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Le pendu de la Porte Saint-Martin

De
267 pages
Août 1830, au théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. Après les émeutes de juillet, les acteurs ont hâte de remonter sur scène, le public est impatient de les applaudir. Mais quand le rideau s'ouvre enfin, c'est le cadavre d'un jeune acteur qui dégringole des cintres et la représentation est interrompue avant même d'avoir pu commencer...
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Christine MatéosLe pendu de la Porte
Saint-Martin
Roman
Le pendu de la Porte Août 1830, au théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris. Après les
émeutes de juillet, les acteurs ont hâte de remonter sur scène, le public
est impatient de les applaudir. Mais quand le rideau s’ouvre enfi n, Saint-Martin
c’est le cadavre d’un jeune acteur qui dégringole des cintres et la
représentation est interrompue avant même d’avoir pu commencer.
Le commissaire Laugier, chargé de l’enquête, n’apprécie guère les Roman
interventions du préfet de police qui cherche visiblement à orienter son
enquête sur les membres de la troupe. Des intérêts supérieurs semblent
interférer dans cette aff aire, alors que les informations sur la victime
sont étonnamment pauvres. Qui était-il ? D’où venait-il ? Comment
était-il arrivé dans ce théâtre ? Clotilde, jeune actrice, véritable enfant
de la balle, se retrouve malgré elle au centre de l’enquête quand son
ami Christian apparaît peu à peu comme le coupable idéal.
Ex guide-interprète, ex professeur d’histoire et géographie, passionnée de littérature
policière, de théâtre et d’histoire, Christine Matéos a déjà publié une thèse sur
Frédérick Lemaître (comédien qui a inspiré Marcel Carné pour son fi lm Les enfants
du Paradis) et une biographie romancée de la maîtresse de ce comédien, Clarisse
Miroy, sous le titre Clarisse !
collection
ISBN : 978-2-343-04114-8
23 € Amarante
Christine Matéos
Le pendu de la Porte Saint-Martin
11©L’Harmattan,2014
57, ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:9782343041148
EAN:9782343041148
111111111111,11111111111,11,1111111111111111111111,1,11111111LependudelaPorteSaint Martin

1111,111Amarante
Cettecollection est consacréeauxtextesde
création littérairecontemporaine francophone.
Elleaccueille les œuvres defiction
(romans etrecueils de nouvelles)
ainsiquedes essais littéraires
etquelques récits intimistes.
Laliste desparutions, avecune courte présentation
ducontenu desouvrages, peut être consultée
surle site www.harmattan.fr
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11ChristineMatéos
LependudelaPorteSaintMartin
roman
L’Harmattan

11111111,111111111111111111111111111Remerciements
Merci à Henriette, Coline et Serge pour leurs relectures attentives et
bienveillantes…

11111111111111111111111111111PROLOGUE
Le jeune homme regardait droit devant luisansrien dire, la mâchoire
crispée,lespoingsserrésenfoncésdanssespoches.L’imagequ’ilavait
devantlesyeuxétaitlamêmedepuisdesmois.Pourtant,elleétaittou
jours aussi précise et revenait le hanter à chaque instant de repos : le
corpsdesasœur,Adélaïde,sadouceAdélaïde,suspenduàunecorde,
quisebalançaitfaiblementdanslapiècesombre.
Ilétaitrestédelonguesminutespétrifiéparcespectacle,sanscom
prendre tout de suite ce quil voyait. Puis, la conscience de la réalité
lavait assailli par vagues et lavait submergé. De toutes ses forces, il
sétaitcramponnéàlidéequellesétaitrompulescervicalesdèsquelle
était tombée du tabouret. Une mort instantanée et indolore. Cétait
moinsinsupportablequedimaginerlastrangulation,soncorpssedé
battant au bout de la corde avant de lâcher prise dans un ultime sou
bresaut. Cette évocation lavait fait suffoquer lui même et il lavait re
pousséeaussitôt.Adélaïdeétaitfragileetdélicate,sanuquefinenavait
pas pu résister à la morsure de la corde, au choc de la chute dans le
vide. Il aurait pu en avoir la confirmation en examinant son visage,
mais celaavaitétéau dessusdesesforces.Lescheveuxdénouésde la
jeune fille pendaient en longues mèches devant ses yeux et la mas
quaient presque complètement. Il avait lentement baissé les yeux le
longducorpsdesasœur.Sursoncorsage,ilavaitremarquéunepetite
déchirure, comme sil y avait eu là un ornement qui avait été arraché.
Sa robe semblait flotter autour delle; elle avait sans doute récemment
maigri. Son pied gauche était nu, son bas de laine grise avait glissé et
gisait juste en dessous delle. Benjamin pensa avec un serrement au
cœurquecetteallurenégligéeneluiressemblaitpas.
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table, à côté de ses affaires de toilette, une petite broche en or, repré
sentant une fleur avec un cœur de rubis. Le bijou précieux détonait
danscettepièceoùtoutproclamaitledénuementextrêmedanslequel
avait vécu la jeune fille ces derniers mois. Le mobilier, plus que rudi
mentaire,étaitréduitaustrictminimum:unepaillasseenguisedelit,
latablecarréedumêmeboisbrutqueletabouret,auxanglesarrondis
parlusure,unepetitemalleenosier,unvieuxpoêleàcharbonquide
vait enfumer la pièce en hiver, et même pas de rideau à la minuscule
fenêtre.
Danscetécrindemisère,l’ordelabrocheétincelaitcommeunein
sulte. Ses pétales étaient déformés et l’épingle était tordue, comme si
la broche avait été écrasée. La main d’Adélaïde était écorchée. Elle ne
sétait pas contentée de larracher de son corsage. S’était elle acharnée
dessus juste avant de monter sur le tabouret ? Le désespoir l’avait
pourtantemportésurlacolère.
Il avait été si heureux quand enfin il avait retrouvé la trace de sa
sœur.Ilavaitgravil’escalierquimenaitàsamansarde,lecœurbattant,
souriantdéjààl’idéedelaserrerànouveaudanssesbras.Maisilétait
arrivétroptard.Iln’avaittrouvéquesoncorpssansvie.Ilauraitvoulu
lembrasser une dernière fois. Il n’avait même pas osé s’approcher
d’elle.Ilavaitvulabroche,l’avaitprisesansvraimentsavoirpourquoi
et il était parti en courant. Il avait dévalé l’escalier, les yeux brouillés
de larmes, des larmes de colère et de désespoir. Il s’en voulait de ne
pasl’avoirretrouvéeàtemps.Ilenvoulaitàceuxquil’avaientpoussée
àcommettrel’irréparable.Siseulementilétaitarrivéplus tôt, ilaurait
sulaprotéger,laconsoler.Encourant,ilavaitgardélabrochedansson
poing crispé et quand il s’était enfin arrêté, hors d’haleine, il s’était
aperçu que l’épingle lui avait fait dans la paume, la même blessure
qu’ilavaitaperçuedanslamaind’Adélaïde.Alorsilavaitétésûrd’une
chose:c’étaitdecettebrochequ’étaitvenutoutlemal.
Cette broche lui avait appris plusieurs choses. Tout dabord, ce
nétaitpaslamisèrequiavaitpousséAdélaïdeausuicide.Envendant
lebijouousimplementenledéposantchezunprêteuràgage,elleau
raitsansdouteeudequoivivrependantplusieurssemaines.Elleavait
été élevée, tout comme lui, dans le respect le plus strict de la religion
catholique. Or, en se suicidant, elle avait commis un péché mortel, il
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11fallait donc quelle se soit trouvée dans une situation telle quelle
navait plus eu aucune autre échappatoire. Cette broche, quelle avait
arrachée de son corsage, quelle avait maltraitée avant de monter sur
le tabouret, cétait forcément unhomme qui la lui avait offerte. Cétait
cet homme le coupable. Lavait il déshonorée puis abandonnée ? Cet
homme était suffisamment riche pour lui offrir un bijou de prix, mais
il ne sétait pas soucié des conditions misérables dans lesquelles elle
vivait, donc il ne lavait pas aimé. Et elle ? Benjamin était convaincu
quunsimplechagrindamournauraitpassuffiàpousserAdélaïdeau
suicide. Il y avait autre chose. Quavait fait cet homme pour anéantir
ainsilaviedelajeunefille?Illavaittuéeparsesactes,aussisûrement
que sil lui avait planté un poignard dans le cœur. Mais qui était il et
queluiavait ilfait? 11
Pendant les jours qui avaient suivi, Benjamin était revenu rôder
danslequartier,sansjamaisremonterjusquàlamansarde.Ilavaitvu
les policiers qui avaient emporté le corps de sa sœur. Il ne sétait pas
signalé à eux. A quoi bon ? Laffaire serait classée sur lheure. Qui
sintéresserait au suicide dune malheureuse ? Il ne pouvait compter
sur personne dautre que sur lui même. Peu à peu, il avait réussi à
mettresespasdansceuxdesasœur.Ilavaitsuivilecheminetcompris
biendeschoses.Puis,ilavaitdûs’éloignerdecechemin,carceluiqu’il
cherchait avait su brouiller les pistes et dresser autour de lui un épais
rempart de fumée, que seule la broche pouvait lui permettre de
déchirer.
Le jeune homme l’avait toujours conservée sur lui, jusqu’à ce jour,
où elle avait enfin livré une partie de son secret. Il connaissait le nom
de l’artiste qui l’avait façonnée et bientôt, il saurait aussi le nom de
celuiquil’avaitachetée,lenomdecethommequi,commeunlâche,se
cachaitderrièreunmasquepourcommettrelespiresignominies.
Celafaisaitdessemainesqu’ilétaitsursatrace.Pourledémasquer,
iln’avaitpashésitéàprendredesrisques,àmentir,àinventerunehis
toireimprobablequiauraitpumettrelecoupableenalerte.Ledanger,
ilenavaitétéconscientdèsquilavaitentenduparlerlesquelquesper
sonnes qui avaient connu Adélaïde à Paris. Elle était tombée entre les
mains dun véritable criminel, dun monstre sadique. Et il était prêt à
toutpourleretrouver.11
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d’unebijouterie,repérerunjeunecommis,lesuivrejusqu’àlataverne
oùilavaitseshabitudes,engagerlaconversation,gagnersasympathie.
Il avait appris ainsi que la broche était de facture récente et que les
pierresquiladécoraientétaientvéritablesetdelaplusbelleeau,mais
le commis n’avait pas su lui en dire davantage, sinon que ce n’était
probablementpaslemaîtrejoaillierpourlequeliltravaillaitquil’avait
conçue,maisilyavaitaumoinsune dizained’ateliersdansParissus
ceptiblesd’avoirproduituntelbijou.Ilavaitdécidéd’allertrouverun
à un tous les joailliers qui pouvaient l’avoir fabriquée et de servir à
chacunlemêmeconte:sonmaître,richearistocratedontilnepouvait
révélerlenom,avaitmalencontreusementégarélabrochedesafemme
dans un lieu inavouable. Il voulait faire refaire exactement la même,
par le même artiste. Mais ce bijou avait été offert à son épouse par le
frèredecelle ci,etilnesavaitpas oùilavaitétéacheté.Bienentendu,
il ne pouvait pas le lui demander… Il présentait ensuite un dessin de
la broche, quil avait lui même réalisé au crayon. Il avait passé beau
coup de temps pour arriver à une représentationfidèle du bijou. Pen
dant que son interlocuteur examinait le croquis, il guettait sur son vi
sage le signe qui lui indiquerait que celui ci éveillait quelque chose
danssamémoire. 11
Pour donner plus de crédit à son histoire, il avait d’abord fait l’ac
quisition,danslaboutiqued’unmarchanddevieuxhabits,duquartier
del’Odéon,d’unelivréededomestiquequiluiavaitparueencoretout
à fait présentable. Puis, patiemment, à chacun de ses moments de li
berté, il avait commencé sa tournée des joailliers parisiens. Au fil des
jours,sondiscourss’étaitrôdé,commeun rôledemieuxenmieuxas
similé, le ton de sa voix devenait plus assuré, il ajoutait quelques dé
tailsquirendaient,pensait il,sonconteunpeupluscrédible.
IlavaitgardépourlafinleplusréputédetouslesjoailliersdeParis:
Fossin, rue Saint Honoré. S’il l’avait placé en dernière position sur sa
liste, c’est que d’une part il craignait de se faire remarquer dans un
magasin qui était fréquenté par le gratin de l’aristocratie, d’autre part
ilpensaitpeuprobablequeceluiqu’ilcherchaitpuisseapparteniraux
plus hautes sphères de la société, proches du pouvoir en place. Jean
Baptiste Fossin avait été le chef d’atelier de Nitot, lequel, après avoir
été le joaillier attitré de Marie Antoinette, était sans inconvénient
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11aucun, tel une sorte de Talleyrand de la joaillerie, devenu celui de
Napoléon1er.Fossin,enprenantlasuccessiondesonmaître,étaitavec
lemêmebonheurpassédel’EmpireàlaRestaurationetconservaitune
clientèle aristocratique. La beauté de ses créations faisait l’unanimité
dans tous les partis. Redoutant que le bijou nait été fabriqué ailleurs
quàParisetdéjàprêtàselancerdansuntourdEurope,ce quilnau
raitpashésitéàfaireplutôtquederenoncer,ilavaitfinalementfranchi
leseuilduprestigieuxétablissement.
Ilavaitcomprisqu’iltouchaitaubutquandl’employéauquelilve
naitdeprésenterledessindelabrocheaprèsluiavoirexposélemotif
de sa visite, au lieu de lui répondre directement, avait été chercher le
directeur du magasin, prétextant que lui seul serait habilité à accéder
éventuellement à une telle requête. Le célèbre joaillier était venu en
personne et l’avait conduit jusqu’à son bureau. C’était un homme
d’unecinquantained’années,trèsélégant,quiavaittoisésonjeunevi
siteur d’un air suspicieux. Il avait ensuite longuement contemplé le
dessinensilence, puis lui avait faitrépétersonhistoire, l’écoutant, les
sourcils froncés, l’air dubitatif. Il avait fini par répondre qu’il ne pou
vait refaire le bijou sans l’accord de son propriétaire initial. Le jeune
homme avait alors entamé avec lui une discussion qui n’avait qu’un
seul but, l’amener à prononcer le nom de la personne qui lui avait
achetélabroche.Envain.Lejoaillierétaitsurladéfensive.Ilavaitalors
préférécoupercourtenprétextantqu’ildevaitdemanderdenouvelles
instructions à son maître. Fossin avait proposé que celui ci vienne le
trouver personnellement, assurant qu’il n’aurait à redouter de sa part
aucune indiscrétion. Il avait fait mine de se ranger à cette éventualité
et avait quitté le magasin le cœur battant, laissant son dessin, qui dé
sormaisneluiétaitplusdaucuneutilité,entrelesmainsdujoaillier
Il venait de retrouver l’auteur de la broche. Bientôt, il en était
convaincu,ilsauraitlenomdesoncommanditaire.Ilnesavaitpasen
core exactement comment il s’y prendrait, ni combien de temps il lui
faudrait pour atteindre son but, mais le temps n’avait pas d’impor
tance,seulecomptaitlacertitudedusuccès.Différentsplansgermaient
déjàdanssonesprit.Leplussimpleseraitsansdoutedesoudoyerl’un
descommisdelabijouterie.Maisilnefallaitpasagiràlalégère.Ilavait
besoinderéfléchir,pourselanceràcoupsûrdansladernièrephasede
sonprojet.Ouplutôtl’avantdernière…11
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entrelecrimeetsonauteur.Lesimplefaitquecethommeaitdonnéce
bijoudeprixàAdélaïdeprouvaitsesintentionsmalsainesàsonégard,
etcettepreuve,ilvoulaitpouvoirlaproduirelemomentvenu.Quand
il connaîtrait son nom, il ferait éclater le scandale. Il était convaincu
maintenantquelecriminelappartenaitàlameilleuresociété,etloinde
le faire hésiter, cette certitude le rendait plus confiant dans la réussite
de son entreprise : le scandale n’en serait que plus retentissant. Et
quandlaréputationdecetimmondepersonnageseraitdétruite,quand
lapressel’auraittraînédanslaboue,vilipendécommeilleméritait,il
le tuerait, de ses propres mains, et il lui planterait la broche dans le
cœur.
Après, après seulement, l’image d’Adélaïde pendue dans sa man
sarde pourrait s’effacer. Il pourrait alors retrouver dans ses souvenirs
d’autresimagesdesasœur,cellesdesmomentsheureuxqu’ilsavaient
vécusensemblequandilsétaientenfants.Ilyavaitsilongtemps.Adix
sept ans à peine, son enfance lui paraissait remonter à la nuit des
temps. Entuant cet homme, peut être retrouverait ilaussi sa jeunesse
perdue?
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FrédéricLegrandavaitexigéquecesoitMonsieurAlphonselui même
qui ouvre chaque soir le rideau de scène au début du spectacle. Ce
n’était pas parce que Monsieur Alphonse était le régisseur du théâtre
que le comédien vedette de la troupe de la Porte Saint Martin lavait
désignépouraccomplircettetâche,cétaitàcausedesesparticularités
physiques:ilétaitgrand,maigreetpourtantassezmusclé.OrFrédéric
Legrand affirmait qu’il était essentiel, capital, fondamental, que le ri
deaus’ouvreleplusrapidementpossible.Selonlui,lemouvementvif
durideau,s’écartantpourrévélerledécor,captaitd’embléel’attention
des spectateurs. Alors qu’une ouverture plus lente, plus molle, leur
laisserait croire qu’ils pouvaient sans inconvénient continuer leurs
conversations,aurisquederaterlespremièresrépliquesdelapièce.
MonsieurAlphonseavaitdoncpourconsignedesauterpourattra
perlacorde…Attention,lexplicationluienavaitétédonnéesanspro
noncer ce dernier mot et le régisseur ne devait pas le prononcer non
plus, pas plus que quiconque en ce lieu sous peine d’être mis à
l’amende au nom d’une vieille superstition communément répandue
danslesthéâtresetaveclaquelleFrédéricLegrandn’entendaitpasque
l’onplaisante.Lecomédien,quitenaitàlaplusgrandeprécision,utili
sait le terme que les machinistes avaient communément adopté, cest
à direle«fildecommande».
Monsieur Alphonse devait donc sauter pour attraper la… le fil de
commande, et le tirer vers le bas d’un mouvement rapide de tout son
corps se ramassant sur lui même, puis se redresser au plus vite pour
exercerunesériedetractionsavecl’uneetl’autredesesmainsalterna
tivement,sansjamaisralentirjusqu’àl’ouverturecomplètedurideau.
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enobservantlerésultatdepuislasalleavantdesedéclarersatisfait.
Certes, Frédéric Legrand était un peu tyrannique. Mais il ne serait
venu à l’idée de personne d’en formuler le reproche. Il était, en cette
année1830,l’acteurlepluscélèbreduBoulevardduCrimeetilfaisait
accourir chaque soir à la Porte Saint Martin un public nombreux, qui
remplissait les poches du directeur en même temps que les siennes et
permettait à tous les artistes et employés du théâtre d’être régulière
mentpayésàlafindumois.Lachoseétaitassezrarepourêtreappré
ciéeencestempsdifficiles.Ilyavaitpourtantdeuxautresraisonspour
lesquelleschacundesesconseilsétaitreçucommeunordreetchacun
de ses ordres exécuté à la lettre avec le plus grand zèle. D’abord, il se
trompait rarement. Un sens inné de tout ce qui touchait au théâtre lui
permettait d’avoirdesidéeslumineusesnonseulementsurlamiseen
scène,maisaussisurlafaçondejouerdesespartenaires,surlesdécors,
les costumes, les accessoires, et tout ce qui, de près ou de loin, avait
traitauthéâtre.Ladeuxièmeraisonétaitqu’ilémanaitdeluiunetelle
autoriténaturellequ’ilneseraittoutsimplementvenuàl’idéedeper
sonnedelecontredire.
De personne… sauf de Clotilde, et justement à propos de l’ouver
turedurideau.
Clotilde Beaudoin avait rejoint la troupe du théâtre de la Porte
Saint Martin depuis peu, poury occuper les emplois de soubrettes de
comédie, quand on avait pour la première fois testé l’ouverture « à la
Frédéric Legrand » après avoir implanté le décor sur le plateau. Le ri
deaudelaPorteSaintMartins’ouvraitàlagrecque,cest à direlatéra
lementdechaquecôté,sansremonterverslehaut,commedanslesou
vertures à l’italienne ou à la française. Or, actionné par Monsieur
Alphonse avec toute l’énergie requise, il avait balayé le devant de la
scène sur son passage et renversé une chaise. Les gestes saccadés et
rapidesdurégisseurimprimaientàlalourdetenturedeveloursrouge
unlégerbalancement.Clotilde,sanss’adresserdirectementàFrédéric,
niàpersonneenparticulierd’ailleurs,s’étaitexclamée:
—Etsilebasdurideauatteignaitlesquinquets?
Toute la troupe s’était tournée vers elle avec stupeur. Frédéric
l’avaitregardéeunmoment,lessourcilsfroncésavantdedire:
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11111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111,,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111,111,1111111,111111111111111111111111111111111111111111111—Viensparici.
Elle s’était approchée en tremblant, regrettant déjà son audace. Il
l’avait entraînée au bord de la scène, là où les quinquets, ces petites
lampes à huile qui remplaçaient avantageusement les chandelles de
puis la fin du siècle précédent, formaient la rampe d’éclairage au ras
dusol,àl’avant scène.Ilavaittirélebasdurideauleplusprèspossible
deslampes,dontlaflammeétaitenoutreprotégéeparuncylindrede
verre, et Clotilde avait puconstaterqu’il restaitaumoinstrente centi
mètresd’écart.
—Tuvois,çanerisquerien.
Clotildeétaitrougedeconfusion.Frédéricneluiavaitjamaisautant
adressé la parole depuis son engagement et ce n’était pas fini car il
poursuivit:
—Maistuaseuraisondefairecetteremarque,Clotilde.
Elle avait levé vers lui un regard stupéfait. Doublement stupéfait,
même, car elle n’en revenait pas nonseulementqu’illui donne raison
maisqu’enplusilsesouviennedesonprénom.Ellenefaisaitpartiede
latroupe quedepuis deuxsemainesàpeineetn’ytenait qu’uneplace
très modeste. Jusqu’à ce jour, d’ailleurs, Frédéric ne s’était adressé à
elle qu’en utilisant le nom des personnages qu’elle interprétait ou
mêmeendisantsimplement«lasoubrette».Avecungrandsourireet
s’adressant à toute la troupe qui avait assisté sans un mot à cette dé
monstration,lecomédienajouta:
— Le feu est le plus grand ennemi des théâtres, avec certains au
teursdramatiquesquejeconnais…
Tout le monde avait ri de ce mot. Tout le monde sauf Clotilde qui
n’étaitpasencorerevenuedesasurprise.
Par la suite, on avait simplement pris soin de ne placer aucun élé
mentdudécortropprèsdelatrajectoiredurideauetlaméthoded’ou
verture«àlaFrédéricLegrand»avaitétédéfinitivementadoptée.
Ce soir là, la salle était pleine à craquer et tout le monde, acteurs
comme spectateurs, attendait avec impatience que le rideau s’ouvre.
Le théâtre venait d’être contraint à plusieurs jours de fermeture pour
causederévolution.11
Dans cette tragi comédie des émeutes de juillet 1830, les théâtres
avaientd’ailleursjouéunrôlenonnégligeable.C’estEtienneArago,le
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111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111,11111111111111111111111111,111111111111111111111,1111111111111111111111111,,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111directeur du Vaudeville, qui était entré en scène le premier en faisant
fermersasalledèsledébutdelasoiréedu27juillet.Ilavaitensuitefait
letourdesthéâtresdesboulevardspourlesentraîneràsasuite,avant
departiciperàladistributiondesarmessurlesbarricadesquiavaient
rapidementsurgidansplusieursquartiersdeParis.L’uned’ellesavait
été élevée juste devant le théâtre de la Porte Saint Martin, qui s’était
ainsi retrouvé aux premières loges. Pour l’occasion Clotilde s’était
transformée en cantinière, apportant boissons et victuailles aux com
battants.
Durantcestroisjoursdefièvre,lespectacleavaitétédanslarue,les
passants enjouissaientauhasarddesbarricades,deséchauffouréeset
des combats, assistant parfois aux minutes de gloire de parfaits ano
nymes qui, hélas, avaient souvent payé de leur vie leurs triomphes
éphémères. Ensuite, le spectacle avait été à l’Hôtel de Ville, quand le
nouveau roi, Louis Philippe, le grand gagnant de la révolution de
Juillet, était apparu au balcon où il avait reçu l’accolade du général
Lafayette,surfonddedrapeautricolore.Lesunsdéçus,lesautressou
lagés, chacun avait peu à peu repris le fil de sa vie. Ce soir enfin, le
spectacleretrouvaitsavraieplace,authéâtre,lesspectateursassisdans
la salle, les acteurs dans les coulisses, tous attendant impatiemment
queMonsieurAlphonseofficie.
Lerideaus’ouvritavecpeut êtreplusdevivacitéencorequedecou
tume et l’attention des spectateurs fut immédiatement captée par la
masse qui venait de tomber des cintres avant même que le velours
rouge ait terminé sa course. Bientôt, chacun put identifier cette masse
commeétantuncorpssebalançantàenvironunmètredusolaubout
d’une corde. L’effet était d’autant plus saisissant que ce corps était
celui d’un très jeune homme, presque un enfant. Son teint était d’une
pâleur extrême, ses yeux étaient révulsés et sa mâchoire semblait dé
crochée, la bouche grande ouverte mais bizarrement tordue, comme
désaxée. Lepublic poussa avec un bel ensemble un « oh » desaisisse
mentetdesatisfactionàlafois:ledébutduspectacleétaitprometteur. 11
Quelques secondes plus tard, Carmella, la jeune première, faisait
sonentréesurscèneetpoussaituncrisuraiguduplusgrandréalisme
endécouvrantlependu,avantdetomberévanouie,tandisqued’autres
cris lui répondaient dans les coulisses et que toute la troupe se
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111,1111111111111,1111111111111111111,1111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111précipitait surscène dans le plus grand désordre. Le public ne profita
cependant pas longtemps du spectacle car Frédéric Legrand se préci
pita vers le régisseur en lui intimant l’ordre de refermer immédiate
ment le rideau. Il y eut un « oh » de déception dans la salle puis du
brouhahadesdeuxcôtésdurideau. 11
Clotilde s’était cramponnée au bras de Christian qui s’était cram
ponnéausienenretouret,contrairementàelle,avaitaussitôtdétourné
lesyeuxducadavre.
ClotildeavaitsympathiséavecChristiandèslespremièresminutes
desonarrivéedanslatroupe.Ilyjouaitlesutilités,cestàdirelesrôles
très courts, souvent muets, de domestiques, dagents de police, ou de
hallebardiers, suivant lépoque à laquelle se situait la pièce. Parfois,
grâce à son physique, il obtenait même un rôle de jeune premier,
quand celui ci n’était pas très long. Christian était d’une beauté éton
nante.Sonvisageavaitlafinesseetlarégularitéd’unmarbregrec.Ses
grandsyeuxnoirsétaientbordésdelongscilsquidonnaientuncharme
particulier à son regard et l’auraient sans doute fait paraître efféminé
s’il n’avait porté la barbe, une fine ligne de barbe noire qui soulignait
son menton et faisait ressortir la blancheur de sa peau. Il était grand,
peut être un peu trop mince, mais c’était vraiment son seul défaut. A
côtédusien,levisagedeFrédéricLegrandressemblaitàunbrouillon,
uneesquissetracéeàlahâteparunemainmaladroite.Frédéricétaitun
peuplusgrandqueChristian,maisparaissaitpluspetit.Soncorpsdéjà
empâtéàquaranteanstrahissaitdesexcèsqueconfirmaientlescernes
sous ses yeux d’un marron terne. Il paraissait plus petit dans les cou
lisses, ou dans la rue, mais jamais sur scène. Quand il jouait, soudain,
Frédéricdevenaitplusgrand,plusbeau,àlafoismagnifiqueetterrible.
Son visage s’animait, ses yeux flamboyaient, et il faisait passer à son
gré le public du rire aux larmes. D’un regard, d’un mot, il faisait cha
virerlecœurdetouteslesspectatrices,quilançaientdesbouquetsàses
piedsàlafinduspectacle,cependantqu’ilimposaitrespectetadmira
tion à tous les spectateurs. Christian jouait avec justesse, avec finesse
même,maissansqueseproduisecettealchimieétrangequifaisaitpas
ser un courant presque palpable entre Frédéric et chacun des specta
teurs.
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quoielleétaitrésolumentamoureusedeFrédéricalorsqu’elles’enten
daitavecChristiancommeavecunvieuxcopain.Mieuxquecelamême
car ils avaient parfois des affinités étonnantes. Ils avaient les mêmes
goûtsdansdenombreuxdomaines,étaientpresquetoujoursdumême
avis,secomprenaientàdemi mots.Clotildeavaitétéflattéeetsurprise
de voir le jeune homme rechercher autant sa compagnie. Au point
qu’aux yeux du reste de la troupe, ils avaient bientôt été reconnus
commeuncouple,cequenil’unnil’autren’avaitcherchéàdémentir.
Clotildeétaitassezfièredevoirparfoislesfemmesseretournersureux
quandellesepromenaitàsonbrassurleboulevard.Illuisemblaitlire
dansleursyeuxdel’admiration,delaconvoitiseparfois,etmêmeune
certainejalousiequin’étaitpaspourluidéplaire.Christian,quantàlui,
paraissaitindifférentàcesregards.
Clotilden’étaitpastrèsjolie.Elledétestaitcroisersonrefletdansun
miroir. Une fois, alors qu’elle se faisait une grimace dans la glace où
elle était bien obligée de se regarder pour se maquiller avant d’entrer
enscène,Christianluiavaitditqu’unjour,elleseraitvraimentbelle.Il
lui avait expliqué que la maturité conviendrait beaucoup mieux à ses
traits que la jeunesse. Un jour, mais quand ? Une autre femme aurait
puprendrecetteremarquecommeuneinsulte,ellel’avaitprisecomme
un compliment, un compliment précieux qu’elle gardait dans un coin
desatêteetquilaconsolaitsouventdetoutcequiluidéplaisaitenelle
même : ses traits trop affirmés, son nez trop grand, sa maigreur, sa
bouche trop grande (seuls ses yeux bleu vert et ses longs cheveux
blonds trouvaient à peu près grâce à ses yeux). Christian avait raison,
le temps remplirait sans doute les creux, arrondirait les lignes… Elle
avait beau manger à sa faim et parfois même plus que de raison, elle
ne grossissait pas. Elle aurait aimé porter de jolies robes décolletées
mais ses bras trop maigres, sa poitrine trop plate, sesépaules presque
pointues l’en dissuadaient, sans compter les « salières » qui se dessi
naient de chaque côté de son cou. On la croyait prude parce qu’elle
portait toujours des corsages boutonnés jusqu’au menton, ce n’était
quesafaçonàelled’êtrecoquette.
Pour lors, Clotilde et Christian étaient donc cramponnés l’un à
l’autre cependant qu’autour d’eux l’affolement grandissait. Quelques
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n’ayant réussi à mettre la main sur un flacon de sels. Elle avait songé
un instant à feindre un évanouissement plus prolongé, afin de retenir
l’attention sur elle, mais la curiosité avait été la plus forte et elle avait
décidé de garder les yeux ouverts. Le directeur du théâtre, François
Louis Crosnier, était accouru dès que, depuis son bureau, il avait en
tendul’agitationdanslasalle.
Le commissaire de police, Antoine Laugier, arriva immédiatement
après lui. Il est vrai qu’il n’avait pas eu beaucoup de chemin à faire
étant donné qu’il était installé parmi les spectateurs. La surveillance
desthéâtresnefaisaitpasdirectementpartiedesesattributions,mais,
particulièrementencettepérioded’agitationetd’incertitudepolitique,
ilestimaitqu’ilétaitimportantdevenirprendrelepoulsdelapopula
tion dans ces salles desboulevards oùse côtoyaient, sans pour autant
se mêler, presque toutes les strates de la société, depuis les bourgeois
ou les aristocrates à l’orchestre jusqu’au petit peuple de la ville dans
lesgaleriessupérieures.
LedirecteursetournaversFrédéricLegrandd’unairsuppliant:
—Allezfaireuneannonceavantquelepublicnecassetout,jevous
enprie!
Lecomédien,pourunefoisprisaudépourvu,demanda:
—Quevoulez vousquejeleurdise?
— Je ne sais pas mon vieux, improvisez, vous faites ça très bien
d’habitude!
Frédérichésitauninstantpuisseglissadevantlerideaucommeon
se jette à l’eau. Son apparition calma rapidement les spectateurs, qui
échangèrent quelques « chut ! », « enfin, taisez vous ! », « taisez vous
lepremier!»,avantqu’uncalmerelatifnes’établisse.
Frédéric s’éclaircit la voix en toussant deux trois fois pour gagner
encoreunpeudetemps.
— Mesdames, Messieurs, un drame affreux vient de frapper notre
théâtre. Nous allons rembourser tous les billets (derrière le rideau, le
directeurgrimaçanerveusement)etdèsdemain,lespectaclereprendra
ses droits. Pour ce soir, la police doit mener son enquête. Si Monsieur
le commissaire vous y autorise, vous pouvez dès à présent vous pré
senterauguichet.
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décidésàquitterlasalle,Frédéricdutfairedegrandsgestespourfaire
comprendre qu’il avait quelque chose à ajouter. Nouveaux « chut ! »,
nouvellesinvectivesetlasalles’apaisapourladeuxièmefois.
—Mesdames,Messieurs,c’estlecorpsduplusjeunedesacteursde
notretroupe,que vous venezdevoirsebalancerauboutde…Ils’ap
pelait Benjamin. Vous l’aviez peut être applaudi le mois dernier dans
le rôle du page de Rochester. Il avait à peine 17 ans et il avait fait des
débuts prometteurs sur cette scène. Par respect pour sa mémoire, je
vousdemandedenepasentraverletravaildelapolicequidoitmain
tenantfairetoutelalumièresurcetteaffreusetragédie.
Frédéric Legrand avait parlé d’une voix basse et vibrante, avec un
frémissementd’émotionquiavaitétédroitaucœurdesspectateursles
plus endurcis. Un murmure parcourut la salle quand il se tut et les
spectateurssedirigèrentversleguichetoùFrançois LouisCrosnieren
personnelesattendaitàcôtéducaissier,lecommissaireluiayantassi
gné la tâche de noter scrupuleusement le nom de chacune des per
sonnes présentes dans le public avant de lui rembourser son billet ou
deluiendonnerunautrepourlelendemain.
Sur la scène, Frédéric, grave et recueilli, avait surveillé jusqu’au
bout l’évacuation de la salle avant de rejoindre les autres comédiens,
quis’étaientregroupésaufonddelascène,l’étroitessedescoulissesne
permettant pas à toute la troupe de s’y rassembler à son aise. Malgré
la chaleur, tous éprouvaient le besoin de se rapprocher les uns des
autres, comme pour affirmer leur solidarité face au malheur qui les
frappait. Tandis que les uns ne pouvaient détacher leur regard du
corpsquipendaittoujoursàl’avant scène,lesautresgardaientlesyeux
baissésoutournésdansladirectionopposée.Carmella,l’actuellemaî
tresse en titre de Frédéric Legrand qui, de ce fait, tenait les premiers
rôlesfémininsdanschaquespectacle,s’étaitrelevée.C’étaitunesplen
dide brune à la peau mate, dont les grands yeux noirs lançaient des
éclairsàchaquefoisqu’uneautrefemmes’approchaitunpeutropprès
de son amant. Elle s’était accrochée aubras de Marguerite, une vieille
femme ridée aux cheveux poivre et sel mais au regard vif, qui jouait
lesmères,lesgrand mèresoulesduègnes.Ellesemblaitagacéed’avoir
étéainsiharponnéeparlajeuneactrice,maispourunefois,ellen’osait
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11111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111,1111,111111111111111111,11111111111111111111111111,11111111,111111111111111,1111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1111111111111,111111111111111111111111111111111111111111111
11riendire.AnnetteetJulie,deuxjeunesfillesdunevingtainedannées,
une grande blonde et une petite rousse, qui ne tenaient que des rôles
d’utilités ou de figurantes, se tenaient littéralement embrassées.
Annette,lablonde,avaitcachésonvisagedanslecoudeJuliequisem
blaithypnotiséeparlecorpssansviequ’ellefixaitaveceffroi.C’étaient
toutes les deux d’assez piètres comédiennes, dont la présence dans la
troupe avait été imposéeà Frédéric par le directeur. Sans doute avait
il eu un argument puissant pour le faire plier, car on n’imposait pas
facilementquelquechoseouquelqu’unàcetyranniquechefdetroupe,
surtoutquandlaqualitéduspectaclerisquaitd’ensouffrir.Aussis’em
ployait il systématiquement à ne leur distribuer que des rôles muets,
oupresque,allantaubesoin jusqu’à demanderauxauteursdecouper
quelquesrépliques,cedontlesdeuxjeunesfillesn’avaientjamaisparu
s’offusquer.
ClotildeavaitentenduunjourFrédéricmurmurerenlesregardant:
«Aumoins,ellessontdécoratives!».Cemotavaitsuffiàallumerdes
étincellesdanslesyeuxdeCarmella.Maisquandelles’étaitpermisde
dire « les deux potiches », en parlant des jeunes filles, Frédéric s’était
fâché,cequiavaitdéfinitivementancrédanslecœurdeCarmellaune
hainefaroucheenverselles.
De l’avis de Clotilde, l’argument du directeur pour convaincre
Frédéricdelesaccepterdanslatroupesepromenaitd’ailleurschaque
soirdanslefoyerduthéâtresouslestraitsd’unrichenégociantenvins,
rougeaudetventripotent,quiaimaitàposeraumilieudesesamis,un
bras passé autour de la taille de chacune des deux jeunes filles, les
quelles ponctuaient toutes ses phrases par des éclats de rire excessifs.
Rien qu’à les entendre s’esclaffer, on pouvait déjà soupçonner l’am
pleurdeleurmanquedetalentpourlacomédie.11
Enfin, derrière les jeunes filles, se trouvait Bertrand. Il avait à peu
près le même âge que Frédéric et tenait les emplois de confident.
C’était un homme débonnaire qu’un léger embonpoint et une calvitie
naissantedestineraientsansdoutebientôtauxrôlesde«pèresnobles».
Effacé,discret, toujoursde bonnehumeur et avant toutgentil, ilman
quait d’ambition pour devenir jamais vedette alors que c’était un très
boncomédien.Maissaplacedanslatroupesemblaitluiconveniretil
n’enbriguaitpasd’autre.IlétaitleseulqueFrédéricnemalmenaitpas
durantlesrépétitions,etcelasuffisaitàsonbonheur.
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autour du directeur, comme pour se placer sous la protection de son
autorité.
Lesdeuxjournalistesquiavaientleursentréesrégulièresauthéâtre,
Charles Maurice, le directeur du Courrier des Théâtres et Hector
Buron,quiécrivaitpourleCorsaire,avaienttentéderejoindrelescou
lisses,maislecommissaireLaugierlesavaitbrutalementrefoulés.
— Tu vas voir, ils vont nous attendre devant l’entrée des artistes,
avaitmurmuréClotildeàl’oreilledeChristian.
Maiscelui cisemblaittétaniséetn’avaitpasrépondu.
C’est le médecin requis par le commissaire Laugier qui, aidé de
deux policiers appelés en renfort, décrocha le corps du jeune homme,
lequelsemblasedisloquerentouchantlesoltandisqu’uneodeurpes
tilentielleserépandaitautourdelui.Lemédecinl’examinarapidement
etdiagnostiquad’untonneutre:
—Lamortremonteàplusieursjours,aumoinsdeuxoutrois,mais
lachaleuraaccéléréladécomposition.Ilaeulecrânefracassé.Lapen
daisonn’estqu’unemiseenscène.
—C’estunmeurtrealors!s’exclamaCarmella. 11
Laugier la regarda d’un air de profonde commisération tandis que
Frédéricluidisaitbrutalement:
—Maisnon,voyons,ils’estfracassélecrânetoutseuletaprès,pour
nousfaireunefarce,ilestmontés’accrocherlà haut!
Le commissaire Laugier détailla un à un tous les membres de la
troupe.Ilavaitdesyeuxbleustrèsclairsetunregardperçantquimet
taientmalàl’aiseceuxqu’ilregardaitavecinsistance.Puis,ilsetourna
versledirecteur:
—Puisquelemeurtreaeulieuilyadéjàplusieursjours,ilestinu
tilederetenirtoutlemondeicicesoir.Vousallezmefourniruneliste
complète de toutes les personnes ayant accès aux coulisses, même oc
casionnellement. Je veux avant tout examiner les lieux en détail. Je
convoqueraiensuitechacunséparémentdansmonbureau.
Il parlait d’une voix basse, enrouée et douce à la fois. On était
presque obligé de tendre l’oreille pour le comprendre et cependant il
émanait de lui une autorité indiscutable. C’était un homme d’environ
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une impression de puissance. Ses yeux bleus très pâles, que son teint
hâlé faisait ressortir encore davantage, rendaient son regard impéné
trable.Sescheveuxbrunstombantsursesépaulesluidonnaientunpeu
l’air d’un artiste. Clotilde ne put s’empêcher de lui trouver un certain
charme ; sa voix surtout la troublait, mais elle s’en voulut aussitôt
qu’unetelleidéeaitpuluitraverserl’espritdansunmomentpareil.
En silence, les comédiens regagnèrent leur loge pour se démaquil
ler. Christian fut le premier à sortir du théâtre. Comme l’avait prédit
Clotilde,lesjournalistesseprécipitèrentverslui,maisilrefusadeleur
répondre. L’arrivée de Julie et Annette lui évita d’avoir à subir leur
insistance, car ils trouvèrent dans les deux jeunes filles des témoins
beaucoupplusloquaces.Clotilderejoignitbientôtsonamietilss’éloi
gnèrent rapidement. Derrière eux, la sortie de Frédéric Legrand et de
Carmella détourna des jeunes comédiennes l’attention des deux jour
nalistes, au grand dam de celles ci. Hector Buron se dirigea directe
mentversFrédéric.CharlesMauriceeutunmomentd’hésitation,puis
il alla poser quelques questions à Carmella, tandis que son jeune col
lègue notait frénétiquement sur son carnet chaque parole prononcée
parlecomédienvedette. 11
A la lueur des réverbères près desquels ils passaient en remontant
le boulevard, Clotilde remarqua à quel point Christian était pâle et
pensaqu’ellenedevaitpasavoirl’airbeaucoupplusenforme.Ilsmar
chèrentunmomentcôteàcôteensilence.Ilsavaientprisdepuislong
temps l’habitude de rentrer chaque soir ensemble. Ils empruntaientle
plussouventlarueduFaubourgSaint Martinetseséparaientàl’angle
delaruedesRécolletsoùClotildehabitait,luicontinuaitjusqu’àlarue
duChaudron.Ellelouaitdepuisdeuxansunechambredansunmeu
blétenuparunequinquagénairereplèteetsouriantequilaissaitlaplus
grandelibertéàsespensionnaires.Aconditiondepayersontermeré
gulièrement et de ne réveiller personne, elle pouvait entrer et sortir à
l’heure qu’elle voulait, recevoir qui elle voulait et utiliser la cuisine li
bremententre9heuresdumatinet7heuresdusoir.Sachambren’était
pas grande mais confortable et même coquette. Le lit était assez large
et moelleux, il y avait une table de nuit, un fauteuil du style bergère
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cachaitunepetitetablesurlaquellesetrouvaientunbrocetunecuvette
enfaïence,cequiluifaisaitcommeunpetitcabinetdetoiletteperson
nel,unvrailuxe.Desrideaux,dontlesmotifsrappelaientceuxdupa
ravent, sans être exactement assortis, encadraient la fenêtre, qui était
enoutremuniedevoletsdebois.Quandelleentendaitsescamarades
dethéâtreparlerdeleurssoucisdelogement,descapricesdeleurspro
priétaires, parfois tyranniques, elle appréciait d’autant plus sa petite
chambre douillette. Le seul problème était que pour payer son terme,
elle devait parfois se priver de bien d’autres choses, mais elle jugeait
quecelavalaitlapeine.
Aumomentdeseséparer,ClotildeproposaàChristiand’allerman
gerunmorceaudanslagargoteoùilsdînaientsouventensemblemais
ilrefusaavecunsourirecontraint.
— Je ne pourrais rien avaler ce soir, je vais rentrer directement. A
demain.
Clotildeeutenviedeleretenir,deluidemanderdenepaslalaisser
seulecesoir,maisellen’osapas.Sarequêteauraitpuparaîtreambiguë,
mêmesileurcomplicitéamicalenes’étaitjusqu’alorsjamaisdémentie.
*****
Authéâtre,lecommissaireLaugiern’avaitretenuauprèsdeluique
ses deux adjoints, le directeur et le régisseur. Frédéric Legrand avait
étéquelquepeumortifiéquesaprésencenesoitpasrequise.Pourbien
affirmersonautorité,ilavaitrappeléavantdeseretirerquel’ondevait
répéterlelendemainà4heures«l’AbbessedesUrsulines»etquel’on
joueraitlesoir«laFiancéedeLamermoor».
— Les amendes habituelles seront appliquées pour tout retard ou
absence, sauf bien sûr pour cause de convocation au commissariat,
avait ilpréciséenadressantunsalutàLaugieravantdesedraperdans
sacaped’unmouvementemphatique.
Lecommissaireavaitpasséunlongmomentàexaminerleslieuxen
silencependantquelesquatreautreshommesprésentsattendaient,ne
sachant trop que faire de leur personne. Il avait ensuite ordonné à ses
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11deux adjoints de faire transporter le corps à la morgue et de rentrer
chezeux.Puis,ilavaitdemandéaurégisseurdeluiexpliquerdansles
moindres détails le fonctionnement des différentes poulies, cordages,
contrepoids,rails,passerellesqui permettaientdedéplacerlesdécors,
de faire descendre les toiles qui servaient de fond et même de faire
tomberducieluncomédienattachéàuncâblepourl’unedecesmises
enscènesfantasmagoriquesquiétaienttellementàlamode.Monsieur
Alphonse lui avait fourni toutes les explications nécessaires avec son
impassibilitéetsafroideurhabituelles,donnantconsciencieusementla
définition de chaque terme technique qu’il utilisait, détaillant le
moindre rouage avec précision. Après avoir tout examiné depuis la
scène, posé mille questions techniques, le commissaire Laugier avait
voulu savoir ce qu’il y avait sous le plateau et il avait suivi Monsieur
Alphonsedanslesentraillesduthéâtre.Lerégisseuravaitétéchercher
deux lampes tempête et en avait tendu une au commissaire. Celui ci
avaitdécouvertavecsurprisequetrois«dessous»s’étageaientsousla
scène. Le « premier dessous », situé immédiatement sous le plateau,
d’unehauteurd’environ2mètres,étaitoccupédesdeuxcôtéspardes
chariotsquipermettaientdefairecoulisserdeschâssissupportantune
partie des décors. On y trouvait également un petit escalier menant à
laplateformesurlaquellesetenaitlesouffleurpendantlesreprésenta
tions.Lahauteurétaitcalculéedemanièreàcequesatêteémergejuste
au ras de l’avant scène, dans une petite logette en forme de quart de
cylindre qui permettait de projeter sa voix vers les acteurs sans que le
public ne le voie. Çà et là, des échelles de meuniers menaient aux
trappesquiouvraientsurlascènepourpermettredesapparitions.
Aumomentdequitterlapièce,Laugiers’arrêtasoudainetdemanda
àMonsieurAlphonse:
—Lesouffleurétaitlàcesoir?
—Oui,biensûr,commeàchaquereprésentation.
—Jenel’aipasvupartir.
Unmincesourireteintéd’uneombredeméprisétiraleslèvresfines
durégisseur.
—MonsieurHenri,notresouffleur,possèdeauplushautpointl’art
desefondredansledécor.Onneleremarquejamais.Ilarriveetrepart
sansadresserlaparoleàpersonneetpersonnenefaitattentionàlui.
Laugierhochalatêteetcontinuasavisitedesentraillesduthéâtre.
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