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Le Pierrot de cire

De
275 pages

....... Fatigué de la mascarade du soir, je quittai la place Saint-Marc et gagnai le cloître du palais des Doges. Là je cédai aux instances d’un gondolier qui sollicitait l’honneur de servir Mon Excellence, et, au moment où je lui donnais l’ordre de voguer vers mon logis, je me sentis saisir doucement le bras.

— Vous me jetterez bien chez moi en passant, disait une voix argentine, empreinte d’un pur accent parisien.

— Avec plaisir, répondis-je en offrant mon bras à l’inconnue, pour l’aider à entrer dans la gondole.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de réduction et de reproduction à l’étranger. Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie en octobre 1878.
Simon Boubée
Le Pierrot de cire
LE PiERROT DE CiRE
I
....... Fatigué de la mascarade du soir, je quittai la place Saint-Marc et gagnai le cloître du palais des Doges. Là je cédai aux instances d’un gondolier qui sollicitait l’honneur de servirMon Excellence,et, au moment où je lui donnais l’ordre de voguer vers mon logis, je me sentis saisir doucement le bras.  — Vous me jetterez bien chez moi en passant, disai t une voix argentine, empreinte d’un pur accent parisien. — Avec plaisir, répondis-je en offrant mon bras à l’inconnue, pour l’aider à entrer dans la gondole. A peine installée, elle ôta son masque, et je reconnus...Colombine. On l’appelaitColombine ! Quant au nom qu’elle tenait de sa famille et à cel ui dont l’avait gratifiée son parrain, je ne les ai jamais sus, et il est probable que je ne les saurai jamais. Était-elle Française, Anglaise, Italienne, Allemande ?... Je l’ignore, et peu importe. Ce qu’il y a de certain, c’est que le nom deColombinelui allait à miracle, et que jamais plus gentille petite peste ne joua les rôles de soubrette, dans la vie réelle. Ses fonctions officielles se sont toujours bornées — ou à peu près — à présenter une lettre sur un plateau d’argent ; quant à ses fonctions pri vées, on en saura le fin mot si elle publie ses Mémoires, — et je puis vous affirmer que les Mémoires de Colombine seront palpitants. — Vous vous arrêterez devant le palais Cormioni, dit-elle au gondolier. — Ah !... lui dis-je, vous êtes toujours au service de la princesse ?.... Le nom de Cormioni venait d’évoquer en moi une foule de souvenirs étranges... On est fort oublieux en France, et ceux mêmes de me s lecteurs qui, au nom de Cormioni, ont vivement relevé la tête ne se souvien nent probablement plus que très-vaguement de l’histoire à laquelle ce nom fut mêlé, il y a une douzaine d’années. Rappelez vos souvenirs, Parisiens que vous êtes, et faites revivre dans votre mémoire cette grande et belle fille taillée en Amazone, à l a crinière léonine, à la peau transparente, aux larges yeux noirs, aux narines co nvulsives, aux lèvres enflammées ; inquiétant et délicieux mélange de distinction, de sensualité, d’insolence et d’effarement, que l’on appelait la princesse Térésina Cormioni. Elle appartenait à une des plus illustres maisons patriciennes de Venise. Ses parents possédaient une fortune considérable, quoique bien diminuée par ses habitudes de luxe effréné. Dans son enfance, elle avait été traitée en fétiche . Restée orpheline, elle fut confiée aux soins d’une parente, la comtesse Gandolfi, de M ilan, qui s’empressa de mourir pour échapper à la terrible responsabilité qui lui incom bait. La surveillance de la jeune princesse échut donc au comte Gandolfi, le chaperon le plus distrait et le plus complaisant qui se puisse imaginer. Quand elle eut atteint sa vingt-deuxième année, le comte lui tint à peu près ce langage : — Ma chère enfant, tu sais que j’ai toujours évité de te contrarier. Mon désir est que tu sois heureuse ; mais je veux aussi que tu sois resp ectée. Bien que mon extrait de baptême assure que j’ai soixante-dix ans, je suis encore robuste comme un lieutenant de bersaglieri ; mais enfin une chute de cheval, un duel, une venge ance de jaloux peuvent m’enlever à ton affection. En ce cas, il faudrait n écessairement te marier ; ce n’est pas amusant, me diras-tu, d’accord !... mais c’est indispensable. Autant vaut remplir tout de suite cette diable de formalité. Ne crois pas d’ailleurs que je te conseille de prendre un mari encombrant, qui gênerait ta liberté ! Donne la préférence à quelque galant homme,
d’une quarantaine d’années, assez amoureux de toi p our se mettre à ton service et assez fat pour n’être point jaloux. — Mon oncle, répondit la princesse, la conclusion de votre discours me gêne un peu, car j’allais justement vous demander votre main ! Le vieux comte se mit à rire et ne prêcha plus le mariage à sa nièce. Quelques jours après l’entretien que nous venons de raconter, il mourut à la suite d’un souper où il avait voulu se couronner de roses comm e le divin vieillard Anacréon. Lui et sa nièce habitaient alors Paris. Après l’avoir pleuré sincèrement, Térésina usa de sa liberté. Une belle et authentique princesse de vingt-deux an s, damnablement jolie, qui s’installe seule, sans chaperon, dans un hôtel somptueux des Champs-Élysées, conduit au Bois, étale des diamants et des saphirs dignes du schah de Perse dans une loge de l’Opéra, monte à cheval comme une amazone antique, et semble braver fièrement et tranquillement l’opinion du monde et les curiosités de la foule, voilà, certes, qui constitue un type exceptionnel, séduisant, inquiétant et digne de rester légendaire. Le monde cria... il n’y avait peut-être pas encore lieu ; et l’excentrique jeune fille, irritée de sa pruderie, déclara qu’il crierait bientôt pour quelque chose. Elle congédia ses soupirants titrés et millionnaire s, et se mit à donner des fêtes aux artistes. Le monde s’éloigna d’elle ; mais bientôt elle se compromit tellement qu’il lui revint ; son salon fut de ceux que l’on traverse au bras d’un ma ri, et quelquefois d’un cousin — par manière de petite débauche élégante. La belle Térésina était sur une pente rapide et qui mène... loin. Un jour vint où, sans que cela parût trop monstrueux, tant la transition avait été ménagée, elle se déclassa absolument !... On n’allait plus chez elle qu’au carnaval, en domino, et toujours au bras d’un cousin. Ce fut alors que Colombine entra à son service. Col ombine connaît sans doute les divers secrets de la vie de la princesse ; mais les mondains les mieux informés restèrent toujours à cet égard dans une ignorance relative. O n vit des fats illustres balbutier en parlant d’elle, et, bien que cette hésitation fût peu conforme à leur naturel, n’oser affirmer ce qu’ils auraient tant désiré que l’on crût ou supposât. Un jour pourtant la princesse donna le scandale nouveau d’une liaison sans mystère. Et quelle liaison ! Ce fut une stupéfaction générale !... Il y avait alors à Paris un singulier personnage nommé Gavardy, beau garçon, spirituel, insolent, cœur d’or, né du hasard et des amours d’une chanteuse de café-concert. Chanteur de café lui-même et chanteur comique (du p lus gros comique), il se révéla tout à coup grand artiste. Il avait humblement comm encé par cet exercice de diction acrobatique que l’on nommeimitation d’acteurs. Dans l’espace de vingt-cinq minutes, il faisait défileraux yeux et aux oreilles d’un public mal choisi, Grassot et Ravel, Arnal et Ligier, Hyac inthe et Gil-Perez, Brossant et Mélingue, Lhéritier et Geoffroy. C’était à faire illusion complète. Jamais on n’avait vu pousser si loin la perfection dans cette sorte de singerie..... Mais un jour Gavardy eut à chanter une chanson comp osée pour lui. Le lendemain il devint illustre. Cette chanson s’appelait — sauf votre respect — l’Othello des Batignolles. Gavardy, habillé en Turc de mardi gras, exprimait en mauvais argot les tourments que lui faisaient éprouver uneMélieou unePhrasieinfidèle.
Il avait dit le commencement avec sa verve ordinair e, — verve peu distinguée, — lorsque tout à coup, sans qu’on s’y a ttendit, il trouva des accents de colère, de douleur et d’amour tellement tragiques q ue l’assistance frissonna et oublia complétement qu’elle était là pour rire. Le costume grotesque de Gavardy et son maquillage i nsensé ajoutaient encore à la terrifiante énergie de son jeu, et les plus finsdilettanlil’ont entendu affirment qui qu’Othello,véritable le Othello, l’OthelloShakespeare, n’a jamais été si de merveilleusement joué de nos jours. Paris, la France, l’Europe entière voulurent assister à ce spectacle unique : un cabotin de bas étage, affublé comme un masque de barrière, produisant une impression de terreur comme Kean, Talma et Frédérick Lemaître eussent rêvé d’en produire. Un jour vint où les directeurs de spectacles sérieu x voulurent s’attacher celion des cafés-concerts. On annonça les débuts de Gavardy à l’Odéon, et cela fit rire. Mais une nouvelle surprise était réservée au public parisien. Gavardy fut tout à fait supérieur dans le répertoire classique et surtout dans ces rôles d ’un caractère mal défini qui, tout en provoquant le rire, font naître, chez les âmes délicates, des sentiments tristes et pénibles. Tels sont les rôles deGeorges Dandin,d’Arnolphe,d’Alceste,etc., etc. Gavardy fut admirable dansGeorges Dandin.Il y excita une vive émotion sans cesser d’être comique, et fit courir un véritable frisson dans l’assistance, sans transformer en drame la pièce de Molière, et même sans s’écarter trop flagramment des traditions de la vieille Comédie française. Gavardy, parvenu au comble de la gloire théâtrale, riche, recherché, envié, choyé, roulant carrosse, semblait être le plus heureux des hommes, lorsqu’on le trouva étendu sur son lit, un revolver à la main et une balle dans la poitrine. Son suicide semblait si peu vraisemblable qu’on éta it en train de conclure à un assassinat, lorsque la princesse Térésina fit irrup tion dans l’appartement du comédien, tenant une lettre à la main et s’écriant d’une voix fiévreuse : — Je ne veux pas qu’il meure !... je ne veux pas qu’il meure !... On n’avait jamais soupçonné qu’une liaison quelconque pût exister entre la princesse et Gavardy, et par le fait il n’en existait aucune. La princesse avait toujours témoigné beaucoup d’admiration pour le talent de Gavardy, mais elle ne l’avait jamais invité à venir chez elle. Seulement, une demi-heure à peine avant que le comédien se fût tiré un coup de revolver, la princesse avait reçu une lettre ainsi conçue : « Madame, Je vous aime de toute mon âme, je ne puis vivre san s vous, et comme je comprends trop bien que vous ne pouvez pas être à moi, je vais mourir. En mourant, je tiens à vous faire ce suprême adieu. » La princesse supplia les médecins de sauver à tout prix le malheureux garçon qui voulait mourir pour elle. Un prince de la science qui assistait à cette scène déchirante était en train d’expliquer à la belle éplorée qu’on ne revient jamais d’une blessure comme celle que s’était faite le pauvre Gavardy, lorsqu’il s’aperçut Mais je m’aperçois, moi, que je prends une peine bi en inutile, en continuant à vous raconter une histoire dont maintenant vous vous rem émorez sans aucun doute les détails. Au surplus, si vous avez oublié la suite des aventures de la belle princesse Térésina et du singulier comédien Gavardy, vous avez chance de la retrouver dans le cours de ce simple récit.
II
— Vous êtes donc toujours au service de la princesse ? demandai-je à Colombine. — Oui, monsieur, répondit l’intéressante soubrette. J’y suis mêmeplus que jamais. — Je savais que la princesse était revenue à Venise depuis..... ses malheurs. Reçoit-elle beaucoup de monde ? — Elle ne reçoit personne... ou à peu près.  — Croyez-vous, ma chère, que je puisse me permettr e d’aller lui présenter mes hommages ? Colombine prit un air singulier. — Vous pouvez vous présenter au palais, dit-elle. — Et je serai reçu ? — Oh ! pour cela, non ! — Voyons, Colombine, avouez que le diable s’est fait ermite... sans avoir vieilli. — De quel diable parlez-vous ?  — Mais du diable charmant dont vous êtes le diablo tin... du diable qui a fait damner tant de pauvres gens à Paris. — Vous voulez dire que madame s’est faite dévote ? — Oui ! est-ce cela ? — Parfaitement, elle s’est faite dévote... — Je l’en félicite ; il n’est jamais trop tard pour revenir à Dieu. — Qui vous dit qu’elle est revenue à Dieu ? — Mais c’est vous ! — Moi ? — Sans doute, puisque vous me dites qu’elle s’est faite dévote. — On peut être dévot à d’autre qu’à Dieu, mon beau monsieur. — Que voulez-vous dire ? — Bonsoir, me voici arrivée, faites arrêter la gondole. — Mais, Colombine... — Bonsoir, je ne vous dirai rien de plus... au moins pour le moment. Colombine sauta lestement de la gondole dans le vestibule du palais Cormioni et me laissa tout ébahi. Avant d’ordonner au gondolier de poursuivre sa rout e vers mon logis, je regardai pendant quelques instants l’étrange bâtiment qui abritait l’étrange princesse. C’était un palais de marbre rose, très-assombri par le temps, et trop haut pour sa largeur. Sa façade ne présentait que deux fenêtres, historiées d’ornements mauresques, et qui faisaient songer à des yeux hagards. Une lumière rouge brillait derrière les stores. Un profond silence régnait dans l’intérieur et contrastait avec le bruit joyeux des palais avoisinants, tout illuminés et tout en fête. — Quelle est donc la dévotion actuelle de la belle Térésina ? me disais-je. Après tout, que m’importe ?... Je lui souhaite bien du plaisir dans son palais de marbre et d’or, puisque sa fortune et sa situation lui permettent d’habiter un pareil Bicêtre... Et je donnai au gondolier l’ordre de pousser jusqu’au palais Stenio.
III
Le comte Stenio est un des très-rares seigneurs vén itiens à qui les vicissitudes des temps ont permis de conserver le palais de leurs pères dans l’antique cité des doges. J’avais fait sa connaissance à Paris, où il venait tous les ans passer quelques mois, et il m’avait bien recommandé, lorsque je visiterais Venise, de ne point prendre d’autre logis que son palais. Malgré cette gracieuse invitation, j’avais cru devo ir descendre dans unelocanda quelconque, et c’est de là que j’avais annoncé mon arrivée au comte Stenio. L’aimable gentilhomme vint me prendre dès qu’il eut reçu mon billet, et après m’avoir vivement reproché ma discrétion exagérée et le peu de confia nce que je lui témoignais, il fit charger mes malles sur sa gondole et m’installa chez lui. Le comte s’était mis à mon entière disposition pour m’aider à visiter Venise et ses merveilles. On était en plein carnaval, et mon hôte comptait m’ accompagner sur la place Saint-Marc, — transformée le dimanche, le lundi et le mar di gras en vaste salle de bal masqué — et me présenter chez les quelques particuliers où l’on essayât encore de faire revivre les splendeurs de l’antique carnaval de Venise. Malheureusement, le lendemain même de mon arrivée, le comte, grand ami de la bonne chère et de tous les plaisirs élégants, fut pris d’un accès de goutte qui le cloua sur son lit sans pitié pour lui et pour moi. C’est ainsi que je me trouvai seul, dans la soirée du dimanche, au milieu de la mascarade de la place Saint-Marc — et que je fis la rencontre de Colombine. Le lendemain, le comte put descendre déjeuner avec moi dans la vaste salle à manger du palais. Je lui racontai ma rencontre de la veille. Au nom de la princesse Cormioni, le comte entra dans un tel accès de colère qu’il faillit s’étrangler avec sonrisotto.  — Vous connaissez intimement la princesse Térésina ? lui demandai-je un peu troublé. Per Dio...c’est ma cousine ! Je demeurai tout confus.  — Je l’ignorais, mon cher comte !... croyez que si j’avais connu cette particularité, je me serais exprimé avec plus de réserve au sujet de la princesse. Eh ! moun cer !...dit le comte en se calmant et avec un agréable sourire, parlez-en comme vous voudrez, et ne craignez point de blesser mes sentiments de famille. Je pense plus de mal de cette extravagante que vous ne pourrez jamais m’en dire. — Vous êtes sévère, mon cher comte. — Laissez donc !... Térésina est une folle qui a déshonoré un des plus beaux noms de l’Italie. S’acoquiner avec un comédien !... encore si c’eût été un premier ténor !... un chanteurdi primo cartello... Cette façon d’envisager les choses me donna une vio lente envie de rire ; mais le comte avait un air si convaincu que je crus devoir garder mon sérieux.