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Le Petit Moreau

De
313 pages

Le procès Roëttiers-Daman fut l’une des grosses affaires criminelles de l’année 1867. Mais qui s’en souvient encore aujourd’hui ?

Nous vivons en l’âge du crime. Vols, viols, assassinats, attentats de toute espèce sont devenus faits quotidiens ; ils font partie du menu de scandales que l’actualité sert chaque matin au public, avec les « premières » de théâtre, les changements de ministères, les grèves, les duels de journalistes et les départs pour Cythère des jolies filles de concierges.

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À propos deCollection XIX
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Émile Bergerat
Le Petit Moreau
Roman
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
MONSIEUR ANTOINE
Le procès Roëttiers-Daman fut l’une des grosses affaires criminelles de l’année 1867. Mais qui s’en souvient encore aujourd’hui ? Nous vivons en l’âge du crime. Vols, viols, assassinats, attentats de toute espèce sont devenus faits quotidiens ; ils font partie du menu de scandales que l’actualité sert chaque matin au public, avec les « premières » de théâtre, les changements de ministères, les grèves, les duels de journalistes et les départs po ur Cythère des jolies filles de concierges. Il convient donc de rappeler aux amateurs que ce procès était une affaire de faux en écriture de commerce. La maison Roëttiers, l’une des gloires de l’orfèvrerie française, avait alors deux chefs, d’abord son patron héréditaire et titulaire du nom, Jean Roëttiers, et ensuite le second, Étienne Daman, chef des ateliers. Étienne Daman était célèbre ; type de ces artisans de génie que le prolétariat donne aux arts industriels, il était entré « dans la boîte » à quatorze ans, comme apprenti, s’était formé tout seul aux pratiques très multiples du métier, ciselure, repoussage, niellure, et comme en sus du don de nature il avait ceux du trav ail, il n’avait pas tardé à monter d’échelon en échelon et de succès en succès à la plus haute situation où il pût prétendre. Jean Roëttiers l’avait convié à la participation de s bénéfices annuels. Il avait alors cinquante ans. Car nos vieilles mœurs, dont on médit tant, renferment autant d’équité et plus de libéralisme’ pratique que les utopies du socialisme violent et dynamitard. L’intérêt est le plus grand des égalitaires. Si la marque des Roëttiers conservait sa prééminence aux expositions et sur les marchés, c’était à son Benvenuto anonyme qu’elle le devait, et depuis près de quarante ans. Les pièces de repoussé d’Étienne. Daman soutenaient la comparaison avec les chefs-d’œuvre d’Étienne de Lau lne et de Jean Cousin et des meilleurs maîtres de la Renaissance française. Malgré la prospérité croissante des affaires désorm ais communes, divers inventaires semestriels dénoncèrent tout-à-coup des déficits d’abord importants, puis considérables. D’innocents caissiers furent renvoyés, lorsqu’on y regardant de plus près, Jean Roëttiers se convainquit, et avec quelle stupeur ! que les balances chaviraient sous les faux poids que son second y jetait lui-même. Étienne, sans qu’ il fût possible de comprendre pourquoi, car il gagnait beaucoup d’argent, mésusait de la signature Roëttiers. Un jour il la falsifia !... Le coup fut trop rude pour l’orgueil du maître orfèvre. Jean Roëttiers était jeune encore, et les sentiments, chez lui, affectaient une violen ce arrogante dont aucune philosophie ne tempérait les orages, car il avait toujours été heureux ; c’était un gâté de la vie. Il fut inexorable. Outré de l’ingratitude d’un homme qu’il estimait avoir sorti du néant et pour ainsi dire anobli, et redoutant encore pour son nom séculaire, dont il était trop justement fier, le discrédit et le déshonneur, il déféra sans merci le faussaire à la justice. La législation est féroce pour les falsifications d’écriture commerciale. Étienne Daman encourait les galères. Il ne se défendit pas plus devant le tribunal, qu’il ne s’était justifié devant Roëttiers, et il se laissa frapper silencieusement. Ce fut l’intérêt du procès, j’allais dire son attrait. Le public se perdit en hypothèses romanesques sur l’at titude muette, résignée, presque souriante de l’artiste. Les faux étaient évidents, avoués, et il n’en niait aucun. Lorsque le
président lui demanda ce qu’il avait à alléguer pour sa défense, Étienne secoua la tête et dit : « Rien. » — Avez-vous au moins regret et honte de ce que vous avez fait ? — Regret, oui ; honte, non. La déposition de Jean Roëttiers étonna d’ailleurs l’auditoire par sa douceur imprévue. Non seulement il ne chargea pas son second, mais il implora pour lui la clémence des juges et, sans s’expliquer davantage, il laissa ent endre que l’inculpé avait une excuse mystérieuse de son crime. Il venait d’apprendre, en effet, en arrivant à l’audience, qu’Étienne Daman avait un fils, — un mauvais sujet, — et que c’était pour subvenir aux dépenses folles du jeune homme, à sa vie de plaisir, de jeu et d’étalage parisien, que le vieil ouvrier s’était vendu au diable. Hélas ! il n’y avait plus moyen de se désister ! La justice tient ferme ceux qu’elle a mordus. Daman, flétri jusque dans sa postérité, fut condamné à six ans de travaux forcés. Lorsque le verdict fut prononcé, un élégant et beau jeune homme bien connu du monde viveur de l’époque et qui avait assisté aux d ébats les dents serrées, plus pâle qu’un spectre, tomba. Cet événement d’audience fut suivi d’un autre, tout à fait singulier, et que l’on attribua généralement à la chaleur de la salle, bondée de curieux. Une jeune fille de dix-huit ans, blonde comme l’or et d’une fraîcheur de carnation c harmante, était assise à côté d’un homme de haute stature que l’on se nommait à voix basse ; elle eut une syncope violente et son père l’emporta dans ses bras à travers la fo ule qui s’écartait respectueusement devant l’un des héros populaires de l’Afrique, le g énéral Joseph Brunet-Monville. Ces deux accidents n’avaient sans doute aucune corrélation entre eux, puisque la jeune fille était l’aînée des quatre filles du général et le je une homme le propre fils du forçat. Personne ne songea donc à les expliquer l’un par l’ autre et le général moins que n’importe qui. Les reporters judiciaires n’y firent aucune allusion dans leurs comptes rendus. Un mois après, cependant, Claire Brunet-Monville était morte. Les médecins attribuèrent à des causes physiologiqu es la catastrophe qui rompait cette vie à dix-huit ans. Eussent-ils été médecins s’ils en avaient deviné davantage ? Toujours est-il que le désespoir du général atteignit au désastre. Claire était son idole. Il ne vivait que pour elle. Elle l’accompagnait partout où il allait ; pour lui, le soleil se levait et se couchait dans les cheveux d’or de sa fille. I l l’aimait follement. Du coup, il prit sa retraite et on ne le vit plus nulle part. Ni Caroli ne, ni Julie, celles de ses trois filles qui vivaient avec lui, ne tentèrent même de le consoler, car c’était inutile. Quant à sa femme, Thérèse, elle était restée comme atterrée de la rapidité foudroyante de cette étrange mort, sans cause appar ente, et elle ne croyait pas à l’explication des médecins. Des phénomènes excessifs et anormaux avaient précédé la crise suprême, et, sans savoir pourquoi, avec son i nstinct maternel, elle devinait un drame de sentiment sous cette fatalité inexpliquée. Un soir, elle trouva dans le coffret de Claire ses carnets de bal, et elle les parcourut. D ans le dernier, le dernier nom qu’elle y avait écrit était : Antoine Daman. Il était souligné d’une petite barre. Une pensée écrasée formait le signet du calepin à cet endroit et elle y avait imprimé sa trace violacée. Elle comprit alors pourquoi Claire avait voulu assister au procès de l’orfèvre, pourquoi elle s’y était évanouie et de quoi elle était morte. Antoine, c’était le fils du condamné, du forçat. Et elle pensa que sa fille avait bien fait de s’en aller, et elle s’enfonça dans cette douleur profonde, dont elle garda pour elle seule le secret posthume, doublé d’un doute affreux. Le jour même où l’on enterra Claire Brunet-Monville, c’est-à-dire le 15 avril 1867, Jean
Roëttiers vit entrer chez lui le jeune homme qui s’était évanoui à l’audience. — Monsieur, dit celui-ci, veuillez avoir la bonté de me dire de quelle somme vous vous croyez lésé par les faux d’Étienne Daman, mon père. Roëttiers n’avait jamais vu Antoine ; d’après ce qu ’on lui en avait appris, il l’imaginait un vulgaire débauché, sans éducation, exploitant le s bas-fonds de la crapulerie faubourienne. Il se trouva devant un « monsieur ». Car il en était ainsi et ce n’est pas rare dans le trouble des classes que produit la démocratie. Le rêve éternel du plébéien intelligent, — surtout quand il est artiste — c’est de se hisser à la bourgeoisie, sinon par lui-même, du moins par ses enfants, et de dépouiller sa race de la blouse. Pareil au Giboyer du poète comique, Étienne Daman s’était sacrifié à son fils : Antoine était son œuv re et son chef-d’œuvre. Il l’avait élevé comme il ciselait l’or, avec un respect profond pou r la matière délicate et précieuse et dans le recueillement jaloux d’une paternité mystérieuse. L’enfant avait eu tous les maîtres de toutes les sc iences et aussi de tous les arts. Il avait fait ses études dans un de nos grands lycées, et il avait pris ses grades en Sorbonne. Puis il avait suivi les cours de droit, c omme les petits des notables. Racheté du service, il avait voyagé, un an en Angleterre, e t un an en Allemagne, largement ravitaillé, ignorant le besoin et dépensant à bourse ouverte, gai, heureux et fort. « Va ton train, lui écrivait Étienne, et ne te préoccupe de rien ; je suis là pour parer aux circonstances. Quand il n’y en aura plus, il y en aura encore, et je gagne ce que je veux avec mon marteau !... » A Paris, Antoine eut une garçonnière élégante, et q u’il décora avec goût, car, en fait d’art, il chassait de race. Mais on n’y voyait poin t d’orfèvrerie. Étienne s’y était opposé. C’était le même sentiment d’orgueil qui l’avait pou ssé à interdire à son fils, dès le bas âge, l’accès des ateliers Roëttiers. « Tu n’as pas besoin de me voir en ouvrier ; tu m’aimerais moins ! » disait-il en secouant la tête. Antoine avait donc des tableaux et des livres, plus quelques armes, et beaucoup de musique. Il chantait d’ailleurs volontiers et avec agrément. Bon cavalier aussi, il faisait tous les matins sa promenade équestre, et déjeunait dans un café à la mode. Enfin il se lança dans la haute vie, à une époque où elle était accessible aux fortunés de toute origine et il mena grand train. Il eut des amis titrés et des maîtresses brillantes, de celles qu’on avoue. Il plaisait par sa belle intelligence, sa largesse, ses heureuses manières, et surtout par une sensation de bien être qui émanait de son affabilité ; c’était son charme propre. Les femmes le recherchèrent beaucoup et les mères de famille le visèrent pour leurs filles nubiles. Ce fut sans doute pendant cet te période mondaine qu’il rencontra Claire, peut-être à quelque bal officiel, et qu’ils ébauchèrent un roman dont l’issue devait être si terrible. Et du fond de sa pénombre, dans les poussières de l ’atelier, le vieux marteleur de buires faisait face à toutes les dépenses. Il ne songeait qu’à ce beau garçon aux mains blanches, son fils, son œuvre, qui était un autre l ui-même, mais un lui-même affiné, réussi, plus parfait, idéal,... un bourgeois ! Comme toujours le cataclysme vint du jeu. Antoine joua, et il perdit. Un soir ce fut une somme si effrayante que toutes les ressources d’Étienne en restèrent dépassées. Il la paya néanmoins, mais, à partir de ce jour-là, Étienne évita Roëttiers.  — Monsieur, réitéra le jeune homme, veuillez répon dre à ma question. De combien mon père vous est-il redevable ? L’orfèvre, déjà fort adouci par la condamnation de son second, pensa pour la première foisavec équitéà la situation vraie ; il se sentit plus homme devant ce fils, si brave et si net et tout à fait dissemblable du portrait qu’on lui en avait tracé. Le détournement était
environ de trois cent mille francs. Mais Roëttiers était millionnaire. En outre, pendant près de quarante ans, Étienne Daman n’avait-il pas été l a gloire et la prospérité de ses ateliers ! Combien de fois, grâce à son génie, cett e somme passa-t-elle dans les caisses ? Il se souvenait encore des efforts tentés par des fabricants rivaux pour lui enlever son ouvrier et avec quelle fidélité celui-ci lui était demeuré attaché. Son absence, déjà, était cruellement sensible sur les affaires. Aussi, pris d’un remords, le commerçant se leva et dit : — Vous ne me devez rien, monsieur. — Pardon, fit le fils du forçat, il est trop tard. Et, pour mieux s’expliquer, il tira de son portefeuille une carte et la présenta à l’orfèvre. Roëttiers y lut : « ANTOINE » sans plus. Le nom de famille était supprimé. C’était d’une éloquence sinistre. — Je vous en prie, monsieur, repartit le patron avec un frisson. Les fautes ne sont pas héréditaires. On n’est pas si dur qu’autrefois, et les mœurs se sont adoucies !... Alors Antoine ramassa sur la table un journal qui y traînait et il montra du doigt à Roëttiers un entrefilet où l’on annonçait le service funèbre de Claire Brunet-Monville. Roëttiers comprit et poussa une exclamation. Il était bouleversé. — Que puis-je faire pour vous ? s’écria-t-il. — Rien, puisque vous ne pouvez rien pour lui ! Il savait, en effet, que l’orfèvre s’était beaucoup remué pour obtenir la commutation de la peine en une autre moins infâmante, et qu’il n’y avait point réussi, et c’était ce qui lui avait suggéré l’idée de sa visite.  — Cependant, reprit Antoine, je vous demande trois choses ; la première, c’est le secret éternel sur ce que je viens de vous révéler, car elle est morte. La deuxième est d’accepter en dédommagement de votre perte les quelques billets que voici ; c’est tout ce que j’ai pu retirer d’un mobilier qui en valait le triple, et je ne possède pas autre chose. Je vivais de l’amour de mon père. Et, d’une voix rompue par l’émotion, il expliqua Étienne à ce notable. — La troisième requête que je vous adresse, termina-t-il, c’est de m’employer à votre service et usage. Je veux être de la partie, appren dre le métier de mon père et gagner ma vie ainsi que lui, par un travail journalier. Là où il a souffert pour moi, je souffrirai pour lui. Je pleurerai là où il a rêvé. Veuillez m’accepter dès à présent comme apprenti orfèvre et me présenter à vos ouvriers. — Sous quel nom ? — Antoine. — Venez. Et Roëttiers le conduisit lui-même dans les ateliers. Quel gouffre d’incohérences que l’âme humaine ! Ce soir-là, pour la première fois depuis sa vengeance contre un faussaire misérable, Roëttiers s’endormit sans mauvais rêve et fit toute sa nuit paisiblement, sa nuit grasse.
« Paris, ce 15 mai 1867.
Père, père chéri, ne souffre pas en songeant à moi, là-bas dans la contrée affreuse. Je suis entré chez Roëttiers ; il m’a accepté à l’apprentissage. Je gagne trois francs par jour. J’ai ton tablier de cuir et ton marteau. Père, je t ’aime et je t’estime, et je t’adore. Ton fils. — A bientôt. »
CHAPITRE II
CONSANGUINITÉ
Quelques mois après la mort de Claire, Caroline, la deuxième fille du général Brunet-Monville tomba malade. Les symptômes de son mal étaient les mêmes que pour sa sœur aînée ; ils se manifestaient à la même époque, car elle entrait au ssi dans ses dix-huit ans. Syncopes analogues, soudaineté des attaques, phénomènes phys iologiques identiques, tout se reproduisait avec une précision singulière. Thérèse se sentit mordue d’une angoisse affreuse, car elle savait, elle, de quoi Claire était morte. Est-ce que Caroline aimait quelqu’un, elle aussi ? Elle était si modeste, si douce, sa chère Caroline, et si rêveuse ! Avait-elle conçu qu elque passion secrète pour un autre Antoine Daman, et n’osait-elle pas s’en ouvrir à sa mère ? Le médecin de la famille prescrivit les mêmes soins et les mêmes remèdes que pour la défunte, et s’en alla, tout pensif. Thérèse crut mê me remarquer qu’il se faisait un peu prier pour revenir. Elle l’entreprit à part, et, av ec une bravoure d’âme que n’annonçait guère son caractère effacé et dominé par la personnalité du général, elle voulut savoir la vérité. Le docteur, homme rude et bon, dissimulait une sensibilité quasi maladive sous des dehors bourrus. Il avait vu du premier regard q ue Caroline était perdue, comme l’autre. Il se trouvait dans une de ces situations où l’on a horreur d’être médecin, la situation où il faut mentir en souriant.  — Docteur, lui disait Thérèse avec une diplomatie naïve, on ne meurt pas d’amour, n’est-ce pas ? — Dans les romans, si ! — mais en médecine, non, Madame la générale. — Vous en êtes sûr ? — Absolument sûr. — Alors jurez-le moi. Il demeura coi. Cet interrogatoire maternel l’avait frappé ; il lui déchirait l’un des voiles de ce mal de Claire à travers lesquels son diagnost ic s’était perdu. Il rentra dans la chambre de Caroline et y resta assez longtemps cette fois. Quand il en sortit, il se pencha à l’oreille de Thérèse, et tout bas : — Mariez-la !... chuchota-t-il. Qui sait ?... La mère alors se décida énergiquement à agir. Le général, depuis la mort de Claire, sa préférée, ne sortait plus que pour la promenade hyg iénique. Il montait à cheval à neuf heures et rentrait à onze. Le reste du temps il ne quittait plus son appartement. Thérèse profita de la première absence de son mari, envoya son autre fille Julie faire une course dans la ville, et elle s’enferma avec Caroline. Quand elle fut bien seule avec elle, elle lui prit la main qu’elle garda entre les siennes, et, les yeux dans ses yeux, brusquement : — Qui est-ce ? demanda-t-elle. Le mal qui avait emporté Claire et qui allait enlev er Caroline est le désespoir de la r médecine et les études mêmes du D Charcot, aussi sagaces et méthodiques qu’elles soient, l’ont laissée impuissante, sinon désarmée, contre le désordre constitutif qui en est la cause. En langage pathologique on l’appelle l’hystéroépilepsie. Les unions entre consanguins sont l’un des propagat eurs les plus actifs et les plus réguliers de ce mal héréditaire, organique et frappé d’atavisme. Or Brunet-Monville avait
épousé sa cousine germaine. Sans entrer dans l’exposé physiologique d’un phénom ène dont les affections varient avec les sujets mêmes, il nous faut constater que, si le diagnostic médical en connaît à peu près tous les effets, la thérapeutique ne leur oppose aucuns remèdes. L’hystéro-épilepsie n’a d’autre cure que le mariage . Encore ne doit-on pas attendre qu’une succession de crises ait usé tous les ressorts vitaux de la malade. C’est ce que le bon sens des gens du peuple, moins savants que la Faculté, mais toujours si instinctifs, exprime énergiquement quand ils disent aux parents d’une jeune fille attaquée dès la puberté : Mariez-la vite ! L’impérieuse loi de nature, qui ne se soucie ni des mœurs, ni des usages, ni des édits mêmes de nos sociétés rebelles aux choses de l’amou r, parle ainsi par la bouche des petites gens. Elle veut être obéie, et vivement, so us peine de mort. Et si le remède unique, le mariage, est inappliqué, elle s’inquiète peu de savoir pourquoi ; et s’il est retardé, elle n’a cure des motifs de retard ; elle fauche le lys malade de cette virginité stérile. Ceux qui se sentent orgueilleux d’être hommes à cau se de l’amour, ont de quoi devenir plus humbles quand ils voient à quelle fonc tion générale de reproduction la cruelle nature réduit parfois nos élans vers la bea uté. Trop souvent le rêve dépasse la cible du fait ; l’organisme impose sa volonté à l’â me, trouble ses sélections et ses affinités, et lui dicte des sacrifices qui l’outragent. Si l’amour, expansion de l’être, résiste à l’utilisation directe et fondamentale que la nature en fait pour la perpétuité de l’espèce, c’est l’individu qui est brisé. L’appui même qu’il trouve pour sa résistance dans les institutions les plus sages d’une civilisation expé rimentée ne lui sert qu’à souffrir davantage et qu’à périr plus misérablement. Oh ! ne chantons pas si haut les gloires douteuses de l’amour ! car c’est une passion fatale qui fonde la race sur les ruines de l’individu. Les deux premières filles de Thérèse devaient être les tristes preuves de cette défaite du monde dans son duel contre la nature. Mises en d emeure d’aimer et d’être aimées pour ainsi dire dans un délai d’âge, elles s’étaien t trouvées dépourvues par l’éducation reçue, par les habitudes sociales, par l’égoïsme to ujours surpris de leurs parents, par mille obstacles psychologiques, et, placées cruellement à dix-huit ans entre l’Amour et la Mort, elles n’avaient été prêtes et parées que pour la Mort. A la question tendrement impérieuse de sa mère, Car oline se leva droite, comme si une flèche la perçait au cœur, et, se croyant accus ée d’une faute dont elle était incapable : « Oh ! maman !... » fit-elle. Thérèse était sous l’impression d’une nuit pleine de cauchemars et le mot du médecin : « Mariez-la ! » lui habitait obstinément l’oreille. Sans connaître encore la nature de la maladie qui s’abattait sur ses enfants, elle presse ntait qu’ils étaient tous menacés en Caroline. Si Caroline aimait quelqu’un, fut-ce un autre fils de forçat, il fallait le lui donner en mariage, à tout prix, pour la conserver. Elle s’était juré que des désastres tels que la mort de Claire ne se produiraient pas deux fois dan s sa famille. Même si Claire s’était ouverte à elle, la mère, de sa passion, peut-être vivrait-elle encore, car le général pouvait être inflexible sur les choses de l’honneur, mais i l n’était pas un monstre, et Thérèse aurait forcé son consentement. D’ailleurs ne chérissait-il pas Claire entre toutes ? Il en serait de même pour Caroline : elle lui donnerait c elui qu’elle voulait. Mais hélas ! qui était-ce ? Caroline lui jurait qu’elle n’aimait personne ! Alo rs qu’eût signifié le « Mariez-la » du médecin ? Caroline mentait évidemment. Elle aimait, mais, pour une raison quelconque, elle ne voulait pas avouer qu’elle aimait. Peut-être était-il d’une condition inacceptable ;