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Le Père des pierres
Lucius Shepard
Lucius Shepard — Le Père des pierres
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Lucius Shepard — Le Père des pierres
Ce texte est extrait du recueilLe Dragon Griauleaux éditions du Bélial’. Traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque Parution : octobre 2011 Version : 1.0 — 25/08/2011 © 1988 by Lucius Shepard © 2011, Le Bélial’, pour la présente édition
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Lucius Shepard — Le Père des pierres
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I.
Lucius Shepard — Le Père des pierres
Comment le Père des pierres arriva entre les mains de William Lemos le lapidaire, voilà un sujet dont les citoyens de Port-Chantay n’ont pas fini de débattre. Que Lemos ait acheté cette gemme à l’importateur Henry Sichi ne fait aucun doute, de même est-on sûr que Sichi l’a échangée à un tailleur de Teocinte contre plusieurs rouleaux de soie brute, et, bien que le tailleur en question refusât de l’admettre, des témoins ont déclaré qu’il l’avait prise de force à sa nièce, laquelle l’avait repérée par son éclat au sein des fougères poussant sous la lèvre du dragon Griaule. Mais comment cette gemme avait échoué en cet endroit précis et à ce moment précis, telle est la cause première du débat. Certains affirment qu’il s’agit d’un artefact naturel de Griaule, d’une lente production de sa chair, une sorte de tumeur, peut-être, et qu’elle lui a servi à incarner ses vœux, à altérer le comportement de Lemos — qui vivait en dehors de son champ d’influence — dans l’affaire du prêtre Mardo Zemaille et du Temple du dragon. D’autres vous diront que, certes, Griaule est un prodige, une créature de la taille d’une montagne, pétrifiée depuis des millénaires à l’issue d’un duel magique, qui contrôle la population de la vallée de Carbonales au moyen du subtil exercice de sa volonté et a le pouvoir de manipuler les plus discrets des effets, les plus complexes des événements ; mais imaginer que ses tumeurs et ses calculs aient l’aspect de gemmes fabuleuses… eh bien, c’est pousser le bouchon un peu loin. Lemos, proclament ces sceptiques, ne fait que prétexter de la domination mentale de Griaule pour justifier son crime, et il ne fait nul doute que le Père des pierres provient du trésor de Griaule, et que c’est probablement un des attardés qui demeurent dans ses entrailles qui l’a laissé choir sous la lèvre. Bien entendu, c’est de cette manière qu’il a échoué là, rétorquent leurs adversaires ; comme s’il ne suffisait pas à Griaule de manipuler l’un de ses suppôts débiles pour déposer une gemme en un lieu précis à un moment précis ! Quant à l’origine de la gemme, considérez que nous avons affaire à une intelligence prodigieuse, mystérieuse et quasiment immortelle, abritée dans un corps servant d’habitat à des forêts, à des villages et à des parasites, suffisamment vaste pour détruire une ville entière… est-il si invraisemblable de supposer qu’il aurait pu fabriquer le Père des pierres dans quelque sombre recoin de ses viscères ? Abstraction faite de ces arguments, voici quels sont les faits. Il y a quelques années de cela, par une nuit brumeuse de février, un jeune homme fit irruption dans le commissariat central de Port-Chantay et annonça que Mardo Zemaille, le prêtre du Temple du dragon, venait d’être assassiné et que son meurtrier, William Lemos, attendait le bon vouloir de la police devant l’entrée du temple. Lorsque les policiers arrivèrent sur les lieux, soit à
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quelques centaines de verges de la pointe d’Ayler, côté terre, ils y trouvèrent Lemos, un homme âgé de quarante-trois ans, au teint pâle, aux cheveux châtains et aux yeux gris, dont le visage plaisant mais quelconque affichait la mine distraite d’un professeur, qui faisait les cent pas devant le portail ; après l’avoir menotté, les policiers entrèrent dans le temple qu’ils trouvèrent désert, ce qui sortait de l’ordinaire. Dans l’un des bâtiments du complexe, ils découvrirent Zemaille gisant au pied d’un autel de marbre noir, le crâne fracassé, victime d’un coup qui lui avait été porté par une gemme grosse comme le poing, d’une eau laiteuse de qualité inférieure et dont on n’avait taillé qu’une moitié, présentant des facettes aux bords tranchants, l’autre étant restée à l’état brut, ce qui assurait une bonne prise à qui voulait la lancer ou en frapper quelqu’un. Ils découvrirent également Mirielle, la fille de Lemos, allongée nue sur l’autel, dans un état de stupeur causé par une drogue quelconque. Port-Chantay était une ville importante, mais suffisamment provinciale pour que la rumeur d’un conflit opposant Lemos et Zemaille fût parvenue aux oreilles de la police. Trois ans plus tôt, Patricia, l’épouse de Lemos, s’était noyée au large de la pointe d’Ayler (le bruit courait qu’elle rendait visite à son amant, un gentleman aisé demeurant à l’extrémité de la pointe côté mer), et c’était Mirielle qui avait hérité de ses parts dans la boutique familiale, en faisant aussitôt don au Temple du dragon avec lequel elle était très liée, tout autant d’ailleurs qu’avec Zemaille lui-même. Ce dernier avait coutume d’utiliser des pierres rares dans le cadre de ses rituels et il ne tarda pas à en prélever sur le stock de la boutique ; l’imminence de sa faillite, ajoutée au rejet qu’il subissait de la part de sa fille, que le prêtre avait subjuguée jusqu’à la faire sombrer dans la débauche, avait plongé le lapidaire dans le désespoir et fini par l’inciter au meurtre. Disposant ainsi d’aveux circonstanciés, étayés par un mobile évident et quantité de preuves matérielles, les policiers s’attendaient à ce que justice fût rendue dans les plus brefs délais. Mais ils n’avaient pas compté avec le système de défense adopté par Lemos. Pas plus, à en juger par sa réaction initiale, qu’Adam Korrogly, l’avocat de celui-ci. « Vous devez être cinglé, déclara-t-il à Lemos après que celui-ci lui eut exposé sa version des faits. Ou alors d’une intelligence diabolique. – C’est la pure vérité », répliqua Lemos d’un air lugubre. Effondré sur une chaise, il se trouvait dans une salle d’interrogatoire sans fenêtre, éclairée par une boule de verre scellée au plafond et contenant de la mousse lumineuse ; il fixait des yeux ses mains posées sur la table en bois, comme s’il n’en revenait pas qu’elles l’aient trahi. Korrogly, un homme mince aux cheveux rares et au regard intense, dont le visage semblait avoir été taillé à la serpe dans du bois blanc et lisse, alla se planter devant la porte et dit : « Je vois où vous voulez me mener. – Je ne veux vous mener nulle part, dit Lemos. Peu m’importe ce que vous en pensez, c’est la pure vérité. – Ce que je pense devrait vous importer, bien au contraire, répliqua Korrogly en se retournant. Primo, rien ne m’oblige à accepter de vous défendre ; secundo, je serai beaucoup plus efficace si je vous crois. » Lemos leva la tête et gratifia Korrogly d’un regard d’une désespérance si abjecte que l’avocat le ressentit brièvement comme un impact physique. « Procédez comme ça vous chante, lui dit le lapidaire. Je me soucie comme d’une guigne de votre efficacité. » Korrogly revint près de la table et se pencha au-dessus d’elle, s’y appuyant des mains jusqu’à frôler les doigts de Lemos avec les siens. Lemos ne bougea pas d’un pouce, ne sembla même pas prendre conscience de la proximité de Korrogly, ce qui prouvait qu’il était
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sincèrement bouleversé par les événements et ne jouait pas la comédie. Ou alors, songea l’avocat, il a le système nerveux d’un escargot. « Vous me demandez d’adopter un système de défense que nul n’a jamais utilisé, dit-il. C’est d’ailleurs stupéfiant, maintenant que j’y pense. L’influence de Griaule est attestée — du moins à l’intérieur de la vallée de Carbonales. Mais affirmer pour vous défendre dans le cadre d’une affaire criminelle que vous ne faisiez qu’accomplir sa volonté, que son essence incarnée dans cette gemme vous a incité à lui servir d’agent… je ne sais pas. » Lemos paraissait n’avoir rien entendu ; au bout d’un temps, il demanda : « Mirielle… est-ce qu’elle va bien ? – Oui, oui, répondit Korrogly, irrité. Vous avez écouté ce que je viens de dire ? » Lemos le regarda sans comprendre. « Votre version des faits semble demander un système de défense qui n’a jamais été utilisé. Jamais. Avez-vous conscience de ce que cela implique ? – Non, répondit Lemos en baissant les yeux. – Les juges n’apprécient guère de devoir établir un précédent, et celui qui présidera à votre procès appréciera encore moins de devoir établir celui-ci. Car, une fois la chose acquise, Dieu sait combien de criminels tenteront de l’invoquer pour échapper à leur châtiment. » Lemos observa le silence pendant quelques secondes puis dit : « Je ne comprends pas. Que voulez-vous que je dise ? » En étudiant son visage, Korrogly se sentit soudain mal à l’aise. Le désespoir de Lemos lui paraissait trop uniforme, trop pesant. Il avait déjà connu quantité de clients en proie à la désespérance, mais même le plus abattu d’entre eux avait fini par prendre conscience de sa situation et céder à la terreur, à la panique ou à une quelconque émotion. Il commençait à croire que celui-ci était particulièrement intelligent et parfaitement capable de le rouler dans la farine. « Il n’est pas nécessaire que vous disiez quoi que ce soit, répliqua-t-il. Je veux simplement que vous compreniez dans quelle sorte d’aventure vous m’embarquez. Si je devais m’en remettre à la merci de la cour, souligner le caractère passionnel de votre acte et rappeler la réputation peu reluisante du défunt, je suis sûr que votre peine serait fort légère. Zemaille n’était pas très aimé et nombre de personnes estiment que vous avez agi en bonne conscience. – Pas moi », dit Lemos, avec des accents si tourmentés que Korrogly fut un instant persuadé de sa totale sincérité. « Néanmoins, reprit-il, si je devais adopter le système de défense que suggère votre version des faits, vous risquez d’écoper d’une sentence plus lourde, voire de la peine capitale. Que vous ayez choisi cette solution pourrait inciter le juge à conclure que le crime était prémédité. Par conséquent, il s’abstiendrait de conseiller au jury de vous accorder des circonstances atténuantes. Il éliminerait toute possibilité de crime passionnel. » Lemos partit d’un petit rire sans joie. « Cela vous amuse ? demanda Korrogly. – Juger que passion et préméditation sont incompatibles, voilà qui me semble simpliste. » Korrogly s’éloigna de la table, croisa les bras et contempla le globe lumineux accroché au plafond. « Évidemment, ce n’est pas toujours le cas. Un crime passionnel n’est pas forcément improvisé. Il faut tenir compte de l’obsession, de la compulsion irrésistible qui
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anime le criminel. Mais je peux vous assurer qu’un juge réticent à l’idée de faire un précédent risque d’oublier toute miséricorde en donnant ses instructions au jury. » Lemos semblait à nouveau abîmé dans ses songeries. « Êtes-vous toujours décidé ? insista Korrogly. Je ne peux pas vous dicter votre conduite, je ne peux que vous faire des recommandations. – Et, apparemment, vous me recommandez de mentir. – Comment arrivez-vous à cette conclusion ? – À vous entendre, dire la vérité serait risqué, il vaudrait mieux jouer la sécurité. – Je ne fais qu’attirer votre attention sur les dangers d’une telle décision. – La frontière est fort mince qui sépare la recommandation du conseil. – Pas plus que celle qui sépare la culpabilité de l’innocence », répliqua Korrogly, en partie dans le but de faire réagir Lemos ; mais le lapidaire se contenta de fixer la table des yeux en repoussant de son front une mèche de cheveux. « Très bien. » L’avocat ramassa sa mallette. « Je suppose que vous souhaitez me voir poursuivre dans la direction que vous avez esquissée. – Mirielle, dit Lemos. Pouvez-vous lui demander de venir me voir ? – Entendu. – Aujourd’hui… vous lui demanderez aujourd’hui ? – J’ai l’intention de la voir cet après-midi et je ne manquerai pas de lui transmettre votre requête. Mais, si j’en crois la police, elle risque de répondre défavorablement à toute demande émanant de vous. Il semble qu’elle soit très affectée. » Lemos murmura quelques paroles indistinctes et, quand Korrogly le pria de les répéter, lui répondit : « Rien. – Puis-je faire autre chose pour vous ? » Lemos fit non de la tête. « Je reviendrai demain », dit Korrogly ; il faillit lui dire de garder le moral mais se ravisa, en partie parce que le désespoir de Lemos continuait de l’impressionner, en partie parce que son malaise persistait.
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II.
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L’atelier du lapidaire était sis à Almintra, un quartier de Port-Chantay bordant l’océan que la pauvreté et la décrépitude commençaient à gagner insidieusement. Plusieurs douzaines d’échoppes occupaient le rez-de-chaussée d’immeubles vétustes aux façades lépreuses et aux toits pointus d’allure maléfique, et Korrogly entrapercevait derrière eux les riches demeures de la pointe d’Ayler : des petits palais aux vastes vérandas et aux toits dorés nichés parmi les palmiers. Au large de la pointe, la mer était une plaine couleur de jade parsemée de gerbes d’écume, dont la beauté semblait souligner l’élégance des résidences les plus cossues ; de l’autre côté, les récifs qui envoyaient des brisants sur les plages d’Almintra étaient souillés d’algues, d’immondices et de bois flotté. Il songea que les habitants du quartier, à la réputation naguère flatteuse, devaient avoir le cœur serré par ce panorama respirant la beauté et l’opulence qui contrastait si vivement avec leur quotidien, qui voyait les rats grouiller dans les tas de légumes pourris, les crabes-fantômes trottiner sur le pavé crasseux, les mendiants hanter les rues et les maisons pourrir lentement. Il se demanda si cela pouvait expliquer en partie le meurtre ; à sa connaissance, nul n’avait tiré profit de celui-ci, mais tant de choses demeuraient encore cachées dans cette ville, et il ne tenait pas à écarter a priori ce genre de mobile. S’il ne croyait pas Lemos, il ne pouvait pas non plus écarter totalement sa version des faits. Telle était la vertu de celle-ci : son caractère évasif, la façon qu’elle avait de jouer avec les superstitions des citoyens, d’exploiter la grande subtilité de Griaule pour semer la confusion dans l’esprit de ceux qui auraient tenté de la contester. Le jury n’allait pas s’amuser tous les jours. Et lui non plus, se dit-il. C’était un véritable défi, impossible de le nier ; des affaires comme celle-ci se présentaient rarement, et, de par leur nature, elles se prêtaient à merveille à toutes sortes d’arguties, de quoi transformer l’exercice du droit en jeu d’échecs et lui forger une réputation de ténor du barreau. S’il était incapable de repousser complètement la version de Lemos, c’était peut-être parce qu’il espérait que le lapidaire disait la vérité, qu’il y avait bien un précédent à établir, car il commençait à comprendre qu’il avait besoin de quelque chose de spectaculaire, d’unique et de troublant pour raviver son espoir et son enthousiasme de jadis, pour restaurer son estime de soi. Durant les neuf ans qui avaient suivi l’obtention de son diplôme, il s’était voué corps et âme à son travail, parvenant à un certain degré de réussite mais sans jamais dépasser le niveau d’un fils de paysan ayant accédé à la classe supérieure ; des avocats moins doués que lui avaient connu une réussite plus éclatante que la sienne, et il avait fini par comprendre ce qu’il aurait dû savoir dès le début : la loi écrite est subordonnée à la loi tacite des liens du sang et de la position sociale. Parvenu à l’âge de trente-trois ans, il devenait un idéaliste en
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