Le Pélerinage d'Holy-Rood, ou le Récit et le rêve, par M. A. Pourret Des Gauds... 2e édition augmentée du procès fait à l'auteur

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G.-A. Dentu (Paris). 1832. In-8° , 102 p., portrait.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1832
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LE PÈLERINAGE
D'HOLY-ROOD,
OU
LE RECIT ET LE REVE.
EN VENTÉ
CHEZ LES MÊMES LIBEAIRES,
VIE DE HENRI DE FRANCE, ou recueil d'anecdotes sur ce jeune
prince depuis sa naissance jusqu'à ce jour, par M. Lefranc, au-
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livraisons par trimestre. Prix des 6 livraisons, 9 fr. et 10 fr. par
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progrès de la civilisation; ouvrage opposé aux Saint-Simoniens.
et à M. GUIZOT, par M. l'abbé JACQUES, in-8.0 2 fr. 50 c.
LYON, IMPRIMERIE DE THEODORE PITRAT.
LE PÈLERINAGE
D'HOLY-ROOD,
OU
LE RECIT ET LE REVE.
AVEC PORTRAIT ET PAC SIMILE.
SECONE EDITIO, AUGMENTEE DU PROCES FAIT A L'AUTEUR
Et de David éteint rallumer le flambeua
RACINE, Athalie, acte 1.
LYON,
THEODORE PIRAT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
Place de la Préfecture, n° 16.
PARIS ;
G.-A. DENTU , IMPRIMEUR-LIBRAIRE 5
Palais-Royal, galerie d'Orléans,
1832.
OBSERVATION PRELIMINAIRES.
Ce premier essai littéraire que, sans crainte ni pré-
tention, je livre à la critique d'un public généreux et
éclairé, aura du moins le mérite de l'à propos, et j'ose
ajouter avec assurance, celui de la vérité et de la sincé-
rite. Ma plume ni mon coeur ne furent jamais prostitués
par une lâche flatterie, et le malheur n'obtiendra jamais
de moi d'insultans dédains. Du reste, ceux qui me con-
naissent savent que ne pouvant reconnaître d'autre su-
périorité que celle du génie ou des vertus, plutôt impa-
tient de tout frein que servile adulateur, il est besoin' que
mon coeur soumette ma raison.
Depuis un an , et surtout, depuis que le premier écrivain
de notre siècle, l'idole de la. jeunesse française, se sur-
passant lui-même, a frappé des foudres de son éloquence
le gouvernement né de juillet et l'a laissé gisant dans
la poussière, tout le monde s'entretient de Henri V, s'inté-
resse à Henri V. Tous, oui tous les français, je n'en excepte
que ceux qui exploitent notre patrie comme une manu-
facture, voient avec douleur le vaisseau de l'état faisant eau
de toutes parts sur une mer courroucée; et le plus grand
nombre d'entre eux tournent, des regards d'espoir vers
cette Etoile du Nord,. encore obscurcie par d'épais nuages.
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Il est donc bien naturel que l'on désire connaître si l'au-
guste enfant répond toujours aux grandes espérances qu'il
fait concevoir, si le système d'éducation adopté pour lui,
peut en faire un grand Roi, si son ame imbue de géné-
reux principes, saura allier à la fermeté la bonté et le vrai
patriotisme.
Des mensonges, des calomnies sont habilement répan-
dus pour introduire la division et le découragement dans
le noble parti de la légitimité, ce parti généreux et natio-
nal, qui ne veut rien que de LA FRANCE ET POUR LA FRANCE.
On ne cesse de parler des intrigues et des manifestes
d'Holy-Rood. Une feuille périodique n'a pas rougi d'in-
sérer une prétendue correspondance datée d'Holy-Rood ,
pleine de faits erronés, de conversations ridicules, d'a-
necdotes sur plusieurs des fidèles serviteurs de la légiti-
mité exilée, et même sur le royal enfant que la France
peut un jour appeler à régner sur elle. Le correspondant
voudrait presque faire croire qu'il est admis dans la con-
fidence de Charles X, ou que l'exil lui-même est impuis-
sant pour garantir de la perfidie.
Plein d'incertitude, désireux de m'assurer par moi-
même si nos infortunés princes avaient mérité leur sort
désastreux, j'ai voulu voir face à face la légitimité. J'ai plei-
nement réussi ; et ce que mes yeux ont vu , ce que mes
oreilles ont entendu, voilà ce que je publie. Les motifs
que j'ai déduits plus haut, me forcent à entrer dans les
plus petits détails sur ce qui m'est connu de cette mal-
heureuse cour d'Holy-Rood, que l'on ne veut pas même
laisser dans l'oubli de l'exil..
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« Mais, disent tous les jours ces têtes carrées dont parle
le terrible champion de Henri V, ce nom se trouve dans
toutes les bouches, jeunes et vieux, écrivains renommés
ou inconnus, tous prêchent les droits de Henri V; ils ré-
péteront si souvent à la France qu'elle ne peut trouver
le bonheur et le repos que dans lui, qu'elle finira par le
rappeler d'une voix unanime : il est impossible de gouver-
ner avec une telle licence de la presse; il est impossible
de faire de la bonne administration. »
Ah ! vraiment, belle découverte que vous venez de faire !
invention bien neuve! Leministère Polignac ne s'exprimait
pas autrement ; ce n'était pas la peine de le renverser.
Mais, et j'ose me faire ici l'interprète de la jeunesse fran-
çaise de toutes les opinions, sans crainte d'en être désa-
. voué; nous avons la libertéde la presse, elle nous coûte
assez-cher, nous la voulons, nous l'aurons, nous la gar-
derons. Par ses égaremens, elle a précipité la France dans
l'abîme, il lui est réservé de l'en retirer par de plus sages
conseils; le jour où vous chercheriez à l'anéantir, mille
conspirations éclateraient contre vous. Je le sais, dans
le parti dont je me fais gloire de professer les opinions,
nous ne savons pas conspirer, nous avons trop peur de
déchirer le sein de la patrie. Cependant craignez de nous
pousser à bout. Vous autres vainqueurs., vous vous êtes
fait un assez beau partage ; à vous l'argent, les places, les
honneurs (1); à nous les vexations, la prison et les
amendes. Soit : vous avez conservé la devise d'un de nos
(1) Quelquefois aussi les charivaris.
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célèbres aïeux : Voe victis! Malheur aux vaincus ! Mais ,
laissez-nous la presse. Soyez même un peu plus avares...
de poursuites. Car aux hommes qui, comme moi, con-
fondent dans un amour égal la patrie et la légitimité, qui
s'attachent à une cause malheureuse et sacrée , par con-
viction, par sentiment, les persécutions peuvent bien leur
faire haïr davantage l'ordre de choses, je devrais dire le
désordre actuel ; niais les forcer au silence, jamais! Tous
les procureurs-généraux de la quasi-légitimité, rangés
en bataillon carré, les mains trempées dans l'encre jusqu'au
au coude , brandissant des réquisitoires plus pesans que la
massue d'Hercule, ne nous feraient point reculer d'un
pas.
Vous ne pouvez gouverner, administrer? Eh bien!
retirez-vous, fuyez, fuyez donc ! Aussi bien la France
commence à trouver qu'il y a assez long-tems que vous
pesez sur elle. Les gouvernans ne nous faudront jamais ;
nos affaires n'en iraient que mieux sans vous. Vous vous
étiez annoncés comme devant gouverner à bon marché ; le
nombre des sots qui est infini s'est laissé prendre à vos
belles paroles ; et vous dépensez provisoirement en un an,
ce qui suffirait à d'autres pour quatre ! On voit que vous
vous entendez en négoce : jamais plus effrontés brocan-
teurs ne surent mieux surfaire et duper leurs chalands.
Du reste, suivant le conseil qui m'a été donné par une
bouche auguste, je serai prudent. Je n'exciterai point au
renversement violent du gouvernement de fait, ni n'in-
sulterai à Louis-Philippe, Je laisse à ceux qui l'ont élevé
sur ie pavois, à couvrir de boue leur idole. D'ailleurs
c'est un Bourbon, et quoique des trembleurs pervers lui
aient conseillé de renier son nom et ses armes, sa bonté ,
sa faiblesse même, tout fait reconnaître sa noble origine.
Je dirai plus, si, ce qu'à Dieu ne plaise, le jeune reje-
ton de Saint-Louis venait à se flétrir sur sa tige, dans ces
frimats de l'Ecosse où les lis ne fleurissent pas; ou si un
déplorable accident teignait du sang le plus pur de la
France, ces murs où l'on m'a montré les traces noircies
du sang de Rizzio... Alors, Philippe serait légitimé sans
contredit; je serais le premier à conseiller à tous mes amis
de se réunir à lui, et de l'aider à faire le bien que , sans
doute, il veut procurer à la France. Oui, je conseillerais
à tous les Français de se réunir à lui, excepté moi... Assis
aux côtés de Henri V, j'ai partagé avec lui le pain amer de
l'exil : mes lèvres et mes mains ont pressé des mains sa-
crées qui ne porteront plus le sceptre, et des mains royales
qui, je l'espère et le désire, le porteront un jour pour le
bonheur de ma patrie ; il n'y aurait que honte et igno-
minie pour moi à passer sous d'autres drapeaux. Non,
cent fois non. Je me retirerais dans mon berceau natal,
où j'ai laisse tant d'objets chéris. J'ose croire que j'y em-
porterais un peu de cette estime que l'on ne refuse point
à celui qui, jeune encore, s'est franchement tracé une
ligne droite dont il ne veut jamais dévier, et qui s'est at-
taché à une cause belle mais malheureuse, par conscience
et conviction; je couvrirais d'un crêpe funèbre une lyre
sans nom, qui n'a encore célébré que des beautés simples
et inconnues, et je lui ferais résonner des accords lugubres
pour Henri V..., Mais écartons ces idées sinistres, som-
lires comme le ciel du Nord; il me reste encore des chants
de joie.
Je l'avouerai même : oui, tous ceux qui consacrent à
la défense de la légitimité leur sang ou leurs talens, ne
seraient que des radoteurs sentimentaux, si la France pos-
sédait une somme de bonheur supérieure ou seulement
égale à sa prospérité sous les deux règnes précédens. Au
lieu des émeutes, des révoltes d'ouvriers manquans de
pain, d'une détresse sans exemple, donnez-nous la même
sécurité, le même ordre que nos rois légitimes, et nous
nous tairons; nous oublierons votre origine bâtarde en
comptant vos bienfaits. Mais à toutes mes interpellations
se trouve pour réponse le mot terrible d'au noble ora-
teur :« Si vous le pouvez, si vous le pouvez. »
Que beaucoup de très-honnêtes gens, qui professent les
opinions royalistes, me permettent une observation vi-
goureuse, à moi qui porte mon coeur sur mes lèvres, et
qui suis prêt à sacrifier pour Henri V tout ce que j'ai de
jeunesse et de vie. Croient-elles, ces personnes à qui je
m'adresse , servir notre cause en se tenant dans l'ombre ,
en pensant bien tout bas, et n'osant rien dire tout haut ?
Non, certes; ce sont les caractères peureux et méticu-
leux qui laissent crouler les royaumes et triompher le
génie du mal. Dû honnête homme doit-il rougir de pen-
ser à haute voix?,.
Je ne parle point ici de ces ames sordides qui ont peine
de perdre un centime ou une goutte de sang, et qui osent
dire qu'elles sont royalistes, qu'elles désirent Henri V. Si
je cherchais à inspirer quelque élévation à des êtres pa-
LE
PELERINAGE D'HOLY-ROOD.
LIVRE PREMIER
LE RECIT.
Je ne sais de tout teins quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence,
RACINE.
L'IDÉE d'un voyage aux rives lointaines a tou-
jours souri à mon imagination aventureuse, à mon
ame avide de grandes sensations. Les voyages
donnent de l'expérience et des connaissances,
fortifient. et élèvent l'homme, lui apprennent à
mépriser la douleur, même la vie, à se conten-
ter de peu, et se suffire à lui-même. Mon projet
avait toujours été de visiter Rome ou l'Egypte,
dès que l'occasion s'en serait présentée. Les mo-
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numens de ces terres classiques sont certainement
beaux et dignes d'admiration ; mais il est pour moi
quelque chose de plus sublime, de plus imposant,
les ruines de la dynastie de saint Louis. Ce furent
ces nobles débris que je résolus de visiter.
Mon projet arrêté, pour éviter les caquets d'une
petite ville, et la surveillance inquiète d'un gou-
vernement faible et ombrageux, je parlai d'un
voyage à Paris, que je ne connaissais pas, et
peut-être à la mer, que non plus je n'avais jamais
vue.
Je pars, vers le commencement de novembre
1831, et je ne m'arrête dans la capitale que le
tems nécessaire, afin d'obtenir un passeport pour
l'Angleterre; remettant à mon retour la vue de
tant de beaux monumens, de tant de curiosités
qui font de cette capitale un séjour enchanteur.
Je n'eus cependant que trop le tems de remarquer
une détresse et une mendicité effrayantes. Rien
de mémorable jusqu'à Calais (I), si ce n'est qu'à
chaque halte, nous voyions sans faute arriver
deux gendarmes, avec les six misérables bouts
de galon dont la dernière révolution a orné leurs
(I) Je n'ose rien dire (il y en aurait trop ) sûr lès routes af-
freuses et le nombre de mendians. A Amiens, si le postillon avec
son fouet ne fût venu me délivrer, je restais en otage parmi cin-
quante à soixante malheureux. Des pauvres mourant de faim et
des gendarmes, voilà les résultats les plus clairs, les plus nets,
des fameuses promesses de juillet.
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chapeaux , et qui nous saluaient de la formule
ordinaire : Messieurs, vos passeports; vos passe-
ports, Messieurs. Le mien m'a été demandé au
moins dix fois dans soixante lieues: peu m'impor-
tait, il était parfaitement en règle, et signé par
M. Gisquet, lui-même, le grand négociateur des
fusils anglais auxquels il a eu l'honneur insigne
de donner son nom, fusils, par parenthèse, très-
mauvais et très-chers, qui ne serviront probable-
ment à rien, puisque le gouvernement se gardera
bien d'attaquer personne, et que personne au
monde ne pense à lui chercher noise. Et d'ailleurs
quel peuple audacieux ne tremblerait à l'idée de
se mesurer avec ceux qui naguère ont évacué la
Belgique, bombardé Lisbonne , enfoncé les por-
tes d'Ancône , exterminé quatre cents Bédouins,
et ont ainsi rempli l'univers et mille autres lieux,
de la TERREUR DE LEURS ARMES ?
A Calais, je profitai d'un dernier éclair du jour
qui s'éteignait, pour aller visiter le port, et jouir
de la vue de la mer. Que j'aime le coup-d'oeil de
l'Océan agité! Tout me plaît, sa couleur , son
bruissement, son immensité, sa fureur même!
tout inspire de profondes réflexions. Sur le bord
de l'un des bassins, j'aperçus un monument sim-
ple, avec des traces de dégradation ; sur le rivage
des traces pareilles existaient aussi. Briser, dé-
truire, perdre et dissiper, voilà les hauts faits de
la quasi-légitimité. Je demandai à un vieux ma-
I
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telot ce que signifiait cette colonne ; il me répond,
dit qu'elle avait été élevée lors de la rentrée de
Louis XVIII sur le territoire dit royaume. Je me
récriai avec indignation, et sans m'inquiéter si l'on
m'écoutait, sur l'infamie du procédé d'avoir brisé
les inscriptions et la trace en bronze du pied de ce
Roi, qui avait apporté la paix et la liberté à la
France. Le vieux bonhomme me répondit que'
dans l'effervescence des premiers jours de notre
mystification de 1830, on les avait enlevées, mais
qu'on s'en était repenti. Un grand moraliste a dit
que les femmes passent leur vie à mal faire et
à se repentir; on le dirait à plus juste titre des
Français. En rentrant à l'hôtel, j'écoutai avec avi-
dité; on parlait de Charles X et de Henri V. Un
des convives dit que peu de jours auparavant, il
avait eu l'honneur de voir à Edimbourg, Char-
les X et son auguste famille, et qu'il ne pensait
pas à revenir jamais en France. Et Henri V, in-
terrompit une jeune dame, qu'en dites-vous? Oh!
pour Henri, reprit l'interlocuteur, il est très-pos-
sible qu'il revienne; on aurait bien mieux fait de
ne jamais le laisser partir. La jeune dame reprit
avec vivacité : « Oui, nous en avons la douce con-
» fiance, il reviendra, nous le reverrons. » Il se
présente à moi une réflexion trop naturelle pour
que je ne m'y arrête pas. Elles aiment toutes, ou
presque toutes Henri, les dames françaises ou
anglaises; toutes le regrettent et le désirent. Une
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jeune mère, un enfant innocent : quelle femme
ne serait sensible à un pareil tableau?
Aucun bâtiment nepartant le lendemain direcr
tement pour Londres, impatient que j'étais de sa-
luer de hautes infortunes, je résolus, pour ne pas
perdre de tems, de traverser de Calais à Douvres,
et de continuer ensuite ma route par la voie de
terre.
Avant le jour, et avec des formalités insipides
et dispendieuses de passeport, de visite à la doua-
ne, de permis de s'embarquer, et force gendarmes
à l'entour, je mis le pied dans un paquebot dont
le commandant est anglais. La mer que j'avais
tant désiré voir, et que je reverrai toujours avec
plaisir, me traita comme une ancienne connais-
sance. Pendant que presque tous les passagers
étaient en proie à des nausées affreuses, elle n'exi-
gea de moi qu'un léger tribut, qui lui fut payé
avec le déjeuner dont je m'étais lesté le matin.Dans
moins de trois heures, nous touchâmes à la terre de
là vraie liberté, et tout à la fois de la plus fière
et de la plus opulente aristocratie. Là ni passe-
ports, ni soldats, ni gendarmes vous obsédant
de toutes parts. Après que mes effets eurent subi
une visite superficielle à la douane , une voiture
partait pour Londres, je m'y jetai.
Me voilà donc, au milieu de novembre, cou-
rant la poste dans un pays étranger, sans connaî-
tre un seul mot de la langue, n'ayant d'autre guide
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et d'autre boussole que le plus ardent désir devoir
des princes si cruellement calomniés, et ne sa-
chant pas même si cette faveur me serait accor-
dée. Je remarquai, avec étonnement et peine,
que la route était obstruée de barrières, et que
près de chacune, des colléctors sont placés pour
faire payer une taxe. Par ce moyen, il est vrai, il
n'y a que ceux qui détériorent les routes qui les
entretiennent; mais cet usage me paraît ignoble
et embarrassant. Il est heureusement inconnu dans
notre France qui se laisse trop souvent follement
éprendre pour les coutumes anglicanes. Je me
trouvai dans la capitale de la Grande-Bretagne
le samedi de bonne heure; on m'avait indiqué un
hôtel où l'on parlait français, je m'y fis condui-
re (1). J'avais eu soin de me munir, à Paris, de
guinées et de schellings ; et si j'ai un conseil sa-
lutaire à donner à ceux qui désirent parcourir ces
contrées, c'est de ne passer le détroit que l'escar-
cellehien garnie; tout y coûte deux et trois fois
plus qu'en France. Je séjournai à Londres le di-
manche.
Ah ! bone Deus! nos prétendus libéraux ne
cessent de nous vanter l'Angleterre, ses us et
coutumes, sa révolution de 1688 dont ils ont vou-
lu nous donner une seconde représentation que
nous payons bien cher aux histrions qui figurent;
[1] Hôtel Jaunays, Leioester'square.
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que ne nous parlent-ils aussi du religieux respect
que la nation anglaise professe pour ses jours fé-
riés ; qu'ils imitent son ardent amour pour le culte
et la monarchie. Dieu et le roi; Dieu sauve le
roi ! on voit cela inscrit partout. Magasins, théâ-
tres, cafés, jeux, rien n'est ouvert; les promena-
des sont désertes ; les temples seuls sont remplis,
et encore des personnages du plus haut rang. Un
étranger court le risque de mourir de faim et d'en-
nui, Tandis qu'en France... ah! certes, moi qui n'ai
pas l'avantage d'être dévot, moi, peut-être, le
plus étourdi de la bande légère de mon âge, je
rougis de l'immoralité dont on fait parade. Dans
ma pauvre patrie, il n'y a de désert que les égli-
ses. J'ai vu même, pendant plusieurs dimanches,
des ouvriers travaillant derrière les ignobles cloi-
sons qui offusquent le public parisien dans le beau
jardin des Tuileries. La religion n'est guère exa-
gérée à Paris ; j'ai cependant entendu blâmer tout
haut cette bravade., ce dédain prononcé pour un
jour de repos et de fête dans tous les cultes.
J'ai si grande hâte d'arriver à Edimbourg, que
je franchis d'un saut les quatre cents milles qui sé-
parent de Londres cette ville pittoresque. Des pri-
vations, des quiproquos, beaucoup d'ennui, de fati-
gue, de dépenses, voilà mes compagnons de voyage.
A Newcastle, ne pouvant supporter les mets for-
tement épicés du nord, je dînai avec trois pom-
mes de terre et un verre d'eau. Je dois dire ce-
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pendant que, dans le cours de maroute, j'ai
presque toujours trouvé quelqu'un pariant un peu
de français; notre fatigue si douce, si poétique,
ne peutmanquer dé devenir universelle. Près d'Er
dimbourg, je n'avais pour interprète qu'un jeune
étudiant en médecine à l'université de Glascow,
qui entendait assez mal le français ; je lui parlai
latin, puis grec; il ne connaissait pas mieux l'un
que l'autre , aussi résultait-il de notre conversar
tion les plus étranges coqs-à-1'âne. Qu'Esculape
lui donne de grands succès dans l'art de tuer, je
veux dire, de guérir les hommes! mais mon cher
compagnon de voyage n'étudiera jamais Hippo-
crate ni Celse dans l'original.
Pendant la route, j'avais eu beau demander si
l'on connaissait à Edimbourg un hôtel où l'on
parlât français , personne n'avait su m'en indi-
quer un, ce qui ne laissait pas de m'inquiéter
beaucoup. Enfin le troisième jour depuis notre
départ de Londres, après avoir traversé des
fleuves que la haute marée rend semblables à des
lacs, et côtoyé l'Océan pendant plusieurs lieues,
nous entrons dans Edimbourg, La voiture s'arrête
près de Black-Bull hôtel, Cathrine Street. Je
descends promptement, et m'adressant au pre-
mier gentleman que je trouvai sur le seuil de
la porte , je lui demandai si , dans cet hôtel,
on parlait ma langue. Pour toute réponse il dis-
paraît , et revient de suite avec une jeune per-
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sonne tout-à-fait gracieuse, qui me dit qu'elle
connaît un peu le français. Elle ajoute. aussitôt :
« Êtes-vous. un ami de le roi? » Oui certes,
répondis-je à cette question inattendue, je viens
de faire près de quatre cents lieues pour tâcher de
le voir, lui et son auguste famille. — Soyez donc
le bien-vertu , me répond ma charmante inter-
prète. Dès ce moment, je fus traité et soigné com-
me le fils de la maison (1). Me voilà donc tombé,
de prime-abord, dans une maison où j'avais pour
Interprètes deux aimables Ecossaises, et où je
trouvais toutes les aisances de la vie. J'en conçus
un augure favorable pour le but de mon voyage.
Je crois un peu à la fatalité : en fait de système,
celui-là en vaut bien un autre, ou pour mieux
dire , tous les calculs et raisonnemens humains ne
sont qu'erreurs , faussetés, vanités.
On pense que mes premières questions roulè-
rent sur Holy-Rood et ses infortunés hôtes. Le
ton respectueux et attendri dont on en parlait,
et les détails qui me furent donnés, ne pouvaient
(1) Puisque Miss Anna Thompson et son excellente cousine,
Miss Suzahna Steventon m'ont permis de les nommer, je leur
témoignerai ici de nouveau toute ma reconnaissance pour leurs at-
tentions délicates et leur affectueuse honnêteté à mon égard. Je
conseille de tout mon coeur à ceux qui voudront aller offrir quel-
ques consolations à d'augustes infortunés , de se rendre à cethô-
tel ; ils y trouveront tout ce qui peut convenir à des étrangers,
Quant aux espions et aux assassins, qu'ils n'aient carde de s'y
rendre; on n'y traite bien que les' amis de le roi.
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que me satisfaire beaucoup. Je ne dirai rien de l'an-
tique manoir des Stuarts, situé près de la montagne
Arthurs'seat, ni de la cité magnifiqne d'Edim-
bourg : les ouvrages de sir Walter-Scott et de.
lord Byron, qui sont entre les mains de tout le
monde, et la description qu'en a récemment don-
née un Français guidé par les mêmes sentimens
que moi, suffisent pour en faire connaître parfai-
tement la position et l'histoire.
Comme j'avais fort peu de recommandations
je n'en avais guère cherché : pour moi, deman-
der est un supplice], le nom'que je porte étant ho-
norable et sans tache, je résolus de me frayer une
route jusqu'aux augustes exilés, par une lettre, fi-
dèle et vive expression des sentimens qui m'ani-
ment, que je fis parvenir à un généreux Français,
noble compagnon de l'infortune, à qui un per-
sonnage d'un rang distingué m'avait conseillé
de m'adresser. Ma missive eut tout l'effet que je
pouvais en attendre : peu d'heures après, je re-
çus une réponse pleine d'honnêteté et de promes-
ses flatteuses. On m'y apprenait qu'incessamment
les portes du palais qui sert d'asyle à tant de mal-
heurs et de vertus, me seraient ouvertes.
Dans la matinée du lendemain de mon arrivée,
j' eus l'honneur de faire la précieuse connaissance de
M. le chevalier de Lavillatte, chargé, par la nature
de ses belles mais pénibles fonctions, de ne pas
perdre de vue, un seul instant, ni jour ni nuit,
21
monseigneur le duc de Bordeaux. La franchise
la gaité , le courage et l'énergie militaires sont
peints à grands traits sur sa belle physionomie. Je
l'accablai de questions sur le jeune Henri, sa
santé , le système d'éducation suivi à son égard,
et mille autres détails. M. de Lavillatte me ré-
pondit en substance :
« Que Henri V était élevé sans luxe, sans flatte-
rie ni mollesse, sans plats et lâches valets au-
tour de lui, et comme le fils d'un particulier; qu'on
cherchait à le prémunir et à l'endurcir contre les fati-
gues elles désagrémens de la vie; que tous ses amu-
semens étaient gymnastiques ou militaires; qu'onne
voulait en faire ni un moine ni un savant, mais un
homme franc, généreux, guerrier, aimant beaucoup
sa patrie. On l'accoutume à se coucher de bonne
heure et à se lever matin. Même au fort de l'hiver,
dès six heures, il prend une leçon d'armes, et y met
une adresse et une agilité étonnantes; des leçons
d'équitation, de dessin, d'histoire, de géographie,
et de tous les arts utiles ou agréables qu'un jeune
homme bien-né doit connaître, se succèdent sans
interruption autre que ses récréations après les
repas. On le trouve toujours d'un caractère jovial,
sans volonté, caprices, ai mauvaise humeur. Pres-
que tous les jours, il fait une promenade à pied
dans les montagnes voisines, même par le plus mau-
vais tems. Il me disait aussi, cet excellent homme,
que, lui de Lavillatte, était tellement pénétré de
22
la grandeur et de l'importance des devoirs que sa
charge et son affection lui imposent auprès de ce
tendre rejeton si précieux et qui promet tant, que
couchant dans le même appartement que le jeune
prince, il avait fini par prendre le sommeil si lé-
ger, que le moindre mouvement du royal enfant
le réveillait et le mettait sur pied; que du reste,
bien loin de lui remplir la tête d'idées d'ambition
et d'orgueil, qui ne pourraient que le rendre mal-
heureux, soit qu'il reste dans l'obscurité de la vie
privée, soit qu'accomplissant ses hautes destinées,
il ait le malheur de devenir roi (1), on cherche,
au contraire, à le rendre bon, sensible, et n'ho-
norant que le mérite et la capacité. Qu'enfin, ja-
mais élève n'avait mieux profité des instructions
qu'on lui donnait; et que tout portait à croire
qu'il n'oublierait jamais les leçons prises à l'école
de l'adversité. On avait eu d'abord l'intention de
le faire instruire à l'université publique d'Edim-
bourg; mais la crainte d'un assassinat, fondée sur
des avis sûrs, y avait fait renoncer (2).
Comme on le Verra par la suite de mon récit,
j'ai été à même de juger de la vérité et de la fidé-
lité de ce tableau.
(1) Paroles de Louis XVI dans son admirable testament.
(2) On nesaurait prendre trop de précautions pour sauver une
tête si chère : je siens de lire dans un voyage en Ecosse, récem-
ment publié, qu'un odieux assassin , à qui on donne le nom, vrai
Dans l'après-midi, je reçus l'invitation de me
rendre à quatre heures, au palais. d'Holy-Rood,
chez M. le général baron de Damas, gouverneur
de Henri V. A l'heure qui m'était fixée, je pris la
route du château, en ayant soin de me faire ac-
compagner pour la première fois. Mon coeur se
serra violemment en apercevant ces deux tours
parallèles, et noircies par le tems et les orages ,
cette porte basse au-dessus de laquelle sont en-
core sculptées les armes colossales des Stuarts,
avec leur superbe devise, qui ne leur a guère
porté bonheur [ nemo me impunè lacesset].
Deux factionnaires anglais protègent maintenant
la sécurité de trois générations de rois qui, na-
guère , avaient plusieurs milliers de Français dis-
posés à mourir pour eux avec joie. Je crus voir
un tombeau ou une prison.
Les appartemens intérieurs sont vastes et beaux.:
mais j'y remarquai l'absence totale du moindre
luxe : tout se ressent de la triste situation des
hôtes infortunés qui habitent Holy-Rood. Com-
ment auraient-ils du luxe et des superfluités, ces
princes qui manqueraient peut-être du nécessaire,
sans de généreux secours? Ils ont laissé aux mem-
bres de la famille Bonaparte la plus libre dispo-
ou faux, de Desrousseaux, tenait déjà le poignard sur le coeur du
duc de Bordeaux , lorsque ce second Louvel est tombé, crible
de coups par le courageux et dévoué de Lavillatte.
24
sition de leur fortune , bien ou mal acquise; ils
ont accablé d'apanages et de bienfaits la famille
d'Orléans ; et une grande partie de leurs propres
biens, de ceux de deux orphelins, est sous le poids
d'un infame sequestre. Leurs malheureux pension-
naires, leurs domestiques et leurs fournisseurs sont
réduits à la misère, au désespoir, au suicide,.. Je.
m'arrête, mon sang s'allume, je sortirais des bor-
nes de la modération et de la prudence que je me
suis toujours imposées.
Introduit dans le cabinet de M. le baron de
Damas, je fus reçut avec une simplicité sévère
mêlée d'une grande politesse. Comme mes inten-
tions étaient pures, mes réponses furent franches,
nullement embarrassées , et parurent satisfaire
pleinement M. de Damas, à qui je remis d'ailleurs
la lettre d'un éminent personnage. Il voulut bien
me promettre que je serais admis à l'honneur de
voir S. M. et toute son auguste famille, sans me
dire encore le moment. Satisfait de cette assurance,
voyant que mes peines ne seraient point infruc-
tueuses, ni mon voyage sans succès, je me levai
et pris congé du gouverneur du jeune Henri.
« Je vais vous reconduire » , me dit-il en passant
le premier. Je le remerciai, et le suivis en silence.
M. de Damas me fit traverser des appartemens
que je ne reconnus point, n'y ayant jamais passé;
et sans m'en prévenir, par un raffinement d'hon-
nêteté et de délicatesse dont je ne puis trop té-
25
moigner ma reconnaissance à M. le baron, il me
conduisait à l'appartement du jeune Henri. M. de
Damas ouvre une porte, et s'adressant au prince
que je n'apercevais point encore : « Monsei-
gneur, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter
un bon royaliste, un ami fidèle de votre famille. »
Je continuai toujours d'avancer, et je me trou-
vai ainsi tout-à-coup à deux pas du royal enfant,
qui était avec M. le comte de Maupas, son sous-
gouverneur, et M. le chevalier de Lavillatte que
je reconnus de suite. Je jetai des yeux avides
et stupéfaits sur le jeune Henri; la surprise, la
joie, mille sentimens, mille souvenirs tumultueux
de saint Louis et de Henri IV, me rendaient
muet; ce que j'éprouvai pendant quelques secon-
des peut se sentir, mais se définir, jamais. Enfin,
je mis un genou en terre, en m'écriant : « Mon
jeune roi !.... » je ne serai pas taxé de servilité,
je pense; je n'ai jamais fléchi le genou que devant
Dieu et Henri V.
Le jeune prince s'avançant précipitamment
vers moi, me présenta la main pour me relever,
avec toute la bonté et la vivacité de son âge; je
la pressai cette royale main, plusieurs fois sur
mes lèvres, et me relevai de suite. Pendant tout
le tems que je demeurai dans l'appartement de
S. A. R. mes yeux né pouvaient se détacher de
cette royale figure où tous les traits caractéristi-
ques des Bourbons sont empreints, comme pour
26
donner un démenti formel aux odieux calomnia-
teurs qui voudraient enlever au jeune Henri jus-
qu'au titre de fils de l'infortuné Berri. Sa physio-
nomie fraîche annonce la santé; tous ses mouve-
mens sont pleins de graces et de souplesse, tous
ses gestes vifs et animés; son nez aquilin est bien
proportionné, et ses lèvres, loin d'être pincées
comme celles de la sordidité et de l'avarice, sont
légèrement entr'ouvertes par le plus gracieux
sourire, celui de l'innocence, de la gaité, de la
santé.
Je l'avouerai, et cet aveu prouvera dit moins que
je suis un royaliste de bonne foi ; quoique mes
sentimens politiques soient invariables, et que
jamais on ne m'eût vu sous ces bannières blanc-
sale, véritable couleur de la quasi-légitimité (1),
si j'avais, dans Henri V, trouvé un enfant orgueil-
leux, méchant, capricieux, sans vigueur ni éner-
gie, promettant un mauvais roi ou un mauvais
citoyen, au sortir de mon entrevue, j'aurais repris
le chemin de la France, et l'on ne m'eût plus revu
dans ces parages lointains; jamais un mot en
faveur de Henri V ne serait tombé de ma plume,
j'aurais entièrement oublié qu'il est le rejeton de
saint Louis. Mais maintenant que je t'ai vu,
auguste et malheureux Henri, ta cause m'est dou-
blement sacrée ! Dispose à jamais de moi; je vou-
drais
[1] Châteaubriand, Du Bannissement des Bourbons
27
drais avoir à l'offrir, quoi ?.... la seule chose di-
gne de toi, le trône de France !....
Je m'aperçus bientôt que ses gouverneurs agis-
saient avec leur royal élève sans aucune étiquet-
te, même avec une douce sévérité. Monseigneur^
asseyez-vous; Monseigneur, restez; petit Sei-
gneur, où allez-vous ? Voilà les formules dont
on se sert à son égard (1); et le petit Seigneur
obéit sans observation, ni caprice. Cependant
je l'ai vu dans une occurrence soutenir chaude-
ment qu'il avait raison.. Il aura de la fermeté,
le jeune Henri. Qu'on ait bien soin de lui répé-
ter souvent, que s'il est bon de. s'attacher les
hommes par la douceur et les grâces, il n'est
pas mauvais de les retenir par la justice et la
crainte. Les tyrans meurent dans leur lit, et les
plus excellens princes tombent sous un fer meur-
trier. Il faut, je crois, que sous le manteau royal,
on aperçoive toujours un petit-bout de sabre. Ils
n'aiment rien tant que le sabre, les Français ; les
rois bourgeois sont toujours très-mal obéis par
eux.
Le costume du prince est de la même sim-
plicité que tout ce qui l'entoure : un chapeau
rond, une petite fraise à la Henri IV, un habit
de drap vert, des souliers légers qui entourent
un pied que pourrait envier une jolie femme, voilà
(1) On voit combien il est faux qu'il y ait à Holy-Rood trois
personnages qui exigent le titre de roi.
28
la toilette accoutumée de l'héritier du plus beau
trône du monde. M. de Lavillatte eut grand soin
de me faire observer de ne rien dire qui eût trait
au compliment : on dirait vraiment qu'une nou-
velle Andromaque, en partant veuve et déso-
lée, pour revoir les rivages paternels qu'elle avait
quittés sous de bien beaux auspices, a laissé pour
règle de conduite à ceux qui entourent Henri V,
ces maximes si pures :
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste,
Il est du sang des rois, mais il en est le reste,
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté;
Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été (1);
Français ! chers compatriotes, vous qui con-
servez dans vos coeurs la foi monarchique, soyez
franquilles, l'objet sacré de nos espérances est
confié à des mains sages, il prospérera.
Après que mes yeux se furent rassasiés de la
vue de cet adorable enfant, je lui dis entre autres
choses: « J'ose espérer que Monseigneur voudra
bien me donner une boucle de ses cheveux, et l'un
de ses portraits; ce seront des gagés sacrés et ché-
ris que j'emporterai avec bien de la joie. » Henri
me répondit avec sa vivacité accoutumée et son
léger grassaiement : « Oui, certainement; je n'ai
pour le moment point de cheveux coupés, mais
avant votre départ nous en aurons; je vous don-
[1] Racine, Andromaque,
29
nerai aussi mon portrait. — Je vais en cher-
cher un, dit M. de Damas, si Monseigneur veut
le permettre? — Mais, reprit le charmant
prince, je vais le chercher et l'offrir moi-même. »
Et aussitôt, courant légèrement vers son cabinet,
Henri en rapporta deux jolies silhouettes, où il
est représenté en archer écossais; Il eut la com-
plaisance de signer son beau nom sur l'enveloppe,
avec la date du jour où il me faisait l'honneur de
me les remettre. Je les serrai précieusement sur mon
coeur ; et craignant d'être importun; ou de faire
perdre au royal enfant quelques momens précieux
pour ses études, je saluai Monseigneur, et lui de-
mandai là permission de le revoir avant mon dé-
part. « Mais vous ne partez pas sitôt, me
repondit le prince; venez encore trois et quatre
fois, si vous le voulez. » Sur le seuil de la porte,
il ajouta : « Vous nous ferez aussi le plaisir de
déjeuner avec nous demain à midi. » Je promis
de me rendre à cet honneur avec empressement,-
j'adressai tous mes remercîmens à Monseigneur,
et me retirai, satisfait au suprême degré de la vue
et des bontés du jeune Henri, et bénissant mille
fois l'heureuse inspiration que j'avais eue d'en-
treprendre le pèlerinage d'Holy-Rood.
Dans l'intérêt de la vérité, je dois faire une
observation aux artistes fidèles qui consacrent
leurs talens à répandre en France des portraits-
de Henri V, très-bien accueilli!? et souvent très-
2
. 30
ressemblans : ils donnent au royal enfant une
physionomie triste et sombre ; on dirait en voyant
la plupart de ses portraits, que son auguste mère
vient de lui apprendre qu'il était orphelin avant
de naître, et roi tombé d'un trône sur lequel il
n'est jamais monté. On se garde bien de remplir
son ame tendre d'aussi cruelles images; elles ne
serviraient qu'à lui faire haïr la France qui répu-
die toute solidarité avec les bourreaux de Louis
XVI, et l'assassin de l'infortuné Berri. Ses insti-
tuteurs ne lui inspirent de l'aversion que pour les
vices, les courtisans et les intrigans sans talens,
qui perdraient dix royaumes. Les traits du jeune
Henri ne présentent d'autre expression que celle
de l'innocence, de la vivacité et de la bonté.
Pendant la nuit qui suivit cette première en-
trevue, dont le souvenir est ineffaçable pour moi,
il me fut impossible de fermer les yeux. Je pen-
sais à Henri V et aux infortunes poussées à leur
dernier période des hôtes d'Holy-Rood, surtout
à celles de Mad. la Dauphine. On dirait que leurs
amis et leurs ennemis avaient fait un compromis
pour les perdre; on dirait que la fortune veut faire
expier aux nobles débris des Bourbons les fa-
veurs dont elle a comblé leurs glorieux ancê-
tres.
Le lendemain; quelques instans avant midi,
j'eus le plaisir devoir à mon hôtel, M. le cheva-
lier de Lavillatte. Je me rendis avec lui au palais.
31
Le tems était affreux, la neige tombait à gros flo-
cons. Comme Monseigneur était encore à sa le-
çon d'histoire, nous attendîmes dans la pièce où
j'avais eu l'honneur d'être reçu la veille. Peu d'in-
stans après, une perte s'ouvre, et je vois traverser
l'appartement par une jeune personne d'une tour-
nure très-gracieuse, ayant de l'embonpoint, coif-
fée en cheveux, de la mise la plus simple., et
tenant des livres à la main; c'était MADEMOISELLE;
elle était suivie de son auguste FRÈRE. Je m'a-
vançai vers leurs altesses royales, et leur présentai
mes respectueux hommages. Elles me répondirent
très-affectueusement, et me serrèrent vivement la
main. Ensuite MADEMOISELLE me dit, en mon-
trant une des croisées : " Vous le voyez notre beau
climat d'Edimbourg; nous commençons à en être
bien rassasies!... » Pauvres orphelins! pauvres
innocens ! Pendant qu'ils regrettent et dési-
rent la France, il se trouve des hommes assez fé-
roces pour les proscrire, eux, ceux qui s'uniront à
leur sort, et ceux qui naîtront de leur noble sang !! !
Qu'a-t-on à leur reprocher ? quel est leur crime ?
On a souvent demandé ce que le gouvernement
ferait de ces malheureux enfans, si la tempête les
jetait sur les côtes de France. Entre les faire fusi-
siller et leur rendre le trône, il y a un juste-mi-
lieu, Vincennes. Et encore quelque vieux doc-
trinaire se rappellerait peut-être l'antique pro-
32
verbe : « Il n'y a pas de prison plus sûre que le
tombeau. »
Mademoiselle s'étant retirée avec une dame
qui raccompagnait, et qu'on me dit être Mad.
la duchesse de Gontaut-Biron, cette femme ad-
mirable, cette seconde mère des Enfans de France,
nous nous mîmes à table. Je me trouvai placé à
côté de Monseigneur ; MM. de Damas , de Mau-
pas, de Lavillatte, et deux instituteurs occupaient.
les autres côtés de la table. Pendant le déjeuner
nous parlâmes de la France, nous ne parlâmes que
de la France, accablée d'impôts, remplie de mi-
sère, de révoltes d'ouvriers , de gendarmes et de
prisons. Il fut aussi question d'Alger, et des ser-
vices qu'y avait rendus le général Clausel, rap-
pelé pour faire place à un ancien ministre de la
police, et de l'atroce police de Bonaparte. On
dirait que toutes, les mesures sont prises pour que
cette belle colonie nous échappe. Ah ! traîtres, si
vous perdiez lâchement cette dernière conquête
du drapeau blanc sur la barbarie et l'esclavage,
malgré mon horreur pour le désordre, je crois
que j'irais soulever les faubourgs contre vous;
j'irais vous chercher des ennemis jusqu'au fond,
des enfers! !
Le déjeuner frugal, et qui ne dura pas trois
quarts d'heure, étant achevé, le jeune Henri se
leva , et se mit à sauter et à courir de toutes ses
forces autour de la table. Je ne pus m'empêcher
11
de faire remarquer alors à M. le comte de Maupas,
qui se trouvait près de moi, combien est belle et
vraie cette pensée de M. de Chateaubriand : « Un
royal enfant qui joue à la file d'une longue suite
de tombeaux. »
Je ne dois point passer sous silence un mot de
Mi de Maupas, qui ne peut que rendre plus inté-
ressans des amis si dévoués. Comme je lui disais
que je trouvais bien désagréable et de mauvais
augure cette retraite qu'avait choisie Charles X
dans un climat affreux, à une si grande, distance
de la France : « Croyez bien , Monsieur, me ré-
pondit cet homme aussi modeste qu'érudit, qu'il
faut aimer comme nous les aimons, nos malheu-
reux princes, pour avoir quitté sans désespoir
femme, enfans , patrie, peut-être pour toujours.»
Quelques instans après, un de ses gouverneurs,
dit au jeune prince : « Monseigneur, il ne fait pas
beau, mais n'importe ; le mauvais tems n'arrête
pas des hommes : nous irons faire notre prome-
nade accoutumée. » Et par un tems où un labou-
reur n'eût pas osé envoyer ses enfans à la ville ,
on fit faire une longue promenade à pied à l'hé-
ritier du trône de Henri IV. Ce n'est certes pas gâ-
ter et amollir un enfant. Telle était, en effet, l'é-
ducation que le vieux d'Albret faisait donner au
bon roi, lorsqu'il s'écriait : « Ah ! maudite ca-
34
naille, vous verrez que ma brebis a fait un
lion (1). »
Au moment ou le jeune Henri sortait pour
aller ainsi braver les intempéries de [la saison ,
probablement MM. d'Orléans, ses chers cousins,
allaient faire une excursion à Neuilly ou à Saint-
Cloud, dans une belle voiture traînée par six
chevaux, escortée par une douzaine destaffiers en
livrée rouge. Il y a compensation.
Ayant pris congé du jeune Henri et des esti-
mables personnes qui l'entourent, au moment
où elles allaient sortir, je m'enveloppai dans mon
manteau, et me retirai. Arrivé près de la loge
du portier sur laquelle est une inscription an-
glaise, je Voulus profiter de l'occasion pour vi^
siter les appartemens de l'infortunée Marie-Stuart.
Je m'adressai au portier, qui me répondit en un
français pitoyable qu'il allait me conduire à une
dame qui me montrerait le pavillon de Marie ,
encore dans le même état où le laissa la belle et
malheureuse reine, en le quittant pour aller en
prison et ensuite à l'échafaud.
En effet, après avoir monté quelques escaliers
de la tour qui est à gauche de la principale entrée,
je vis sortir, du fond d'un corridor obscur, une
vieille dame, portant encore le costume écossais
du quatorzième siècle, etse disant je crois la femme
[1] Histoire de Henri IV.
35
de chambre de Marie-Stuart. Elle me fît entrer
d'abord dans une grande galerie dont les murs
sont couverts des portraits des Stuarts ou autres
princes et chevaliers anglais ou écossais.. Dans
le fond se trouve un trône recouvert d'étoffe
rouge très-délabrée, sur une estrade aussi re-
couverte en soie rouge; c'était probablement la
salle du trône , lorsque Holy-Rood était l'habita-
tion des rois de la fidèle et malheureuse Ecosse ;
une représentation, en bois doré, de la couronné
des Stuarts, ornée de fleurs-de-lis, est posée
sur le siège du trône. J'osai placer sur mon chef
ce fac simile du diadême des rois, mais je le
déposai bien vîte; la couronne n'est pas plus
faite pour ma tête , que ma tête pour une cou-
ronne. Et cependant, si j'étais né sur un trône,
on ne m'en aurait pas arraché vivant !!!
Ensuite ma conductrice m'introduisit dans di-
verses pièces, meublées à l'antique et appelées
le cabinet , la chambre à coucher, le salon de
Marie. Enfin , elle soulève une vieille tapisserie
tombant en. lambeaux , et ouvre une porte qui
nous conduit dans une galerie étroite, obscure,
irrégulière, où donnent cinq à six autres portes.
Ce lieu me fit frissonner involontairement, il rap-
pelle de si affreux souvenirs, il est si bien disposé
pour un crime! ! Comme l'obscurité était exces-
sive , ma conductrice fut ouvrir une fenêtre, et
me faisant signe de me baisser, elle me montra
36
des taches noires sur le bas de la muraille et sur
le parquet. « Voilà, me dit-elle en mélange de
français et d'anglais, les traces qui restent du
sang de David Rizzio; voilà par où les assassins
s'enfuirent ; voilà où était l'infortunée Marie pen-
dant cette scène.» Les taches sont-elles réelles ou
rafraîchies et renouvelées? je l'ignore; mais ces
murs ont vu le crime; ces appartemens, ce lit, ces
fauteuils ont possédé Marie-Stuart; ces armures
énormes , ces cuirasses, ces bottines de chamois,
sont la dépouille des preux ; c'en était assez pour
m'intéresser beaucoup. En nous retirant, ma con-
ductrice s'arrêta devant un vieux tableau grossière-
ment peint, représentant un beau jeune homme :
David Rizzio , me dit-elle. Ces mots me firent
faire de pénibles réflexions sur l'incertitude et la
perplexité où nous laissent les historiens, même sur
des faits incontestables. Les uns disent que Rizzio
était un vieux musicien italien , petit et mal fait ;
d'autres, que c'était un beau troubadour qui avait
su plaire à la belle Marie, et que Darnley fit
assassiner pour se débarrasser d'un rival. A qui
croire ? qui a raison ? Pour moi, Marie est inno-
cente ; il faut toujours croire le bien ; mais vrai-
ment on est forcé de penser que le doute est
non seulement le commencement, mais le but
et le terme de la sagesse. Dans un vase placé
à cet effet, je jetai quelques schellings ; et ma
37
conductrice disparut dans ces appartemens obs-
curs que je venais de parcourir.
Le lendemain dimanche, dans la matinée, on
me fit savoir du palais, qu'à onze heures, j'aurais
l'honneur d'être admis à présenter mes hommages
à toute l'auguste famille des Bourbons et à les
accompagner à la messe. A l'heure qui m'était
fixée, je me rendis à Holy-Rood, l'esprit plein de
préventions, je l'avoue , contre Charles X et Mon-
seigneur le Dauphin, que l'on m'avait dépeint
sous des couleurs odieuses, comme entourés d'au-
tant d'étiquette qu'aux Tuileries, et pouvant à
peine regarder un Français en face. M. de Lavil-
latte ayant la complaisance de m'accompagner,
j'entre sans aucune formalité, sans être même an-
noncé , dans le salon où se réunissent tous les mem-
bres de l'auguste famille et leurs fidèles serviteurs.
A l'exception de deux dames assises sur un sopha
placé vers le milieu du salon, tout le monde était
debout. Parmi les vingt-qinq'à trente COURTISANS
DU MALHEUR, qui faisaient cercle dans l'apparte-
ment, il m'eût été impossible de reconnaître le
roi et son auguste fils, qui ne portent aucune
marque distinctive, pas même un ruban à la bou-
tonnière.. Mais M. de Lavillatte, me montrant à
peu de distance de nous, un vieillard d'une taille
élevée , bien proportionnée , d'une figure noble
et riante, me dit: « VOILA LE ROI. » A peine avais-
je en le tems de considérer un instant cette tête
38
blanchie, découronnée, et courbée sous le poids
de l'âge et d'infortunes non méritées , que S. M.
qui m'avait aperçu, vint droit à moi, et me fit
l'honneur de me dire « qu'on lui avait parlé de
mon attachement à sa famille, qu'elle me voyait
avec le plus grand plaisir » , et beaucoup d'autres
choses flatteuses. N'ayant pu encore me remettre,
et intimidé par la majesté royale, à laquelle se
joint encore la majesté des cheveux blancs et
celle de l'infortune, je balbutiai quelques mots
de respect et de remerciaient. Cependant, le ton
du roi étant toujours plein de bonté et de dou-
ceur, mon trouble cessa bien vîte, et je répondis
avec précision à plusieurs questions que S. M. me
fit l'honneur de m'adresser. En me quittant : « Di-
tes bien à nos amis, me dit l'auguste vieillard,
dites bien à nos amis que nous ne cessons de faire
des voeux pour leur bonheur. »
Du reste, je n'ai entendu à Holy-Rood, pas un
mot de reproche, d'aigreur, ni de plainte, de la
part d'aucune des personnes de l'auguste famille;
cependant, il me semble qu'ils ont à se plaindre
autant de ceux qui se disaient leurs amis exclu-
sifs, que de leurs méprisables et odieux adver-
saires. Les uns, il est vrai, ont fait tout ce qui
leur a été possible pour poussera bout Charles X,
et l'acculer, pour ainsi dire, dans le coup-d'état ;
tôt où tard, ils recevront leur récompensé ! Mais
aussi les autres, marchant d'erreurs en erreurs,
39
et mettant le tort de leur côté, ont précipité la
dynastie et la France dans un abyme sans fond
ni rives. Mais que l'ame de Charles X soit féroce
comme on ose le dire ! mais qu'on veuille le ren-
dre responsable du sang qui a coulé dans de trop
funestes jours ! non, mille-fois non ! ses traits au-
gustes démentent des accusations aussi cruelles»
Je reviens à mon récit.
Quelques instans après que S. M. m'eût quitté,
entrèrent dans l'appartement M. le duc et Mad.
la duchesse de Guiche et de Grammont, couple
superbe, dont l'habitation est à une petite dis-
tance d'Holy-Rood. Aussitôt S. M., qui, en aban-
donnant sa couronne, n'a point voulu se dépouil-
ler de la courtoisie d'un chevalier français, s'a-
vança au devant de la jeune duchesse, lui présenta
la main , et la conduisit à Madame la Dauphine,
qui la salua et l'embrassa. Dans cet intervalle,
Monseigneur le duc de Bordeaux et son auguste
soeur s'approchèrent de moi, et me serrèrent af-
fectueusement là main. Une chose qui me toucha
au dernier degré, ce fut de voir le jeune Henri
s'éloigner vivement et aller chercher Madame la
Dauphine, qui ne m'avait point encore aperçu ,
pour l'amener près de moi. L'auguste fille de
Louis XVI me dit, avec ce ton de voix qui pénè-
tre : « Vous arrivez des environs de Lyon ; vous
avez fait bien du chemin pour venir nous voir ;
que nous vous en savons gré ! » Je ne pus enten-
40
dre la suite des mots que S. A. R. m'adressa, tant
ils étaient entrecoupés par ses larmes abondàntes.
Elle ne peut voir un Français sans pleurer, Sans
sanglotter, cette auguste princesse. Et c'est sur
elle que d'infames, que d'atroces calomniateurs
osent distiller leur venin. Dans des pamphlets ré-
pandus à Paris, sous la tolérance du gouverne-
ment, ils écrivaient que Madame voudrait que tous
les Français n'eussent qu'une tête pour pouvoir la
couper; ils osent l'accuser d'actions abominables,
de paroles qui font frémir... Ma main tremble; la
langue française me refuse des expressions pour
rendre ce que je sens. Ces êtres vils , ces insectes
venimeux, je les laisse barbotter dans leur fange.
Mes yeux se baignèrent de larmes', et je répon-
dis à la princesse : « Les malheurs de V. A. R.
égalent ses vertus ; elle ne peut trouver de con-
solations à tant de douleurs que sur une terre meil-
leure. » Madame daigna encore m'adresser quel-
ques mots affectueux, et elle se retira, lorsque
Monseigneur le Dauphin, amené aussi par le
jeune Henri, s'approcha de moi , et me dit beau-
coup de choses honnêtes et flatteuses. Quelqu'un
des nobles amis de la légitimité qui nous entou-
raient, ayant dit à Monseigneur que seul j'avais
fait quatre cents lieues dans dix jours , pour venir
présenter mes respectueux hommages à toute son
auguste famille, et que ce voyage était le premier
que j'eusse jamais entrepris, Mgr. le Dauphin mes

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