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Le père blessé

De
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René Savatier, le père de l'auteur, a 22 ans lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Mais pas de combat pour lui. Souffrant d'un ulcère à l'estomac, c'est à l'arrière qu'il va mener son combat personnel, en dirigeant le domaine familial des Patrières, et en tentant de conquérir le cœur de la belle Cécile.


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Illustration de couverture : archive personnelle Paul Savatier ; tarapong srichaios, shutterstock.com

Première Publication : Editions Robert LAFFONT, 1987

Exploitation en vertu de la licence non-exclusive confiée par la SOFIA dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du XXe siècle.

Directrice de collection ReLIRE : Cécile Decauze

ISBN : 978-2-37169-018-9
Dépôt légal internet : février 2015

IL ETAIT UN EBOOK
Lieu-dit le Martinon
24610 Minzac

« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite » (article L. 122-4 du code de la propriété intellectuelle). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par l’article L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle. Le Code de la propriété intellectuelle n’autorise, aux termes de l’article L. 122-5, que les copies ou les reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, d’une part, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration.

IEUEB


Un jour de février 1963 — je m'en souviens parce que c'est l'hiver où mon second fils est né, un hiver où la Loire a gelé — un jour de février je me trouvais dans une épicerie de mon quartier. Une vieille dame est entrée, elle s'est approchée du radiateur à gaz qui rougeoyait dans la boutique, elle a tendu ses mains à la chaleur et elle a dit :

— Un froid pareil, on n'a pas vu ça depuis l'hiver 14-18.

Personne n'a répondu, personne n'a ri, personne d'autre que moi peut-être n'a prêté attention à l'étrangeté de cette phrase. Moi-même, je n'ai pas eu envie de rire. Il y avait là-dedans une vérité si évidente qu'elle m'a glacé. Depuis, je ne pense jamais sans frissonner à cet hiver qui a duré quatre ans.



Mon père est mort à la veille de l'été. J'avais cinquante-trois ans, c'est un âge raisonnable pour perdre son père et je ne m'attendrirai pas sur moi-même. Je ne m'attendrirai pas non plus sur le vieillard qu'il a été car, dans l'ensemble, il a connu ce qu'on pour­rait appeler une vieillesse enviable.

Il a eu cette chance d'exercer une de ses professions jusqu'à quatre-vingts ans passés. Non par nécessité mais par goût et besoin d'activité. Il a même continué à conduire sa voiture et à administrer ses propriétés jusqu'à plus de quatre-vingt-cinq ans. C'est dire que sa santé fragile était plutôt meilleure que bien des santés réputées plus robustes.

Il a aussi connu cette satisfaction de pouvoir mourir chez lui, dans cette maison de Poitiers où il était né, où il a vécu sans interruption, où il a vieilli en compagnie de cette femme aimable et aimante qu'était ma mère. En soixante-trois ans de vie commune ils ont vu naître et grandir, parfois mourir, près de soixante descendants sur trois générations, et tout ce petit monde les a toujours entourés de respect et d'affection.

Enfin, pour autant que je puisse en juger, il a été soutenu jus­qu'au bout par une foi confiante en Dieu et en la vie éternelle. Ainsi la mort n'était-elle dans son esprit qu'un passage, ce qui devait la rendre moins effrayante.

Mon père est mort le dernier jour du printemps 1984. Il avait quatre-vingt-douze ans.

Un de mes plus anciens souvenirs : nous sommes dans la salle à manger, je suis à califourchon sur ses genoux. Il me tient les mains et me fait sauter d'abord à petites secousses, puis de plus en plus haut :

— A dada, à dada, au pas, au pas, au trot, au trot, au galop, au galop !

Soudain il me projette encore plus haut en tirant mes deux bras vers le ciel et en criant :

Vive la France !

Puis il rabaisse les bras et il écarte ses genoux entre lesquels il me fait tomber à la renverse en disant d'une voix lugubre :

A bas les Boches !

Cela me fait rire. Il me redresse, me remet en selle et recommence à me faire chevaucher pour crier avec lui :

Vive la France ! A bas les Boches !

Je dois avoir trois ans, c'est au début de 1934. Mes quatre frères aînés font cercle autour de nous, ainsi que mes trois sœurs dont la dernière ne marche pas encore. Tous, à l'âge où l'on saute sur les genoux de son papa, nous avons appris à crier ainsi : « Vive la France ! A bas les Boches ! » Cela nous paraissait normal et cela ne choquait personne autour de nous. Aujourd'hui pourtant je m'interroge.

C'est en 1924 que mon frère aîné a dû apprendre, le premier, à jeter ce cri. Il ne s'agissait donc pas de nous préparer à l'idée que nous connaîtrions avant longtemps une nouvelle guerre contre l'Allemagne. C'était seulement une survivance de l'état d'esprit dans lequel on avait entretenu le pays durant la Grande Guerre. La haine, si soigneusement cultivée pendant plus de quatre ans, continuait de porter des fruits. A peine sortis du berceau, les enfants apprenaient à maudire des voisins qu'ils ne connaissaient pas.

Ce qui m'étonne aujourd'hui, c'est que mon père, cet homme qui a voué sa vie à une certaine idée de la justice, cet homme qu'une réelle indépendance d'esprit a souvent amené à combattre l'opinion la plus répandue, cet homme que ses convictions religieuses incitaient au pardon, ce qui m'étonne c'est que cet homme se soit laissé entraîner ici par le préjugé ou l'habitude. Que l'histoire lui ait donné raison, c'est une autre affaire. Au moment où, en jouant avec eux, il apprenait à mes frères aînés à détester le Boche, nul ne savait ce que l'Allemagne allait devenir. Et même à l'époque où c'est à moi qu'il faisait répéter ce cri de victoire et de haine, je ne suis pas certain qu'il eût déjà mesuré toutes les conséquences qu'aurait l'accession d'Hitler au pouvoir. Je crois plutôt que le Boche, dans son esprit, c'était toujours celui de la guerre des tranchées, celui avec qui l'on avait signé depuis déjà quinze ans un prétendu traité de paix.

René, mon père, avait vingt-deux ans en 1914, il appartenait à la génération sacrifiée. Si en 1918 il avait regardé n'importe laquelle des photos de collège où il figurait au milieu de ses camarades, il aurait pu tracer une croix sur la majorité des visages. Et dans la minorité des survivants beaucoup étaient plus ou moins estropiés.

J'ignore s'il a opéré ce pointage et jusqu'à quand il a pu conserver de tels souvenirs. Je l'ai entendu parler de ces photographies mais je n'ai jamais vu aucune d'elles, je n'en ai pas retrouvé dans ses archives après sa mort. Je suppose qu'il les a détruites un jour où le souvenir de cette guerre lui était particulièrement intolérable.


Nous qui sommes nés entre les deux guerres, nous avons grandi dans le culte ou la vénération des héros. Ils étaient de deux sortes, les morts et les anciens combattants.

A la première espèce appartenait mon oncle Yves, un frère de ma mère dont j'ai appris plus tard qu'il avait été au collège et à l'université un ami de mon père. Une photo de lui en uniforme était encadrée dans la chambre de mes parents. Maman nous parlait parfois de lui avec émotion, mon père jamais. Pourquoi ?

Le spécimen le plus représentatif de la seconde espèce était pour nous notre grand-père paternel. Dans le salon un portrait exécuté par un peintre de Paris le représentait grandeur nature, en buste et en uniforme bleu horizon, avec la croix de guerre, la Légion d'honneur et la cravate de Saint-Stanislas de Russie. Il portait sur la manche quatre galons car il était chef de bataillon de réserve, et quatre brisques pour rappeler les deux années passées sur le front. Personnellement je ne l'ai jamais vu en uniforme. Deux fois par an, le 14 juillet et le 11 novembre, il épinglait ses décorations sur son veston et se rendait à la cérémonie du monument aux morts de Lésigny, commune dont il avait été le maire de 1906 à 1929. Les quarante-trois morts dont les noms sont gravés sur ce monument avaient été ses administrés.


Henri, mon grand-père, avait quinze ans en 1870. Il était trop jeune pour se battre mais assez âgé pour comprendre l'événement, pour regretter de ne pas y prendre part, pour ressentir l'humiliation de la défaite. Dans mon enfance, pendant la Seconde Guerre mondiale, il lui arrivait encore de parler des Prussiens pour désigner avec mauvaise humeur les Allemands qui tous les jours patrouillaient dans son parc. Le hasard avait voulu que la ligne de démarcation entre les zones libre et occupée passât le long de sa propriété. Nous étions du mauvais côté.

Mon arrière-grand-père, Jules, était magistrat à Poitiers sous le Second Empire. En 1870 il était encore en âge de se faire enrôler dans les armées que Gambetta, échappé de Paris assiégé, s'efforçait de lever au nom de la République. Il n'en avait sans doute ni le désir ni la force. J'ai retrouvé le certificat médical qu'il avait fait établir, en date du 28 septembre 1870, pour attester qu'il était « absolument impropre au service militaire ». Une typhoïde l'avait laissé affaibli et il venait de subir une iridectomie à l'œil gauche.

Mon grand-père appartenait à une génération qui a longtemps rêvé de revanche. Lorsqu'il fit son service militaire, en 1876, entre sa licence en droit et son doctorat, il se porta volontaire pour suivre les cours d'officiers de réserve. Ensuite, pendant trente-huit ans, il s'est astreint à suivre des périodes d'entraînement et d'instruction militaire. Il connut un avancement rapide puisqu'il fut nommé chef de bataillon en 1899. Il avait cinquante-neuf ans en 1914 quand il partit pour une guerre qu'il n'a pas trouvée joyeuse.


Chaque génération peut ainsi se situer par rapport à sa guerre, ou à ses guerres. Mon grand-père n'en a fait qu'une mais il en a connu trois, toujours avec le même ennemi.

Pour moi, j'avais huit ans en 1939. Je me vois encore, le jour de la déclaration de guerre, braillant La Marseillaise avec ma sœur Anne et mes cousins sur les marches de la cuisine des Pâtrières, à Lésigny-sur-Creuse. Pour nous c'était la fête : « Vive la France ! A bas les Boches ! » La fête, hélas ! s'est vite détraquée. C'est la France qui est tombée, les Boches se sont promenés chez nous comme chez eux, nous avons connu le goût des topinambours et les démangeaisons des engelures.

La guerre à laquelle j'ai été mêlé de plus près n'osait pas dire son nom. J'ai patrouillé en Algérie à la recherche d'un ennemi insaisissable et pour lequel je n'éprouvais pas d'antipathie. Très vite il m'a semblé que le véritable ennemi n'était pas celui qu'on me désignait. Mais c'est une autre histoire, ce n'est pas de moi que je veux parler dans ce livre.

En 1939 mon père avait quarante-sept ans et dix enfants. Il n'est pas parti pour le front mais la guerre est venue le chercher autre­ment. Je me souviens l'avoir vu pleurer en entendant à la radio qu'on avait demandé l'armistice. C'était la première fois. Jamais encore je n'avais vu couler ses larmes, pas même lorsque ma sœur Thérèse s'était noyée l'été précédent. Avec tous mes frères et sœurs j'ai assisté, en septembre 1942, à son arrestation par la Gestapo. Il a eu la chance de n'être pas déporté comme beaucoup de ceux qui ont été arrêtés le même jour à Poitiers ou dans les environs. Il a même été libéré dix mois plus tard, presque miraculeusement. Il a pris ensuite dans la Résistance des responsabilités politiques qui le firent désigner, dans la clandestinité, comme président du Comité départemental de libération, fonction qu'il a continué d'exercer plusieurs mois après le départ des Allemands. Cette guerre-là a mis sa vie en péril, elle lui a valu de la considération, des honneurs et des médailles, je suis sûr qu'elle lui a laissé un souvenir moins pénible que l'autre, la Grande Guerre, dont il a toujours gardé la blessure.


Ce jeune homme de vingt-deux ans qu'a été mon père en 1914, cet étudiant qui préparait son doctorat, j'ai si souvent pensé à lui qu'il me semble l'avoir connu. Désormais je le désignerai par son prénom, René, comme si nous avions été camarades.

C'était dix-sept ans avant ma naissance, on me pardonnera de mêler l'imagination à la mémoire. Ne souriez pas, c'est bien de mémoire qu'il s'agit. Dans ces familles de vieille bourgeoisie qui ne savent pas déménager, où l'on se succède de père en fils dans la même maison pendant cinq ou six générations, on trouve dans les greniers et les placards des lettres, des carnets, des photos qui nous font connaître intimement des gens que nous n'avons jamais rencontrés, qui nous font découvrir dans leur jeunesse des parents que nous n'avons connus que dans leur maturité ou leur vieillesse, qui nous font imaginer ce qu'ils n'ont pas osé nous dire, qui nous les font aimer et juger différemment.


Cet été-là, à la mi-juin, sitôt passés ses examens, René part en cure à Saujon, petite ville d'eau où, pendant les dernières années de sa vie, son grand-père maternel allait soigner un estomac délicat. Lui aussi souffre de l'estomac et sa mère n'imagine pas pour lui de meilleur traitement que celui qu'a suivi son aïeul.

Sur les photos de ce temps-là c'est un jeune homme élancé qui se coiffe en brosse et porte une moustache. En cela il imite son père qui, physiquement, ressemble au général Lyautey.


Chapitre premier


Cinq jeux à quatre, la partie est serrée. Cécile Lenègre vient de prendre l'avantage, la balle qu'elle s'apprête à lancer pourrait égaliser. René, au fond du court, se tient prêt à bondir.

— Ready, répète-t-il.

Cécile ne bouge pas, elle paraît soudain ailleurs. René soupçonne une ruse et reste sur ses gardes. La pose de la jeune fille est jolie, on dirait une danseuse qui s'apprête à entrer en scène. De son perchoir d'arbitre, Geneviève Pénisson interpelle son amie :

— Eh bien Cécile, tu rêves ?

— Non, écoute... 

Ange de l'Annonciation, elle a levé un doigt. Ils commencent alors à entendre le ronronnement du moteur qui s'approche.

— C'est Alain ! Vous allez voir que c'est lui.

Elle trépigne de joie et René comprend qu'il s'agit du frère dont elle parle souvent. Geneviève s'est dressée sur l'escabeau et scrute le ciel par-dessus les tamaris. Elle tend le bras.

— Le voilà !

L'aéroplane apparaît et les jeunes filles agitent chapeau et fou­lard. René les imite en faisant tournoyer sa raquette. Il doute cependant que le pilote puisse les voir car l'appareil ne montre que son ventre. Lorsqu'il disparaît derrière le toit du Clos-Rémy, le bruit semble s'éloigner plus vite qu'il n'était arrivé.

— Il va revenir, vous allez voir !

— Es-tu sûre que c'est lui ?

— Ne sois pas idiote ! Puisque c'est son avion.

René propose de terminer la partie mais Cécile n'a plus la tête à ça. On n'a d'ailleurs pas le temps, il faut demander une voiture et partir à la recherche d'Alain qui va se poser dans une prairie des environs. Ils ramassent à la hâte leurs vêtements et remontent vers la pension. Ils n'ont pas atteint la terrasse quand le bruit du moteur, surgissant brusquement, les cloue sur place.

— Je l'avais dit, je le savais !

L'avion passe si bas que René croit voir la girouette trembler. Cécile jette raquette et chapeau sur la pelouse et, rebroussant chemin, part en courant à la poursuite de son frère. Au fond du parc un portail ouvre sur une ruelle qui mène vers la campagne. René rattrape la jeune fille et ils dépassent ensemble la dernière maison. Une haie leur cache encore le paysage, ils doivent courir jusqu'à une trouée pour découvrir enfin, au-delà des javelles d'un champ fraîchement moissonné, les ailes blanches de l'appareil immobile.

Après les embrassades, quand elle a repris son souffle, Cécile présente René à l'aviateur. C'est, dit-elle, son partenaire préféré au tennis et au bridge.

— Avec cela il est presque docteur en droit.

— Vous exagérez, Cécile ! Je n'ai même pas choisi mon sujet de thèse.

— Mais vous avez été reçu à l'examen de cette année.

— Félicitations. Moi, je n'ai jamais aimé les examens.

— Vous faites des choses beaucoup plus difficiles.

— Plus amusantes, vous voulez dire !

Alain part d'un rire heureux en entourant du bras les épaules de sa sœur. C'est un blond au visage poupin, à qui ses bottes de cavalerie ne parviennent pas à donner l'air tout à fait viril. Il arrive de Royan où, à l'occasion du 14 Juillet, il a exécuté une démonstration au-dessus de la plage. Il a eu l'idée de venir déjeuner avec sa sœur.

Geneviève les a rejoints avec d'autres clients du Clos-Rémy qui font cercle. Des habitants de Saujon et des paysans des alentours, attirés par l'avion qu'ils ont vu plonger derrière les arbres, forment à distance un groupe de curieux. Pour beaucoup c'est la première fois qu'ils voient un aéroplane. René lui-même, qui est allé en regarder voler sur le champ de manœuvres de Biard, n'en avait jamais vu d'aussi près. La finesse des haubans qui raidissent les ailes lui donne l'impression d'une terrible fragilité. Comment peut-on confier sa vie à ce qui ne tient pour ainsi dire qu'à un fil ? Il a un serrement de cœur en entendant Alain proposer :

— Veux-tu faire un tour en l'air, petite sœur ? Tu verras comme Saujon n'est qu'un trou perdu dans la verdure.

Enthousiaste, Cécile s'empresse d'emprunter le foulard de Geneviève pour le nouer sur ses cheveux et ses oreilles. Il faut pousser l'appareil sur une centaine de mètres et le tourner face au vent à l'autre bout du pré. Loriol et Bluterre, en aidant à cette manœuvre, sont stupéfaits de sa légèreté.

— Ce n'est pas plus lourd qu'une bicyclette !

Après avoir fait la courte échelle à sa sœur, Alain demande aux jeunes gens de maintenir les ailes pendant qu'il brassera l'hélice pour lancer le moteur. Assise à la place du passager, Cécile rit en adressant à René un baiser du bout des doigts. Il répond d'un sourire malheureux, la gorge nouée. Il voudrait croire que ces préparatifs ne sont qu'une plaisanterie, une mise en scène. Quand le moteur se met à pétarader il espère encore qu'au dernier moment la jeune fille va sauter à terre, mais lorsque le pilote, à peine à son poste, met les gaz et fait signe aux autres de lâcher, il est saisi d'une crampe d'estomac. Pour tenter de la réprimer il appuie contre son ventre ses poings enfoncés dans les poches de sa veste.

L'appareil sautille dans la prairie, soulève son arrière-train. Ses ailes sont encore agitées d'un léger roulis, puis il se détache de son ombre et s'élève au-dessus des petits tas de gerbes.

— On peut dire qu'elle n'a pas froid aux yeux, notre Cécile ! 

René fait oui-oui, sans regarder Geneviève qui vient de glisser une main sous son bras. Il continue à comprimer son estomac, les yeux toujours fixés sur l'appareil qui vire au ras des arbres.

Le bruit s'étant répandu qu'un aéroplane s'est posé, de nouveaux curieux ne cessent d'arriver. Des commères demandent si c'est bien vrai qu'une demoiselle est montée dans cette machine et Geneviève répète à qui veut l'entendre qu'il s'agit de son amie. Toujours accrochée à René, elle l'entraîne d'un groupe à l'autre, mais lui ne fait attention à personne. Il ne peut détacher les yeux de cet objet qui, là-haut, ressemble à un crucifix.

— René !

— René, nous voilà !

Deux jeunes filles vêtues de robes semblables courent vers eux en riant avec leur chapeau à la main. Reconnaissant ses sœurs, René se détache instinctivement de Geneviève. Une lettre de sa mère lui avait annoncé cette visite.

Bonjour. Maman est avec vous ?

— Non, seulement papa.

— Jules avait mal à la gorge, maman n'a pas voulu le faire voyager en auto.

— Ils sont rentrés à Poitiers par le train d'hier. Maman voulait aller ce matin au collège pour la distribution des prix.

— Ça fera plaisir à Pierrot.

— A moins qu'il n'ait pas un seul prix, dit Gabrielle en riant.

— Ne sois pas méchante !

La famille vient de passer une semaine à Royan où l'oncle Henri et la tante Marie avaient loué une villa trop grande pour eux. Lorsqu'il a présenté Marie-Suzanne et Gabrielle à Geneviève, René se sent obligé d'aller saluer son père qui s'est arrêté dans un champ voisin où, les jambes écartées et ses mollets serrés dans des jambières, il tient son canotier à bout de bras pour protéger ses yeux en regardant l'aéroplane.

— Bonjour papa. Comment avez-vous fait pour me trouver ici ?

— On nous a dit à la pension que l'avion avait attiré tout le monde. C'est un voisin, n'est-ce pas ?

— Je ne sais pas. L'aviateur est le frère de Mlle Lenègre. 

René sent dans son ventre un tiraillement plus douloureux. Il se reproche d'avoir nommé la jeune fille. Pour cacher sa confusion il met sa main en visière. L'appareil amorce maintenant sa descente.

— J'ai vu le même modèle aux manœuvres. On dit qu'il est meilleur que le Blériot.

Le père repose son chapeau sur sa tête et promène autour de lui le regard d'un homme habitué à juger les choses et les gens.

— Les blés sont beaux par ici cette année. Qui est la personne qui parle avec tes sœurs ?

— Mlle Pénisson. Elle est paraît-il venue soigner ses nerfs, mais elle cherche surtout à s'amuser. C'est une amie de Mlle Lenègre, elles sont venues ensemble.

René se raidit, l'estomac traversé d'une nouvelle pointe. Quel besoin a-t-il eu de parler encore de Cécile ? Son père n'y prête pas attention et l'entraîne en direction des jeunes filles. A-t-il remarqué de loin, tout à l'heure, la familiarité avec laquelle Geneviève s'accrochait au bras de René ? Celui-ci redoute autant les silences de son père que ses questions, il a toujours peur d'être jugé.

Dans la prairie plus de cent personnes sont maintenant dispersées, le nez en l'air. L'aéroplane passe encore une fois au-dessus des curieux et s'éloigne. On le voit virer sur l'aile tout près de l'horizon, puis revenir en sautant par-dessus les haies. Personne n'a bougé. René sursaute lorsque son père se met à hurler, avec de larges gestes des deux bras :

— Ecartez-vous ! Laissez la place, vite ! Ecartez-vous !

La voix est si forte, le ton si impératif, que tous les badauds se carapatent pour libérer le milieu du pré. Il était temps ! L'avion touche le sol et rebondit légèrement. Après trois ou quatre petits bonds il se met à rouler, aussitôt poursuivi par la foule. René ne peut retenir un mouvement de reconnaissance et d'admiration :

— Heureusement que vous étiez là !

Sitôt l'appareil arrêté Cécile se dresse sur son siège. Entraînée par Bluterre qui frappe dans ses mains, l'assistance applaudit. La jeune fille dénoue son foulard et l'agite au-dessus de sa tête. René rejoint en courant le groupe auquel ses sœurs se sont mêlées. Lorsqu'il fend le cercle des curieux Cécile a déjà sauté au sol et, dans l'excitation de son triomphe, elle embrasse tous ceux qui viennent la féliciter. René profite de l'aubaine et il lui semble qu'elle retient un instant ses épaules. Il doit ensuite lui présenter ses sœurs qui brûlent de serrer la main d'une aviatrice. Celle-ci trouve pour chacune un mot aimable avant d'ajouter en arrondissant les sourcils :

— C'est drôle à votre âge de vous habiller comme des jumelles. Surtout que vous ne vous ressemblez pas ! Cela fait original.

René devine l'ironie et déteste ses sœurs d'être venues troubler une journée exceptionnelle. Pour la première fois il les trouve ridicules, à dix-huit et vingt ans, de se soumettre encore en matière de mode aux directives de leur mère.

On rit autour d'eux car Alain, prétendant qu'il faut administrer le baptême de l'air à Geneviève, fait mine de vouloir la saisir pour la hisser de force dans l'avion. La pauvre fille pousse des cris et tourne autour des gens pour s'échapper. Enfin rejointe elle se laisse tomber dans l'herbe et appelle au secours en agitant les pieds dans ses jupons. Habitués à ce genre de plaisanteries, les pensionnaires du Clos-Rémy s'amusent de la comédie, mais les sœurs de René, effrayées à l'idée qu'on pourrait les forcer elles-mêmes à monter en avion, supplient leur frère d'intervenir. Il n'en est pas besoin. Abandonnant sa victime, l'aviateur se tourne vers les garçons.

— Sans blague, messieurs, l'un de vous veut-il essayer ? C'est amusant, vous savez, et beaucoup moins impressionnant qu'on ne le dit. Le vertige, c'est une invention des alpinistes. En avion ça n'existe pas.

Les rires se calment le temps d'échanger des regards, de s'assurer que personne n'est assez fou pour tenter le sort. Ils reprennent lorsque Loriol et Bluterre, avec les gestes bouffons d'une politesse exagérée, s'invitent mutuellement à grimper dans l'avion, chacun refusant de passer le premier. Tandis que ses sœurs se tournent vers leur père, René rencontre le regard de Cécile. Il y a de l'amitié dans son sourire, elle paraît le désigner comme s'il était le seul avec qui elle souhaitât partager cette expérience. Toute son angoisse le quitte brusquement, il décide de se porter volontaire. Il jubile à cette idée, son œil pétille et tout son visage s'illumine. Il prend sa respiration et fait un pas vers l'aviateur.

— Non René, je t'interdis.

Son père était si proche qu'il n'a pas eu besoin d'élever la voix, seuls ses enfants l'ont entendu. En voyant René s'arrêter Cécile devine quelque chose. Elle remarque que ses sœurs se sont main­tenant tournées vers lui qui, les yeux baissés, rentre la tête dans ses épaules. Il tient ses bras serrés le long du corps comme un homme frigorifié. La jeune fille se détourne et c'est aux deux pitres qu'elle lance un défi :

— Eh bien, messieurs, décidez-vous ! Sinon tout le monde saura que vous êtes aussi froussards l'un que l'autre.

— Froussard, moi ? Vous me connaissez mal !

— Et moi, vous me connaissez bien, dit Bluterre dont le lorgnon pend au bout de son cordon. J'avoue que je n'ai aucune envie de quitter ce bas monde. J'admire le courage de notre ami Loriol.

— Attendez qu'il le montre, son courage ! Jusqu'à présent il n'a jamais fait qu'en parler.

Cette repartie fait rire car, au Clos-Rémy, Loriol est célèbre pour sa vantardise. C'est un garçon au teint luisant qui ne se lasse pas de raconter des blagues en s'épongeant le cou. Trois fois par jour il doit changer de col et de manchettes. On l'aime bien car il est le boute-en-train du groupe en même temps que son souffre-douleur. Cette fois il reste court. Ne sachant qu'inventer il tire de sa poche un mouchoir pour essuyer ses mains moites. Il est si pâle que Cécile craint de l'avoir blessé.

— Après tout, pourquoi pas ? dit-il enfin. Je n'attends pas grand-chose de la vie, alors autant périr dans le naufrage de cet aéronef. Au moins on parlera de moi dans les journaux !

Le contraste entre sa voix tremblée et le geste grandiloquent dont il a désigné l'appareil provoque un nouvel accès de gaieté. Ses amis se saisissent de lui en riant et le soulèvent de terre pour le déposer dans l'appareil. René profite de cette bousculade pour s'écarter.


***


Mon grand-père a toujours été sportif et curieux des inventions mécaniques. Comme tous les propriétaires fonciers de sa génération il montait à cheval presque naturellement, mais dès le début des années 1880 il a compris les avantages qu'offrait la bicyclette : elle était moins capricieuse, se fatiguait moins vite, ne demandait ni foin ni avoine et tenait moins de place à l'écurie. Il est resté cycliste jusqu'à la fin de sa vie. Il avait quatre-vingt-onze ans lorsqu'il a acheté, en 1946, un vélo neuf sur lequel il a roulé encore quatre ans.

C'est en 1895 qu'il avait acheté sa première automobile. Il a conduit jusqu'en 1940 mais n'a pas osé recommencer en 1944, à quatre-vingt-neuf ans, après plusieurs années d'interruption forcée.

Vers la fin des années 1870 il pratiquait un autre sport plutôt original pour l'époque : il partait en bateau de Lésigny, descendait la Creuse, la Vienne et la Loire jusqu'à la mer, naviguait à la voile jusqu'au Pouliguen ou au Croisic, puis revenait à Saint-Nazaire où il chargeait son embarcation sur une plate-forme de chemin de fer pour la ramener à La Roche-Posay. Il la remettait à l'eau dans la Creuse et recommençait l'été suivant.

Je suis sûr qu'en 1914 il avait encore assez le goût du risque pour être tenté par l'aviation. Mais c'était un sport qui n'était alors pratiqué que par de très jeunes gens et il n'aura pas osé se mêler à eux. S'il aimait affronter lui-même bon nombre de dangers, il s'est toujours ingénié à en écarter ses enfants. Ceux-ci devaient trouver cette protection pesante et j'imagine l'amertume ressentie par René en ce 14 juillet 1914.


***


La salle à manger bourdonne de vingt conversations. A la table de la jeunesse Loriol, avec sa faconde méridionale, n'en finit pas d'enjoliver par de nouveaux détails les impressions qu'il prétend avoir éprouvées durant son vol. Tout en riant avec les autres, Cécile observe de loin le dos de René et le profil de ses sœurs.

Sans vraiment se ressembler celles-ci ont un air de famille. Aussi minces l'une que l'autre, presque maigres, elles ont toutes deux le front haut de leur père et un regard très noir. On distingue de loin la voix perçante de Marie-Suzanne qui raconte avec indignation comment un examinateur anticlérical a injustement recalé sa sœur à son brevet. Elle a les traits tirés, les yeux légère­ment globuleux et la bouche large. Gabrielle paraît plus douce avec sa frange et la fossette de son menton, mais la vivacité de ses gestes contredit cette impression.

Cécile se penche derrière Loriol pour demander à Geneviève :

— As-tu remarqué comme René ressemble à son père ?

— Ça saute aux yeux.

— C'est amusant de savoir à l'avance à quoi ressemblera un jeune homme dans trente ans, tu ne trouves pas ?

— Le père n'a pas l'air rigolo.

— Moi, je lui trouve plutôt belle allure.

— Eh bien je te le laisse ! S'il ressemble au fils tu ne lui déplairas pas.

— Tais-toi, idiote !

Les jeunes filles pouffent de rire et Loriol soupire de façon à être entendu de toute la table :

— C'est terrible ! J'ai risqué ma vie pour rien, Cécile me préfère un barbon.

René entend derrière lui l'éclat de rire des jeunes gens dont il partage d'ordinaire la table. Il est au supplice de devoir subir le caquetage de ses sœurs et les silences pesants de son père. Se sentant observé, il devine les réflexions que l'on doit échanger dans son dos sur sa famille. Jamais les travers de ses sœurs ne lui étaient apparus si clairement. Leurs voix pointues, par exemple, lui déchirent les tympans. Avec cela son estomac ne lui laisse pas de répit, les salades bouillies recommandées par le médecin ne parviennent pas à en calmer les contractures et les aigreurs.

— Parle moins fort, je t'en supplie ! dit-il à Gabrielle qui raconte un pique-nique avec des cousins, où l'on a fait une partie de colin-maillard désopilante.

— Ton frère a raison, apprenez à vous contenir. Vos petites personnes ne sont pas le centre du monde. Ces enfantillages ne sont d'ailleurs plus de saison lorsque la guerre peut éclater d'un jour à l'autre.

Gabrielle rougit et Marie-Suzanne se mord les lèvres, toutes deux piquent du nez vers leur assiette. René lui-même se sent coupable d'avoir surtout cherché à se distraire depuis qu'il est en cure. Lui aussi baisse les yeux et commence à pétrir une boulette de pain, tandis que son père poursuit à son intention :

— J'étais encore au camp du Ruchard lorsque nous avons appris l'assassinat de François-Ferdinand. Les jours suivants on nous a obligés à marcher comme jamais, les troupes faisaient des quarante kilomètres par jour. Moi-même, à cheval, j'en effectuais bien davantage. On nous a fait entendre le canon, passer sous la trajectoire d'obus qui éclataient à moins de cinq cents mètres. Nous avons fait deux exercices d'embarquement en chemin de fer, c'était une préparation à la guerre immédiate. Le général nous a expliqué que, si l'Autriche entreprend quelque chose contre la Serbie, la Russie interviendra aussitôt. Ensuite toute l'Europe peut se trouver entraînée par le jeu des alliances. Le seul espoir est que François-Joseph...

Il est interrompu par le maître d'hôtel qui vient retirer les assiettes. Tout en tournant sa boulette, René se demande si son père ne souhaite pas la guerre qu'il prétend redouter. Il y a si longtemps qu'il s'y prépare ! Il est distrait par la vieille Mme Hamel, à la table voisine :

— C'est horriblement dangereux, ça devrait être interdit aux civils. A Saumur ma fille a assisté à l'accident de Legagneux, elle a vu de ses yeux l'appareil se briser et disparaître dans la Loire, elle dit que c'était épouvantable.

L'aéroplane reste le sujet des conversations. Sûr de son prestige, le jeune aviateur ne semble pas se soucier de la curiosité qui l'entoure, il préfère taquiner Geneviève. Une fausse maladresse lui fait renverser sur elle une corbeille de cerises dont une poignée pénètre dans le corsage. Le cri de surprise qu'elle pousse attire sur eux tous les regards, et tout le monde voit comment Alain, en faisant mine de s'excuser, plonge la main dans le décolleté pour en retirer les fruits. Geneviève ne proteste que pour la forme, et en riant si fort que Loriol se croit autorisé, pour aider l'aviateur, à tendre la main vers cette gorge tachée de rouge.

— Ah non, pas vous !

Il reçoit une tape sur les doigts et son étonnement provoque chez ses voisins de nouveaux éclats de rire. D'autres convives au contraire se détournent.

— Tu la trouves jolie, ta demoiselle Pénisson ? demande Gabrielle en fronçant le nez.

— Franchement non, ce n'est pas du tout mon type. Je la trouve même assez vulgaire, beaucoup trop molle à mon goût en tout cas. Elle n'est pas sportive pour deux sous, au tennis elle est nulle. C'est une fille que ses parents ont gâtée. Elle a tout l'argent qu'elle veut mais rien ne l'intéresse, sauf la mode et d'aguicher les hommes. Heureusement que son amie est moins superficielle !

— L'aviatrice ?

— C'est son frère qui est aviateur. Celle-là au moins est capable de soutenir une conversation. Elle est en train de lire le dernier livre de Bourget, elle doit me le passer pour que nous puissions en discuter. Au tennis elle est infatigable et plus forte que toi.

— Elle te bat ?

— Pas encore, mais c'est tout juste.

— Moi, je t'ai battu.

— Une fois, parce que j'étais distrait.

— La belle excuse !

Les deux sœurs recommencent à rire. Le tennis est un terrain sur lequel elles ne désespèrent pas de surpasser un frère qui, dans trop d'autres domaines, les écrase d'une supériorité réelle ou supposée.

René n'a pas envie de rire. Avec une grimace douloureuse il fait signe que son estomac le tourmente. Au lieu de s'apitoyer son père le questionne, non sans malice :

— Sais-tu au moins d'où sortent ces intéressantes personnes ?

— De Cambrai. Le père de Geneviève possède là-bas une fabrique de meubles et celui de Cécile dirige une filature. Mais j'ai découvert que par sa mère Cécile est poitevine. Sa grand-mère habite paraît-il près de Saint-Hilaire, une certaine Mme Monier.

L'étincelle de malice s'éteint dans les yeux...