Le Père La Vendée / Jules Erckmann

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Mansart (Paris). 1868. 1 vol. (234 p.) ; in-18.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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JULES ERGEMANN
/
LE
PÈRE LA VENDÉE
PARIS
M A N S A HT, U HI! Ali! E-Kl)IT EU II
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LE
PÈRE LA VENDÉE"
SOUS PRESSE, DU MÊME AUTEUR !
LE BARBIER SANS PAREIL.
im VOLUME ÏN-18,
Paris. — Typographie HEUHUTER ET HLS, rue du Boulevard, 7.
JULES ERCKMANN
LE
PME LA VENDÉE
PARTS
MANSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR
BOOIBVAM) SAINT-HARTIH, 45
1868 Q 0
A MON AMI
GEORGES STROH
LE
PÈRE LA VENDÉE
CHAPITRE I
Sur le versant méridional des Vosges, entre
la Lorraine et l'Alsace, s'étend une petite contrée
qui appartenait avant la première Révolution aux
ducs de Deux-Ponts, dont elle constituait l'un des
plus riches domaines. En 1792, l'armée du Rhin,
sous la conduite de Custines, s'empara de cette
enclave, que la Convention nationale, arrondis-
sant le territoire de la République, répartit entre
les départements de la Moselle, de la Meurthe et
du Bas-Rhin.
Fiers et heureux d'être devenus Français,
hommes libres, de serfs et vassaux qu'ils avaient
1
2 LE PÈRE LA VENDÉE.
été jusqu'alors, les habitants de cette petite con-
trée acceptèrent avec enthousiasme leur incor-
poration à la France.
Robustes, intrépides et belliqueux, la plupart
d'entre eux portèrent les armes sous les dra-
peaux de leur nouvelle patrie. Après avoir fourni
de glorieux contingents aux armées de la Répu-
blique et de l'Empire, ils ont laissé à leurs fils,
qui figurent encore aujourd'hui aux rangs des
plus braves soldats, des traditions sacrées de
patriotisme et d'honneur national.
Ils ne s'étaient pas détachés avec tant d'em-
pressement et à jamais de leurs anciens souve-
rains, par ingratitude, ce n'est également pas ce
zèle souvent exagéré des nouveaux convertis qui
avait exalté leur enthousiasme ; le souffle de la
liberté les avait fait renaître à une vie nouvelle
et développé dans leur coeur cette légitime fierté,
apanage de l'hoimne qui fait partie d'une grande
nation où l'égalité est la pierre fondamentale du
contrat social.
Jusqu'en 1792 ils n'avaient pas eu de patrie ;
regardés comme des accessoires attachés à la
glèbe, on trafiquait d'eux, on les troquait comme
LE PÈRE LA VENDÉE. 3
des troupeaux; ils devenaient alternativement,
suivant les caprices des seigneurs, la dot ou l'ap-
point d'un mariage princier et tantôt sujets d'un
comte de Veldentz, d'un prince de Nassau, d'un
comte de Saarwerden ou d'un duc de Deux-
Ponts.
Mais tous ces changements de maîtres n'avaient
jamais apporté d'amélioration à leur position
morale. Toujours ils étaient taillables et corvéa-
bles à merci par les despotes, qui ne les regar-
daient que comme des machines vivantes à qui
il était défendu de penser et d'avoir une volonté.
J'ai connu dans ma jeunesse un de ces braves
vétérans qui portait gaillardement ses soixante et
dix ans, et vivait heureux et content au milieu de
ses enfants, à qui il avait cédé sa maison et ses
terres. Son nom était Michel Hildebrand, mais
on l'appelait dans le pays le père la Vendée,
surnom que lui avait valu la prédilection mar-
quée qu'il mettait à raconter, de préférence à
toutes ses autres campagnes, celle qu'il avait
faite dans cette malheureuse province, pendant
les luttes qu'elle soutenait avec acharnement
contre les armées républicaines.
4 LE PÈRE LA VENDÉE.
Ce bon vieillard, doux et serviable, était l'o-
racle du canton. Des contestations divisaient-
elles des voisins, père la Vendée était consulté ;
impartial, prudent et affable, il parvenait tou-
jours à concilier les antagonistes et rendait l'in-
tervention des huissiers et des juges de paix
inutile. Quelqu'un tombait-il malade ou éprou-
vait-il un accident, père la Vendée savait donner,
en attendant l'arrivée d'un médecin, des conseils
qui empêchaient le mal de s'aggraver. On le con-
sultait à l'époque de la fenaison ou de la mois-
son, et on en avançait ou en retardait l'époque,
suivant qu'il prescrivait de hâter ou de retarder
ces travaux. Mais c'est pour le gouvernement
des abeilles et l'administration des ruches qu'il
avait une méthode particulière et un talent hors
ligne.
J'étais venu habiter une ferme distante de
quelques kilomètres du village où demeurait le
vieux patriarche, et, suivant l'habitude des cita-
dins, qui, quand ils se fixent à la campagne, veu-
lent régler l'exploitation de leurs propriétés
d'après des livres traitant de l'agriculture, je
persistai pendant un an à diriger mes abeilles
LE PÈRE LA VENDÉE. 5
d'après les préceptes écrits que j'avais pris pour
guides.
Mais mes ruches dépérissaient et je me voyais
à la veille de les perdre toutes, lorsque quel-
qu'un me parla du père la Vendée comme de
l'homme seul capable de les sauver d'une des-
truction complète.
Je descendis au village et n'eus pas de peine à
obtenir de lui qu'il me vînt en aide.
Chaque semaine il arrivait chez moi faire son
inspection ; il m'indiquait les améliorations à
faire, m'expliquait les principes de l'apiculture,
les moeurs des abeilles, puis nous montions à la
maison, et, tout en prenant un verre de vin, nous
causions de choses et d'autres, et c'était pour moi
un plaisir d'entendre le récit des campagnes du
vieux soldat.
11 se passa une fois près d'un mois sans que le
père la Vendée vînt me voir ; inquiet de sa santé,
je fis prendre de ses nouvelles ; elles étaient ras-
surantes, et l'on me dit qu'il se portait à mer-
veille.
Cependant, ne le voyant plus revenir, comme
d'habitude, chaque semaine, je descendis au vil-
6 LE PÈRE LA VENDÉE.
lage pour tâcher d'obtenir de lui la continuation
de ses visites.
Engagé dans un chemin creux qui, resserré
entre deux haies touffues, contournait le village,
je m'arrêtai tout à coup en entendant la voix vi-
brante et accentuée du père la Vendée qui com-
mandait des manoeuvres militaires. Curieux de
voir à qui il avait affaire, j'écartai avec pré-
caution une touffe de branchages, et vis à tra-
vers la charmille le vieux soldat assis gravement
sur un banc et faisant faire des évolutions à
une troupe de bambins qui gambadaient autour
de lui.
— C'est bien ça, Joseph, cria-t-il à un petit
garçon qui, investi du commandement d'un déta-
chement, s'avançait bravement, un sabre de bois
à la main, guidait sa petite troupe qu'il menait à
l'attaque du corps d'armée ennemi.
A la tête de celui-ci se trouvait un chef du
même âge qui, d'un ton maussade, jeta là son
épée improvisée et s'écria :
— Je ne joue plus, je ne veux plus continuer
comme cela ; j'ai déjà été assez battu comme
Prussien, je ne veux pas l'être comme chouan ;
LE PÈRE LA VENDÉE. 7
c'est le tour de Joseph d'être battu, moi je veux
être Kléber et que lui soit Bonchamps.
— Ta ! ta ! s'écria en souriant de satisfaction
père la Vendée, cela ne peut aller comme cela ;
l'obéissance est le premier devoir du soldat, qui
doit toujours se soumettre au général en chef et
exécuter sans mot dire ses ordres. Tu vas faire
conversion à droite, tu passeras derrière la haie,
tu ouvriras alors le feu sur les bleus avec les-
quels Joseph battra en retraite. Voyons, Michel,
en avant, marche !
Michel, tout joyeux, commença le mouvement
prescrit, mais aussitôt Joseph changea de conte-
nance et, brisant son sabre, s'écria, tout furieux :
— Allons-nous-en, mes braves, je ne veux pas
que nous battions en retraite... Nous sommes
trahis et vendus; plutôt mourir sans défense que de
nous rendre ou de nous sauver comme des lâches !
— Ah ! les petits diables I cria, en contenant
à grand'peine un sourire de satisfaction, le père
la Vendée, c'est comme cela! Savez-vous que ce
que vous faites là s'appelle de la mutinerie, que
cela rend susceptible de passer au conseil et
d'être fusillé ?
8 LE PÈRE LA VENDÉE.
— Ça m'est égal ! s'écria résolument Joseph.
— Bravo ! m'écriai-je en oubliant mon inco-
gnito et en passant la tête par la trouée que
j'avais faite dans la haie.
Les belligérants se dispersèrent, et un instant
après je me trouvai en face du père la Vendée,
qui, tout confus, me dit avec le plus grand em-
barras :
— Qu'allez-vous penser de moi? vous allez
dire que je suis un grand enfant?
— Au contraire, mon brave, dis-je en prenant
la main de mon vieil ami, je vous admire ; c'est
ainsi qu'on développe dans le coeur de ces jeunes
êtres l'amour sacré de la patrie.
Je pris place sur le banc à côté de lui et lui fis
des reproches sur sa négligence à venir me voir.
Il ne savait quelle excuse alléguer pour moti-
ver son absence.
Enfin, cédant à mes sollicitations, il me dit :
— Je reviendrai chez vous, mais à une condi-
tion, c'est que quand j'aurai visité votre rucher
Vous ne me ferez plus monter chez vous prendre
du vin, on pourrait sans cela croire que je viens
pour cela, que je suis un,..
LE PÈRE LA VENDÉE. 9
— Pas un mot de plus, mon ami, m'empres-
sai-je de dire au susceptible vieillard... vous me
blesseriez. Est-ce qu'entre nous il peut être ques-
tion de choses pareilles? Du reste, vous me mettez
dans un grand embarras ; ma course à la cam-
pagne m'a altéré, je m'étais proposé de venir
demander un verre de vin à mon vieil ami Hil-
debrand, et voici que je suis réduit à aller à l'au-
berge du village.
— Pour cela, non, s'écria-t-il en se levant vi-
vement, vous n'irez pas à l'auberge ; j'ai aussi du
vin dans la cave ; il n'est pas aussi bon que le
vôtre, mais on peut le boire et j'espère que vous
vous en contenterez tel qu'il est.
Je fis, pour la forme, quelques façons et me
laissai, en fin de compte, emmener dans la maison.
Assise près de la fenêtre d'une vaste chambre
au rez-de-chaussée, une petite fille d'une dou-
zaine d'années était occupée à tricoter.
Elle se leva à notre arrivée, rougit et, dans
son embarras enfantin, se tint au coin de la table,
les yeux baissés, sans pouvoir dire un mot.
— N'aie donc pas peur, mon enfant, lui dit
avec émotion le bon vieillard ; viens faire une
1.
10 LE PÈRE LA VENDÉE.
belle révérence à ce bon monsieur, donne-lui la
main, c'est un ami.
Je déposai un baiser sur le front de la naïve
petite fille, dont le trouble se dissipa légèrement
et disparut enfin complètement lorsque son
grand-père lui dit :
— Puisque ta mère est sortie, tu vas la rem-
placer et faire voir que tu es une bonne petite
ménagère. Pendant que j'irai à la cave, tu cher-
cheras au jardin des radis ; nous avons du beurre
frais de ce matin, et tu mettras la table.
Resté seul dans cette salle, j'en examinai l'a-
meublement et les ornements.
Un grand lit à baldaquin en serge verte, un
énorme poêle en fonte bien polie derrière lequel
s'étendait un vaste fauteuil recouvert de cuir,
deux tables en érable blanches comme de la
neige, des bancs et des chaises en chêne, une
grande armoire en noyer constituaient le mo-
bilier.
Sur les murs étaient appendus des cadres dont
l'un contenait la magnifique gravure de Philippe
de Champagne représentant Moïse descendant
du Sinaï et apportant les tables de la loi.
LE PÈRE LA VENDÉE. 11
Deux autres gravures représentaient les phases
cruelles du supplice de l'infortuné Calas.
Les portraits de Kléber, Hoche, Marceau,
Canclaux, Luther et Calvin complétaient l'orne-
mentation.
Sur une étagère fixée entre deux fenêtres
étaient rangés une Bible, un Evangile, l'Imitation
de Jésus-Christ et quelques livres de prières,
et sur une table au-dessous étaient disposés des
livres de géographie, d'histoire et de littéra-
ture.
Je venais de terminer ma rapide inspection,
lorsque père la Vendée rentra tenant dans
chaque main une bouteille de vin qu'il déposa
sur l'entablement d'une des fenêtres. Il alla à la
cuisine et en revint bientôt, apportant une carafe
d'eau fraîche et deux verres qui vacillaient sur
une assiette en faïence peinte que sa main trem-
blante tenait péniblement en équilibre.
— Prenez un peu patience, me dit-il en sou-
riant avec bienveillance, goûtez un peu de mon
vin en attendant que ma petite Marguerite ait
préparé notre collation. C'est qu'elle s'y entend,
ajouta-t-il ; elle veut que tout soit en règle ; les
12 LE PÈRE LA VENDÉE.
radis sont déjà bien proprement ratisses, et elle
s'occupe à former avec la pointe d'un couteau
des petites coquilles de beurre, quoique je lui
aie dit que vous n'êtes pas exigeant et qu'elle
pourrait bien apporter le pain de beurre tel qu'il
est ; mais la petite entêtée ne m'écoute pas.
— Laissons donc cette bonne petite fille agir
comme elle l'entend, ne la privons pas du plaisir
qu'elle éprouve à faire des préparatifs à sa guise,
dis-je au bon vieillard dont les yeux pétillaient
de joie.
Ati bout de quelques instants, la petite cuisi-
nière entra d'un air résolu :
— Donnez-moi, s'il vous plaît, la clef de l'ar-
moire pour que je prenne une nappe, dit-elle à
son grand-père... Tout est prêt.
Elle prit une grande nappe à raies rouges, la
déploya et, la lançant avec autant d'aplomb que
d'adresse, en couvrit la table.
Après avoir disposé les verres, les bouteilles,
les assiettes et la salière, elle alla à la cuisine,
en rapporta le beurre, les radis, un rayon de
miel, une corbeille de fruits et du pain.
Se complaisant à son oeuvre, elle trottait au-
LE PÈRE LA VENDÉE. 13
tour de la table, faisait disparaître quelques plis
de la nappe et disposait bien symétriquement le
couvert.
Interrogeant des yeux ceux de son grand-père
et les miens, elle semblait quêter nos éloges, que
nous nous empressâmes de lui donner de grand
coeur ; satisfaite, elle retourna à la cuisine, après
avoir dit :
— S'il manque quelque chose, vous m'appel-
lerez, grand-père, n'est-ce pas ?
— Oui, mon enfant, dit avec émotion le vieil-
lard, qui suivait d'un regard plein de tendresse
tous les mouvements de la petite fille.
Quand nous fûmes seuls :
— C'est tout le portrait de sa grand'mère, dit-il
en réprimant péniblement un soupir ; quand je
la vois, je crois voir ma pauvre femme, à son
âge.
Je cherchai à dissiper cette réminiscence dou-
loureuse, en amenant la conversation sur des
sujets indifférents, mais je ne pus y parvenir
complètement.
Quand notre collation fut terminée, je parlai
de me retirer, et Hildebrand me proposa de
14 LE PÈRE LA VENDÉE.
m'accompagner un bout de chemin, offre que
j'acceptai de grand coeur.
Avant de partir, je pris congé de la petite
Marguerite et renouvelai mes éloges sur son
service si bien entendu ; mes paroles la com-
blèrent de joie :
— Vous avez de si belles fleurs dans votre
jardin, à ce que m'a dit grand-père, me dit-elle
avec un charmant embarras : voudriez-vous bien
permettre à grand-père d'en emporter quelques-
unes, la première fois qu'il viendra chez vous...
celles que vous aurez de trop ?
— Viens toi-même choisir celles qui te plai-
ront le plus, ma chère enfant, lui dis-je en l'em-
brassant ; apporte surtout un panier bien grand.
La charmante enfant sautillait d'aise, mais
mon ami Hildebrand avait les larmes aux yeux.
— Si ta mère rentre avant mon retour, dis-lui
que je ne tarderai pas à rentrer, dit-il la voix
tremblante, au moment où nous quittâmes la
maison,
Nous fîmes quelques centaines de pas sans
échanger une parole ; à mesure que nous
avancions, sa respiration devenait plus difficile,
LE PÈRE LA VENDÉE. TS
il s'efforçait de réprimer les sanglots qui l'é-
touffaient.
Je ne pouvais me rendre compte de cet état
de prostration du pauvre homme, aucun indice
ne venait m'expliquer la cause de sa profonde
affliction.
Respectant sa douleur, je ne voulus cependant
pas commettre l'indiscrétion de lui en demander
les motifs.
Nous arrivâmes au cimetière du village. Aus-
sitôt le pauvre vieillard s'arrêta ; il tremblait sur
ses genoux et, appuyant ses mains sur la crête
du mur peu élevé qui entourait le champ de
repos, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine
qu'arrosait un torrent de larmes , puis s'af-
faissa.
Je m'élançai assez à temps pour le soutenir et
l'empêcher de se blesser dans sa chute.
Je courus au ruisseau voisin remplir les pau-
mes de mes mains de quelques gouttes d'eau que
je lui jetai à la figure, et, après avoir renouvelé
plusieurs fois mes courses, j'eus la satisfaction
de le voir revenir peu à peu à lui.
Lorsqu'il fut parvenu, avec mou aide, et en
16 LE PÈRE LA VENDÉE.
s'appuyant d'une main contre le mur, à se re-
mettre debout :
— Ah! monsieur, s'écria-t-il, que je suis con-
fus de vous avoir donné tant d'inquiétude... c'est
de ma faute, j'aurais dû prendre l'autre chemin.
— Mais, mon ami, comment ce chemin-ci pro-
duit-il sur vous un effet aussi douloureux?
Il garda quelques minutes le silence, se re-
cueillit, puis, appuyant son bras droit sur la crête
du mur, il dirigea ses doigts vacillants dans la
direction d'une tombe en pierre et dit d'une voix
faible et désolée :
— C'est là que repose ma pauvre femme, ma
chère Marguerite; ce sera après-demain l'anni-
versaire du jour où je l'ai perdue ; c'est pour cela
que ma petite-fille vous a demandé des fleurs,
elle veut en orner le tombeau de sa grand'mère.
Le monument que le vieillard m'avait désigné
était le plus grand de tous ceux élevés dans le
cimetière ; il était somptueux comparativement
aux autres.
Je parvins à emmener de ce lieu, qui lui avait
fait éprouver une impression si douloureuse, le
pauvre Hildebrand, et le ramenai tout pâle et
LE PÈRE LA VENDÉE. 17
consterné dans sa maison, où je trouvai son fils
et sa fille, qui étaient revenus des champs, et qui
accueillirent leur père avec une respectueuse
déférence. Ils le firent asseoir dans le grand
fauteuil. La petite Marguerite, tout alarmée, aux
genoux de son grand-père, le suppliait de se
calmer.
Je restai longtemps encore avec ces braves
gens et ne les quittai que lorsque le père la Ven-
dée fut remis de l'agitation qu'il avait subie.
H me promit de venir me voir le lendemain
avec Marguerite, et je me retirai accompagné
des remercîments et des protestations de recon-
naissance de cette intéressante famille.
CHAPITRE II
Le lendemain, je reçus la visite promise, et
j'aidai ma petite amie Marguerite à faire dans
mon jardin une ample récolte des fleurs qu'elle
destinait à accomplir le pieux devoir qu'elle s'é-
tait proposé de remplir.
Craignant pour mon vieil ami les douleurs
d'une nouvelle émotion, si je le laissais assister
le lendemain à la transplantation de ces fleurs,
je parvins à le déterminer à me consacrer deux
jours.
— J'ai besoin de vous, mon ami, lui dis-je ; je
suis un peu auteur, mais ce n'est pas dans mon
imagination que je cherche les sujets de mes li-
vres ; je les recherche plutôt dans les récits de
ceux qui eux-mêmes ont traversé les phases ter-
ribles et brillantes de la République et de l'Em-
pire. Vous me dicterez et je serai votre secré-
20 LE PÈRE LA VENDÉE.
taire, car il faut que les générations futures
connaissent dans tous leurs détails les phases
par lesquelles ont dû passer ceux qui se sont
dévoués à l'émancipation du genre humain.
J'avais touché la corde sensible, le vieux sol-
dat se laissa séduire pour le plaisir de pouvoir
raconter ses campagnes, et me promit de passer
quelques jours chez moi, à la condition toutefois
que nous remmènerions la petite Marguerite
chez'ses parents le soir même.
J'avais prévu qu'il céderait à mes sollicitations
et envoyé au village mon domestique avec une
lettre pour les parents de Marguerite, les priant
de venir souper chez moi.
Le père et la mère ne tardèrent pas à arriver ;
j'expliquai au fils de Hildebrand les motifs qui
m'avaient porté à solliciter de son père son con-
sentement à rester chez moi deux jours ; il les
comprit et, après avoir pris ensemble un repas
dont, malgré tous mes efforts, la tristesse ne put
être bannie, il partit quand la nuit fut tombée,
emmenant sa femme et la petite Marguerite, qui
emporta précieusement les fleurs qu'elle avait
choisies.
LE PÈRE LA VENDÉE. 21
Resté seul avec Hildebrand, je cherchai à le
distraire par le récit de divers événements in-
téressants que j'avais lus daus les journaux, par
la confidence que je lui fis des principales phases
de mon existence, de mes projets d'avenir.
Ces récits familiers achevèrent de me gagner
toute sa confiance, et je parvins à obtenir de lui
que le lendemain il commencerait à me raconter
sa vie.
De bonne heure nous fûmes levés, et, après
avoir fait un tour au jardin et examiné mes ru-
ches, nous rentrâmes à la maison.
Allant au-devant de mes désirs, Hildebrand me
rappela la promesse qu'il m'avait faite la veille,
et pendant le déjeuner il commença le récit que
je vais transcrire.
Je laisse la parole au vieillard.
— Je ne suis pas né dans le village que j'ha-
bite ; lorsque Dieu rappellera à lui mon âme,
mon corps reposera dans une terre autre que
celle qui renferme les restes mortels de mon
père et de ma mère.
Quoique Français d'origine, je suis né sujet
du landgrave de Hesse.
22 LE PÈRE LA VENDÉE.
Mes ancêtres, qui s'étaient expatriés lors de
la révocation de l'édit de Nantes pour échapper
aux dragons de Louis XIV, se réfugièrent en
Allemagne et s'établirent dans un grand village
appelé Landen, situé sur le Mein.
Ils y trouvèrent la liberté religieuse, mais au
prix d'un cruel sacrifice, celui de leur dignité
d'hommes. Ils devinrent serfs et vassaux.
Mon père, habile forgeron, possédait une hon-
nête aisance ; il avait fait son tour de France
et il s'était lié d'une étroite amitié avec un com-
pagnon forgeron, originaire d'Asswiller, qui,
ainsi que lui, travaillait chez un maréchal fer-
rant à la Rochelle.
Lorsque le temps fixé pour leur retour' en
Allemagne fut arrivé, ils partirent ensemble et,
en passant à Nantes, furent reçus tous deux com-
pagnons du Devoir.
Comme Asswiller se trouve sur la route de
Landen, il avait été convenu entre eux que mon
père passerait une quinzaine de jours dans la
famille de son ami Gùnther.
Giinther avait une soeur; les jeunes gens se
plurent et leur mariage fut arrêté.
LE PÈRE LA VENDÉE. 23
Mon grand-père avait de tristes pressenti-
ments ; au moment où mon père partit avec sa
jeune femme, mon grand-père, en se séparant
de sa fille, lui dit, le coeur navré :
— Ma bonne Marie... nous ne nous reverrons
peut-être plus ; ce qui me console, c'est que j'ai
la certitude que Michel, qui est un coeur loyal,
te rendra heureuse. Je te confie à lui.
Ma mère pleurait et ne. quittait qu'avec déchi-
rement le seuil paternel.
— Je ne reverrai plus, disait-elle au milieu de
sanglots entrecoupés, ce toit sous lequel j'ai reçu
le jour, où restera seul mon bon père; qui sera
là pour le soigner s'il devient malade ?
— Moi ! s'écria mon oncle Gûnther ; je cher-
cherai à te remplacer autant qu'il sera en moi de
le faire.
— Dieu veillera sur nous tous, reprit mon
grand-père ; c'est lui qui veut que les enfants,
quand ils sont arrivés à l'âge de se marier, quit-
tent leurs parents ; c'est pour les préparer, par
cette première séparation, à celle éternelle qui
arrive plus tard...
Plusieurs années se passèrent...
24 LE PÈRE LA VENDÉE.
Je me rappelle encore comme d'un songe
d'avoir vu, lorsque j'avais environ deux ans,,
mon grand-père et mon oncle qui étaient venus
nous voir...
J'avais atteint l'âge de sept ans ; gai et insou-
ciant comme le sont heureusement les enfants,
la vie était pour moi pleine de charmes.
Lorsqu'à'ma sortie de l'école, je rentrais le soir
à la maison, je trouvais le goûter que ma mère
avait préparé pour moi ; je courais à la forge,
tirais le soufflet et admirais l'habileté avec la-
quelle mon père et son compagnon battaient en
cadence le fer rouge qu'ils forgeaient sur l'en-
clume. Quand nous étions dans la belle saison,
je courais, après avoir soupe, dans les rues du
village recruter mes petits camarades, qui ve-
naient avec moi écouter avidement les récits que
mon père, assis sur son banc et fumant sa pipe,
faisait à ses voisins de ses voyages en France.
L'hiver, à la veillée, réunis dans notre grande
chambre d'habitation bien chauffée, entourés de
voisins qui venaient fumer leur pipe en com-
pagnie de mon père, tandis que les voisines ve-
naient avec leurs rouets ou leur tricot faire la
LE PÈRE LA VENDÉE. 25
causette avec ma mère, mes petits camarades et
moi, attentifs d'abord à ce qui se disait en fait de
politique ou de commérages du village, nous
finissions par nous assoupir, et n'étions tirés de
notre heureux sommeil que lorsque la voix re-
tentissante du veilleur proclamait dans la rue
que tous les habitants devaient se livrer au repos,
conformément aux ordonnances du landgrave.
Une année arriva où les occupations de mon
père et de ma mère changèrent de direction.
Pendant que les voisines filaient ou tricotaient,
ma mère n'était occupée qu'à (ailler et coudre
de petites brassières, de petites camisoles, de
petits bonnets.
De son côté, mon père, aussi habile à sculpter
le bois qu'à marteler le fer, construisait soigneu-
sement un petit berceau en noyer et apportait'à
sa construction tous les soins imaginables.
Je regardais faire ces apprêts sans comprendre
leur but ; quelques paroles prononcées à voix
basse, quand on me regardait, ne me donnaient
aucun éclaircissement sur cette espèce de mystère.
Un matin, en sortant de l'école, un de mes
petits camarades me dit d'un ton confidentiel :
26 LE PÈRE LA VENDÉE.
— Tu ne sais pas, Michel, hier soir j'ai en-
tendu ma mère dire à mon père que bientôt tu
auras un petit frère ou une petite soeur.
Cette nouvelle me combla de joie, et, au mo-
ment où j'accourais à la maison pour entendre de
mes parents la confirmation de cette heureuse
nouvelle, je vis, arrêtée devant notre porte, une
voiture dont mon père et ses ouvriers déchar-
geaient un gros tonneau.
Je voulus interroger, on mïmposa silence en
riant.
Le soir, après souper, notre nappe de tous les
jours fut remplacée par une nappe damassée,
des assiettes et des verres disposés sur la table.
Dans la cuisine, ma mère et deux de nos voi-
sines faisaient rôtir des châtaignes, et lorsque le
monde arriva tout joyeux, mon père et nos deux
compagnons remontèrent de la cave tenant des
bouteilles de vin.
— Je veux vous consulter, mes amis, dit jovia-
lement mon père, sur la qualité du înargrafler
que j'ai fait venir pour le baptême du petit frère
ou de la petite soeur que le bon Dieu enverra
bientôt à mon petit Michel.
LE PÈRE LA VENDÉE. 27
Tout le monde était dans la jubilation et trou-
vait le vin excellent.
Tout à coup ma mère devint triste et dit à mon
père :
— Mais, mon bon Michel, la cousine Louise
m'est pas ici ; as-tu donc oublié de l'inviter?
Pendant que mon père se justifiait de cette
amputation d'oubli, la porte s'ouvrit avec fraeas
et la cousine Louise arriva pâle et consternée.
Tout le monde se leva et voulut l'interroger.
Elle se laissa tomber sur une chaise et resta
longtemps sans pouvoir parler.
On l'entourait, plein d'anxiété.
— Mes pauvres enfants ! mes pauvres enfants !
cqu allons-nous devenir ? furent ses premières
paroles.
— Mais qu'y a-t-il donc ?
La pauvre femme s'arrachait les cheveux et
me pouvait ou ne voulait pas répondre.
— Ce qu'il y a ? dit-elle enfin en sanglotant ;
al y a que sur nos têtes est suspendu un malheur
plus grand que la grêle, que la foudre, que l'in-
oeendie, que la peste, qu'une inondation.
La consternation fut générale.
28 LE PÈRE LA VENDÉE.
— Mais, put enfin dire mon père, voyons, de
quel malheur sommes-nous menacés ?
— Je n'ose vous le dire, murmura-t-elle à voix
basse.
A force de sollicitations, elle se décida enfin à
nous informer de la fatale nouvelle.
— Je sortais de chez moi pour venir ici, lors-
qu'un cavalier, arrivant au grand galop, arrêta
son cheval devant ma porte. Je fus tout effrayée
d'abord, puis je me rassurai, pensant que ce ca-
valier s'arrêtait pour me demander l'adresse de
quelqu'un du village :
« — Ma chère marraine, dit-il en se penchant
de dessus son cheval et me donnant la main,
quel malheur ! j'apporte la désolation dans le
village ; les ordres enfermés dans cette sacoche
vont jeter la consternation et le désespoir dans
chaque maison. » Celui qui me parlait ainsi est
mon filleul Christian le hussard, en garnison dans
la capitale.
« — Pour l'amour de Dieu ! mon enfant, lui
dis-je, tu me fais peur ; notre gracieux souverain
serait-il malade... ou en danger de mort?
« — Plût à Dieu qu'il ne fût jamais venu au
LE PÈRE LA VENDÉE. * 29
monde, me dit-il d'un air farouche. » Malgré
l'obscurité, je voyais le feu briller dans ses yeux.
« — Tais-toi, malheureux ! es-tu fou ?
« — J'apporte, dit-il une ordonnance signifiant
au bourgmestre que le village de Landen a un
contingent de cent cinquante hommes à fournir
dans la livraison do sept.mille enfants du pays
que le landgrave a vendus au gouvernement an-
glais pour être transportés en Amérique. » Puis
Christian piqua des deux et disparut dans la di-
rection de la maison du bourgmestre.
Cette nouvelle glaça tout le monde d'épou-
vante ; les femmes jetaient des cris déchirants,
les hommes étaient mornes et atterrés ; ma pauvre-
mère tomba évanouie.
Lorsqu'à force de soins elle eut repris con-
naissance, tout le monde se retira consterné.
De ma petite chambre, contiguë à celle de mes
parents, j'entendis toute la nuit des gémisse-
ments.
Le lendemain matin, j'étais occupé à me vêtir
des habits de dimanche que ma mère avait dis-
posés, suivant son habitude de chaque samedi
soir, sur une chaise à côté de mon lit, lorsque
30 -LE PÈRE LA VENDÉE.
j'entendis dans la rue le trot d'un détachement
de cavalerie ; je courus à la fenêtre et reconnus
une brigade de gendarmes.
Je m'élançai dans la chambre de mes parents.
Ils avaient leurs habits de dimanche.
Ma mère me prit sur ses genoux, me peigna
et, quand elle eut achevé ma toilette, elle me prit
par la main et me dit :
— Viens, mon petit Michel, viens à l'église
prier le bon Dieu pour qu'il ne permette pas
qu'on nous prenne ton père.
Mon père m'enleva à la hauteur de sa tête,
m'embrassa à plusieurs reprises, puis me déposa
à terre en me disant :
— Oui, mon enfant, va à l'église avec ta mère,
je vais aller chez le bourgmestre.
CHAPITRE ffl
Lorsque nous entrâmes dans le temple, nous
le trouvâmes rempli de gens qui tous pleuraient.
L'organiste voulut commencer à entonner le
chant sacré prescrit par le rituel, mais l'orgue
ne rendait que des sons lugubres, la main trem-
blante de l'organiste errait sans suite sur le cla-
vier... Aucun des assistants ne put prononcer le
premier mot du cantique qui se chante habituel-
lement à l'ouverture de l'office divin.
Un silence de mort régnait dans l'édifice. Il
fut interrompu par le bruit d'un sabre qui traî-
nait sur les dalles de l'église.
Le brigadier de gendarmerie, auteur de ce
bruit, s'avança vers le banc d'oeuvre et remit à
l'un des membres du consistoire, à qui il dit
quelques mots, un pli cacheté, puis se retira.
Au même moment, notre pasteur gravissait
32 LE PÈRE LA 'VENDÉE.
péniblement les degrés qui mènent à la chaire, et
nous vîmes apparaître, pâle et contracté par la
douleur, son visage vénérable.
C'était un vieillard austère, descendant comme
mes parents des malheureux huguenots échap-
pés aux dragonnades.
Il ouvrit le pli que lui présenta le vieux mem-
bre du consistoire, et chercha à lire ce qu'il con-
tenait ; longtemps il ne put y parvenir, ses yeux
étaient pleins de larmes, sa voix tremblante.
Enfin il dit :
— Voici un ordre du gouverneur qui m'en-
joint de vous exhorter à obéir sans murmurer à
ses ordres et me prescrit de prendre pour texte
de mon sermon le verset 28 du chapitre ier du
prophète Isaïe, ainsi conçu :
« Les rebelles et les pécheurs seront brisés.»
Mais, mes enfants, je suis ministre d'un Dieu
juste et miséricordieux avant d'être sujet d'un
prince, et je ne puis être l'organe d'un pouvoir
despotique qui veut faire de moi l'instrument de
ses menaces et des terreurs qu'il veut vous in-
spirer.
Prions pour le maître rigoureux qui oublie
LE PÈRE LA VENDÉE. 33
qu'il est homme et chrétien ; supplions le Tout-
Puissant de lui inspirer des sentiments humains.
Que n'a-t-il lu dans le prophète Isaïe, au lieu du
verset qu'il me prescrit de prendre pour texte
de mon sermon, celui-ci, qui aurait fait trembler
dans sa main la plume avec laquelle il a signé
cette funeste ordonnance !
C'est le verset 1er du chapitre x, et qui est
conçu en ces termes :
a Malheur à ceux qui font des ordonnances
d'iniquité et qui font écrire aux scribes des
arrêts d'oppression, pour enlever aux petits
leurs droits, afin d'avoir les veuves pour butin
et de piller les orphelins. »
Des sanglots éclatèrent de toutes parts. Le
pasteur ne put continuer et descendit de la chaire
en s'appuyant sur la rampe.
Rentrés à la maison, ma mère et moi, nous
trouvâmes mon pauvre père assis sur le banc, la
tête penchée sur la poitrine. Il était morne et ne
leva même pas les yeux au moment de notre ren-
trée. Ma mère me prit et me jeta dans ses bras.
Il me pressa sur son coeur, tira de son gousset
sa montre en or et, me la donnant, me dit :
34 LE PÈRE LA VENDÉE.
— Garde bien précieusement ce souvenir de
ton père. Nous partons pour l'Amérique, mais
nous en reviendrons, quand, après avoir contri-
bué à délivrer les Américains de leurs oppres-
seurs, nous pourrons, avec leur aide, purger
notre pays des scélérats couronnés dont nous
sommes les victimes.
Plusieurs de nos voisins arrivèrent pour se
concerter avec mon père, qui leur expliqua ses
plans et tonnait avec fureur contre la barbarie
du landgrave.
Tout à coup, des soldats, attirés par le bruit,
firent irruption dans la chambre, le sabre d'une
main et des menottes de l'autre. Us eurent bien-
tôt enchaîné des malheureux sans défense, les
empilèrent sur des voitures mises en réquisition.
Vociférant, menaçant, ils frappaient à coups de
plat de sabre les femmes et les enfants qui s'é-
taient jetés à leurs genoux. Ils emmenèrent leurs
prisonniers.
Etendue à terre, ma pauvre mère, qui en tom-
bant s'était blessée, se débattait convulsivement
et, tout ensanglantée, jetait des cris lamentables.
J'appelai au secours ; éperdu, je courais de la
LE PÈRE LA VENDÉE. 3S
chambre dans la me et de la rue dans la chambre.
Des voisines, effrayées par mes cris, se préci-
pitèrent chez nous ; l'une d'elles dit aux autres :
«Emmenezbien vite ce petit garçon, a et ajoutai
voix basse quelques mots que je ne pus entendre.
On s'empara de moi ; je me cramponnais aux
bancs, aux tables, aux portes, et je suppliais pour
qu'on ine laissât près de ma mère. Tous mes ef-
forts furent inutiles ; on m'emmena dans une
maison au bout du village, chez une de nos pa-
rentes. Là stationnaient les voitures qui portaient
les prisonniers; je m'échappai et je me préci-
pitai vers celle sur laquelle était attaché mon
père.
11 étendit au-dessus de ma tête ses mains en-
chaînées :
—• Je te donne ma bénédiction, mon pauvre
enfant, s'éeria-t-il ; adieu, obéis à ta bonne mère
et pense souvent à moi.
Des gardes firent avancer les voitures, me re^
poussèrent à coups de talon de botte et me
laissèrent étendu sur la route.
... C'est la dernière fois que je vismon,père...
On m'emporta chez notre parente, où l'on me
36 LE PÈRE LA VENDÉE.
retint de force ; toute la nuit je jetai des cris dés-
espérés, et cène fut que le lendemain qu'acca-
blé de fatigue et de sommeil, je m'assoupis. A
mon réveil, je voulus m'échapper et retourner
chez nous, mais j'étais trop bien surveillé. Je
refusai de prendre le moindre aliment et l'on ne
put me déterminer à accepter un peu de nour-
riture qu'en me promettant que le lendemain
matin on me reconduirait chez nous.
Je passai encore une nuit affreuse ; enfin, le
mardi matin, la bonne cousine Ursule, chez qui
j'étais retenu, vint me dire :
— Maintenant, mon pauvre petit Michel, je
vais t'emmener chez vous.
Elle pleurait et une profonde douleur se lisait
sur sa figure.
Après m'avoir habillé, elle m'attacha au bras
gauche un crêpe, me prit par la main, et nous
nous dirigeâmes du côté de notre maison. La
cousine Ursule était vêtue de noir ; je voulus l'in-
terroger, mais elle ne pouvait me répondre un
seul mot.
Plus nous approchions de chez nous, plus je
tremblais : de loin, je vis devant notre porte des
LE PÈRE LA VENDÉE. 37
gens tous habillés de noir. Beaucoup d'entre eux
vinrent à notre rencontre ; plusieurs m'embras-
sèrent et voulurent me parler, mais les paroles
expiraient sur leurs lèvres.
Faisant un violent effort, j'imprimai une se-
cousse à la main de la cousine Ursule, me déga-
geai et courus chez nous.
... En entrant dans la chambre, je vis étendue
sur le lit ma pauvre mère; je m'élançai vers elle.
Elle avait les yeux fermés et était toute froide...
Dans ses mains entrelacées elle tenait une branche
de laurier ; son bras gauche serrait contre sa poi-
trine un petit enfant, qui aussi avait les yeux
fermés et était tout froid.
— Où est mon père? m'écriai-je en courant
dans la maison et le cherchant dans toutes les
chambres...
Notre vénérable pasteur était là, ainsi que sa
femme et leurs petits garçons, mes camarades
Gustave et Frédéric.
Ils s'emparèrent de moi ; le triste cortège se
mit en route... Je trébuchais et, soutenu pannes
deux petits amis, je marchais derrière le cercueil.
Arrivés au cimetière, je sautai dans la fosse
38 LE PÈRE LA VENDÉE.
béante et demandai qu'on déposât sur moi le
cercueil :
— Je n'ai plus de mère, je n'ai plus de père !
que ferai-je sur cette terre? je veux aussi
mourir! m'écriai-je désespéré.
— Tu as au ciel un Père qui toujours te pro-
tégera; il est immortel et plus puissant que tous
les potentats qui régnent sur la terre, me dit
notre bon pasteur.
Un homme vigoureux descendit dans la fosse,
s'empara de moi et me porta au presbytère.
Brisé par la douleur, je perdis connaissance et
tombai dangereusement malade ; pendant plu-
sieurs jours je restai entre la vie et la mort. En
proie au délire, je me débattais dans mon ht où
les efforts de deux hommes suffisaient à peine à
me retenir.
Lorsque je fus rétabli, mes camarades me ra-
contèrent toutes les paroles que j'avais pronon-
cées pendant cette pénible période. J'invoquais
Dieu, j'appelais à mon secours mon père, mon
grand-père, mon oncle ;je disais : Partons pour la
capitale sauver mon père et exterminer le land-
grave et ses soldats.
LE PÈRE LA VENDÉE. 39
Le jour où mon délire cessa, et que je pus re-
prendre connaissance, je reconnus mon camarade
Gustave, qui d'une main retenait mon bras, et
de l'autre lisait un journal.
— Où suis-je? m'écriai-je en regardant autour
de moi ; quel mauvais rêve j'ai fait ! N'est-ce pas,
Gustave, tout ce que j'ai rêvé n'est pas vrai ?
— Mais non, me dit mon petit camarade, tout
surpris de m'entendre parler raisonnablement.
Il se leva rapidement et alla cacher dans un coin
de l'armoire le journal qu'il tenait à la main.
Je remarquai ce mouvement et il me parut qu'il
existait quelque mystère qu'on voulait me ca-
cher ; cependant je ne dis rien et je m'assoupis.
A mon réveil, je vis assis près de mon lit notre
pasteur qui, après avoir dit une prière d'actions
de grâces pour mon rétablissement, m'encou-
ragea, par de bonnes paroles, à prendre mon
mal en patience et à me confier à la bonté de
Dieu.
— Je te conterai plus tard, quand tu seras
complètement rétabli, me dit-il, des choses que
je ne puis te dire en ce moment.
— Pourquoi mon père et ma mère ne sont-ils
40 LE PÈRE LA VENDÉE.
pas ici? pourquoi suis-je chez vous et non chez
nous? demandai-je.
— Plus tard tu sauras tout cela, dit le bon
pasteur d'un air triste ; puis il s'en alla chercher
sa femme, qui vint me prodiguer ses soins et me
dire de bonnes paroles.
Plusieurs jours se passèrent ensuite ; peu à peu
mes forces revinrent et je pus rester levé quel-
ques heures chaque jour. Je repassais dans ma
mémoire les événements dont la série traversait
ma tête sans que je pusse me rendre compte
s'ils étaient réellement arrivés ou s'ils n'étaient
que le résultat de mauvais rêves enfantés par
le délire auquel j'avais été en proie pendant si
longtemps.
Un jour, retiré seul dans ma chambre, je re-
gardais tristement la campagne à travers ma fe-
nêtre, qui donnait sur les jardins, et je réfléchis-
sais.
Tout à coup me passa par la mémoire le mouve-
ment brusque que Gustave avait fait le jour où
j'étais revenu à moi ; je me rappelai son embar-
ras et son empressement à serrer dans l'armoire
le papier qu'il venait de lire. Je courus à l'ar-
LE PÈRE LA VENDÉE. 41
moire et je m'emparai de ce papier; c'était le
journal officiel de la Cour.
Un titre en grosses lettres frappa mes yeux ;
ce titre portait :
« Relation de l'exécution des rebelles »...
... Le nom de Michel Hildebrand figurait un
des premiers sur la liste des malheureux qui
avaient été fusillés...
Un nuage noir passa devant mes yeux... je
tombai à la renverse... Le bruit de ma chute at-
tira du monde ; on s'empressa de me secourir...
Le bon pasteur, dans une inquiétude mortelle,
craignait que la secousse terrible que je venais
de recevoir par l'imprudence de Gustave ne
m'achevât ; il cherchait par de bonnes paroles à
me faire prendre courage, en me disant que mon
père était réuni dans le ciel à ma mère et à ma
petite soeur et que tous priaient pour moi.
Une résolution énergique naquit subitement
en moi.
Quelques jours avant le malheur qui nous
avait frappés, j'avais lu dans l'Histoire romaine
qu'on nous avait donné à lire à l'école qu'Anni-
bal, à l'âge de neuf ans, avait juré une haine
42 LE PÈRE LA VENDÉE.
éternelle aux Romains. J'ai près d*e huit ans,
me dis-je, mais je jure, aussi solennellement
qu'Anmbal, haine éternelle aux grands-ducs en
général et au landgrave de Hesse en particulier.
Je veux vivre, grandir, me venger de lui, puis
mourir.
Cette détermination ine donna tant de force
que je devins insouciant en apparence ; c'est au
point que le soir, pendant qu'étendu sur mon lit,
je paraissais endormi, j'entendis le bon pasteur
dire à sa femme :
— Je n'aurais jamais cru que les enfants ou-
blient si vite leurs parents ; c'est un bienfait de
la Providence ; sans l'oubli qui s'est emparé de
Michel, le pauvre enfant serait mort de déses-
poir.
Je fus bien peiné d'entendre le digne pas-
teur avoir de moi une aussi triste opinion ; ce-
pendant je ne cherchai pas à me justifier. J'avais
conçu un plan qu'à tout prix je voulais mettre à
exécution ; pour cela, il fallait que j'eusse l'air
d'être insouciant.
Souvent mon père m'avait parlé du caractère
énergique de mon oncle Henri Gunlher, souvent
LE PÈRE LA VENDÉE. 43
il m'avait dit que quand je serais devenu grand
il m'enverrait près do lui. Je résolus de ne pas
attendre plus longtemps ; je ne pouvais plus res-
pirer l'air du pays où mon père et ma mère
avaient péri si misérablement. Il ne me restait à
Landen que des parents éloignés ; je préférai
aller chercher un asile chez mon grand-père,
près de mon oncle Henri, qui viendrait immé-
diatement, pensai-je, venger sur le landgrave
l'assassinat de mes parents. Je raisonnais alors
comme un enfant que j'étais.
Lorsque notre digne pasteur me disait que je
devais laisser à Dieu de punir les coupables, je
pensais qu'il se trompait et qu'au heu d'attendre
longtemps peut-être, il valait mieux les punir le
plus tôt possible. Je fis donc en cachette mes
préparatifs de départ.
Un matin, il me proposa de l'accompagner
dans un village des environs ; j'acceptai de
grand coeur. En route, je lui demandai s'il avait
prévenu mon grand-père de la catastrophe qui
nous avait frappés. Il me répondit qu'il avait
l'intention de le faire prochainement et qu'il
songeait aux moyens d'instruire de ce malheur
44 LE PÈRE LA VENDÉE.
mon grand-père et mon oncle, par la voie d'un
de ses anciens condisciples avec lequel il avait
étudié à l'université d'Iéna, et qui était pasteur
dans un village de la Lorraine. Depuis de lon-
gues années il n'avait pas correspondu avec lui,
et se proposait de s'informer, par l'intermédiaire
d'un ami commun, du lieu de la résidence de cet
ancien camarade.
Ce projet du pasteur me parut devoir entraîner
une perte de temps. Dans mon impatience, je ré-
solus de partir le soir même.
Rentré à Landen, j'allai chez le maître d'école
emprunter un Manuel de géographie, je deman-
dai au pasteur la permission de prendre dans son
jardin quelques plants de fleurs et allai les por-
ter sur la tombe qui renfermait ma mère et ma
petite soeur.
Après avoir planté de mon mieux le rosier
blanc, les touffes de vergissmeinnicht et de pen-
sées que j'avais choisis, le coeur brisé, je m'en-
fuis, à pas précipités, du cimetière.
Le soir, alléguant les fatigues de mes courses
de la journée, je demandai à aller me coucher de
bonne heure et, une fois seul dans ma chambre,
LE PÈRE LA VENDÉE. 45
je cassai ma petite tirelire, dans laquelle je trouvai
quelques florins. Je pensais bien que cette petite
somme ne serait pas suffisante pour mon voyage,
mais je réfléchissais qu'une fois épuisée, je pou-
vais obtenir un prêt sur la montre de mon père,
que je laisserais en dépôt jusqu'à ce que mon
grand-père la fasse dégager. .
J'écrivis une lettre que je laissai sur la table
et dans laquelle j'exprimais à mes protecteurs
mes sentiments de reconnaissance et mes regrets
de les quitter sans leur assentiment. Tout en leur
assurant qu'ils pouvaient être sans inquiétude
sur mon compte, je leur disais que je reviendrais
bientôt près d'eux.
J'attendis avec angoisses et impatience que la
nuit fût entièrement tombée; puis, lorsque aucun
bruit ne se fit plus entendre ni dans la maison
ni dans le village, j'ouvris avec précaution la
porte d'entrée et je m'engageai, à la garde de
Dieu, sur la grande route qui mène à Mayence.
n'emportant que la montre de mon père et le
livre de prières de ma mère.
3.
CHAPITRE IV
Quand je fus hors du village, je m'assis sur un
tas de pierres et versai d'abondantes larmes. Ce
n'était pas la peur qui m'agitait, c'était un sen-
timent bien plus douloureux : j'avais le coeur
serré en pensant qu'à mon âge j'étais déjà si
malheureux.
J'adressai à Dieu une fervente prière et, fortifié
par cet acte pieux, je me levai et me mis coura-
geusement en route. Une dernière fois je retour-
nai la tête et fis mes adieux aux lieux où j'avais
passé mes premières années, qui avaient été si
heureuses, et où je laissais maintenant enfouis
dans la terre mes pauvres parents.
Je fis ainsi plus d'une lieue, guidé par la blan-
cheur de la route qui se développait devant moi.
Puis, la lune s'étant levée, je pus distinguer
un peu mieux mon chemin ; mais tout à coup je

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