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Le Plongeur

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346 pages

Vous croyez connaître Chantilly, parce que vous êtes allé voir courir le prix du Jockey-Club ou bien visiter le château des Condé ? Vous vous trompez : il y a un autre Chantilly. Celui-là est comme qui dirait l’usine où les entraîneurs fabriquent mystérieusement les cracks que vous acclamerez plus tard sur les hippodromes.

Et ces futurs winners, à moins que vous ne soyez du métier, vous ne savez pas encore leurs noms, qui seront dans toutes les bouches le lendemain de leur premier triomphe.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Fortuné Du Boisgobey

Le Plongeur

Scènes de la vie sportive

I

Vous croyez connaître Chantilly, parce que vous êtes allé voir courir le prix du Jockey-Club ou bien visiter le château des Condé ? Vous vous trompez : il y a un autre Chantilly. Celui-là est comme qui dirait l’usine où les entraîneurs fabriquent mystérieusement les cracks que vous acclamerez plus tard sur les hippodromes.

Et ces futurs winners, à moins que vous ne soyez du métier, vous ne savez pas encore leurs noms, qui seront dans toutes les bouches le lendemain de leur premier triomphe. Ils travaillent dans l’ombre jusqu’au jour où ils vaincront au grand soleil de Longchamps.

Il y a aussi la forêt qui, tout comme la forêt de Fontainebleau, attirerait les peintres, s’ils ne redoutaient d’y être dérangés par les galops d’exercice et aussi par tout ce monde qui vit dans les coulisses du sport : lads, entraîneurs, jockeys, etc.

Elle est charmante, cette forêt, avec ses hautes futaies, ses taillis épais, ses larges routes et ses nappes d’eau qui auraient tenté le pinceau de Corot, le grand maître du paysage.

Elle abonde en sites faits à souhait pour le plaisir des yeux ; les amoureux et les poètes y peuvent rêver à l’aise, et il n’est pas jusqu’aux amateurs de la pêche à la ligne qui ne trouvent à y satisfaire leur paisible passion.

Ils ont, sans compter l’Oise, qui coule non loin de la ville, les étangs de Commelles, bien connus des chasseurs à courre, car les cerfs sur leurs fins y donnent assez souvent l’émouvant spectacle d’un bat-l’eau chaudement mené par la meute.

N’y jette pas sa ligne qui veut. il faut une permission du Domaine : une permission qui coûte cinquante francs ; et l’on n’y voit que des privilégiés ; quelque chose comme l’aristocratie des pêcheurs.

Au printemps, c’est l’idéal qu’une bonne séance au bord d’un de ces lacs en miniature, quand les arbres qui l’entourent commencent à se couvrir de feuilles nouvelles, et surtout quand le poisson mord.

L’an passé, vers la fin de mars, ils étaient deux qui jetaient l’hameçon à dix pas l’un de l’autre, avec la même ardeur, mais pas avec le même succès, car l’un ne prenait rien du tout, tandis que l’autre amenait assez souvent de belles tanches et quelquefois de grosses carpes.

Cet heureux homme était bien connu à Chantilly, où il est entraîneur public, c’est-à-dire ayant des chevaux à plusieurs patrons et menant une importante écurie ; Anglais, bien entendu, et possédant le physique de l’emploi : une bonne figure rougeaude, encadrée par des favoris roux et éclairée par deux petits yeux perçants.

John Gobson possédait la confiance des propriétaires dont il entraînait les chevaux, l’estime de ses pareils et même la considération des bourgeois de Chantilly, où il demeurait depuis vingt ans.

Il était honnête et il était presque riche, ayant toujours bien engagé son argent dans ses opérations sur le turf.

Marié d’ailleurs à une de ses compatriotes, qui était la fille d’un petit fermier du Lancashire et qui avait dans ses attributions le soin de pourvoir à la nourriture des lads gouvernés par son mari.

Gobson avait largement dépassé la quarantaine. Sobre comme le sont rarement les entraîneurs et rangé comme un parfait notaire, il n’avait pas d’autre vice que le fishing, c’est-à-dire la pêche sous toutes ses formes.

Aussi avait-il vu d’abord d’un assez mauvais œil le compagnon qui depuis quinze jours, s’était établi, trop près de sa place de prédilection, au bord du meilleur étang de Commelles, le troisième en partant du château de la reine Blanche. Il craignait la concurrence de cet inconnu, qui venait travailler dans ses eaux et qui semblait être tombé des nues, car Gobson ne l’avait jamais vu dans le pays.

Il fut bientôt rassuré.

Ce nouveau venu était d’une rare maladresse et d’une profonde ignorance en matière d’appâts, confondant le fin ver de vase avec le vulgaire asticot, d’où il résultait que la poissonnaille de l’étang se moquait de lui.

Il jetait, en outre, sa ligne trop près du bord, et il l’accrochait aux herbes.

Gobson avait ri de ses bévues, puis il avait fini par prendre en pitié ce novice, qui continuait avec une persistance exemplaire à pratiquer un genre de sport pour lequel Dieu ne l’avait pas fait.

Les deux voisins ne se regardaient plus en chiens de faïence. Il leur était même arrivé d’échanger quelques mots : mais ils n’avaient pas encore fait connaissance, lorsque, un matin, après une longue séance pendant laquelle il n’avait pas vu frétiller dans son filet le moindre gardon, le débutant dépité jeta sa ligne, s’approcha de son ancien, qui riait sous cape, et lui dit :

  •  — Ma foi ! j’y renonce. La pêche ne me réussit pas.
  •  — Parce que vous ne savez pas vous y prendre, lui répondit paternellement Gobson. Et puis, voyez-vous, c’est comme pour bien monter en courses. Il faut commencer très jeune. Vous n’êtes pas vieux, mais...
  •  — J’ai vingt-huit ans.
  •  — C’est déjà trop tard pour apprendre les secrets du métier. Ce goût-là vous est donc venu tout à coup ?
  •  — Mais, non. Il ne m’est pas venu du tout. Ça ne m’amuse pas de passer des heures à regarder un bouchon qui flotte.
  •  — Alors, pourquoi diable péchez-vous ?
  •  — Pour me consoler.
  •  — Vous avez du chagrin ?
  •  — Oh ! oui, soupira le pêcheur malheureux, en levant les yeux au ciel.

C’était un grand jeune homme blond, qui avait l’air assez distingué et un peu gauche, avec des traits réguliers, des yeux très doux et une physionomie avenante.

  •  — Je n’ai pas de chance à la pêche, comme vous voyez, reprit-il ; je n’en ai pas davantage ailleurs.
  •  — A votre âge, la chance revient toujours... Vous n’êtes donc pas de ce pays-ci ?
  •  — Non. Je suis arrivé à Chantilly voilà trois semaines.
  •  — Pour apprendre à connaître les chevaux et pour jouer dessus ?
  •  — Moi !... ah ! grand Dieu ! non. D’abord, je n’ai pas d’argent à perdre, et puis je n’entends rien aux courses... oh ! mais là !... absolument rien. J’ai quitté Paris parce que j’ai perdu une place que j’avais.
  •  — Ce n’est pas ici que vous en retrouverez une, dit Gobson, en secouant la tête. On ne prend guère de Français dans nos écuries. D’abord, ils n’aiment pas assez le métier, et puis ils ne savent pas se modérer sur la nourriture et ils engraissent tout de suite.
  •  — Je ne cherche pas d’emploi pour le moment. Je ne suis pas sans le sou, Dieu merci ! et quand j’aurai vu la fin de mes économies, je rentrerai à Paris, où je suis à peu près sûr de me caser chez un autre fabricant. Je suis dessinateur pour les étoffes d’ameublement et assez habile dans mon métier pour gagner facilement ma vie.

Ah ! ce n’est pas ma place que je regrette le plus.

  •  — Quoi donc, alors ?
  •  — Voilà !... Je peux bien vous dire ça, parce que je suis sûr que vous êtes un brave homme... et puis, ça me soulagera, car depuis que je me suis réfugié à Chantilly, je n’ai parlé de mon malheur à personne.
  •  — Votre malheur !... diable !... qu’est-ce qu’il vous est donc arrivé ?
  •  — Il m’est arrivé que, depuis un an, j’étais amoureux de la fille de mon patron, qu’il s’en est aperçu et qu’il m’a congédié brutalement, sous prétexte que je n’étais pas assez riche pour me permettre d’aspirer à l’honneur de devenir son gendre.
  •  — Oh ! je comprends que vous ne soyez pas content. Et la demoiselle, comment a-t-elle pris la chose ?... car je suppose que vous ne lui étiez pas indifférent.
  •  — Non... nous avions échangé une promesse... elle a beaucoup pleuré quand elle a vu que son père me renvoyait... mais vous devez savoir ce que c’est que les jeunes filles... elle m’aimait bien et elle aurait été contente de m’épouser... elle m’oubliera et elle se laissera marier à un autre.
  •  — Ça arrive, ces choses-là, dit philosophiquement l’entraineur. Faites-en autant. Oubliez-la. Vous en trouverez d’autres... C’est comme pour les chevaux ; quand on en a un de boiteux, on passe à un suivant.
  •  — Je tâcherai... quand ce ne serait que pour me venger... pas d’elle, car si elle était libre, c’est moi qu’elle choisirait pour mari..., mais de son père qui ne connaît que l’argent... Il a un coffre-fort à la place du cœur... et avec ça, vaniteux comme un dindon... il rêve d’être conseiller municipal et il a fait des platitudes pour avoir la croix qu’il n’a pas eue. Il me méprise, parce que je n’ai pas d’autre fortune que mon talent de dessinateur. Il courrait après moi, si j’étais millionnaire... Savez-vous comm ent je voudrais me venger ?...

Gobson fit signe que non. Les explications de ce garçon commençaient à l’intéresser, parce qu’il les croyait sincères et aussi parce qu’il se souvenait que les parents de sa femme lui avaient tenu la dragée haute, quand il n’était encore que simple head-lad.

  •  — Je voudrais devenir riche... immensément riche... pour le voir me faire des avances et pour me donner le plaisir de l’humilier en le traitant du haut en bas. Malheureusement, ça ne m’arrivera pas ; mais s’il ne fallait que risquer ma peau, je le ferais de bon cœur... Oui, si j’avais seulement une chance sur mille d’en rapporter des misions, je partirais demain pour les mines d’Australie, de Californie ou du cap de Bonne-Espérance.
  •  — Inutile d’aller si loin, dit en riant l’entraîneur ; ça se trouve quelquefois sous le sabot d’un cheval, les millions.
  •  — Oui... comme on peut gagner le gros lot à la loterie de Panama... et encore, ça ne suffirait pas, le gros lot, pour éclabousser ce vieux grigou de Montenclos...il est au-dessus de cinq cent mille.
  •  — Montenclos, c’est votre patron ?
  •  — Oui... Jean Montenclos... Sa fille, qui ne lui ressemble guère, s’appelle Thérèse... et pendant que j’y suis, je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais pas mon nom... Pontac... André Pontac... remarquez, je vous prie, que je ne vous demande pas le vôtre.
  •  — Vous le saurez quand vous voudrez. Je suis connu à Chantilly comme le loup blanc. Mais il ne s’agit pas de ça pour le moment. Je ne vous aimais guère quand vous êtes venu pêcher à côté de moi. Maintenant, vous me plaisez, et je me suis mis en tête de vous faire faire une bonne affaire... où vous ne pourrez pas perdre beaucoup d’argent et où vous pourrez en gagner énormément.
  •  — Je ne demande pas mieux ! s’écria Pontac.
  •  — Je vous préviens qu’il s’agit d’une chance à courir, d’une chance incertaine, improbable même..., comme dans la loterie dont vous venez de parler... mais le bénéfice peut être beau si tout tourne bien. C’est une opération...
  •  — A la Bourse ?
  •  — Non pas. La Bourse, nous ne connaissons pas ça, nous autres. On dit que c’est encore plus dangereux que le turf, et je ne conseillerai jamais à personne d’y jouer. Je suis entraîneur, et je ne veux pas sortir de ma spécialité.
  •  — Alors, il s’agit d’une spéculation sur les chevaux !... diable !... je n’y entends rien du tout, aux chevaux... ni aux courses... je vous l’ai déjà dit.
  •  — Ce n’est pas une spéculation, c’est un placement... et je vais vous l’expliquer.

Je suis entraîneur, vous le savez, et je travaille, pour deux ou trois propriétaires qui me confient leurs chevaux ; mais j’ai aussi des chevaux à moi, et il m’arrive de faire courir pour mon compte. Ça me coûte naturellement moins cher qu’aux messieurs qui payent les frais et sont obligés de nous donner 10 pour 100 sur les bénéfices. Quand j’ai eu quelques chevaux à moi, ça m’a souvent réussi, parce que je suis prudent et parce que je sais bien engager. Que diriez-vous d’une association ?

  •  — Vous êtes bien bon, et je ne dirais pas non, si j’avais de la fortune ; mais je ne possède pas de quoi payer ma part des frais... qui ne doivent pas être minces... J’ai entendu dire que ça revenait à des sommes folles, l’entretien d’une écurie, et mon boursicot n’est pas gros. J’ai un bas de laine, mais il n’y a pas grand’chose dedans.
  •  — Oh ! je vous parle d’une association limited, comme nous disons en anglais... très limited... Notre écurie se composerait d’un seul cheval... que j’ai acheté cette semaine au Tattersall et qui m’a coûté cinquante louis.
  •  — Et moi qui me figurais qu’on n’avait pas un cheval de course à moins de vingt ou trente mille francs !
  •  — Il y en a de plus chers, et ce ne sont pas toujours ceux-là qui enrichissent ceux qui les achètent. Il y en a aussi qu’on a pour presque rien, et c’est ce qui vient de m’arriver.
  •  — Je vous fais mon compliment d’avoir acheté un cheval pour rien, surtout s’il est bon, mais je ne vois pas bien ce que j’y puis gagner.
  •  — Vous y gagnerez autant que moi, si j’y gagne, car je suis disposé & vous prendre de moitié dans l’affaire.
  •  — Comment cela ?
  •  — Vous avez bien vingt-cinq louis dans votre bas de laine ?
  •  — Oui, et même davantage... diable !... si je n’avais pas quelques milliers de francs, depuis sept ans que j’économise, ce serait malheureux !
  •  — Eh bien, avec un demi-billet de mille, vous pouvez tenter la fortune. Si vous voulez, le cheval sera à nous deux, et nous partagerons les bénéfices, s’il y en a.
  •  — Et, quoi qu’il arrive, il ne m’en coûterait que vingt-cinq louis ?... Bon ! voilà déjà que je compte par louis !... moi qui ai rempli mon bas de laine sou par sou !...
  •  — Pas plus, à part la nourriture et la pension, qui ne vous mèneront pas bien loin, vu que si je cheval ne vaut rien, je ne le garderai pas... je trouverai toujours à le revendre comme cheval de selle pour Saumur ou pour un chasseur à courre. Est-ce dit ?
  •  — C’est que... je ne les ai pas sur moi... les vingt-cinq louis...

Gobson se mit à rire, d’un bon gros rire, avant de répondre :

  •  — Oh ! je ne vous les demande pas séance tenante. Je vous ferai crédit ; on fait bien crédit au Tattersall... si l’affaire vous va, vous me les apporterez chez moi quand il vous plaira... il suffit, pour le moment, que vous me disiez : Marché conclu !... je m’en rapporterai à votre parole.

Et comme l’amoureux évincé se taisait, l’entraîneur reprit en riant de plus belle :

  •  — Parions que je devine ce que vous pensez. Vous autres Français, vous êtes méfiants comme des chevreuils.

Vous vous demandez : Pourquoi ce bonhomme qui ne me connaît pas m’offre-t-il d’être son associé ?... Si le marché qu’il a fait était bon, il le garderait pour lui tout seul. Donc, il veut me mettre dedans.

C’était à peu près ce que se disait Pontac, et le rouge lui vint aux joues d’entendre cet entraîneur lire dans sa pensée.

  •  — Oh ! je ne vous en veux pas, continua gaiement Gobson. Après tout, j’ai peut-être acheté une rosse, et j’aime autant courir le risque tout seul. N’en parlons plus !... mais je tiens à vous expliquer d’où m’est venue l’idée de vous intéresser dans mon marché. Elle m’a poussé comme un champignon, cette idée, quand vous m’avez conté vos chagrins... J’ai passé par là, autrefois... le père de ma femme a commencé par me fermer sa porte... après, quand j’ai eu des écus, il m’a donné sa fille, et il ne s’en est jamais repenti... je voudrais qu’il vous en arrivât autant, et ça m’aurait amusé d’y aider... Ce sera pour une meilleure occasion.
  •  — J’ai eu tort, dit vivement le jeune homme. Mettez-vous à ma place... je ne sais seulement pas ce que c’est que les courses, et voilà que tout à coup vous me parlez de faire fortune avec un cheval ! Ça m’a ébloui... je n’y ai vu que du feu... et, au lieu d’accepter en vous remerciant, j’ai fait la bète...
  •  — Alors, ça vous va ?
  •  — Comme un gant.
  •  — Eh bien, je ne m’en dédis pas. Marché conclu, my dear !... Et comme je ne veux pas que vous achetiez chat en poche, comme on dit en français, demain matin je vous montrerai le cheval.
  •  — Oh ! ce n’est pas la peine, attendu que je suis incapable de dire en le voyant s’il vaut mille louis ou s’il vaut cent francs.
  •  — Vous n’y connaissez rien, je le sais... mais ça viendra... je vous apprendrai le métier... pour commencer, demain matin, je vous emmènerai avec moi... vous assisterez au travail dans le bois... Où dînez-vous ce soir ?
  •  — Mais... comme toujours... à l’auberge où je suis descendu, au Cygne.
  •  — Je vous invite... pas chez moi... Ma femme est allée à Paris faire des emplettes, et elle ne reviendra que par le dernier train... Mais nous irons dîner à la Taverne anglaise, chez Johnson... on n’y mange pas mal... et je vous ferai faire connaissance avec quelques-uns de mes confrères. Vous en verrez de tous les genres, des huppés et des panés, car il y a beaucoup de hauts et de bas dans notre corporation. Venez... ça vous amusera.
  •  — Je n’en doute pas... et j’accepte... à charge de revanche...
  •  — Vous me payerez à dîner, à Paris, quand notre cheval aura gagné sa première course. A propos, comment l’appellerons-nous ?
  •  — Ma foi ! je m’en rapporte à vous. Je ne sais pas l’anglais, et je...
  •  — Pas de nom anglais... ça n’est pas nécessaire... je voudrais un nom qui rappelât un peu la façon dont nous avons fait connaissance... en pêchant à la ligne.
  •  — Barbillon, alors ?... ou Canne à pêche ? ou Ça mord ?...
  •  — Oh ! non... ridicules, tous ceux-là.

Gobson prononçait ridiquioules, quoiqu’il habitât la France depuis vingt ans, et qu’il parlât français presque comme un Français. Il n’y avait que les u qui le gênaient.

  •  — Tiens ! une idéel reprit-il. Vous payerez votre part avec l’argent que vous avez économisé... vous allez le tirer d’un vieux bas, comme disent vos paysans... pourquoi ne nommerions-nous notre poulain : Bas de laine ?
  •  — Ce sera drôle.
  •  — Et ça nous portera peut-être bonheur. Il me semble déjà que je suis à Longchamps derrière le poteau d’arrivée et que j’entends crier : Bas de laine ! Go on, Bas de lainel Go on, my boy ! Bas de laine ! easy.
  •  — Bas de laine ! Bas de laine, aisé !. Est-ce ça, mon cher associé ? demanda Pontàc, en riant.
  •  — A peu près, répondit Gobson, et je vois que vous êtes un gai compère. Vous verrez que je ne suis pas triste non plus. Merry England !... ça veut dire la joyeuse Angleterre. Maintenant, je suis sûr que nous nous entendrons très bien. Mais le jour baisse. Il est temps de plier bagage et de piquer sur Chantilly... Aussi bien le poisson ne donne plus... Assez pour aujourd’hui... Je rapporte de quoi faire une jolie friture pour notre déjeuner, après les galops en forêt,

A propos, savez-vous monter à cheval ?

  •  — Je pourrais vous répondre comme ce monsieur à qui l’on demandait s’il savait jouer du piano : je n’ai jamais essayé.
  •  — Eh bien, vous essayerez. Vous êtes taillé pour l’équitation avec vos grandes jambes.
  •  — Je ne demande pas mieux, mais... vous n’avez pas, je suppose, le projet de me hisser sur le dos de Bas de laine ?..,

Gobson se mit à rire de bon cœur à cette question saugrenue.

  •  — Vous êtes un peu trop lourd, dit-il. Je ferai monter Bas de laine par un de mes garçons, mais vous serez là. Je veux que vous assistiez avec moi à l’épreuve... sur un poney très doux qui porte ma petite fille ; vous serez dessus comme dans un fauteuil.

Maintenant, mon cher associé, allez ramasser vos ustensiles de pêche, et en route !

Pontac fit ce que lui disait l’entraîneur, et sa guele à la main, son filet vide au bras, il s’achemina côte à côte avec Gobson vers la ville où il broyait du noir depuis trois semaines et où il venait de trouver ce qu’il ne cherchait pas.

  •  — Ce serait bien drôle si je faisais fortune par les courses, moi qui n’y suis pas allé trois fois dans ma vie, pensait-il. Et... qui sait ?... aux innocents les mains pleines.

Et au bout d’un instant, il demanda :

  •  — Alors, quand vous aurez fait galoper notre bête, vous serez fixé sur ses chances ?
  •  — Pas absolument, répondit Gobson. Un premier essai n’est pas toujours décisif. Mais je saurai s’il est capable de gagner un prix quelconque, un modeste prix à réclamer. Vous ne pouvez pas comprendre ça tout de suite. Ce serait encore très joli, et l’affaire ne serait pas mauvaise, J’espère mieux et je vous dirai demain ce que j’en pense... En attendant, laissez-moi vous faire une recommandation...
  •  — Comment donc !... et je vous prie de croire que je m’y conformerai.
  •  — Eh bien, voici : tout ce que vous verrez, gardez-le pour vous ; n’en soufflez mot même à votre oreiller. En course, la discrétion, c’est le principal. On cherchera à vous tirer les vers du nez. Mais, motus !... Vous entendez ?
  •  — Je n’aurai pas de peine à être discret... je ne connais personne ici.
  •  — Pas encore, mais vous ne tarderez guère à faire des connaissances. On saura bientôt que vous êtes de moitié avec moi, et l’on viendra à vous pour voir s’il y a moyen de vous mettre dedans. Je ne serais pas très étonné qu’on vous proposât de céder votre part. Si vous m’en croyez, vous la garderez.
  •  — Oh ! je n’ai pas la moindre envie de m’en défaire.
  •  — A la bonne heure !... Mais il ne suffit pas de la garder... il faut encore tirer de notre bête tout le bénéfice qu’elle peut nous donner. Et pour cela, il faut avant tout qu’on ne se doute pas de ce qu’elle vaut. On nous épiera demain matin, au moment où nous l’essayerons ; mais je prendrai mes précautions, et je compte qu’après l’essai, vous serez muet... comme un de ces poissons qui se fichaient si bien de votre ligne.
  •  — Soyez tranquille, mon cher, dit Pontac ; je ne suis pas bavard de mon naturel, et je n’aurai aucune peine à me taire. S’il y a une indiscrétion, elle ne viendra pas de votre serviteur.
  •  — Et moi, je suis sûr de mes garçons, reprit l’entraîneur, autant qu’on peut être sûr de ces gamins-là, qui, en général, ne valent pas cher. Mais ils me craignent, et je les tiens au doigt et à l’œil. Vous verrez ça, car puisque nous voilà associés, il faut que vous fassiez connaissance avec eux... et avec le monde des courses qui grouille à Chantilly. Ça pourra vous servir plus tard et ça vous amusera, j’en réponds.

Vous dînez avec moi, c’est convenu. Tenez-vous à rentrer d’abord à votre auberge du Cygne ?

  •  — Pas autrement. J’ai eu tout le temps de m’y ennuyer depuis que je suis dans le pays.
  •  — Alors, venez chez moi, vous y déposerez vos engins de pèche, et je vous montrerai mes chevaux.
  •  — Très volontiers.
  •  — Ça vous fera patienter en attendant le dîner, et vous assisterez au leur. Ça vous donnera de l’appétit.
  •  — Et ce sera pour moi une occasion de voir notre Bas de laine.
  •  — Oh ! à cette heure-ci, vous le verrez mal. Il fera presque nuit quand nous arriverons, et pour bien juger un cheval, il faut le voir au grand jour et en plein air. Dans son boxe, il paye moins de mine... c’est comme une jolie femme en négligé... mais ça me fera plaisir de vous montrer toute ma cour.
  •  — Comment, toute votre cour ?... comme un roi, alors !
  •  — Non... je vous parle de la cour de mes écuries... ça s’appelle comme ça. On dit la cour de tel ou tel entraîneur. Ça comprend ses chevaux et son personnel.
  •  — Excusez mon ignorance. Je ne sais pas un mot de la langue du sport. Vous en aurez bien d’autres à m’apprendre.
  •  — Bon ! ce sera l’affaire d’un mois pour vous mettre au courant. Et ne vous gênez jamais, je vous prie, pour me demander de vous expliquer ce que vous ne comprendrez pas.
  •  — Merci, mon cher associé. J’userai et j’abuserai de votre obligeance.

Ils marchaient bon pas, tout en causant, et le trajet des étangs à la ville fut vite fait.

Pontac n’en revenait pas de cette aventure. Rencontrer en pêchant à la ligne un homme qui lui offrait un moyen de faire fortune, c’était bien le plus inattendu des bonheurs, et il pouvait se consoler de ne jamais avoir pris un seul poisson ; car cette fois, du moins, il ne revenait pas bredouille, et il aurait donné tous les brochets des étangs de

Commelles pour garder sa chance sur Bas de laine.

Son imagination faisait des siennes, et il se représentait déjà l’affreux Montenclos et sa charmante fille assistant, à Longchamps, à la première victoire du cheval, demandant à qui il appartient et apprenant le nom de l’heureux propriétaire, M. André Pontac.

Montenclos en aurait la jaunisse, et sa fille s’attendrirait au souvenir du brave garçon qui l’aimait et qu’un père avare avait évincé parce qu’il n’avait pas le sou,

Pontac prenait maintenant très au sérieux les espérances que Gobson fondait sur ce Bas de laine dont le nom lui rappellerait toujours les dures épreuves qu’il venait de traverser, chassé par son patron et n’ayant plus d’autre ressource que ses maigres économies péniblement amassées.

Pourquoi ne ferais-je pas fortune ? se disait-il. On prétend qu’elle vient en dormant, la fortune. Elle me sera venue en pêchant dans une eau dormante. Et quand je la tiendrai, je ne serai pas assez fou pour la perdre.

Pontac n’avait jamais joué ni spéculé. Il faut avoir passé pas les émotions que donne un gros gain inattendu, pour être sûr de résister aux entraînements du succès.

Si Gobson, plus expérimenté, avait su ce que pensait en ce moment son jeune associé, il aurait sans doute cherché à calmer son enthousiasme prématuré. Mais le bon Gobson était tout à la satisfaction de n’avoir pas perdu sa journée, en tendant la perche à un naufragé de la vie, qui lui avait inspiré, à première vue, une vraie sympathie.

Et puis, ça l’amusait de commencer l’éducation sportive de ce garçon, qui lui faisait l’effet d’avoir l’esprit ouvert et le cœur sur la main.

Après avoir traversé la pelouse où se donnent les courses au printemps et à l’automne, ils arrivèrent à l’établissement de Gobson, situé en bordure de cet illustre champ.

Sa cour, comme il l’appelait, était entourée de constructions, et l’on y entrait par une large porte cochère, que Gobson ouvrit à son nouvel associé, en lui disant :

  •  — Je la ferme à clef tous les soirs à dix heures. Mes garçons savent que c’est la règle, et ça ne les empêche pas de courir les cabarets une partie de la nuit. Ils rentrent en escaladant le mur, les damnés boys !

Pontac passa le seuil et vit sa droite et à sa gauche deux longs bâtiments médiocrement élevés.

  •  — Voici mon logis, dit l’entraîneur en lui montrant, à droite, une sorte de cottage d’une architecture très primitive. Entrez-y un instant avec moi pour vous débarrasser de votre attirail, avant de visiter les écuries.

L’extérieur était rustique, mais la salle basse où Gobson conduisit Pontac brillait de propreté. Pas de luxe inutile, mais chaque chose était à sa place, et les cuivres reluisaient comme des ors. La main d’une ménagère anglaise avait passé là.

  •  — Venez maintenant, que je vous montre le reste, reprit Gobson.

Et il le mena d’abord au mur qui faisait vis-à-vis à sa maison.

Ce mur n’avait qu’une porte, et quand Pontac l’eut franchie, il se trouva dans un couloir dallé, qui s’étendait tout le long d’une demi-douzaine de stalles dont il était séparé par une grille. Chaque stalle était occupée par un cheval.

  •  — Tiens ! s’écria le nouvel associé, ça ressemble aux loges de la ménagerie de Bidel.
  •  — Un peu, c’est vrai... et vous voyez que mes dompteurs sont à leur besogne, dit gaiement l’entraîneur, assez flatté d’entendre comparer ses chevaux à des lions.

Chaque cheval avait son lad, occupé à un pansage comme on n’en fait pas dans les écuries de nos régiments de cavalerie.

C’était merveille de voir ces gamins s’escrimer de l’étrille et de l’éponge avec une ardeur et un soin sans pareils, en sifflant d’une façon particulière.

  •  — D’où vient ce bruit ? demanda naïvement Pontac. Est-ce qu’il y a une fuite de gaz ?
  •  — C’est pour distraire les chevaux et les empêcher de s’énerver, pendant qu’on les brosse. Mes lads ont un talent spécial pour imiter le grincement d’une scie. Ça amuse les poulains. Vous voyez qu’on leur fait leur toilette de nuit... longuement, minutieusement... on les lave, on les essuie, on les frotte... jusqu’à ce que leur poil brille comme de l’acier. Et c’est indispensable. La propreté, voyez-vous, c’est la moitié de la nourriture. Retenez ce dicton-là, mon cher. Quand ce sera fini, on leur donnera l’avoine, et puis on les détachera pour qu’ils puissent se coucher à leur aise.
  •  — En voilà, une toilette !... on n’en ferait pas plus pour une cocotte.
  •  — On aurait tort d’en faire autant. Les cocottes, mon garçon, ça coûte de l’argent ; au lieu que les chevaux, ça en rapporte.

Gobson, enchanté de sa plaisanterie, poussa un de ces formidables éclats de rire qui donnaient à son teint la couleur du sirop de groseille.

  •  — Tiens, s’écria Pontac, il y a des boxes capitonnés !... toujours comme chez les cocottes.

Il y avait, en effet, au milieu de la galerie, deux boxes matelassés de tous les côtés, si bien que la bête la plus difficile aurait pu s’y livrer, sans se faire aucun mal, aux plus violentes incartades.

  •  — C’est là que je loge mes cracks, c’est-à-dire mes sujets de grande marque, expliqua l’entraîneur. Comme ça, je dors à peu près tranquille, si tant est qu’on puisse jamais être tranquille quand on a de ces pensionnaires-là. Pensez donc !... des chevaux qu’on prépare pour un grand prix qui peut rapporter des centaines de mille francs !... et pour un rien, pour un petit coup qu’ils se donneront en se levant ou en se couchant... finies les espérances !... on en est pour ses frais... pas moyen de courir.
  •  — Nous aurons bien soin de Bas de laine, hein ?
  •  — Oh ! Bas de laine n’est pas encore un crack... Nous ne saurons s’il vaut un clou que dans quelques jours... Mais si je constate qu’il peut, comme on dit, gagner son avoine, il sera soigné et surveillé, je vous prie de le croire.

Gobson, en continuant à faire les honneurs de sa ménagerie hippique, montra d’autres curiosités à son jeune ami.

Il lui fit voir un grand cheval bai qui ressemblait beaucoup à son aïeul Monarque, le vainqueur des vainqueurs, et qui avait déjà gagné un Critérium à deux ans.

  •  — Il était impressionnable comme une sensitive et turbulent comme un diable, dit l’entraîneur. Au moindre bruit, au plus léger contact, il se cabrait, et c’étaient des pétarades à tout casser. Savez-vous ce que j’ai inventé pour le calmer ? J’ai mis un mouton dans son box. L’exemple de ce paisible camarade l’a assagi tout de suite. Il ne bouge pas plus que lui, maintenant.
  •  — Pas possible !
  •  — C’est comme je vous le dis. Voyez plutôt !

Le mouton y était, et Pontac resta ébahi de voir ce magnifique. poulain aux jarrets d’acier et à l’encolure de cygne, rester immobile comme s’il eût été empaillé.

On devinait qu’il n’osait pas bouger de peur de déranger le mouton, qui s’était tranquillement couché entre ses jambes.

  •  — Les chevaux aiment les autres bêtes, reprit Gobson. Il y en a qui s’attachent à des chats, à des pigeons, à des lapins.
  •  — Je suppose qu’on en trouve aussi qui s’attachent aux hommes, demanda Pontac.
  •  — Ah ! je crois bien !... venez avec moi.

Gobson conduisit le jeune homme au bout de la galerie et lui fit voir une superbe pouliche alezane dont la peau avait des reflets dorés.

  •  — Ce n’est pas de l’attachement qu’elle a pour son garçon, celle-là, dit-il ; c’est de l’adoration... Une des meilleures pouliches que j’aie jamais eues, notez bien. Et il lui rend l’amour qu’elle a pour lui. Regardez comme il la panse tendrement et comme elle s’abandonne en allongeant le cou.
  •  — On dirait qu’elle lui fait de l’œil, appuya gaiement Pontac. C’est dommage qu’il soit si laid et qu’il ait l’air si abruti.

Est-ce qu’il a bu, votre lad ?

  •  — S’il a bu ? s’écria Gobson ; vous me demandez si James a bu ? Voilà, par exemple, une question à laquelle je ne m’attendais pas !