Le Parnasse moderne ou L'art poétique du XIXe siècle . Poème en quatre chants. Par un homme du monde

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Pillet aîné (Paris). 1830. 86 p. ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1830
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ou
L'ART POÉTIQUE
DU XIX* SIECLE.
POÈME EN QUATBE OHANl'S.
Jsiir tin /tot/v/te cm i/iortae.
A PARIS,
CÏIEZ PILLET AÎNÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIBE,
ÉDITEUR DO TOÏAOK AUTOUR DC MOSDE,
RUE DES GRANDS-AUGUSTIKS, N° 7.
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^ • 4 830.
LE,
PARNASSE MODERNE.
Se trouée aussi à Pais, chci
DENTU, LIBRAÏIIB, PALUS-ROYAL.
DELAUNAY, id. M.
W. L'IMPIUMEIUE nB-PILLET AISÉ,
rut dti Grindi«Au[csiini, a. j.
LE
IPâMàSSi STOBllWi
ou
L'ART POÉTIQUE
DU X[X' SIÈCLE.
POÈME EN QUATRE CHANTS.
A PARIS,
CHEZ PILLET AINE, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
ÉDITEUR. DU VOYAGE AUTOUR DU MONDE,
RUE DES GRANDS-AUGUSTIKS, N° 7.
1830.
AVANT-PROPOS.
.L'AUTEURa pensé qu'un ouvrage, qui, en offrant
l'histoire succincte des progrès que la littérature a
faits depuis le règne de Louis XIV, définirait di-
dacliqucmcnt les nouveaux genres dont elle s'est
enrichie , tendrait à établir d'une manière fixe la
différence qui existe entre les deux écoles rivales ,
ancienne et moderne, pourrait être de quelque
service au public actuel. L'art poétique du jour,
étendu jusque sur les ouvrages en prose, et com-
prenant tous les modes nouveaux dont l'art d'écrire
se compose aujourd'hui, est, à ce qu'il lui a sem-
blé , un ouvrage dont le besoin se fait, chaque jour,
sentir davantage. Le zèle des écrivains, chez qui
l'ambition d'innover et d'enchérir l'un sur l'autre
demande à être guidé dans son essor; le jugement
des lecteurs, dont l'enthousiasme est sans cesse ex-
cité par les nombreuses productions de l'esprit mo-
i) AVANT-PROPOS.
dernc ; demande à être éclairé sur les beautés même
qu'elles renferment, et veut un guide dans l'analyse
de leurs élémens, comme dans l'expression de son
propre sentiment à leur égard.
Il Art poétique de Boileau , auquel l'auteur est
cependant loin de refuser toute espèce de mérite,
est incomplet, et tout-à-fait au dessous de l'époque
actuelle : incomplet, en ce qu'il ne traite que des
ouvrages en vers et restreint la poésie au rythme
cadencé ; au dessous de l'époque, en ce que les
règles qu'il prescrit au poète ont trop de parcimo-
nie et d'exigence, et ne comprennent pas la moitié
du domaine de la poésie, tel qu'il s'est accru de nos
jours. Quant aux principes généraux sur lesquels il
base la conduite et fonde les sucer.> de l'écrivain,
non-seulement ils ne sont plus de saison, sous le
rapport de la carrière que l'homme de lettres a
maintenant à parcourir; mais ils sont encore abu-
sifs et erronnes sous le rapport des résultats qu'ils
auraient aujourd'hui, tant dans la fortune et les
succès d'un auteur, que dans l'opinion et sur la fa-
veur du public.
AYA"NT-l>ROPOS, iij
Néanmoins, on ne peut se le dissimuler, co'maî-
tre de l'ancien Parnasse a fait quelque bien en son
tems : il a fixé les idées et l'opinion du public sur
les productions littéraires du siècle où il écrivait; et
ses jugemens tout faits, brièvement et ingénieuse-
ment exprimés, eti constatant les défauts et consa-
crant les beautés qu'elles contenaient,' avaient dû
cire accueillis avec avidi'é par les lecteurs dont ils
interprétaient la pensée et prévenaient ou expri-
maient l'opinion.
C'est toujours ce qui arrive à la suite ou de la
création d'un art nouveau, ou des grandes produc-
tions dans un art connu, La critique les analyse ;
elle en fait ressortir les vices et les perfections. Si
elle est faite d'une manière concise, facile h retenir,
ses diverses observations se gravent dans la mémoire
du lecteur, et l'aident à apprécier avec plus de con-
naissance les beautés ou les fautes qu'il avait déjà
remarquées dans l'ouvrage, et lui en fait découvrir
d'autres qui lui étaient échappées.
C'est donc moins à ceux qui professent un art
qu'à ceux qui sont appelés à le juger que l'analyse
iV AVANT-PROPOS.
est utile cl rend service. La forme et le ton didac-
tique qu'elle prend ordinairement ne servent qu'à
donner plus de poids aux maximes qu'elle émet, et
plus de clarté aux préceptes qu'elle donne. Il Art
poétique n'a pas fait \\\\ poète, mais il a initié
le lecteur aux secrets de l'art de rimer, et lui a fait
évaluer le mérite des vers.
Tel est le but que se propose cet ouvrage. La lâ-
che est hardie sans doute; car il est assez difficile
d'ériger en principes une méthode qui professe n'en
admettre aucun, et de réduire en méthode un art
qui n'en veut pas avoir. Cependant il le faut pour
la gloire de l'art moderne, sans quoi il doit renon-
cer à ce nom : c'est l'analyse des ouvrages et la ré-
duction de leurs élémens en principes fixes et en
règles positives, qui seules déterminent un art et
en constituent le mérite.
Ne voyant donc personne entreprendre celte tâ-
che , l'auteur s'est dévoué ; et, sans considérer si elle
était au niveau ou au dessus de ses forces, il s'est
lancé dans la carrière, n'ayant en vue que les avan-
tages qui pourraient en résulter. En effet, une lit-
AVANT-PROPOS. Y
téralurc ambitieuse , qui, dans toutes ses branches,
s'est affranchie des liens que le goût et l'expérience
lui avaient imposés; vingt genres nouveaux qui s'y
sont introduits sans qu'on sache encore pourquoi
et comment ils y sont venus ; un public qui s'ignore
lui-môme , et dont le jugement est divisé en autant
de nuances distinctes qu'il compte de lecteurs ;
ceux-ci dont les suffrages sont partagés entre qua-
rante ou cinquante écrivains célèbres qui se les
disputent, au profit de leurs productions précipi-
tées ; le jugement des connaisseurs flottant incertain
entre les anciennes traditions et les nouvelles ; enfin
la vieille école , à laquelle se rattache toute la gloire
littéraire delà France, en guerre avec l'école mo-
derne, qui ne reconnaît aucun de ses droits, et
fonde ses succès sur le seul attrait de sa nouveauté ;
tel est l'état dans lequel est à présent l'art d'écrire,
et que ce poëmc a pour but de présenter sous tous
ses aspects.
Les lettres exerçant sur les moeurs, et celles-ci
réciproquement sur les lettres une influence mu-
tuelle , les unes se réfléchissent dans la peinture des
VJ AVANT-PROPOS.
autres, principalement à cette époque où la littéra-
ture n'agit pas seulement sur les habitudes de la
vie sociale, mais prend encore une part si active
dans la gestion des affaires publiques. Un ouvrage
de cette nature doit nécessairement présenter le ta-
bleau des moeurs actuelles prises à leur source. Ce
ne sont pas, comme on voit, les matériaux qui ont
manqué à l'auteur ; s'il est resté au-dessous de sa
tâche, ce n'est pas faute d'en avoir connu et envi-
sagé mûrement toute l'étendue. Mais un autre, plus
habile que lui, la tentera peut-êlrc après lui, et
son but ne sera pas tout-à-fait manqué.
Quoi qu'il en soit, il le répèle : ce qui constate et
consacre une innovation quelconque dans les scien-
ces et dans les arts, c'est l'analyse de ses produc-
tions , lorsqu'elles offrent à l'examen les moyens
d'en extraire un type et tous les élémens d'une mé-
thode dont la pratique est éprouvée par le succès
et consacrée par l'aveu des connaisseurs. Ainsi,
l'on ne croira sérieusement à la suprématie que l'é-
cole moderne assume, que lorsqu'il aura clé fait,
des ressorts qu'elle met en jeu, une critique raison-
AYANT-PROPOS. vij
née, qui mette le public à même de se rendre rai-
son des impressions qu'il en reçoit, et lorsqu'après
comparaison faite entre sa méthode et celle des let-
tres anciennes, l'avantage lui sera resté d'un com-
mun accord. C'est encore ce parallèle raisonne enlre
le faire des deux écoles rivales et la nature de leurs
succès, que ce poè'mc a pour but d'établir.
L'auteur s'est particulièrement attache à la défi-
'nition de tout ce dont il parle, car les acceptions
de circonstance dont s'empreignent les mois les
plus usités, en dénaturent tellement la signification
réelle, que sans ce soin préalable il n'est plus pos-
sible de s'entendre sur ricn.Du tems de Boileau,
il y avait des notions généralement reçues, des
idées fixes sur les bases de toute chose, ce qui dut
simplifier de beaucoup son travail dans Y Art poé-
tique. Mais aujourd'hui qu'il n'y a plus qu'un seul
principe admis dans tous les arts, principe, il est
vrai, qui comprend tout parce que personne n'y
comprend rien, c'est-à-dire la nature; l'analyse
didactique de l'art d'écrire est beaucoup plus com-
pliquée , sa réthorique étant toute à faire, et n'ayant
viij AVANT-PROPOS.
plus de points d'appui parmi les idées reçues. Il en,
sera de même en mathématiques, quand une fois
on aura contesté que deux et deux font quatre.
Le double titre est motivé par l'état ambigu dans
lequel est elle-même la poésie actuelle , son génie
étant en quelque sorte fondu dans la prose; et
celle-ci, par le nombre de ses productions autant
que par la célébrité des auteurs qui l'ont mise en
possession de la faveur exclusive du public , occu-
pant à elle seule les trois quarts du Parnasse mo-
derne, l'auteur a cru devoir donner à son poè'me
ce premier titre. Mais comme, d'un autre côté, il a
consacré spécialement à la poésie son quatrième
chant, celte partie de l'ouvrage nécessitait ou du
moins justifie son second litre, et il est d'autant
moins superflu, que l'auteur s'est, dans celle par-
tic, attaché à réfuter toutes les maximes de Y Alt
poétique de lïoileau. Là, comme il a suivi la même
carrière que cet arislarquc suranné, auquel il ne
reste plus, Dieu merci, que la réputation d'clre
un correct auteur, il a dû l'annoncer dans son ti~
tre; car, loin de redouter le parallèle entre la me-
AVANT-PROPOS. ix
thode qu'a fondée Y Art poétique ancien et celle
qu'établit le nouveau, l'auteur de celui-ci y ap-
pcllc expressément l'attention du lecteur, persuadé
qu'il n'hésitera pas à considérer l'école moderne
comme autant au-dessus de l'ancienne, qu'il espère
lui voir mellre son ouvrage au dessus de celui de
Despréaux, quoi qu'en puissent dire les partisans
de l'ancien régime poétique.
LE
PARNASSE MODERNE,
POËME EN QUATRE CHANTS.
CHANT PREMIER.
JE chante l'Hélicon, ce glorieux séjour
Où l'auréole attend les beaux esprits du jour.
Je le chante, non tel qu'on le peignit naguère,
Un mont inaccessible à l'effort du vulgaire,
Mais aisé, mais propice aux pas mal assurés;
Et tel qu'on croit descendre en montant ses degrés.
Musc, décris ce Un. d'à comment il profite,
Ce qu'il rapporte, imposa au peuple qui l'habite,
Et pour y parvenir montre quels sont enfin
La route la plus sûre et le plus court chemin.
O vous donc que séduit l'appât de cette gloire,
Vous tous qui courtisez les filles de mémoire,
12 LE PARNASSE MODERNE.
Au rang de leurs élus faites valoir vos droits.
N'étant pas les plus forts, soyez les plus adroits;
Et pour que la Fortune en ce concours vous serve
D'esprit moins que d'audace armez votre Minerve.
L'audace est du génie, ou passe au moins pour tel;
Et passer pour avoir est un avoir réel.
Alors que les talcns étaient, par la nature,
Dévolus seuls aux soins d'une austère culture,
Le travail et l'élude en goûtaient tout le fruit,
Et des chefs-d'oeuvre seuls, au Pinde, il était bruit.
Mais aujourd'hui que libre est l'entrée au Parnasse,
Que le moindre opuscule y donne aussitôt place,
Tous au banquet de gloire y pouvez avoir part :
La critique, chez nous, va de pair avec l'art.
Est un bon écrivain, qui tourne bien la phrase.
Admirable est celui qui d'ornemens l'écrase.
Sublime! est tout esprit à l'hyperbole enclin;
Immortel! tout ouvrage imprimé sur vélin ;
L'éclat du nom se juge à la grandeur des lettres
Qui par degré d'estime ont tant de millimètres;
Et les plus en crédit sont ceux qui, pour leur part,
Consomment le plus d'encre et d'étoffe à placard.
N'allez pas, toutefois, quelque appât qui vous tente
Do l'humeur du public en rien heurter la pente,
CHANT I. l3
Comme il règne, à son tour il veut être flatté:
Malheur h qui lui dit la moindre vérité.
Mais, parle-t-on débauche, obscénité grossière?
Alors c'est un enfant qu'on mène à la lisière.
Ainsi donc à son goût, si dépravé qu'il soit,
Immolez tout :1a palme à ce prix vous échoit.
Genre, sujet, méthode, et jusqu'au style même
Que tout en vos écrits ait la couleur qu'il aime.
C'est un enfant, vous dis-jc : et l'on n'en vient à bout
Qu'au moyen du hochet auquel il a pris goût.
S'endort-il aux discours où la pensée abonde?
Qu'il se réveille au bruit d'une oiseuse faconde.
Des émois sensuels le choc l'amuse-t-il?
Infiltrez dans ses nerfs votre Apollon subtil,
Qui de forme et d'aspect changeant comme Protée,
Au ibesoin vole ou nage ou rampe à sa portée.
K liez pas, à ce jeu, vous tuer, néanmoins:
Choisissez le travail qui vous coûte le moins.
Et qu'ensuite votre art ait pour unique étude
De plaire au connaisseur, moins qu'à la multitude.
L'un est froid et tardif à donner son aveu;
L'autre tient du volcan, son suffrage est de feu.
Que de feu soit aussi votre intérêt pour elle:
Légitime ou normande, épousez la querelle.
l4 LE PARNASSE MODERNE.
Un auteur populaire est l'oracle du jour,
Il régente la ville, il est craint à la cour,
Et fort de son renom, que triple son audace,
Des grands dont il se rit, du pouvoir qu'il menace,
Il reçoit, il accueille ou rejette à son gré
Les honneurs qu'on dénie au mérite ignoré.
Mais ce succès chanceux impose, à qui l'exploite,
L'auxiliaire emprunt d'une lactique adroite.
Au moindre bruit qui court ou de guerre ou de paix,
Assistez aux traités, présidez au congrès.
Qu'il ne se passe rien dç l'un à l'autre pôle,
Sans que vous n'y donniez un petit coup d'épaule.
Du joug des Musulmans sauvez le peuple grec,
Tenez ^Anglais en bride et le Russe en échec.
Ne laissez pas un roi maître de son royaume,
Qu'il n'ait reçu de vous ses pouvoirs, son diplôme;
Et mettez hors la loi tout prince assez osé
Pour nier en principe un droit par vous posé.
Toute attaque est licite en ce genre d'escrime.
Ce qu'on n'oserait dire impunément s'imprime.
Si le sarcasme échoue, employez les grands mots :
Le papier souffre tout, et la presse a bon dos.
A la fortune encor il est une autre route,
Car il y faut aller, messieurs, coûte qui coûte.
CHANT I. l5
Entre tous les partis dont le germe fatal
Agite et trouble encore notre état social;
Parmi les souvenirs dont la trace remonte
Anosdiscords civils, jours d'horreur et de honte!
Canonisez celui qui, parmi les lecteurs,
Rallie encore à soi le plus de sectateurs;
Et de ce culte usé, nouveau missionnaire,
Prêchez à demi-voix son dogme incendiaire,
Vous verrez aussitôt, âpre au fruit défendu,
Hors d haleine accourir le libraire éperdu,
Que réveille en sursaut une envie acharnée,
De voir chez lui saisir votre couvre incriminée.
C'est alors que pour vous, fière de votre choix,
Votre secte adoptive élèvera la voix;
Et qu'enfin votre nom, sa furtive espérance,
Se confondra parmi les noms chers à la France.
Mais ce prix qu'cnvîraientles plus nobles travaux
N'échoit pas au travail : il naît de l'à-propos.
Et cet insigne honneur que le hasard fait naître,
Une ode, un dityrambe, un pont neuf s'en rend maître.
L'heureux siècle! où, parmi les jeux et les hasards,
Sans culture fleurit la palme des beaux-arts!
Outre l'assentiment du parti qui vous prône,
Pour vous mieux affermir sur votre petit trône,
l6 LE PARNASSE MODERNE.
L'un, l'autre, vous prêtant un mutuel appui,
Dès qu'un de vous chancelle accourez tous à lui,
Prenez en main ses droits, haussez sa renommée
Aux yeux des magistrats, du peuple et de l'armée;
Témoignant par ce zèle, unanime entre vous,
Qu'en attaquer un seul c'est vous attaquer tous.
Si quelque esprit frondeur, quelque censeur morose
Contre cette tactique, où votre honneur repose,
Venait à s'élever, et du ton de Doileau
A vous crier : « Holà ! mes bons amis, tout beau ! »
Dès que son talent perce et décèle un faux frère,
En son germe étouffez ce fléau littéraire.
Ou de votre crédit cuirassez-vous si bien.
Que l'effort de ses dents sur vous ne puisse rien.
Faites mieux; et du Pinde obstruant le passage
Fermez-en l'avenue à tout nouveau visage.
Dès qu'il s'en présente un, ordonnez courir sus;
Décrétez le Parnasse en état de blocus.
Vous faut-il un renfort de troupe auxiliaire?
D'avance assurez-vous de la gent gazelière.
Race à vendre, et promise à qui mieux la paiera,
Libérale à défaut d'être engagée ultra.
En des temsdésastreux née au sein des orages,
L'intrigue et la cabale encor sont ses parages.
CHANT I.
l7
Mais de la politique aujourd'hui le trépié, '
Etant pour son ampleur trop étroit de moitié,
Sans consulter personne elle s'est faite, en titre,
Des lettres et des arts la souveraine arbitre,
Et si bien du public sait charmer les loisirs
Qu'il l'a commise aux soins de ses menus-plaisirs.
Aussitôtque paraît quelque nouvel ouvrage
Il est soumis d'abord à cet aréopage
Qui sans appel le juge; et, sur ce qu'il en dit,
Le public, son écho, le siffle ou l'applaudit;
En fait un des fleurons de sa littérature,
Ou le met à l'index aux salons de lecture.
Car ce corps, en pouvoir, surpasse Loyola,
Et jamais despotisme au sien ne s'égala.
Ainsi que sans avoir une montre en sa poche,
On ne sait comment l'heure ou s'enfuit ou s'approche,
Nous n'avons aujourd'hui de sentiment sur rien,
Qu'à l'aide d'un journal qui nous fait part du sien ;
Et ce frivole amas d'erreur et d'ignorance
Est l'oracle imprime des trois quarts de la France.
Vous sentez-vous du goût pour ce noble métier?
Si le coeur vous en dit, faites-vous gazetier.
Le droit de la critique est à qui veut le prendre,
Sans qu'il soit pour cela besoin de rien apprendre.
l8 LE PARNASSE MODERNE.
Qui conteste à présent ce qu'un gazetier dit?
Il a le verbe haut, donc il est érudit.
Voyez cet étourneau de quel air il s'arroge
Le droit quotidien de censure et d'éloge :
Du crédit son visa semble être le tarif,
Et la célébrité son domaine exclusif.
Du mérite d'autrui détracteur contumace,
Son ennemi jamais ne peut le voir en face.
Sous son initiale il s'est mis à couvert
Des chances du combat qu'il a lui-même ouvert.
Et seulement connu de son public intime,
Poursuivant sans danger sa carrière anonyme,
Du plaisir d'être craint il se repaît tout bas ;
Car, le connût-on bien, on ne le craindrait pas.
De son confrère au moins la méthode est plus franche :
Il prône tout le monde à charge de revanche.
Aussi de lui chacun dit-il à l'unisson :
« C'est un pauvre écrivain, mais un si bon garçon ! »
Plus que jamais alors en éloge il abonde,
Et s'étant assuré l'aveu de tout le monde,
Depuis qu'au Mont-Parnasse on vient en omnibus,
Il va suer sa prose à la cour de Phébus.
Son bagage n'est pas d'une valeur bien grande;
Et dans le fond contient beaucoup de contrebande.
CHANT I. ig
Mais on l'c~time au poids et non sur ce qu'il vaut.
Il fait un peu de bruit; c'est tout ce qu'il lui faut.
A quoi bon, pour si peu, chicaner ce brave homme?
Tout chemin mène au Pinde, aU fait, ainsi qu'à Rome.
Il en est uu pourtant qui, récemment frayé,
En abrège, dit-on, le trajet de moitié :
C'est d'être original, ou du moins le paraître,
En affectant un art qui n'ait point eu de maître.
Ainsi jeune écrivain, gloire étant au plus fou,
Jetez la plume au vent, allez sans savoir où,
Et libre en votre essor, vous moquant d'Aristote,
Pour Minerve eussiez-vous la Vénus hottentote,
D'Afrique ou d'Amérique apportez-nous du neuf.
Soyez l'aigle en son vol, et non pas dans son oeuf.
Souvent un jeune auteur, fr?is émoulu d'Horace,
A peur de s'égarer hors du chemin qu'il trace;
Et des sentiers battus faisant toujours'les siens,
Ne saurait faire un pas qu'étayé des anciens.
Soyez de votre tems : au siècle des lumières,
La pensée est sans frein, l'art n'a point de barrières. ;
J'aime à voir dans la plaine un cheval échappé,
Qui, s'étonnant soi-même au coup qu'il a frappé,
Fait jaillir en ses bonds la poussière et la vase.
Que dans tousses élans tel soit votre Pégase.
20 LE PARNASSE MODERNE.
Je hais ces écrivains dont le servile esprit»
Ne s'écartant jamais du but qu'il s'est prescrit,
A le suivre assidu, sans détour ni lacune,
L'atteint plutôt deux fois que de le manquer une;
Dont le goût n'admet rien qui ne soit en son lieu,
Donne à tout sa couleur, garde en tout un milieu :
Et dont le style clair comme une onde limpide,
Coule avec tant d'aisance et d'un cours si rapide,
Que de leur art exquis le magique pouvoir
Partout s'y fait sentir, jamais ne s'y fait voir.
Fuyez de ces auteurs la clarté monotone.
L'écrivain que j'admire est celui qui m'étonne;
Ce qu'on entend sans peine est fade au dernier point.
J'aime à chercher un sens dans ce qui n'en a point.
J'ai l'humeur, il est vrai, tant soit peu romanesque,
Il faut pour m'émouvoir être en tout gigantesque.
A mes sens engourdis que fait le naturel?
C'est l'être imaginaire et non l'être réel,
Dont la peinture, auteurs, en vos écrits m'enflamme.
L'amour est dans ma tête et non pas dans mon ame.
O toi, divin Rousseau, qui, dans la tienne un jour,
D'une race d'humains sans vice et sans détour,
Fis l'heureuse trouvaille; et comme elle angélique,
Lui donnas dans ton rêve un état politique,
CHANT I, 21
Que n'es-tu, parmi nous, témoin des beaux succès
Dont la réalité couronna tes essais.
Vous tous qu'inspire encor le démon publiciste,
Dû ce législateur suivez de près la piste ;
Et dans tous vos écrits jusqu'à satiété
Rabâchez droit, principe, honneur et liberté!
Qu'en ses chants l'épopée et que l'ode en,sa strophe,
Que tout, jusqu'aux fions fions, tranche du philosophe;
Pour qu'enfin à ce goût rien ne soit étranger,
Sucrez-en les bonbons du Fidèle Berger.
Nous n'estimons pas moins l'auteur qui nous étale
Et fait luire à nos yeux ses trésors de morale.
Moins on la trouve en soi plus on la cherche ailleurs.
Mais qui prête à railler n'aime point les railleurs.
Sur notre compte aussi, messieurs, point de satire.
Peuple d'anges, nos moeurs n'offrent que bien à dire:
Nous sommes tous parfaits, tous bons, tous généreux!
Qu'on nous laisse à nous seuls et nous serons heureux,
Voilà ce qu'il vous faut démontrer sans réplique ;
Et des lettres alors vive la république !
Ce n'est point que parfois, le coeur encore au vif
Piqué d'avoir perdu quelque emploi lucratif,
Un auteur en courroux ne puisse armer sa verve
Contre un injuste abus, qu'alors seul il observe.
a? LE PARNASSE MODERNE,
Mais il faut qu'au lecteur, l'àcreté de son fiel
Dénote qu'il écrit dans un but personnel.
Tous alors rassurés sur son motif hostile,
Nous applaudirons tous aux élans de sa bile,
. Au moindre événement qui vous chagrine Un peu,
Sonnez donc le tocsin, criez au meurtre! aii feu!
Pouf qu'en niasse alissitôt l'opinion publique
Se lève, et chasse ài| loin la mouche qui vous piqiie.
Puis, que votre libraire en prenne occasion
D'ouvrir en votre honneur une souscription.
Gilbert i l'infortuné ! dont l'ardeur légitime
Si jeune! en si beaux vers! tonna contre le crime,
D'un grand, alors puissant, s'était fait l'ennemi:
Il mourut dans sa fleur, sans avoir un ami.
Aujourd'hui que les grands n'ont plus rien que l'on craigne,
Que, hors l'abus d'écrire, aucun abus ne règne;
En imputer aux grands, en prêter aux pouvoir:
Le microscope en main, les montrer sans les voir ;
Tels sont le chemin sûr et la route commune
Qui mènent au crédit, ainsi qu'à la fortune,
Cet heureux changement opéré dans nos moeurs,
Vous ouvre encor la porte à de plus grands honneurs,
Au train dont vous allez, qui peut, au fait, répondre
Que le public enclin, instruit à tout confondre,
CHANT I. 2.1
Un beau jour, las de voir dans la société ,
Parmi les dons du sort dont on fait vanité,
Celui de la naissance, en toute monarchie,
Etre un premier chaînon de leur hiérarchie;
Et d'y voir à la queue être le bel esprit,
N'intervertira pas cet ordre qui l'aigrit?
Et pour venger vos droits de ce partage injuste,
Prêtant à l'art d'écrire un caractère auguste,
N'en fera pas un fief, un domaine, un état,
Et de chacun de vous un petit potentat?
On a vu de plus bas que vous n'êtes encore
Atteindre aux dignités que la pourpre décore.
La noblesse d'epée a régné sur les Francs.
La noblesse de robe, après elle, eut son tems.
Il est juste, à son tour, qu'à leur éclat posthume
Succède, et règne enfin la noblesse de plume!
A qui conviendrait mieux le souverain pouvoir",
Qu'à ceux qui font métier d'esprit et de savoir?
Sans que cet argument trop avant vous égare,
Que votre vanité, cependant, s'en empare;
Et pour en recueillir plus sûrement le fruit
Goutte à goutte en nos moeurs infiltrez-en l'esprit.
Pour cela, sans paraître y prétendre vous-même,
Des droits de l'écrivain faites-vous un saint thème,
24 LE PARNASSE MODERNE.
Où toujours sa personne et sa profession
Vous soient un double objet de vénération ;
Qu'il soit l'homme, en un mot, qu'a cherché Diogène,
Et dont chacun de vous offre le phénomène.
Que votre illustre corps sorte enfin de 1 oubli
Où sans respect l'état le tient enseveli.
Que l'on ne dise plus : « Messieurs les gens de lettres,
« Très-bons physiciens, exccllens géomètres,
» Et juges fort experts en science et beaux-arts,
» En politique sont des brouillons, des bavards,
> Grands faiseurs de discours, grands rêveurs de systèmes,
» Que par leurs actions ils démentent eux-mêmes.
» Témoin leur république, où, de leur propre aveu,
> Tout est envie, intrigue, hypocrisie et jeu.
«Témoin, leur cercle intime, et jusqu'à leur famille,
»Où loin que leur savoir, que leur sagesse y brille,
» Aux maris que l'on berne ils servent de patron,
« Et sont des quolibets la source et le plastron.
> Témoin jadis enfin Cicéron, ce grand homme ,
» Qui du triumvi t aurait pu sauver Rome,
» Si comme le corbeau, trop épris de son art,
» Il n'eût prêté l'oreille aux propos du renard. »
Mais qu'on dise au contraire, etqu'en chreuron répète:
« Si de tous les abus la réforme est complète.
. CHANT I. 25
» Si la perfection n'a plus de mécréant,
v Si notre siècle, au mieux, marche à pas de géant,
» C'est à vous, écrivains, que la gloire en est due. «
En effet, c'est par vous qu'à tous ses droits rendue,
La France en a doté nos amis les banquiers,
Financiers, usuriers, courtiers et boutiquiers.
Mais ne fléchissez point; no cédez pas un pouce
Des droits acquis par vous au parti qui vous pousse.
En cas que vienne un jour à vous perdre l'état,
Instituez d'avance un éditeur légat, .
Chargé de publier vos actes méritoires,
Vos anas, vos bons mots et petites histoires,
Sans omettre au recueil vos penchans et vos goûts,
Et tout ce qu'ils ont fait ou n'ont pas fait de vous,
Afin que, par ce legs, au coup qui la menace,
La France, indemnisée, ait de quoi faire face.
Non content de ce don promis à nos neveux,
Pour satisfaire aussi notre attente et nos yeux,
Avant que, sous ses lois, la mort ne vous enrôle,
Biographiez-vous l'un l'autre, à tour de rôle.
Et sous l'humble énoncé d'auteurs contemporains,
De ces croquis divers où vos traits sont empreints,
Côte à côte rangés par ordre alphabétique,
Formez un corps d'ouvrage, ornement de boutique;
26 LE PARNASSE MODERNE.
Panthéon provisoire, entrepôt d'knmortels,
Où parmi quelques-uns, dont les droits sont réels,
Maint autre qui ne fit qu'une chanson de table,
Ou qu'un petit roman eu prose détestable,
Transformé tout à coup en célèbre écrivain,
N'en ayant que le titre, en soit d'autant plus vain.
Qu'enfin, comme un banquet dont parle l'Evangile,
Les borgnes, les boiteux y viennent à la file.
Pour dernier coup de fouet à donner au public,
Et de votre nom faire un promontoire à pic,
Sur tous les murs vacans, au bruit de cent gazettes,
Annoncez, avant peu, de vos oeuvres complètes,
En quatre livraisons et huit in-octavo,
La grande édition! grand-vélin! super-beau!
Avec votre portrait, votre seing autographe,
Et le fac-similé de votre pataraphe.
Là, comme en une malle, où l'on range avec soin
Tout ce dont, en voyage, on peut avoir besoin ,
Entassez et bourrez, pour grossir le volume,
Jusques aux pâtés même issus de votre plume.
Cet embonpoint d'esprit capte l'oeil ignorant,
Qui, vous voyant si gros, vous répute pour grand.
Tout le prix d'un ouvrage est dans celui qu'il coûte,
Et c'est dans son format que sa valeur est toute.
CHANT I. 27
Or, le meilleur écrit coûte, au tarif nouveau,
In«douze les deux tiers d'un sot in«octavo.
Je conclus cet exorde, en invitant l'adepte
A peser cet avis et suivre le précepte :
Que tous les ans d'abord, en étrennes donné,
Son nom, des almanachs, soit l'ornement inné;
Que sans cesse on l'y voie, en lettres majuscules,
Pondre, multiplier ses petits opuscules.
Et que, comme une mite attachée à ses yeux,
Le lecteur qui le fuit le rencontre en tous lieux,
Plus importun encor qu'une implacable mouche
Qui harcelle l'oreille et dépite la bouche.
C'est un talent déjà que l'importunité,
Souvent seule elle mène à la célébrité.
Le roc, impénétrable à la vague orageuse,
S'ouvre à la goutte d'eau qui lentement le creuse.
Voulez-vous, en un mot, grands et petits auteurs,
Voir du Pinde pour vous s'aplanir les hauteurs?
Travaillez vos succès plutôt que vos ouvrages.
Captez la bienveillance et non pas les suffrages.
Hantez ces rendei-vous, courus des beaux esprits,
Où la critique est rare et l'encens à bas prix.
De tous les déjeuners savans et littéraires,
Soyez membres actifs ou membres honoraires.
28 LE PARNASSE MODERNE,
Déjeunez au Caveau, dînez au Cadran-Bleu,
Passez le jour à table et votre nuit au jeu.
De vos sens étendez le domaine et l'empire ;
Que leur culte absolu vous guide et vous inspire,
Leur instinct, aujourd'hui, tient le sceptre des arts,
Dont seul il fait briller le prisme à nos regards,
Les lettres ne sont plus qu'une arène futile,
Où l'agréable en tout l'emporte sur l'utile,
Et transfuges du goût, rebelles au travail,
Saris pudeur et sans frein, sous leur leste attirail,
Les neuf Soeurs, en dépit du beau nom qu'on leur donne,
Semblent, pour leur devise, avoir pris « courte et bonne. »
C'est au succès d'un jour, lorsqu'il est éclatant,
Que leur ambition modestement prétend.
Mais si, de ce côté, leur orgueil s'agenouille,
D'un autre il s'est enflé comme a fait la grenouille ;
Et dût-il en crever, s'est récemment épris
Du dessein d'asservir la terre aux beaux esprits.
La route qui jadis ne menait qu'au Parnasse,
Meneau conseil d'état, pour peu qu'on ait d'audace.
Pour peu que l'on soit vain, boutonné de laurier,
On s'y promène au bruit du port d'arme guerrier,
Et pour peu qu'on,ait faim d'alirhensplus solides, ,,
Le chemin est rempli .du fruit des Hespérides.
CHANT I. 5
Tels sont, en co moment, les coutumes, les us,
Et les lois en vigueur à la cour de Phébus.
Muse, reprends haleine; et poursuivant ta course,
Des trésors du Permesse indique-nous la source;
Du Pinde enseigne-nous les plus secrets détours;
Fais»nous voir ses beautés avec tous leurs atours,
FIS DU PHEMIER CUAXT.
30 LE PARNASSE MODERNE,
CIUNT DEUXIEME.
Un monstre, enfant des mers, est de ses bords sauvages,
Par un flux orageux, vomi sur nos rivages.
La plage en retentit d'épouvante et d'horreur,
Le peuple à son aspect est saisi de terreur.
Est-ce un dragon marin? est-ce un ailé reptile?
On ne sait : quadrupède, et poisson volatile,
11 a les pieds d'un cerf, les ailes d'un corbeau,
La tête d'une femme, et le corps d'un taureuu.
Sa queue en longs replis se ploie et se déploie.
Tour à tour il mugit, hurle, croasse, aboie;
De près, infect et sale, au loin, sa peau reluit,
Et son oeil, morne au jour, étincelle la nuit.
Cependant à l'effroi succède la surprise;
A son tour celle-ci se calme, ou se ravise :
On ne voit plus en lui que ce qu'il a d'humain.
Lui-même il s'apprivoise, et mange dans la main.
De badauds et d'oisifs, un monde alors l'entoure.
Il vit de coquillage : aussitôt on l'en bourre.
CHANT II. 3l
Les enfans, les vieillards, et les femmes surtout,
Rivalisent de zèle à contenter son goût.
On admire ses traits, on vante sa souplesse;
Il n'est bruit, en un mot, que de sa gentillesse.
Et de monstre qu'il est, qu'il a t'oujours été,
Il devient le Toutou de la société.
L'écrivain, le savant, l'homme d'état, l'artiste,
Tout le monde en est fou, jusqu'au naturaliste ,
Qui sèche à le décrire et sue à le nommer.
Bref, on s'assemble, on juge; et pour tout résumer,
L'animal est décrit d'espèce domestique,
Et d'accord unanime appelé romantique.
La mode avait sur lui jeté son dévolu,
On sait que son pouvoir est en France absolu.
Ce goût devient donc rage; et tout en toute chose
Doit être romantique, ou bien on perd sa cause.
Il n'est plus de salut qu'en ce babil nouveau,
Qui le parle, est soudain ouTibulle, ou Sapho.
La prose en fait son dieu : c'est la dixième muse,
Et comme un Ecossais la poésie en use.
Mais vous, dont l'esprit mâle, en son nerveux penser,
Etreint tous les succès qu'il lui plaît d'embrasser,
Et qui, jusqu'à cet art voulussiez-vous descendre,
Vous faites en idée un jeu de l'entreprendre,
32 LE PARNASSE MODERNE.
Détrompez-vous : cet art ne se prodigue point,
Si le ciel en naissant ne vous en a pas oint,
Si la nature en vous n'en a pas mis le germe,
En vain vous l'y plantez, il y meurt avant terme.
Libre et maître de soi-} de son repos ami,
Ne s'attristant qu'au mal, ne rêvant qu'endormi,
Votre esprit règne-t-il sur vos autres organes ?
Sortez du temple; allez, vous êtes des profanes!
Au contraire, êtes-vous pâle, maigre et chétifj
Avez-vous la toux sèche, et l'air plus mort que vif?
De vos émois la source est-elle enfin placée
Au sein des visions, dont vit votre pensée?
Et votre esprit en deuil, triste à dormir debout,
Comme à travers un crêpe envisagc-t-il tout?
Approchez : c'est pour vous que luit ce météore !
Parlez: de quel succès Youlez-vous qu'il vous dore?
Il n'est pas de vieux conte, absurde ou plein d'horreur,
Qui, bien romantisé, ne fasse encor fureur.
Mais c'est peu que le style en soit lugubre et sombre,
Que la mélancolie à chaque pas l'encombre,
De pompeux substantifs, gravement escortés
D'un adjectif ou deux, marchant à leurs côtés;
Pour fixer la faveur, il faut qu'il soit, en sus,
Un ramas d'incidens, sans ordre, et mal tissus;

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