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Le Petit Répertoire des légendes rationnelles

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169 pages
Les quinze nouvelles au sommaire de ce Petit Répertoire des légendes rationnelles sont le reflet de vingt années d'écriture et mettent pour la première fois à l'honneur le talent d'Ugo Bellagamba sur la forme courte.
Une Alice qui ne trouve pas son Pays des merveilles, un vol inaugural sur Mars à l'issue inattendue, un colloque de livres décidant du sort de l'humanité, une nouvelle rencontre entre Messire Gauvain et le Chevalier Vert... Les textes d'Ugo Bellagamba flirtent avec les genres et n'hésitent pas à convoquer les figures de Rudyard Kipling, Jules Verne, René Barjavel ou encore André Brahic pour mieux leur rendre hommage. Contient "Journal d'un poliorcète repenti", prix Rosny aîné 2012.
Illustrations intérieures de Yann Foucaud.
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présente
Le Petit Répertoire des légendes rationnelles
Ugo Bellagamba
Les Années d’orichalque......................................................................................................................4
Écrire l’humain...................................................................................................................................26
La Fin de toutes les fêtes....................................................................................................................37
Un hiver avec Fermi ..........................................................................................................................43
L’Icare hermétique .............................................................................................................................48
Journal d’un poliorcète repenti...........................................................................................................57
Ma petite reine des neiges..................................................................................................................74
La Maladie d’Alice ............................................................................................................................82
Non-absinthe.......................................................................................................................................97
Purple Brain .....................................................................................................................................108
Quand il y aura des pommiers sur Mars ..........................................................................................121
Le Réducteur de possibilités.............................................................................................................142
Le Suicide de la démocratie.............................................................................................................148
Le Tigre de la Lune...........................................................................................................................150
La Véritable Histoire de Messire Gauvain et le Chevalier Vert.......................................................158
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Ugo Bellagamba -Le Petit Répertoire des légendes rationnelles
Les Années d’orichalque
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Ugo Bellagamba -Le Petit Répertoire des légendes rationnelles
Cette longue nouvelle a été écrite pour une anthologie chez Calmann-Lévy, dirigée par Sébastien Guillot, au titre transparent :Dragons. D’emblée, lorsque j’ai répondu à l’appel, j’ai su que mon approche du thème serait celle de la science-fiction, et non point celle, plus attendue, de la fantasy, au sens classique du terme. Mon choix n’était pas dicté par une querelle de chapelle, mais par la volonté de m’emparer d’une mythologie à part entière pour en donner une interprétation rationnelle, comme si l’ensemble de ses récits n’était, au fond, qu’un souvenir du futur.
La mythologie scandinave s’est imposée et je me suis plongé dans ses méandres, son vocabulaire, ses dieux et ses mondes. J’ai parcouru l’Edda. J’ai écouté en boucle la bande originale d’Avalon, le film de Mamoru Oshii, composée par Kenji Kawaï. Je me suis doucement imprégné de tout cela et j’ai laissé l’histoire venir. Il me fallait un mythe des origines, une cosmogonie cohérente, forte. Je voulais, d’une certaine façon, raconter l’Histoire d’un monde qui fut nôtre.
Ce n’est pas mon texte préféré, mais je me suis amusé comme un petit fou à en poser les bases, comme s’il s’agissait d’un univers de jeu de rôle. Il y a un clin d’œil à la revueBifrost, et, je n’en suis pas peu fier, j’ai transformé l’Yggdrasil, l’Arbre-entre-les-mondes, en substantif ; il est devenu un statut, une fonction sociale essentielle, une profession. C’était une manière, pour moi, d’affirmer ce que j’ai toujours cru : la mythologie est une représentation allégorique des forces qui organisent une société en profondeur. Bien sûr, vous ne manquerez pas aussi l’hommage, transparent, à ce dessin animé de notre enfance, où d’intrépides et jeunes aventuriers partaient à la recherche des fabuleuses cités d’or, et faisaient usage d’une magie très particulière.
*
Les montagnes s’entrechoquent et le Ciel se déchire en deux. Le soleil devient noir, la Terre s’enfonce sous les flots. Et du Ciel, les plus brillantes étoiles ont disparu. (Extrait deL’Edda.)
Le soleil, rouge et difforme, embrase la forêt. L’enfant commence à douter. La nuit sera bientôt là. Et avec elle, les rôdeurs fauves. Juste devant, une nouvelle grotte. Irgal l’Étrange s’y trouve peut-être. Finalement, l’enfant n’a pas à décider : un rugissement puissant le fait se retourner. À moins de vingt mètres, en contrebas, l’ours l’observe. Sa masse énorme, sombre, se détache parfaitement sur fond de roches claires. Dans le regard voilé de faim de la bête, nulle tergiversation. L’ours charge. Électrisé par la peur, l’enfant se rue dans la grotte. Tombe et se redresse. Jetant un rapide coup d’œil par-dessus son épaule, il voit la silhouette massive de l’ours se découper sur fond de ciel carmin : bloc rugissant de muscles, de griffes et de crocs. Son cœur explose dans sa poitrine. Il tremble, tombe à nouveau. Sa tête frappe le sol. Douleur. Le dernier son qu’il entend est rauque ; une odeur fétide qui envahit ses narines dilatées.
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Les crépitements du bois sec qui se consume éveillent l’enfant. Il ouvre les yeux : il est toujours dans la grotte. L’ours, non. La chaleur du feu l’enveloppe. Portant la main à son front, il y trouve un cataplasme d’herbes qui s’effrite. Une haute silhouette s’avance alors dans le cercle de lumière, s’offrant à son examen. Un très vieil homme, décharné, en haillons. Il lui manque une main et, à la manière dont il balance sa maigre tête, nimbée de cheveux filasse, l’enfant comprend qu’il est aveugle. « Tu as défié les loups et le froid, dit le vieil homme. Comment t’appelles-tu ? — Joris. Êtes-vous vraiment Irgal ? — Ce nom ne signifie plus rien pour moi. » Entre rires et larmes, l’enfant comprend qu’il a réussi. « Pourquoi vivez-vous à l’écart ? — Je suis d’un autre temps. » Il y a un défi dans la voix du vieil homme. « Un temps où Hugmunin me portait sur son dos et volait entre les mondes… » L’esprit de l’enfant identifie instantanément ce qu’il est venu chercher et qu’il est sur le point d’obtenir ; le plus grand des trésors qu’il pourra jamais ramener au village pour impressionner ses amis : une histoire. Il prononce les paroles rituelles. « Racontez-moi ! — C’est une longue histoire, Joris. » Toute peur dissipée, l’enfant se rapproche du vieillard. Le frôle. L’ermite semble rassembler ses souvenirs. Au-dehors, la Lune s’est levée ; sa clarté montante se conjugue à celle du feu, baignant le vieillard et l’enfant dans une lumière blanche et dorée à la fois. À l’instant précis où Joris commence à s’impatienter, le récit naît. « Pour commencer, je ne m’appelle pas Irgal… »
I – LE DRAKH
Je m’appelle Ymirgal. Ymirgal de la Prime Maison des Frügenstern de Mælsingdorf. Je suis né en l’an 3512 du Cycle des Deux Lunes, le dernier jour du mois de la Fontaine Hvergelmir, quand cessent enfin de tomber les eaux grises ; le jour même où le rituel ancestral de l’Élévation commence. Mon père y a toujours vu un signe des Dieux. C’est pourquoi il a tout mis en œuvre pour que je devienne un yggdrakhsil. J’ai grandi dans le cinquième cercle de Mælsingdorf, la plus grande des cinquante cités circulaires de Kasgardia, bâtie sur les contreforts de la Kaasberga, près de la mer Incarnate. La première fois que je suis parti seul à la découverte des autres cercles, je me suis battu contre des kobolds vagabonds qu’un gardien négligent avait laissé pénétrer dans la cité. J’avais cinq ans. Mon père, lorsqu’il l’apprit, me corrigea, puis m’emmena voir les Géants figés de Riesenberg. Il me dit que je
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devais toujours être aussi tenace et aussi ferme que ces grands rochers torturés. Une semaine plus tard, il me fit rencontrer un maître yggdrakhsil, dans le deuxième cercle. L’yggdrakhsil ne m’adressa pas la parole. Drapé dans sa pourpre, il se contenta de m’observer tandis que, debout face à lui, je m’efforçais de ne rien laisser paraître de ma peur et de mon désarroi. Son visage sec, réduit à sa plus simple expression, ne laissa rien paraître. Mais, juste avant de nous congédier, il dit à mon père, sans me regarder : « Présente-le avant deux ans… » Cette courte entrevue scella mon destin à jamais.
À six ans révolus, je fus admis à pénétrer dans le premier cercle de Mælsingdorf pour y subir le rite de l’Élévation. J’étais, de loin, le plus jeune des candidats… Les prêtres nous firent tous pénétrer dans la grande cour intérieure du Temple de Ka Wotan, encore humide des dernières pluies. Ils nous alignèrent sous l’orichalque sacré des arches de la Guerre et du Savoir ; nous étions plus de cent. Ils nous observèrent en silence pendant une longue période et ne retinrent finalement que quatorze enfants. J’en faisais partie. Les autres furent renvoyés dans les cercles inférieurs : ils y mèneraient une vie sans éclat. Les yggdrakhsils nous laissèrent un jour et une nuit dans l’enceinte du temple, sans nourriture. Nous n’eûmes droit qu’à une étrange boisson opaline au goût amer, qui excitait plus la soif qu’elle ne l’étanchait. Certains s’en délectèrent. Je la dédaignai. Je lui préférais l’eau croupissante qui collait à mes sandales. Au matin suivant, cinq d’entre nous furent raccompagnés hors du premier cercle. Les prêtres qui les encadraient semblaient indifférents à leur échec. À cet instant, je compris que je ne supporterais pas d’être ainsi rejeté. Il me fallait réussir. Si j’échouais, je m’exilerais dans les vastes plaines rouges du Sud profond, pour ne jamais revenir à Mælsingdorf. Neuf, nous étions désormais. Les prêtres-guerriers de Ka Wotan nous firent étudier les runes sacrées pendant dix-sept journées. À genoux. Ils nous interrogeaient à tout instant, nous soumettant à l’ascèse la plus dure. Nous dormions dehors, à même le sol, nous devions rationner notre pain. Deux candidats défaillirent à la fin de la cinquième journée, trois autres le douzième jour. Lorsque nous ne fûmes plus que quatre, les yggdrakhsils nous laissèrent un jour entier de repos avant de nous confronter à la troisième épreuve. Beaucoup de rumeurs circulaient dans les cercles inférieurs de Mælsingdorf à propos de cet ultime rite. L’un de nous, un mince et grand adolescent aux yeux gris, abandonna au soir de ce même jour. De lui-même, il se leva et s’en retourna vers les autres cercles, sans tituber. Je crois me souvenir qu’il devint un poète fort célèbre. Les prêtres nous demandèrent si nous voulions aussi revoir nos familles. Aucun des trois derniers candidats ne renonça. Il y avait Nigel, un garçon de 15 ans au regard déterminé, puis Norden, 10 ans, petit et d’un calme impressionnant, et enfin moi, Ymirgal, le plus jeune. Mes concurrents étaient plus solides, plus grands, plus cultivés que moi. J’envisageai la possibilité d’échouer. Mais les leçons de mon père et les Géants figés de Riesenberg me revinrent en mémoire. Je me redressai. Ce que je vis alors occulta toutes les souffrances que j’avais endurées.
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C’est dans la lumière dorée d’un soleil déclinant que je rencontrai mon premier drakh. Oh, j’en avais vu plusieurs auparavant, bien sûr. Mais haut dans le ciel, fendant l’azur tels des rais de lumière incarnée. Le lendemain de notre jour de repos, alors que l’astre du jour conquérait son zénith, les yggdrakhsils vinrent nous chercher. Ils nous bandèrent les yeux, nous prirent par la main et nous conduisirent. En plissant le nez, je parvins à discerner les grandes allées du temple. Nous les traversâmes jusqu’à un escalier dont les marches monumentales étaient taillées à même la pierre ocre de Kasgardia. La montée me parut interminable, jusqu’à ce que je comprenne : les prêtres nous entraînaient jusqu’au sommet de la Kaasberga, la montagne à laquelle s’adossait Mælsingdorf. Un lieu sacré. Les serviteurs de Ka Wotan y écoutaient les vents du Temps, qui s’enroulaient sans fin sur eux-mêmes et chantaient l’histoire des cycles passés. Aucun kasgardien, s’il n’était prêtre, n’avait le droit de s’y rendre sous peine de mort. Notre ascension était donc sans retour. Les yggdrakhsils tueraient ceux qui échoueraient dans cette dernière épreuve. Lorsqu’ils me retirèrent le bandeau, je mimai l’éblouissement et baissai la tête. Nous nous trouvions tous sur une plate-forme circulaire d’orichalque pur. Le métal aux reflets verts avec lequel nous forgions nos lances et nos épées. Celui qui rehaussait la Kaasberga était gravé de runes gigantesques qui formaient des rayons convergeant vers un centre lointain. De mon point de vue, la plate-forme semblait recouvrir tout le sommet de la Kaasberga, telle une mer d’orichalque, à l’écume de runes. Bâtir la plate-forme, la polir, la graver, avait dû prendre des générations. Peut-être était-elle plus ancienne que la cité de Mælsingdorf elle-même. Et, dans la lumière rasante, elle semblait tourner sur elle-même. Enfin, je vis les drakhs, palpitant en bordure de mon champ de vision. Il y en avait trois. Pendant un instant, plus rien n’exista qu’eux et moi. Les sifflements modulés qu’ils se lançaient les uns aux autres, j’en prenais peu à peu conscience, épousaient ceux des vents qui s’entrelaçaient ou s’affrontaient au sommet de la Kaasberga. Leurs ailes jetaient des reflets d’émeraude, de porphyre et d’améthyste. Leur tête aux écailles sombres et innombrables oscillait lentement au rythme de leur respiration profonde. Fragments de soleil enchâssés dans une coupe de cristal, tels m’apparaissaient leurs yeux. Ils semblaient m’observer, voir au-delà de la surface des choses. Les vents tournèrent et l’odeur me parvint. Ils sentaient la terre après la pluie et le métal refroidi. Une émotion intense qui me submergea. L’un des yggdrakhsils me poussa en avant. Sans résister, j’accompagnai son impulsion. Leur présence se fit plus animale, ce qui les rendit un peu moins inquiétants. Je commençai à me dire que ce n’était pas si difficile, quand j’entendis des larmes ponctuées de hoquets et de supplications. Je reconnus la voix de Nigel. Deux yggdrakhsils le relevèrent sans ménagement et l’entraînèrent vers le grand escalier. Je ne devais jamais le revoir. Quant à Norden, je ne lui jetai qu’un rapide coup d’œil : tout comme moi, il affrontait ses peurs et ses doutes. Les prêtres, dans notre dos, se firent insistants jusqu’à ce que nous nous trouvions près des trois drakhs. Ceux-ci avaient perçu notre présence depuis longtemps. Mais, alors qu’ils avaient semblé jusque-là indifférents, ils se mirent brusquement à manifester de l’agitation. Celui de gauche, aux ailes d’émeraude, se tourna vers moi. Sous son regard de feu, je sentis ma fylgja se tendre vers lui. Lorsqu’il se détourna, ce fut comme si mon âme se déchirait. Alors, les yggdrakhsils parlèrent, presque trop bas pour que nous puissions les entendre. Lentement, ils énoncèrent l’épreuve : voler, voler sur le dos d’un drakh et revenir. Les drakhs étaient dressés, précisèrent-ils. Puis, ils reculèrent, scrutant nos gestes.
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Norden s’avança le premier, hésitant. Craignant qu’il ne choisisse le drakh émeraude, je me précipitai. M’agrippant à sa crinière écailleuse, je sautai sur la selle, avant même d’avoir réfléchi. L’instant d’après, nous fendions les airs à haute altitude.
Malgré sa fascination, Joris fronce les sourcils. « Ce sont des dragons, n’est-ce pas ? — Ainsi les nommez-vous… — Mon père dit que les dragons n’existent pas. — Il a raison, Joris. Pas en ce monde. — Mais… — Si tu me laisses raconter, tu comprendras. » L’enfant se tait. « Grisé par l’altitude, j’ai crispé mes mains sur les rênes et tiré en arrière. Le drakh s’est brusquement redressé, avec un grognement. Ses ailes ont fait face au vent, son vol s’est ralenti. Puis, il a commencé à planer en décrivant des cercles au-dessus du sommet d’orichalque de la Kaasberga. J’ai alors compris que je pouvais communiquer avec lui. En utilisant mon corps, en plus des rênes. Jambe gauche en dedans, coup bref sur les rênes, et le drakh a viré sur la gauche. Ramenant mes jambes, j’ai relâché la pression de mes mains. Nouveau plané, nous rapprochant doucement de la plate-forme couverte de runes. Là, en bas, j’ai vu Norden entouré des prêtres qui, déjà, l’entraînaient. » Joris bat des mains, en proie à une excitation intense : « Vous avez été plus rapide ! » — Involontairement, oui. » Le vieil Irgal rajoute du bois dans le feu et poursuit son récit.
Quelques semaines après que la robe violette fut devenue mon seul vêtement, signe d’appartenance à l’Ordre des prêtres-guerriers de Ka Wotan, les yggdrakhsils me désignèrent un Mentor. Plus précisément, ce fut lui qui me trouva. Aucun apprenti n’eut jamais meilleur maître. Le nom de sa Maison, je ne le sus jamais. Il se présenta à moi sous le nom d’Urdgal. En revanche, j’appris quelque chose de beaucoup plus fondamental : il n’était qu’à moitié humain. Il avait vu le jour plus de deux cents années auparavant sur les bords du lac Mælara, loin à l’intérieur des Terres Sauvages de Kasgardia. Mon maître était un authentique kaseson, né des amours d’une déesse et d’un mortel… Nul yggdrakhsil n’avait jamais vu de kaseson ailleurs que sur les gravures ancestrales jalousement conservées par l’Ordre de Ka Wotan. Lorsqu’il s’était présenté à Mælsingdorf, Urdgal correspondait parfaitement aux gravures sacrées : de grande taille, dépassant de deux têtes tous les prêtres du premier cercle ; peau légèrement bleutée, diaphane. Son apparence frêle dissimulait une force
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physique hors du commun. Surtout, mon maître possédait un talent inné pour mener les drakhs. Rien ne lui avait été refusé. Il avait demandé à être formé par les yggdrakhsils et, bien vite, les runes n’avaient eu plus aucun secret pour lui. Alors que ses capacités laissaient augurer une accession aux plus hautes fonctions de la prêtrise, mon maître avait quitté Mælsingdorf.
Le vieil ermite semble réfléchir. L’enfant, qui n’est qu’un enfant, s’impatiente à nouveau. « Où donc Urdgal est-il allé ? » Le Conteur sourit. « Pendant plusieurs années, il a sillonné les provinces de Kasgardia. C’est du moins ce qu’il m’a dit. À son retour, il s’est entretenu avec les plus sages des yggdrakhsils. Ils l’ont alors drapé de Pourpre et lui ont donné le rang de Grand Maître. Pour autant que je sache, je suis le seul disciple qu’il a jamais eu. Un jour, alors que j’étudiais dans le Temple, il s’est placé devant moi et m’a désigné du doigt. Puis il a annoncé qu’il prenait en charge ma formation. C’est à cet instant, qu’ont véritablement commencé mes années d’orichalque… »
II – LE MARTEAU
La première fois que j’eus le droit de sortir du premier cercle de Mælsingdorf, j’avais atteint ma dix-septième année et la première partie de ma formation d’yggdrakhsil venait de s’achever. J’étais désormais un Meneur de drakh, prêt à protéger la Cité. Je connaissais les runes, mais il me fallait apprendre à exploiter leur magie dans de puissants yggæls. Mon maître vint me trouver le deuxième jour du mois de Muspell, le plus chaud de l’année, quand la lumière, déchirant l’air fragile, se réverbérait sur les murs blancs des cercles de Mælsingdorf. Il m’annonça une expédition dans le Sud. Notre destination : Blædinge, l’un des principaux centres cultuels de Kasgardia. L’un des plus austères, aussi, perdu au cœur du Désert Brûlé. Son regard de kaseson n’avait jamais été aussi impérieux. Multiples devaient être les buts de ce voyage. Je me levai avec un peu trop de précipitation, m’inclinai devant lui. Il sourit et m’enjoignit de préparer sans tarder mes affaires. « Nous voyagerons léger », dit-il. Nous partîmes au petit matin du jour suivant, alors que la Deuxième Lune surplombait encore les hauts plateaux de la Kaasberga. Urdgal montait un drakh immense, une femelle âgée de plusieurs siècles. L’envergure de ses ailes mordorées aurait pu recouvrir la moitié du premier cercle de Mælsingdorf. Quant à moi, je chevauchais le drakh émeraude avec lequel ma fylgja avait communié. Notre lien n’avait cessé de se consolider durant mes années de formation et, malgré la désapprobation des yggdrakhsils, je lui avais donné un nom : « Vik ». Le jour où j’avais avoué cette déviance à mon maître, il avait souri. « Les drakhs ne sont point des animaux domestiques, Ym. Ils ne t’appartiennent pas. » Mais, nez en l’air, il avait ajouté : « Ceci dit, quand toi et Vik volez tout là-haut, droit vers le soleil, loin des pesantes contraintes de la Cité, si tu lui donnes son nom secret, qui
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