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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Louis-Émile-Edmond Duranty

Le Pays des arts

LA STATUE DE M. DE MONTCEAUX

I

LES PRÉPARATIFS DE LA FÊTE

L’été de 1875 laissera de profonds souvenirs dans la ville de Dijeux.

Le grand soleil et le ciel bleu n’ont jamais été plus resplendissants au fond de ses rues, et ses clochers montaient au milieu de l’azur avec une sorte d’allégresse.

Le mois d’août mettait en fièvre cette ville si calme, aux rues ondulantes et blanches, gaiement teintées de verdure par les arbres de ses jardins. Un frémissement d’activité, une agitation de fourmilière laborieuse, un fourbissage général, le branle-bas d’une fête tenait tout le monde en mouvement. Dans la rue de la Sous-Préfecture, sur le Champ de Foire, sur la place de l’Église, on aurait pu compter de nombreux points noirs, bien plus nombreux qu’à toute autre époque de l’année et de toute autre année. Ces points noirs étaient des passants, des promeneurs fort affairés. La moindre ruelle sans pavés voyait les gens se remuer, aller de maison en maison. On secouait des couvertures, des toiles à matelas. De vieilles femmes balayaient la terre.

Dans les beaux quartiers, les servantes lavaient le bas des façades et nettoyaient les dalles de trottoirs qui s’étalaient devant les habitations importantes. Des volets, fermés de temps immémorial, s’ouvrirent, et le soleil put réjouir, au fond des chambres, les vieilles tentures rouges, bleues ou vertes enfin livrées à ses rayons.

Des troupeaux de bœufs et de moutons piétinèrent la nuit par les rues. Les cages de volaille arrivaient sans cesse sur des charrettes. L’air était plein de petites plumes et d’odeurs de viande. De grandes voitures carrées, bien fermées, portant l’enseigne de Duboir et Gle, traversaient la ville de part en part, émerveillant les habitants de Dijeux, qui rêvaient d’on ne sait quelles fabuleuses richesses entassées derrière les flancs soigneusement clos de ces voitures.

Les particuliers, aussi bien que les aubergistes, préparaient des logis et s’approvisionnaient de victuailles pour des gens qu’on attendait.

Une grande solennité s’approchait.On allait inaugurer, sur la grande place, la statue de M. de Montceaux, célèbre archéologue né à Dijeux.

Comme on travaillait encore au piédestal emprisonné derrière des planches sur la grande place, il avait fallu déposer la statue dans un refuge provisoire.

Bien des compétitions s’élevèrent pour offrir ce refuge à la municipalité. Mais grâce au père Chapelain, un des adjoints au maire, on choisit une ancienne chapelle romane servant de dépendance à l’auberge du Lion-Couronné, qui, malgré son humble titre d’auberge, était le meilleur hôtel de la ville.

Depuis deux mois, cette chapelle appartenait à la Société archéologique de Campestrie, qui venait de l’acheter à Bruchet, l’aubergiste du Lion-Couronné, sur les instances du père Chapelain, fort épris d’érudition. Aidé de M. de Morainville, président de la Société archéologique, l’adjoint démontra sans peine la municipalité qu’on causerait une vive satisfaction non seulement aux membres si distingués de cette Société, mais encore à tous les antiquaires de France, en leur confiant la garde de la statue.

La statue était donc là, enveloppée d’une large serge verte, sous la voûte de la petite chapelle romane. On devait l’œuvre au ciseau du bon sculpteur Dusablier, enfant du pays. On savait aussi que le gai poète Allasseur, au fond de son joli châlet de Brilly-le-Mahaut, travaillait de tout son esprit à une pièce de vers, qu’il débiterait de sa voix vibrante au moment où tomberait devant tous le voile qui cachait la statue de M. de Montceaux.

L’œuvre que Dusablier « armé d’un fer studieux, » selon l’expression d’un journal du département, avait exécutée, sortait directement de l’exposition des Beaux-Arts de Paris, et personne n’ignorait que l’artiste avait représenté M. de Montceaux en costume moderne, licence qui suscitait de nombreuses discussions esthétiques. Mais peu de Dijolois purent se rendre à Paris pendant l’exposition, et la curiosité fut surexcitée quand on apprit que la chapelle romane donnait asile à la statue. Bien des gens rôdèrent autour de l’auberge du Lion-Couronnê et câlinèrent Bruchet, l’aubergiste, pour qu’il les laissât entrer dans la chapelle et contempler seulement la toile verte, dont les plis revêtaient la statue d’une allure fantastique et mystérieuse.

 — La chapelle n’est plus à moi, elle appartient à la Société archéologique, répondait Bruchet ; et, ce disant, il ne pouvait s’empêcher de se frotter les mains.

Cependant, comme le règne de l’inégalité, parmi nous, n’est point encore fini, les personnages un peu huppés obtenaient de Bruchet la faveur, non seulement de contempler la serge verte, mais encore d’en soulever un instant le bord.

La fête était annoncée, attendue depuis un an. La ville, le département, la province y suspendaient leurs esprits, leurs efforts. Pour lui donner plus d’importance, on la faisait coïncider avec l’époque des fameuses illuminations de Dijeux, ces grandes mascarades en papiers transparents, célèbres dans le monde entier.

Il est difficile de se rendre compte du mouvement que peut causer une pareille fête en province ; l’armée, le clergé, toute l’administration y participent, les entrepreneurs de réjouissances publiques se mettent en branle, le commerce est dans l’émoi, les paysans tirent leurs beaux habits des armoires en comptant les bestiaux et les légumes qu’ils vont vendre ; des personnages étranges surgissent avec d’étranges industries ou de singuliers divertissements.

Dès que le jour de l’inauguration fut fixé, les pompiers fourbirent leurs casques et en époussetèrent les chenilles ; les orphéons et les fanfares commencèrent un tapage infernal, les uns dans la salle d’école à la mairie, les autres à la caserne de gendarmerie, ceux-là dans une grange, et leurs membres préparèrent les chapeaux tyroliens, les vestes à retroussis, les blouses galonnées et les diverses sortes de plumets qu’ils aiment à associer avec la musique. Les cloches sonnèrent sans répit aux sept clochers des quatre églises et des trois couvents de Dijeux, et le campanile de l’hospice se mit de la partie, car Mgr l’évêque de Guérigny devait bénir la statue et il avait convoqué presque tout son clergé, pour l’assister dans cette cérémonie. Aussi n’apercevait-on par la ville que soutanes et grands chapeaux ronds.

Certes, t’évêque de Guérigny et le maire de Dijeux curent beaucoup d’affairement à propos de cette solennité, mais la Société archéologique de Campestrie et surtout son président, M. de Morainville, ne portèrent pas une moindre charge. En effet, les érudits de toute la France furent convoqués ; tout un programme de questions à discuter, d’excursions savantes, fut préparé pour leur régal. Neuf membres de la Société annoncèrent qu’ils prononceraient des discours autour de la statue. On comptait sur la présence d’un ministre au moins, et les boutonnières bâillaient énergiquement après la décoration.

Quant à la jeunesse de la ville, elle s’occupait des cortèges illuminés, divisée en groupes qui se cachaient avec un mystère jaloux leurs conceptions et leurs pré paratifs ; mais les secrets n’étant jamais bien gardés, le bruit courait déjà qu’on aurait deux chars superbes, organisés, l’un par le fils Chapelain, l’autre par Paulin Baucharmais, qui était un des boute-en-train de Dijeux, un des jeunes gens qui, de toute la ville, s’amusaient le plus.

Huit jours à peu près séparaient encore du grand moment les habitants de Dijeux. Une après-midi, le père Chapelain, avec M. de Morainville, le président de la Société archéologique, apparaissant sous le portique à trois arcades de l’hôtel de ville, allaient en descendre le perron, lorsqu’ils firent un mouvement pour se rejeter en arrière.

Ils venaient d’apercevoir sur les marches quatre messieurs qui, depuis une demi-heure, semblaient flâner dans la cour, s’y promenaient de long en large, montaient ou descendaient de temps en temps le perron et d’autres fois s’arrêtaient derrière la grille de l’édifice pour examiner la place de l’Hôtel-de-Ville, ses quelques magasins et la banne en coutil rayé du café des Pompiers.

 — Encore ces gens ! murmura M. Chapelain avec humeur.

Et il rebroussa rapidement chemin, suivi de M. de Morainville.

Ils disparurent dans les profondeurs du portique, tandis que les messieurs, qui s’étaient avancés vivement vers eux, restaient un peu interdits de cette brusque retraite, puis se mettaient à gesticuler comme des êtres désespérés.

Le groupe se consulta, descendit tout d’un coup le perron à grandes enjambées, fila à pas précipités le long de la façade de l’édifice et disparut, à son tour, derrière les bâtiments d’école construits en aile, mais séparés de l’hôtel de ville par un passage.

Trois minutes après cette scène, une petite porte s’ouvrait dans la rue Chaude, où donne le fond du monument. L’adjoint et le président de la Société archéologique sortaient d’un air à la fois mystérieux et satisfait, en gens qui s’applaudissent de leur habileté à esquiver un ennui.

Mais aussitôt cet air riant se changea en une mine fort longue. Les quatre messieurs arrivèrent sur eux d’un bond en faisant de grands saluts. Leurs yeux brillaient de la joie d’avoir réussi le mouvement tournant, et les regards désolés que le père Chapelain et M. de Morainville jetaient sur la petite porte ne les inquiétaient plus. Ils tenaient leurs hommes et leur barrèrent résolûment le passage. L’adjoint était petit, assez gros, avec une forte tête toute blanche, et bien fier de ressembler à M. Thiers, selon ce que prétendaient ses administrés.

 — Nous n’avons pas voulu vous déranger, monsieur l’adjoint, pendant que vous étiez à la maison commune, dit l’un des messieurs avec les plus aimables et courtoises salutations de tête et de corps ; permettez-nous de saisir un de vos instants de loisir.

Le père Chapelain resta silencieux en pinçant les lèvres avec irritation.

 — Nous aurions encore le temps d’établir notre exposition de l’éclairage !

 — Mais, monsieur (je ne sais plus votre nom).... je ne...

 — Dugrelin, dit le monsieur.

 — M. Dugrelin, reprit t’adjoint, je n’ai rien à vous dire qu’on ne vous a déjà dit... permettez-moi... je suis avec M. le président de la Société archéologique, et nous avons beaucoup...

 — Justement, je suis heureux de rencontrer M. de Morainville, interrompit M. Dugrelin qui parlait avec une extrême volubilité ; nos propositions intéressent la science archéologique, dont il est un des plus éminents représentants. Notre exposition de l’éclairage engloberait naturellement les lampes antiques, si précieuses au point de vue historique et artistique...

M. de Morainville avait dressé l’oreille et fit un petit signe d’approbation vague.

 — J’ai dit à ces messieurs que la ville n’avait plus de fonds ; j’en ai autant à votre service, dit l’adjoint.

 — La fabrication des mèches de lampe est une des industries importantes de Dijeux, et M. Houlon ainsi que M. Bigeard en peuvent témoigner, reprit M. Dugrelin en désignant ses compagnons.

M. Houlon et M. Bigeard opinèrent du bonnet seulement. L’adjoint écarquilla les yeux et leva les bras au ciel. Il savait fort bien qu’il n’existait à Dijeux que deux fabricants de mèches, et ils étaient là devant ses yeux ! Encore étaient-ils parents !

 — Tout Paris répondra à notre appel, dit M. Dugrelin, et Dijeux verrait une magnifique exhibition. Quel effet le soir, monsieur l’adjoint, produiraient tous ces luminaires, de formes, de grandeurs, de systèmes divers ! Quel riche appoint à nos célèbres illuminations ! Avec quel intérêt les ménagères étudieraient l’éclairage au point de vue de l’économie, du confortable ! Quelle extension prendrait une exposition...

 — Qui commencerait par des feux de paille ! ne put s’empêcher de riposter le père Chapelain très agacé.

 — Ah ! monsieur l’adjoint, s’écria M. Dugrolin avec l’accent d’une âme blessée... Mon ami M. Malindre, qui est un organisateur hors ligne, qui a bien voulu me prêter le concours de...

 — Ses lumières ! dit avec exaspération le petit père Chapelain.

 — Et dont le nom est associé au succès de plusieurs des grandes expositions parisiennes, je puis le dire sans vanité, ajouta alors M. Malindre, personnage digne, à l’air un peu sévère.

 — Nous n’avons pas de fonds ! je vous le répète, s’écria l’adjoint en posant sa main sur la poitrine de M. Dugrelin, afin d’écarter celui-ci... Je ne puis rien, je le regrette beaucoup... Permettez-moi, continua-t-il d’un air suppliant, avec M. de Morainville nous avons beaucoup à faire...

MM. Houlon et Bigeard, de Dijeux, se tenaient silencieux, pleins de respect. L’adjoint pensa qu’il s’ouvrirait plus facilement passage de leur côté. En effet, ils se dérangèrent, tandis qu’il s’avançait un peu ; mais M. Dugrelin et M. Malindre, par un mouvement habile, formèrent de nouveau une barrière devant le pauvre adjoint.

 — Nous nous contenterions d’une subvention de deux mille francs, dit M. Malindre ; une légère rétribution perçue sur le public compenserait une partie de nos sacrifices.

 — Ce n’est pas possible ! Messieurs, pardon, je n’ai pas une minute ! répliqua M. Chapelain.

 — Une allocation de deux mille francs pour assurer une prospérité sans pareille à votre cité ! reprit M. Dugrelin ; qu’on ne puisse pas dire que Dijeux est ; une ville qui marchande son avenir !...

 — Nous sommes à sec... Pardon... On nous attend...

 — Au moins accordez-nous un terrain ! s’écria M. Malindre.

 — Prenez-en un, dit l’adjoint en haussant les épaules et en baissant la tête comme pour faire un trou.

 — Mais où ? demanda M. Malindre.

 — Où vous voudrez, répondit le père Chapelain qui le poussa enfin pour avoir la place libre et qui passa.

M. de Morainville profita de la brèche ainsi ouverte et passa à la suite du maire. Ils prirent réellement le trot pour n’être point rattrapés par leurs persécuteurs.

Derrière eux, les deux couples de faiseurs d’expositions se rejoignirent.

 — M. Chapelain fait preuve d’une singulière ignorance ou d’un parti pris suspect, dit Bigeard, en prétendant que l’industrie des mèches de lampe n’est pas une des plus importantes de notre cité. Ce n’est pas encourager des citoyens dévoués, qui ont consacré leurs ressources à créer cette industrie...

 — Il faut demander une salle, interrompit Dugrelin. Messieurs, je vous rejoins après déjeuner, et nous retournons chez M. Chapelain.

Dugrelin et Malindre restèrent ensemble et allèrent déjeuner à l’auberge du Lion-Couronné.

Les deux personnages avaient une physionomie de famille, une expression singulièrement rusée. De tenue soignée, gantés, ils devaient passer pour très sérieux. Malindre était plus Agé, plus grave, encore plus décent que l’autre ; on les eût pris pour deux cousins : la même profession développe les mêmes visages, ou attirent des tempéraments semblables. Ces deux messieurs étaient inventeurs et organisateurs d’expositions.

 — La campagne est mauvaise, en somme, dit Malindre ; Dijeux n’est pas une ville de ressources ; le maire et ses adjoints sont des esprits étroits.

 — Ce sont des imbéciles, reprit Dugrelin. Ce bon Bigeard et cet excellent Houlon, avec leurs mèches, nous fournissent le principe d’une très belle affaire pour la ville... Et Dieu sait que j’avais assez longtemps battu le pavé avant de trouver un joint et une idée. Celle-là prenait figure. M. de Morainville était touché au point sensible par les lampes antiques ; mais je n’ai pas eu assez de temps pour travailler le maire, qui eût été plus malléable que cet adjoint.

 — Les provinciaux ne comprennent pas encore les avantages des expositions spéciales, dit Malindre.

Pendant qu’ils causaient de la sorte, en se dirigeant vers le Lion-Couronné, le pauvre M. Chapelain n’était pas encore au bout de la rue Chaude, qu’il fut saisi au collet, ou à peu près, par un homme barbu et chevelu, à grand chapeau de feutre mou, en paletot sac fort rapé.

 — Eh bien ! monsieur l’adjoint, dit celui-là d’une voix forte et rude, continuez-vous à vouloir priver Dijeux du plus curieux spectacle des temps modernes. Je vous ai pourtant produit mes attestations !

Il secoua un paquet de papiers crasseux sous le nez du père Chapelain.

 — Les princes de la science ont déclaré que moi, Jean-Hubert Firoux, mécanicien et ancien employé des douanes, j’avais résolu le problème de la navigation aérienne, de la direction des ballons... Je n’ai pas suivi les errements de mes prédécesseurs qui ont cherché à reproduire les organes de l’oiseau et du poisson. Mon type, je l’ai cherché dans l’antiquité.

M. de Morainville, toujours sensible aux choses de l’antique, sans s’en douter, retint M. Chapelain, qui manœuvrait pour se dégager de l’étreinte du ballonnier Firoux.

 — Oui, reprit Firoux, mon type c’est Pégase, le cheval ailé... car c’est sous cette forme que les anciens avaient résolu le problème !...

M. de Morainville sourit. Le ballonnier crut à une disposition bienveillante.

 — Il n’est pas possible, continua-t-il, qu’une grande ville comme Dijeux n’ait pas 2,500 francs !

 — Ah ! rien ! pas un sou ! ! ! Pardon ! hurla M. Chapelain tout à fait exaspéré. Et se mettant à courir de ses petites jambes, il planta là le sieur Firoux.

Le ballonnier se raccrocha à la redingote de M. de Morainville, qui prenait son élan, lui aussi, et l’arrêta net.

 — Vous, monsieur, écoutez-moi, dit-il.

 — Mais, monsieur, cela ne me regarde pas...

 — Vous paraissez avoir compris mon idée.

 — Je n’y puis rien. Je n’appartiens pas à la municipalité.

 — Mais vous êtes influent, vous êtes un ami du maire. Liaez ces attestations !

 — Monsieur, on m’attend...

On cuisait dans la rue Chaude, car, inondée de soleil, elle méritait son nom. La face rouge du président de la Société archéologique ruisselait de gouttes de sueur.

 — Lisez ! dit Firoux en lui fourrant les papiers dans la main, il s’agit des intérêts de l’humanité...

M. Morainville eut une inspiration : il laissa tomber les papiers par terre, et il put se sauver pendant que Firoux se baissait pour les ramasser.

 — Ce sont des misérables ! s’écria le ballonnier en se donnant un grand coup de poing sur son chapeau, qui prit une forme étrange.

Le père Chapelain rentra dans sa maison, un vieil hôtel, avec un superbe jardin, situé rue des Escots. Il ferma à clé la porte de son cabinet de travail, et défendit d’introduire qui que ce fût auprès de lui.

Pendant ce temps, au fond du jardin, sous le plafond d’un grand kiosque rustique, se tenaient ses deux filles, Athénaïs et Ildegonde, et son fils Maximin, entourés d’un attirail extraordinaire de papiers de couleurs, de rubans, de fils de fer, de pots de colle, et très occupés à couper, assembler, plisser ces papiers d’après divers patrons. Maximin se plaçait de temps en temps au milieu d’une haute carcasse en fil de fer où ses sœurs ajustaient les papiers.

Les deux jeunes filles étaient pareillement habillées de peignoirs en toile bleue, garnis d’effilés blancs, et portaient de larges chapeaux de paille à la batelière, dont les rubans pendaient. Athénaïs, l’aînée, blonde, grasse, colorée, d’air réjoui, personne d’une vingtaine d’années ; l’autre, aux cheveux châtains, mince, de figure douce, âgée de dix-huit ans. Le frère, garçon de vingt-deux ans, avait l’air d’un dadais ; il ressemblait en lourd à Athénaïs ; ses gros yeux bleus, vides, n’indiquaient pas un esprit très vif.

Après de nombreux essais au milieu de la carcasse en fil de fer, qu’il transportait avec lui en marchant, Maximin quitta ses sœurs.

 — Recommandez bien aux ouvrières de laisser de l’espace, parce qu’un rien suffit pour mettre le feu ! leur dit-il en partant.

Après quelques pas, il revint :

 — On a encore vu Paulin rôder dans la petite ruelle, dit-il en désignant un long mur qui bordait le fond du jardin. Vous avez tort, cela déplait à mon père...

Les deux jeunes filles ne répondirent rien. Athénaïs pour couper du fil avec ses dents, baissa la tête, et de dessous son chapeau regarda Ildegonde.

 — Moi, ça m’est égal, reprit Maximin, je n’ai jamais été mal ni bien avec Paulin Baucharmais... Mais ça fera toutes sortes d’histoires désagréables avec mon père, qui l’a en grippe.

 — Tu trouves que c’est juste ? répliqua Athénaïs.

 — Je ne trouve rien. Je vous avertis encore une fois, voilà tout.

Athénaïs secoua la tête en manière de protestation. Maximin s’éloigna et les deux jeunes filles continuèrent à travailler.

Le bleu du ciel s’étendait par-dessus les arbres dont le soleil éclairait les verts foncés ou tendres ; quelques papillons voletaient d’une fleur à l’autre ; un joyeux bourdonnement d’insectes bruissait dans les touffes d’herbes et dans l’air ; la lumière pailletait le jardin entier où flottait une aromatique odeur de fruits.

 — J’ai un pressentiment, dit Athénaïs à sa sœur.

Laînée des demoiselles Chapelain avait une voix pleine, sonore, marquant un excellent tempérament de campagne, sain, solide.

 — Quel pressentiment ? demanda Ildegonde d’un timbre de voix plus fin, plus doux.

 — Mon père se frottait les mains en nous regardant, il y a deux jours, tu te le rappelles, et il nous a dit : Il va y avoir bientôt du nouveau.

 — Oui, à cause de la fêle !

 — Tu n’as pas oublié ce monsieur de Paris, M. d’Hervison, qui est venu l’année dernière, qui a habité chez le maire pendant quinze jours et que nous avons vu quatre ou cinq fois ?...

Non, reprit Ildegonde d’un air presque effrayé, ou très sérieux au moins.

 — Mon père, en causant avec ces messieurs, a répété assez souvent : d’Hervison viendra !

 — Je l’ai entendu.

 — Eh bien ! c’est là le nouveau dont il est question ; je le sens !

 — Tu ne faibliras pas, Athénaïs, s’écria la jeune fille avec un accent alarmé.

 — Non, non, sois tranquille.

Ils disent tous tant de mal de ce pauvre Paulin Ils sont si injustes...

Non, non, je ne faiblirai pas. Rien ne me séparera de Paulin ! reprit Athénaïs d’une manière solennelle.

Un sourire d’admiration, on aurait pu dire de reconnaissance, illumina le visage d’Ildegonde.

 — Je le lui dirai aujourd’hui même, quand il viendra, Continua Athénaïs.

 — Tu as un caractère si décidé que ce que tu voudras, tu le pourras.

 — J’espère bien le montrer !

Les ciseaux taillaient les papiers et les rubans avec un son aigu et grinçant, et les bras s’étendaient de toute la longueur des grandes aiguillées de fil. Lorsqu’un sujet grave occupe l’esprit de deux personnes qui causent, elles recommencent sans cesse les mêmes propos, sans s’en apercevoir, et deux heures s’écoulèrent avec rapidité pour les jeunes filles, tandis qu’elles reprenaient constamment leur thème.

Athénaïs regardait de temps en temps à sa montre :

 — Il a dit quatre heures et demie ! Encore dix minutes à attendre ! dit-elle.

Elles laissèrent leur ouvrage de côté et commencèrent à donner tous les signes d’agitation que provoque toujours l’attente. Les jeunes filles se levaient, se rasseyaient, rangaient de nouveau l’ouvrage déjà rangé.

 — Va donc voir si mon père est reparti pour la mairie ! dit Athénaïs à sa sœur.

Ildegonde se hâta à pas pressés vers la maison.

Athénaïs se promena lentement le long du mur qui s’élevait au fond du jardin, tendant l’oreille et le cou à des bruits qui ne se faisaient pas.

Ildegonde revint bientôt, un peu essoufflée :

 — Mon père est parti ! dit-elle.

 — Ouvrons la petite porte de la ruelle ! dit Athénaïs.

Elles se dirigèrent vers une étroite allée qui s’enfonçait sous un massif d’arbustes assez serré. Dans cette allée se voyait la petite porte avec une vieille serrure et de gros verrous tout rouillés. On n’avait qu’à lever une barre, tirer un verrou et l’on se trouvait dans la ruelle, claire, pleine de touffes d’herbes, d’arbustes, montant et descendant au cours d’un sol irrégulier ; ce passage où ne passait jamais rien ni personne, et qui séparait une quarantaine de propriétés, s’étranglait entre deux lignes de murs écaillés, dont la crête ébréchée portait une végétation détachée en dentelles ou en filaments sur le bleu du ciel.

Au moment où les jeunes filles allaient ouvrir la porte, elles entendirent le son assourdi d’un objet un peu lourd tombant sur la terre. Retournant la tête, elles virent rouler une pierre sur le bord de l’allée ; puis une seconde, enfin une autre encore.

 — Le voilà, le voilà ! dit vivement Athénaïs.

En un instant elles furent dans la ruelle.

Quelques lilas y formaient, au coin de la porte, un réduit bien masqué, où se tenait un jeune homme blond, au teint hâlé, fort comme un paysan, assez beau garçon, mais d’air et de physionomie vulgaires quoique ouverts. Il était vêtu tout de gris, avec une belle cravate groseille et de grosses breloques battant à son gilet, sentant le riche bourgeois campagnard qui vit dans l’indépendance, loin des salons.

 — Ah ! j’avais besoin de vous voir, Paulin, s’écria Athénaïs.

Il ouvrit ses bras à la jeune fille et l’embrassa sur les deux joues.

Athénaïs poussa alors sa sœur vers le jeune homme.

 — Embrassez-la aussi ; vous n’avez pas de meilleure amie qu’Ildegonde ! dit-elle.

Paulin Baucharmais embrassa aussi la sœur.

Par là Athénaïs se justifiait sans doute ingénieusement et pour ainsi dire délicatement de ces rendez-vous romanesques donnés contre la volonté de son père. C’était l’amitié, l’affection pure et réservée, accompagnée d’une sauvegarde, qui venait à ces rendez-vous, et non l’amour avide de se risquer, de s’abandonner au danger.

Dans bien des entreprises téméraires des jeunes filles, il y a plus d’innocence que les apparences ne le laisseraient jamais soupçonner.

Cependant Ildegonde commença les fonctions de sentinelle qu’elle était chargée d’exercer durant ces entrevues de la ruelle. Elle rentrait dans le jardin pour voir s’il ne s’y montrait point quelque personne sortant de la maison paternelle, puis elle revenait auprès des amoureux, et continuant ce va-et-vient, se penchait tantôt d’un côté de la porte, tantôt de l’autre, son visage tour à tour apparaissant vers la ruelle ou disparaissant vers le jardin.

 — Je vous ai apporté un cadeau, Athénaïs, dit joyeusement le jeune homme, il y a déjà quelque temps que je vous le destinais, mais on m’a fait attendre...

Et curieuse, impatiente, les yeux brillants, elle cherchait à deviner la nature de l’objet en le palpant avec ses doigts, tandis qu’elle défaisait l’enveloppe d’un petit paquet que le jeune homme lui avait remis. Athénaïs déchira un dernier papier de soie et vit un cachet en porphyre formé de deux mains unies...

 — Ah ! s’écria-t-elle, que c’est joli et de bon goût !

 — Ce sont vos deux mains ! dit Ildegonde.

Athénaïs tendit sa main à Paulin de manière qu’il imitât en la prenant la pose représentée par le cachet.

 — Unis ! malgré tout ? s’écria Paulin en serrant avec force la main de la jeune fille et en plongeant dans ses yeux des regards à demi inquiets, à demi triomphants.

 — Oh ! oui, je vous le promets, Paulin ! dit Athénaïs, je serai votre femme ou je ne serai celle d’aucun autre.

Et cette déclaration sonna nettement dans l’air, avec élan, de plein accent !

 — Ce soleil... ce beau temps... vous, Ahénaïz !... oh ! je suis heureux ! dit Paulin, ne sachant rien trouver que des mots entrecoupés pour exprimer mille sentiments dont il était plein.

 — Moi aussi, je suis heureuse ! dit la jeune fille en souriant...

 — Quel plaisir, Athénaïs, de vous conduire dans mon breack par une journée comme celle-ci, à la campagne... sous les arbres de la route qui nous toucheront la tête ; en voyant filer les peupliers à droite et à gauche..., avec l’air dans la figure, et au grand galop ! Et nous arriverons chez nous... à ma maison, à la nôtre... sur la côte de Carigny, d’où vous verrez toute la plaine, toute la ville et même le toit de votre maison d’ici, quand vous vous mettrez à la fenêtre de votre chambre... C’est un paradis que cette côte de Garigny avec ses haies, ses vergers, ses vignes, ses fleurs, ses sentiers, ses routes qui grimpent en lacet... Nous serons un bon ménage, Athénaïs, vous verrez ! Et nous aurons le pauvre Stop avec nous, ajouta-t-il ; car je n’amène plus mon chien, vous le voyez, puisque vous craignez qu’il ne soit pas discret !

 — Et c’est vrai. L’autre jour il a sauté après nous, dans la rue, et mon père était très en colère.

La jeune fille poussa un grand soupir. Ildegonde avait ressenti juste comme sa soeur, car elle lui fit écho par un autre grand soupir.

 — Eh bien ! qu’avez-vous toutes les deux ? Est-ce que quelque chose vous inquiète ? demanda vivement le jeune homme dont les yeux allaient de l’une à l’autre.

 — Non ! répondit Athénaïs d’un ton assez naturel pour lui donner le change.

 — Oui ! murmura Ildegonde en cachant sa tête derrière le montant de h porte, du côté du jardin.

 — Quoi, quoi donc ? s’écria Paulin Baucharmais.

 — Mon père est toujours mal disposé pour vous... dit Athénaïs d’un air affligé.

 — Si je savais comment changer ses dispositions !...

 — Nous espérons y parvenir toutes deux, reprit Athénaïs... Mais je vous l’ai promis, Paulin, rien ne nous séparera.

 — Vous me le jurez ?

— Oui !

 — J’ai besoin d’être rassuré... Votre père sera plus fort que vous...

 — Non, Paulin !

 — Partez, Paulin ! partez, cria Ildegonde, se tournant vers eux, voilà Rosalie qui descend dans le jardin et qui a l’air de nous appeler...

 — Le cachet est notre emblème, et nos mains seront plus difficiles à séparer que celles de porphyre, murmura Athénaïs avec émotion, en échappant aux bras du jeune homme.

La petite porte se referma sur les deux sœurs. De l’allée où elles marchaient, on voyait à travers les arbres a du massif tout ce qui se passait dans le jardin, mais du milieu du jardin on ne distinguait rien dans le massif.

Rosalie, la bonne, traversant les pelouses, faisait aller ses bras et appelait de toutes’ses forces :

 — Mesdemoiselles, mademoiselle Athénaïs, mademoiselle Ildegonde !

Les jeunes filles apparurent enfin d’un air tranquille et marchèrent à sa rencontre. La bonne précipita sa course et dès qu’elle les eut rejointes :

 — Madame la maire, madame de Luart est là avec le monsieur de Paris de l’année dernière ! Et monsieur n’est pas rentré ! dit-elle, affairée, mystérieuse, pressante, avec ce ton d’émoi qui communique le trouble à autrui.

Les deux sœurs se regardèrent et s’élancèrent vers la maison, sans bien se rendre compte de la pensée qui les entraînait.

Cependant, Paulin Baucharmais était parti par les rues de Dijeux, les mains dans ses poches, sifflant tout bas un air joyeux, ravi comme tout amoureux qui rapporte un serment et compte sur l’avenir ; son soleil intérieur doublait pour lui les étincellements de la journée.

Au coin de la rue Brabançon, un vieux bonhomme à habit vert, à pantalon noisette, au type doucereux et pincé, qu’on appelait M. Topin, un des méchants de Dijeux et qui connaissait tout le monde, l’arrêta :

 — Tiens, te voilà, mauvais sujet, dit-il. Tu viens encore de faire tes fredaines ?

 — Qui sait ?

 — Et toi, sais-tu la nouvelle ?

 — Quelle nouvelle ?

 — Le père Chapelain va marier Athénaïs avec un Parisien. C’est la mairesse, madame du Luart, qui me l’a dit.

 — Qu’est-ce que ça me fait ? dit Paulin en pâlissant et le gosier serré.

 — Eh bien, tu as une drôle de mine ! Qu’est-ce que tu veux ? Le père Chapelain n’a jamais pu te sentir.

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