Le nouveau solitaire . Imitation burlesque du "Solitaire" de M. le Vte d'Arlincourt ; par L.-T. Gilbert...

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Peytieux (Paris). 1822. 268 p. : pl. ; in-12.
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Publié le : mardi 1 janvier 1822
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LE
NOUVEAU SOLITAIRE.
IMITATION BURLESQUE
DU SOLITAIRE
DE M. LE VICOMTE D'ARLINCOURT;
PAR L. T. GILBERT.
ORNE DUNE FIGURE LITHOGRAPHIEE.
A PARIS,
CHEZ PEYTIEUX, LIBRAIRE;
Passage du Caire, N°. 121.
1822.
LE NOUVEAU
SOLITAIRE.
IMITATION BURLESQUE.
OUVRAGES NOUVEAUX ,
Qui se trouvent chez le même Libraire.
HISTOIRE de la vie et des ouvrages de J. - J. Rous-
seau , composée de documens authentiques et nou-
veaux en partie, de la Biographie, de ses contem-
porains , etc., 2 vol. in-8, br. . . . . 15 f.
LE CHRISTIANISME des gens du monde, mis en oppo-
sition avec le véritable christianisme par William
Wilberforce,traduit de' l'anglais sur la onzième
édition, par M. Frossard, 2 vol. in-8.. . , 8 f.
CONSTITUTION et Organisation des Carbonari , ou
documens exacts sur tout ce qui concerne l'existence,
l'origine et; le but; de cette société secrète , par
M. Saint-Edme, in-8 . 4 f.
HISTOIRE de Jean Saint-Terre, roi d'Angleterre,
par le docteur J. Berington, traduit de l'Anglais par
M. Théodore Pain, in-8. . ....... 4 f.
CHEFS-D'OEUVRES dramatiques de Voltaire, contenant
ses tragédies et comédies restées au théâtre , avec
des préfaces et des notices historiques et criti-
ques, par M. Lepan , 4 vol. in-12 . 16 f.
FABLES de Lafontaine, nouvelle édition, dans laquelle
on aperçoit d'un coup d'oeil la moralité de la
fable; ornée de vignettes , 2 vol. in-18.. 1 f. 50 c.
LA POLONAISE ou l'instinct du coeur , roman traduit
du Polonais de la princesse W***, par madame de
Nakwaska, 2 vol. in-12 5 f.
NÉOMI ou la Vallée d'Arno, par madame Angélica
de Quesnoy, seconde édition , 6 vol. in-12. 12 f.
DE l'ADMINISTRATION de la police, pendant la terreur
de 1815, ou la vérité , sur M. Anglès, in-8. 1 f. 25
LE NOUVEAU
SOLITAIRE.
DU SOLITAIRE
DE M. LE VICOMTE d'ARLINCOURT;
PAR L. T. GILBERT.
Orné d'une figure lithographiée.
A PARIS,
CHEZ PEYTIEUX, LIBRAIRE,
Passage du Caire, N°. 121.
1822.
AVIS AU LECTEUR.
IL est peu d'amateurs de
Romans qui n'aient pas lu le
Solitaire de M. le vicomte d'Ar-
lincourt. L'apparition de la
sixième édition de ce roman
m'a donné l'idée d'en faire une
imitation burlesque, que je
mets aujourd'hui sous les yeux
du Public.
Puisse le Nouveau Solitaire ,
charmer un instant les loisirs
de son lecteur , à la bienveil-
II AVIS AU LECTEUR.
lance duquel je viens , en bon
père, le recommander.
M. le vicomte d'Arlincourt ne
me saura pas mauvais gré, sans
doute, d'avoir parodié son Soli-
taire; il doit savoir que cet
honneur n'est ordinairement
rendu qu'aux bons ouvrages.
Je n'ai pas la folle préten-
tion de croire le Nouveau So-
litaire , une assez bonne pro-
duction, pour la voir, comme
celle de M. le vicomte d'Arlin-
court, traduite dans plusieurs
langues, et obtenir les honneurs
de six éditions successives. Je
m'estimerai trop heureux, si
le Nouveau Solitaire, que le Li-
AVIS AU LECTEUR. III
braire vient de tirer de mon
porte-feuille, où je l'avais exilé,
ne devient pas le gardien pou-
dreux de sa boutique.
Le Nouveau Solitaire va faire
revivre son frère aîné ; car je
dois prévenir le Public, que
pour apprécier le peu de mé-
rite de mon ouvrage, il faut,
avant de le lire, connaître ce-
lui de M. le vicomte d'Arlin-
court.
LE NOUVEAU
SOLITAIRE.
IMITATION BURLESQUE.
LIVRE I.
NON loin des rives de la Seine , à
quelque distance du Montrouge ,
et tout près du champ de l'Alouette,
s'élevaient encore au dix - hui -
tième siècle les restes antiques
d'un couvent rempli d'heureux fai-
néans ; que les troubles de la révo-
lution ont dispersés sur le globe. Ce
1
6 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
vieux monument, repaire de la luxure
et de la paresse, passa à cette époque
au pouvoir de vingt maîtres laborieux
qui le vouèrent à l'industrie et aux arts.
Les commères du faubourg Saint-
Marcelle montrent encore aux jeunes
filles, en leur faisant le récit burles-
que et presque fabuleux des mille et
une fredaines de ces nobles moines,
devenus la terreur des maris de leur
voisinage , le désespoir des amans et
les ravisseurs des vierges du champ
de l'Alouette.
Le réfectoire de ces bons pères était
devenu la propriété d'un habitant du
voisinage qui en avait fait un honnête
cabaret, où la bonne société des fau-
bourgs Saint-Jacques et Saint-Mar-
cel se rendait, tous les dimanches
et les lundis, pour y manger le fin
morceau de veau de Pontoise de quinze
LIVRE I. 7
sous, et boire la pinte de Campèche à
douze. Pendant que les vieilles gens
mangent et boivent, la jeunesse tur-
bulente se livre au plaisir de la danse
et par contre-coup à ceux de l'amour.
Seul, Dieu sait combien de faux pas
ont été faits sur la pelouse et sous les
bosquets des enchantés jardins du
père Bouchon !
Comme tout cesse , comme tout
périt ici bas, l'établissement du père
Bouchon n'a plus la même vogue :
mille aventures amoureuses et tant
soit peu scandaleuses qui y sont arri-
vées , grâces aux Gardes françaises et
aux Suisses, pour qui la vertu n'était
pas toujours le bonheur, y jettent un
total discrédit ; il devient tel, que le
vieux desservant de Bacchus, qui
d'ailleurs n'a pas perdu son temps, se
voit obligé de fermer boutique ; et le
8 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
voilà rentier, au grand contentement
de ses confrères. De la surface de la
terre , ainsi qu'on a vu disparaître
Athènes, Carthage et tant de villes
fameuses, on voit disparaître pour
jamais, de la liste des marchands de
vins, l'enseigne du fameux et antique
Soleil d'Or.
Le père Bouchon, que l'ennui
gagne, cherche tous les moyens de
mettre le temps à profit. Que faire
quand on a du pain de cuit ? Se pro-
mener et prier du matin au soir, et
se promener et prier du soir au ma-
tin. C'est là justement ce que fait le
père Bouchon. A cet effet, il dirige
ses chancelans pas, que la goutte ra-
lentit encore, vers le saint heu où il
reste à la porte et à genoux, dans la
crainte de payer une chaise ; il y fait
LIVRE I. 9
constamment cette fervente et courte
prière.
« Grand Dieu ! qui êtes présent
partout, qui voyez tout, dont le cé-
leste oeil a sans doute pénétré jus-
qu'au fond de mon plus petit caveau,
au temps que je composais pour mes
pratiques cette liqueur vermeille ,
mais traîtresse , dont j'exaltais leurs
têtes et soulevais leurs coeurs : ô vous,
mon Dieu ! me pardonnez-vous d'a-
voir diminué la force du jus sauveur
pour augmenter mon magot ? Par-
donnez au vieillard du Soleil d'Or ,
qu'après avoir traîné les ténèbres de
l'existence avec la goutte et quelques
autres petites infirmités , il arrive ra-
dieux et gaillard au champ de repos
de Vaugirard. »
Le père Bouchon achevait sa ba-
nale prière, lorsqu'il voit venir à lui
10 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
sa nièce, la succulente Suzette, élé-
gante repasseuse de fin , connue et
vantée d'un bout à l'autre du fau-
bourg Saint-Marcel ; la perle du champ
de l'Alouette. Le bon vieillard du
Soleil d'Or lui tend sa débile main :
la jeune blanchisseuse y précipite la
sienne que le fer à repasser a rendue
luisante et dure comme lui. Suzette
baise tendrement la ganache édentée
de l'oncle protecteur, en lui adres-
sant ces mots : — Ah ! mon père, que
votre fille, qui n'a plus que vous sur
la terre, ait le bonheur de vous offrir
son bras pour vous reconduire à votre
demeure ! Elle a dit ; et courant
comme la chèvre du nourrisseur de la
rue de l'Oursine , elle se jette dans
la boutique de l'épicier aux justes
balances ; elle achète un rat-de-cave
d'un sou, l'allume à la lampe à trois
LIVRE I. 11
becs, et vole auprès du vieillard sur-
pris et enveloppé dans la rue Mouf-
fetard par le crèpe de la profonde
nuit. La vierge du champ de l'A-
louette présente son bras demi-nu
au père Bouchon, qui remercie le ciel
et la terre d'être l'heureux oncle de
Suzette qui lui est apparue belle de
ses quinze ans , et parée des couleurs
vermeilles de la rose embaumée par
la main du printemps.
A la vérité, rien n'était plus appé-
tissant que Suzette ; sa beauté n'avait
rien de ce qu'on prête aux déesses de
l'antiquité ; son front était bas ; son
nez gros ; sa bouche grande ; ses
yeux ronds et dont la prunelle noire
brillait comme le fanal de l'observa-
toire ; son teint avait l'éclat de la
pomme de farot de la vallée. La grâce
de ses mouvemens égalait la perfec-
12 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
tion de son minois : Suzette, enfin ,
surpassait tout ce qu'on pouvait ren-
contrer d'original en beauté, depuis
la barrière d'Enfer jusqu'à la grille
Chaillot.
4
La pâle lueur du rat-de-cave, protégé
par le papier de la prévoyance, éclai-
rait, si l'on veut, les pas de l'oncle
et de la nièce. Un peu plus fort que
la rosée, la pluie tombait sur le dos
du vieux du Soleil d'Or et sur la re-
bondie et naissante croupe de la sen-
sible repasseuse : de l'hiver seul, le
vent interrompait le silence de leur
marche. Arrivés au coin d'une rue,
le père Bouchon quitte le bras de sa
fille adoptive, et s'écrie tout bas, en la
regardant à la lueur scintillante du
rat-de-cave : Infortunée Suzette, que
je te plains ! Puis, continuant son che-
min , il rentre chez lui, où il retient
LIVRE I. 13
sa nièce pour manger le pain de la
rente viagère.
Le père Bouchon avait perdu sa
moitié après une union de vingt-cinq
ans : il l'avait aimée le dernier jour
comme le premier: la constance était
son élément ; il n'était pas comme les
hommes d'aujourd'hui ; à la vérité,
il n'était pas fait d'hier. Une fille
avait comblé l'espoir des deux époux.
Non , jamais amans plus fortunés
ne descendirent ensemble le fleuve
tranquille du canal de l'Ourcq.
Le père Bouchon plaça toute sa
tendresse et son espoir sur sa fille ;
Agnès devint l'idole du vieux du So-
leil d'Or qui la croyait, par sa vertu,
digne de figurer un jour dans le
comptoir brillant d'acajou et de do-
rures de quelque restaurateur de la
14 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
capitale ; mais une félicité durable
n'est pas toujours le partage de
l'homme riche d'espérance.
Le père Bouchon avait compté sans
son hôte. Le destin, quelquefois trom-
peur , renversa de son ambition le
gigantesque échafaudage.
Cadet-Brutal, le plus beau des
tambours-majors des gardes-fran-
çaises , le plus renommé des ferrail-
leurs de son siècle, le plus grand vi-
deur de broc, de l'Arc-en-Ciel et du
Cheval-Blanc, vint comme un acci-
dent s'offrir aux grands yeux bleus
d'Agnès, et son coeur né pour la ten-
dresse, battit la générale pour la fille
du père Bouchon. Agnès est séduite
par quelques gaudrioles et de petits
présens ; élevée comme une poupée
à ressort par son colossal amant, la
fille du vieillard du Soleil d'Or fait
LIVRE I. 15
demi-tour à droite et déserte les jar-
dins du cabaret qui ont amusé son
enfance ; la pauvre fille du malheu-
reux Bouchon est emportée par
Cadet » Brutal, comme Proserpine
par le diable.
Le père Bouchon, à cette nouvelle,
jette les hauts cris ; il jure, il gronde,
il blasphème comme un sapeur-pom-
pier qui a perdu sa hache protectrice ;
mais tout ce vacarme n'est rien, c'est
quand il apprend la mort d'Agnès,
en couche des oeuvres de l'homme
à la canne de cinq pieds ; il n'y tient
plus ; il est prêt à aller se jeter dans
son puits, où tant de fois il puisa la
vérité qu'exhalait, avec les fumets du
vin la bouche impure de ses cha-
lans ; mais l'ange de la prudence
l'arrête au moment du plongeon ; il
réfléchit, lorsqu'un homme discret
16 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
de la poste aux missives lui remet l'épî-
tre funeste dont il ne peut déchiffrer
qu'avec peine le griffonnage. Le mal-
heureux Bouchon connaît la retraite
de sa fille bien-aimée; il vole chez
Ramponneau , il fait retentir les Por-
cherons de ses lugubres cris ; chacun
prend pitié de la plainte du malheur;*
mais personne ne peut lui indiquer
ce qu'il cherche ; il va s'en retourner
lorsqu'un convoi passe près de lui ;
il s'informe, et il apprend qu'Agnès,
sa fille, ne doit plus revoir le toit pa-
ternel.
Désespéré, le père Bouchon va len-
tement retrouver Suzette qu'il trouve
dans le champ de l'Alouette. La
vierge étend le falbala du luxe près
du tissu grossier du pauvre, sur le
crin tressé et suspendu à la chevelure
de deux acacias. A son approche, Su-
L I V R E. I. 17
zette prend son oncle pour un reve-
nant. , elle vole dans ses bras; et, le
suppliant de lui apprendre quel nou-
veau malheur l'a achevé de peindre,
le vieillard du Soleil d'Or ne peut lui
répondre que ces mots: n, i, ni, c'est
fini !....... Agnès, n'est plus! Suzette
allait se trouver mal ; mais ce n'est
pas le moment. Il faut des consola-
tions à son vieux oncle ; elle n'a plus
de parens, il va lui servir de père; elle
veut connaître celui qui a enlevé sa
cousine. Qu'apprend - elle ! grand
Dieu ! elle sait que le beau tambour-
major qui la charmait lorsqu'elle
le voyait autrefois à la messe militaire,
est le ravisseur d'Agnès ! Mais où est
il? Ce luron a disparu : on ignore le
cabaret qui le recelle. Déjà Suzette
désire en secret de revoir, de... Ar-
rêtons-nous, Suzette a bu la coupe du
18 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
venin des passions propagatrices ! Le
père Bouchon quitte sa demeure , il
emmène son seul appui, la sensible
orpheline du champ de l'Alouette, et
c'est dans une petite maison, bâtie
sur de vastes carrières, qu'il loue près
Montmartre, qu'il va fixer sa demeure
avec sa nièce , qui , désormais ne fera
plus glisser lé fer brûlant sur le linon
de la coquette.
Dans sa nouvelle retraite, le père
Bouchon, pour se distraire et faire di-
version à ses douleurs, engage sa nièce
à apprendre la musique ; il va lui-
même sur le quai de la Ferraille, lui
acheter une guitare qui ne doit ré-
sonner que des sons lugubres sur
les doigts carrés de Suzette. La ten-
dre vierge de la carrière fait des
progrès rapides, et charme tous les
soirs les vieux jours de l'ancien des-
LIVRE I. 19
servant du fils de Jupiter. Mais de
vue Suzette n'a pas perdu son tam-
bour-major. Quel est donc cet homme
étonnant, qui fait faire tant de bruit
dans le monde ? son nom seul com-
mande là peur; et cependant il n'est
pas un cabaret de la banlieue, qui ne
retentisse des jolies farces de ce mi-
litaire.
La tête de Suzette se monte, son
imagination lui peint tout en beau ;
son coeur bat le tictact de l'amour :
elle va, vient, s'arrête, reprend sa
vagabonde course, elle n'y tient plus.
Déjà son pied foule la prairie pen-
dant le sommeil du vieux du Soleil
d'Or ; son oeil voit avec ravissement
la butte Montmartre : un charme
qu'elle ne peut démêler l'y entraîne ;
elle avance, mais tout à coup elle
20 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
s'arrête pour entendre la voix sonore
d'un ânier du pays, qui chante à gorge
déployée la chanson suivante :
Si vous recherchez les bamboches,
Les coups de sabres, les taloches;
Si vous aimez l'amant trompeur,
A Montmartre, montez sans peur.
Si la paix seule peut vous plaire,
Si vous tremblez près des méchans ;
O vierges ! croyez-en mes chants :
Du Mont, fuyez le solitaire !
et sans y penser, Suzette répète avec
l'écho de la carrière :
O vierges ! croyez-en mes chants :
Du Mont, fuyez le solitaire !
L'ânier continue :
Si vous admirez de l'ivresse,
Les gambades et la tristesse ;
LIVRE I. 21
Si vous chérissez le buveur,
Gagnez Montmartre avec ferveur;
Si vous aimez dans le mystère,
Avec l'amour et le plaisir,
Vider votre coupe à loisir :
Vieillards, fuyez le solitaire.
Pendant cette chanson , Suzette
est demeurée comme fixée à la terre
qui la porte. Le père Bouchon, qui
avait secoué le joug du sommeil, s'a-
vance vers Suzette avec Tartufin son
ami , le sacristain de la chapelle du
village. Suzette les voit; et son pre-
mier mouvement est de crier à Tar-
tufin : — Vénérable serviteur du saint
ministre, avez-vous jamais entendu
parler du fameux tambour-major des
Gardes françaises ? — Une seule fois,
répondit le bigot surpris ; mais un
soir que j'étais allé de l'autre côté du
mont, je le vis de loin, à la porte d'un
22 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
cabaret, séparer deux lurons qui se
bûchaient de la bonne manière, sans
craindre le feu de file des coups de
points et des coups de pieds ; il s'a-
vance avec sang-froid, arrête le cou-
rage inutile des combattans, et paye
généreusement l'écot qui se montait
à vingt cinq sous. Lorsque la querelle
est finie, je vole pour féliciter l'é-
tranger qui, à mon approche, enfonce
son chapeau sur ses yeux, et joue
des jambes comme un cheval de qua-
rante-cinq louis.
Enchanté du récit du sacristain ,
Suzette verse les douces larmes de la
tendresse; sur son sein un peu rouge
et hâlé brille la larme pudique. Son
chagrin est de savoir que l'objet du
culte de son coeur se dérobe comme
un ours au regard de tout le monde;
LIVRE I. 23
elle cherche vainement à en démêler
la cause.
Le père Bouchon, curieux comme
tous les vieillards , demande à Tar-
tufin qui fait le capable , ce qu'il
pense de la bizarre conduite de cet
homme surprenant. — Je pense qu'il
aura fait quelque mauvais tour à son
régiment, ou qu'il se cache pour évi-
ter l'àssaillissement des cabaretiers et
des vivandières du quartier. Cette
conjecture révolta l'âme de Suzette ;
déjà elle projette de vendre sa croix
à la Janette, pour soulager celui que,
sans le savoir, son coeur a choisi.
Tout en. causant on revint à la mai-
son de la carrière, où l'on vida la
bouteille de Surêne.
Le père Bouchon filait des jours
heureux ; une seule chose avait pu
24 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
suspendre son impassible indifféren-
ce : l'ami de sa jeunesse, malgré son
courage, avait tombé sous les coups des
bancs et des tabourets d'un cabaret
voisin du sien , à la suite d'une que-
relle d'amis, tous compagnons d'ar-
mes du redoutable Cadet-Brutal.
Tartufin était le singe des minis-
tres des autels, dont il s'honorait d'ê-
tre le complaisant ; il était hargneux,
intolérant, sot, ivrogne, et fanatique
par dessus le marché: ce qui achevait
d'en faire un bel enfant. Il faisait
l'inspiré, le prophète, le courageux;
et les amers de la butte le nommaient
le Salomon de la Courtille.
Suzette avait compté seize prin-
temps; élevée sur la pelouse du champ
de l'Alouette , étrangère aux feux des
passions comme à l'attrait des vices, elle
ne pouvait croire au mal ; cependant
LIVRE I. 25
elle était peureuse, tremblait et tres-
saillait à un conte de voleurs ou de
revenans : fille du bon Maurice, elle
n'eut de lui que ses vertus en partage ;
mais la vertu ne met pas la nappe, et de
bonne heure accoutumée au travail,
la sensible Suzette n'eut jamais le
temps de jeter un regard sur les gran-
deurs de ce monde.
Dévoué au colonel d'un régiment
aux gardes, dont il est le domestique
de confiance, Maurice entend un jour,
dans un cabaret, plusieurs militaires
qui déchirent et calomnient son maî-
tre : en serviteur zélé, il veut leur im-
poser silence; mais sa livrée, loin d'in-
timider ces soldats, ne fait qu'aug-
menter leur fureur ; l'un d'eux, lui
lance un broc à la tête qui le ren-
verse : il se relève , saisit sa canne ;
mais, seul contre quatre ou cinq, il
26 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
tombe sous une grêle de tabourets ;
et Cadet-Brutal qui lui en veut déjà, et
qui ne cherche d'ailleurs partout que
plaie et bosse, vient lui donner le coup
de grâce avec le bout d'un banc dont
il se sert comme de la canne du si-
gnal; et, dès ce moment, Suzette n'a
plus de père. On rapporte Maurice
chez lui ; le père Bouchon, son frère,
vient recevoir son dernier soupir ; sa
dernière parole fut pour recomman-
der Suzette à ses soins. — Ah ! frère, lui
dit le moribond, élève ma fille! tâche
de la maintenir dans la voie de l'in-
nocence pour lui épargner les cas-
cades de la vie ! songe toujours que
le vrai moyen de ne pas quitter le
chemin de la vertu, c'est de ne ja-
mais s'en écarter ! Il a dit, son âme
mercenaire, s'échappe de sa grossière
enveloppe , comme la fumée du tan
LIVRE I. 27
que l'oeil du faubourien voit monter
du sein des noires cheminées de la
rue Mouffetard, et qui va se perdre
dans la nue qui la rompt, la dissipe
et la réduit au néant.
28 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
LIVRE II.
DÈS le potrominet, Suzette saute
de sa virginale couchette ; elle se
souvient que Tartufin doit venir à la
maison de la carrière, déjeuner chez
le père Bouchon : en conséquence,
elle dresse la table de l'amitié, un
peu boiteuse, à la vérité ; mais son
trébuchement n'en rendra pas. les
mets et l'appétit moins bons. La fine
tête de mouton à la vinaigrette, le
hareng salé, le petit morceau de fro-
mage, ainsi que le clairet, attendent
la dent dévoratrice du Salomon de la
chapelle. Il arrive enfin; on prend
LIVRE II. 29
place après la poignée de main d'u-
sage , et l'on fait sauter les miettes ,
qui retombent en gerbe dans les plats
dégarnis. On boit en raison de l'ap-
petit ; on trinque, et le dernier toast
est pour la colombe de la maison de
la carrière.
Suzette est considérablement flat-
tée de la galanterie de Tartufin ; elle
l'interrompt cependant pour deman-
der ce que veulent dire tous ces contes
de revenans et de sorciers, sans parler
de ceux des voleurs , que tout le
monde répète, et dont chacun trem-
ble de tout son coeur. — Fleur de vie,
lui dit Tartufin, ces contes sont des
bêtises de vieilles femmes qui char-
ment tous lès soirs l'entretien de la
veillée. Mon enfant, vous aurez gran-
dement à faire, si vous voulez prêter
votre attention à toutes ces folies :
30 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
depuis nombre d'années, vous di-
ront-elles, que de vertueux chrétiens
ont été égorgés pour le soutien de la
foi. On voit de temps à autre revenir
des fantômes, des ombres, des reve-
nans ; le fait est qu'il n'y a rien du
tout de cela : je puis vous en parler
savamment ; je suis sacristain de la
chapelle de notre village, depuis plus
de cent ans de père en fils. — Mais
d'où viennent ces contes? demanda
le père Bouchon. — De la terreur
des âniers et des laitières , gens gros-
siers qui frémissent à la vue de leur
ombre. Quand vous connaîtrez le pays,
vous ne serez plus étonnés vraiment,
Il n'est pas un homme autour du
Mont-de-Martyr, qui n'ait son conte
bleu; ici c'est un loup-garou qui
traîne des chaînes grosses comme lui;
à Clignancourt , c'est un coq huppe
LIVRE II. 31
qui chante le Magnificat comme le
premier enfant de choeur de Sainte-
Geneviève ; à Clichy, c'est une fille
muette, que le diable fait parler deux
fois par an; à la Nouvelle-France,
c'est un Suisse blasphémateur qui a
été englouti sous la table d'un caba-
ret. Enfin, je crois qu'il n'existe pas
une maison, une chaumière à deux
lieues à la ronde, qui n'ait sa fée,
ses voleurs où ses revenans : toutes
ces niaiseries sont faites pour le vil-
lageois , qui a besoin de fortes sensa-
tions pour émouvoir ses sens épais .
Le scientifique sacristain, là-dessus ,
se lève de l'air d'une majesté théâ-
trale , roule ses gros yeux rouges du
côté gauche de la montagne, et
ajoute :— C'est de ce côté qu'un
fantôme se montre , disent nos
bonnes gens ; ce qu'il y a de cer-
32 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
tain, c'est qu'un ermite, qui s'est
emparé, je ne sais trop par quel or-
dre, de l'habitation du père Marth,
mort depuis nombre d'années, et
qui, comme lui, soulageait les indi-
gens de notre canton, a été trouvé
percé d'un coup d'épéé ; mais on ne
nomme point son meurtrier. Le bon
père, d'après ce que j'en sais, roula
comme une barrique jusqu'au pied du
mont, où il a été enterré.... Mais
laissons ces sottises , et buvons un
coup, car mon récit m'a donné la
pépie , et allons faire un tour de jar-
din. On but rasade à coups redoublés,
et bras dessus, bras dessous , on che-
mina vers le jardin , pour y admirer
les beautés de la belle nature.
Suzette, qui suivait la marche,
ferme les portes et s'éloigne des deux
amis , pour courir dans un vide-bou-
L I V R E II. 33
teille ; elle y voit son panier à tricot :
elle le saisit ; mais son eustache ,
présent modeste de son oncle , n'y
est plus ; elle est cependant certaine
de l'avoir oublié ; le bel eustache est
fixé à un long ruban de padou cou-
leur caca dauphin qui sert à l'atta-
cher à la taille robuste de Suzette.
En réfléchissant à la conséquente
perte qu'elle a faite, elle s'assied, le
coeur serré du récit des revenans et
des fantômes. Elle veut fuir , la
crainte la colle sur le banc boi-
teux ; elle lève les yeux comme
pour chercher un refuge, lorsque,
derrière le vide-bouteille du père
Bouchon, une capotte de militaire
bleue lui a paru se glisser au pas
ordinaire sous la feuille humide'
du berceau voisin : un oeil noir, fendu
comme une amande l'a fixée ; un
34 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
petit cri a été entendu de son oreille
attentive. La pauvre Suzette, transie
de peur, se sauve, et dans sa course
zéphyrienne , elle renverse deux
pots d'oeillets , casse six cloches à
melons , foule aux pieds un cent de
romaines montées, et va se faire une
bosse au front sur la porte de la mai-
son de son oncle, au bas de laquelle
elle tombe évanouie. Cependant elle
revint à elle sans le secours de l'eau
des Carmes, ouvre sa porte; et, mau-
dissant sa bêtise , elle prend un
siége, et la voilà qui rit comme une
folle d'avoir eu peur du fantôme
imaginaire. Cependant la perte de
son eustache revient à sa pensée::
que dira l'oncle généreux ? Lui-a t-il
donné des petits couteaux pour les
perdre ?
Pendant plusieurs jours, Suzette
LIVRE II. 35
n'osa se promener dans le jardin
de la maison de la carrière. Elle
n'osait plus faire de question sur le
fantôme ; elle passait le jour à regar-
der par. la croisée de sa chambrette,
et la nuit à écouter si quelque chose
de surnaturel ne viendrait, pas trou-
bler ses sens , déjà disposés aux ter-
ribles impressions de la peur.
Un jour de fête, c'était diman-
che , tout le monde se rend à la
chapelle du village ; le soir elle y
retourne encore , son oncle l'accom-
pagne, ; mais le bon homme s'est
endormi au sermon ; il ronfle comme
un bienheureux. Suzette , nièce at-
tentive , n'ose réveiller son oncle,
et la, voilà à quatre pas du dormeur ;
la peur va la prendre , tout le monde
a quitté la chapelle, elle en fait deux
fois le tour ; et en y rentrant, un
36 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
grand bras qui sort de derrière la por-
te, la saisit doucement par la taille.
A la faible lueur d'un cierge de six
blancs, qu'elle fait brûler en l'hon-
neur de sa patronne, elle aper-
çoit un étranger, enveloppé de la lon-
gue capotte bleue. Suzette le prend
d'abord pour un de ces voleurs
dont son âme est effrayée; cependant
elle le fixe ; mais ses traits lui sont
dérobés par l'ombre de la porte, et son
corps, long d'une toise , fait à ses
esprits en désordre l'effet du colosse
de Rhodes. Elle veut fuir, on est à
ses trousses, elle est retenue par sa
jupe de siamoise mordorée. — Alte
là, dit enfin le héros de la fredaine,
d'une voix de sentinelle perdue , si
c'est un effet de votre part, belle in-
nocente , demeurez et écoutez-moi
z'un peu. Il s'interrompt pour ôter
L I V R E II. 37
sa chique, puis il reprend comme
un recrue : — Je pensais qu'un cou-
teau volé à z'un objet charmant me
porterait bonheur; mais j' voyons bien
mam'zelle , que c'est le contraire, et
que l'bien volé n'profite pas : je vais
réparer mon tort, reprenez votre
eustache et son ruban , je ne suis
point digne de couper, avec, le pain
de la pitié : le voici.— Ah ! succulente
beauté ! lorsque , pour tailler la
soupe , cet eustache remplira votre
main demi-blanche, plaignez le mal-
heureux qui osa vous l' prendre !
Pendant son éloquent discours,
l'étranger laissa voir sa face basanée;
ses yeux noirs et cavés n'étaient plus
fixés sur Suzette ; son regard mesu-
rait le ciel, et ce regard hagard ne
devait plus s'effacer de l'imagination
de la fille du champ de l'Alouette,
38 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
Tout ce que la débauche à de plus
hideux, tout ce que le malheur offre
de misère, tout ce que la pensée a
de plus épais est renfermé dans ce
regard. Malgré l'obscurité, Suzette
a pu remarquer les larges épaules du
quidam , sa haute stature, la gros-
seur de son nez , signe heureux.
Pour elle, tout en lui paraît ex-
traordinaire; elle le toise des pieds
à la ceinture, et de la ceinture au
sommet du chef. La colombe tres-
saille Mais ce trémoussement
de l'âme , que veut-il dire ?. . .
Suzette, demeurée muette comme
une souche, ôse agiter ses lèvres. —
Mon bel homme , dit-elle, j'aime à
croire tout ce que vous dites ; mais
faites-moi le plaisir de me dire à qui
je parle; car enfin, vous savez le pro-
verbe? —Oui, Dieu merci! maz'elle;
L I V R E II. 39
mais ça n' se peut pas pour le quart
d'heure d'actuel ; j'conviens que ça
doit vous couper l'babillard , mais
c'est impossible; et en disant cela, il
traîne doucement Suzette vers une
croisée de la chapelle, et, lui frappant
dans la main, il ajoute: — Par tous
les escadrons passés, présens et futurs,
je jure de vous aimer tant que l'âme
me battra dans le corps. Il achève ce
serment terrible , ses lèvres frémis-
sent , son regard est celui du diable.
Suzette recule d'épouvante, et veut
s'éloigner. — Mille noms d'une pipe !
a-t-il ajouté, ne tremblez pas, la
belle enfant, que peut contre vous
un infortuné impuissant? Regardez ce
brouillard qui nous dérobe les mou-
lins de Montmartre, il est moins épais
que celui qui couvre ma naissance;
mais ne vous amusez pas à la mou-
40 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
tarde , il est temps encore : fuyez un
bambocheur dont la présence est le
signe du déshonneur !
Mais vous me faites peur, monsieur
le fantôme : expliquez vous mieux,
et parlez moi le français s'il vous plaît,
ou bien laissez moi aller. — Oh ! je
ne vous retiens pas, répond l'homme
terrible, c'est moi qui vas valser....
adieu...... priez pour moi. Et le voilà
qui file de la chapelle comme la flè-
che de l'arc du sauvage.
Suzette éperdue, étonnée, éprouve
des douleurs d'estomac , comme si
elle eût mangé de la galette de plomb
ou du flanc à la fleur d'orange. Mais,
sans rien dire à son oncle, elle re-
prend avec lui le chemin de la mai-
son de la carrière; elle soupe, et sou-
dain monte à sa chambrette. Seule
enfermée , Suzette se livre à ses ré-
L I V R E II . 41
flexions. La vierge du champ de l'A-
louette se dit à l'oreille : — Pourquoi
cette rumeur dans mon âme, quel
nouveau sentiment me retourne le
casaquin !... Quels mots inexplicables
a laissé échapper le bel inconnu,
quel mystère il met dans sa conduite !
mais comme il a dit gentiment je
vous aime ; et moi, comme une grande
bête, je n'ai pu que répondre : Dieu !
amour, ayez pitié de la pauvre Su-
zette !
Le lendemain matin, le docte sa-
cristain, qui n'aimait pas le vin bu, se
présente chez son ami le père Bou-
chon ; la colombe de la carrière lui
ouvre la porte, et lui dit : — Bon-
jour M. Tartufin, eh bien! je n'ai
plus peur à présent , j'ai vu le fan-
tôme. — Vous avez vu le fantôme ?
— Oui sans doute. — Et comment
42 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
est-il bâti ? — C'est un beau brun ,
long comme une perche à étendre le
linge, il est tour à tour colère et doux,
brusque et tendre ; ah ! c'est un drôle
de pélerin. — Mais ce personnage
extraordinaire, qui peut-il être ? —
C'est un fantôme , et je dis un
fantôme bien aimable encore. —Ici
je connais tout le monde, et je ne vois
rien qui y ressemble.... — Ça, je ne
dis pas que non. — A moins que ce
ne soit le solitaire qui demeure au
sommet de.Montmartre.
Ici Suzette grelotte involontaire-
ment. Le père Bouchon, qui était allé
faire un tour de jardin, vint leur an-
noncer qu'un grand malheur venait
d'arriver sur le flanc de la montagne ,
qu'une ancienne écaillère , Madame
Cancan, a vu s'a maisonnette renversée
par l'orage de la nuit, et ses débris
L I V R E II. 43
entraînés par l'onde du canal en fu-
reur.— Et qu'est devenue cette bonne
dame Cancan ? demande Suzette. —
Elle est sauvée, dit Bouchon, j'ignore
les détails du désastre de la nuit, je
sais seulement que notre chère voisine
a perdu sa petite récolte, et que l'in-
digence, au frimas de l'hiver, va peut-
être l'attendre. — Ah ! dit Suzette , si
j'avais le saint-frusquin de feu mon
père, comme je la soulagerais! comme
j'irais consoler madame Cancan ! —
Oui , oui ma nièce, dit le père Bou-
chon , nous irons la voir, nous irons
fa consoler. Le lendemain, on cou-
rut chez madame Cancan, l'oracle du
canton. Une main bienfaisante avait
déjà réparé son malheur; elle montra
à Suzette une bourse pleine d'argent,
que lui avait envoyée le Solitaire,
pour faire relever sa maisonnette. La
44 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
tristesse avait déjà disparu de chez
elle ; on déjeuna de la meilleure hu-
meur du monde : après quoi, ma-
dame Cancan régala ses hôtes de
toutes les aventures honnêtes et scan-
daleuses de ses voisins , sans oublier
ses amis et connaissances, et finit
par rabattre sur elle - même son ca-
quet venimeux.
Le lendemain, Suzette se rendit
chez madame Cancan , dans l'espoir
de savoir quel homme pouvait-être le
Solitaire, que tout le monde pre-
nait pour un fantôme ; mais cette
fois, l'esprit conjectural de madame
Cancan fut en défaut, et Suzette
s'en retourna plus inquiète, plus
curieuse et plus amoureuse du beau
et long fantôme, avec lequel son
imagination se familiarisait tous les
jours.
LIVRE III. 45
LIVRE III.
LES jours de Suzette coulaient
comme l'eau du canal de l'Ourcq ,
ses petits travaux domestiques chas-
saient constamment l'ennui de son
âme ; le matin, elle frottait les sou-
liers du bon-homme Bouchon, la
couleuvrine de sa perruque à circons-
tances était relevée et arrondie sous
les doigts de l'orpheline ménagère ;
le pot au feu était mis régulière-
ment chaque jour , et lorsqu'il écu-
mait de rage, ce qui arrivait très-sou-
vent, ce n'était jamais que lorsque Su-
zette était obligée de donner ses soins
à tous autres détails domestiques, tels
2*
46 LE NOUVEAU SOLITAIRE.
que le bain de pieds et le bouillon
pointu du père Bouchon. Depuis le
dernier orage, aucun accident n'était
venu troubler la paix du Mont-Mar-
tyr, et Cadet-Brutal solitaire parais-
sait être déniché du canton d'Anières.
Il est un âge dans la vie, où la tris-
tesse passe comme le nuage du midi,
elle ne fait qu'effleurer l'imagina-
tion ; elle ressemble à la sauterelle
qui, sautant d'herbe en herbe, n'étend
que des ailes imperceptibles. Suzette,
parvenue à vaincre les orages de sa
pensée, était redevenue vive et folâtre,
Le bel homme de la Chapelle avait
disparu à ses yeux désenchantés ; le
calme et la paix s'étaient rétablis dans
son coeur sensible..
Lorsque le ménage était fait, les
souliers de l'oncle protecteur grais-
sés, la perruque poudrée à frimas, et
LIVRE III. 47
la tabatière obligée, remplie du tabac
de la ferme générale , l'orpheline du
champ de l'Alouette se rendait au-
près de madame Cancan. On cau-
sait , on médisait du prochain ; ma-
dame Cancan tirait proprement les
cartes : ce qui amusait beaucoup notre
orpheline , parce qu'elle amenait tou-
jours une dame mariée pour elle ;
mais , on se gardait bien de parler de
l'homme fantôme, de l'homme so-
litaire.
Le mois de mai venait de rendre
à la terre sa verdure et l'émail de ses
fleurs ; les moulins tournaient ; les
ânes brayaient ; le pierrot vagabond
sautillait autour du moulin nourri-
cier; le charretier agitait son fouet en
jurant contre ses rosses écrasées sous
le poids du plâtre hospitalier. Suzette,
reveillée par le cri aigu de la laitière,

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