tandis que la nuit est dans son cœur.
Si, de ces remarques sur le fond de l'ou-
vrage, nous passons à des observations de dé-
tail sur sa forme, que de beautés nous trou-
verons encore à remarquer ! quel enchaîne-
xv
ment dans le dialogue! ceux qui croiraient y
voir le décousu et l'incohérence d'une con
versation seraient bien trompés; il n'en a
que la vivacité et l'abandon ; tout s'y tient,
tout y est lié d'une chaîne invisible et pour-
tant réelle. Que le lecteur essaie d'en rompre
un anneau, il verra qu'à l'instant la chaîne
entière serait détruite, et ne pourrait plus se
rattacher. Sous ce tissu, si frêle en appa-
rence, de bons mots et de reparties piquantes,
l'auteur a caché une suite de raisonnementl
étroitement liés, semblables à une chaîne
d'acier qu'une guirlande de fleurs dérobe à
notre vue.
Avec quelle vérité l'auteur dessine ses ca-
ractères, et avec quelle adresse il les fait
contraster! Comme il soutient celui du philo-
sophe, que la nature et l'éducation ont con-
couru à rendre honnête homme, qui l'est à la
fois par sentiment et par conviction ! et celui
de l'être dégradé, jeté par le sort dans la
misère, par la misère dans la friponnerie, et
qui a fini par mêler son travail à celui du
malheur, et par devenir le complice de sa
destinée !
Je laisse à ceux qui connaissent l'esprit
français et le ton des sociétés de Paris, à ju-
ger si l'auteur en a fidèlement représenté les
manières, le langage, les trave s. Je ne sais
s'ils trouveront dans ses peintures quelque
exagération : quant à moi, je la cherche en
vain ; et plus j'examine cette production ori-
ginale, plus je demeure convaincu que, sous
des formes bizarres et hardies, elle couvre un
XVI
fonds admirable de raison et de vérité; même
dans les endroits où cette hardiesse nous pa-
raît excessive, et où nos idées n'osent suivre
celles de l'auteur, c'est notre faute et non la
sienne. Il est allé plus loin que nous, il con-
naît le chemin, il sait où il est : nos doutes
ne prouvent que notre ignorance et notre in-
fériorité.
S'il existe, ce que j'ignore, une seconde
copie du Neveu de Rameau, je désire bien
que son possesseur ne soit point le jaloux
dépositaire d'un si précieux trésor, et qu'il se
décide à en faire jouir le public français1.
Ce dialogue, aussi remarquable par la com-
position que par le style, paraîtrait alors pour
la première fois dans tout son éclat : car dans
ma traduction il a dû perdre au moins la
moitié de ses avantages ; pour les lui conser-
ver tous, il eût fallu que le soin de l'inter-
préter fût confié à un écrivain qui possédàt
mieux que moi les deux plus riches, les deux
plus belles des langues vivantes.
Ce serait une curiosité assez vaine que celle
qui aurait pour objet de déterminer avec pré-
cision l'époque à laquelle Diderot a composé
cet écrit. Ce fut probablement vers 1760;
car il y parle, comme d'un ouvrage nouveau,
de la comédie des Philosophes de Palissot,
représentée à Paris, pour la première fois, le
2 mai de cette année. Cette pièce était une
1 C'est sur cette seconde copie, qui nous vient d'une
main sûre, que nous avons imprimé le Neveu de Rameau.
(Edition Brière.)
XVII
satire dirigée contre Diderot, d'Alembert, et
les hommes les plus illustres de la littérature
française. On sent quelle rumeur elle dut ex-
citer, soit parmi leurs amis, soit de la part
de leurs ennemis ; combien elle dut piquer la
curiosité d'un public également avide de tout
ce qui excite des impressions vives, chefs-
d'œuvre ou ouvrages scandaleux, n'importe.
En Allemagne, la jalousie (qui est la même
par tout pays) a tenté quelquefois de manier
ses perfides armes, en décochant des libelles
contre les hommes de mérite, ou en les jouant
en plein théâtre. Ce genre d'attaque a tou-
jours produit peu d'effet, à moins que l'écri-
vain attaqué, doué d'un amour-propre trop
irritable, n'appelât lui-même sur ses détrac-
teurs l'attention publique, qui s'en détour-
nait naturellement. Nous différons en cela
des Français, et cette différence nous fait
honneur. En France, le satirique qui révèle
au public les petits travers d'un grand écri-
vain, ses bizarreries, ses misères domestiques,
est accueilli avec une avide curiosité, avec
un empressement stupide, comme si l'on s'é-
tonnait d'apprendre qu'un homme est sujet
aux divers accidents de la condition hu-
maine'. En Allemagne, au contraire, la satire
personnelle porte toujours à faux. Le public
n'est point dupe du piège; l'homme d'un
1 Le lecteur francais sait beaucoup de pré à celui qui
fait connattre ces' circonstances individuelles. Il est en-
chanté de savoir que d'Alembert était bâtard d'une cha-
aoinesse, et que Pope était bossu.
xvm
mérite reconnu n'en est point victime; on
sait qu'il peut avoir, comme tout autre homme,
des défauts de caractère, des tracasseries de
famille, etc.; mais on n'est ni empressé à
s'en informer, ni heureux de les découvrir :
on s'occupe de ses ouvrages, et jamais de sa
personne. On ne veut de lui que ce qu'il en
donne au public, et il donne ce qu'il a de
mieux, ses sentiments, ses pensées, son être
intellectuel. On s'en tient avec raison à la
relation abstraite d'auteur à lecteur. Ajoutez à
cela que les Allemands portent l'enthousiasme
pour les talents nationaux jusqu'à l'idolâtrie.
Aussi prodigues des marques de leur estime
que les Français en sont avares, nous som-
mes fiers de la gloire d'un concitoyen. Nous
voyons dans nos grands écrivains les riches-
ses vivantes de la patrie. Chez nous, le plus
profond mépris fait justice des satiriques,
toujours sûrs d'être bien accueillis en France.
Chez nous, l'homme de génie devient pour
tous un ami que l'honneur nous fait un de-
voir de défendre. Mais pour le lecteur fran-
çais, l'admiration est un joug insupportable;
le Français est toujours prêt à se ranger du
parti de l'envie, et le grand écrivain doit
voir en lui l'allié de ses ennemis.
En Allemagne aussi, des hommes célèbres
ont éprouvé quelques persécutions; car en
quel pays l'envie a-t-elle complètement épar- v
gné la gloire? On a vu quelquefois des mains.
jalouses et puissantes suspendre la tempête <
sur des têtes illustres; mais l'opinion reste fi- ;
dèle au mérite. Le public n'est ni l'écho ni le �
XIX
complice des persécuteurs ; et quand l'orage
a cessé, on n'entend plus que le murmure
flatteur des éloges, qui, pleuvant de toutes
parts comme une ondée bienfaisante, fécon-
dent la séve du talent, et multiplient ses
fleurs et ses fruits.
Ces exemples d'injustices ont d'ailleurs
toujours été très rares ; le plus souvent, parmi
nous, on peut avoirde la gloire impunément,
et la sécurité est compagne du génie. Lors-
qu'un auteur allemand a communiqué avec
franchise et loyauté à sa nation les fruits de
ses veilles, dès lors son rôle est achevé, celui
de ses lecteurs commence; sans intrigue, sans
protection, sa réputation se fait d'elle-même.
Il peut se reposer de ses travaux avec l'idée
consolante de les voir de son vivant appréciés
avec autant d'équité que de bienveillance; il
peut même en écrivant s'attacher davantage
à la profondeur de la pensée qu'à l'extrême
clarté de l'expression. Il a affaire à un public
qui n'est point paresseux d'esprit, qui ne
craint pas d'être attentif, de prendre sa part
du travail, et de voler au devant de la vé-
rité, à travers les nuages légers qui la lui
dérobent encore. Nos auteurs usent noblement
de cette liberté de penser et d'écrire, qui est
plus grande en Allemagne que partout ail-
leurs, parce que les droits les plus sacrés, et
ceux dont la conservation importe le plus à
l'homme, y sont religieusement respectés; la
liberté individuelle est assurée; la violation
du domicile serait vue avec horreur ; chacun
dans sa ville, dans son château, dans sachau-
XX
mière, vit, pense, agit, écrit avec indépen-
dance. L'écrivain n'a point à redouter ni la
surveillance inquiète d'un gouvernement om-
brageux, ni les ténébreuses manœuvres d'une
infâme police, capable, par les terreurs
qu'elle inspire, de tuer le génie. Lors même
qu'il tomberait dans quelques erreurs, le pu-
blic respecterait toujours en lui le noble mo-
tif qui l'anime, le perfectionnement des con-
naissances, l'amélioration des destinées du
genre humain. Ainsi, que son pays soit en
paix ou en guerre, que le calme ou l'orage
régnent autour de lui, le talent, avec une
persévérance inaltérable, suit la route ou-
verte par le génie, sans égard aux événe-
ments du monde matériel qui l'environne.
En France, il n'en est pas de même ; là les
auteurs n'ont pas affaire à un public aussi
bienveillant; il faut, pour conquérir sa faveur,
s'imposer des efforts en plus d'un genre, et
travailler ses succès encore plus que ses ou-
vrages. Mais si l'écrivain français n'est pas,
comme l'auteur allemand, le héros du public,
en revanche il est le coryphée de sa société.
C'est dans le petit cercle d'une coterie qu'il
tranche, décide, influence, exerce un sou-
verain empire. En France, la partie éclairée
de la nation est toujours divisée en un cer-
tain nombre de ces coteries, qui se disputent
le sceptre de l'opinion, et veulent imposer à
la grande majorité de la nation le joug de
leurs décisions et le culte de leurs idoles.
Leurs attaques respectives, leurs succès, leurs
revers, se réfléchissent dans cette glace mo-
XXI
bile, et tiennent l'esprit public dans une fluc-
tuation perpétuelle.
Ceci nous ramène à la comédie des Philo-
sophes. Cette satire dramatique était dirigée
contre une des sociétés les plus brillantes,
les plus influentes de Paris; tous ses mem-
bres avaient des talents, de la considération
personnelle; plusieurs, un rang distingué,
une importance sociale. Qu'on juge de l'indi-
gnation qui dut éclater de toutes parts con-
tre un auteur qui essayait de les vilipender,
de jouer en plein théâtre leurs manières,
leurs mœurs, leur vie privée ; attaques tou-
jours inquiétantes, même pour les hommes
du mérite le plus éminent.
En effet, on peut avancer que jamais le pu-
blic en masse ne juge réellement un homme
extraordinaire, parce que le public en masse
se compose d'hommes bornés, tellement ab-
sorbés dans un cercle étroit de petits intérêts,
qu'ils sont totalement étrangers à la sphère
des hautes conceptions de l'intelligence hu-
maine : ils savent bien qu'il y ada grandes
pensées, des connaissances sublimes, mais
seulement par ouï-dire ; leur estime pour les
hommes de génie consiste uniquement dans
un sentiment très vague, très confus de leur
supériorité, nullement dans une vue nette et
distincte de ce qui la constitue. Cet examen,
cette analyse passe la portée du public en
général.
A l'égard des mœurs, des manières, de la
vie privée, c'est là ce que l'homme supérieur
a de commun avec les autres hommes ; c'est
XXII
en cela qu'ils sont tous ses juges compétents:
aussi, ses ennemis n'oublient rien pour l'atti-
rer et le faire descendre de sa sphère supé-
rieure et élevée dans ce petit cercle, pour l'y
soumettre aux arrêts de l'opinion de société,
quelquefois même aux décisions plus sérieu-
ses des autorités politiques et judiciaires.
Par là, ce que le génie a d'important et de
recommandable, ses travaux pour l'accrois-
sement des lumières et de la félicité du
genre humain, se trouve mis de côté : l'at-
tention publique en est tout à fait détournée,
tandis qu'elle se porte exclusivement sur le
côté ordinaire des hommes extraordinaires,
côté souvent défectueux, à raison de la su-
périorité même du talent, qui modifie en
entier l'individu qui le possède, et lui donne
une couleur particulière dans les circonstan-
ces ordinaires de l'existence : il n'agit pas
comme les autres, parce qu'il ne voit point
comme eux. De la hauteur où il est placé,
les objets lui paraissent tout autres qu'ils
sont pour les yeux du vulgaire. Remarquez
ces singularités, mais gardez-vous de les
blâmer avec trop de précipitation. L'homme
supérieur doit être d'avance justifié à tous
les yeux comme il l'est aux siens ; quelque
étranges que ses opinions puissent nous sem-
bler, si elles sont sincères, il garde tous ses
droits à notre estime. Il n'appartient pas au
monde, comme être moral seulement. Dans
la connaissance intime de ses pensées, il ne
dépend point d'autrui ; il n'en doit compte
qu'à son Dieu et à lui-même. Il n'a que deux
XXIII
juges infaillibles : Dieu après sa mort, et lui-
même pendant sa vie.
C'est comme être pensant que l'homme de
génie appartient à l'univers, comme exerçant
par l'activité de sa pensée une profonde in-
fluence sur les destinées du reste des hom-
mes; et, je l'ai déjà dit, cette puissance ré-
sulte encore plus de son ascendant sur les es-
prits, que de la connaissance exacte qu'ils
ont de cette force qui les subjugue. Ils sont
entraînés plus qu'éclairés ; ils sentent vive-
ment ce qu'ils n'apprécient point ; car l'es-
prit vulgaire n'apprécie point l'esprit supé-
rieur ; il ne peut atteindre à cette hauteur.
L'esprit supérieur ne se met pas mieux à la
place de l'esprit vulgaire ; il ne saurait y des-
cendre. Règle générale : les hommes ne sont
réellement jugés que par leurs pairs; les
gens médiocres, par d'autres gens médiocres;
les grands hommes, par d'autres grands
hommes.
Au reste, lorsqu'un homme supérieur prête
dans sa partie vulgaire le flanc à la satire et
au ridicule, le vulgaire en est charmé ; cela
est dans l'ordre ; c'est le premier mouvement
du cœur humain. Qui le croirait? La cause
en est au fond plus honorable pour nous
qu'elle ne le paraît d'abord : c'est le désir
secret de s'élever par la pensée, désir invin-
ciblement attaché à la qualité d'homme, et
qui, lorsqu'il ne peut se satisfaire, se change
en dépit contre ceux qui possèdent cet avan-
tage que nous ambitionnons tous, lors même
que nous n'avons pu l'acquérir. Ce sentiment
XXIV
vient toujours, comme on le voit, de la hau-
teur et de la sublimité de notre nature in-
tellectuelle.
Mais sans nous égarer plus longtemps dans
ces considérations étrangères à notre sujet,
revenons à l'objet qui nous y a engagés, à la
petite guerre des petits esprits contre les
grands hommes français du dix-huitième siè-
cle; revenons à la comédie des Philosophes,
au Neveu de Rameau et à Diderot. Palissot
l'avait attaqué dans sa conduite et dans ses
mœurs : Diderot, par représailles, emploie les
mêmes armes ; il représente à son tour Palis-
sot comme un être immoral, dangereux, af-
freux, chassé de la bonne compagnie, perdu
de réputation, etc., etc., et il n'oublie rien
pour rejeter sur son Zoïle les couleurs odieu-
ses dont celui-ci avait cherché à le noircir.
La fougue avec laquelle ce chapitre est
écrit fait présumer que Diderot était alors
en verve de haine et de ressentiment, et
qu'ainsi c'est dans le moment où le scandale
occasionné par la comédie des Philosophes
occupait tous les esprits, que son Neveu de
Rameau fut composé. Il y fait mention de
Rameau l'oncle comme vivant encore à cette
époque (Rameau l'oncle ne mourut qu'en
1764). C'est aussi dans le même temps que
parurent la Fausse Confiance, de Bret, et
d'autres ouvrages maintenant enterrés dans
l'abîme de l'oubli, et dont Diderot nous
donne, pour ainsi dire, les extraits mortuai-
res.
A cette époque, un grand nombre d'autres
xxv
traits satiriques furent décochés de part et
d'autre. Je ne citerai de ces pamphlets que
la Vision de Charles Palissot, dont l'abbé
Morellet était l'auteur. Plusieurs, étant assez
hardis, coururent en manuscrit et ne furent
point imprimés ; c'est sans doute cette raison
qui a déterminé Diderot à ne point publier
son Neveu de Rameau, que je regarde comme
le morceau le plus important composé à l'oc-
casion de ces querelles, et comme le seul fait
pour leur survivre, parce qu'il réunit au feu
de la colère, le feu du génie, qui jette un
éclat plus durable.
Au reste, gardons-nous de croire que Pa-
lissot fut un aussi méchant homme qu'il est
représenté dans cet écrit; il a fourni, non
sans succès, une longue carrière littéraire ; il
s'est soutenu avec honneur pendant tout le
cours de la révolution française : il vit peut-
être encore au moment où j'écris cecil. Il
rit en se rappelant l'animosité de ces vieilles
querelles, et les inculpations odieuses que
Diderot et lui ne s'épargnèrent pas. S'il en
lit, il fait bien ; en France surtout, on est
toujours sûr d'avoir les rieurs de son côté, et
si l'on parvient une fois à s'emparer de l'arme
du ridicule, la victoire n'est pas longtemps
incertaine.
! Pulissol est mort en 1813.
LE NEVEU DE RAMEAU
Vertumnis, quotquot sunt, natus iniquis
(IIOR., Serin., lib. H, sat. vu, r. 14.)
Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon
habitude d'aller, sur les cinq heures du soir,
me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on
voit toujours seul, rêvant sur le banc d'Ar-
genson. Je m'entretiens avec moi-même de
politique, d'amour, de goût ou de philoso-
phie ; j'abandonne mon esprit à tout son
libertinage; je le laisse maître de suivre la
première idée sage ou folle qui se présente,
comme on voit, dans l'allée de Foy, nos jeu-
nes dissolus marcher sur les pas d'une cour-
tisane à l'air éventé, au visage riant, à l'œil
vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une
autre, les attaquant toutes et ne s'attachant
à aucune. Mes pensées, ce sont mes catim.
Si le temps est trop froid ou trop pluvieux,
je me réfugie au café de la Régence. Là, je
— 28 —
m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est
l'endroit du monde, et le café de la Régence
est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à
ce jeu; c'est là que font assaut Légal le pro-
fond, Philidor le subtil, le solide Mayot;
qu'on voit les coups les plus surprenants et
qu'on entend les plus mauvais propos; car
si l'on peut être homme d'esprit et grand
joueur d'échecs comme Légal, on peut être
aussi grand joueur d'échecs et un sot comme
Foubert et Mayot. Une après-dînée j'étais là,
regardant beaucoup, parlant peu et écoutant
le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé
par un des plus bizarres personnages de ce
pays, où Dieu n'en a pas laissé manquer.
C'est un composé de hauteur et de bassesse,
de bon sens et de déraison; il faut que les
notions de l'honnête et du déshonnête soient
bien étrangement brouillées dans sa tête,
car il montre ce que la nature lui a donné de
bonnes qualités sans ostentation, et ce qu'il
en a reçu de mauvaises sans pudeur. Au
reste, il est doué d'une organisation forte,
d'une chaleur d'imagination singulière, et
d'une vigueur de poumons peu commune.
Si vous le rencontrez jamais, et que son ori-
ginalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez
vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous
enfuirez. Dieux ! quels terribles poumons !
Rien ne dissemble plus de lui que lui-même.
Quelquefois il est maigre et hâve comme un
malade au dernier degré de la consomption ;
on compterait ses dents à travers ses joues,
on dirait qu'il a passé plusieurs jours sans
— 29 —
manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois
suivant, il est gras et replet comme s'il n'a-
vait pas quitté la table d'un financier, ou
qu'il eût été renfermé dans un couvent de
Bernardins. Aujourd'hui en linge sale, en
culotte déchirée, couvert de lambeaux, pres-
que sans souliers, il va la tête basse, il se dé-
robe ; on serait tenté de l'appeler pour lui
donner l'aumône. Demain poudré, chaussé,
frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se
montre, et vous le prendriez à peu près pour
un honnête homme : il vit au jour la journée,
triste ou gai, selon les circonstances. Son pre-
mier soin le matin, quand il est levé, est de
savoir où il dînera; après dîner, il pense où il
ira souper. La nuit amène aussi son inquié-
tude : ou il regagne à pied un petit grenier
qu'il habite, à moins que l'hôtesse, ennuyée
d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé
la clef ; ou il se rabat dans une taverne des
faubourgs, où il attend le jour entre un mor-
ceau de pain et un pot de bière. Quand il n'a
pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive
quelquefois, il a recours, soit à un fiacre de
ses amis, soit à un cocher d'un grand sei-
gneur, qui lui donne un lit sur de la paille à
côté de ses chevaux. Le matin, il a encore
une partie de son matelas dans les cheveux.
Si la saison est douce, il arpente toute la nuit
le Cours ou les Champs-Elysées. Il reparaît
avec le jour à la ville, habillé de la veille
pour le lendemain, et du lendemain quelque-
fois pour le reste de la semaine. Je n'estime
pas ces originaux-là ; d'autres en font leurs
— 30 -
connaissances familières, même leurs amis.
Ils m'arrêtent une fois l'an quand je les ren-
contre, lorsque leur caractère tranche avec
celui des autres, et qu'ils rompent cette fasti-
dieuse difformité que notre éducation, nos
conventions de société, nos bienséances d'u-
sage ont introduite. S'il en paraît un dans
une compagnie, c'est un grain de levain qui
fermente, et qui restitue à chacun une por-
tion de son individualité naturelle. Il secoue,
il agite, il fait approuver ou blâmer; il fait
sortir la vérité, il fait connaître les gens
de bien, il démasque les coquins ; c'est alors
que l'homme de bon sens écoute et démêle
son monde. J
Je connaissais celui-ci de longue main. Il
fréquentait une maison dont son talent lui
avait ouvert la porte. Il y avait une fille uni-
que; il jurait au père et à la mère qu'il
épouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les
épaules, lui riaient au nez, lui disaient qu'il
était fou ; et je vis le moment que la chose
était faite. Il m'empruntait quelques écus,
que je lui donnais. Il s'était introduit, je ne
sais comment, dans quelques maisons hon-
nêtes, où il avait son couvert, mais à la con-
dition qu'il ne parlerait pas sans en avoir
obtenu la permission. Il se taisait, et man-
geait de rage il était excellent à voir dans
cette contrainte. S'il lui prenait envie de
manquer au traité, et qu'il ouvrît la bouche,
au premier mot tous les convives s'écriaient:
Rameau! alors la fureur étincelait dans ses
yeux, et il se remettait à manger avec plus
— 31 —
de rage. Vous étiez curieux de savoir le nom
de l'homme, et vous le savez : c'est Rameau,
élève du célèbre qui nous a délivrés du
plain-chant que nous psalmodions depuis plus
de cent ans; qui a écrit tant de visions inin-
telligibles et de vérités apocalyptiques sur la
théorie de la musique, où ni lui ni personne
n'entendit jamais rien, et de qui nous avons
un certain nombre d'opéras où il y a de
l'h:rmonie, des bouts de chant, des idées
décousues, du fracas, des vols, des triom-
phes, des lances, des gloires, des murmures,
des victoires à perte d'haleine, des airs de
danse qui dureront éternellement, et qui,
après avoir enterré le Florentin, sera enterré
par les virtuoses italiens, ce qu'il pressentait
et le rendait sombre, trista, hargneux ; car per-
sonne n'a autant d'humeur, pas même une jo-
lie femme qui se lève avec un bouton sur le
nez, qu'un auteur menacé de survivre à sa ré-
putation, témoins Marivaux et Crébillon le fils.
Il m'aborde. « Ah ! ah ! vous voilà, mon-
sieur le philosophe! Et que faites-vous ici
parmi ce tas de fainéants? Est-ce que vous
perdez aussi votre temps à pousser le bois ? »
(C'est ainsi- qu'on appelle par mépris jouer
aux échecs ou aux dames.)
MOI. — Non; mais quand je n'ai rien de
mieux à faire, je m'amuse à regarder un
instant ceux qui le poussent bien.
LUI. — En ce cas, vous vous amusez rare-
ment : excepté Légal et Philidor, le reste n'y
entend rien.
MOI. — Et monsieur de Bussy donc?
et
— 32 —
LUI. — Celui-là est en joueur d'échecs ce
que mademoiselle Clairon est en actrice : ils
savent de ces jeux, l'un et l'autre, tout ce
qu'on en peut apprendre.
moi. — Vous êtes difficile, et je vois que
vous ne faites grâce qu'aux hommes sublimes.
LUI. — Oui, aux échecs, aux dames, en poé-
sie, en éloquence, en musique, et autres fa-
daises comme cela. A quoi bon la médiocrité
dans ces genres?
MOI. — A peu de chose, j'en conviens. Mais
c'est qu'il faut qu'il y ait un grand nombre
d'hommes qui s'y appliquent, pour faire sor-
tir l'homme de génie : il est un dans la mul-
titude. Mais laissons cela. Il y a une éternité
que je ne vous ai vu. Je ne pense guère à
vous quand je ne vous vois pas, mais vous me
plairez toujours à revoir. Qu'avez-vous fait?
LUI. — Ce que vous, moi et tous les autres
font, du bien, du mal et rien. Et puis, j'ai eu
faim, et j'ai mangé quand l'occasion s'en est
présentée ; après avoir mangé, j'ai eu soif, et
j'ai bu quelquefois. Cependant la barbe me
venait, et quand elle a été venue je l'ai fait
raser.
MOI. — Vous avez mal fait ; c'est la seule
chose qui vous manque pour être un sage.
LUI. — Oui-da, j'ai le front grand et ridé,
l'œil ardent, le nez saillant, les joues larges,
le sourcil noir et fourni, la bouche bien fen-
due, la lèvre rebordée et la face carrée. Si ce
vaste menton était couvert d'une longue barbe,
savez-vous que cela figurerait très bien en
bronze ou en marbre?
— 33 —
LE NEVEU DE RAMEAU. 2
moi. —A côté d'un César, d'un Marc-Aurèle,
d'un Socrate.
LUI. — Non. Je serais mieux entre Diogène,
Lais et Phryné. Je suis effronté comme l'un,
et je fréquente volontiers chez les autres.
MOI. — Vous portez-vous toujours bien?
LUI. — Oui, ordinairement, mais pas mer-
veilleusement aujourd'hui.
MOI. — Comment ! vous voilà avec un ventre
de Silène et un visage de.
LUI. — Un visage qu'on prendrait pour un
c. C'est que l'humeur qui fait sécher mon
cher maître engraisse apparemment son cher.
élève.
moi. -A propos de ce citer maître, le voyez-
vous quelquefois?
LUI. — Oui, passer dans la rue.
moi. — Est-ce qu'il ne vous fait aucun bien ?
LUI.-S'il en a faità quelqu'un, c'est sans s'en
douter. C'est un philosophe dans son espèce ;
il ne pense qu'à lui, le reste de l'univers lui
est comme d'un clou à un soufflet. Sa fille et
sa femme n'ont qu'à mourir quand elles vou-
dront; pourvu que les cloches de la paroisse
qui sonneront pour elles continuent de ré-
sonner la douzième et la dix-septième, tout
sera bien. Cela est heureux pour lui, et c'est
ce que je prise particulièrement dans les gens
de génie. Ils ne sont bons qu'à une chose ;
passé cela, rien ; ils ne savent ce que c'est
d'être citoyens, pères, mères, parents, amis.
Entre nous, il faut leur ressembler de tout
point, mais ne pas désirer que la graine en
soit commune. Il faut des hommes; mais
— 34 —
pour des hommes de génie, point; non, ma
foi, il n'en faut point. Ce sont eux qui chan-
gent la face du globe; et dans les plus petites
choses la sottise est si commune et si puis-
sante, qu'on ne la réforme pas sans chari-
vari. Il s'établit partie de ce qu'ils ont ima-
giné, partie reste comme il était; de là deux
évangiles, un habit d'arlequin. La sagesse du
moine de Rabelais est la vraie sagesse pour
son repos et pour celui des autres : faire son
devoir tellement quellement, toujours dire du
bien de M. le prieur, et laisser aller le monde
à sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude
en est contente. Si je savais l'histoire, je
vous montrerais que le mal est toujours venu
ici-bas par quelques hommes de génie, mais
je ne sais pas l'histoire, parce que je ne sais
rien. Le diable m'emporte si j'ai jamais rien
appris, et si, pour n'avoir rien appris, je m'en
trouve plus mal. J'étais un jour à la table d'un
ministre du roi de .H, qui a de l'esprit comme
quatre : eh bien! il nous démontra, clair
comme un et un font deux, que rien n'était
plus utile aux peuples que le mensonge, rien
de plus nuisible que la vérité. Je ne me rap-
pelle pas bien ses preuves ; mais il s'ensuivait
évidemment que les gens de génie sont détes-
tables, et que si un enfant apportait en nais-
sant, sur son front, la caractéristique de ce
dangereux présent de la nature, il faudrait ou
l'étouffer ou le jeter aux canards.
MOI. — Cependant ces personnages-là, si
ennemis du génie, prétendent tous en avoir.
LUI. — Je crois bien qu'ils le pensent au
* ,,,: .JH
— 35 —
dedans d'eux-mêmes, mais je ne crois pas
qu'ils osassent l'avouer.
MOI. — C'est par modestie. Vous conçûtes
donc là une terrible haine contre le génie?
LUI. — A n'en jamais revenir.
MOI. — Mais j'ai vu un temps que vous vous
désespériez de n'être qu'un homme commun.
Vous ne serez jamais heureux si le pour et le
contre vous aflligent également; il faudrait
prendre son parti, et y demeurer attaché.
Tout en convenant avec vous que les hommes
de génie sont communément singuliers, ou,
comme dit le proverbe, qu'il n'y a pas de
grands esprits sans tin grain de folie, on
n'en reviendra pas; on méprisera tous les
siècles qui n'en auront point produit. Ils fe-
ront l'honneur des peuples chez lesquels ils
auront existé; tôt ou tard on leur élève des
statues, et on les regarde comme les bienfai-
teurs du genre humain. N'en déplaise à ce
ministre sublime que vous m'avez cité, je
crois que si le mensonge peut servir un mo-
ment, il est nécessairement nuisible à la
longue; et qu'au contraire la vérité sert
nécessairement à la longue, bien qu'il
puisse arriver qu'elle nuise dans le moment :
d'où je serais tenté de conclure que l'homme
de génie qui décrie une erreur générale, ou
qui accrédite une grande vérité, est toujours
un être digne de notre vénération. Il peut ar-
river que cet être soit la victime du préjugé
et des lois ; mais il y a deux sortes de lois : *
les unes d'une équité, d'une généralité abso-
lue; d'autres bizarres, qui ne doivent leur
t
— 36 —
sanction qu'à l'aveuglement ou à la néces-
sité des circonstances. Celles-ci ne couvrent
le coupable qui les enfreint que d'une igno-
minie passagère, ignominie que le temps
reverse sur les juges et sur les nations, pour
y rester à jamais. De Socrate ou du magis-
trat qui lui fit boire la ciguë, quel est au-
jourd'hui le déshonoré ?
LUI. — Le voilà bien avancé ! En a-t-il été
moins condamné? en a-t-il été moins mis à
mort? en a-t-il moins été un citoyen turbu-
lent? par le mépris d'une mauvaise loi, en
a-t-il moins encouragé les fous au mépris
des bonnes? en a-t-il moins été un particu-
lier audacieux et bizarre? Vous n'étiez pas
éloigné tout à l'heure d'un aveu peu favo- -
rable aux hommes de génie.
MOI. — Ecoutez-moi, cher homme. Une so-
ciété ne devrait pas avoir de mauvaises lois ;
et si elle n'en avait que de bonnes, elle ne
serait jamais dans le cas de persécuter un
homme de génie. Je ne vous ai pas dit que
le génie fût indivisiblement attaché à la mé-
chanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot
sera plus souvent un méchant qu'un homme
d'esprit. Quand un homme de génie serait
communément d'un commerce dur, difficile,
épineux, insupportable; quand même ce se-
rait un méchant, qu'en concluriez-vous ?
LUI. — Qu'il est bon à noyer.
MOI. — Doucement, cher homme! Çà, di-
tes-moi, je ne prendrai pas votre oncle Ra-
meau pour exemple : c'est un homme dur,
c'est un brutal, il est sans humanité, il est
— 37 —
avare, il est mauvais père, mauvais époux,
mauvais oncle; mais il n'est pas décidé que
ce soit un homme d'esprit, qu'il ait poussé
son art fort loin, et qu'il soit question de ses
ouvrages dans dix ans. Mais Racine? celui-là
certes avait du génie, et ne passait pas pour
un trop bon homme. Mais Voltaire?
LUI. — Ne me pressez pas, car je suis con-
séquent.
Mût.—Lequel des deux préféreriez-vous: ou
qu'il eût été un bon homme, identifié avec son
comptoir comme Briasson, ou avec son aune
comme Barbier, faisant régulièrement tous
les ans un enfant légitime à sa femme, bon
mari, bon père, bon oncle. bon voisin, hon-
nête commerçant, mais rien de plus; ou qu'il
eût été fourbe, traître, ambitieux, envieux,
méchant, mais auteur d'Andromaq/(e, de Bri-
tannicus, <X Iplti génie, de Phèdre, d'Alhalie?
LUI. — Pour lui, ma foi, peut-être que de
ces deux hommes il eût mieux valu qu'il eût
été le premier.
MOI. — Cela est même infiniment plus vrai
que vous ne le sentez.
LUI. — Oh ! vous voilà, vous autres ! Si nous
disons quelque chose de bien, c'est comme
des fous ou des inspirés, par hasard. Il n'y a
que vous autres qui vous entendiez ; oui,
monsieur le philosophe, je m'entends aussi
bien que vous vous entendez.
moi. - Voyons. Eh bien ! pourquoi lui?
LUI. - C'est que toutes ces belles choses-là
qu'il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille
francs, et que s'il eût été un bon marchand
— 38 —
de "SOie de la. rue Saint-Denis ou Saint-Ho-
noré, un bon épicier en gros, un apothicaire
bien achalandé, il eût amassé une fortune
immense, et qu'en l'amassant il n'y aurait
eu sorte de plaisirs dont il n'eût ioui; qu'il
aurait donné de temps en temps la pistoleii
un pauvre diable de bouffon comme moi qui
l'aurait fait rire, et qui lui aurait procuré
parfois dejoiies filles; que nous aurions fait
d'excellents repas chez lui, joué gros jeu, bu
d'excellents vins, d'excellentes liqueurs, d'ex-
cellent café, fait des parties de campagne. Et
vous voyez que je m'entendais. Vous riez?.
mais laissez-moi dire : il eût été mieux pour
ses entours.
MOI. — Sans contredit : pourvu qu'il n'eût
pas employé d'une façon déshonnête l'opu-
lence qu'il aurait acquise par un commerce
légitimer qu'il-eût éloigné de sa maison tous
ces joueurs, tous ces parasites, tous ces fades
complaisants, tous ces fainéants, tous ces per-
vers inutiles, et qu'il eût fait "assommer à
coups de bâton, par ses garçops de Tboutique,
l'homme officieux qui soulage, par la variété
les maris du dégoût d'une cohabitation habi-
tuelle avec leurs femmes.
LUI. - Assoùamer, monsieur, assommer I-
On n'assomme personne dans une ville bien
policée. C'est un état honnête ; beaucoup de
gens, même titrés, s'en mêlent. Et à quoi
diable voulez-vous qu'on emploie son argent,
si ce n'est à avoir bonne table, bonne com-
pagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de
toutes les couleurs, amusements de toutes
— 39 —
les espèces? J'aimerais autant être gueux
que de posséder une grande fortune sans au-
cune de ces jouissances. Mais revenons à Ra-
cine. Cet homme n'a été bon que pour des -
inconnus, et que pour le temps où il n'était
plus.
MOI. — D'accord ; mais pesez le mal et le
bien. Dans mille ans d'ici il fera verser des
larmes; il sera l'admiration des hommes
dans toutes les contrées de la terre ; il inspi-
rera l'humanité, la commisération, la ten-
dresse. On demandera qui il était, de quel
pays, et on l'enviera à la France. Il a fait
souffrir quelques êtres qui ne sont plus, aux-
quels nous ne prenons presque aucun inté-
rêt ; nous n'avons rien à redouter ni de ses
vices, ni de ses défauts. Il eût été mieux,
sans doute, qu'il eût reçu de la nature la
vertu d'un homme de bien que les talents
d'un grand homme. C'est un arbre qui a fait
sécher quelques arbres plantés dans son voi-
sinage, qui a étouffé les plantes qui crois-
saient à ses pieds ; mais il a porté sa cime
jusque dans la nue, ses branches se sont
étendues au loin ; il a prêté son ombre à ceux
qui venaient, qui viennent et qui viendront
se reposer autour de son tronc majestueux ;
il a produit des fruits d'un goût exquis, et
qui se renouvellent sans cesse. Il serait à
souhaiter que Voltaire eût encore la douceur
de Duclos, l'ingénuité de l'abbé Trublet, la
droiture de l'abbé d'Olivet : mais puisque cela
ne se peut, regardons la chose du côté vrai-
ment intéressant; oublions pour un moment
— ÏO —
le point que nous occupons dans l'espace et
dans la durée, et étendons notre vue sur les
siècles à venir, les régions les plus éloignées,
et les peuples à naître. Songeons au bien de
notre espèce ; si nous ne sommes point assez
généreux, pardonnons au moins à la nature
d'avoir été plus sage que nous. Si vous jetez
de l'eau froide sur la tête de Greuze, vous
éteindrez peut-être son talent avec sa vanité.
Si vous rendez Voltaire moins sensible à la
critique, il ne saura plus descendre dans
l'âme de Mérope, il ne vous touchera plus.
LUI. — Mais si la nature était aussi puis-
sante que sage, pourquoi ne les a-t-elle pas
faits aussi bons qu'elle les a faits grands?
MOI. — Mais ne voyez-vous pas qu'avec un
pareil raisonnement vous renversez l'ordre
général? et que si tout ici-bas était excel-
lent, il n'y aurait rien d'excellent?
LUI. — Vous avez raison ; le point impor-
tant est que vous et moi nous soyions, et que
nous soyions vous et moi, que tout aille d'ail-
leurs comme il pourra. Le meilleur ordre
des choses, à mon avis, est celui où je devais
être ; et foin du plus parfait des mondes, si
je n'en suis pas ! J'aime mieux être, et même
être impertinent raisonneur, que de n'être pas.
moi. — Il n'y a personne qui ne pense
comme vous, et qui ne fasse le procès à l'or-
dre qui est, sans s'apercevoir qu'il renonce à
sa propre existence.
LUI. — Il est vrai.
MOI. — Acceptons donc les choses comme
elles sont; voyons ce qu'elles nous coûtent
— 41 —
et ce qu'elles nous rendent, et laissons là le
tout, que nous ne connaissons pas assez pour
le louer ou le blâmer, et qui n'est peut-être
ni bien ni mal, s'il est nécessaire, comme
beaucoup d'honnêtes gens l'imaginent.
LUI. — Je n'entends pas grand'chose à tout
ce que vous me débitez là. C'est apparem-
ment de la philosophie; je vous préviens que
je ne m'en mêle pas. Tout ce que je sais,
c'est que je voudrais bien être un autre, au
hasard d'être un homme de génie, un grand
homme; oui, il faut que j'en convienne, il y
a là quelque chose qui me le dit. Je n'en ai
jamais entendu louer un seul, que son éloge
ne m'ait fait enrager secrètement. Je suis en-
vieux. Lorsque j'apprends de leur vie privée
quelque trait qui les dégrade, je l'écoute avec
plaisir ; cela nous rapproche, j'en supporte
plus aisément ma médiocrité. Je me dis :
Certes, tu n'aurais jamais fait Mahomet, ni
l'éloge de Menupou. J'ai donc été, je suis
donc fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis
médiocre et fâché. Je n'ai jamais entendu
jouer l'ouverture des Indes galantes, jamais
entendu chanter Profonds abîmes du Ténare ;
Nuit, éternelle nuit, sans me dire avec dou-
leur : Voilà ce que tu ne feras jamais. J'étais
donc jaloux de mon oncle; et s'il y avait eu
à sa mort quelques belles pièces de clavecin
dans son portefeuille, je n'aurais pas balancé
à rester moi et à être lui.
MOI. — S'il n'y a que cela qui vous cha-
grine, cela n'en vaut pas trop la peine.
LUI. — Ce n'est rien, ce sont des moments
— 42 —
qui passent. (Puis il se remettait a chanter
l'ouverture des Indes galantes et Pair Pro-
fonds abîmes, et il ajoutait :)
Le quelque chose qui est là et qui me parlé
médit : Rameau, tu voudrais bien avoir faû
ces deux morceaux-là ; si tu avais fait ces
deux morceaux-là, tu en ferais bien deux au-
tres; et quand tu en aurais fait un certain
nombre, on te jouerait, on te chanterait par-
tout. Quand tu marcherais, tu aurais la tête
droite ; ta conscience te rendrait témoignage
à toi-même de ton propre mérite; les autres
te désigneraient du doigt; on dirait : C'est
lui qui a fait les jolies gavottes (et il chan-
tait les gavottes). Puis, avec l'air d'un homme
touché qui nage dans la joie et qui en a les
yeux humides, il ajoutait, en se frottant les
mains : Tu auras une bonne maison (il en
mesurait l'étendue avec ses bras), un bon lit
(et il s'y étendait nonchalamment), de bons
vins (qu'il goûtait en faisant claquer sa
langue contre son palais), un bon équipage
(et, il levait le pied pour y monter), de jolies
femmes (à qui il prenait déjà. et qu'il
regardait voluptueusement) ; cent faquins me
viendront encenser tous les jours (et il croyait
les voir autour de lui : il voyait Palissot,
Poinsinet, les Fréron père et fils, la Porte; il
les entendait, il se rengorgeait, les approur
vait, .leur souriait, les dédaignait, les mépri-
sait, les chassait, les rappelait-; puis il con-
tinuait) : Et c'est ainsi que l'on te dirait, le
matin, que tu es un grand homme ; tu lirais
dans V-Histoire des trois siècles , que tu -es un
— 43 —
grand homme, tu serais convaincu le soir
que tu es un grand homme, et le grand
homme Rameau s'endormirait au doux mur-
mure de l'éloge qui retentirait dans son
oreille ; même en dormant, il aurait l'air
satisfait : sa poitrine se dilaterait, s'élèverait,
s'abaisserait avec aisance; il ronflerait comme
un grand homme. (Et, en parlant ainsi, il
se laissait aller mollement sur une banquette ;
il fermait les yeux, et il imitait le sommeil
heureux qu'il imaginait. Après avoir goûté
quelques instants la douceur de ce repos, il
se réveillait, étendait les bras, bâillait, se
frottait les yeux, et cherchait encore autour
de lui ses adulateurs insipides.)
moi. - Vous croyez donc que l'homme heu-
reux a son sommeil?
LUI. - Si je le crois ! Moi, pauvre hère, lors-
que le soir j'ai regagné mon grenier et que je
me suis fourré dans mon grabat, je suis rata-
tiné sous ma couverture, j'ai la poitrine étroite
et la respiration gênée ; c'est une espèce de
plainte faite qu'on entend à peine ; au lieu
qu'un financier fait retentir son appartement,
et étonne toute sa rue. Mais ce qui m'af-
flige aujourd'hui, ce n'est pas de ronfler
et de dormir mesquinement comme un mi-
sérable.
MOI. — Cela est pourtant triste.
LUI. — Ce qui m'est arrivé l'est bien da-
vantage.
MOI. - Qu'est-ce donc ?
LUI. - Vous avez toujours pris quelque in-
térêt à moi, parce que je suis un bon diable,
— 44 —
que vous méprisez dans le fond, mais qui vous
amuse.
MOI. — C'est la vérité.
LUI. — Et je vais vous le dire. (Avant que
de commencer, il pousse un profond soupir
et porte ses deux mains à son front ; ensuite
il reprend un air tranquille, et me dit :)
Vous savez que je suis un ignorant, un sot,
un fou, un impertinent, un paresseux, ce que
nos Bourguignons appellent un fieffé truand,
un c.n, un gourmand.
MOI. — Quel panégyrique !
LUI. — Il est vrai de tout point, il n'y a pas
un mot à rabattre ; point de contestation là-
dessus, s'il vous plaît. Personne ne me con-
naît mieux que moi, et je ne dis pas tout.
MOI. — Je ne veux point vous fâcher, et je
conviendrai de tout.
LUI. — Eh bien ! je vivais avec des gens qui
m'avaient pris en gré, précisément parce que
j'étais doué à un rare degré de toutes ces
qualités.
MOI. — Cela est singulier : jusqu'à présent
j'avais cru ou qu'on se les cachait à soi-même
ou qu'on se les pardonnait, et qu'on les mépri-
sait dans les autres.
LUI. — Se les cacher ! Est-ce qu'on le peut?
Soyez sûr que quand Palissot est seul et qu'il
revient sur lui-même, il se dit bien d'autres
choses; soyez sûr qu'en tête-à-tête avec son
collègue, ils s'avouent franchement qu'ils ne
sont que deux insignes maroufles. Les mé-
priser dans les autres! Mes gens étaient plus
équitables, et mon caractère me réussissait
— 45 —
merveilleusement auprès d'eux ; j'étais comme
un coq en pâte : on me fêtait, on ne me per-
dait pas un moment sans me regretter ;
j'étais leur petit Rameau, leur joli Rameau,
leur Rameau le fou, l'impertinent, l'igno-
rant, le paresseux, le gourmand, le bouf-
fon, la grosse bête. Il n'y avait pas une
de ces épithètes qui ne me valût un sou-
rire, une caresse, un petit coup sur l'é-
paule, un soufflet, un coup de pied ; à table,
un bon morceau qu'on me jetait sur mon
assiette ; hors de table, une liberté que je
prenais sans conséquence, car, moi, je suis
sans conséquence. On fait de moi, devant
moi, avec moi, tout ce qu'on veut, sans que
je m'en formalise. Et les petits présents qui
me pleuvaient! Le grand chien que je suis,
j'ai tout perdu ! j'ai tout perdu pour avoir eu
le sens commun une fois, une seule fois en
ma vie. Ah ! si cela m'arrive jamais !
MOI. — De quoi s'agissait-il donc ?
LUI. — Rameau! Rameau! vous avait-on
pris pour cela? La sottise d'avoir eu un peu
de goût, un peu d'esprit, un peu de raison ;
Rameau, mon ami, cela vous apprendra ce
que Dieu vous fit, et ce que vos protecteurs
vous voulaient. Aussi, l'on vous a pris par les
épaules, on vous a conduit à la porte, on vous
a dit : « Faquin, tirez, ne reparaissez plus!
Cela veut avoir du sens, de la raison, je crois !
Tirez ! Nous avons de ces qualités-là de reste. »
Vous vous en êtes allé en vous mordant les
doigts; c'est votre langue maudite qu'il fal-
lait mordre auparavant. Pour ne vous en être
— 46 —
pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sou,
et ne sachant où donner de la tête. Vous
étiez nourri à la bouche que veux-tu, et vous
retournerez au regrat; bien logé, et vous se-
rez trop heureux si l'on vous rend votre gre-
nier; bien couché, et la paille vous attend
entre le cocher de M. de Soubise et l'ami
Robbé; au lieu d'un sommeil doux et tran-
quille comme vous l'aviez, vous entendrez
d'une oreille le hennissement et le piétine-
ment des chevaux, de l'autre le bruit mille
fois plus insupportable de vers secs, durs et
barbares, malheureux, malavisé, possédé d'un
million de diables!-
MOI. — Mais n'y aurait-il pas moyen de
se rapatrier? la faute que vous avez com-
mise est-elle si impardonnable? A votre
place, j'irais retrouver mes gens; vous
leur êtes plus nécessaire que vous ne croyez.
LUI. — Oh ! je suis sûr qu'à présent qu'ils
ne m'ont pas pour les faire rire, ils s'en-
nuient comme des chiens.
MOI. — J'irais donc les retrouver; je ne leur
laisserais pas le temps de se passer de moi,
de se tourner vers quelque amusement hon-
nête : car qui sait ce qui peut arriver?
LUI. — Ce n'est pas là ce que je crains ;
cela n'arrivera pas.
MOI. — Quelque sublime que vous soyez,
un autre peut vous remplacer.
LUI. — Difficilement.
MO!. — D'accord. Cependant, j'irais avec ce
visage défait, ces yeux égarés, ce cou dé-
braillé, ces cheveux ébouriffés, dans l'état vrai-
— 47 —
ment tragique où vous voilà. Je me jetterais
aux pieds de la divinité, et, sans me relever,
je-lui dirais, d'une voix basse et sanglotante :
« Pardon, madame ! pardon ! je suis un in-
digne, un infâme. Ce fut un malheureux ins-
tant, car vous savez que je ne suis pas sujet
à avoir du sens commun, et je vous promets
de n'en avoir de ma vie. »
(Ce qu'il y a de plaisant, c'est que tandis
que je lui tenais ce discours, il en exécutait
la pantomime, et s'était prosterné; il avait
collé son visage contre terre, il paraissait te-
nir entre ses deux mains le bout d'une pan-
toufle, il pleurait, il sanglotait, il disait :
« Oui, ma petite reine, oui, je le promets, je
n'en aurai de ma vie, de ma vie. ») Puis se
relevant brusquement, il ajouta, d'un ton sé-
rieux et réfléchi :
LUI. — Oui, vous avez raison ; je vois que
c'est le mieux. Elle est bonne; M. Vieillard
dit qu'elle est si bonne! Moi, je sais un peu
qu'elle l'est; mais cependant aller s'humilier
devant une g., crier miséricorde aux pieds
d'une petite histrionne que les sifflets du par-
terre ne cessent de poursuivre! Moi Rameau,
fils de Rameau, apothicaire de Dijon, qui est
un homme de bien, et qui n'a jamais fléchi
le genou devant qui que ce soit ! Moi Rameau,
qu'on voit se promener, droit et les bras en
l'air, dans le Palais-Royal, depuis que M. Car-
montelle l'a dessiné courbé, et les mains sous
les basques de son habit! Moi, qui ai com-
posé des pièces de clavacin que personne ne
joue, mais qui seront peut-être les seules qui
r
— 48 —
passeront à la postérité, qui les jouera ; mof
moi enfin, j'irais!. Tenez, monsieur, cela
ne se peut (et mettant sa main droite sur sa
poitrine, il ajoutait : ) Je me sens là quelque
chose qui s'élève et qui me dit : Rameau, tu
n'en feras rien. Il faut qu'il y ait une certaine
dignité attachée à la nature de l'homme, que
rien ne peut étouffer. Cela se réveille à propos
de; bottes, oui, à propos de bottes; car il y a
d'autres jours où il ne m'en coûterait rien pour
être vil tant qu'on voudrait; ces jours-là,
pour un liard, je baiserais le c.. d'une c.
MOI. — Si l'expédient que je vous suggère
ne vous convient pas, ayez donc le courage
d'être gueux.
LUI. — Il est dur d'être gueux, tandis qu'il
y a tant de sots opulents aux dépens desquels
on peut vivre. Et puis le mépris de soi, il est
insupportable.
MOI. — Est-ce que vous connaissez ce senti-
ment-là ?
LUI. — Si je le connais ! Combien de fois je
me suis dit : Comment, Rameau, il y a dix
mille bonnes tables à Paris, à quinze ou vingt
couverts chacune, et de ces couverts-là il n'y
en a pas un pour toi ! Il y a des bourses plei-
nes d'or qui se versent de droite et de gau-
che, et il n'en tombe pas une pièce pour toi î
Mille petits beaux esprits sans talents, sans
mérite, mille petites créatures sans charmes,
mille plats intrigants sont bien vêtus, et tu
irais tout nu! et tu serais imbécille à ce point?
Est-ce que tu ne saurais pas flatter comme un
autre? Est-ce que tu ne saurais pas mentiiv
— 49 —
jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer
comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais
pas te mettre à quatre pattes comme un au-
tre ? Est-ce que tu ne saurais pas favoriser
l'intrigue de madame, et porter le billet doux
de monsieur comme un autre? Est-ce que tu
ne saurais pas encourager ce jeune homme
à parler à mademoiselle, et persuader made-
moiselle de l'écouter comme un autre? Est-
ce que tu ne saurais pas faire entendre à la
fille d'un de nos bourgeois qu'elle est mal
mise ; que de belles boucles d'oreilles, un peu
de rouge, des dentelles, ou une robe à la po-
lonaise, lui siéraient à ravir? que ces petits
pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans
la rue? qu'il y a un beau monsieur, jeune et
riche, qui a un habit galonné d'or, un su-
perbe équipage, six grands laquais, qui l'a
vue en passant, qui la trouve charmante,
et que depuis ce jour-là il en a perdu le
boire et le manger, qu'il n'en dort plus, et
qu'il en mourra? — Mais mon papa? — Bon,
bon, votre papa ! il s'en fâchera d'abord un
peu. — Et maman, qui me recommande tant
d'être honnête fille ; qui me dit qu'il n'y a
rien dans ce monde que l'honneur? — Vieux
propos, qui ne signifient rien. — Et mon
confesseur? - Vous ne le verrez plus; ou si
vous persistez dans la fantaisie d'aller lui faire
l'histoire de vos amusements, il vous en coû-
tera quelques livres de sucre et de café. —
C'est un homme sévère, qui m'a déjà refusé
l'absolution pour la chanson : Viens dans ma
cellule. — C'est que vous n'avez rien à lui
— 50 —
donner ; mais quand vous lui apparaîtrez en
dentelles. — J'aurai donc des dentelles? —
Sans doute, et de toutes les sortes. En bel-
les boucles de diamants. - J'aurai donc
de belles boucles de diamants ? — Oui. —
Comme celles de cette marquise qui vient
quelquefois prendre des gants dans notre bou-
tique ? - Précisément. dans un bel équi-
page avec des chevaux gris pommelés, deux
grands laquais, un petit nègre, et le coureur
en avant, du rouge, des mouches, la queue
portée. — Au bal ? — Au bal, à l'Opéra, à la
Comédie. (déjà le cœur lui tressaillait de
joie.) — Tu joues avec un papier entre tes
doigts. Qu'est-ce cela ? — Ce n'est rien. — Il
me semble que si. — C'est un billet. — Et
pourquoi ? — Pour vous, si vous étiez un peu
curieuse. — Curieuse ? Je le suis beaucoup ;
voyons (elle lit). Une entrevue ! cela ne se
peut. — En allant à la messe. — Maman
m'accompagne toujours. Mais s'il venait ici
un peu matin, je me lève la première, et je
suis au comptoir avant qu'on soit levé. — Il
vient, il plaît; un beau jour, à la brune, la
petite disparaît, et l'on me compte mes deux
mille écu. Hé quoi ! tu possèdes ce talent-
là, et tu manques de pain ! N'as-tu pas de
honte, malheureux ?. Je me rappelais un tas
de coquins qui ne m'allaient pas à la che-
ville, et qui regorgeaient de richesses. J'étais
en surtout de bouracan, et ils étaient couverts
de velours ; ils s'appuyaient sur la canne à
pomme d'or et en bec de corbin, et ils avaient
l'Aristote ou le Platon au doigt. Qu'était-ce

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