Le paradis perdu (Édition corrigée) / de Milton ; traduction nouvelle par Paul Guérin

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L. Hachette (Paris). 1857. 1 vol. (339 p.) ; in-16.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1857
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LE
PARADIS PERDU
DE HILTON
TRADUCTION NOUVELLE
Par PAUL GUÉRIN
EDITION CORRIGEE
PARIS
Chez L. HACHETTE et Ce
Rue Pierre-Sarrazin, 14
Chez PÉRISSE frères
Rue Saint-Sulpice , 38
1857
LE
PARADIS PERDU
DE MILTON
TRADUCTION NOUVELLE
Par PAUL GUÉRIN
EDITION CORRIGEE.
PARIS.
Chez L. HACHETTE et Ce
Rue Pierre-Sarrazin, 14.
PARIS.
Chez PÉRISSE frères
Rue Saint-Sulpice. 38.
1857.
PRÉFACE.
Avant Châteaubriand, les traducteurs du
Paradis perdu ne se sont pas fait scrupule d'a-
jouter et d'omettre : ils prenaient pour règle géné-
rale de passer les endroits difficiles, quelquefois
des pages entières; de là naissaient « de belles
infidèles et même des infidèles qui n'étaient
pas toujours belles » ; commenter, abréger ré-
sumer, imiter, ce n'est pas traduire.
Un simple mot-à-mot ne me paraît pas non
plus une traduction : vous êtes infidèle à force
de fidélité. Consultons seulement Pélymologie :
traduire (trans-ducere), c'est faire passer un ou-
vrage d'une langue dans une autre. Dans le
système exclusif de la traduction mot-à-mot, ce
passage ne s'achève point; sorti de l'anglais, le
Paradis perdu n'arrive pas jusqu'au français;
il reste sur les limites des deux pays, dans une
contrée mitoyenne, dans une langue également
étrangère aux compatriotes de Milton et à ceux
de Racine, je voudrais pouvoir dire à ceux de
Châteaubriand :
Qui ne met aujourd'hui, avant toutes les qua-
6 PKEFACE.
lités d'une bonne traduction, l'exactitude? Mais
est-il nécessaire d'y sacrifier les règles de la
syntaxe et de la littérature française? La correction
et l'élégance ne déparent point une traduction
exacte.
Vous craignez qu'elles ne donnent au génie
de Milton « cet air de lieu commun qui s'attache
à une phraséologie banale? » Quand une perfec-
tion est rare, elle n'est point banale; comment
les esprits qui aiment la saine littérature, trou-
veraient-ils banal, au dix-neuvième siècle, un
langage correct et élégant, surtout si ce langage
savait se plier, sans rien perdre de sa correction
et de son élégance, aux formes d'un beau poème,
comme l'habit d'un grand personnage?
Ceci soit dit sans offenser l'ombre d'un génie
qui est au-dessus de telles offenses : je me plais
à publier le mérite de Châteaubriand comme
traducteur du Paradis perdu; il a rendu un im-
mense service aux lettres françaises, en leur
faisant connaître le chef-d'oeuvre de la poésie
épique; et à la gloire de Milton, en lui procu-
rant les suffrages de la nation la plus éclairée
de l'univers. Mais n'a-t-il pas, comme je l'ai dit
tout à l'heure, poussé trop loin la réaction contre
les traductions libres? Le genre qu'il a inauguré
n'est-il pas, comme le reste des choses hu-
maines, soumis à la loi du progrès? C'est le
PREFACE. 7
premier qui ait bien fait : s'ensuit-il qu'on ne
puisse mieux faire, en mettant à profit ses tra-
vaux? Dans ce qui demande du talent et non
du génie, on peut toujours aller plus loin qu'un
autre, en partant de l'endroit où il s'est arrêté.
Il y invite lui-même; il dit, en pensant que
de nouveaux traducteurs viendront après lui :
» Tant mieux! On ne saurait trop multiplier un
" chef-d'oeuvre : mille peintres copient tous les
« jours les travaux de Raphaël et de Michel-
" Ange Le mot-à-mot de mon humble tra-
" duction sera comme le germe de la belle fleur
« qu'ils auront habilement développée. »
Recevez les miennes, ô grand poète; si c'en
est qui s'épanouissent entre mes mains, je les
apporte sur votre tombe, comme le faible hom-
mage d'une génération encore tout enivrée du
parfum et ravie de la beauté des vôtres!
Après ce blâme d'usage jeté en forme d'éloge
sur mes devanciers; après l'exposé d'une doc-
trine que vous croyez bien que je n'ai point
suivie, vous vous attendez, cher lecteur, à
m'entendre dire que ma traduction l'emporte
sur toutes celles qui l'ont précédée ; j'aime
mieux que vous le disiez vous-même.
Peut-être aussi trembliez-vous de trouver,
au sortir de cette préface, une vie de Milton, un
essai sur la poésie épique en général et sur le
Paradis perdu en particulier, et le reste Ras-
8 PREFACE.
surez-vous! J'ai eu moi-même tant de peine à
traverser ces interminables introductions — tel
Annibal dans les marais de Clusium, avant de
se voir sous le beau ciel de Naples — que la
charité m'ordonne d'éviter à mes semblables la
fatigue d'un si ennuyeux trajet; quel sacrilége
d'ailleurs que d'adosser une masure à la façade
d'un beau temple!
Je réserve mes travaux en ce genre pour un
second volume : la Vie et les outrages de Milton.
J'y résume les remarques d'Addisson, de De-
lille, l'essai de Châteaubriand, sans avoir la
prétention d'empêcher la lecture de ces remar-
quables critiques : enfin je hasarde quelques
aperçus nouveaux.
Vous êtes juge, ami lecteur, et ce n'est pas
un petit procès que celui où l'on traduit une
épopée à la barre de l'opinion. Comment juger
sans connaître? Commencez donc par informer,
je vous apporterai ensuite mes conclusions ; la
cause est remise à huitaine : adieu! Je vous
laisse en la compagnie d'un grand homme;
puissiez-vous y trouver ce qui fait, depuis long-
temps, le charme de mes veillées.
LE
PARADIS PERDU.
LIVRE PREMIER.
ARGUMENT.
Ce premier livre expose d'abord brièvement le sujet du poëme : la
désobéissance de l'homme et par suite la porto du Paradis où
l'homme était placé. Il nomme ensuite la première cause de cette
chute . le serpent ou plutôt Satan , sous la forme du serpent, qui,
révolté contre Dieu, attira dans son parti plusieurs légions d'anges,
et fut, par l'ordre du Très-Haut, précipité du ciel dans le grand
abime, avec toute sa bande. Après avoir passé légèrement sur
ce fait, le poëme s'ouvre au milieu de l'action ; il présente Satan
et ses anges alors tombés dans l'enfer, qu'il ne place point au
centre du monde (car on peut supposer que le ciel et la terre
n'étaient pas encore faits ; du moins ils n'étaient certainement pas
encore maudits), mais dans la région des ténèbres extérieures,
mieux nommée chaos. Là, Satan avec ses anges, étendu sur le
lae de feu , foudroyé, interdit, revient enfin à lui-même, comme
de la confusion d'un songe. Il appelle celui qui gît à ses côtés, le
premier, après lui, en puissance et en dignité; ils confèrent en-
semble de leur malheureuse chute. Satan réveille toutes ses légions
jusque-là gisant confondues de la mémo manière. Elles se lèvent;
on voit leur nombre, leur ordre de bataille, leurs principaux chefs,
sous les noms dos idoles connues par la suite en Chanaan et dans
les pays voisins. Le prince des démons les harangue et les console
par l'espérance de regagner le ciel. Il leur parle aussi d'un nouveau
monde et d'une nouvelle espèce de créatures qui doit un jour
10 LE PARADIS PERDU.
être formée, selon une antique prophétie ou une tradition répandue
dans le ciel. Plusieurs anciens Pères croient, en effet, que les
anges ont été créés longtemps avant le monde visible. Il propose
d'examiner, en plein conseil, le sens de cette prophétie et de dé-
cider ce qu'ils peuvent tenter en conséquence. Ses associés y
consentent. Pandaemonium , palais de Satan, bâti en un instant,
s'élève de l'abîme; les pairs infernaux y siégent en conseil.
Chante la première désobéissance de l'homme et le
fruit de cet arbre défendu dont le goût funeste apporta la
mort dans le monde , et tous nos malheurs avec la perte
d'Eden ; jusqu'à ce qu'un homme plus grand nous rétablit,
et reconquit, pour nous, le séjour de la félicité; chante,
muse céleste!
Descends des sommets solitaires d'Oreb et de Sina, où
lu inspiras le berger qui le premier apprit à la race choisie
comment, dans le commencement, le ciel et la terre sor-
tirent du chaos. Ou si la colline de Sion, si la fontaine
de Siloé, dont les ondes légères coulaient près de l'oracle
de Dieu , te plaisent davantage, c'est là que je *t'invoque.
Viens aider mon chant aventureux ; ce n'est pas d'un vol
tempéré qu'il veut prendre l'essor au-dessus des monts
d'Aonie, pour embrasser des choses qui n'ont encore été
tentées ni en prose ni en vers.
O toi, surtout, qui préfères à tous les temples un
coeur droit et pur, Esprit-Saint, instruis-moi, car tu sais.
Aux premiers instants du monde, tu étais présent; avec
les puissantes ailes éployées, comme une colombe, tu
couvais l'immense abîme et lu le rendis fécond. Illumine
en moi ce qui est obscur; élève et soutiens ce qui est
abaissé, afin que, de la hauteur de ce grand sujet, je
puisse proclamer l'éternelle Providence, et justifier devant
les hommes les voies du Seigneur.
Dis-moi d'abord, puisque ni les cieux, ni la profonde
étendue des enfers ne dérobent rien à tes regards; dis-moi
LIVRE I. 11
ce qui porta nos premiers pères à se séparer de leur Créa-
teur, dans l'état heureux où son amour les avait placés,
à transgresser sa volonté , pour une seule défense, souve-
rains du reste du monde. Quel séducteur les entraîna dans
cette infâme révolte? Le serpent infernal. Ce fut lui dont
la malice, animée par l'envie et la vengeance, trompa la
mère du genre humain.
Son orgueil l'avait précipité du Ciel avec son armée
d'anges rebelles, lorsque, avec leur aide, non content de
placer son trône au-dessus de ses égaux et d'éclipser leur
gloire, il se flatta d'égaler le Très-Haut, si le Très-Haut
s'opposait à lui. Plein de cet ambitieux projet, contre le
trône et la monarchie suprêmes, il ne craignit pas d'al-
lumer dans le ciel une guerre impie, et de livrer un
combat téméraire.
Vain espoir! Le bras de l'Eternel le jeta flamboyant,
la tête en bas, du haut de la voûte éthérée; épouvantable
chute! et l'envoya tomber, s'ensevelir brûlant dans les
abîmes de la perdition. Là, gémit sous le poids des
chaînes de diamant, au milieu du feu rongeur, le témé-
raire qui osa délier le Tout-Puissant. Terrassé, vaincu,
durant neuf fois le temps qui mesure le jour et la nuit,
il roula, avec sa hideuse phalange, dans le gouffre em-
brasé, confondu quoique immortel; mais sa sentence le
réservait encore à plus de colère; la double image de
son bonheur perdu et d'un mal éternel le dévore. Il pro-
mène autour de lui de sombres regards. où se peignent
une douleur, une consternation sans bornes, l'orgueil
obstiné et la haine inflexible.
D'un seul coup d'oeil, et aussi loin que perce le regard
des auges, il voit ces lieux tristes, dévastés et déserts,
ce donjon horrible, vaste rotonde, qui flamboyait comme
une grande fournaise. De ces flammes point de lumières,
mais seulement des ténèbres visibles, qui ne servent qu'à
12 LE PARADIS PERDU.
découvrir des spectacles de malheur: Régions de chagrins,
obscurité lugubre, où la paix, où le repos ne peuvent
jamais habiter, l'espérance jamais venir, elle, qui vient
partout. Mais là des supplices, des tourments sans fin,
là un déluge de feu, nourri d'un soufre qui brûle sans
se consumer.
Tel est le lieu que l'éternelle justice a préparé, pour
ces rebelles; c'est là qu'elle a fixé leur prison dans les
ténèbres extérieures; elle leur destina cet héritage, trois
l'ois aussi éloigné de Dieu et de la lumière du ciel, que
l'on mesure de distance du centre du monde au polo le
plus élevé. Oh ! combien cette demeure ressemble peu à
celle d'où ils tombèrent !
L'Archange distingue bientôt les compagnons de sa chute
ensevelis dans les flots cl les tourbillons d'une tempête de
feu. L'un d'eux se roulait clans les flammes, à ses côtés ,
le premier après lui en puissance comme en crime: long-
temps après connu en Palestine, il fut appelé lielzébuth.
Le grand ennemi (pour cela nommé Satan dans le ciel),
rompant, par ces paroles audacieuses, l'affreux silence.
lui dit : « Est-ce toi? Est-ce là celui que jadis Mais
« où trouver un vestige de ta grandeur première? que tu
" ressembles peu à cet archange qui, dans les heureux
« royaumes de la lumière, revêtu d'un éclat sans pareil,
« éclipsait, en splendeur, les plus brillants esprits ? Est-ce
« là celui qu'une ligue mutuelle, qu'une seule pensée,
« un dessein unique, la même espérance et les mêmes
« périls unirent avec moi dans une entreprise glorieuse?
« Hélas! un malheur égal nous unit aujourd'hui dans une
« égale ruine! Tu vois dans quel abime et de quelle hau-
te leur nous sommes tombés! tant est grand le triomphe
« qu'il doit à son tonnerre. Eh! qui jusqu'alors connais-
« sait la force de cette arme terrible?
« Cependant ni ces foudres redoutables, ni tout ce que
LIVRE I. 13
« le vainqueur nous prépare encore dans sa rage, ne m'a-
« baisseront au repentir; si mon éclat extérieur est changé,
« mon âme ne l'est pas; ni ce noble dédain que donne la
« conscience du mérite offensé, ni ce coeur qui n'a pas
« craint pour ennemi le Tout-Puissant, et qui appela aux
« armes celte innombrable milice d'esprits, et les entraîna
« dans une lutte terrible. Ils osèrent briser son joug et
« me préférer à lui ; à sa toute-puissance nous opposâmes
« notre puissance; le combat fut douteux dans les plaines
« du ciel, la victoire longtemps indécise; et nous avons
« ébranlé son trône.
« Eh quoi! pour avoir perdu le champ de bataille,
« avons-nous tout perdu? une volonté inflexible nous
« reste encore, un désir ardent de vengeance, une haine
« immortelle et un courage qui ne sait ni céder ni se
« soumettre : est-ce donc là être vaincu ? cette gloire,
« jamais ni sa colère ni sa puissance ne me la pourront
« ravir. Moi courber la tête, demander grâce avec un
« genou suppliant, reconnaître pour souverain celui que
« la terreur de ce bras a fait chanceler sur son trône et
« douter de son empire! quelle honte, quelle igno-
" minie, quel affront plus sanglant mille fois que notre
« défaite ! les destins ne sont-ils pas pour nous ?
« On n'anéantit point une force divine : un enfant des
« cieux n'est pas né pour mourir. Loin d'affaiblir notre
« valeur, ces grands évènements n'ont fait qu'ajouter à
« notre espérance; nous pouvons avec plus d'espoir de
« succès, par force ou par ruse, entreprendre une guerre
« éternelle, une guerre irréconciliable contre notre plus
" grand ennemi, qui triomphe maintenant, et dans l'excès
« de sa joie, régnant sans rivaux, exerce sa tyrannie dans
« le royaume du ciel. »
Ainsi parlait l'ange apostat, l'âme en proie à de nou-
velles tortures ; tandis qu'il se pare d'une vaine constance
14 LE PARADIS PERDU.
au dehors, un profond désespoir lui déchire les entrailles.
Son fier compagnon lui répond :
« O prince, à chef de tant de trônes et de puissances,
« qui menas aux combats ces innombrables séraphins,
« rangés sous tes ordres; héros intrépide, dont les formi-
« dables exploit sont mis l'Eternel en péril et laissé douter
« si c'est de la force, du hasard ou deslois du destin qu'il
« tient son sceptre; je ne vois que trop, je vois avec
« horreur la déplorable issue de cette bataille; une triste
« déroule, une honteuse défaite. Le ciel est perdu pour
« nous, et voilà cette puissante armée abîmée dans une
« affreuse destruction, autant qu'on peut détruire des
« essences divines.
« Il est vrai que si notre gloire est éteinte et notre
« félicité ensevelie dans le gouffre d'une misère sans bor-
« nés, la pensée demeure indomptable et l'esprit reprend
« bientôt sa vigueur. Mais qui sait si le Tout-Puissant (il
« me faut bien lui donner ce nom, puisqu'il a pu nous
« vaincre) ne nous a pas laissé le courage et la force,
« pour que nous puissions traîner nos chaînes et suffire
« aux peines que nous prépare sa colère vengeresse ;
« peut-être nous réserve-t-il comme de vils esclaves , ins-
« truments de ses caprices, pour de durs travaux, dans
« le fond des enfers, au milieu des flammes, ou pour de
« pénibles messages dans les ténèbres de l'abîme. Que
« nous servira donc la force dans l'esclavage, et la vie s'il
« faut toujours souffrir?
«Le prince des Démons répliqua par ces paroles rapides:
« Chérubin tombé, qu'il faille agir ou souffrir, le vrai
« malheur, c'est la faiblesse. Mais, crois-le, nous ne
" saurions jamais être condamnés à faire le bien ; faire
« toujours le mal fera nos seules délices, parce que c'est
« le contraire de la haute volonté de celui auquel nous
« résistons. Si donc sa providence cherche à tirer le bien
LIVRE I. 15
« de notre mal, nous devons travailler à pervertir celle
« fin et à trouver encore dans le bien les moyens du
« mal. Peut-être ainsi réussirons-nous à lui donner
" quelque chagrin, et, si je ne me trompe, à détourner
« de leur but ses plus profonds desseins.
« Mais vois ! le vainqueur courroucé a rappelé aux portes
« du ciel ses ministres de poursuite et de vengeance. La
« grêle de soufre, lancée sur nous, dans la tempête, a
« cessé ; et, déjà, commence à se calmer la vague brûlante
« qui nous reçut, lorsque nous tombâmes, précipités de
« la hauteur des cieux; déjà, le tonnerre, avec ses ailes
« de brillants éclairs et sa rage impétueuse, épuisé de traits
« peut-être, se lasse de mugir à travers les profondeurs
« de l'espace sans fin. Ne laissons pas échapper l'occasion
« que nous offre le dédain de notre ennemi, ou sa fureur
« assouvie.
« Vois-tu, là-bas, celte plaine aride, déserte et sau-
« vage, séjour de désolation, vide de lumière, si j'en
« excepte celle que la lueur de ces flammes livides lui jette
« pâle et effrayante? c'est là qu'il nous faut essayer de
« sortir des ballotements de ces vagues de feu ; là, repo-
« sons-nous, si le repos y peut habiter. Rassemblons nos
« puissances consternées; examinons en conseil comment
« nous pourrons désormais nuire a notre ennemi, com-
» ment réparer nos pertes et surmonter cette affreuse
« calamité. Voyons enfin quelle consolation nous puiserons
« dans l'espérance, ou du moins quelle résolution nous
« inspirera le désespoir. »
Ainsi au compagnon le plus proche de lui parlait Salan,
la tète levée au-dessus des flots, et les yeux étincelants de
feu. Le reste du corps s'étend au loin sur le lac, en long
et en large vingt stades sont couverts de sa masse flot-
tante. Telle on nous peint la race gigantesque, dont la
fable vante la taille monstrueuse, les Titans, fils du ciel
16 LE PARADIS PERDU.
et de la terre, qui firent la guerre à Jupiter; Briarée ou
Typhon, dont la caverne s'ouvrait près de l'ancienne Tarse;
tel ce monstre de la mer, Léviathan, que Dieu fit la plus
grande de toutes les créatures qui fendent les flots du
vaste océan ; parfois cette bêle énorme s'endort à la sur-
face des ondes sur les mers de Norwège; le pilote d'un
frôle esquif, égaré au milieu des ténèbres, la prend pour
une île (ainsi le racontent les matelots), jette l'ancre dans
ses côtes chargées d'écaillés, et s'amarre contre elle, à
l'abri du vent, pendant que la nuit investit la nier et
retarde le retour de l'aurore tant désirée. Tel, le prince
des démons, couché sur le lac brûlant, présentait la vaste
surface de ses membres, chargés de chaînes.
Jamais il n'aurait pu se dresser, ni même soulever sa
tête, si la volonté suprême, qui est la régulatrice des
mondes, ne l'eût laissé libre dans ses noirs desseins, afin
que ses crimes réitérés pussent consommer sa ruine: il
cherchera à faire des malheureux; quel désespoir pour
lui de voir un jour éclater envers l'homme, séduit par ses
artifices, la grâce, la miséricorde et la bonté infinie! Sa
malice infernale ne servira qu'à répandre sur lui-même
un trésor de confusion, de colère et de vengeance.
Tout-à-coup, au-dessus du lac, l'archange redresse sa
puissante stature, et, de ses mains, écarte les flammes
qui, refoulées en arrière, inclinent leurs flèches aiguës,
et, roulant comme des vagues, laissent au milieu une val-
lée immense. Alors il déploie ses ailes et prend son vol
en haut, se balançant sur l'air, qui gémit sous ce poids
inaccoutumé; enfin il s'abat sur la terre aride, si l'on peut
appeler terre ce qui brûle toujours d'un feu solide, comme
le lac brûle d'un feu liquide ; terre semblable pour la cou-
leur à celle que l'on voit, lorsque la violence d'une tem-
pête souterraine, des flancs déchirés du Pélore ou de l'Etna
mugissant, arrache et jette au loin une vaste montagne ;
LIVRE I. 17
leurs entrailles combustibles s'enflamment au contact des
métaux en fureur, et, lancées jusqu'au ciel par le souffle
d'un vent impétueux, ne laissent qu'un fond brûlé, tout
enveloppé d'une vapeur infecte et fumante : tel fut le lieu
de repos que Satan toucha de ses pieds maudits.
Belzébuth l'accompagne ; parce que les voilà sortis des
ondes Stygiennes, ils se croient des Dieux et se glorifient
comme s'ils s'étaient sauvés d'eux-mêmes, après avoir re-
conquis leurs forces, et non par la seule permission du
Très-Haut.
« Est-ce là la région, le sol, le climat, dit alors l'Archange
« déchu, est-ce là le séjour qu'il nous faut échanger contre
« le ciel, celle morne obscurité contre cette lumière cé-
« leste ? Eh bien , soit! puisqu'aujourd'hui la volonté d'un
« seul est la règle de tout, puisque le caprice d'un tyran
« tient lieu de justice. Le plus loin de lui est le meilleur,
« de lui que la nature a fait noire égal et la force notre
« souverain.
« Adieu champs fortunés, où la joie règne pour lou-
« jours! Et loi, ténébreuse horreur, salut! Salut, monde
« infernal, profond abîme, reçois ton nouveau monarque;
« il t'apporte un esprit que ni les temps ni les lieux ne
« changeront jamais. L'esprit est à soi-même sa propre
« demeure; il peut en soi du ciel faire un enfer, et de
« l'enfer un ciel. Qu'importe où je réside, si je suis tou-
« jours le même; et ce que je deviendrai, pourvu que ce
« ne soit jamais l'esclave de celui qui ne doit la victoire
« qu'à ses foudres? Ici, du moins, nous resterons libres;
« le Tout-Puissant n'a pas bâti ce palais pour nous l'en-
« vier; il ne pensera pas à nous en chasser. Ici, nous
» pourrons régner avec sécurité, et, à mon avis, régner
« est digne d'ambition, même en enfer : mieux vaut ré-
« gner dans l'enfer que servir dans le ciel.
» Mais nos guerriers, nos fidèles amis, les compagnons
2
18 LE PARADIS PERDU.
« de notre ruine, faut-il les laisser gisants, immobiles
« d'épouvante, sur le lac d'oubli? Ne les appellerons-nous
« pas, pour partager cette triste demeure, ou tenter, une
« fois de plus, après avoir rallié nos forces, s'il est encore
« quelque chose à regagner dans le ciel ou à perdre dans
« l'enfer? »
Satan a parlé. Belzébuth lui répond :
« O chef de ces brillantes armées, que le Tout-Puis-
« sant seul pouvait ne pas trouver invincibles, fais seu-
« Iement entendre cette voix, le plus ferme appui de leur
« espérance dans la crainte et les dangers; cette voix
« qui retentit si souvent à leurs oreilles dans les plus
« terribles extrémités, au fort de la mêlée, à travers
« les rugissements de la bataille; cette voix, leur signal,
« leur soutien dans tous les assauts; qu'ils l'entendent
« encore une fois, et bientôt tu les verras reprendre un
« nouveau courage et se ressaisir de la vie, elles qui main-
" tenant languissent, abattues, sur le lac de feu, gémis-
« santes, et, comme nous naguère, saisies d'horreur et
" d'effroi : qui s'en étonnerait, lorsqu'elles sont tombées
« d'une si funeste hauteur? »
A peine il avait cessé de parler, et déjà le Prince des
ténèbres s'avançait vers le rivage ; son pesant bouclier,
d'une trempe céleste, massif, rond, immense, était rejeté
par derrière ; cet orbe prodigieux pendait à ses épaules,
semblable, en son vaste contour, à l'astre des nuits, lorsque
sur le soir, du haut du Fésole ou des champs du Valdarno,
l'astronome de Toscane en observe la surface, à traders le
télescope, pour découvrir, sur ce globe parsemé de taches,
des fleuves, des montagnes, ou quelque terre nouvelle.
Sa lance, près de laquelle le plus haut pin, coupé sur les
monts de Norwège pour être le mât de quelque grand
amiral, ne serait qu'un roseau, lui sert à soutenir sur la
marne brûlante ses pas mal assurés, bien différents de
LIVRE I. 19
ce qu'ils étaient autrefois sur l'azur du ciel ; un climat
brûlant et une voûte de feu lui font encor de nouvelles
plaies ; il endure tout, jusqu'à ce qu'il arrive au bord de
la mer enflammée ; là il s'arrête.
Il appelle ses légions d'anges, substances flétries, qui
gisent, entassées, épaisses, comme les feuilles d'automne
jonchant les ruisseaux de Vallombreuse, sous les hautes et
sombres voûtes des forêts d'Étrurie. Tels encore surnagent
des joncs dispersés, quand Orion, armé des vents impé-
tueux, bal les côtes de la mer Rouge, dont les vagues
engloutirent Busiris et la cavalerie de Memphis, lorsque,
animés d'une haine profonde, ils poursuivaient les étran-
gers de Gessen, qui, tranquilles sur l'autre rive, contem-
plaient les cadavres flottants et les roues des chariots
brisés : ainsi, nombreuses et épaisses, gisaient ces légions,
couvrant la surface du lac, sous la stupéfaction de leur
hideux changement.
Satan élève une si grande voix, que toutes les profon-
deurs de l'enfer en retentissent :
« Princes, potentats, guerriers, autrefois l'ornement
« du ciel qui est aujourd'hui perdu pour nous, quoi donc!
« un tel abattement peut-il saisir des esprits immortels?
« Avez-vous choisi ce lieu pour y délasser votre valeur des
« rudes travaux de la bataille ? Trouvez-vous des charmes
« à dormir ici, comme dans les vallons célestes, ou bien,
« dans cette attitude honteuse, avez-vous juré d'adorer le
« vainqueur ? Il contemple en ce moment chérubins et sé-
« raphins roulant dans l'abîme, avec leurs armes et leurs
« enseignes dispersées! Attendez-vous que ses ministres
« ailés, découvrant, des portes du ciel, leur avantage,
« descendent pour nous fouler languissants sous leurs
« pieds, ou nous clouer à coups de foudre au fond de ce
« gouffre ? Réveillez-vous, levez-vous, ou restez perdus
« pour jamais. »
2.
20 LE PARADIS PERDU.
Ils l'entendent et se lèvent sur leurs ailes : ainsi des
sentinelles qui ont coutume de monter la garde, surprises
endormies par un chef qu'elles craignent, se lèvent préci-
pitamment et se remettent elles-mêmes en faction , avant
d'être entièrement éveillées. Ils n'ignorent point l'horreur
de leur sort, ils sentent l'excès de leurs peines : cependant,
sans délai, ces innombrables guerriers obéissent à la voix
de leur général.
Comme, en ce jour funeste à l'Egypte, quand le fils
d'Amram eut tourné sur le rivage sa verge puissante, sou-
dain., à cet appel, on vit arriver, sur les ailes du vent
d'Orient, un nuage épais de sauterelles, qui se répandi-
rent, comme la nuit, sur le royaume de l'impie Pharaon,
et ensevelirent dans les ténèbres toute la terre du Nil ; de
même on voyait la foule innombrable des mauvais anges
planant sous la voûte infernale, parmi les feux qui les
environnaient en haut, en bas, de tous côtés; jusqu'à
ce que, d'un mouvement de sa lance, levée en l'air, leur
grand sultan eut marqué la route qu'ils devaient tenir.
A ce signal, tous, se balançant à la fois, s'abattent sur la
terre de soufre et remplissent toute la plaine : multitude
telle que le Nord, cette pépinière des peuples, n'en versa
jamais de ses lianes glacés, pour passer le Rhin ou le Da-
nube, alors que ses fils barbares fondirent comme un
déluge sur le Midi, et s'étendirent au-dessous de Gi-
braltar, jusqu'aux sables de Lybie.
Soudain les chefs de chaque escadron, les commandants
de chaque bande, sortent des rangs et se hâtent d'arriver
autour de leur grand général; semblables à des dieux,
n'ayant rien de l'homme, ni dans la taille, ni dans les
traits; royales dignités, puissances qui siégeaient autre-
fois dans le ciel sur des trônes; mais, à présent, on ne
conserve aucune trace de leurs noms dans les archives cé-
lestes: leur rébellion les a effacés, rayés pour jamais du
LIVRE I. 21
livre de vie. Ils n'avaient point encore reçu ces noms nou-
veaux que leur donnèrent les enfants d'Eve, lorsque, er-
rant sur la terre, avec la permission du Très-Haut, ils
eurent, à force d'imposture et de mensonges, corrompu
la plus grande partie du genre humain, et porté les créa-
tures à abandonner Dieu, leur créateur, à transformer sou-
vent la gloire invisible de celui qui les avait faits, en l'image
d'une brute ornée, par une folle superstition, d'or et de
joyeuses parures. Alors les démons furent adorés comme
des dieux; alors ils furent connus parmi les hommes sous
différents noms et par les diverses idoles que leur dédia
le monde païen.
Muse, redis-moi leurs noms alors connus; quel fut le
premier, quel fut le dernier qui se réveilla du sommeil,
sur ce lit de feu, à l'appel de leur grand empereur; dis-
moi comment, selon leur degré de mérite, ils se rendi-
rent, l'un après l'autre, autour de lui, sur l'aride rivage,
tandis que la foule, pêle-mêle, se tenait encore à l'écart.
Les premiers furent ceux qui, sortis du puits infernal,
et rôdant pour saisir leur proie sur la terre, eurent l'au-
dace, dans la suite des temps, de fixer leurs siéges à côté
de celui de Dieu, leurs autels contre son autel; dieux
adorés par les nations d'alentour, ils ne craignirent pas de
disputer l'empire à Jéhovah, qui tonne autour de Sion ,
du haut de son trône environné de chérubins. Souvent
même, ô abomination! jusque dans son sanctuaire ils
placèrent leurs idoles, et, profanant, par un culte sacri-
lège, ses rites sacrés et ses fêtes solennelles, on les vit op-
poser leurs ténèbres à sa lumière.
D'abord s'avance Moloch , horrible roi, souillé du sang
des victimes humaines et des larmes des pères et des
mères, quoique le bruit des tambours et des timbales re-
tentissantes étouffe les cris des enfants, livrés aux flammes
en l'honneur de son exécrable idole ; il recevait les adora-
22 LE PARADIS PERDU.
lions de l'Ammonite dans Rabba et sa plaine humide,
dans Argob et Basan, jusqu'aux bords les plus reculés de
l'Arnon; non content de régner si audacieusement, dans
le voisinage du lieu saint, il séduisit le coeur du plus sage
des hommes, du roi Salomon , et, par ses artifices, l'a-
mena à lui bâtir un temple en face du temple de Dieu, sur
cette montagne d'opprobre; et la riante vallée d'Hinnon
devint un bois consacré à Moloch ; c'est de là qu'elle
fut appelée Tophetet noire Géhenne, figure de l'enfer.
Après lui, vient Chamos, l'obscène terreur des fils de
Moab, depuis Aroër jusqu'à Nébo, dans le désert méri-
dional d'Abarim, dans Hésébon et Héronaïm, royaume
de Séon, par delà les vallons fleuris de Sibma, qu'em-
bellissent de riants vignobles, et dans Eléalé, jusqu'au
lac Asphaltite. Péor était son autre nom, lorsqu'Israèl,
fuyant les bords du Nil, lui rendit un culte impudique,
source de tant de maux. De là il étendit ses lascives or-
gies jusqu'à la colline du scandale, près du bois de l'homi-
cide Moloch, lieux cruels, où le meurtre s'unit à la dé-
bauche, jusqu'aujour où le pieux Josias chassa les démons
dans l'enfer.
Avec ces Esprits, paraissent ceux qui, des bords de
l'antique Euphrate, jusqu'au ruisseau qui sépare l'Egypte
de la terre de Syrie, furent adorés sous les noms com-
muns de Baal et d'Astaroth : ceux-là mâles , celles-ci fe-
melles; les esprits prennent, à leur gré, l'un ou l'autre
sexe, ou môme tous les deux à la fois, tant est simple et
déliée leur pure essence; ce n'est point un assemblage de
membres, enchaînés par des muscles, ni une chair pesante,
fixée à une charpente osseuse, avec des articulations inva-
riables; mais quelle que soit la forme qu'ils choisissent,
étendue ou restreinte, brillante ou obscure, ils peuvent
exécuter leurs desseins à travers l'espace, et accomplir les
oeuvres de l'amour ou de la haine. Souvent, pour ces di-
LIVRE I. 23
vinités, les enfants d'Israël abandonnèrent le Dieu qui
était leur force, et, laissant infréquenté son autel légitime,
se prosternèrent honteusement devant des dieux animaux.
Aussi leur tête ne s'inclina pas moins bas dans les ba-
tailles; on la vit se courber devant la lance de l'ennemi le
plus méprisable.
Vient ensuite, avec un nombreux cortége, Astaroth,
que les Phéniciens nomment Astarté, reine du ciel, or-
née d'un croissant. Dans le calme des nuits, à la clarté de
la lune, les vierges de Sidon offrent leurs voeux et leurs
chants à sa brillante image; elle ne manqua pas non plus
de cantiques dans Sion : là le mont d'iniquité portait son
temple, bâti parce roi qui devint l'esclave de ses épouses;
son coeur, grand et faible à la fois , se laissa séduire par de
belles idolâtres et s'avilit devant les infâmes objets de leur
culte.
A la suite d'Astarté, on voit Thammuz, dont la bles-
sure, qui se renouvelle tous les ans, au retour de l'été,
attire sur le Liban les jeunes Syriennes; durant un jour
entier, elles gémissent sur la destinée du Dieu, dans de
tendres plaintes, parce qu'elles croient reconnaître les tra-
ces de son sang dans les ondes de l'Adonis, qui s'échappe
de sa roche natale, et va doucement rougir les flots de la mer.
Celte fable amoureuse infecta bientôt des mêmes flam-
mes les filles de Sion, dont Ézéchiel vit les égarements
impurs dans le parvis sacré, lorsque ses regards , conduits
par une vision céleste, découvrirent les noires idolâtries
de l'infidèle Juda.
Après Thammuz, il en vient un qui versa de véritables
larmes, quand l'arche captive mutila sa monstrueuse idole
et lui brisa la tête et les mains, dans son propre sanc-
tuaire, sur le seuil de la porte où elle tomba renversée,
et couvrit ses adorateurs de confusion. Dagon est son nom,
monstre marin, homme par le buste, poisson par le
24 LE PARADIS PERDU.
reste du corps. Cependant clans Azoth, son temple s'éle-
vait jusqu'aux nues, dont la terreur s'étendit le long des
côtes de la Palestine, dans Gath, Ascalon, Accaron et
jusqu'aux bornes de la frontière de Gaza. Rimmon le sui-
vait, Rimmon, dont la délicieuse demeure était la char-
mante Damas, sur les rives fécondes d'Abbana et de Phar-
phar, limpides et frais ruisseaux. Une fois, il perdit un
lépreux et gagna un roi, Achaz, son stupide vainqueur,
à qui il persuada de mépriser l'autel du Seigneur et d'éle-
ver en sa place un autel syrien, pour y brûler un criminel
encens, en l'honneur des dieux qu'il avait vaincus. Der-
rière ces démons, se montre la bande de ceux qui., sous
des noms autrefois fameux, Osiris, Isis, Orus et leur suite,
avec leurs formes monstrueuses et leurs prestiges, abu-
sèrent l'Egypte et ses prêtres, assez fanatiques pour cher-
cher leurs divinités vagabondes sous la forme des bêles
plutôt que sous celle des hommes. Israël n'échappa point
à cette contagion lorsque, d'un or emprunté, il fit le veau
d'Oreb. Un roi rebelle renouvela ce péché à Béthel et à
Dan , en assimilant, au boeuf qui paît dans la prairie , son
créateur, ce Jéhovah qui, en une nuit, quand il passa à
travers l'Egypte, frappa de la même destruction ses pre-
miers-nés et ses dieux mugissants.
Celui qui s'avance le dernier est Bélial ; nul esprit plus
impur ne tomba du ciel ; nul plus grossièrement épris de
l'amour du vice pour le vice même. En l'honneur de Bé-
lial, aucun temple ne s'élevait, aucun autel ne fuma. Qui
cependant est plus souvent que lui dans les temples et
devant les autels, quand le prêtre devient athée comme les
fils d'Élie, qui remplirent de prostitutions et de violences
la maison du Seigneur? Il règne aussi dans les palais et
les cours, dans les villes dissolues, où le bruit de la dé-
bauche , de l'injure et de l'outrage s'élève au-dessus des
plus hautes tours; et, quand la nuit obscurcit les rues,
LIVRE I. 25
alors rôdent les fils de Bélial gonflés d'insolence et de vin :
témoin les rues de Sodôme et cette nuit dans Gabaa,
lorsqu'un toit hospitalier exposa la pudeur d'une matrone,
pour éviter un viol plus infâme.
Ces démons étaient les premiers, en rang et en puis-
sance; il serait trop long de nommer les autres, quoique
leur renommée ait rempli l'univers : dieux d'Ionie à qui
la postérité de Javan éleva des autels : dieux reconnus
moins anciens que le ciel et la terre dont ils se glorifiaient
d'être les fils : Titan , le premier-né du ciel avec son
énorme lignée et son droit d'aînesse, usurpé par Saturne
plus jeune que lui; ce dernier, viclime du même outrage
par son propre fils, le puissant Jupiter, qu'il avait eu de
Rhéa son épouse; ainsi devint roi l'usurpateur Jupiter.
Ces dieux, d'abord connus en Crète et sur l'Ida, de là pas-
sant sur les cîmes neigeuses du froid Olympe, régnèrent
dans la moyenne région de l'air, leur plus haut ciel, sur
le rocher de Delphes, à Dodone et dans toute l'étendue de
la Doride.
Parlerai-je aussi de celui qui, avec le vieux Saturne,
s'enfuit, sur l'Adriatique, aux champs de l'Hespérie, et,
par delà la Celtique , aborda aux îles les plus reculées?
Tous ces dieux et beaucoup d'autres s'avancent en
foule, avec des regards baissés et humides, où se laisse
voir cependant une faible lueur de joie, de savoir le coeur
de leur chef inaccessible au désespoir, et de se trouver
eux-mêmes indestructibles dans le sein même de la des-
truction. Satan s'en aperçoit; il hésite; des sentiments
douteux se reflètent sur son visage; mais bientôt rappelant
son orgueil habituel, avec d'altières paroles, qui étalent l'ap-
parence et non la réalité de la grandeur, il ranime douce-
ment leur courage défaillant, et dissipe leurs craintes.
Alors, sur-le-champ, il ordonne qu'au bruit gnerrier des
clairons et des trompettes retentissantes on arbore son
26 LE PARADIS PERDU.
puissant étendard. Azazel, chérubin à la haute stature,
réclame comme un droit cet insigne honneur. Il déploie
l'enseigne impériale, qui était roulée autour de la lance
éclatante; elle se développe, s'élève et brille comme un
météore qui glisse avec les vents; les perles et le riche
éclat de l'or y blasonnaient les armes et les trophées séra-
phiques. Pendant ce temps, pressé par un souffle puis-
sant, l'airain sonore éclate en sons guerriers. L'armée en-
tière y répond par un cri qui déchire les concavités de
l'enfer et répand l'effroi jusque dans l'empire du chaos et
de l'antique nuit.
En un moment, à travers les ténèbres, on voit dix
mille bannières s'élever dans les airs; l'orient envierait les
couleurs de leur pourpre flottante. En même temps se
dresse une épaisse forêt de lances; les casques, les bou-
cliers se pressent, se serrent, dans d'épaisses lignes, d'une
profondeur immense. Bientôt, les guerriers se meuvent en
phalange parfaite, aux accents doriens des flûtes et des
hautbois : mode majestueux, dont la douce gravité élevait
à la hauteur du plus noble calme les héros antiques, s'ar-
mant pour le combat; au lieu de l'aveugle fureur, il ins-
pirait une valeur réglée, ferme, que la crainte de la mort
ne saurait entraîner à la fuite ou à une retraite honteuse :
solennelle harmonie, dont les religieux accords ne man-
quent pas de pouvoir pour tempérer et apaiser le trouble
des pensées, et bannir l'angoisse, le doute, la frayeur,
le chagrin et la peine du coeur des hommes et des dieux.
Ainsi, forts de leur union , avec une pensée fixe, mar-
chaient en silence ces anges déchus, aux doux sons des ins-
truments, qui charmaient leurs pas douloureux, sur le sol
brûlant; arrivés à leur poste, ils s'arrêtent, et déploient
aux regards l'effrayante étendue de leur horrible front,
étincelants d'armes, tels qu'on nous peint les héros du vieil
âge; rangés sous les lances et les boucliers, ils attendent
LIVRE I. 27
l'ordre de leur puissant général. Au travers des files ar-
mées, Satan darde un oeil expérimenté; son regard traverse
lous les bataillons, observe le bel ordre de ses guerriers,
leurs visages, leurs statures, semblables à celles des dieux ;
enfin il fait le dénombrement de ses forces.
Et alors l'orgueil enfle son coeur, et, s'endurcissant de
plus en plus, il se glorifie de sa puissance; car jamais,
depuis la création du monde, forces pareilles ne se virent
sous les armes. Près de ces terribles bataillons que serait
la plus formidable armée? Elle ressemblerait à l'humble
infanterie qui s'arma contre les grues; oui, quand môme
on rassemblerait les géants de Phlégra, les héros qui com-
battirent devant Thèbes et ceux qui s'immortalisèrent sous
les murs d'Ilion, avec les dieux alliés, qui se mêlaient à la
fureur des partis, et ces preux dont la fable et le roman
ont célébré la valeur, les chevaliers bretons et armori-
cains, que la gloire avait associés aux fils d'Uther, tous
ceux enfin, chrétiens ou infidèles, que virent joûter Aspre-
mont, Montauban, Damas, Maroc et Trébizonde, ou ceux
encore que Biserte envoya de la rive africaine, quand Charle-
magne succomba, avec tous ses pairs, près de Fontarabie.
Ainsi, celte milice d'esprits l'emportait de beaucoup
sur toutes forces mortelles; cela ne l'empêchait point de
respecter son redoutable chef. Satan s'élevait, comme une
tour, au-dessus de tous ses compagnons, qu'il surpassait
par sa taille, son port majestueux et son air dominateur.
Sa forme n'avait pas encore perdu toute sa splendeur ori-
ginelle. Si c'est un débris, c'est celui d'un archange, dont
la gloire, moins éblouissante, brille cependant d'un cer-
tain éclat. Tel le soleil naissant jette à peine de timides
rayons à travers les vapeurs qui obscurcissent l'horizon;
ou tel encore, caché derrière l'astre des nuits, dans une
sombre éclipse, il ne répand qu'un crépuscule sinistre sur la
moitié des peuples; et les rois, épouvantés par la menace des
28 LE PARADIS PERDU.
révolutions, pâlissent sur leurs trônes: tel brille l'Archange
et son éclat, tout éclipsé qu'il est, éclipse tous les autres.
Son visage, sillonné par la foudre, présente des cicatrices
profondes et l'inquiétude siége sur ses joues flétries.
Mais son courage n'est point dompté, ni son orgueil;
sous ses sourcils, calmes et pensifs, veille la vengeance.
Voyez comme son oeil est farouche! Toutefois il s'en
échappe des signes de remords et de compassion, lorsqu'il
regarde les compagnons ou plutôt les victimes de son for-
fait (il les a vus autrefois bien différents dans la béati-
tude!), maintenant déshérités, ils ont pour lot unique
une souffrance sans fin : millions d'esprits que sa faute a
précipités du ciel, que sa révolte a jetés hors des splen-
deurs éternelles. Mais leur gloire seule est tombée, non
leur constance ; ils demeurent fidèles à la cause de leur
chef. Ainsi lorsque le feu du ciel a frappé les chênes de la
forêt ou les pins de la montagne, on les voit encore, avec
leurs fronts foudroyées, soutenir leurs troncs majestueux,
quoique nus, sur le sol aride.
Satan se prépare à parler; aussitôt vers lui, les rangs
doublés des bataillons se courbent d'une aile à l'autre, et
ses pairs forment un demi-cercle autour de leur roi.
Trois fois il essaie de commencer, trois fois, en dépit de
sa fierté, de ses yeux s'échappent des larmes, des larmes
telles que des anges en peuvent répandre. Enfin, ces
mots entrecoupés de soupirs se fraient un passage :
«Myriades d'esprits immortels, puissances à qui le
« Tout-Puissant seul peut s'égaler, votre combat ne fut
« point sans gloire, quoique l'évènement en ait été mal-
« heureux , comme l'attestent ce cachot et ces ruines que
« je ne puis nommer sans horreur. Mais l'esprit le plus
« pénétrant, le plus exercé à lire les choses futures dans
« la profonde étude du passé et du présent, aurait-il
« craint que les forces réunies de tant de dieux, de dieux
LIVRE I. 29
« tels que vous, fussent jamais repoussées? Qui peut
« croire, même après ce désastre, que ces légions puis-
« santes, dont l'exil a rendu le ciel vide, manqueront de
« se relever d'elles-mêmes, de remonter et de reconquérir
« leur séjour natal? Pour moi, toute l'armée céleste m'est té-
« moin qu'aucune diversité de sentiment, aucune faiblesse,
« aucune crainte du péril n'ont, de ma part, renversé nos
« espérances. Mais jusque-là le monarque qui règne dans les
« cieux reposait tranquillement assis sur un trône, qui
« ne semblait soutenu que par une ancienne réputation,
« le consentement ou l'usage; il nous étalait en plein son
« faste royal, mais il nous cachait sa force. Voilà ce qui
« nous jeta dans celle entreprise et causa notre ruine.
« Aujourd'hui nous connaissons sa puissance et nous
« connaissons la nôtre ; loin de nous donc de provoquer
« une nouvelle guerre, mais loin de nous de la craindre s'il
« nous provoque. Le meilleur parti qui nous reste est de
« travailler, dans l'ombre, à obtenir de la ruse et de l'ar-
« tifice ce que la force n'a pu effectuer. Nous finirons du
« moins par lui apprendre qu'un ennemi n'est qu'à moitié
« vaincu quand il n'a fait que céder à la force.
« L'espace peut produire de nouveaux mondes; à ce
« sujet, un bruit courait dans le ciel qu'avant peu leTout-
« Puissant avait l'intention de créer et de placer dans sa
« création une race que les regards de sa préférence fa-
« voriseraient à l'égal des fils du ciel. C'est là, peut-être,
« que nous tenterons notre première irruption, ne se-
" rait-ce que pour faire une reconnaissance; là ou ail-
« leurs, car le puits infernal ne peut retenir longtemps
« en prison des esprits célestes, ni l'abîme les ensevelir
« dans ses ténèbres. Mais un tel projet veut un mûr exa-
« men en plein conseil. Plus d'espoir de paix, car qui son-
" gerait à la soumission? Guerre donc, guerre! ouverte
« ou cachée, il nous la faut résoudre. »
30 LE PARADIS PERDU.
Il dit, et, en signe d'applaudissements, des millions de
glaives flamboyants s'agitent à la fois dans l'air : la lueur
subite en rejaillit jusqu'aux voûtes de l'enfer. Les démons
poussent des cris de rage contre Dieu, et, avec leurs armes,
qu'ils brandissent d'une main furieuse, ils sonnent, sur
les boucliers retentissants, le glas de la guerre, hurlant
un défi à la voûte du ciel.
Non loin de là, s'élevait une montagne, dont le sommet
affreux vomissait, par intervalles, du feu et des tourbil-
lons de fumée; le reste de sa masse était enveloppé d'une
croûte polie et scintillante, signe infaillible du riche métal,
combiné avec le soufre, que recelaient ses entrailles. Une
nombreuse brigade y vole sur ses ailes rapides; ainsi des
bandes de pionniers, armés de pics et de bêches, devan-
cent un camp royal, pour creuser des tranchées ou élever
des remparts. Mammon les conduit, Mammon, l'esprit le
plus rampant de tous ceux qui tombèrent du ciel : dans le
ciel même, ses regards et ses pensées étaient tournés en
bas, admirant plus la richesse du pavé céleste, où l'on
foule l'or sous ses pas, que tout ce qu'il peut y avoir de
saint et de divin dans la vision héatifîque.
C'est lui qui, le premier, par ses exemples et ses sug-
gestions funestes, enseigna aux hommes à piller le centre
de la terre, et à déchirer, d'une main impie, les entrailles
de leur mère, pour lui dérober des trésors qu'il vaudrait
mieux laisser à jamais ensevelis. Bientôt la troupe de
Mammon eut ouvert une large blessure dans la montagne
et arraché de ses flancs des côtes d'or. Personne ne doit
s'étonner si les richesses croissent dans les enfers : quel
sol convient mieux à ce précieux poison ? O vous, qui
parlez avec orgueil de la fragile industrie des hommes,
vous, qui nous vantez comme des merveilles Babel et les
ouvrages des rois de Memphis, voyez, mortels, combien
vos plus grands monuments de renommée, de force et
LIVRE I. 31
d'art, sont aisément surpassés par les esprits réprouvés;
ils font, dans une heure, ce que, dans un siècle, avec des
travaux incessants et des mains innombrables, les rois
achèvent à peine.
Une seconde troupe d'esprits travaille aux creusets,
préparés dans la plaine voisine, au fond desquels arrivent,
par l'écluse du grand lac, des ruisseaux de feu liquide.
Avec un art prodigieux, ils fondent le minerai, en sépa-
rent les espèces, le dégagent de son écume et l'épurent.
En même temps, d'autres mains creusent dans le sol des
moules variés, pour recevoir les flots de métal bouillon-
nant, qui, par une dérivation ingénieuse, s'y précipite et
en remplit les plus profonds recoins; ainsi dans l'orgue,
un même souffle se divise en plusieurs rangs de tuyaux,
et tous les jeux respirent.
Tout-à-coup, sous la forme d'un temple, comme une
vapeur qu'exhale la terre, s'élève un immense édifice, au
bruit d'une douce symphonie de voix et d'instruments
enchanteurs. Il est porté sur des pilastres et des colonnes
doriques, que couronne une architrave d'or; il n'y man-
que ni corniches, ni frises ornées de reliefs gravés en
bosse, et la voûte est d'or ciselé. Babylone et Memphis
n'égalèrent jamais une telle magnificence, ni dans les pa-
lais de leurs rois, ni dans les temples de leurs dieux
Bélus et Sérapis, lorsque l'Egypte et l'Assyrie rivalisaient
de luxe et de richesse.
La masse ascendante arrête et fixe sa majestueuse hau-
teur; soudain les portes s'ouvrent, et découvrent jusqu'au
fond l'immense enceinte du vaste édifice et toute l'étendue
de son pavé uni et brillant. Sous l'arc de la voûte, pen-
dent, par un merveilleux enchantement, plusieurs files
de lampes étoilées et de lustres étincelants, qui, nourris
de naphte et d'asphalte, versent des flots de lumière,
comme un firmament.
32 LE PARADIS PERDU.
La foule empressée entre et admire; les uns vantent
l'ouvrage, d'autres l'ouvrier. La main de cet architecte
s'était déjà signalée dans le ciel par la construction de
plusieurs palais flanqués de hautes tours, où des anges,
portant le sceptre, avaient leur résidence et siégeaient
comme des princes; le monarque suprême les éleva à ce
pouvoir et les chargea de gouverner, chacun dans sa hié-
rarchie, les milices brillantes.
Son nom ne fut point ignoré de l'ancienne Grèce, où
il eut des adorateurs. Dans la terre d'Ausonie on l'appela
Mulciber, et la fable a dit comment il fut précipité du
ciel, lorsque Jupiter en courroux le jeta par-dessus les
créneaux de cristal; du matin jusqu'au midi, il roula dans
l'espace, du midi jusqu'au soir d'un jour d'été; à l'heure
où le soleil se couche, il tomba du zénith, comme une
étoile qui se détache du firmament, dans Lemnos, île de
l'Egée. Ainsi on le rapporte, mais on se trompe : car il
était tombé bien longtemps auparavant, avec les bandes
rebelles. Que lui servit alors d'avoir élevé de hautes tours
dans le ciel? ses inventions ingénieuses ne purent le sau-
ver; Dieu le précipita, la tête en bas, et l'envoya, lui et
sa horde industrieuse, bâtir dans les enfers.
Cependant, par ordre du chef suprême, les hérauts
ailés, avec un appareil redoutable, proclament dans l'ar-
mée, au son des trompettes, qu'un conseil solennel va
s'ouvrir à Pandoemonium , la grande capitale de Satan et
de ses pairs ; ils appellent des rangs de chaque phalange,
de chaque régiment, ceux que désigne leur dignité ou le
choix du sultan. Us viennent aussitôt, avec leurs cortéges,
par centaines et par milliers; tous les abords sont obs-
trués; les portes et les larges parvis s'encombrent; mais
surtout la salle du conseil ; pourtant elle avait une im-
mense étendue, semblable à ce champ couvert, où de vail-
lants champions avaient coutume de chevaucher en armes
et de défier, devant le trône du soudan, la fleur de la che-
LIVRE I. 33
valerie païenne à combattre à mort ou à rompre une
lance. Là, fourmille une foule innombrable d'esprits;
leurs essaims se pressent sur la terre, obscurcissent l'air,
qui gémit sous les coups de leurs ailes bruyantes.
C'est ainsi qu'au printemps, lorsque le soleil entre dans
le Taureau, les abeilles répandent en grappes, autour de
la ruche, leur populeuse jeunesse; elles voltigent çà et là
parmi la fraîche rosée et les fleurs; ou, sur la planche
unie qui sert d'esplanade à leur citadelle de chaume, ré-
cemment parfumée de nectar, elles discourent et délibè-
rent sur les affaires de leur état; non moins épaisse four-
mille la multitude aérienne et le palais peut à peine la
contenir. Mais, à un signal donné, ô prodige! ces géants
de l'enfer, qui paraissaient surpasser en grandeur les fils
de la terre, à présent plus petits que les plus faibles nains,
s'entassent, sans nombre, dans un espace étroit. Ils res-
semblent à ce peuple de pygmées qui habite par-delà les
montagnes de l'Inde , ou encore à ces fées qu'à l'heure de
minuit, le berger en retard voit ou croit voir s'assem-
bler et s'ébattre à la lisière d'une forêt, ou au bord d'une
fontaine ; tandis que, au-dessus, pâle el tranquille sur son
char, la lune s'approche le plus près de la terre, pour
être témoin de leurs danses et de leurs jeux folâtres;
cependant une agréable musique charme l'oreille du ber-
ger : son coeur bat ù la fois de joie et de frayeur.
Ainsi, libres des entraves du corps, ces esprits réduisi-
rent à la plus petite forme leur taille gigantesque et furent
au large, malgré leur multitude, dans la salle de cette
cour infernale. Mais au loin dans l'intérieur, les grands
seigneurs, séraphins el chérubins, semblables à eux-
mêmes , conservent leur grandeur ordinaire. Réunis en
secret conclave, dans un lieu retiré, des milliers de ces
demi-dieux ont pris place sur des siéges d'or, sénat nom-
breux et complet. Après un court silence, on lut la semonce,
et la grande délibération commença.
3
34 LE PARADIS PERDU.
LIVRE II.
ARGUMENT.
La délibération commence ; Satan agite s'il faut hasarder encore une
bataille pour recouvrer le ciel ; quelques-uns en sont d'avis,
d'autres s'y opposent. Un troisième parti prévaut, celui que Satan
avait d'abord suggéré : il consiste à éclaircir la vérité de la pro-
phétie ou de la tradition du ciel, au sujet d'un nouveau monde et
d'une nouvelle espèce de créatures , semblables ou peu inférieures
aux anges, qui devaient être formées à peu près dans ce temps.
Leur embarras, pour savoir qui ils enverront à cette difficile re-
cherche. Satan , leur chef, se charge tout seul de ce voyage ; il
reçoit des honneurs et des applaudissements. Le conseil finit, les
Esprits se dispersent, et, suivant chacun leur inclination, s'occu-
pent à différents exercices , pour passer le temps , jusqu'au retour
de Satan. Celui-ci, dans son voyage , arrive aux portes de l'enfer,
il les trouve fermées ; qui siégeait là pour les garder ; par qui
elles furent enfin ouvertes. Satan aperçoit l'immense gouffre entre
l'enfer et le ciel; avec quelle difficulté il le traverse; le Chaos,
monarque de ces lieux, lui désigne sa route vers le monde qu'il
cherche.
Élevé sur un trône d'une magnificence royale, dont
l'éclat effaçait de beaucoup la richesse d'Ormus et de
l'Inde ou des contrées où le splendide Orient verse d'une
main opulente, sur ses rois barbares, une pluie de perles
et d'or, Satan siégeait en souverain : triste prééminence
où le porta son mérite. Du désespoir, élevé au-dessus de
toute espérance, il aspire encore plus haut; insatiable
d'une guerre qu'il poursuit vainement contre les cieux et
mal instruit par sa chute, il déploie en ces mots ses pensées
orgueilleuses :
LIVRE II. 35
Pouvoirs et Dominations, divinités du ciel! puis-
u'aucune profondeur ne peut retenir dans ses abimes
ne vigueur immortelle, quelles que soient l'oppression
t la chute, je ne regarde pas le ciel comme perdu,
Relevées de cet abaissement, des vertus célestes n'en
araîtront que plus glorieuses et plus redoutables : elles
trouvent en elles-mêmes de quoi les rassurer contre un
econd désastre. Un juste droit et les lois fixes du destin
n'ont d'abord fait votre chef; ensuite un choix libre de
otre part et ce que j'ai pu accomplir, avec quelque
mérite, dans les conseils ou dans les combats, m'ont
onfirmé dans ce rang suprême. Mais nos malheurs,
usqu'ici du moins, assez bien réparés, affermissent
ncore ce trône, que votre plein consentement m'ac-
orde et qu'on ne peut m'envier. Dans le ciel, le bon-
eur, les dignités peuvent attirer la jalousie d'un infé-
ieur. Mais ici, qui donc envierait celui que la plus haute
lace expose, de plus près, comme votre boulevard, aux
oups du Foudroyant, et le condamne à la plus grande
art des supplices éternels? Là où il n'y a point de bien
disputer, il ne saurait naître de dispute entre les
actions : nul, sûrement, ne réclamera la préséance dans
enfer; nul ne trouve sa part de maux trop petite, et d'un
égard ambitieux, n'en convoite une plus grande. Nous
vons donc pour nous l'avantage d'une plus grande
nion, d'une fidélité plus constante au drapeau, d'un
ccord plus parfait que dans l'armée de l'Éternel, et,
enant réclamer, aujourd'hui, notre juste héritage d'au-
refois, nous sommes plus sûrs de vaincre que si la
Victoire nous en assurait elle-même. Mais quelle voie
st la meilleure?la guerre ouverte ou les sourdes ruses?
C'est là ce qu'il nous faut débattre à présent. Celui qui
e sent capable de donner un avis peut parler. »
Satan se tut et, près de lui, Moloch, roi portant le
5.
56 LE PARADIS PERDU.
sceptre, se leva : Moloch, le plus fort, le plus furieux des
esprits qui combattirent clans le ciel ; son désespoir en-
flammait encore sa fureur. Sa prétention était d'être réputé
égal en forces à l'Éternel, et, plutôt que d'être moindre,
il eût renoncé à l'existence : ainsi affranchi du souci de
l'existence, il l'était de toute crainte. Il ne tenait aucun
compte ni de Dieu, ni de l'enfer, ni de pire que l'enfer;
et dans celte disposition, il prononça ses mots :
« Mon avis est pour la guerre ouverte! peu expert à
« la ruse, je ne me vante pas de savoir manier cette arme.
« Que ceux qui en ont besoin en usent, mais quand il sera
« besoin, non à présent. Eh quoi! tandis que nous serons
« là assis, concertant des mesures indignes de nous,
« faudra-t-il que des millions d'esprits, qui, debout, sous
« les armes, n'attendent que le signal de l'escalade,
« restent ici languissants et bannis de leur patrie? Fau-
« dra-t-il qu'ils acceptent pour leur demeure celle sombre
« et infâme caverne de la honte, prison du tyran qui ne
« règne que par nos lâches délais? Non. Armons-nous
« plutôt des flammes et des feux de l'enfer, et, tous à la
" la fois, escaladant les remparts du ciel, sachons nous
« frayer un chemin qu'aucune force ne puisse refermer ;
« faisons de nos propres tortures des armes invincibles
« contre l'auteur de ces tortures. Alors, pour répondre
« au bruit de son tonnerre tout-puissant, il entendra le
« tonnerre infernal; pour répondre à ses éclairs, il verra
« un feu noir et l'horreur lancés par nos mains, avec
« une rage égale, parmi ses anges; il verra son trône
« même enveloppé de flammes étranges et des flots de ce
« bitume infernal, tourment par lui-même inventé.
« Mais, dira-t-on, la route est difficile et raide; com-
« ment aller, à tire-d'aile, assaillir un ennemi aussi élevé?
« Ceux qui se l'imaginent peuvent se souvenir (si le breu-
« vage assoupissant de ce lac d'oubli ne les engourdit pas
LIVRE II. 37
« encore), que, de notre propre mouvement, nous nous
« élevons à notre siège natal : la descente et la chute sont
« contraires à notre nature. Dernièrement, lorsque le
« fier ennemi pendait sur notre arrière-garde rompue,
« insultant à notre défaite, et qu'il nous poursuivait à
« travers l'abîme, ne sentiez-vous pas avec quelle con-
« trainte, quel vol pénible nous descendions si bas? il
« nous est donc facile de remonter. On craint l'évène-
« ment: si nous provoquons de nouveau un plus fort
« que nous, sa colère cherchera quelque moyen plus
« affreux encore pour achever notre destruction, si tou-
« tefois on peut craindre, en enfer, d'être détruit davan-
« tage. Eh ! que peut-il donc y avoir de plus affreux que
« d'habiter ici, bannis de la félicité, condamnés dans ce
« gouffre abhorré, à la plénitude du malheur: clans ce
« gouffre, où les ardeurs d'un feu inextinguible doivent
« nous tourmenter sans ternie et sans espérance, nous
« misérables vassaux d'un tyran sans pitié, toujours dans
« l'attente de l'heure fatale où l'inexorable fouet de la
« torture nous appelle au châtiment? Plus détruits que
« nous le sommes, nous serions complètement anéantis ;
« il nous faudrait expirer. Que craignons-nous donc?
« Pourquoi balancerions-nous à allumer sa colère ? Qu'elle
« s'enflamme à son plus haut point, elle nous consumera
« entièrement, et la mort est préférable à une éternelle
« misère; ou, si notre substance est réellement divine et
« ne peut cesser d'être, nous ne saurions approcher davan-
« tage du néant, et nous avons la preuve que nous
« sommes toujours en état de troubler son ciel et de
« porter l'alarme, par des incursions perpétuelles, jus-
" qu'à son trône inaccessible; et, si ce n'est pas là une
« victoire, c'est du moins une vengeance. »
Il finit en fronçant les sourcils ; son regard annonçait
une vengeance désespérée, une guerre dangereuse pour
38 LE PARADIS PERDU.
tout autre que pour Dieu. De l'autre côté de l'enceinte, se
leva Bélial; sa contenance était plus gracieuse et plus
humaine. Le ciel n'avait point perdu de plus bel habitant,
il semblait créé pour la dignité et les grands exploits ;
mais eu lui tout était faux et vide, bien qu'une manne
céleste parût découler de ses lèvres, qu'il pût faire passer
la plus mauvaise raison pour fa meilleure, embrouiller et
déconcerter les desseins les plus mûrement arrêtés : ses
pensées étaient basses; habile pour le mal, timide et
paresseux pour les bonnes actions. Toutefois, il plaisait à
l'oreille, et, avec un accent persuasif, il commença ainsi :
« Moi aussi je serais pour la guerre ouverte, nobles
« pairs : car, en fait de haine, je ne reste point en arrière.
« Mais ce qui vient d'être allégué de plus fort, pour nous
« déterminer à une guerre immédiate, ne sert qu'à m'en
« détourner. Quel augure devons-nous tirer du succès,
« quand le plus brave de nos guerriers, se méfiant lui-
« même de son conseil et de sa bravoure, fonde son cou-
« rage sur le désespoir, et consent à périr, semble même
« ne viser qu'à ce but, pourvu qu'il se venge?
« Se venger! Et comment? Les tours du ciel sont rem-
« plies de gardes armés, qui rendent tout accès impos-
« sible; souvent les légions du Tout-Puissant campent sur
« les bords de l'abîme, ou, d'une aile obscure, explorent,
« en tout sens, le royaume de la nuit, sans craindre une
« surprise. Quand nous saurions nous frayer un chemin
« par la force, quand tout l'enfer se lèverait sur nos pas
« pour confondre, par l'épaisseur de ses ténèbres, la pure
« lumière des cieux, notre grand ennemi, tout incorrup-
« tible, demeurerait sur son trône, qu'aucune souillure
« ne peut atteindre. Sa substance éthérée, toujours in-
« tacte, aurait bientôt repoussé nos attaques et purgé le
« ciel du feu infernal, un moment victorieux.
« Ainsi repoussés, notre dernière espérance n'est qu'un
LIVRE II. 39
« ignoble désespoir : on veut que nous forcions notre
« puissant vainqueur à épuiser sur nous toute sa rage, à
« nous exterminer : nous devons mettre notre soin à
« n'être plus. Triste soin ! Qui de nous, malgré les peines
« qui nous accablent, voudrait perdre cette substance in-
« tellectuelle, ces pensées qui errent dans l'éternité, pour
« périr englouti, perdu dans les vastes entrailles de la
« nuit incréée, privé de sentiment et de mouvement?
« Mais, supposé que cet anéantissement fût un bien pour
« nous, notre vainqueur courroucé voudrait-il nous en
« gratifier, ou même le pourrait-il? Il est douteux qu'il
« le puisse, sûr qu'il ne le voudra jamais. Est-ce un être
« aussi prudent, qui épuiserait tout d'un coup les traits
« de sa colère? Pourrait-il bien, par faiblesse ou par
« inadvertance, donner à ses ennemis ce qu'ils désirent?
« Détruirait-il, dans sa fureur, ceux que sa fureur a
« sauvés de la destruction, afin de les punir éternelle-
« ment?
« Qui nous arrête donc, disent ceux qui conseillent la
« guerre? Nous sommes jugés, réservés, destinés à un
« éternel malheur; quoi que nous fassions que pouvons-
« nous souffrir de plus, que pouvons-nous souffrir de pis?
« Est-ce donc ce qu'il y a de pis que de siéger, de délibé-
« rer, d'être ainsi en armes? Rappelez-vous celte fuite pré-
« cipitée, où , vivement poursuivis et frappés du foudre
« terrible, nous suppliions l'abîme de nous abriter et que
« l'enfer nous paraissait un refuge contre ces blessures ;
« rappelez-vous le temps, où nous gisions, enchaînés, sur
« le lac brûlant : certes nous étions alors dans un bien
« pire état qu'aujourd'hui. Que serait-ce, si le souffle qui
« alluma ces horribles feux, ranimant sa rage, les ren-
« dait sept fois plus ardents et nous replongeait dans
« les flammes? si la vengeance, un instant assoupie, venait
« à se réveiller, armait de nouveau contre nous sa main
40 LE PARADIS PERDU.
« de foudres et d'éclairs ; si Dieu rouvrait tous les tré-
« sors de sa colère, si les voûtes infernales, croulant, ver-
" saient des torrents de feu, effroyables cataractes, sus-
« pendues sur nous et prêtes à tomber sur nos têtes?
« Que dis-je? peut-être, au moment que nous projetons
« ou conseillons une guerre glorieuse, une brûlante tem-
« pête va nous saisir : jouets et proie de tourbillons fu-
« rieux , nous serons lancés, cloués, chacun sur un roc
« aigu, ou plongés à jamais, enveloppés de chaînes, dans
« ce bouillant océan. Là , nous converserons avec nos
« soupirs éternels, sans répit, sans relâche, sans miséri-
« corde , pendant des siècles, dont la fin ne peut être es-
« pérée. C'est alors que notre état serait pire. Ainsi
« point de guerre ouverte ou cachée; ma voix vous
« exhorte à la rejeter également : que peut la force ou
« la ruse contre Dieu, ou qui peut tromper celui dont
« l'oeil voit tout d'un seul regard? De la hauteur des
« cieux, il s'aperçoit et rit de nos vains complots, non
« moins puissant à paralyser nos forces, qu'habile à dé-
« jouer nos ruses, à briser nos trames secrètes.
« Mais vivrons-nous ainsi avilis? La race du ciel res-
" tera-t-elle ainsi foulée aux pieds, ainsi bannie, con-
« damnée à porter ici ces chaînes, à souffrir ces tour-
« ments?... Oui : selon moi, mieux vaut supporter ce
« malheur que d'en provoquer un pire ; puisque c'est
« l'arrêt du destin, un décret tout-puissant, la loi du
« vainqueur, soumettons-nous. Notre force est la même
« pour souffrir que pour agir; la loi qui l'a ordonné
« ainsi n'est point injuste. Nous aurions fait ces ré-
« flexions, si nous avions été sages, avant d'entreprendre
« contre un si grand ennemi, une guerre dont le succès
« était si incertain. Je ris, quand je vois des guerriers,
« hardis et aventureux, à la lance, perdre courage dès
« qu'elle leur manque, et ne pouvoir endurer les suites de
LIVRE *II. 41
« leur audace, qu'ils ont dû prévoir, l'exil : la honte, les
« chaînes, les châtiment, en un mot la loi du vainqueur.
« Tel est, à présent, notre sort; si nous savons nous y
« soumettre et le supporter, notre ennemi suprême
« pourra avec le temps adoucir de beaucoup sa colère;
« peut-être même, si nous ne l'offensons plus, placé si
« loin de nous, et satisfait de la punition que nous au-
« rons subie, finira-t-il par ne plus penser à nous. Alors
« ces feux brûlants se ralentiront, dès que son souffle n'en
« rallumera plus les flammes; alors, notre essence, plus
« pure, surmontera ces pernicieuses vapeurs, ou, endurcie
« par l'habitude ne les sentira plus: ou bien encore, chan-
« geant, à la longue, de tempérament et de nature,
« s'acclimatant, pour ainsi dire, elle parviendra à se fami-
« liariser avec ces feux, dont l'ardeur brûlante ne lui
« causera plus désormais la moindre douleur. Celle horreur
« se changera en plaisir, cette obscurité en lumière. Je
« ne parle pas ici de l'espérance que peut nous apporter
« le vol éternel des jours à venir : des hasards, des chan-
« gements qui certes valent la peine d'être attendus.
" Notre condition présente, toute funeste qu'elle soit,
« peut être supportée; elle ne deviendra pas plus into-
« lérable, si nous ne nous attirons pas nous-même plus de
« malheurs. »
Ainsi Bélial, avec une éloquence couverte du manteau
de la raison , conseillait moins la paix qu'un ignoble
repos, qu'une lâche indolence. Après lui parla Mammon :
« Quel sera le but de notre guerre, si le parti de la
« guerre est déclaré le meilleur? Détrôner le Roi du ciel
« ou ressaisir les droits que nous avons perdus ? Détrô-
« ner le Roi du ciel ! Nous pourrons l'espérer, quand le
« destin immuable cédera aux caprices du hasard et que
« le chaos sera l'arbitre de cette grande querelle : le peu
« de fondement qu'il y a d'espérer le premier fait voir
42 LE PARADIS PERDU.
« la vanité du second : car est-il pour nous une place dans
« toute l'étendue des cieux, si nous ne renversons le Mo-
« narque suprême des cieux? Supposé même qu'il s'a-
« doucisse, qu'il public un pardon général, sur la pro-
« messe d'une nouvelle soumission : de quel oeil
« pourrons-nous demeurer en sa présence, ainsi humi-
« liés , et recevoir l'ordre strictement imposé de glorifier
« son trône en murmurant des hymnes, de chanter à sa
« divinité des alléluia forcés, tandis que lui, sur un
« trône, objet de notre envie, siégera en maître souve-
« rain ; tandis que son autel exhalera des parfums d'am-
« broisie et de fleurs, nos serviles offrandes ? Tel sera
« notre emploi dans le ciel, telles seront nos délices! Que
« cette éternité d'hommages ennuyeux doit être pénible à
« payer au tyran qu'on déleste !
« Cessons donc de poursuivre ce qu'il est impossible
" de ravir de force, ce qui, si l'on nous l'offrait, serait in-
« supportable, même dans le ciel, l'honneur d'un splen-
« dide vasselage. Mais cherchons plutôt notre bien en
« nous, et ne songeons qu'à vivre pour nous et par nous,
« dans ces profonds souterrains, libres, ne devant de
« compte à personne, préférant une dure indépendance
« au joug léger d'une pompe servile. Notre grandeur sera
« beaucoup plus éclatante, lorsque nous créerons de
« grandes choses avec de petites, lorsque nous ferons
« sortir l'utile du nuisible, la prospérité de l'infortune;
« lorsque nous saurons, quelque soit notre asile , lutter
« contre le mal et tirer le plaisir de la peine, par le tra-
« vail et la patience.
« Craignez-vous ce monde de profondes ténèbres? Eh!
« combien de fois le souverain Seigneur du ciel se plaît-il
« à résider parmi les nuages épais et sombres, sans obs-
« curcir sa gloire ! Il couvre son trône de la majesté des
« ténèbres, du sein desquelles rugit profondément la
LIVRE II. 43
« voix des orages et des tonnerres, assemblés de toute
« part. Le ciel alors paraît un enfer. Comme il imite
« notre obscurité, ne pouvons-nous pas, quand il nous
« plaira , imiter sa lumière ? Ce sol désert ne manque pas
« de trésors cachés : les diamants et l'or y abondent.
« Nous, de notre côté, nous ne manquons ni d'habileté ni
« d'art pour les transformer en prodiges de magnificence :
« et qu'est-ce que les palais du ciel peuvent étaler de plus
« pompeux? Qui sait même si nos supplices ne devien-
« dront pas avec le temps notre élément? Peut-être ces
« feux perçants seront un jour pour nous aussi doux
« qu'ils sont maintenant cruels ; notre nature se peut
« changer en la leur, ce qui doit éloigner de nous néces-
« sairement le sentiment de la souffrance. Tout nous in-
« vite à des conseils pacifiques et à l'établissement d'un or-
« dre stable : nous examinerons comment en sécurité nous
« pouvons adoucir nos misères présentes, eu égard à l'état
« et aux lieux où nous sommes. Renonçons entièrement
« à toute idée de guerre. Vous avez entendu mon avis. »
A peine eut-il cessé de parler, que toute l'assemblée
fut remplie d'un murmure semblable à celui qu'on entend,
quand les antres des rochers conservent le bourdonnement
des vents tumultueux, qui, pendant toute la nuit, ont
soulevé les mers; et que leur rauque cadence berce le
matelot harassé de veilles, dont la barque, après la tem-
pête, se trouve à l'ancre dans une baie rocailleuse : tel
fut l'applaudissement qu'on entendit, lorsque Mammon
cessa de parler; son avis pour la paix séduisit les suf-
frages; un nouveau champ de bataille leur paraissait plus
redoutable que l'enfer : tant la frayeur du tonnerre in-
fernal et de l'épée de Michel agissait encore sur eux !
Aussi bien, désiraient-ils de fonder, dans le monde infernal
un empire qui, sagement gouverné, s'élèverait, avec le
long progrès des temps, rival de l'empire du ciel.
44 LE PARADIS PERDU.
Belzébuth a pénétré leurs pensées. Belzébuth, après
Satan , tenait le premier rang; il se leva d'un air grave,
et, en se levant, il sembla une colonne de l'état; les soins
publics et la réflexion étaient profondément gravés sur
son front ; et sur son visage, majestueux encore, quoiqu'il
ne fût plus qu'une ruine, on lisait le conseil d'un prince.
Debout, avec une contenance sévère, il étale ses épaules
d'Atlas, capables de porter le poids des plus puissantes
monarchies; son regard commande à l'auditoire, et tandis
qu'il parle , il impose une attention calme comme la nuit,
ou comme le midi d'un jour d'été :
« Trônes et puissances impériales, enfants du ciel,
« vertus éthérées, si toutefois vous ne devez pas mainte-
« nant renoncer à ces titres, et, changeant de style, vous
« appeler princes de l'enfer: car le vote populaire incline
« à fixer ici nos demeures, à fonder ici un empire nou-
« veau; quel songe vous abuse! Croyez que le Roi du
« ciel, en nous mettant dans ce donjon, n'a point voulu
« nous donner un asile, où, loin de l'atteinte de son bras
« puissant, nous pussions vivre affranchis de sa juridic-
« tion suprême, et former une ligue nouvelle contre son
« trône; c'est un cachot où il veut nous retenir dans les
« chaînes, quoique si loin de lui, troupeau d'esclaves,
« courbés sous un joug inévitable. Quant à lui, soyez-en
« sûrs, dans la hauteur des cieux ou dans la profondeur
« de l'abîme, il régnera le premier et le dernier, il sera
« partout l'unique souverain, sans que nos révoltes aient
« pu lui enlever aucune partie de son empire. Son em-
« pire embrasse les enfers; il nous y gouverne avec un
« sceptre de fer, comme il gouverne avec un sceptre d'or
« les habitants du ciel.
« Que signifie donc ce conseil où nous délibérons s'il
« faut faire la guerre ou la paix? Nous nous étions déter-
« minés à la guerre , et nous avons été défaits avec une
LIVRE II. 45
« perte irréparable. Pour ce qui est de la paix, personne
« ne l'a offerte ni demandée : quelle autre paix le vain-
« queur pourrait-il accordera ses esclaves, que d'hor-
« ribles cachots, des coups non moins horribles, et les
« châtiments qu'inflige un caprice impitoyable? Et nous,
« quelle paix offrirons-nous en retour? Celle qui est en
« notre pouvoir, haine, hostilité, aversion inflexible, ven-
" geance tardive, mais vengeance qui consiste à complo-
« ter toujours, à chercher en secret comment nous empé-
« cherons le conquérant de recueillir les fruits de sa
« conquête ci de savourer la joie qu'il trouve dans nos
« supplices. L'occasion ne nous manquera pas; il n'est
« point nécessaire que, par une tentative périlleuse, nous
« envahissions le ciel, dont les hautes murailles ne redou-
" tent ni siége, ni assaut, ni embûches de la part de l'a-
" bîme.
« Ne pourrions-nous trouver quelque entreprise plus
« aisée? Si une ancienne et prophétique tradition du ciel
« n'est point mensongère, il est un lieu, un autre monde,
« heureux séjour d'une nouvelle créature , appelée
« l'homme. Nous ne sommes pas éloignés du temps où
« elle a dû être créée semblable à nous , moindre il est
« vrai en excellence et en pouvoir, mais plus favorisée de
« celui qui règne là-haut. Lui-même expliqua , parmi les
« dieux , sa volonté là-dessus, et la confirma par un ser-
« ment qui fit trembler toute la circonférence du ciel.
« C'est vers ce monde qu'il faut tourner toutes nos pen-
" sées : tâchons d'apprendre quelles créatures l'habitent,
« quelle est leur forme , leur substance, leur nature; en
« quoi consiste leur force ou leur faiblesse et s'il convient
« de les attaquer par l'artifice ou par la violence. Quoique
« les portes du ciel soient fermées et que le grand Mo-
« narque repose en sûreté, dans sa propre force, peut-
« être, ce monde nouveau, sans garde, sans barrière, sur
46 LE PARADIS PERDU.
« les confins les plus reculés de son empire, n'a-t-il pour
« défenseurs que ses frêles habitants. Une attaque sou-
« daine de ce côté peut ne pas rester sans succès , soit
« qu'avec le feu de l'enfer nous ravagions sa création tout
« entière, soit que nous nous en emparions comme de
« notre propre bien, pour en bannir les faibles posses-
« seurs, comme on nous a bannis des cieux. Ou , si nous
« ne les chassons pas , nous pourrons les attirer à notre
« parti, leur Dieu deviendra leur ennemi, et d'une main
« repentante brisera son propre ouvrage. Ce ne sera pas
« une vengeance vulgaire : nous troublerons la joie qu'il
« ressent de notre confusion, et notre joie naîtra de son
« trouble, lorsque ses enfants chéris, compagnons de
« notre chute et de nos souffrances, maudiront leur fra-
« gile existence, et pleureront leur bonheur flétri, flétri
« si tôt ! Voyez si celte entreprise mérite d'être tentée, ou
« si vous préférez de bâtir, accroupis ici, dans les té-
« nèbres, des empires chimériques. »
Tel fut l'avis diabolique que Belzébuth mit dans tout
son jour. Satan en avait conçu et expliqué déjà en partie
la première idée; quel autre, que l'auteur de tout mal,
pouvait imaginer un dessein d'une aussi profonde malice,
que celui de frapper le genre humain dans sa racine, d'en-
velopper la terre avec l'enfer, de les confondre dans les
mêmes horreurs, en haine du roi de la création ? Mais ces
efforts des anges rebelles ne serviront qu'à rehausser sa
gloire. Le hardi projet plut hautement aux Etats infer-
naux, et la joie brilla dans tous les yeux. On vola d'un
consentement unanime. Belzébuth reprit la parole :
« Vous avez bien jugé, synode de dieux, vous avez
« bien terminé ces longs débats ; vous avez résolu un des-
« sein, dont la grandeur répond à la vôtre; un dessein,
« qui, du plus profond de l'abîme, nous élèvera, encore
« une fois, en dépit du destin, plus près de notre an-
LIVRE II. 47
« cienne demeure; peut-être même, serons-nous en vue
« de ses brillantes frontières; et qui sait si de là, tirant
« avantage de la proximité, nous ne pourrons pas, par
« une incursion opportune, rentrer, les armes à la main,
« soit dans le lieu de notre origine, soit dans quelque
« zône tempérée, où nous vivrons tranquilles et visités
« par la belle lumière du ciel. Là, les brillants rayons de
« l'orient nous délivreront de celte obscurité; là, pour
« guérir les profondes cicatrices de nos corps, que ron-
« gent ces flammes dévorantes, un air pur et suave nous
« versera son baume rafraîchissant.
« Mais d'abord qui enverrons-nous à la recherche de
« ce nouveau monde? Qui jugerons-nous capable d'une
« telle entreprise? Qui voudra sonder, de ses pieds er-
« rants, l'abîme sombre, infini, sans fond? Qui pourra
« s'ouvrir un chemin sauvage à travers les ténèbres pal-
« pables? Qui pourra, s'élevant d'une aile infatigable,
« soutenir un vol assuré, au-dessus de ce gouffre abrupte
« et vaste, avant d'arriver à l'île fortunée? Quelle force,
« quel art pourra suffire? Comment s'évader furtivement
« et passer, sans être aperçu, à travers les sentinelles
« serrées, les postes multipliés des anges qui veillent à la
« ronde? C'est là qu'il faudra de la circonspection, et il
« ne nous en faut pas moins pour le choix que nous al-
« Ions faire : sur celui que nous chargerons de cette
« entreprise, reposera tout le poids de notre dernière es-
« pérance. »
A ces mots il s'assied, et l'attente lient son regard sus-
pendu sur l'assemblée : il attend qui d'entre eux se lèvera
pour appuyer, ou pour combattre, ou pour entreprendre
la périlleuse aventure, mais tous restent immobiles et
muets, pesant le danger dans de profondes réflexions ;
et chacun s'étonne de lire, dans la contenance des autres,
son propre découragement. Parmi la fleur et l'élite de
48 LE PARADIS PERDU.
ces guerriers, qui combattirent contre le ciel , il ne se
trouve personne assez hardi, pour demander ou accepter
seul le terrible voyage. Enfin Satan, qu'une gloire sans
égale porte au-dessus de ses compagnons, se lève lier et
calme, plein de la confiance de son haut mérite, et, du
ton qui sied aux souverains : « Noble race du ciel, troncs
« empyrés, si nous gardons le silence, ce n'est point que
« la crainte du péril nous ébranle; mais les difficultés
« nous étonnent, et ce n'est pas sans raison. La route est
« est longue d'ici aux champs de la lumière; notre prison
« est forte, celte horrible enceinte de l'eu nous entoure
« neuf fois de ses cercles dévorants, et des portes d'un
« diamant brûlant, soutenues par d'énormes barricades,
« ferment toute issue. Ces obstacles vaincus, si quelqu'un
« peut les vaincre, le vide le reçoit dans son gouffre hor-
« rible: nuit informe, royaume du néant, immense et tou-
« jours béant, où les germes de l'être meurent avortés, et
« qui menace d'un entier anéantissement le téméraire qui
« ne craindrait pas de s'y plonger. S'il échappe cependant,
« que voit-il? un monde étranger, des régions inconnues,
« de nouveaux dangers et toujours des issues difficiles.
« Néanmoins, ô mes nobles pairs, Satan ne serait pas
«digne de ce trône, de cette souveraineté impériale,
« environnée de splendeur, armée de pouvoir, si la peine
« ou la difficulté pouvait l'arrêter un instant, lorsqu'il
« s'agit d'une entreprise que vous avez jugée utile à l'état.
« Quoi! j'assumerais sur moi les dignités royales, je ne
« refuserais pas de régner, et je refuserais une aussi
« grande part de péril que d'honneur ? l'une et l'autre
« sont également dues à celui qui gouverne, d'autant plus
« dues qu'il est plus élevé au-dessus des autres.
« Allez donc, nobles Puissances, qui, même après votre
« chute, êtes encore la terreur des cieux, cherchez dans
«nos demeures, (tant qu'elle seront les nôtres) ce qui
LIVRE II. 49
" peut le mieux adoucir les souffrances présentes et rendre
" l'enfer plus supportable; s'il est des soins, s'il est des
« charmes pour suspendre, ou tromper, ou ralentir
« les tourments de ce malheureux séjour. Ne cessez de.
« veiller; vous avez un ennemi qui veille toujours, tandis
« que loin de vous, parcourant les rivages de la noire
« destruction, je vais chercher la délivrance commune.
« Cette entreprise, personne ne la partagera avec moi. »
A ces mots, le monarque se leva et prévint ainsi toute
réplique, de peur que, enhardis par son exemple, d'autres
chefs, dans l'assurance d'un refus, ne vinssent s'offrir
pour une mission qui les avait d'abord fait trembler: ces
offres refusées les rendaient ses rivaux dans l'opinion : ils
achetaient, à bon marché, la gloire que lui, Satan, devait
moissonner au travers de mille dangers; il leur défendit
donc de penser à le suivre, et le son de sa voix ne les
effraya pas moins que le voyage lui-même.
Tous se lèvent à la fois avec lui; le bruit qu'ils font,
on se levant, ressemble au roulement lointain du tonnerre.
Tous s'inclinent en passant devant leur général, avec une
vénération respectueuse, l'exaltent comme un Dieu, l'éga-
lent au roi suprême des cieux. Ils ne manquèrent pas
d'exprimer, dans leurs louanges, combien ils prisaient
celui qui, pour le salut commun, immolait le sien : les
esprits réprouvés n'ont point dépouillé tout sentiment de
vertu, de peur que les méchants ne puissent se vanter
sur la terre de ces actions spécieuses, qui n'ont d'autre
principe que la vaine gloire, ou l'ambition, colorée du
nom de zèle. Ainsi une lueur d'allégresse vint éclairer la
fin de ces sombres débats ; les démons se réjouirent dans
leur chef incomparable : de même, lorsque dorment les
vents du nord, les nues ténébreuses se répandent, du som-
met des montagnes, et versent sur les champs obscurcis la
neige ou la pluie; si par hasard, le brillant soleil, perçant
4*
50 LE PARADIS PERDU.
la nue de ses rayons, vient, d'un doux adieu, saluer la
nature, les campagnes reprennent la vie, les oiseaux renou-
vellent leurs chansons, et les brebis témoignent leur joie
par des bêlements qui font retentir les montagnes et les
vallées. Honte aux hommes! les démons, au milieu de*
tourments, vivent en bonne intelligence; de toutes les créa-
tures raisonnables, les hommes seuls ne peuvent s'en-
tendre, malgré le secours de la grâce divine; Dieu leur
proclame la paix et ils entretiennent entre eux la haine,
l'inimitié et les dissensions; ils se font des guerres
cruelles et dévastent la terre, pour se détruire les uns les
autres, comme si l'homme (ce qui devrait nous engager
à vivre dans l'union) n'avait point assez d'ennemis invisibles
qui veillent jour et nuit pour sa ruine.
Le conseil Stygien était dissous; les pairs infernaux se
retirèrent en ordre; au milieu d'eux, marchait leur grand
souverain, qui semblait seul l'antagoniste du ciel, non
moins que le formidable empereur des enfers : dans sa
pompe suprême, il voulait imiter la splendeur de l'Éternel.
Un globe de chérubins de feu l'entourait, avec de
brillants blasons et des armes effrayantes. On ordonna de
publier, au son royal des trompettes, la grande décision du
conseil ; tournés vers les quatre vents, quatre Chérubins
pressèrent, de leurs lèvres, le métal sonore , dont la voix
fut expliquée par celle des hérauts. Le profond abîme
l'entendit au loin, et de tous les coins de l'enfer, l'armée
renvoya de grands cris d'acclamation.
Alors, l'esprit plus à l'aise, et, en quelque sorte, relevé,
par une fausse et présomptueuse espérance, les puissances
infernales se débandent et suivent des roules différentes ;
chaque démon, d'un air irrésolu, marche à l'aventure,
où l'entraîne un secret instinct ou son triste choix, où il
espère le mieux faire trêve à l'agitation de ses pensées et
tromper les heures douloureuses jusqu'au retour du grand
LIVRE II. 51
chef. Les uns sur la plaine ou bien au haut des airs, se
défient au vol ou à la course, comme aux jeux Olympiques
ou dans les champs Pythiens; les autres domptent leurs
coursiers de feu, ou, d'une roue rapide, évitent adroite-
ment la borne : ceux-ci se rangent, s'alignent et se met-
tent en ordre de bataille. Telle est l'image de la guerre
qui paraît quelquefois dans le ciel, pour avertir des cités
orgueilleuses; des armées se précipitent aux batailles dans
les nuages; de chaque avant-garde, les cavaliers aériens
piquent en avant, lances baissées, et bientôt, les épaisses
légions se mêlent, d'un pôle à l'autre; la chaleur du
combat met en feu la vaste étendue du firmament.
D'autres, avec une rage plus furieuse que celle des
Titans, arrachent des rochers, se lancent des montagnes
et chevauchent montés sur de noirs tourbillons; à peine
l'enfer soutient-il cet horrible vacarme. Tel Alcide, reve-
nant vainqueur d'OEchalie, sentit l'effet de la robe em-
poisonnée : de douleur il déracina les pins de la Thessalie,
et, du sommet de l'OEta, il lança Lichas dans la mer
d'Eubée. Quelques-uns, d'humeur plus douce, retirés dans
une vallée silencieuse, chantent sur des harpes, avec des
notes angéliques, leurs exploits et le malheur de leur
chute que décida le sort des armes ; ils se plaignaient du
destin, qui soumet au hasard ou à la force le courage,
le noble amour de l'indépendance. La vanité dictait leurs
chants orgueilleux, mais l'harmonie ( pouvait-elle être
moins puissante dans un concert d'esprits immortels),
l'harmonie suspendait l'enfer et la foule ravie se pressait
pour l'entendre.
En discours plus doux encore, (car l'éloquence charme
l'âme; la musique, les sens), d'autres, assis à l'écart, sur
une montagne solitaire, s'entretiennent de pensées plus
élevées; abordant les plus sublimes questions, ils raison-
nent sur la providence, la prescience, la volonté et
4.
52 LE PARADIS PERDU.
le destin, destin immuable, volonté libre, prescience ab-
solue; ils s'égarent, ils se perdent, ils ne trouvent point
d'issue pour sortir de ces tortueux labyrinthes; ils argu-
mentent beaucoup du mal et du bien, de la félicité et de
la misère finale , de la passion et de l'apathie, de la gloire
et de la honte : vaine sagesse! fausse philosophie! qui
peut, néanmoins, par un agréable prestige, charmer un
moment leurs peines et leurs angoisses, exciter leur fal-
lacieuse espérance, ou armer leur coeur endurci d'une
patience opiniâtre, comme d'un triple acier.
Ceux-là, en escadrons et en grandes troupes, se répan-
dent au loin, explorateurs intrépides, cherchant à travers
ce monde sinistre si quelque climat ne leur offrirait pas
une plus douce retraite; ils dirigent leurs routes vers
quatre points différents, côtoyant les quatre grandes ri-
vières infernales, qui dégorgent dans le lac brûlant leurs
ondes lugubres : le Styx abhorré, fleuve de la haine mor-
telle; le triste Achéron qui, dans son lit profond , roule
le noir chagrin;le Cocyte, ainsi nommé des grandes la-
mentations qu'entendent ses ondes consistées; l'ardent
Phlégéton, qui traîne des torrents de feu, et dont les vagues
s'enflamment avec rage.
Loin de ces quatre rivières, dans un cours lent et silen-
cieux, le Léthé, fleuve d'oubli, déroule son liquide laby-
rinthe; quiconque boit de ses eaux perd aussitôt le sou-
venir de son premier état et le sentiment de son existence;
il oublie à la fois la joie et la douleur, le plaisir et la peine.
Au-delà de ce fleuve, s'étend un continent glacé, sombre
et sauvage, battu de continuelles tempêtes, d'ouragans,
de grêle affreuse , qui ne fond jamais sur la terre durcie,
mais s'entasse en monceaux et ressemble aux ruines d'un
ancien édifice. Tout le reste est couvert d'abimes de neige
et de glace, aussi profond que le lac' Serbonien, entre
Damiette et le vieux mont Casius, où des années entières

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